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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits de
-Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6, by Joseph-Adolphe Aubenas
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6
-
-Author: Joseph-Adolphe Aubenas
-
-Release Date: August 29, 2016 [EBook #52929]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
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-
- MÉMOIRES
-
- SUR MADAME
-
- DE SÉVIGNÉ
-
- SIXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-
- MÉMOIRES
-
- TOUCHANT
-
- LA VIE ET LES ÉCRITS
-
- DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
-
- DAME DE BOURBILLY
-
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ
-
- SIXIÈME PARTIE
-
- DE 1676 A 1680
-
- SUIVIS
-
- De Notes et d'Éclaircissements
-
- PAR
-
- M. AUBENAS
-
- CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
- PROCUREUR GÉNÉRAL A PONDICHÉRY
-
- AUTEUR DE L'_Histoire de madame de Sévigné, de sa famille
- et de ses amis_
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE
-
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
-
- 1865
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-La mort de M. Walckenaer avait interrompu la suite des _Mémoires touchant
-la vie et les écrits de Mme de Sévigné_, au grand regret du public qui a
-su apprécier le mérite de cette œuvre historique si consciencieuse, si
-intéressante, et qui nous introduit auprès de Mme de Sévigné dans ce
-grand siècle où cette femme illustre occupe dans le genre épistolaire le
-même rang que Corneille dans la tragédie, Molière dans la comédie et La
-Fontaine dans l'apologue.
-
-M. Monmerqué était, par ses études spéciales, appelé à continuer cette
-œuvre si bien commencée; mais tout occupé d'une nouvelle et grande
-édition des Lettres de Mme de Sévigné, il ne put accepter cette tâche que
-son ami lui léguait, et la mort qui vint aussi bientôt le frapper
-l'aurait laissé inachevée.
-
-M. Aubenas, qui s'était fait connaître dès 1842 par une _Histoire de
-Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis, suivie d'une Notice
-historique sur Madame de Grignan_, voulut bien se charger de cette
-continuation; une longue maladie, puis sa nomination aux fonctions de
-procureur général à Pondichery l'ont forcé d'interrompre son travail,
-après toutefois avoir achevé le VIe volume, qui s'arrête à l'année 1680.
-
- * * * * *
-
-M. Aubenas, se conformant au plan adopté par M. Walckenaer, s'est
-efforcé, tout en s'astreignant à la plus grande exactitude, à donner à
-ses appréciations historiques et littéraires, ce tour élégant qui rend si
-attachante la lecture de l'ouvrage de M. Walckenaer.
-
- * * * * *
-
-La continuation de ces Mémoires jusqu'à la mort de Mme de Sévigné, en
-1694, sera publiée avec le concours d'un ami de MM. Walckenaer et
-Monmerqué, et qui, comme eux, s'est voué à l'étude et au culte de Mme de
-Sévigné.
-
- A. F. D.
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
-
-DE
-
-MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
-
-DAME DE BOURBILLY,
-
-MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-1676.
-
- Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui lui
- est fait.--Sa guérison marche lentement.--Elle trouve Paris tout
- occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.--Elle _repleure_
- Turenne avec le chevalier de Grignan.--Retour sur cette
- perte.--Madame de Sévigné est le plus complet historien de cette
- _grande mort_.--Ses divers récits; ses appréciations du caractère
- et des vertus _du héros_.--Turenne l'honorait de son amitié; elle
- reste l'amie de sa famille.--Madame de Sévigné assiste à ses
- obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de Bouillon.--Effet
- produit par la mort de Turenne; consternation en France; mouvement
- offensif des coalisés.--L'armée française repasse le Rhin.--Belle
- conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.--Défaite du
- maréchal de Créqui; M. de La Trousse, cousin de madame de Sévigné,
- est fait prisonnier.--Louis XIV cherche à relever l'esprit
- public.--Condé est envoyé pour remplacer Turenne et arrêter les
- Impériaux.--Patriotisme de madame de Sévigné.--Le coadjuteur
- d'Arles harangue le roi au nom du clergé; le roi lui adresse des
- félicitations.--Leçon donnée par Louis XIV aux courtisans qui
- veulent dissimuler nos échecs.--Il admirait Turenne, mais l'aimait
- peu.--Turenne haï par Louvois.--Louis XIV et son ministre se
- préparent à prouver que l'on peut sans Turenne et Condé remporter
- des victoires.
-
-
-A son retour des Rochers à Paris, dans les premiers jours d'avril 1676,
-madame de Sévigné reçut un accueil plus affectueux encore que par le
-passé, de ses nombreux amis, qui, l'ayant sue gravement malade en
-Bretagne, avaient craint de la perdre. Malgré son désir de courir aux
-nouvelles pour les mander à sa fille, elle se résigna, sur l'ordonnance
-des médecins, à garder encore la chambre, et elle y resta huit jours «à
-faire l'entendue[1].» Pendant ce temps, ce fut chez elle une véritable
-assemblée. Chacun venait la féliciter et se féliciter de sa
-convalescence. Faisant la part de sa curiosité bien connue, et par tous
-comprise et pardonnée, on la mettait à l'envi au courant de ce qui
-s'était passé pendant son absence; on lui redonnait tous ces mille petits
-riens, alors l'existence de la ville et de la cour, détails qui importent
-à l'histoire des mœurs et de la société, et que l'illustre épistolaire a
-recueillis avec un soin de chaque jour pour le charme de la postérité, en
-ne songeant qu'à l'amusement de sa fille. Madame de Sévigné se loue
-auprès de celle-ci de l'empressement et des soins dont elle est l'objet.
-Mais c'est surtout aux amies de madame de Grignan qu'elle rend meilleure
-et plus facile justice: «Vos amies, lui mande-t-elle, vous ont fait leur
-cour par les soins qu'elles ont eus de moi[2].»
-
- [1] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 avril 1676), t. IV, p. 243, édition de
- M. Monmerqué.
-
- [2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1676), t. IV, p. 267, éd.
- Monmerqué.
-
-Madame de Sévigné avait été si rudement éprouvée qu'elle eut de la peine
-à se rétablir entièrement. De son rhumatisme articulaire il lui était
-resté une enflure des mains et une roideur surtout dans les mouvements de
-la main droite qui pendant quelque temps encore lui rendirent l'écriture
-excessivement pénible. Se figure-t-on bien madame de Sévigné ne pouvant
-tenir une plume, et surtout ne pouvant écrire à sa fille! Son fils, son
-cousin Coulanges, le fidèle Corbinelli, comme l'avait fait une jeune
-voisine des Rochers, qu'elle avait pour cela affectionnée dans ce dernier
-voyage, s'empressent «de soulager cette main tremblante[3].» Mais elle
-est gênée, dit-elle, pour dicter, elle habituée _à laisser galoper sa
-plume la bride sur le cou_.
-
- [3] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 245.
-
-Sauf cette incommodité des mains, toutefois, la santé de madame de
-Sévigné s'améliorait de jour en jour. C'est ce qu'elle répète sur tous
-les tons et par chaque courrier à sa fille, prenant à tâche de la
-convaincre de sa prudence et de sa docilité. Ces assurances et ces
-précautions indiquent combien avaient été vives les craintes de madame de
-Grignan, et combien tendres étaient ses recommandations. Son malheureux
-caractère, si peu ouvert, si dénué d'entrain et de spontanéité, n'ôtait
-rien à la profonde tendresse qu'elle nourrissait pour sa mère. Les grands
-sentiments, les droites affections étaient en elle. Elle manquait
-seulement de cette cordialité toujours prête, de cette communication de
-soi naïve et franche, qui forment la douceur des rapports sociaux et le
-charme de la vie de famille, et que madame de Sévigné possédait à un si
-haut degré.
-
-Madame de Grignan n'avait point encore vu sa mère malade à ne pouvoir
-écrire: son effroi et sa douleur, en ne recevant plus de cette écriture
-si connue et tant aimée, furent extrêmes. Elle était grosse de huit mois;
-on peut croire que cette agitation fut cause de son accouchement
-prématuré d'un enfant qui, malgré tous les soins, ne vécut pas. «Je
-crains, lui dit sa mère, qu'une si grande émotion n'ait contribué à votre
-accouchement. Je vous connois; vos inquiétudes m'en donnent beaucoup.....
-J'ai vu M. Périer, qui m'a conté comme vous apprîtes, en jouant, la
-nouvelle de mon rhumatisme, et comme vous en fûtes touchée jusqu'aux
-larmes. Le moyen de retenir les miennes quand je vois des marques si
-naturelles de votre tendresse? mon cœur en est ému, et je ne puis vous
-représenter ce que je sens. Vous mîtes toute la ville dans la nécessité
-de souhaiter ma santé, par la tristesse que la vôtre répandoit partout.
-Peut-on jamais trop aimer une fille comme vous, dont on est aimée? Je
-crois aussi, pour vous dire le vrai, que je ne suis pas ingrate; du moins
-je vous avoue que je ne connois nul degré de tendresse au delà de celle
-que j'ai pour vous[4].» Il n'est pas inutile, pour la réputation de
-madame de Grignan, dont on a été jusqu'à nier l'affection filiale, de
-reproduire de pareilles attestations: on y voit bien aussi ce naïf
-égoïsme de l'amour maternel, poussé jusqu'à la passion, et qui, comme
-l'autre amour, se plaît à lire dans les souffrances de l'objet aimé, la
-certitude d'une mutuelle tendresse.
-
- [4] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t IV, p. 248 et 270.
-
-Tous les secours de la science d'alors, qu'elle retrouva en revenant à
-Paris, ne purent achever la guérison de madame de Sévigné, et on lui
-prescrivit d'aller aux eaux de Bourbon ou de Vichy, qui seules,
-disait-on, devaient lui redonner l'usage tant souhaité de ses mains.
-Non-seulement cette maladie était la première, mais elle fut la seule que
-madame de Sévigné eût à subir jusqu'à celle qui termina sa vie; aussi,
-pendant quelques mois, sa correspondance est, en grande partie, consacrée
-à ce sujet, qui tient tant au cœur de sa fille, et sur lequel elle ne
-s'étend que pour lui complaire: comme tout ce qu'elle écrit, cela est dit
-avec un agrément qu'elle seule peut apporter en une semblable matière.
-
-..... «Elle a perdu la jolie chimère de se croire immortelle; elle
-commence présentement à se douter de quelque chose, et se trouve humiliée
-jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourroit bien, un jour, passer dans la
-barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce[5].»
-
- [5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 250.
-
-..... «Je ne sors point, il fait un vent qui empêche la guérison de mes
-mains; elles écrivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la
-nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche; voilà bien du
-gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort aisément
-que vous avez vu ce _chien de visage-là quelque part_: c'est que je n'ai
-point été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas
-des remèdes[6].»
-
- [6] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril, 1676), t. IV, p. 256.
-
-..... «Pour ma santé (ajoute-t-elle quelques jours après, voulant
-complétement rassurer sa fille, qui avait appréhendé tous les maux les
-plus graves), elle est toujours très-bonne; je suis à mille lieues de
-l'hydropisie, il n'en a jamais été question; mais je n'espère la guérison
-de mes mains et de mes épaules, et de mes genoux qu'à Vichy, tant mes
-pauvres nerfs ont été rudement affligés du rhumatisme..... J'ai vu les
-meilleurs ignorants d'ici, qui me conseillent de petits remèdes si
-différents pour mes mains, que pour les mettre d'accord je n'en fais
-aucun; et je me trouve encore trop heureuse que sur Vichy ou Bourbon ils
-soient d'un même avis. Je crois qu'après ce voyage vous pourrez reprendre
-l'idée de santé et de gaieté que vous avez conservée de moi. Pour
-l'embonpoint, je ne crois pas que je sois jamais comme j'ai été: je suis
-d'une taille si merveilleuse, que je ne conçois point qu'elle puisse
-changer, et pour mon visage, cela est ridicule d'être encore comme il
-est[7].» Depuis deux mois, madame de Sévigné avait atteint la
-cinquantaine; mais, tous les contemporains en déposent, sa conservation
-était telle qu'on pouvait lui ôter dix ans au moins sans invraisemblance
-et sans flatterie.
-
- [7] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril), t. IV, p. 265.
-
-Il y a ici un trait qui en annonce d'autres, sur le compte de la médecine
-et des médecins, et que le lecteur doit retenir, car il nous servira à
-établir la parfaite indépendance d'opinion de madame de Sévigné sur ce
-sujet délicat, et qui tient une si grande place dans les mœurs et les
-conversations du dix-septième siècle.
-
-La grande affaire, lorsque madame de Sévigné rentra à Paris, celle qui,
-au commencement de ce printemps de 1676, préoccupait tout le monde, les
-mères, les épouses, les filles, les sœurs et les maîtresses, c'était la
-guerre, cette guerre de la France contre l'Europe, qui durait déjà
-depuis huit ans et causait la gêne excessive, si ce n'est la ruine, de la
-noblesse, obligée (c'est un mérite qu'on ne lui a pas assez reconnu) de
-servir entièrement à ses frais, et à très-grands frais. C'était un moment
-solennel. La campagne allait s'ouvrir sous le commandement personnel du
-roi, qui tenait à prouver à ses sujets et à l'Europe, et voulait, sans
-s'en douter, se prouver aussi à lui-même qu'il n'avait pas besoin de
-Turenne, mort l'année précédente, ni de Condé, retenu par la goutte à
-Chantilly, pour résister à ses adversaires et pour les vaincre.
-
-Tout le monde s'empressait donc pour la campagne de Flandre, où il
-s'agissait de soutenir l'honneur de la France et la réputation du roi.
-Successivement, madame de Sévigné vit partir le marquis de La Trousse,
-son cousin, et de plus colonel des gendarmes-Dauphin, où Sévigné, à son
-mortel regret, était toujours cornette ou guidon, «guidon éternel, guidon
-à barbe grise[8],» le chevalier de Grignan, et enfin son fils, lequel ne
-resta que peu de jours avec elle. La veille du départ du chevalier,
-madame de Sévigné eut un long entretien avec ce Grignan préféré, et,
-revenant sur un passé toujours vivant, «ils repleurèrent ensemble M. de
-Turenne[9],» qui avait distingué, comme un homme d'avenir, le frère du
-gouverneur de la Provence.
-
- [8] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 252.
-
- [9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 244.
-
-On était toujours sous l'impression de la perte faite par la France neuf
-mois auparavant. _Cette grande mémoire_, pour parler comme madame de
-Sévigné, «n'avoit point été entraînée par ce fleuve qui entraîne tout.»
-Voyant le grand Condé retourné dans ses terres, après avoir réparé,
-autant que son génie pouvait le faire, le désastre de la mort de celui
-qui seul avait été son rival, le peuple n'en regrettait que plus le
-capitaine si glorieusement tué à Sasbach.
-
-Amie du héros, estimée de lui, madame de Sévigné avait encore cette plaie
-toute saignante dans le cœur. L'amitié de Turenne pour elle, son culte
-pour lui, sont dans la vie de la femme un grand honneur: les pages
-données à cette illustre mémoire par l'épistolaire émérite du
-dix-septième siècle sont un des titres les plus sérieux de l'écrivain.
-Quel que soit notre désir de ne point nous attarder en des digressions
-inutiles, il nous paraît impossible décrire l'histoire de madame de
-Sévigné sans la décorer de ces quelques pages magistrales qui n'ont pu
-trouver place dans l'ordonnance des volumes publiés par M. le baron
-Walckenaer, et où, mieux qu'aucun des contemporains de Turenne (je n'en
-excepte pas ses deux panégyristes sacrés), cette femme éloquente a su
-parler des vertus du héros, de l'émotion trop fugitive de la cour, de
-l'affliction durable de la France. Cela est nécessaire, au reste, pour
-l'intelligence de ce qui doit suivre. Il n'y aura ici à introduire dans
-le texte ni longues réflexions, ni commentaire inopportun: il suffira
-presque de réunir en un récit animé, saisissant, les divers passages
-consacrés par madame de Sévigné, dans le courant de juillet et d'août
-1675, à ce deuil national[10].
-
- [10] Conférez M. Walckenaer, _Mémoires touchant la vie et les
- écrits de madame de Sévigné_, t. V, p. 247.
-
-Transportons-nous donc à neuf mois en arrière.
-
-Après avoir, avec sa science ordinaire, rendu vaines toutes les
-entreprises du plus habile général de l'Empire, l'Italien Montecuculli,
-Turenne, à la tête d'une armée trop réduite par le mauvais vouloir de
-Louvois, manœuvrait pour arriver à une bataille décisive, sur un terrain
-choisi par lui. On attendait, par chaque courrier, dans Paris, la
-nouvelle d'une grande victoire; tout le monde la présageait; chacun y
-comptait, quand tout d'un coup la fatale nouvelle tombe comme la foudre à
-Versailles, où était la cour. Madame de Sévigné pleure d'abord, puis
-prend la plume, et, pleine du malheur public, en écrit à son gendre, à sa
-fille, à Bussy, ne laissant partir aucun courrier, pendant ces deux mois,
-sans revenir sur ce lamentable sujet; véritable page d'histoire où se
-déploie une âme à la fois tendre et virile, et qui vibre à l'unisson de
-la douleur nationale.
-
-Les premiers mots se lisent dans une lettre à madame de Grignan, du 31
-juillet 1675: «Vous parlez des plaisirs de Versailles, et dans le temps
-qu'on alloit à Fontainebleau s'abîmer dans la joie, voilà M. de Turenne
-tué, voilà une consternation générale; voilà M. le Prince qui court en
-Allemagne, voilà la France désolée. Au lieu de voir finir la campagne et
-d'avoir votre frère, on ne sait plus où l'on en est. Voilà le monde dans
-son triomphe, et voilà des événements surprenants, puisque vous les
-aimez: je suis assurée que vous serez bien touchée de celui-ci... Tout le
-monde se cherche pour parler de M. de Turenne; on s'attroupe; tout étoit
-hier en pleurs dans les rues, le commerce de toute chose étoit
-suspendu[11].» _Le peuple_, ajoute-t-elle en reproduisant une allusion
-populaire à la justice et à la colère divines, _dit que c'est à cause de
-Quantova_ (madame de Montespan, que le roi n'avait point sérieusement
-quittée, ainsi qu'il l'avait promis à Bossuet quelques mois auparavant).
-
- [11] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 346.
-
-Mais c'est à un homme qu'une pareille nouvelle devait être annoncée.
-Madame de Sévigné, dans cette grave circonstance, choisit son gendre pour
-correspondant. Voici la lettre qu'elle lui envoie le même jour qu'elle a
-écrit à sa fille, au château de Grignan, où le lieutenant-général de la
-Provence se trouvait en ce moment seul avec sa femme:
-
- «Paris, le 31 juillet 1675.
-
-«C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des
-plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de
-Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé
-que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi (29) à Versailles: le
-roi en a été affligé comme on doit l'être de la mort du plus grand
-capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes,
-et M. de Condom pensa s'évanouir[12]. On étoit près d'aller se divertir à
-Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si
-sincèrement; tout ce quartier où il a logé[13], et tout Paris, et tout le
-peuple étoit dans le trouble et dans l'émotion; chacun parloit et
-s'attroupoit pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne
-relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après
-trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne
-se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de
-sa vie. Il avoit le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant
-lui; et le 27, qui étoit samedi, il alla sur une petite hauteur, pour
-observer leur marche: son dessein étoit de donner sur l'arrière-garde, et
-il mandoit au roi, à midi, que, dans cette pensée, il avoit envoyé dire à
-Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du
-jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi
-la suite de cette entreprise: il cachette sa lettre et l'envoie à deux
-heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes: on
-tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui le coupe par
-le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette
-armée: le courrier part à l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai
-dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi eut une lettre de
-M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis un
-gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées sont assez près
-l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de son oncle, et
-que rien ne peut être comparable à la violente affliction de toute cette
-armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y courir en poste, en
-attendant M. le Prince, qui doit y aller[14]; mais comme sa santé est
-assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet
-entre-temps: c'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince;
-Dieu veuille qu'il en revienne... Nous avons passé tout l'hiver à
-entendre conter les divines perfections de ce héros[15]: jamais un homme
-n'a été si près d'être parfait; et plus on le connoissoit, plus on
-l'aimoit, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous
-embrasse mille fois. Je vous plains de n'avoir personne à qui parler de
-cette grande nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense
-là-dessus[16].»
-
- [12] C'est Bossuet, on le sait, qui avait eu l'honneur de la
- conversion de Turenne.
-
- [13] Le Marais.
-
- [14] Le prince de Condé et son fils.
-
- [15] Turenne: on pourrait confondre.
-
- [16] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 347.
-
-Le surlendemain, vendredi, autre lettre à madame de Grignan, presque
-entièrement remplie de la _grande nouvelle_.
-
-«Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous
-aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon[17] est
-inconsolable: il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de
-Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment; il
-arrêta son carrosse, comme il revenoit de Pontoise à Versailles: le
-cardinal ne comprit rien à ce discours; comme le gentilhomme s'aperçut de
-son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courre après, et sut ainsi
-cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, où il a été
-deux jours sans manger, dans les pleurs et dans des cris continuels. Je
-viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon: je lui dis par avance
-votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et
-par l'admiration que vous aviez pour le héros... On paroît fort touché
-dans Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le
-courrier d'Allemagne; Montécuculli, qui s'en alloit, sera bien revenu sur
-ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les
-soldats faisoient des cris qui s'entendoient de deux lieues; nulle
-considération ne les pouvoit retenir; ils crioient qu'on les menât au
-combat; qu'ils vouloient venger la mort de leur père, de leur général, de
-leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignoient rien,
-mais qu'ils vengeroient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils
-étoient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme
-qui étoit à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours
-été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis et les détails de la
-mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps; vous
-pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant le reste des
-esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il serra la
-main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce
-Boisguyot, c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût porté
-sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges étoit à près d'une
-demi-lieue de là; jugez de son désespoir; c'est lui qui perd tout, et qui
-demeure chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de
-M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille
-fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse
-soutenir cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimoit M. de
-Turenne sont fort à plaindre... Je reviens à M. de Turenne, qui, en
-disant adieu à M. le cardinal de Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis
-point un _diseur_; mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces
-affaires-ci, où peut-être on a besoin de moi, je me retirerois comme
-vous; et je vous donne ma parole que, si j'en reviens, je ne mourrai pas
-sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la
-vie et la mort.» Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que
-depuis deux jours. Notre cardinal[18] sera sensiblement touché de cette
-perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en
-entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne
-peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan: je vous
-souhaiterois quelqu'un à tous deux avec qui vous pussiez parler de M. de
-Turenne[19].»
-
- [17] Neveu de Turenne.
-
- [18] Le cardinal de Retz.
-
- [19] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1675), t. III, p. 352 et 354.
-
-7 août, à la même: «... J'ai retourné depuis à Versailles avec madame de
-Verneuil pour faire ce qui s'appelle sa cour. M. de Condom n'est point
-encore consolé de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon n'est pas
-connoissable; il jeta les yeux sur moi, et, craignant de pleurer, il se
-détourna: j'en fis autant de mon côté, car je me sentis fort attendrie.»
-Amenant une description de la cour et du triomphe de la favorite, un
-instant ébranlée, qui forme un amer contraste avec l'affliction publique:
-«Toutes les dames de la reine, ajoute-t-elle, sont précisément celles qui
-font la compagnie de madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y
-mange; il y a des concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est
-secret; les promenades en triomphe: cet air déplairoit encore plus à une
-femme qui seroit un peu jalouse; mais tout le monde est content... Il y a
-une grande femme[20] qui pourroit bien vous en mander si elle vouloit, et
-vous dire à quel point la perte du héros a été promptement oubliée dans
-cette maison[21]; ç'a été une chose scandaleuse. Savez-vous bien qu'il
-nous faudroit quelque manière de chiffre[22]?» Un chiffre eût été
-nécessaire, en effet, pour aborder ce triste sujet des courts regrets
-accordés à la perte de Turenne par les courtisans, qui savaient trop que
-le roi ne l'aimait guère et que Louvois le haïssait.
-
- [20] Madame d'Heudicourt (mademoiselle de Pons).
-
- [21] Versailles.
-
- [22] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 361 et 363.
-
-Bussy-Rabutin, toujours exilé en Bourgogne, était de ceux qui furent vite
-consolés, plutôt par l'effet de ses sentiments propres que pour se
-conformer à l'attitude du maître, qui peut-être, dans sa politique,
-n'avait que le dessein de relever les cœurs, en opposant, le premier
-moment de stupeur passé, la sérénité à l'affliction populaire et une
-froide assurance au découragement chaque jour croissant.
-
-A l'affût, l'un et l'autre, de tous les grands événements, pour s'en dire
-leur façon de penser, Bussy et sa cousine ne pouvaient laisser passer
-celui-ci sans échanger leurs réflexions. C'est madame de Sévigné qui
-commence en une tirade vraiment éloquente, digne de figurer dans
-l'oraison funèbre du héros: «Vous êtes un très-bon almanach: vous avez
-prévu en homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne;
-mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon
-tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois
-en tout la Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité; je vois
-que tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour
-lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il? il meurt au
-milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvoit plus augmenter; il
-jouissoit même, en ce moment, du plaisir de voir retirer les ennemis, et
-voyoit le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de
-vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif,
-principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées.
-Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles Sainte-Marguerite
-ou le secours de Casal, et le maréchal du Plessis-Praslin après la
-bataille de Rethel, n'auroient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne
-n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien? Vous savez
-la douleur générale pour cette perte, et les huit maréchaux de France
-nouveaux[23].» Ces maréchaux nommés pour réparer la perte que la patrie
-venait de faire furent appelés par madame Cornuel _la monnoie de M. de
-Turenne_. Si l'on en croit un contemporain, madame de Sévigné aurait eu
-la primeur de ce mot: «Après la mort de M. de Turenne, écrit l'abbé de
-Choisy, le roi fit huit maréchaux de France, et madame de Sévigné dit
-qu'il avoit changé un louis d'or en pièces de quatre sous[24].»
-
- [23] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p.
- 372.--_Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, édit.
- de M. Ludovic Lalanne; Paris, 1858, chez Charpentier, t. III, p.
- 69.
-
- [24] _Mélanges inédits_ de l'abbé de Choisy, cités par M.
- Monmerqué dans une note à la lettre du 31 juillet 1675 (t. III,
- p. 349 de son édition).
-
-Dans sa lettre, Bussy proteste qu'il est pour le moins aussi affligé que
-sa cousine de la mort de Turenne: «Je ne dis pas seulement comme un bon
-François, je dis même en mon particulier.» Et il lui apprend que,
-quelques mois auparavant, le premier président de Lamoignon l'avait
-raccommodé avec son ancien général, qui, on le sait, professait pour lui
-fort peu de sympathie. Ayant appris que Turenne, dans une conversation,
-avait montré au premier président de meilleurs sentiments à son égard:
-«J'écrivis à ce grand homme, ajoute-t-il, une lettre pleine de
-reconnoissance, d'estime et de louanges, enfin une lettre où sa gloire
-trouvoit son compte, cette gloire que vous savez qu'il aimoit tant. J'en
-reçus une réponse qui, dans sa manière courte et sèche, étoit peut-être
-une des plus honnêtes lettres qu'il ait jamais écrites. Je perds donc un
-ami puissant, qui m'auroit servi, ou pour le moins, mon fils; j'en suis
-au désespoir[25].»
-
- [25] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 66, édit. Ludovic
- Lalanne.
-
-Ce nom d'ami donné à Turenne, cette douleur, ce désespoir, autant
-d'exagérations familières à l'esprit et à la plume de Bussy. S'il était
-au désespoir de quelque chose, c'était de n'avoir point été nommé
-maréchal, dans cette occasion si opportune. Une telle profusion l'offense
-et le console à la fois: «Pour peu qu'on augmente, dit-il, la première
-promotion qu'on en fera, ce seront véritablement des maréchaux _à la
-douzaine_... Si le roi m'a fait tort en me privant des honneurs que
-méritoient mes services, il m'a, en quelque façon, consolé, en ne me
-donnant pas le bâton de maréchal de France, par le rabais où il l'a mis:
-je dis _en quelque façon consolé_, car, tel qu'il est, je le voudrois
-avoir, quand ce ne seroit que parce qu'il est toujours office de la
-couronne, et qu'il est une marque des bonnes grâces du prince[26]...»
-
- [26] _Ibid._, p. 67.
-
-Répondant de nouveau, quelques jours après, à la lettre de madame de
-Sévigné, Bussy s'exprime ainsi, louant sans réserve sa cousine, mais
-mettant les plus singulières restrictions à l'éloge de Turenne: «Rien
-n'est mieux-dit, plus agréablement ni plus juste, que ce que vous dites
-de la Providence sur la mort de M. de Turenne, que vous voyez _ce canon
-chargé de toute éternité_. Il est vrai que c'est un coup du ciel. Dieu,
-qui laisse ordinairement agir les causes secondes, veut quelquefois agir
-lui seul. Il l'a fait, ce me semble, en cette occasion: c'est lui qui a
-pointé cette pièce. Ne vous souvenez-vous point, Madame, de la
-physionomie funeste de ce grand homme? Du temps que je ne l'aimois pas,
-je disois que c'étoit une physionomie _patibulaire_... Tout ce que vous
-me mandez de son bonheur de n'avoir pas survécu à sa réputation, comme
-cela se pouvoit... est admirable; et il n'y a qu'une chose qui me
-déplaît, c'est que vous me mettez en état que je n'en saurois rien dire,
-si je n'en dis moins. Je m'en tiens donc à ce que vous avez dit en
-l'honneur de sa mémoire... Vous avez raison, Madame, de compter pour un
-bonheur à M. de Turenne de n'avoir pas senti la mort. Cependant il n'y a
-que deux sortes de gens à qui la mort imprévue soit la meilleure, les
-saints et les athées. Véritablement M. de Turenne n'étoit pas de ces
-derniers, mais aussi n'étoit-il pas un saint: je doute fort que la gloire
-du monde, pour qui il avoit une si violente passion, soit un sentiment
-qui sauve les chrétiens[27].»
-
- [27] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 77, éd. L.
- Lalanne.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 377.
-
-Madame de Sévigné ne laisse point passer ce panégyrique aigre-doux sans
-répondre, et elle le fait avec un mélange d'éloquence et de persiflage
-qui réduisent Bussy au silence: «Vous faites une très-bonne remarque sur
-la mort prompte et imprévue de M. de Turenne; mais il faut bien espérer
-pour lui, car enfin les dévots, qui sont toujours dévorés d'inquiétude
-pour le salut de tout le monde, ont mis, comme d'un commun accord, leur
-esprit en repos sur le salut de M. de Turenne. Pas un d'eux n'a gémi sur
-son état; ils ont cru sa conversion sincère et l'ont prise pour un
-baptême; et il a si bien caché toute sa vie sa vanité sous des airs
-humbles et modestes, qu'ils ne l'ont pas découverte; enfin ils n'ont pas
-douté que cette belle âme ne fût retournée tout droit au ciel, d'où elle
-étoit venue[28].»
-
- [28] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1675), t. III, p. 431.
-
-Le ton de Bussy n'allait point à l'admiration sans réserve, à l'émotion
-sincère de madame de Sévigné: elle se hâte de sortir de cette
-correspondance discordante et elle se remet exclusivement à son commerce
-avec sa fille, où elle trouve un parfait unisson pour son culte et sa
-douleur.
-
-«Parlons un peu de M. de Turenne, reprend-elle le 9 août, en annonçant à
-madame de Grignan notre retraite en deçà du Rhin, il y a longtemps que
-nous n'en avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions
-heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui auroit été un dégoût, s'il
-étoit au monde, nous paroisse une prospérité parce que nous ne l'avons
-plus: voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie,
-une chose qui est, à mon sens, fort belle; il me semble que je lis
-l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie,
-fit donc arrêter M. de Turenne qui avoit toujours galopé, pour lui faire
-voir une batterie; c'étoit comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un
-peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc
-et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montroit cette batterie, et tue
-M. de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à
-crier et à pleurer: «Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez (en lui
-montrant M. de Turenne roide mort), voilà ce qu'il faut pleurer
-éternellement, voilà ce qui est irréparable.» Et, sans faire nulle
-attention sur lui, il se met à crier et à pleurer cette grande perte. M.
-de la Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse de ce
-sentiment[29].»
-
- [29] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 388.
-
-Le 12 août, madame de Sévigné transmet à sa fille, avide de tout savoir,
-ces détails rétrospectifs sur la vie du héros, cette belle vie que ses
-amis aiment à se redire quand ils ont assez parlé de sa glorieuse mort:
-«Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas
-connoissable: il m'a fort parlé de vous: il ne doutoit pas de vos
-sentiments: il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir.
-Son oncle, apparemment, étoit en état de paroître devant Dieu, car sa vie
-étoit parfaitement innocente: il demandoit au cardinal, à la Pentecôte,
-s'il ne pourroit pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit
-que non, et que depuis Pâques il ne pouvoit guère s'assurer de n'avoir
-point offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il étoit à mille
-lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse, pour la coutume;
-il disoit: «Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de
-Saint-Gervais[30]? Est-ce tout de même?» En vérité, une telle âme est
-bien digne du ciel; elle venoit trop droit de Dieu pour n'y pas retourner
-s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il aimoit
-tendrement le fils de M. d'Elbeuf[31]; c'est un prodige de valeur à
-quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui
-dit: «Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous
-les jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez
-les pas par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre
-enfant se meurt de douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance,
-à quoi l'on craint qu'il ne résiste pas[32].» Mais voici dans cette même
-lettre un détail d'un tout autre genre: «On vint éveiller M. de Reims (Le
-Tellier) à cinq heures du matin, pour lui dire que M. de Turenne avoit
-été tué. Il demanda si l'armée étoit défaite: on lui dit que non: il
-gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre _coquin_, fit
-retirer le rideau et se rendormit. Adieu, mon enfant, que voulez-vous que
-je vous dise?» Et que dire, en effet, si ce n'est que c'était là un
-heureux prélat!
-
- [30] A la fois son curé et son confesseur.
-
- [31] Neveu de Turenne, par sa mère.
-
- [32] SÉVIGNÉ, t. III, p. 391.
-
-La mort de Turenne, nous le répétons, avait fait naître chez madame de
-Grignan les mêmes regrets, les mêmes pensées que dans l'âme de sa mère.
-Celle-ci se montre heureuse de cette conformité de sentiments, et loue sa
-fille de si bien louer le héros, dans des lettres malheureusement
-perdues: «Je voudrois mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne
-dans une oraison funèbre. Vraiment votre style est d'une énergie et d'une
-beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne
-l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit
-déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas
-sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étois,
-l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame
-de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint[33]: la
-conversation dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable
-héros: tous les yeux étoient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire
-comme la douleur de sa perte étoit profondément gravée dans les cœurs:
-vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement _de soupirer tout
-haut_ et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que
-ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur,
-l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en
-étoit plein pendant sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte
-par-dessus ce qu'on étoit déjà; enfin ne croyez point que cette mort soit
-ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira,
-sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son
-âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avoit
-pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût
-pas en bon état; on ne sauroit comprendre que le mal et le péché pussent
-être dans son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme un
-baptême; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses
-intentions, son humilité, éloignée de toute sorte d'affectation, la
-solide gloire dont il étoit plein sans faste et sans ostentation, aimant
-la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes; une
-charité généreuse et chrétienne... Il y avoit de jeunes soldats qui
-s'impatientoient un peu dans les marais, où ils étoient dans l'eau
-jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disoient: «Quoi! vous vous
-plaignez; on voit bien que vous ne connoissez pas M. de Turenne; il est
-plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il
-est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre
-père, on voit bien que vous êtes jeunes;» et ils les rassuroient ainsi.
-Tout ce que je vous mande est vrai; je ne me charge point des fadaises
-dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je
-choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirois, si vous
-étiez ici...[34]» Madame de Sévigné revient souvent sur ce point du salut
-de Turenne: époque de foi, où la préoccupation de l'autre vie se retrouve
-sous toutes les distractions mondaines, et même au milieu des plus
-fâcheux écarts. Ceux qu'on aime et qu'on admire, on veut les savoir au
-ciel, où l'on espère bien aller aussi afin de se réunir à eux.
-
- [33] Le comte de Beringhen, premier écuyer.
-
- [34] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 397.
-
-Ces extraits sont déjà longs; mais cependant nous ne pouvons quitter un
-pareil sujet, sans demander à madame de Sévigné le récit émouvant des
-funérailles du grand capitaine, et de cette longue marche de deuil
-commencée sur les bords du Rhin, aux cris de douleur de toute une armée,
-et terminée dans la basilique de Saint-Denis, aux pleurs d'un groupe de
-parents et d'amis chargés de recevoir les glorieuses dépouilles, en
-attendant la pompe funèbre que le roi leur préparait à Notre-Dame. Dans
-ce que nous allons reproduire, on lit encore des circonstances nouvelles,
-des variantes sur la mort de Turenne, que madame de Sévigné, ne
-craignant que d'être incomplète, transmet avec un soin religieux à sa
-fille, et que sa correspondance seule a conservées à l'histoire.
-
-...(19 août) «Le corps du héros n'est point porté à Turenne, comme on me
-l'avoit dit: on l'apporte à Saint-Denis, au pied de la sépulture des
-Bourbons; on destine une chapelle pour les tirer du trou où ils sont, et
-c'est M. de Turenne qui y entre le premier: pour moi, je m'étois tant
-tourmentée de cette place, que, ne pouvant comprendre qui peut avoir
-donné ce conseil, je crois que c'est moi. Il y a déjà quatre capitaines
-aux pieds de leurs maîtres[35]; et, s'il n'y en avoit point, il me semble
-que celui-ci devroit être le premier. Partout où passe cette illustre
-bière, ce sont des pleurs et des cris, des presses, des processions qui
-ont obligé de marcher et d'arriver de nuit: ce sera une douleur bien
-grande s'il passe par Paris[36]...»
-
- [35] Charles-Martel, Hugues le Grand, Bertrand du Guesclin et le
- connétable de Sancerre.
-
- [36] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 409.
-
-(28 août) «Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M.
-de Turenne. Madame d'Elbeuf, qui demeure pour quelques jours chez le
-cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de
-leur affliction: madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien précisément
-ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame
-d'Elbeuf avoit un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le
-train étoit arrivé à onze heures: tous ces pauvres gens étoient en
-larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshommes qui
-pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étoient des cris qui faisoient
-fendre le cœur; ils ne pouvoient prononcer une parole; ses valets de
-chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout étoit fondu en
-larmes et faisoit fondre les autres. Le premier qui fut en état de parler
-répondit à nos tristes questions: nous nous fîmes raconter sa mort. Il
-vouloit se confesser, et en se cachotant il avoit donné ses ordres pour
-le soir, et devoit communier le lendemain dimanche, qui étoit le jour
-qu'il croyoit donner la bataille.
-
-«Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme
-il avoit bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la
-hauteur où il vouloit aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu,
-demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me ferez
-reconnoître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il
-alloit, lui dit: «Monsieur, venez par ici, on tire du côté où vous
-allez.--Monsieur, lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout
-être tué aujourd'hui, cela sera le mieux du monde.» Il eut à peine tourné
-son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui
-dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire
-placer là.» M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il
-eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporte le bras et la
-main qui tenoient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le
-regardoit toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il
-avoit laissé le petit d'Elbeuf; il n'étoit point encore tombé, mais il
-étoit penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, le cheval s'arrête, le
-héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux
-et la bouche, et demeure tranquille pour jamais: songez qu'il étoit mort
-et qu'il avoit une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M.
-d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'étoit
-jeté sur le corps, qui ne vouloit pas le quitter, et se pâmoit de crier.
-On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie; on le garde à
-petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente: ce fut là où
-M. de Lorges, M. de Roye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de
-douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires
-qu'on avoit sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le
-camp, où les larmes et les cris faisoient le véritable deuil... Quand ce
-corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre désolation; et partout
-où il a passé, on n'entendoit que des clameurs. Mais à Langres ils se
-sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil, au
-nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en
-cérémonie; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment
-ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs,
-parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et
-voulurent défrayer tout le train. Que dites vous de ces marques
-naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire?... Voilà
-quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme vous pouvez
-penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal
-de Bouillon parla de vous, et répondit que vous n'auriez point évité
-cette triste partie si vous aviez été ici; je l'assurai fort de votre
-douleur; il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria de vous dire
-mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui perd tout, aussi bien que son
-fils. Voilà une belle chose de m'être embarquée à vous conter ce que vous
-saviez déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de
-vous faire voir que voilà comme on oublie M. de Turenne en ce
-pays-ci[37].»
-
- [37] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 438-441.
-
-(Même date) «M. Barillon soupa hier ici: on ne parla que de M. de
-Turenne; il en est véritablement très-affligé. Il nous contoit la
-solidité de ses vertus, combien il étoit vrai, combien il aimoit la vertu
-pour elle-même, combien par elle seule il se trouvoit récompensé; et puis
-finit par dire qu'on ne pouvoit pas l'aimer ni être touché de son mérite,
-sans en être plus honnête homme. Sa société communiquoit une horreur pour
-la friponnerie et pour la duplicité, qui mettoit tous ses amis au-dessus
-des autres hommes: dans ce nombre on distingua fort le chevalier (_de
-Grignan_) comme un de ceux que ce grand homme aimoit et estimoit le plus,
-et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n'en donneront pas
-un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en celui-ci,
-au moins les gens que je vois: je crois que c'est se vanter d'être en
-bonne compagnie... Au reste, il avoit quarante mille livres de rente de
-partage, et M. Boucherat a trouvé que, toutes ses dettes et ses legs
-payés, il ne lui restoit que dix mille livres de rente; c'est deux cent
-mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y mette pas
-le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante années de service[38].»
-
- [38] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 443.
-
-«(30 août).--Je reviens du service de M. de Turenne à Saint-Denis. Madame
-d'Elbeuf m'est venue prendre, elle a paru me souhaiter; le cardinal de
-Bouillon m'en a priée d'un ton à ne pouvoir le refuser. C'étoit une chose
-bien triste: son corps étoit là au milieu de l'église; il y est arrivé
-cette nuit avec une cérémonie si lugubre que M. Boucherat, qui l'a reçu,
-et qui y a veillé toute la nuit, en a pensé mourir de pleurer. Il n'y
-avoit que la famille désolée, et tous les domestiques[39], en deuil et en
-pleurs; on n'entendoit que des soupirs et des gémissements. Il y avoit
-d'amis M. Boucherat, M. de Harlay, M. de Meaux et M. de Barillon;
-mesdames Boucherat y étoient et les nièces... Ç'a été une chose triste de
-voir tous ses gardes debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce
-corps qu'ils ont si mal gardé, et, à la fin de la messe, de les voir
-porter sa bière jusqu'à une chapelle au-dessus du grand autel, où il est
-en dépôt. Cette translation a été touchante; tout étoit en pleurs, et
-plusieurs crioient sans pouvoir s'en empêcher. Enfin nous sommes revenus
-dîner tristement chez le cardinal de Bouillon, qui a voulu nous avoir; il
-m'a priée, par pitié, de retourner ce soir, à six heures, le prendre pour
-le mener à Vincennes, et madame d'Elbeuf; ils m'ont fort parlé de
-vous...; la lune nous conduira jusqu'où il lui plaira[40].»
-
- [39] On sait que ce mot veut dire toute la maison militaire et
- civile, bien plus que le personnel de la domesticité.
-
- [40] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 445.
-
-Pendant que sa famille et ses plus intimes amis, parmi lesquels c'est un
-grand honneur à madame de Sévigné d'être comptée, rendaient aux restes de
-Turenne ces premiers et touchants hommages, la cour demandait à
-Fontainebleau des distractions contre l'universelle inquiétude. «On y
-jouera, mande madame de Sévigné dans la même lettre, quatre des belles
-pièces de Corneille, quatre de Racine, et deux de Molière[41].» Mais la
-cour, mieux inspirée, ou rappelée à plus de convenance par les
-dispositions du public, revint, le surlendemain vendredi, pour assister
-au nouveau service qui devait se faire et qui eut lieu, en effet, en
-grande pompe, le lundi suivant, dans l'église de Notre-Dame. Madame de
-Sévigné se dispensa d'y paraître: elle partait, le lendemain, pour la
-Bretagne, et d'ailleurs elle n'avait nulle envie d'aller compromettre sa
-vraie douleur dans cette cérémonie d'apparat. «On fait présentement à
-Notre-Dame, écrit-elle le jour même, le service de M. de Turenne en
-grande pompe... je me contente de celui de Saint-Denis; je n'en ai jamais
-vu un si bon.» Et, passant aux fâcheuses nouvelles qui arrivaient des
-armées: «N'admirez-vous point, dit-elle en terminant, ce que fait la mort
-de ce héros, et la face que prennent les affaires depuis que nous ne
-l'avons plus[42]?»
-
- [41] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 447.
-
- [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. III, p. 461.
-
-En effet, sur le coup de la mort de son général, l'armée d'Allemagne
-avait été obligée et s'était trouvée heureuse de repasser le Rhin,
-conduite par le neveu de Turenne, le duc de Lorges, lieutenant général,
-et suivie de près par Montécuculli. D'un autre côté, le maréchal de
-Créqui, ayant voulu surprendre les forces qui assiégeaient dans Trèves
-une garnison française, avait été surpris lui-même à Consarbrüch, avec
-perte de la plus grande partie de ses troupes. «Cet homme ambitieux (dit
-un contemporain, il est vrai peu bienveillant) crut beaucoup faire pour
-son avancement et pour sa gloire, si, dans le temps que M. de Turenne
-venoit d'être tué, il pouvoit faire un échec au duc de Zell et au vieux
-duc de Lorraine, qui marchoient à lui avec une armée plus forte que la
-sienne[43].» Battu ainsi à Consarbrüch, le maréchal de Créqui, par une
-inspiration qui indiquait un génie militaire peu commun, se jeta avec
-quelques débris dans la ville de Trèves, qu'il aurait sauvée si la
-trahison d'une partie de la garnison n'avait livré la place ainsi que le
-général malheureux à l'ennemi.
-
- [43] _Mémoires du marquis de La Fare_, Collection de MM. Michaud
- et Poujoulat, t. XXXII, p. 282.
-
-Ces événements répandaient partout l'alarme. Écho fidèle des sociétés
-très-émues de Paris, madame de Sévigné, parlant de la défaite de Créqui,
-l'appelle _une vraie déroute_[44]. Et, malgré sa réserve accoutumée,
-poussée à écrire ce que tout son monde répète autour d'elle: «La
-consternation est grande, ajoute-t-elle... Les ennemis sont fiers de la
-mort de M. de Turenne: en voilà les effets; ils ont repris courage: on ne
-peut en écrire davantage; mais la consternation est grande ici, je vous
-le dis pour la seconde fois.»--«Le courage de M. de Turenne,
-répète-t-elle ailleurs, semble être passé à nos ennemis; ils ne trouvent
-plus rien d'impossible[45].»
-
- [44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 août 1675), t. III, p. 396.
-
- [45] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 401.
-
-Ces deux lignes sont une exacte peinture de la situation respective de la
-France et de l'Europe. Ce fort bouclier renversé, ce prestige souverain
-de Turenne évanoui, ce fut comme un mouvement spontané en avant de la
-part de tous les ennemis de Louis XIV. Condé seul pouvait rétablir parmi
-nos soldats la confiance, et chez les ennemis le sentiment de notre
-supériorité. Mais, lors de la mort de Turenne, il était en Flandre,
-éloigné, malade: arriverait-il à temps pour s'opposer à la marche des
-Impériaux? là était la question de l'envahissement de la France.
-
-Outre son sentiment national, chez elle très-réel et alors, comme au
-reste dans toutes les classes, vivement excité, madame de Sévigné avait
-bien des raisons pour s'intéresser aux événements de cette guerre, à
-laquelle prenaient part tous les siens. Charles de Sévigné se trouvait en
-Flandre dans l'armée que Condé venait de laisser au maréchal de
-Luxembourg, son digne élève; le colonel de Grignan aidait le duc de
-Lorges à maintenir la position de l'armée du Rhin jusqu'à l'arrivée de ce
-prince, et M. de la Trousse, «après avoir fait des merveilles dans
-l'armée de M. de Créqui,» était tombé aux mains des ennemis[46]. Il ne
-nous est pas permis d'omettre des détails aussi intimement liés à la
-biographie de madame de Sévigné. Ses lettres de cette date offrent,
-d'ailleurs, le plus attachant tableau de Paris et de la Cour, dans cette
-grave occurrence.
-
- [46] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 433.
-
-Ce qui la préoccupe surtout, on le pense bien, c'est son fils, «dont
-l'armée n'est point tant composée de _pâtissiers_ (_sic_) qu'elle ne soit
-fort en peine de lui, non pas quand elle pense au prince d'Orange, mais à
-M. de Luxembourg, à qui les mains démangent furieusement[47].» Celui-ci
-brûlait, en effet, de se distinguer. Mais on ne voit partout que défaite,
-et il semble à madame de Sévigné que ce général «a bien envie de perdre
-sa petite bataille[48].» Malgré ses inquiétudes, elle se félicite
-néanmoins de savoir son fils _à son devoir_, et non point honteusement
-sur le pavé de Paris comme tels gentilshommes dont elle a eu la
-discrétion de taire les noms, sauf un seul. «Je vis, l'autre jour, à la
-messe, mande-t-elle, le comte de Fiesque et d'autres qui assurément n'y
-ont point bonne grâce. Je trouvai heureuses celles qui n'avoient leurs
-enfants ni aux Minimes ni en Allemagne; j'ai voulu dire moi, qui sais mon
-fils à son devoir, sans aucun péril présentement[49].»--«Je vous avoue
-(ajoute-t-elle plus vivement la semaine d'après) qu'il y a ici de petits
-messieurs à la messe à qui l'on voudroit bien donner _d'une vessie de
-cochon par le nez_[50].» Cette boutade patriotique, chez une femme qui
-n'affecte nullement des sentiments romains, est un indice de l'émotion
-des âmes à ce moment critique, et une preuve que ceux-là formaient une
-très-rare exception qui se prélassaient tranquillement dans l'église de
-la place Royale, au lieu de courir à la frontière.
-
- [47] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 457.
-
- [48] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 475.
-
- [49] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 358.
-
- [50] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 365.
-
-En ce qui concerne son fils, madame de Sévigné en fut pour la crainte.
-Malgré son désir de faire parler de lui, l'élève de Condé, fidèle, du
-reste, à ses instructions, se bornait à maintenir une défensive prudente
-et vigoureuse, favorisée par la conduite des confédérés, qui hésitaient,
-eux aussi, à risquer une bataille décisive. «Les alliés craignoient, a
-dit un bon témoin, que toute la Flandre ne fût perdue si les François
-remportoient l'avantage, et ceux-ci craignoient que les confédérés
-n'entrassent en France s'ils remportoient une victoire tant soit peu
-considérable.[51]» On attendait en Flandre, comme par un tacite accord,
-ce qui se passerait sur le Rhin, où était le nœud de la situation.
-
- [51] _Mémoires du chevalier Temple, ministre d'Angleterre, en
- Hollande_, Coll. de MM. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 97.
-
-Malgré sa mésaventure à la funeste journée de Consarbrüch, le cousin de
-madame de Sévigné n'avait rien perdu de la bonne réputation qu'il s'était
-déjà acquise comme capitaine-commandant ou colonel des gendarmes-Dauphin.
-Pendant quelques jours on avait ignoré son sort. Le 16 août, on apprit
-enfin qu'il était devenu le prisonnier du marquis de Grana, avec lequel
-il avait eu occasion de lier amitié quelques années auparavant. Mais
-voici de quelle honorable et piquante façon avait eu lieu sa capture;
-rarement madame de Sévigné a jeté une plus jolie narration:
-
-«Pour M. de la Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si
-parfaitement heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat
-jusqu'à l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si
-grande résistance: il voit l'inégalité du combat; il en est honteux; il
-écarte ses gens; il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son
-épée, à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue;
-il le fait son prisonnier; il le reconnoît pour un de ses amis, du temps
-qu'ils étoient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier
-comme son propre frère; il le loue de son extrême valeur; mais il me
-semble que le prisonnier soupire: je ne sais s'il n'est point amoureux:
-je crois qu'on lui permettra de revenir sur parole; je ne vois pas bien
-où la princesse l'attend, et voilà toute l'histoire[52].» On sait que M.
-de la Trousse était, depuis longtemps, amoureux de madame de Coulanges.
-Il y a là un grain d'épigramme qui va atteindre cette dernière. La rivale
-que sous-entend madame de Sévigné pourrait bien être _cette grosse
-maîtresse du Charmant_ (M. de Villeroi), dont elle parle, sans la nommer,
-dans un autre endroit, comme ayant occupé quelque temps son cousin.
-Celui-ci fut bientôt mis en liberté, et le nom de la princesse ne resta
-pas longtemps douteux: le marquis de la Trousse se rengagea plus que
-jamais dans une liaison qui devait durer autant que sa vie.
-
- [52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1675), t. III, p. 414.
-
-Mais, une fois rassurée sur le compte de son fils, celui qui occupait le
-plus madame de Sévigné était le chevalier de Grignan, placé, depuis la
-mort de Turenne, au poste le plus périlleux. L'œuvre de M. Walckenaer,
-porte, en maint endroit, la trace de la vive affection, de l'estime
-particulière que madame de Sévigné professait pour ce frère de son
-gendre, auquel madame de Grignan accordait aussi la préférence sur ses
-autres beaux-frères. Le chevalier méritait ces sentiments par la
-franchise et la vivacité de son dévouement pour sa belle-sœur et pour la
-mère de celle-ci. Un caractère sûr, ferme et froid, même un peu fier, des
-maximes d'honneur et de vertu, un esprit sensé et mûr avant l'âge, une
-aptitude militaire reconnue, lui avaient valu l'attention, puis la faveur
-des hommes sérieux, et Turenne l'avait mis au nombre de ceux qu'il
-aimait: solide éloge, car il aimait peu de gens, en trouvant peu dignes
-de son estime. Le chevalier de Grignan, qui faisait la campagne
-d'Allemagne à la tête du régiment de son nom, était intimement lié avec
-le duc de Lorges: il fut un de ceux qui le secondèrent le mieux lorsque
-la mort de Turenne eut fait tomber sur son neveu la rude besogne de
-maintenir une armée démoralisée, et de contenir un ennemi qui ne doutait
-plus de rien. C'est ici, dans la biographie de ce membre le plus
-distingué de la famille des Grignan, sa véritable page d'honneur. Il
-faut la lui restituer, car les infirmités précoces qui viendront
-l'assaillir nous retireront trop tôt l'occasion de parler de lui.
-
-On voit que madame de Sévigné recherche tous les sujets d'entretenir sa
-fille sur ce chapitre qui lui tient au cœur; heureuse d'écrire les
-louanges du chevalier, car, dans cette circonstance, elle était plutôt
-l'organe de l'opinion publique que de sa prédilection.
-
-«Voilà donc (mande-t-elle le 9 août en annonçant l'heureux combat
-d'Altenheim) nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin, fort heureusement,
-fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien
-complète pour M. de Lorges.... Le gentilhomme de M. de Turenne qui étoit
-retourné et qui est revenu, dit qu'il a vu faire des actions héroïques au
-chevalier de Grignan; qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge, et que
-sa cavalerie a si bien repoussé les ennemis que ce fut cette vigueur
-extraordinaire qui décida du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault
-ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du
-héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de Grignan, et
-j'admire qu'il n'ait pas été blessé à se mêler comme il a fait, et à
-essuyer tant de fois le feu des ennemis[53].»
-
- [53] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386 et 389.
-
-Le surlendemain, elle ajoute: «La Garde vous a mandé ce que M. de Louvois
-a dit à la bonne Langlée, et comme le roi est content des merveilles que
-le chevalier de Grignan a faites: s'il y a quelque chose d'agréable dans
-la vie, c'est la gloire qu'il s'est acquise dans cette occasion; il n'y a
-pas une relation ni pas un homme qui ne parle de lui avec éloge; sans sa
-cuirasse il étoit mort: il a eu plusieurs coups dans cette bienheureuse
-cuirasse, il n'en avoit jamais porté; Providence! Providence[54]!»
-
- [54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août), t. III, p. 393.
-
-De Bretagne, où est encore venu la trouver l'éloge du chevalier de
-Grignan, madame de Sévigné écrit trois mois après: «Je fus hier chez la
-princesse (madame la princesse de Tarente, alors à Vitré), j'y trouvai un
-gentilhomme de ce pays, très-bien fait, qui perdit un bras le jour que M.
-de Lorges repassa le Rhin... Il vint à parler, sans me connoître, du
-régiment de Grignan et de son colonel: vraiment je ne crois pas que rien
-fût plus charmant que les sincères et naturelles louanges qu'il donna au
-chevalier; les larmes m'en vinrent aux yeux. Pendant tout le combat, le
-chevalier fit des actions et de valeur et de jugement qui sont dignes de
-toute sorte d'admiration: cet officier ne pouvoit s'en taire, ni moi me
-lasser de l'écouter. C'est quelque chose d'extraordinaire que le mérite
-de ce beau-frère; il est aimé de tout le monde: voilà de quoi son humeur
-négative et sa qualité de _petit glorieux_ m'eussent fait douter; mais
-point, c'est un autre homme; c'est le cœur de l'armée, dit ce pauvre
-estropié[55].»
-
- [55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 89.
-
-Cette journée d'Altenheim fut une journée d'héroïsme. Chacun sentait
-qu'il y allait du salut de la France. La Fare rend la même justice au
-neveu de Turenne, et à Vaubrun qui partageait avec lui le commandement,
-et aussi au jeune gouverneur titulaire de la Provence, dont M. de Grignan
-tenait la place, et qui inaugurait alors une carrière militaire qui le
-retint presque constamment dans les camps, au grand avantage de son
-remplaçant, mais à la grande peine de madame de Sévigné: «M. de Lorges
-fit ce qu'on pouvoit attendre d'un digne capitaine... Vaubrun lui-même,
-le pied cassé et la jambe sur l'arçon, chargea à la tête des escadrons,
-comme le plus brave homme du monde qu'il étoit, et y fut tué aussi avec
-plusieurs autres... Le duc de Vendôme, fort jeune alors, eut la cuisse
-percée d'un coup de mousquet, à la tête de son régiment, et donna, dans
-cette occasion, des marques du courage et des talents qui lui ont fait
-commander depuis avec gloire les armées du roi dans les conjonctures les
-plus difficiles[56].»
-
- [56] _Mémoires du marquis de La Fare_, Coll. Michaud et
- Ponjoulat, t. XXXII, p. 282.
-
-Pendant que le chevalier de Grignan se distinguait sur les bords du Rhin,
-l'un de ses frères, le coadjuteur d'Arles, se signalait à Paris comme
-orateur de l'Assemblée du clergé, où il figurait en qualité de
-procureur-député de la province d'Arles, en compagnie de l'abbé de
-Grignan, le dernier frère, appelé tantôt _le bel abbé_, tantôt _le plus
-beau de tous les prélats_[57], lequel remplissait les fonctions d'agent
-général de la même province. Quoique jeune, le coadjuteur jouissait déjà
-dans son ordre d'une réputation due surtout à un talent véritable pour la
-parole. Il y ajouta encore dans cette session de 1675. «M. Boucherat,
-écrit madame de Sévigné le 9 août, me manda lundi au soir que M. le
-coadjuteur avoit fait merveilles à une conférence à Saint-Germain, pour
-les affaires du clergé; M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose
-à Versailles[58].» Aussi ce fut lui (distinction singulière à cause de
-son âge et de son rang dans la hiérarchie) que l'assemblée désigna pour
-faire au roi la harangue d'usage, avec mission de le remercier de
-l'appui qu'il accordait à l'Église, et de lui présenter les doléances du
-clergé au sujet de la conduite des réformés.
-
- [57] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 460.
-
- [58] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386.
-
-Son discours était fait lorsque arriva à Paris la nouvelle de la défaite
-du maréchal de Créqui. Malgré son désir de plaire au roi, l'orateur ne
-pouvait passer sous silence ce premier et considérable échec infligé à
-ses armes. Le coadjuteur d'Arles se tira de ce pas difficile à la
-satisfaction générale. La veille de prononcer son discours, il avait
-voulu connaître sur le changement de rédaction que lui imposait la
-circonstance, l'opinion et le goût de madame de Sévigné, avec laquelle il
-vivait dans une grande liberté. «Le coadjuteur, dit celle-ci, avoit pris
-dans sa harangue, le style ordinaire des louanges, mais aujourd'hui cela
-seroit hors de propos; il passe sur l'affaire présente avec une adresse
-et un esprit admirables; il vous mandera le tour qu'il donne à ce petit
-inconvénient; et, pourvu que ce morceau soit recousu bien juste, ce sera
-le plus beau et le plus galant de son discours[59].»
-
- [59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 403.
-
-Le succès fut complet. Madame de Sévigné enregistre avec joie et
-évidemment avec un peu d'exagération de famille, ce résultat qu'elle a
-prévu: «La harangue de M. le coadjuteur a été la plus belle et la mieux
-prononcée qu'il est possible: il a passé cet endroit, qui a été fait et
-rappliqué après coup, avec une grâce et une habileté non pareille; c'est
-ce qui a le plus touché tous les courtisans. C'est une chose si nouvelle
-que de varier la phrase, qu'il a pris l'occasion que souhaitoit Voiture
-pour écrire moins ennuyeusement à M. le Prince, et s'en est aussi bien
-servi que Voiture auroit fait. Le roi a fort loué cette action, et a dit
-à M. le Dauphin: «Combien voudriez-vous qu'il vous en eût coûté, et
-parler aussi bien que M. le coadjuteur?» M. de Montausier a pris la
-parole et a dit: «Sire, nous n'en sommes pas là; c'est assez que nous
-apprenions à bien répondre.» Les ministres et tous les autres ont trouvé
-un agrément et un air de noblesse dans ce discours qui donne une
-véritable admiration. J'ai bien à remercier les Grignan de tout l'honneur
-qu'ils me font, et des compliments que j'ai reçus depuis peu, et du côté
-de l'Allemagne et de celui de Versailles.» Et, avec un soupir: «Je
-voudrois bien que l'aîné eût quelque grâce de la cour pour me faire avoir
-aussi des compliments du côté de Provence[60]!» Le coadjuteur d'Arles
-obtint non-seulement l'approbation de la cour, mais celle de son ordre.
-C'est ce qu'on lit dans les procès-verbaux de l'Assemblée du clergé, où
-le président rappelle «que tous les prélats ont été témoins de la force,
-capacité et prudence avec lesquelles monseigneur le coadjuteur a parlé au
-roi, et que Sa Majesté avoit paru extrêmement satisfaite[61].»
-
- [60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III p. 407.
-
- [61] _Procès-verbaux des assemblées du clergé_, t. V, p. 220, et
- _Pièces justificatives_, à fin du volume, p. 131.
-
-Louis XIV ne se dissimulait point la gravité de la crise qui s'ouvrait
-devant lui. Il avait compris au fond toute l'importance de la perte de
-Turenne; mais (c'est de ceci que l'histoire doit le louer) en présence de
-ce malheur, de la défaite de Créqui, de la prise de Trêves, de l'élan et
-des projets audacieux de l'ennemi, de la situation intérieure de la
-France, qui fermentait et se révoltait même en Guyenne et en Bretagne,
-il ne s'abandonna point, et ne perdit rien de cette fermeté calme et
-sereine, qu'il retrouvera dans ses plus grands désastres, et qui semble
-constituer le trait dominant d'une âme en toute circonstance supérieure à
-la fortune.
-
-On a contesté, et cela semble de mode aujourd'hui, la valeur
-intellectuelle et morale de Louis XIV. La postérité devait réagir contre
-les excessives adulations de ses contemporains. Mais a-t-elle raison de
-faire son évangile historique des mémoires posthumes de cette commère de
-génie qu'on appelle Saint-Simon? Ce n'est point ici le lieu de rechercher
-si _le roi du dix-septième siècle_ a été un esprit véritablement
-supérieur: dans tous les cas, ç'a été un solide caractère. Insatiable
-pour la louange, a-t-on dit, visant au demi-dieu, ennemi de toute vérité,
-exagérant ses victoires, et voulant convertir ses revers en succès. Il
-n'en fit pas preuve, on va le voir, dans ce moment critique qui suivit la
-déroute de Consarbrüch. C'est à madame de Sévigné, car elle est le
-véritable historien de ces mois de juillet et d'août si fameux, que nous
-empruntons des détails:
-
-«Un courtisan vouloit faire croire au roi que ce n'étoit rien que ce
-qu'on avoit perdu; il répondit qu'il haïssoit ces manières, et qu'en un
-mot c'étoit une défaite très-complète. On voulut excuser le maréchal de
-Créqui; il convint que c'étoit un très-brave homme; «mais ce qui est
-désagréable, dit-il, c'est que mes troupes ont été battues par des gens
-qui n'ont jamais joué qu'à la bassette:» il est vrai que ce duc de Zell
-est jeune et joueur; mais voilà un joli coup d'essai. Un autre courtisan
-voulut dire: mais pourquoi le maréchal de Créqui donnoit-il la bataille?
-Le roi répondit, et se souvint d'un vieux conte du duc de Weimar qu'il
-appliqua très bien. Ce Weimar, après la mort du grand Gustave, commandoit
-les Suédois alliés de la France; un vieux Parabère cordon bleu, lui dit,
-en parlant de la dernière bataille qu'il avoit perdue: Monsieur, pourquoi
-la donniez-vous? Monsieur, lui répondit le duc de Weimar, c'est que je
-croyois la gagner; et puis se tourna: Qui est ce sot cordon bleu-là?
-Toute cette application est extrêmement plaisante...» Dans la même lettre
-on lit encore ceci: «On vient de me dire de très-bon lieu que les
-courtisans, croyant faire leur cour en perfection, disoient au roi qu'il
-entroit à tout moment à Thionville et à Metz des escadrons et même des
-bataillons tout entiers, et que l'on n'avoit quasi rien perdu. Le roi,
-comme un galant homme, sentant la fadeur de ce discours, et voyant donc
-rentrer tant de troupes: «Mais, dit-il, en voilà plus que je n'en avois.»
-Le maréchal de Gramont, plus habile que les autres, se jette dans cette
-pensée: oui, Sire, c'est qu'ils ont fait des petits. Voilà de ces
-bagatelles que je trouve plaisantes, et qui sont vraies[62].» Il existe
-sur Louis XIV assez peu d'anecdotes dignes de foi, on a conservé de lui
-trop peu de mots authentiques, pour omettre de pareils détails dans un
-ouvrage tel que celui-ci, destiné à faire connaître mieux ce règne
-extraordinaire, au moyen d'une correspondance qui en forme la chronique
-journalière et intime.
-
- [62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III, p. 405.
-
-Le roi, nous le redisons d'après madame de Sévigné, avait bien senti la
-perte de Turenne, surtout quand il était «seul, qu'il rêvoit et rentroit
-en lui-même[63].» C'est dire qu'autour de lui (on vient bien de le voir
-à propos du maréchal de Créqui) les courtisans, le premier moment
-d'émotion passé, s'attachaient, par leur contenance et leurs discours, à
-prouver que ces _accidents_ n'avaient en rien diminué leur foi dans la
-fortune, dans ce qu'on appelait _l'étoile du roi_. Comme plus tard
-Napoléon, Louis XIV avait aussi la foi en cette étoile, jusque-là et pour
-longtemps encore heureuse. Il se redressa bientôt, reprit assurance en
-lui-même et en la France, plein de confiance, à ce moment donné, dans _M.
-le Prince_, dont la grande renommée, le génie toujours jeune en un corps
-fatigué, s'interposait entre l'Europe liguée et la France surprise; et
-avant un an il renoncera même à l'épée de Condé, afin d'établir que sa
-grandeur personnelle et la puissance du pays ne pouvaient dépendre d'un
-général, si glorieux fût-il.
-
- [63] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 404.
-
-Louis XIV avait des prétentions au génie de la guerre[64]. Il aimait
-qu'on lui rapportât l'honneur des batailles gagnées sous ses yeux. La
-réputation hors ligne de Turenne et de Condé, l'enorgueillissait comme
-chef de la France, mais le froissait comme homme. Il profitait de leurs
-talents, et les jalousait en les admirant. A côté de lui un homme
-poussait cette jalousie, contre Turenne surtout, jusqu'à l'envie et la
-haine. Courtisan plein d'ambition, de talents et de morgue, ayant tous
-les mérites d'un ministre de la guerre qui prépare les victoires et sait
-réunir les moyens de les procurer, bon administrateur mais nullement
-général, Louvois n'aimait pas les grands généraux à qui on attribuait
-uniquement des succès dans lesquels il prétendait avoir sa part et une
-grande part. Il inaugurait cette classe de ministres et d'hommes
-politiques qui se laissent volontiers aller à croire qu'à la guerre, le
-génie organisateur qui combine et décide de loin peut suffire sans la
-pratique militaire, qu'on fait d'aussi bons plans de campagne dans son
-cabinet que sur les lieux, et que tous les chefs d'armée bien dirigés se
-valent; école qui, pour prendre des noms plus près de nous, a fait vingt
-Schérer pour un Carnot.
-
- [64] SAINT-SIMON, édition de MM. Chéruel et Sainte-Beuve, t. X,
- p. 341.
-
-Précisément, dans l'année qui précéda sa mort, Turenne avait eu à
-réprimer ces outrecuidantes prétentions de Louvois, jeune encore, mais
-déjà d'autant plus hautain qu'il se sentait plus contesté, et il l'avait
-fait dans des termes tels que le ministre, qui ne l'aimait pas, en était
-venu à le haïr de toute la force de son tempérament atrabilaire et
-excessif[65].
-
- [65] Cf. SAINT-SIMON, t. VI, p. 37; VII, p. 263; et La Fare,
- Coll. Michaud, t. XXXII, p. 281.
-
-C'était donc faire mal sa cour au roi et à son malfaisant et bientôt
-tout-puissant ministre, que d'afficher en public de trop vifs regrets de
-la perte qu'on venait d'éprouver, mais surtout de laisser percer des
-craintes sur la fortune d'un règne jusqu'alors si brillant. De là les
-précautions et les réticences que l'on remarque sur ce dernier point dans
-la correspondance de madame de Sévigné, elle si franche, si libre,
-d'ailleurs pour l'expression de sa douleur personnelle. Dans les deux
-passages suivants, elle fournit la preuve de ce que je viens de dire sur
-l'accueil qui était fait aux regrets trop fortement exprimés de la mort
-de Turenne: «Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il
-écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après lui avoir fait
-celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme.... Il
-a écrit ici des lettres dans le transport de sa douleur, qui sont d'une
-telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune
-au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, et déclare qu'il méprise toute
-autre sorte d'estime après celle-là: sauve qui peut[66]!»--«Le chevalier
-de Coislin est revenu après la mort de M. de Turenne, disant qu'il ne
-pouvoit plus servir après avoir perdu cet homme-là; qu'il étoit malade,
-que pour le voir et pour être avec lui, il avoit fait cette dernière
-campagne, mais que ne l'ayant plus il s'en alloit à Bourbon. Le roi,
-informé de tous ces discours, a commencé par donner son régiment, et a
-dit que sans la considération de ses frères, il l'auroit fait mettre à la
-Bastille[67].» Madame de Sévigné demandait un chiffre pour correspondre
-avec sa fille: sans doute qu'elle avait beaucoup d'anecdotes de ce genre
-à lui conter.
-
- [66] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 389 et 392.
-
- [67] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 451.
-
-Quelque chose de cette défaveur atteignait même ceux qui, comme le duc de
-Lorges et le chevalier de Grignan, se contentaient de garder leurs
-regrets dans leur cœur, et vengeaient Turenne en se battant bien pour la
-France et pour le roi. On tenait à leur dire qu'ils n'avaient fait que
-leur devoir, et que tout autre à leur place en eût fait autant; qu'ils
-n'avaient rendu aucun service exceptionnel, car il ne fallait pas qu'il y
-eût de grande crise à surmonter: aussi fit-on attendre un an au duc de
-Lorges ce bâton de maréchal auquel il avait droit et qu'on venait de
-prodiguer, et le chevalier de Grignan à son retour n'obtint absolument
-rien. Et cependant la victoire de l'armée du Rhin près d'Altenheim avait
-sauvé la France à ce moment critique, car si le neveu de Turenne ne se
-fût pas trouvé à la hauteur de sa tâche, le territoire était envahi, et
-Louis XIV peut-être abaissé pour longtemps. C'est un diplomate bien
-instruit des projets hostiles de l'Europe, car il les fomentait sous
-main, qui le déclare: «Les confédérés se persuadoient que s'ils pouvoient
-gagner une bataille, ils entreraient infailliblement en France, et que
-s'ils y étoient une fois, les mécontentements du peuple ne manqueraient
-jamais d'éclater contre le gouvernement, et donneroient jour aux ravages
-et aux succès qu'ils se promettoient, ou tout au moins à une paix qui
-mettroit les voisins de cette couronne en sûreté et en repos[68].»
-
- [68] _Mémoires du chevalier Temple_, ambassadeur d'Angleterre en
- Hollande; Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 92.
-
-Mais ces mauvais desseins furent déjoués. La fortune de Louis XIV et de
-la France (car ici l'_État_ et le _Roi_ n'en faisaient bien qu'un) reprit
-sa marche ascendante. L'armée du Rhin tint ferme jusqu'à l'arrivée de
-Condé. Par ses manœuvres habiles, celui-ci déconcerte Montécuculli, et
-lui fait successivement lever le siége de Haguenau et celui de Saverne;
-puis, sans doute d'après le désir du roi, il se place sur la défensive,
-maître, toutefois, de la situation, et pouvant ne se battre que quand et
-où il voudrait: «Et voilà (ajoute madame de Sévigné comme la France
-rassurée, et fidèle aussi à une vieille admiration pour ce dernier des
-héros, qui, comme Turenne, l'honorait de son amitié), voilà l'avantage
-des bons joueurs d'échecs[69].»
-
- [69] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. III, p. 477;
- _Mémoires du chevalier Temple_, Coll. Michaud et Poujoulat, t.
- XXXII, p. 100 et 104.--_Mémoires de La Fare_, _ibid._, p. 283.
-
-Ainsi prévenue, la cour de Vienne ordonna à Montécuculli de suspendre ses
-opérations. Le vieux duc de Lorraine, l'un des chefs principaux des
-confédérés, étant mort sur ces entrefaites, et la Hongrie se trouvant
-plus vivement pressée par les Turcs qui s'y acharnaient depuis quelques
-années, les Impériaux repassèrent enfin le Rhin, et les armées françaises
-prirent leurs quartiers d'hiver en Flandre et en Alsace, les deux partis
-remettant au printemps de nouveaux projets et de plus grands efforts.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-1676.
-
- Ouverture de la campagne de cette année.--Madame de Sévigné voit
- partir son fils et le chevalier de Grignan.--Louis XIV va se
- mettre à la tête de l'armée de Flandre.--La correspondance de
- madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même pour les
- choses de la guerre.--Siége et prise de Condé.--Monsieur assiége
- Bouchain.--Louis XIV offre la bataille au prince d'Orange, qui se
- retire sans combattre.--Prise de Bouchain.--Retour du roi à
- Versailles.--Caractère militaire de Louis XIV.--L'armée française
- met le siége devant Aire; les ennemis vont investir Maëstricht et
- Philisbourg.--Madame de Sévigné annonce à sa fille la prise
- d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.--Belle conduite à ce siége
- du baron de Sévigné.--Curieuses anecdotes recueillies sur le
- prince d'Orange et Louis XIV.--M. de Schomberg fait lever le
- siége de Maëstricht.--Philisbourg est obligé de se rendre aux
- ennemis.--L'opinion s'en prend au maréchal de Luxembourg; Madame
- de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.--Le reste de l'année
- se passe sans événements militaires.
-
-
-A son arrivée à Paris, en avril 1676, madame de Sévigné, on l'a vu, avait
-trouvé partout les préparatifs de la nouvelle et décisive campagne qui
-allait s'ouvrir. Cloué par la goutte à Chantilly, le prince de Condé
-avait déclaré qu'il ne pouvait servir; le roi le prit au mot, et, à
-partir de 1675, il ne parut plus à la tête des armées.
-
-Jusque-là l'Europe s'était plu à attribuer les remarquables succès de la
-France, au génie des deux capitaines que tous les hommes de guerre, amis
-et ennemis, reconnaissaient pour leurs maîtres. On allait voir ce qu'il
-serait possible de faire sans eux: plus encore que ses adversaires,
-Louis XIV voulait en avoir le cœur net. Malgré sa vanité que tout
-surexcitait, il ne s'estimait certes point l'égal de Turenne et de Condé;
-mais, comme beaucoup de souverains (sur ce point les royautés se
-rencontrent avec les démocraties), il ne croyait pas aux hommes
-nécessaires. Indépendamment de sa grande confiance en lui-même, en sa
-fortune plus qu'en ses talents, il se confiait aussi dans le savoir de
-quelques généraux du second ordre, élèves de ces glorieux maîtres, mais
-surtout, et à bon droit, dans l'esprit militaire et national de ses
-armées, dans leur discipline, leur parfaite organisation, œuvre de
-Louvois, qui, pour procurer des succès personnels à son roi, avait
-prodigué à l'armée de Flandre, que celui-ci allait commander, toutes les
-ressources refusées ou disputées à Turenne.
-
-«On ne voit à Paris, écrit madame de Sévigné, que des équipages qui
-partent; les cris sur la disette d'argent sont encore plus vifs qu'à
-l'ordinaire; mais il ne demeurera personne non plus que les années
-passées. Le chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a
-épargné un serrement de cœur, car je l'aime sincèrement[70].» Le colonel
-du régiment de Grignan partait, paraît-il, «enragé de n'être point
-brigadier.»--«Il a raison, ajoute madame de Sévigné, après ce qu'il fit
-l'année passée, il méritoit bien qu'on le fît monter d'un cran[71].»
-Sévigné se mit en route le 15 avril, à la grande tristesse de sa mère.
-Elle annonce ainsi ce départ à sa fille: «Je suis bien triste, ma
-mignonne, le pauvre petit compère vient de partir. Il a tellement les
-petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand je ne le
-regretterois que comme mon voisin, j'en serais fâchée... Voilà
-_Beaulieu_[72] qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec
-Broglio et deux autres; il ne l'a point voulu quitter _qu'il ne l'ait vu
-pendu_[73].»
-
- [70] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1675), t. IV, p. 250.
-
- [71] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 223.
-
- [72] Valet de chambre de madame de Sévigné.
-
- [73] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 255. Ceci est une allusion à
- la scène IX du troisième acte du _Médecin malgré lui_.
- Sganarelle, en passe d'être pendu, dit à sa femme: _Retire-toi de
- là, tu me fends le cœur!_ Martine lui répond: _Non, je veux
- demeurer pour encourager à la mort, et je ne te quitterai point
- que je ne t'aie vu pendu._
-
-Le lendemain le roi quitta Versailles pour aller se mettre à la tête de
-l'armée, gardant, comme toujours, sur ses desseins un impénétrable
-secret. Il avait sous lui les maréchaux d'Humières, de Schomberg et de
-Créqui: «Ce n'est pas l'année des grands capitaines,» écrit madame de
-Sévigné, toute à ses souvenirs[74]. Louvois dont l'amour-propre étoit
-surexcité à l'égal de celui de son maître, avait pris les devants pour
-tout disposer, et faciliter le siége des places que le roi voulait
-conquérir, car c'était par des siéges que toutes les campagnes
-commençaient: de part et d'autre on hésitait fort à livrer bataille.
-
- [74] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 206.
-
-C'est dans la correspondance de madame de Sévigné et de ses amis, écho et
-miroir fidèle de ce temps, que l'on voit bien ce que c'était que la
-guerre alors, et quelle situation était faite aux parents et aux amis
-restés à Paris, et vivant de nouvelles lentes à cheminer, qu'on se
-communiquait, que l'on recherchait avidement, pour savoir d'abord, et
-ensuite pour instruire les parents et les amis répandus dans les
-provinces. La _publicité_ du temps était impuissante à satisfaire
-l'impatience légitime de chacun. Il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de
-feuille régulière pour apprendre au public, jour par jour, les événements
-dignes d'intérêt. La _Gazette_ ne paraissait que toutes les semaines, et
-le _Mercure_ tous les mois. De là la multiplicité, l'importance des
-correspondances privées, l'industrie pour se procurer à qui mieux mieux
-de plus amples renseignements, le soin de tout reproduire, faits,
-rumeurs, conjectures. C'est ce qui, pour l'histoire de la société du
-dix-septième siècle, donne tant de prix aux lettres de madame de Sévigné,
-et il faut ajouter, surtout depuis sa dernière et complète publication, à
-la correspondance de Bussy-Rabutin.
-
-La guerre de 1676 avait un double théâtre, la Flandre, où nous désirions
-prendre quelques places nouvelles, et l'Allemagne, où nous voulions
-conserver Philisbourg, enlevé l'année précédente aux Impériaux. Il fallut
-quelques jours pour laisser aux événements le temps de se dessiner. On
-ignorait complétement à Paris ce qui allait se produire: «On croit, mande
-à sa fille madame de Sévigné, que le siége de Cambrai va se faire; c'est
-un si étrange morceau, qu'on croit que nous y avons de l'intelligence. Si
-nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien puisse réparer cette
-brèche, _vederemo_. Cependant l'on raisonne et l'on fait des almanachs
-que je finis par dire _l'étoile du roi surtout_[75].» Le politique
-Corbinelli ajoute: «On parle fort du siége de Condé, qui sera expédié
-bientôt, afin d'envoyer les troupes en Allemagne, et de repousser
-l'audace des Impériaux qui s'attachent à Philisbourg. Les grandes
-affaires de l'Europe sont de ce côté-là. Il s'agit de soutenir toute la
-gloire du traité de Munster pour nous ou de la renverser pour
-l'Empire[76].» C'était cela, en effet, il n'était question de rien moins
-que de l'influence, de la prépondérance de la France en Europe, œuvre
-commune de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV.
-
- [75] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1676), t. IV, p. 256.
-
- [76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1676), t. IV, p. 263.
-
-Dix jours se passèrent sans courrier de l'armée. Tout d'un coup, le 29
-avril, la nouvelle de la prise de Condé vint réjouir Paris. Madame de
-Sévigné, qui à chaque lettre tient mieux sa plume, l'annonce elle-même:
-«Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de
-samedi à dimanche (26 avril). D'abord cette nouvelle fait battre le
-cœur; on croit avoir acheté cette victoire; point du tout, ma belle,
-elle ne nous coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom.
-Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet... Vous voyez comme on se passe
-bien des vieux héros... Mon Dieu que vous êtes plaisants, vous autres, de
-parler de Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant que vous
-sachiez la prise de Condé. Que dites-vous de notre bonheur qui fait venir
-notre ami le Turc en Hongrie? Voilà Corbinelli trop aise; nous allons
-bien _pantoufler_[77];» mot créé entre eux, pour désigner leurs grandes
-causeries politiques, en petit comité, dans la ruelle de la marquise
-encore à sa toilette du matin.
-
- [77] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1676), t. IV, p. 271-274.
-
-_Vous voyez comme on se passe des vieux héros._ Ce n'est pas à dire que
-madame de Sévigné, donnant gain de cause à ceux qui l'accusent de
-versatilité, soit déjà infidèle à ses vieilles admirations. Elle répond à
-la pensée qui préoccupait tout le monde, et, dans son patriotisme, se
-félicite de voir que la mort de Turenne et la retraite de Condé, n'ont
-point interrompu nos succès. Peut-être y a-t-il là, en plus, le souci des
-indiscrétions de la poste qui, dès lors, professait une curiosité
-officielle, passée en tradition: parfois, en effet, on rencontre chez
-madame de Sévigné quelque éloge du roi, brusquement amené, qui semble
-plutôt un acte de précaution qu'un hommage de courtisan[78].
-
- [78] Voy. _Lettres de la Palatine_ (duchesse d'Orléans), p. 121.
-
-Le 1er mai, madame de Sévigné fit connaître à sa fille que Sévigné
-l'instruisait qu'ils allaient assiéger Bouchain avec une partie de
-l'armée, «pendant que le roi, avec un plus grand nombre, se tiendrait
-prêt à recevoir et à battre le prince d'Orange[79].» Elle ne connut que
-le 19 le résultat de cette nouvelle expédition. A cette date elle annonce
-qu'on lui mande «que Bouchain étoit pris aussi heureusement que Condé, et
-qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine de vouloir en découdre, on
-est fort persuadé qu'il n'en fera rien[80].»
-
- [79] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277.
-
- [80] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 303.
-
-Désireux à la fois de défendre son pays et de se faire, par la guerre,
-une réputation favorable à ses ambitieux desseins, Guillaume d'Orange
-poussait en avant la coalition déjà hésitante et divisée. Le chevalier
-Temple, qui a eu le secret des confédérés, nous apprend que, dès 1674, ce
-jeune prince, de bonne heure si résolu et toujours si tenace, avait voulu
-trouver en Flandre, un chemin ouvert pour entrer en France; «car là,
-dit-il, les frontières sont sans défense[81].» Condé l'en empêcha à
-Senef, cette victoire plus considérable par le résultat que par le
-succès. «Alors commencèrent, ajoute le même, les divisions entre les
-principaux officiers de l'armée confédérée, dont les suites ont été si
-fatales pendant tout le cours de la guerre, et qui ont fait avorter tous
-leurs desseins[82].» Dans le cours de l'année suivante, Guillaume
-d'Orange essaya en vain de remettre l'union parmi ces armées composées
-d'Allemands, d'Espagnols, de Hollandais, et où les ordres et les plans de
-l'Empereur, des princes de Lorraine, du marquis de Brandebourg, du
-Palatin se contrariaient et se croisaient sans cesse, pendant que le
-souverain de la Grande-Bretagne, médiateur tiède et suspect aux deux
-partis, se faisait l'entremetteur d'une paix qu'il ne paraissait pas au
-fond désirer davantage que le chevalier Temple, son habile et partial
-ambassadeur. Au milieu des hostilités, en effet (1675), Nimègue avait été
-désignée pour y ouvrir, sous les auspices de l'Angleterre, une conférence
-européenne. Mais les plénipotentiaires ne s'y rendirent qu'au mois de
-mars de l'année suivante[83]; et cette campagne de Flandre, commandée par
-Louis XIV en personne, et où chaque parti, faisant appel à toutes ses
-ressources, cherchait par les armes une solution prompte et définitive,
-venait de s'ouvrir presqu'en même temps que les négociations auxquelles
-on demandait une issue pacifique de la lutte, de cette lutte à outrance
-(honneur traditionnel et perpétuel péril de la France) d'une seule
-puissance contre toutes.
-
- [81] _Mémoires du chevalier Temple_, Collection Michaud, t.
- XXXII, p. 82.
-
- [82] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 84.
-
- [83] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 108.
-
-Le prince d'Orange avait entamé la nouvelle campagne «avec la résolution
-et l'espérance de l'inaugurer par une bataille[84].» Une bataille
-rangée, c'était le plus grand effort, la plus grande difficulté, et, en
-cas de succès, le plus grand mérite et la plus grande gloire. Condé,
-Turenne gagnaient des batailles, et l'on avait admiré leurs victoires
-comme œuvre de génie, de combinaison, de grande stratégie, d'audace et
-de prudence à la fois. Les généraux de moindre mérite ne s'attaquaient
-qu'aux places: ils essayaient un siége, où sans doute on pouvait et il
-fallait déployer de véritables et solides qualités militaires, mais qui
-offrait moins d'imprévu, moins de chances désastreuses qu'une lutte en
-rase campagne. Privés du secours des deux vaillantes épées habituées
-jusque là à fixer la victoire, Louis XIV et Louvois avaient mis dans leur
-plan de n'entreprendre que des siéges, et de ne risquer qu'à l'extrémité
-une action générale qui pouvait être malheureuse et devait être décisive;
-lorsque, surtout, la conquête des places offrait en perspective des
-résultats aussi sûrs, quoique plus lents.
-
- [84] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 106.
-
-C'est dans ces dispositions réciproques que Louis XIV et le prince
-d'Orange, chacun à la tête de leur armée, se rencontrèrent le 10 mai
-1676, le roi de France protégeant le siége de Bouchain, que faisait
-Monsieur, son frère, et le chef de la coalition désirant dégager cette
-ville et, comme le dit madame de Sévigné, faisant mine «de vouloir en
-découdre.»
-
-C'est ici un curieux épisode de l'histoire militaire de ce temps, et l'un
-des faits de la vie de Louis XIV qui lui a été le plus reproché. Il
-manqua une belle occasion de détruire, de battre au moins, dans les
-environs de Valenciennes, l'armée confédérée. C'est ce que s'accordent à
-dire tous les chroniqueurs indépendants, mais en rejetant la principale
-faute sur Louvois, et non sur le monarque, qu'ils montrent sincèrement
-désireux de combattre son ennemi personnel, lequel, de son côté, malgré
-ses desseins proclamés et de formelles promesses, ne prit pas davantage
-l'initiative d'une attaque.
-
-Voici la courte relation de Madame de Sévigné: «Mon fils n'étoit point à
-Bouchain; il a été spectateur des deux armées rangées si longtemps en
-bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite
-circonstance de se battre: mais comme deux procédés valent un combat, je
-crois que, deux fois à la portée du mousquet valent une bataille. Quoi
-qu'il en soit, l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a
-bien épargné de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince
-d'Orange n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu
-par un héros comme le nôtre[85].»
-
- [85] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 mai 1676, t. IV, p. 319.
-
-Madame de Sévigné est sobre de détails; le résultat seul lui importe: on
-ne s'est pas battu, son fils est sain et sauf. Sa correspondance se
-complète par celle de Bussy. La nouvelle édition qui en est donnée, sans
-omission ni lacune, est une source véritablement historique, qui devra
-être consultée avec assurance et fruit, par tous ceux qui écriront le
-détail des guerres de Louis XIV. Curieux de nouvelles, éloigné des
-événements militaires auxquels, à son grand dépit de courtisan plutôt
-qu'à son déplaisir de général, il ne pouvait prendre part malgré ses
-humbles et périodiques sollicitations, Bussy avait et savait se créer aux
-armées de nombreux correspondants. Pendant cette campagne
-caractéristique, il comptait dans l'armée de Flandre son fils aîné, le
-jeune marquis de Bussy, qu'il avait envoyé faire ses premières armes
-comme aide de camp du lieutenant général marquis de Renel; son gendre, le
-marquis de Coligny, qu'il venait aussi de faire accepter en la même
-qualité par le maréchal de Schomberg; M. de Longueval, capitaine de
-cavalerie au régiment de Gournay, et M. de La Rivière, son gendre futur,
-qui devait avoir avec lui un si scandaleux procès, alors attaché au
-chevalier de Lorraine[86]. Le dernier faisait précisément partie de la
-portion de l'armée campée à Urtebise, près de l'abbaye de Vicogne, à
-l'effet de barrer le passage au prince d'Orange, et c'est de là qu'il
-adresse au comte de Bussy cette lettre écrite sans souci de la publicité,
-et qui est d'un grand intérêt pour l'histoire particulière de Louis XIV:
-
-«Après que Condé se fut rendu, le roi s'approcha de Bouchain avec son
-armée, pour ôter aux ennemis les moyens de secourir cette place, que
-Monsieur avoit assiégée; mais ayant su par ses partis que l'armée
-ennemie, qui étoit à trois lieues, étoit décampée sans qu'on eût pu
-savoir la route qu'elle avoit prise, Sa Majesté se doutant bien que les
-ennemis lui avoient dérobé cette marche pour aller passer l'Escaut bien
-loin de lui, et venir ensuite tomber sur quelque quartier de l'armée de
-Monsieur, fit sonner à cheval à minuit, et marcha une demi-heure après.
-Comme il avoit pris le chemin le plus court, il passa l'Escaut avant les
-ennemis, et il alla camper à l'abbaye de Vicogne. Le lendemain, à la
-pointe du jour, on vit paroître sur une hauteur qui règne depuis les bois
-de cette abbaye jusqu'à Valenciennes, quelques troupes de cavalerie qui,
-à mesure qu'elles descendoient à mi-côte, se formoient en escadron. Sur
-les huit heures du matin, le roi ne douta plus que ce ne fût la tête de
-l'armée ennemie. Dès que Sa Majesté eut vu leur première ligne en
-bataille, il crut qu'ils la lui vouloient donner, et il ne balança pas à
-vouloir faire la moitié du chemin. Cette résolution redoubla sa bonne
-mine et sa fierté. Il me parut, comme vous le dites, monsieur, dans un
-éloge que j'ai vu de lui chez vous, _aimable et terrible_. Il avoit l'air
-gracieux et les yeux menaçants.
-
- [86] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205.
-
-«Après avoir mis lui-même son armée en bataille sur deux lignes, il
-envoya ses chevaux de main et sa cuirasse au premier escadron de ses
-gardes du corps, qu'il avoit mis à l'avant-garde, résolu de combattre à
-leur tête, et ensuite il proposa au maréchal de Schomberg son dessein
-d'aller aux ennemis, croyant leur défaite indubitable, mais que comme il
-n'avoit pas tant d'expérience que lui, il vouloit avoir son approbation.
-Le maréchal, à qui la chaleur du roi fit peur, dit sagement que, puisque
-Sa Majesté étoit venue là pour empêcher que les ennemis ne secourussent
-Bouchain, il prenoit la liberté de lui dire qu'il falloit attendre qu'ils
-se missent en devoir de le faire. Le lendemain 11, on ne vit plus les
-ennemis tant ils avoient remué de terre devant eux, et le 12, le roi
-ayant appris la reddition de Bouchain, il l'apprit aux ennemis par trois
-salves de l'infanterie et de l'artillerie, et quand Sa Majesté fit
-marcher l'armée pour joindre Monsieur, les ennemis ne sortirent point de
-leur poste[87]».
-
- [87] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 157.
-
-D'après ce récit, il semble que Louis XIV eût la meilleure envie de
-combattre, et c'est une allure de héros faite pour justifier le langage
-employé par madame de Sévigné, que lui donne ce témoin écrivant
-familièrement ce qu'il vient de voir. Un autre témoin oculaire, le
-commandant en second du corps où servait Sévigné, raconte les mêmes
-faits, et, comme M. de la Rivière, fait honneur à Louis XIV de la volonté
-de livrer personnellement bataille au prince d'Orange, mais en attribuant
-à Louvois, que d'ailleurs il n'aimait pas et n'avait pas lieu d'aimer, le
-parti auquel on s'arrêta de ne point attaquer à l'ennemi.
-
-«Au commencement de cette même campagne, dit le marquis de la Fare dans
-ses intéressants mémoires, le roi perdit la plus belle occasion qu'il ait
-jamais eue de gagner une bataille. Il s'étoit avancé jusqu'à Condé,
-pendant que Monsieur faisoit le siége de Bouchain. Le prince d'Orange
-crut qu'en passant promptement l'Escaut sous Valenciennes, il tomberait
-sur Monsieur avant que le roi pût le secourir; mais le roi, averti à
-temps de son dessein et de sa marche, partit le soir de Condé et se
-trouva le lendemain avoir passé l'Escaut avant que toute l'armée des
-ennemis fût arrivée à Valenciennes. La faute que nous fîmes fut de nous
-camper le long de l'Escaut, pour la commodité de l'eau; car nous pouvions
-y mettre notre droite, et notre gauche au bois de l'abbaye de Vicogne; et
-ainsi nous trouver prêts, à la pointe du jour, à marcher aux ennemis en
-bataille: au lieu qu'avant que notre gauche fût à la hauteur de notre
-droite, il se perdit beaucoup de temps, après quoi il fallut encore
-marcher en colonne jusqu'à la cense d'Urtebise, qui est à la portée du
-canon de Valenciennes, avant que de se mettre en bataille.
-
-«A mesure que nous nous y mettions, nous voyions arriver l'armée des
-ennemis sur la hauteur de Valenciennes, laissant cette ville à sa gauche.
-Nous étions tout formés longtemps avant qu'ils fussent tous arrivés,
-parce que leur pont sur l'Escaut s'étoit rompu; outre cela, il leur
-manquoit du terrain dans leurs derrières pour la seconde ligne, n'y ayant
-que des creux et des ravines où ils ne pouvoient faire aucun mouvement,
-et notre gauche les débordoit. En cette situation tous ceux qui
-connaissoient le pays, ne doutoient point qu'ils ne fussent perdus, et
-que cette journée ne finît glorieusement la guerre. Le maréchal de Lorges
-dit au roi qu'il s'engageoit à les mettre en désordre avec la seule
-brigade des gardes du corps. Mais Louvois, aussi craintif qu'insolent,
-soit qu'il n'eût pas envie que la guerre finît sitôt, soit qu'il craignît
-effectivement pour la personne du roi ou pour la sienne, qui, dans le
-tumulte d'une bataille, n'auroit pas été en sûreté, tant il avoit
-d'ennemis, fit si bien, que lorsque le roi demanda au maréchal de
-Schomberg son avis, le maréchal répondit que, comme il étoit venu pour
-empêcher le prince d'Orange de secourir Bouchain, c'étoit un assez grand
-avantage de demeurer là, et de le prendre à sa vue, sans se commettre à
-l'incertitude d'un événement. Le roi depuis a témoigné du regret de
-n'avoir pas mieux profité de l'occasion que sa bonne fortune lui avoit
-présentée ce jour-là[88].»
-
- [88] _Mémoires de M. de La Fare_, Coll. Michaud, t. XXXII, p.
- 284.
-
-Sans doute Louis XIV eut le tort, à ce jour, de se défier de lui-même, et
-surtout de la brave armée qu'il avait sous ses ordres et dont la
-composition aurait dû rendre moins méticuleux Louvois, qui l'avait
-formée. Mais si le roi manqua de décision, il faut en dire autant et plus
-du prince d'Orange, arrivé jusque-là évidemment pour le forcer et le
-combattre[89].
-
- [89] _Voy._ aussi, sur le même fait, les _Mémoires de Temple_, p.
- 102 et 119, et ceux de _l'abbé de Choisy_, t. XXX, p. 559.
-
-Soit que Louis XIV ne fût venu prendre le commandement de l'armée de
-Flandre que dans l'intention de se mesurer avec le prince Guillaume, et
-qu'il dût croire, les ennemis ayant refusé la bataille, qu'il n'y en
-aurait pas d'autre pendant le reste de la campagne; soit qu'il jugeât,
-maintenant que l'élan était donné, sa présence inutile pour conduire et
-mener à bien les autres siéges projetés; soit enfin, ce qu'on lui a
-reproché, impatience de revoir madame de Montespan, il repartit
-brusquement pour Versailles, dans les premiers jours de juillet, laissant
-le commandement des troupes aux maréchaux de Schomberg et de Créqui.
-Ceux-ci, toutefois, furent mis en quelque sorte sous la direction de
-Louvois, dépositaire du plan de campagne auquel il avait grandement
-contribué, et de plus en plus désireux de prouver pour son maître et pour
-lui, qu'une grande réputation militaire n'était point nécessaire pour
-obtenir des succès.
-
-On a aussi accusé Louis XIV de pusillanimité: on a été jusqu'à dire qu'il
-ne quitta ainsi brusquement son armée, que pour fuir des dangers
-personnels qu'il n'aimait pas à affronter, et l'on a remarqué, à ce
-sujet, que jamais, dans le cours de ses campagnes, il n'avait, ce qu'on
-appelle, payé de sa personne.
-
-Ce n'est point là, il est vrai, un roi guerrier, général d'initiative,
-soldat au besoin tel qu'Henri IV, Gustave Adolphe ou Charles XII. Au
-camp comme à Versailles, on reconnaît toujours en lui _le Roi_,
-qu'entoure sa cour, que gouverne l'étiquette. Il eût fallu une extrême
-péril, dans lequel les armées sous ses ordres ne se sont jamais trouvées,
-ou le besoin de décider une bataille douteuse par lui livrée, ce qui n'a
-jamais eu lieu, pour qu'on vît Louis XIV charger l'épée à la main, comme
-un simple officier. Dans toutes les guerres auxquelles il a pris part, on
-voit bien que _sa grandeur l'attache au rivage_. Mais il est difficile de
-lui refuser non pas seulement le courage vulgaire qu'on accorde à tout le
-monde, mais cette résolution guerrière, partage des âmes bien trempées,
-et dont il vient de donner une preuve, en allant de lui-même et avec une
-significative ardeur, offrir au prince d'Orange un combat que celui-ci ne
-crut pas devoir accepter. Dans une lettre de l'un des correspondants de
-Bussy-Rabutin, on trouve un fait qui prouve aussi que Louis XIV ne
-craignait pas de s'exposer à des périls même inutiles, afin de montrer à
-ses soldats qu'il n'avait pas peur. «Le roi, écrit M. de Longueval, s'est
-promené du côté de Valenciennes, et s'est fait tirer le canon de la
-ville, dont un coup a tué un garde de MONSIEUR à côté de son maître[90].»
-On peut penser que dans cette reconnaissance, que devait rendre
-inquiétante le souvenir de Turenne, MONSIEUR, par convenance et par
-dévouement, ne se tenait pas très-loin de son frère, et que ses propres
-gardes n'étaient pas loin de lui.
-
- [90] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 149. (Lettre du 23
- avril 1676.)
-
-Le roi parti, la campagne, _si douce jusque-là_[91] se compliqua bientôt.
-Les deux armées ne cherchèrent plus à se joindre; chacun s'attacha à une
-entreprise particulière: l'armée française vint mettre le siége devant
-Aire, pendant que les coalisés, par une manœuvre hardie, allaient
-assiéger Maëstricht, pris par Louis XIV lui-même en 1674, et où
-commandait l'énergique marquis de Calvo[92]. En même temps l'armée
-impériale, en Allemagne, investissait Philisbourg, malgré les efforts du
-maréchal de Luxembourg, chargé de protéger cette tête de pont que la
-France s'était donnée sur les terres de l'Empire.
-
- [91] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 351.
-
- [92] Conférez WALCKENAER, t. IV, p. 286.
-
-Les inquiétudes de madame de Sévigné s'accrurent avec les complications
-que cette double situation ne tarda pas à amener. Elle avait beaucoup de
-parents et d'amis à cette guerre, et la vie se passait à appréhender de
-sinistres nouvelles, et à se réjouir chaque jour d'en avoir été pour ses
-appréhensions. Une mort cependant vint l'attrister, non l'affliger, car
-elle ne connaissait nullement le marquis de Coligny, gendre de Bussy,
-qui, à peine âgé de trente ans, mourut de maladie à Condé, le 6 du mois
-de juillet. Le marquis de Bussy, qui se trouvait avec lui, annonce cette
-perte à son père par cette courte et sèche lettre: «On ne vous a pas
-mandé, Monsieur, la maladie de M. de Coligny, de peur d'alarmer ma sœur,
-et l'on ne croyoit pas qu'elle fût dangereuse. Cependant il vient de
-mourir par la gangrène, qui lui avoit paru au pied, et qui a couru par
-tout le corps: cela marque une étrange corruption de sang. Nous l'allons
-faire enterrer dans le chœur de la grande église, avec une tombe sur
-laquelle son nom sera inscrit[93].» Le général de ce malheureux époux,
-qui mourait ainsi dès la première année de son mariage, laissant une
-femme enceinte de quelques mois, et qu'il aimait plus à coup sûr qu'il
-n'en était aimé, en écrit à Bussy avec plus de détails, de convenance et
-de sensibilité[94]. Les regrets du beau-père furent médiocres, et la
-veuve ne fut pas plus difficile à consoler. Décidément, ce n'est pas par
-le cœur que brille cette branche de la famille des Rabutin.
-
- [93] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 165.
-
- [94] Lettre du maréchal de Schomberg au comte de BUSSY-RABUTIN
- dans la _Correspondance_ de celui-ci, t. III, p. 166.
-
-La nouvelle du siége de Maëstricht et la vigueur avec laquelle cette
-place était poussée, produisirent à Paris une émotion qui «faisoit dire
-aux bourgeois qu'on alloit y envoyer M. le Prince[95].» Il fut aussi
-question, un instant, du retour du roi à l'armée. Toutefois on se
-contenta d'activer le siége d'Aire, afin d'opérer une diversion, et d'y
-attirer une partie de l'armée ennemie. On veut prendre cette ville, dit
-madame de Sévigné, afin de _jouer aux échecs_, dans le cas où Maëstricht
-succomberait: «ce sera pièce pour pièce[96].» Et elle ajoute avec une
-pointe de philosophie railleuse qu'elle retrouve dans son cœur de mère:
-«Il y avoit un fou, le temps passé, qui disoit, dans un cas pareil:
-changez vos villes de gré à gré, vous épargnerez vos hommes. Il y avoit
-bien de la sagesse à ce discours[97].» On espérait néanmoins, sauver
-Maëstricht; mais on s'attendait à perdre Philisbourg. «Pour l'Allemagne,
-continue madame de Sévigné, M. de Luxembourg n'aura guère d'autre chose à
-faire qu'à être spectateur avec trente mille hommes de la prise de
-Philisbourg[98]. «Cependant madame de Sévigné n'est point de ces gens qui
-se soumettent d'avance à cet échec qui menace nos armes: «Je suis
-persuadée, dit-elle à quinze jours de là, que M. de Luxembourg battra les
-ennemis et qu'ils ne prendront point Philisbourg[99].» A la fin de
-juillet, elle adresse à sa fille, en quelques lignes, ce bulletin d'une
-situation qui tarde à se dénouer et cause aux mères, aux femmes et aux
-sœurs de fréquentes alternatives de crainte et d'espérance: «Celles qui
-ont intérêt à tout ce qui se passe en Flandre et en Allemagne sont un peu
-troublées. On attend tous les jours que M. de Luxembourg batte les
-ennemis, et vous savez ce qui arrive quelquefois. On a fait une sortie de
-Maëstricht, où les ennemis ont eu plus de quatre cents hommes de tués. Le
-siége d'Aire va son train; on a envoyé le duc de Villeroi et beaucoup de
-cavalerie dans l'armée du maréchal d'Humières (chargé du siége). Je crois
-que mon fils en est.... C'est M. de Louvois qui a fait avancer, de son
-autorité, l'armée de M. de Schomberg fort près d'Aire, et a mandé à Sa
-Majesté qu'il croyoit que le retardement d'un courrier auroit pu nuire
-aux affaires. Méditez sur ce texte[100].» C'était là, en effet, un acte
-nouveau et hardi et qui indiquait bien tout ce que Louvois pouvait oser,
-tout ce que son maître voulait lui permettre.
-
- [95] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 377.
-
- [96] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367 et 385.
-
- [97] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367.
-
- [98] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1676), t. IV, p. 366.
-
- [99] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 389.
-
- [100] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 403.
-
-Le succès toutefois pouvait seul justifier cette conduite. Le 31 juillet,
-la ville ouvrit ses portes, et madame de Sévigné rend, en ces termes,
-compte à sa fille de cet heureux résultat auquel avait contribué pour sa
-part de froide bravoure le guidon ennuyé, mais, à ses heures, intrépide,
-des gendarmes-Dauphin: «Cependant Aire est pris. Mon fils me mande mille
-biens du comte de Vaux[101], qui s'est trouvé le premier partout; mais il
-dénigre fort les assiégés, qui ont laissé prendre, en une nuit, le chemin
-couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein d'eau, et prendre les
-dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et qui enfin se
-sont rendus le dernier jour du mois, sans que personne ait combattu. Ils
-ont été tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du dos qui
-servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour s'enfuir,
-n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire; et voilà ce
-qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout
-l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées,
-comme il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passoit, il y avoit
-une illumination à Versailles, qui annonçoit la victoire; ce fut samedi,
-quoiqu'on eût dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras;
-sûrement le bonheur du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur
-de le servir, remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit
-fort en liberté présentement du côté de la guerre[102].»
-
- [101] Fils aîné du surintendant Fouquet.
-
- [102] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 5 août 1676, t. IV, p. 409.
-
-Les appréhensions de madame de Sévigné, au sujet de son fils, avaient été
-bien justifiées par la conduite de celui-ci, plus soigneux toutefois, on
-vient de le voir, de faire valoir auprès de sa mère les actions de ses
-camarades que ses propres faits, que celle-ci dût apprendre par d'autres
-voies. Désolé de languir dans les grades subalternes, le baron de
-Sévigné, qui s'était déjà distingué à Senef, avait voulu, en recherchant
-quelque action d'éclat, forcer la faveur du roi et du ministre, qui
-semblait obstinément le fuir. «Le baron se porte très-bien, écrit sa mère
-le 6 août; le chevalier de Nogent, qui est venu apporter la nouvelle de
-la prise d'Aire, dit qu'il a été partout, et qu'il étoit toujours à la
-tranchée, partout où il faisoit chaud, et où, du moins, il devoit faire
-de belles illuminations, si nos ennemis avoient du sang aux ongles; il
-l'a nommé au roi comme un de ceux qui font paroître beaucoup de bonne
-volonté[103].» Le 7, elle dit encore: «Le chevalier de Nogent a nommé le
-baron au roi, au nombre de trois ou quatre qui ont fait au delà de leur
-devoir, et en a parlé encore à mille gens[104].» Enfin, le 19, elle
-ajoute: «Le chevalier (de Grignan) me mande que le baron a fait le fou à
-Aire; il s'est établi dans la tranchée et sur la contrescarpe, comme s'il
-eût été chez lui. Il s'étoit mis dans la tête d'avoir le régiment de
-Rambures (_gens de pied_), qui fut donné, à l'instant, au marquis de
-Feuquières, et dans cette pensée, il répétoit comme il faut faire dans
-l'infanterie[105].» Vain espoir! Sévigné en fut encore pour sa bonne
-volonté, à laquelle le maréchal de Schomberg, qui le traitait en ami, se
-plut à rendre justice, et, pas plus que le chevalier de Grignan qui, au
-reste, dans cette campagne, eut peu d'occasions de se produire, il
-n'obtint un avancement impatiemment attendu et, il faut le dire,
-pleinement mérité. Louvois ne les aimait ni l'un ni l'autre. Il ne fit
-point valoir la conduite du baron de Sévigné, lors de son retour à
-Versailles, où il s'empressa de venir triompher de la prise d'Aire, qui,
-en effet, en grande partie, lui était due. «M. de Louvois est revenu, dit
-madame de Sévigné le 7 août; il n'est embarrassé que des louanges, des
-lauriers, et des approbations qu'on lui donne[106].»
-
- [103] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 414.
-
- [104] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415.
-
- [105] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 427.
-
- [106] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415.
-
-On lit, au milieu de cette correspondance _militaire_ de madame de
-Sévigné, deux anecdotes curieuses qui doivent trouver place ici.
-«Écoutez-moi, ma belle, mande-t-elle à sa fille le 31 juillet, lorsque le
-gouverneur de Maestricht fit cette belle sortie, le prince d'Orange
-courut au secours avec une valeur incroyable; il repoussa nos gens l'épée
-à la main jusque dans les portes; il fut blessé au bras, et dit à ceux
-qui avoient mal fait: «Voilà, messieurs, comme il falloit faire; c'est
-vous qui êtes cause de la blessure dont vous faites semblant d'être si
-touchés.» Le rhingrave le suivoit et fut blessé à l'épaule. Il y a des
-lieux où l'on craint tant de louer cette action, qu'on aime mieux se
-taire de l'avantage que nous avons eu[107].» Madame de Sévigné,
-cependant, ne craint pas d'en parler dans ses lettres; ce qui, avec la
-curiosité trop habituelle de la poste, était presque en parler à haute
-voix.
-
- [107] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 407.
-
-L'autre anecdote met en scène M. de Montausier, et dépeint mieux qu'aucun
-portrait, cet Alceste d'une cour où tout tremble, flatte et loue plus que
-ne le veut l'idole. «Voici une petite histoire que vous pourrez croire
-comme si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En
-vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais
-enfin, je n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier,
-
- Qui pour le pape ne diroit
- Une chose qu'il ne croiroit,
-
-lui dit: «il est vrai, Sire, que vous seriez encore fort bien roi de
-France, quand on vous auroit pris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, et
-plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien passés.»
-Chacun se mit à serrer les lèvres, et le roi dit de très-bonne grâce: «Je
-vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à-dire, que vous croyez que
-mes affaires vont mal: mais je trouve très-bon ce que vous dites, car je
-sais quel cœur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que
-tous les deux firent parfaitement bien leur personnage[108].» Madame de
-Sévigné a justement caractérisé cette scène: elle est autant à la louange
-du prince capable d'entendre la vérité, qu'à celle du serviteur qui osait
-la dire.
-
- [108] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 413.
-
-Tout le mois d'août se passa en efforts, de la part des coalisés, pour
-prendre Maestricht et Philisbourg, et, de la part des Français, pour
-faire lever le siége de ces deux villes. La suite de cette importante
-campagne se trouve toute écrite dans la correspondance de madame de
-Sévigné. D'abord, c'est Philisbourg, où commandait le brave du Fay, qui
-alarme le plus. On craint que la place ne capitule, ou que M. de
-Luxembourg, qui cherche, avec trop de circonspection toutefois, à la
-dégager ne soit battu. «On attend, dit-elle, des nouvelles d'Allemagne
-avec _trémeur_; il doit y avoir eu un grand combat[109].» Et cinq jours
-après: «On me mande de Paris (elle est à Livry) que l'on n'a point encore
-de nouvelles d'Allemagne. L'inquiétude que l'on a sur ce combat, que l'on
-croit inévitable, ressemble à une violente colique, dont l'accès dure
-depuis plus de douze jours. M. de Luxembourg accable de courriers. Hélas!
-ce pauvre M. de Turenne n'en envoyoit jamais; il gagnoit une bataille, et
-on l'apprenoit par la poste[110].» Mais il n'y eut pas de bataille. Les
-grands généraux n'étaient plus là, et leurs élèves hésitaient autant à
-engager une action que Louis XIV et Louvois à la prescrire. «Vous savez
-déjà, mande madame de Sévigné à sa fille, comme cette montagne
-d'Allemagne est accouchée d'une souris, sans mal ni douleur[111].» De
-leur côté les généraux de l'empereur étaient aussi prudents que les
-nôtres, et s'inquiétaient moins de battre que de n'être point battus.
-Sortie de cette appréhension, et se résignant à subir les chances, lentes
-et douteuses, d'un siége régulier, la cour se mit à afficher l'assurance
-et presque l'indifférence, et ne furent plus bons courtisans ceux qui
-montraient trop d'intérêt ou de curiosité: «Savez-vous, reprend madame de
-Sévigné, que tout d'un coup on a cessé de parler d'Allemagne à
-Versailles? On répondit, un beau matin, aux gens qui en demandoient
-bonnement des nouvelles pour soulager leur inquiétude: «Et pourquoi des
-nouvelles d'Allemagne? Il n'y a point de courrier, il n'en viendra point,
-on n'en attend point; à quel propos demander des nouvelles d'Allemagne?»
-Et voilà qui fut fini[112].»
-
- [109] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 7 août, t. IV, p. 418.
-
- [110] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 421.
-
- [111] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 427.
-
- [112] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 433.
-
-Rassurée ou feignant de l'être sur le sort de Philisbourg, la cour se mit
-à craindre pour Maestricht, à bout de ressources et de résistance. Après
-avoir longtemps hésité, poussé par l'imminence du péril, on expédia enfin
-au maréchal de Schomberg, l'ordre d'aller attaquer les assiégeants, coûte
-que coûte. Madame de Sévigné annonce le 26 août cette détermination à sa
-fille, dans un style plus maternel que patriotique, car son fils faisait
-partie de l'expédition: «Les inquiétudes d'Allemagne sont passées en
-Flandre. L'armée de M. de Schomberg marche; elle sera le 29 en état de
-secourir Maestricht. Mais ce qui nous afflige comme bonnes Françaises, et
-qui nous console comme intéressées, c'est qu'on est persuadé que, quelque
-diligence qu'ils fassent, ils arriveront trop tard. Calvo n'a pas de quoi
-relever la garde; les ennemis feront un dernier effort, et d'autant plus
-qu'on tient pour assuré que Villa-Hermosa (le général espagnol) est entré
-dans les lignes, et doit se joindre au prince d'Orange pour un assaut
-général... Ces _maraudailles_ de Paris disent que _Marphorio_ demande à
-_Pasquin_ pourquoi on prend, en une même année, Philisbourg et
-Maestricht, et que Pasquin répond que c'est parce que M. de Turenne est à
-Saint-Denis et M. le Prince à Chantilly[113].» Madame de Sévigné nous
-fait bien l'effet de penser un peu comme ces marauds de Paris. _Marforio_
-et _Pasquin_ étaient, on le sait, les noms populaires donnés à deux
-statues antiques mutilées qu'on voyait à Rome, et sur le piédestal
-desquelles les satiriques plaisants affichaient, par demande et par
-réponse, leurs réflexions sur les faits et les nouvelles du jour.
-
- [113] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 439.
-
-Madame de Sévigné admirait fort le sublime du patriotisme chez son _vieil
-ami_ Corneille; pourtant, nous le redisons, il n'y a rien de moins romain
-que son âme: elle est femme et mère dans toute la force et la tendresse
-du mot. «Le baron m'écrit, ajoute-t-elle, et croit qu'avec toute leur
-diligence, ils n'arriveront pas assez tôt: Dieu le veuille! J'en demande
-pardon à ma patrie[114]!» «J'en demande pardon à ma chère patrie,
-redit-elle le lendemain, mais je voudrois bien que M. de Schomberg ne
-trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa manière tout
-opposée à M. de Luxembourg, me font craindre aussi un procédé tout
-différent[115].»
-
- [114] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 444.
-
- [115] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 août, t. IV. p. 445.
-
-Froid et prudent, en effet, mais au besoin vigoureux et déterminé, le
-maréchal de Schomberg marchait vers Maestricht bien résolu à mettre à
-profit la permission qu'on lui avait donnée de livrer bataille. Il avait
-sur le cœur les reproches que dès lors on lui adressait d'avoir, pour
-complaire à Louvois, empêché, à Urtebise, le roi d'attaquer le prince
-d'Orange. Mais il vit fuir cette occasion de gloire qu'il recherchait, et
-son expédition eut plus de succès que d'éclat. En annonçant ce résultat
-si conforme à la fois à ses vœux de Française et de mère, madame de
-Sévigné célèbre, en s'inclinant, comme tous ceux qui avaient craint ou
-douté, la fortune du roi, qui, à partir de cet instant, va devenir le
-texte de toutes les harangues, le sujet de tous les poëmes. «Ce que nous
-avons admiré tous ensemble (écrit-elle de Livry où se trouvent avec elle
-d'Hacqueville, madame de Vins, madame de Coulanges, et Brancas, _le
-distrait_), c'est l'extrême bonheur du roi, qui, nonobstant les mesures
-trop étroites et trop justes qu'on avoit fait prendre à M. de Schomberg
-pour marcher au secours de Maestricht, apprend que ses troupes ont fait
-lever le siége à leur approche, et en se présentant seulement. Les
-ennemis n'ont point voulu attendre le combat: le prince d'Orange, qui
-avoit regret à ses peines, vouloit tout hasarder, mais Villa-Hermosa n'a
-pas cru devoir exposer ses troupes; de sorte que, non-seulement ils ont
-promptement levé le siége, mais encore abandonné leur poudre, leurs
-canons; enfin tout ce qui marque une fuite. Il n'y a rien de si bon que
-d'avoir affaire avec des confédérés pour avoir toutes sortes d'avantages:
-mais ce qui est encore meilleur, c'est de souhaiter ce que le roi
-souhaite; on est assuré d'avoir toujours contentement. J'étois dans la
-plus grande inquiétude du monde; j'avois envoyé chez madame de Schomberg,
-chez madame de Saint-Géran, chez d'Hacqueville, et l'on me rapporta
-toutes ces nouvelles. Le roi en étoit bien en peine, aussi bien que nous.
-M. de Louvois courut pour lui apprendre ce bon succès; l'abbé de Calvo
-étoit avec lui: Sa Majesté l'embrassa tout transporté de joie, et lui
-donna une abbaye de douze mille livres de rente, vingt mille livres de
-pension à son frère, et le gouvernement d'Aire, avec mille et mille
-louanges qui valent mieux que tout le reste. C'est ainsi que le grand
-siége de Maestricht est fini, et que Pasquin n'est qu'un sot... On loue,
-à bride abattue, M. de Schomberg: on lui fait crédit d'une victoire, en
-cas qu'il eût combattu, et cela produit tout le même effet. La bonne
-opinion qu'on a de ce général est fondée sur tant de bonnes batailles
-gagnées, qu'on peut fort bien croire qu'il auroit encore gagné celle-ci;
-M. le Prince ne met personne dans son estime à côté de lui[116].» Par les
-transports de Louis XIV, on peut juger de la sincérité de cette
-philosophie, de cette résignation, si vivement relevée par le gouverneur
-de son fils.
-
- [116] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 2 septembre 1676, t. IV, p. 448-453.
-
-A quinze jours de là, son patriotisme fut mis à une rude épreuve par la
-prise de Philisbourg, qui se rendit au jeune duc de Lorraine, après
-soixante-dix jours de tranchée ouverte. «Philisbourg est enfin pris
-(écrit madame de Sévigné, un peu décontenancée et faisant à son tour acte
-de flatterie et de prudence épistolaire); j'en suis étonnée; je ne
-croyois pas que nos ennemis sussent prendre une ville; j'ai d'abord
-demandé qui avoit pris celle-ci, et si ce n'étoit pas nous; mais non,
-c'est eux[117].» La Fare, après avoir accordé à du Fay cette louange,
-«qu'il défendit la place autant qu'elle pouvoit se défendre,» ajoute
-«qu'il ne se rendit, à la fin, que par un ordre du roi[118].» Dans les
-lettres qui suivent, madame de Sévigné prend à tâche de ne plus parler de
-cette perte. Bussy, en homme du métier, estime la défense du gouverneur
-de Philisbourg à l'égal d'une victoire: «Enfin, mande-t-il au président
-Brulart à Dijon, voilà Philisbourg rendu; ce n'est pas la faute de du
-Fay. La plus grande part du monde, qui ne juge des choses que par les
-événements, estimera bien plus les gouverneurs de Grave et de Maëstricht
-que celui de Philisbourg; mais ceux qui entrent dans le détail des
-affaires, et qui ne s'amusent pas aux apparences, loueront autant le
-dernier, et le croiront aussi digne de récompense que les autres.» Mais
-ce déterminé courtisan, qui ne sait que flatter ou mordre à outrance, se
-garde bien de s'arrêter en si beau chemin: «Pour ce qui regarde le roi,
-je trouve qu'en perdant Philisbourg, il ne perd pas tant que les ennemis,
-car toutes les forces de l'Allemagne se sont presque ruinées en prenant
-cette place, et au moins y ont-elles employé toute une campagne[119].»
-
- [117] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 21 septembre 1676, t. IV, p. 478.
-
- [118] _Mémoires du marquis de La Fare_, coll. Michaud, t. XXXII,
- p. 284.
-
- [119] _Correspondance du comte de Bussy_ (lettre du 19 septembre
- 1676), t. III, p. 185.
-
- [120] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 23 octobre 1676, t. V, p. 46.
-
-L'orage de l'opinion éclata sur le maréchal de Luxembourg, qui n'avait
-pas su ou n'avait pas pu empêcher cet échec. «On dit (répète
-malicieusement madame de Sévigné) que M. de Luxembourg a mieux fait
-l'oraison funèbre de M. de Turenne que M. de Tulle, et que le cardinal de
-Bouillon lui fera donner une abbaye: tout cela sans préjudice des
-chansons[120].» Luxembourg sut bien, dans la suite, réparer cette
-fatalité ou cette faute, et ses victoires lui obtinrent la faveur
-publique, qui lui avait manqué à ses débuts.
-
-Le reste de la campagne se passa en opérations purement stratégiques: il
-n'y eut plus ni siége ni combat, et enfin les armées reprirent leurs
-cantonnements.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-1676.
-
- Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.--Elle passe par
- Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation,
- _dans la chambre où sa grand'mère est morte_.--Retour sur sainte
- Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.--Son intime
- liaison avec saint François de Sales.--Le frère de l'évêque de
- Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle
- de madame de Sévigné.--Soins donnés par madame de Chantal à la
- jeune Marie de Rabutin.--Mort de la sainte dans les bras de la
- duchesse de Montmorency.
-
-
-Après un mois de séjour à Paris, madame de Sévigné se disposa à se rendre
-aux Eaux de Vichy, à qui elle allait demander son entière guérison. Son
-médecin le plus volontiers consulté, _le vieux de Lorme_, avait voulu
-l'envoyer à l'établissement rival de Bourbon, que, depuis quelques
-années, il cherchait à mettre en crédit, par un sentiment, dit-on, fort
-peu désintéressé, car on l'accusait de recevoir un présent pour chaque
-malade qu'il y attirait[121]. «Le vieux de Lorme, dit-elle à sa fille,
-veut Bourbon, mais c'est par cabale... L'expérience de mille gens, et le
-bon air, et point tant de monde, tout cela m'envoie à Vichy[122].»
-
- [121] _Historiettes de Tallemant des Réaux_; éd. in-12, t. V, p.
- 232.
-
- [122] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 269
- et 287.
-
-Madame de Sévigné quitta Paris le lundi 11 mai. Elle emmenait l'une de
-ses meilleures amies, «la bonne d'Escars,» très-agréablement et fort à
-l'aise, «dans son grand carrosse,» avec cette indulgente compagne,
-toujours soigneuse de lui donner la réplique pour parler sans réserve de
-madame de Grignan. Dans les moments de répit, elles admirent «les belles
-vues dont elles sont surprises à tout moment.» _Sa rivière de Loire_,
-qu'elle a maintes fois suivie en allant en Bretagne et qu'elle retrouve à
-Nevers, paraît à madame de Sévigné quasi aussi belle qu'à Orléans. «C'est
-un plaisir, ajoute-t-elle avec ce style qui anime tout, de trouver en
-chemin d'anciennes amies[123].»
-
- [123] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 295.
-
-Madame de Montespan, qui suivait la même route pour se rendre à Bourbon,
-voyageait bien d'une autre sorte. Son train de reine indiquait avec
-ostentation qu'elle avait entièrement repris sa place. «Nous suivons les
-pas de madame de Montespan (écrit, le 15 mai, de Nevers, madame de
-Sévigné); nous nous faisons conter partout ce qu'elle dit, ce qu'elle
-fait, ce qu'elle mange, ce qu'elle dort. Elle est dans une calèche à six
-chevaux, avec la petite de Thianges (sa nièce); elle a un carrosse
-derrière, attelé de même, avec six femmes; elle a deux fourgons, six
-mulets et dix ou douze hommes à cheval, sans ses officiers; son train est
-de quarante-cinq personnes. Elle trouve sa chambre et son lit tout prêts;
-elle se couche en arrivant, et mange très-bien. Elle fut ici au château,
-où M. de Nevers étoit venu donner ses ordres, et ne demeura point pour la
-recevoir. On vient lui demander des charités pour les églises et pour les
-pauvres; elle donne partout beaucoup d'argent et de fort bonne grâce.
-Elle a tous les jours du monde un courrier de l'armée; elle est
-présentement à Bourbon. La princesse de Tarente, qui doit y être dans
-deux jours, me mandera le reste, et je vous l'écrirai[124].» Pour la
-femme d'un gouverneur de province, une beauté de Paris transplantée à
-l'autre bout de la France, tous ces détails de la favorite, ce bulletin
-des amours royales, étaient un chapitre important que madame de Grignan
-recommandait fort à sa mère: dans sa cour d'Aix, ou dans son château de
-Grignan, il fallait qu'elle fût à même de dire ou de taire ce qui devait
-être dit ou gardé pour soi.
-
- [124] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 296.
-
-Deux jours après, madame de Sévigné arriva à Moulins, où elle se
-proposait de prendre quelque repos. Il ne paraît pas qu'elle fût déjà
-venue dans cette ville. Moulins avait cependant un titre tout particulier
-à ses yeux. C'était là, dans le couvent de la Visitation fondé par ses
-soins que la bienheureuse de Chantal, sa grand'mère, avait terminé sa
-sainte vie. Les divers monastères des Filles de Sainte-Marie de la
-Visitation étaient les stations favorites de madame de Sévigné dans le
-cours de ses voyages. Elle ne pouvait donc oublier la maison consacrée,
-trente-cinq ans auparavant, par la mort de son aïeule. Elle y fut reçue
-comme elle l'était toujours par des religieuses qui, en souvenir de la
-sainteté de leur fondatrice, se plaisaient à l'appeler _une relique
-vivante_[125]. Elle voulut aller se renfermer dans la cellule où la
-sainte avait rendu le dernier soupir, et sa lettre à sa fille est ainsi
-datée: _De la Visitation, dans la chambre où ma grand'mère est morte;
-dimanche, après vêpres, 17 mai 1676_[126]. Là, recueillie dans sa foi de
-chrétienne et son culte de famille, elle put faire un retour sur ce passé
-récent encore, qu'elle avait connu; elle dut évoquer ce prodige de
-charité, d'abnégation et d'humilité, qu'il lui avait été donné à
-elle-même d'admirer, car elle était déjà dans sa seizième année, lorsque
-sainte Chantal, à son dernier voyage, qui précéda sa mort seulement de
-quelques mois, vint revoir à Paris ce qui restait de sa famille.
-
- [125] SÉVIGNÉ (_lettre_ du 24 juin 1676), t. IV, p. 319.
-
- [126] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 298.
-
-L'œuvre de M. le baron Walckenaer ne contient pas, sur la baronne de
-Chantal, un chapitre qui nous paraît indispensable dans de tels mémoires
-et à cause du souvenir pieux conservé par madame de Sévigné de son
-aïeule, et à cause du relief fort grand de tout temps, mais plus
-fortement prisé encore à cette époque, que donnait à une famille
-l'honneur d'avoir un de ses membres aussi proche sanctifié par les plus
-populaires vertus. Qu'on nous permette donc une courte biographie de
-madame de Chantal; elle ne saurait, il nous semble, être mieux placée
-qu'en cet endroit: le lecteur croira assister à cette évocation des
-souvenirs de famille qui vinrent assaillir madame de Sévigné ainsi
-renfermée dans la cellule illustrée par la mort de son aïeule.
-
-M. Walckenaer[127] a fait connaître la naissance à Dijon de
-Jeanne-Françoise Frémiot, de l'un des présidents les plus vertueux du
-parlement de cette ville, son mariage avec le baron de Chantal, aîné de
-la maison de Rabutin, et la mort de celui-ci par suite d'une blessure
-reçue à la chasse de la main de l'un de ses amis, mort qui laissa sa
-femme veuve à l'âge de vingt-huit ans. Madame de Chantal aimait
-tendrement son époux; cette fin tragique la remplit de la plus amère
-douleur. Elle se promit de ne jamais se remarier, et conçut dès lors le
-vague projet de renoncer tout à fait au monde. Les idées religieuses qui
-avaient élevé sa jeunesse s'emparèrent d'elle tout entière. Elle pardonna
-au meurtrier de son mari, et servit même de marraine à l'un de ses
-enfants. Elle distribua tous ses riches habits aux pauvres, et fit le
-vœu de ne plus porter que de la laine: elle congédia le plus grand
-nombre de ses domestiques, «et se composa un petit train honnête et
-modeste pour elle et quatre enfants qu'elle avoit, un fils et trois
-filles[128].»
-
- [127] _Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de
- Sévigné, etc._, t. Ier, chap. Ier, p. 3.
-
- [128] _Vie de sainte Chantal_, par la marquise de COLIGNY, en
- tête des _Lettres de madame de_ CHANTAL. Paris, 1823. Ed. de
- Blaise.
-
- Cette vie abrégée résume heureusement les principaux faits de la
- biographie de la baronne de Chantal. Elle est l'œuvre de la fille
- de Bussy-Rabutin, petite fille, par sa mère, de la sainte. Elle a
- surtout été composée avec le secours des _Mémoires_ contemporains
- de la mère de Chaugy, du même ordre, _sur la vie de madame de
- Chantal_. Madame de Chaugy était fille de la sœur du comte de
- Toulongeon, qui épousa mademoiselle de Chantal, l'une des tantes
- de madame de Sévigné (_Lettres de madame de Chantal_; Paris, 1860,
- t. 1er, p. 522; note). Ces remarquables et très-curieux _Mémoires_
- ont été publiés en 1842 par M. l'abbé Boulangé. Ils furent connus
- et consultés par les deux principaux biographes de la mère de
- Chantal, le père Fichet, jésuite, qui fit paraître sur la
- fondatrice de l'ordre de la Visitation une Histoire in-4º, deux
- ans seulement après sa mort, et M. Henri de Maupas du Tour, évêque
- du Puy, plus tard d'Évreux, auteur également d'une vie
- très-détaillée. Il n'y a aucune estime à faire de la _Vie de
- madame de Chantal_ par Marsollier, que le dernier et heureux
- historien de saint François de Sales, M. Hamon, appelle avec
- raison «le plus infidèle des biographes.» Une abondante source
- d'informations, pour l'histoire de l'aïeule de madame de Sévigné,
- et que nous n'avons point négligée, se trouve dans la collection
- de ses lettres, publiée depuis peu d'une manière très-complète par
- M. de Barthélemy, à laquelle il faut joindre aussi la précieuse
- correspondance de l'évêque de Genève.
-
-
-La jeune veuve se retira avec ses enfants chez le baron de Chantal, son
-beau-père, au château de Montholon, dans le voisinage d'Autun, que
-celui-ci avait acquis de la famille du garde des sceaux de ce nom[129].
-Le baron de Chantal, âgé de soixante-quinze ans, semblait avoir retenu
-toute la brusquerie, l'emportement du sang des Rabutin; de graves
-infirmités aigrissaient encore son caractère, et la domination absolue
-d'une servante maîtresse, qui avait des vues sur la fortune de son
-maître, faisait de cet intérieur un enfer où la jeune veuve, pendant près
-de huit années, put exercer cette patience angélique dont Dieu l'avait
-douée. Les historiens de sa vie sont pleins des détails de ses
-souffrances, humiliations quotidiennes qui semblaient faites pour lui
-indiquer la voie de renoncement et d'abnégation où elle devait entrer.
-Cette servante arrogante avait introduit ses cinq enfants au château de
-Montholon, et ils y marchaient de pair avec ceux de la baronne de
-Chantal, laquelle n'avait la disposition de rien, au point que les autres
-domestiques n'eussent osé lui donner un verre d'eau sans y être
-autorisés[130]. Avec sa douceur, les biographes de madame de Chantal
-célèbrent sa piété, une piété sévère, mais pour elle seule; sa charité
-infinie, la rectitude et la maturité de son esprit, qui la faisaient
-rechercher pour arbitre et pour conseil dans tout le voisinage, quand sa
-légitime influence lui était refusée avec injure sous le toit de son
-beau-père. La jeune veuve se renferma dans le soin de l'éducation de ses
-enfants, dans la prière, le travail des mains destiné au soulagement des
-pauvres, et la visite assidue des malades, où elle prenait un plaisir,
-indice et prélude de sa vocation. A cet effet elle installa au château de
-Montholon une pharmacie complète, et elle allait panser elle-même au loin
-tous ceux qui avaient besoin de secours[131].
-
- [129] _Détails historiques_ sur les ancêtres, le lieu de
- naissance, les possessions et les descendants de madame de
- Sévigné par M. Girault, en tête des _Lettres inédites de madame
- de Sévigné_; Paris, 1814, chez Klostermann. _Introduction_, p.
- XXV.
-
- [130] _Vie de la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot de
- Chantal_, première mère et religieuse de la Visitation de
- Sainte-Marie, par Henri de Maupas du Tour, évêque et comte du
- Puy; 2e édition, Paris, 1658, p. 72.--V. Aussi l'_Histoire des
- ordres monastiques, religieux et militaires_, par le père Hélyot,
- t. IV, p. 318.
-
- [131] _Vie de la sainte mère de Chantal_, par le P. Alexandre
- Fichet, jésuite; Paris, 1643, p. 161.
-
-En 1604, les membres du parlement de Dijon supplièrent le saint évêque de
-Genève, François de Sales, dont la réputation commençait à rayonner en
-France, de venir leur prêcher le carême[132]. L'évêque étant arrivé, le
-président Frémiot s'empressa d'en prévenir sa fille, qui obtint, non sans
-peine, de son beau-père, de se rendre à Dijon, où elle trouva son frère,
-André Frémiot, devenu fort jeune archevêque de Bourges, et avide aussi
-d'entendre la parole du grand prélat[133].
-
- [132] _Vie de saint François de Sales, d'après les manuscrits et
- les auteurs contemporains_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice;
- Paris, 1858, 3e édition, t. Ier, p. 480.
-
- [133] _Vie de la mère de Chantal_, par Alexandre Fichet, p. 132.
-
-Voici en quels termes les biographes de madame de Chantal racontent cette
-première entrevue: «Elle fut au sermon, dès le lendemain, où elle vit
-pour la première fois le saint prélat. Elle reconnut sur-le-champ que
-c'étoit là cet homme chéri du ciel que Dieu lui avoit montré quelque
-temps auparavant dans une vision, et qui devoit être son guide dans la
-vie spirituelle. Le serviteur de Dieu, de son côté, la remarqua, et se
-souvint d'une vision qu'il avoit eue lui-même au château de Sales, et qui
-la lui fit reconnoître. Madame de Chantal eut avec lui quelques
-entretiens, dont elle profita merveilleusement pour son avancement dans
-la perfection[134].»
-
- [134] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_; Paris, 1752, chez
- Claude Herissant, p. 10.--Cet excellent abrégé, en grande partie
- emprunté à la Vie de madame de Coligny, est l'œuvre d'une
- religieuse de la Visitation. Il mérite d'être cité.
-
-Le doux attrait qui faisait la puissance de saint François de Sales
-s'exerça sur cette âme si bien préparée, avec toute sa force et tout son
-charme. «Elle sortit d'avec lui si consolée dans toutes ses peines, qu'il
-lui sembloit, disoit-elle, que ce n'étoit pas un homme, mais un ange qui
-lui avoit parlé[135].» Et lui, ravi de tant d'ardeur, de foi, d'amour de
-Dieu, de charité et de soumission, «ne pouvoit assez admirer les
-opérations de la grâce dans l'âme de la sainte veuve, et sa fidélité à y
-répondre[136].»
-
- [135] _Vie de la vénérable mère Jeanne Françoise Frémiot_, etc.,
- par Henri de Maupas, p. 84.
-
- [136] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, etc., p. 13.
-
-Madame de Chantal voulut lui faire une confession de toute sa vie, et
-forma en elle-même le vœu de lui obéir en tout ce qu'il lui ordonnerait.
-Saint François de Sales ne jugea pas à propos de s'expliquer sur l'ardent
-désir qu'elle lui témoignait de se consacrer à la vie religieuse, et il
-partit, lui ayant remis seulement, à titre d'essai, une règle de conduite
-qu'elle lui avait demandée, conforme à son besoin des pratiques
-chrétiennes et à sa passion de l'humilité et du dévouement. Cette
-existence, digne d'une carmélite, excita, pendant les six années
-d'épreuve que son directeur lui avait imposées, l'admiration de tous les
-voisins du château de Montholon, et de son beau-père, vaincu à la fin par
-tant de vertu[137].
-
- [137] ALEX. FICHET, p. 140.--_Abrégé_, etc., p. 13.
-
-Dans l'année qui suivit la prédication du saint prélat à Dijon, la
-baronne de Chantal voulut aller le consulter encore sur les moyens
-d'atteindre à cette perfection à laquelle elle aspirait. Elle se rendit
-au château de Sales en Savoie, où elle passa dix jours, et l'évêque,
-persuadé de la sincérité de sa vocation, lui dit alors qu'il méditait un
-grand dessein pour lequel Dieu se servirait d'elle; mais il l'ajourna à
-un an afin de le lui faire connaître, et lui donna rendez-vous à Annecy,
-où depuis la Réforme résidaient les évêques de Genève. Madame de Chantal
-lui renouvela sa demande d'entrer dans une maison religieuse; son
-directeur lui commanda encore de vivre saintement dans son état, sans
-songer à quitter sa famille et le monde[138]. Le saint évêque se faisait
-un scrupule que l'on comprend, de donner des facilités aux pensées de
-retraite nourries par cette veuve que ses devoirs envers de vieux parents
-et des enfants fort jeunes retenaient dans la société. Madame de Chantal
-s'en retourna soumise quoique troublée. Ses sentiments de fille et de
-mère étaient d'accord avec les scrupules du prélat, mais l'entraînement
-divin, cet empire de la grâce dont ce siècle a montré d'éclatants
-exemples, la spirituelle et irrésistible séduction exercée par saint
-François de Sales sur les âmes à la fois ardentes et douces, la
-poussaient avec une force qu'elle ne pouvait combattre. «Je me disois
-souvent, a-t-elle écrit plus tard: Cet homme n'a rien de l'homme.
-J'admirois tout ce qu'il faisoit... En l'écoutant, je croyois écouter
-Dieu même, et toutes ses paroles passoient de sa bouche dans mon cœur
-comme des paroles de Dieu. Je voyois, en effet, en lui comme un
-rejaillissement de la Divinité; il me sembloit sentir près de lui comme
-l'impression de la présence de Dieu qui vivoit et passoit en son
-serviteur, et j'eusse tenu à grand bonheur de quitter tout le monde pour
-être dans sa maison la dernière à son service, afin de nourrir mon âme
-des paroles de vie qui sortoient de sa bouche[139].»
-
- [138] HÉLYOT, _Histoire des ordres monastiques_, etc., t. IV, p.
- 313.
-
- [139] _Histoire de saint François de Sales_, par M. Hamon; 3e
- éd., 1858, t. Ier, p. 513, et t. II, p. 11.
-
-La baronne de Chantal fut exacte au rendez-vous. Voyant qu'elle
-persistait plus que jamais dans ses projets de retraite, et croyant
-reconnaître là les desseins et la voix de Dieu, saint François de Sales
-lui dit enfin qu'il y donnait son consentement, et, pour l'éprouver, lui
-proposa d'entrer dans l'un des trois ordres de femmes dont la règle était
-la plus sévère, ce qu'elle accepta avec empressement[140]. L'évêque alors
-s'ouvrit à elle, et lui annonça que si elle devenait religieuse, ce qui
-lui paraissait bien difficile encore, ce serait dans un ordre nouveau,
-dont il lui communiqua le but et le plan, et qu'ils établiraient ensemble
-pour le soulagement des pauvres et des malades. Madame de Chantal fut
-ravie de cette ouverture; mais la considération de sa famille ne tarda
-pas à modérer sa joie: «Je vois, lui dit son prudent directeur, un grand
-chaos dans tout ceci; mais la Providence le saura débrouiller quand il
-sera temps[141].»
-
- [140] _Mémoires de madame de Chaugy._ Ed. de M. Boulangé, p. 84.
-
- [141] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, p. 15.--$1, p. 151.
-
-Le solide mérite de la baronne de Chantal, qui lui avait déjà valu une
-part toute privilégiée dans l'estime et l'affection du grand évêque, lui
-attira pareillement l'amitié de toute la famille de Sales, qu'elle trouva
-réunie à Annecy, et avec laquelle elle passa près d'un mois. La mère du
-saint, madame de Boisy, désira que leurs deux maisons fussent unies par
-des liens plus étroits, et elle lui demanda l'une de ses filles pour le
-baron de Thorens, frère cadet de l'évêque de Genève[142]. Cette demande
-rendit heureuse madame de Chantal, et elle promit d'insister auprès de
-son père et de son beau-père afin de les faire consentir à une union qui
-servait ses projets. De retour en Bourgogne, elle n'eut pas de peine à
-obtenir leur assentiment, car, indépendamment de la grande réputation de
-l'évêque de Genève, c'était là une fort honorable alliance[143]. Au mois
-d'octobre 1608, saint François de Sales amena son frère, le baron de
-Thorens, à Dijon, afin de voir la jeune personne, âgée seulement de douze
-ans, et d'en faire lui-même la demande aux deux familles. Tout étant
-convenu, on passa le contrat des futurs époux, et la célébration du
-mariage fut remise à l'année suivante. L'évêque et son frère restèrent
-près de deux mois en Bourgogne, soit à Dijon, soit au château de
-Montholon, et la baronne de Chantal en profita pour de nouvelles
-conférences avec son saint directeur, et sur sa vocation religieuse
-chaque jour plus ardente, et sur l'institut qu'ils devaient fonder
-ensemble. Mais jusque-là elle n'avait rien dit aux siens de ses projets,
-et saint François de Sales, de son côté, hésitait à affliger une famille
-à laquelle tout l'attachait.
-
- [142] HENRI DE MAUPAS, p. 155.
-
- [143] Voici la lettre que l'évêque de Genève écrivit au vieux
- baron de Chantal au sujet de ce mariage. Elle a été publiée pour
- la première fois par M. le chevalier Datta, sous-archiviste aux
- archives de la cour de Turin, dans le recueil intitulé:
- _Nouvelles lettres inédites de saint François de Sales_; Paris,
- chez Blaise, 1835, t. Ier, p. 291.
-
- _A M. de Chantal, capitaine de 50 hommes d'armes, chevalier de
- l'ordre de Sa Majesté._
-
- Monsieur,
-
- J'ai bien assez de cognoissance de la grandeur de la courtoisie
- avec laquelle vous avez agréable le dessein du mariage de
- mademoiselle vostre fille aynée avec mon frère; mais il ne m'est
- pas advis que jamais j'en puisse faire aucune sorte de digne
- recognoissance et remercîment. Seulement vous supplié-je bien
- humblement de croire que vous ne pouviez obliger de cet honneur
- des gens qui le receussent avec plus de ressentiment que nous
- faisons, mes proches et moy, qui touts en sommes remplis de
- consolation; et bien, monsieur, que nous soyons fort esloignés
- des mérites que vous pouviez justement requérir pour nous faire
- cette faveur, et nous recevoir à une sy estroite alliance avec
- vous, sy espérerons-nous de tellement y correspondre par une
- entière, sincère et humble affection à vostre service, que vous
- en aurez contentement. En mon particulier, monsieur,
- permettez-moi que je dise que l'amitié non-seulement fraternelle,
- mais encore paternelle que je portois à ma petite sœur, m'est
- demeurée en l'esprit pour la donner à cette autre encore plus
- petite sœur que, ce me semble, me prépare[143-a]; et sy cela, lui
- donneray avec un surcroît de respect et d'estime tout singulier,
- et considération de l'honneur extrême que je vous porte,
- monsieur, et à M. de Bourges, et à M. le Président, sans y
- comprendre ce que je pense de la dilection que je dois à madame
- sa mère, vostre chère fille. Or j'espère que Dieu bénira le tout,
- et se rendra le protecteur de ce projet que je lui recommande de
- tout mon cœur, et qu'il vous conserve et comble de ses grandes
- grâces et faveurs; c'est le souhait perpétuel,
-
- Monsieur,
-
- De vostre plus humble et très-affectionné serviteur,
-
- FRANÇOIS, évêque de Genève.
-
- [143-a]: L'évêque venait de perdre une sœur qu'il aimait beaucoup.
-
-Le prélat et son frère repartirent pour la Savoie, au commencement de
-l'année 1609. Au mois de mars, la baronne de Chantal fut invitée à
-conduire sa fille à madame de Boisy, qui désirait la connaître avant le
-mariage. Elle accepta avec d'autant plus d'empressement que l'évêque de
-Genève devait prêcher le carême à Annecy. Arrivée dans cette ville, elle
-ne perdit aucune occasion de l'entendre, recevant ses paroles comme la
-voix de Dieu même. Elle se remit entièrement sous la direction de celui
-qu'elle appela dès lors son _père spirituel_, et renouvela, par écrit, le
-serment de lui obéir en tout[144]. Elle prit jour pour les noces de sa
-fille, dont la raison et les grâces précoces enchantèrent la famille de
-Sales, et vint avec elle retrouver son père à Dijon, bien décidée à
-effectuer sa retraite, mais manquant de courage pour s'en ouvrir aux
-siens. Elle ravissait la vive piété du président Frémiot par le récit de
-tout ce qu'elle avait vu, de tout ce qu'elle avait entendu des
-perfections de l'illustre apôtre: «C'est ma délicieuse suavité, écrivait
-au prélat le tendre vieillard, de m'entretenir avec ma fille de Chantal,
-car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste qu'elle a cueilli auprès
-de vous[145].»
-
- [144] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 18.
-
- [145] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 94.
-
-Mais, soit qu'il pressentît la vérité, et qu'il voulût mettre obstacle à
-des desseins que sa tendresse redoutait, soit préoccupé seulement des
-intérêts humains de sa fille, le président Frémiot lui présenta un homme
-de la première noblesse de Bourgogne, veuf aussi avec des enfants, mais
-possesseur d'une grande fortune, lequel manifestait un très-grand désir
-de l'épouser. Le président insista vivement pour que la jeune veuve
-consentît à un mariage qui devait amener en même temps une double union
-entre les enfants. A toutes les sollicitations de son père, aux instances
-flatteuses de son poursuivant, aux tentations de sa propre faiblesse, la
-baronne de Chantal opposa un persévérant refus: «Tant que je pouvois,
-a-t-elle dit elle-même avec cette mystique éloquence qui lui est propre,
-je me tenois serrée à l'arbre de la croix, crainte que tant de voix
-charmantes n'endormissent mon cœur en quelque complaisance et
-condescendance inutile[146].» Pour ne pas faiblir, et dans le dessein de
-sceller à jamais son vœu de chasteté, et sa promesse de n'appartenir
-qu'à Dieu, elle prit une pointe de fer, la fit rougir au feu, et, s'en
-servant comme d'un burin, se grava de sa propre main le nom du Christ sur
-la poitrine[147].
-
- [146] MAUPAS, p. 169.--_Abrégé de la Vie_, _etc._, p. 16.
-
- [147] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 96.
-
-Elle puisa dans cette exaltation la force de déclarer enfin à son père
-son dessein de quitter le monde, le suppliant d'y donner son
-consentement, attendu que c'était la voie dans laquelle le ciel
-l'appelait depuis longtemps, et le priant de se charger de ses enfants,
-qui devaient retrouver en lui tous les soins d'une tendre mère. Abîmé de
-douleur, le président Frémiot ne put que répandre des larmes: «Ah! ma
-chère fille, lui dit-il en l'embrassant, laissez-moi mourir avant que de
-m'abandonner[148]!» Bouleversée par ce spectacle, madame de Chantal mêla
-ses larmes à celles de son père; mais elle ne fut point ébranlée.
-L'archevêque de Bourges, qui se trouvait à Dijon, se joignit au
-président, représentant à sa sœur avec une vivacité toute fraternelle et
-une autorité qui semblait s'attacher à son caractère, qu'elle se devait à
-sa famille, «et qu'il y avoit plus de vertu à vivre dans la perfection de
-l'état où Dieu nous avoit mis, qu'à suivre, sous le nom de zèle, un
-caprice qui nous en tiroit[149].»
-
- [148] _Abrégé de la vie_, _etc._, p. 20.
-
- [149] _Abrégé de la vie, etc._
-
-La voyant inébranlable, son père et son frère lui demandèrent, au moins,
-de ne rien résoudre jusqu'à ce qu'ils en eussent conféré eux-mêmes avec
-l'évêque de Genève. Elle y consentit: «Je ne cherche, leur dit-elle, que
-la volonté de Dieu, et bien que je pense à la retraite, si monseigneur de
-Genève m'ordonne de demeurer au monde dans ma condition, je le ferai;
-voire même s'il me commandoit de me planter sur une colonne pour le reste
-de mes jours, comme saint Simon le Stylite, je serois contente[150];»
-témoignant par l'énergie de ces paroles de l'abandon absolu de sa volonté
-et de toutes les facultés de son être entre les mains de son doux mais
-tout-puissant directeur, représentant, à ses yeux, de Dieu sur la terre.
-Aussi le pieux cardinal de Bérulle, qui la connut alors, et qui eut
-occasion de l'entretenir à Dijon, répétait-il: «Le cœur de cette dame
-est un autel où le feu de l'amour divin ne s'éteint point[151].»
-
- [150] HENRI DE MAUPAS, p. 181.
-
- [151] _Ibid._, p. 175.
-
-Au mois d'octobre de cette année, saint François de Sales ramena le baron
-de Thorens au château de Montholon pour y célébrer son mariage avec
-mademoiselle de Chantal. L'évêque donna lui-même aux époux la bénédiction
-nuptiale dans la chapelle du château. Toute la famille Frémiot s'y
-trouvait réunie. «Le lendemain des noces, ajoute l'un des biographes,
-madame de Chantal pria le président, son père, et son frère l'archevêque
-de Bourges, de conférer de son dessein avec le saint prélat. Ils
-s'enfermèrent tous trois pour cela, et une heure après ils firent appeler
-madame de Chantal, qui leur parla avec tant de sagesse et de fermeté,
-leur fit voir si nettement le bon ordre qu'elle avoit mis dans la maison
-de ses enfants, qu'elle laissoit sans dettes et sans procès, que son
-discours (soutenu de l'avis du saint évêque, et des fortes raisons qu'il
-avoit de croire que l'attrait de madame de Chantal venoit de Dieu seul)
-fit conclure au président et à l'archevêque de Bourges que c'étoit un
-ouvrage divin, et que leur résistance seroit coupable, s'ils s'opposoient
-davantage à ce dessein[152].» Époque de foi où tout le monde, pères,
-frères, enfants, sacrifient sans hésiter, quoiqu'en gémissant, les
-affections les plus légitimes, les liens les plus chers, à ce qu'on croit
-reconnaître pour la voix du ciel et le dessein de la Providence.
-
- [152] _Abrégé de la vie, etc._, p. 21, d'après les _Mémoires_ de
- madame de Chaugy.--_Histoire de saint François de Sales_, par M.
- Hamon, t. II, p. 25.
-
-Saint François de Sales fit part au président Frémiot et à l'archevêque
-du projet que depuis deux ans il avait formé de fonder, par
-l'intermédiaire de madame de Chantal, un nouvel institut, consacré au
-service des pauvres et des malades. Le président demanda alors que la
-maison mère de l'ordre fût établie à Dijon, pour conserver sa fille
-auprès de lui. Mais celle-ci prit la parole, et demanda à son tour que
-cette fondation eût lieu à Annecy, afin de placer les premières
-religieuses et elle-même à portée des lumières, des conseils et de la
-surveillance du saint instituteur. Elle invoqua, en outre, la nécessité
-d'être dans le voisinage de sa fille, destinée à aller vivre dans le
-château de Thorens près d'Annecy, pour diriger son inexpérience dans la
-conduite d'une maison[153]. Elle ajouta qu'elle se proposait d'élever ses
-deux filles cadettes auprès d'elle, confiant l'éducation de son fils à
-ses deux grands-pères, et elle leur assura, en terminant, qu'elle
-s'empresserait de venir en Bourgogne toutes les fois que les intérêts de
-ses enfants l'exigeraient. Saint François de Sales leur donna, de son
-côté, l'assurance que la baronne de Chantal «seroit plus attentive que
-jamais au bien et à l'établissement de ses enfants, comme à un devoir
-indispensable[154].» Sous l'empire de cette parole si autorisée, le père
-et le frère se résignèrent enfin, reconnaissant dans la courageuse veuve
-tous les caractères d'une éclatante vocation, qui leur semblait, en
-effet, ne pouvoir venir que d'en haut. Délivré de cette oppression
-domestique, qui avait rendu si pénible à sa belle-fille la vie du château
-de Montholon, et maintenant, comme tous les autres, pris d'admiration
-pour tant de vertus, le baron de Chantal fut long à se décider à cette
-séparation; il y consentit pourtant, et le jour en fut fixé à trois mois
-de là.
-
- [153] P. FICHET, p. 199.
-
- [154] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
-
-En avril 1610, le baron de Thorens, qui avait reconduit saint François de
-Sales à Annecy, étant revenu pour prendre sa femme et sa belle-mère, il
-fallut se résoudre à ce départ redouté de tous, et par celle qui
-s'éloignait au moins autant que par sa famille. Au moment de quitter le
-château de Montholon, elle se mit à genoux devant son beau-père, lui
-demanda pardon, dans le cas où, malgré son soin de lui plaire, elle
-l'aurait offensé, le pria de lui donner sa bénédiction, et lui recommanda
-son fils. Le vieux baron de Chantal, alors âgé de quatre-vingt-six ans et
-qui ne devait vivre que deux années encore, les yeux baignés de larmes,
-ne put que la relever et la presser tendrement sur son cœur. Les
-habitants de la terre de Montholon, les pauvres surtout, voyant partir
-leur ange consolateur, se livraient à des démonstrations qui la
-touchèrent profondément[155]. Mais les plus grandes épreuves
-l'attendaient à Dijon, où tous ses proches et les amis de sa famille
-s'étaient réunis chez le président Frémiot pour lui faire leurs adieux.
-
- [155] _Mémoires_ de madame de Chaugy.--HAMON, _Hist. de saint
- François de Sales_, t. II, p. 30.
-
-Cette scène offre une grandeur biblique digne des temps de la foi
-héroïque. Il faut la prendre, sans y rien ôter et sans y rien mettre,
-dans le style simple et touchant de deux des historiens de madame de
-Chantal, dont les récits se complètent l'un par l'autre:
-
-«Madame de Chantal étant arrivée à Dijon, elle se fortifia de la sainte
-communion contre la faiblesse qu'elle s'attendoit d'éprouver dans la
-séparation de ce qu'elle avoit de plus cher; et enfin, ce moment venu,
-elle dit adieu à tous ses proches avec constance; puis, voyant venir à
-elle son père, dont la blanche vieillesse et les larmes lui donnoient une
-extrême pitié, ils se parlèrent assez longtemps avec abondance de pleurs
-de part et d'autre. Enfin, s'étant mise à genoux pour recevoir sa
-bénédiction, il leva ses yeux, ses mains et son cœur au ciel, et dit
-tout haut ces propres paroles: «Il ne m'appartient pas, ô mon Dieu! de
-trouver à redire à ce que votre providence a conclu en son décret
-éternel; j'y acquiesce de tout mon cœur, et consacre de mes propres
-mains, sur l'autel de votre volonté, cette unique fille qui m'est aussi
-chère qu'Isaac à votre serviteur Abraham!» Sur cela, il la fit lever et
-lui donna le dernier baiser de paix: «Allez donc, dit-il, ma chère fille,
-où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos justes
-larmes, pour faire plus d'hommage à la divine volonté, et encore afin que
-le monde ne pense point que notre constance soit ébranlée.» Le jeune
-Chantal, son fils, âgé seulement de quinze ans, courut à elle, se jeta à
-son cou, et ne la vouloit point quitter, espérant de l'attendrir et de
-l'arrêter par tout ce qu'on peut dire de plus touchant pour cela; mais,
-ne pouvant réussir, il se coucha au travers de la porte par où elle
-devoit sortir: «Je suis trop foible, lui dit-il, madame, pour vous
-retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez passé sur le corps de
-votre fils unique pour l'abandonner.» La sainte veuve fut touchée, et
-pleura amèrement en passant sur le corps de ce cher enfant; mais, un
-moment après, ayant peur qu'on n'attribuât sa douleur au repentir de son
-entreprise, elle se tourna vers la compagnie, et, avec un visage serein:
-«Il faut me pardonner ma foiblesse, dit-elle, je quitte mon père et mon
-fils pour jamais, mais je trouverai Dieu partout[156].»
-
- [156] HENRI DE MAUPAS, p. 203.--Conf. aussi _Lettres de saint
- François de Sales_ (éd. de Blaise), no CXCVIII.--FICHET, p.
- 208.--_Mémoires de madame de Chaugy_ dans HAMON, t. II, p.
- 32.--COLIGNY, _Vie de la B. de Chantal_.
-
-De telles résolutions, de tels sacrifices, de semblables victoires, sont
-aujourd'hui peu dans nos mœurs et nos idées. Valons-nous mieux?
-aimons-nous mieux les nôtres? avons-nous plus d'esprit de famille, plus
-de respect pour les parents, plus de sollicitude pour les enfants? Qui
-voudrait le dire, et qui voudrait refuser le titre de mère à cette âme
-brûlée de l'amour divin, plus soucieuse du salut éternel des siens que de
-leur bonheur passager dans ce monde, et croyant, par son sacrifice, leur
-assurer mieux les moyens de parvenir à ce but suprême qui est aussi son
-but? Madame de Sévigné, sans doute, était de celles que tant de
-renoncement et de vertu ne pouvait séduire. Elle a peu parlé de sa sainte
-aïeule, ou du moins, les lettres où elle l'a fait ne nous sont pas
-parvenues; mais, dans ce qu'elle en dit, on voit qu'elle se contente
-d'admirer sans approuver et sans blâmer, elle, presque une héroïne de
-l'amour maternel, tel que la nature l'inspire, tel que la religion, dans
-sa règle commune, l'enseigne.
-
-La baronne de Chantal quitta Dijon avec M. et madame de Thorens et sa
-seconde fille, la troisième étant morte depuis peu. Après un voyage
-heureux, elle arriva à Annecy, et trouva, à deux lieues de la ville,
-saint François de Sales et les principaux habitants, réunis pour la
-recevoir. Elle alla installer sa fille au château de Thorens, et, deux
-mois après, revint, toutes ces séparations de famille accomplies, se
-remettre définitivement entre les mains de son saint directeur, et tout
-disposer pour la fondation religieuse projetée entre eux. Plus que
-jamais en admiration devant cette âme toute en Dieu, l'évêque de Genève
-écrivait alors à un de ses amis: «Mon frère de Thorens est allé quérir en
-Bourgogne sa petite femme, et a amené avec elle une belle-mère qu'il ne
-mérita jamais d'avoir, ni moi de servir[157].»
-
- [157] HENRI DE MAUPAS, p. 204.
-
-Saint François de Sales avait fixé à la fête de la Trinité
-l'établissement de l'ordre nouveau où devait entrer la baronne de
-Chantal. A mesure que le jour décisif approchait, celle-ci, qui
-ressentait pour les combattre tous les sentiments de la nature, fut prise
-de grands scrupules sur la légitimité de l'acte qu'elle allait accomplir.
-On aime à retrouver dans ses biographes la trace de ces combats. «La
-veille, dit l'un, de ce jour désiré de notre sainte veuve depuis si
-longtemps, Dieu l'affligea d'une tentation si violente d'abandonner son
-dessein qu'elle pensa y succomber. Toute la douleur de son père et de son
-fils se présentoit à son esprit et lui déchiroit le cœur; sa conscience
-même la tourmentoit, et lui faisoit prendre à la lettre un passage de
-l'Écriture, qui traite d'_infidèles_ ceux qui abandonnent leurs
-enfants[158].» L'évêque du Puy, M. de Maupas, rapporte les paroles plus
-énergiques encore de madame de Chantal, se rappelant cette lutte suprême
-entre son âme et son cœur: «Il me sembloit, disait-elle, voir mon père
-chargé de douleur et d'années, qui crioit vengeance devant Dieu contre
-moi, et d'autre côté mes enfants qui faisoient de même[159].» «Enfin,
-ajoute l'auteur, qui plus tard a résumé sa vie (une religieuse comme
-elle), pendant trois heures que dura ce martyre de son âme, qui ne peut
-se comprendre que par ceux qui l'ont éprouvé, il n'y a rien qui ne lui
-parût plus raisonnable que l'état qu'elle alloit choisir. Dans cet
-accablement, elle se jeta à genoux, et demanda si ardemment à Dieu de
-l'éclairer, qu'il l'écouta; elle fut comblée de consolation et de joie,
-et ne douta jamais depuis de la volonté de Dieu sur son entreprise[160].»
-
- [158] _Abrégé, etc._, p. 26.--MARQUISE DE COLIGNY, _Vie, etc._
-
- [159] HENRI DE MAUPAS, p. 211.
-
- [160] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 26.
-
-Le 6 juin 1610, madame de Chantal, avec mademoiselle Favre, fille du
-président du sénat de Chambéry, et mademoiselle de Brechat, d'une bonne
-famille du Nivernais, commencèrent à Annecy l'établissement de l'ordre de
-_Sainte-Marie de la Visitation_, sous la direction de saint François de
-Sales, qui leur donna les constitutions qu'il avait composées pour elles.
-Cet ordre, mis sous l'invocation de la Mère de Dieu, avait pour but le
-service des malades; plus tard on y joignit l'éducation des jeunes
-filles. Les religieuses, en y entrant, faisaient vœu de pauvreté, de
-chasteté et d'obéissance; les veuves, à l'imitation de leur fondatrice,
-les infirmes surtout, pouvaient y être admises. L'évêque de Genève
-n'imposa point à ses filles les grandes austérités que pratiquaient
-d'autres monastères, ceux des Carmélites, par exemple. Dans le début
-même, elles ne furent point cloîtrées, le saint régulateur ayant cru,
-d'abord, plus utile de leur laisser la liberté de sortir pour servir les
-malades, que de les enfermer. Aussi la douceur de la règle, jointe au but
-éminemment charitable de l'institution, ne tarda pas à attirer à la
-maison d'Annecy de nombreuses recrues.
-
-Plus fidèle encore à l'affection maternelle qui ne pouvait mourir dans
-son cœur, qu'à son vœu de pauvreté, madame de Chantal se dépouilla de
-tout son bien, et même de son douaire, en faveur de ses enfants, et se
-réduisit volontairement à une modique pension que voulut lui servir son
-frère, l'archevêque de Bourges[161]. Pour elle, comme pour l'avenir et
-les intérêts de son ordre, elle comptait uniquement sur la Providence, et
-se proposait, courageux et touchant intermédiaire, de demander aux riches
-pour assister les pauvres. C'est alors que l'on vit bien tous les trésors
-de charité que renfermait cette âme, où l'amour du prochain le disputait
-à l'amour de Dieu le plus despotique et le plus exclusif, mais où plutôt,
-régnait un seul amour, celui du Créateur dans les créatures, du maître
-crucifié dans ses serviteurs souffrants. Chaque jour, «avec une ou deux
-compagnes, selon le nombre et le besoin des malades, elle alloit les
-visiter, les soulager et les servir dans les maladies les plus
-rebutantes, avec un zèle que la charité seule peut inspirer[162].» L'une
-de ses novices lui témoignait son étonnement et son admiration de ce zèle
-que les offices les plus répugnants ne rebutaient point: «Ma chère fille,
-lui répondit-elle, il ne m'est pas encore tombé en la pensée que je
-servisse aux créatures; j'ai toujours cru qu'en la personne de ces
-pauvres j'essuyois les plaies de Jésus-Christ[163].»
-
- [161] _Abrégé de la vie_, etc., p. 27.
-
- [162] _Ibid._, p. 30.
-
- [163] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 141.
-
-Mais Dieu n'allait pas lui faire attendre l'une des plus grandes douleurs
-qu'elle pût éprouver. Un an à peine après son départ de Dijon, elle
-apprit la mort de son père, le digne et vénéré président Frémiot. Elle
-trouva dans cette cruelle perte une raison de plus de se serrer contre
-cette croix, maintenant sa force et son unique asile. «Dieu lui laissa
-sentir toute la pesanteur de ce coup, pour lui augmenter le mérite de la
-résignation. Il permit même qu'elle souffrît de cruels reproches que lui
-fit sa tendresse, d'avoir peut-être abrégé les jours de son père en
-l'abandonnant. Mais Dieu, qui frappe et qui guérit quand il lui plaît,
-consola la mère de Chantal, remit la paix dans son âme, et ne la laissa
-plus occupée que de lui[164].»
-
- [164] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
-
-Elle désira se rendre en Bourgogne afin de pourvoir aux intérêts de ses
-enfants, et surtout de s'occuper de l'avenir de son fils, qu'elle avait
-laissé en partant chez son père. Saint François de Sales, maître
-aujourd'hui de toutes ses actions, approuva fort ce dessein, car il ne
-voulait pas que chez sa fille spirituelle l'ardeur religieuse étouffât la
-nature. M. de Thorens, son gendre, l'accompagna dans ce voyage, où elle
-régla, avec la sagesse dont elle avait fait preuve dans le monde, toutes
-les affaires de sa maison. Elle vint à Montholon revoir une dernière fois
-son vieux beau-père, qui touchait à sa fin, mit son fils à l'académie,
-après lui avoir donné toutes les marques d'une vive tendresse, et, au
-bout de quatre mois, revint à Annecy, malgré les instances de ses autres
-parents et de ses amis pour la retenir.
-
-Pendant les deux premières années, la maison-mère de l'institut de la
-Visitation s'était fort augmentée. Dès 1612, les fondations du même ordre
-commencèrent au dehors. Le premier qui voulut l'avoir chez lui fut le
-cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon. Saint François de Sales y
-ayant donné son consentement, la mère de Chantal partit pour cette ville,
-où elle resta près d'un an à former, sur la place Bellecour,
-l'établissement qu'on désirait. Le cardinal de Marquemont, reconnaissant
-des inconvénients à l'état de liberté laissé jusque-là aux religieuses de
-la Visitation, et pensant que l'ordre gagnerait à une plus complète
-organisation, écrivit, l'année d'après, à l'évêque de Genève et à la mère
-de Chantal, pour leur proposer «d'ériger leur institut en titre de
-religion, d'y mettre la clôture, et de faire faire à leurs filles des
-vœux solennels[165].» Par modestie, le saint instituteur résista quelque
-temps: cependant, par déférence envers l'éminent prélat qui lui avait
-fait cette proposition, il y consentit à la fin[166].
-
- [165] _Abrégé de la vie_, etc., p. 32.
-
- [166] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
-
-Ce fut toutefois un changement notable dans les pratiques de cet ordre
-créé, ainsi que l'indiquait son nom, pour fonctionner au dehors. Son
-utilité sociale perdit ce qu'il gagnait dans la hiérarchie religieuse.
-Les filles de la Visitation ne purent plus aller prodiguer elles-mêmes,
-dans les réduits de la misère et de la souffrance, ces soins qui les
-faisaient bénir par un peuple chaque jour témoin des merveilles de leur
-charité. Elles tâchèrent d'y suppléer. «Une fois cloîtrées, voyant, dit
-leur principal historien, qu'elles ne pouvoient plus vaquer à la visite
-des pauvres malades, elles prirent résolution de changer cette charité,
-non-seulement à recevoir les infirmes, mais les pauvres boiteux,
-manchots, contrefaits et aveugles, afin que, par ce moyen, leur
-congrégation ne fût pas privée des occasions de pratiquer les conseils de
-l'Évangile vers le prochain[167].» Ce fut encore une espèce de sœurs de
-charité, qui conservèrent quelque chose de leur premier institut, en
-continuant aussi de faire porter à domicile des secours aux malades, par
-des sœurs tourières, reçues en dehors de la clôture, et par d'autres
-intermédiaires, libres ou salariés.
-
- [167] HENRI DE MAUPAS, p. 298.
-
-Mais la célébrité de l'évêque de Genève et la réputation naissante de la
-mère de Chantal attiraient chaque jour une popularité plus grande à leur
-œuvre. En 1616, la ville de Moulins demanda une fondation, par
-l'intermédiaire du maréchal de Saint-Géran, gouverneur du Bourbonnais.
-Malade alors, madame de Chantal ne put aller établir cette maison, où
-elle devait mourir. La mère de Brechat fut chargée de la suppléer.
-
-Ces succès affermissaient l'âme de la fondatrice; mais la Providence lui
-réservait une double affliction qui allait jeter bien de l'amertume dans
-sa joie. Au mois de février 1617, le baron de Thorens, frère de son père
-spirituel et son propre gendre, ayant été conduire en Piémont le régiment
-de cavalerie dont il était colonel, y tomba malade et mourut en très-peu
-de jours, laissant sa jeune femme enceinte. La douleur de celle-ci fut
-telle que, surprise d'un accouchement avant terme, dans le monastère
-d'Annecy, où elle était venue chercher des consolations, on n'eut pas le
-temps de la transporter chez elle, et dans moins de vingt-quatre heures
-elle expira, à peine âgée de vingt ans, entre les bras de sa mère, après
-avoir reçu les sacrements de la main de saint François de Sales, et avoir
-voulu revêtir l'habit de l'ordre de la Visitation. A chaque épreuve la
-mère de Chantal s'avançait dans la voie de l'amour des souffrances et de
-la soumission parfaite aux volontés de la Providence. Ce double coup fut
-rude pour elle, mais elle chercha et trouva en Dieu la force dont elle
-avait besoin: «Quoique rien n'ait manqué à sa douleur, écrivait l'évêque
-de Genève à un membre de sa famille, rien n'a manqué à sa
-résignation[168].»
-
- [168] COLIGNY, _Vie_, etc.--_Lettres de madame de Rabutin
- Chantal._ Ed. nouvelle par M. Édouard de Barthélemy, auditeur au
- conseil d'État. Paris, 1860, chez J. Lecoffre, t. Ier, p. 7.
-
-Madame de Chantal trouva encore des consolations dans les progrès
-toujours croissants de son ordre. Cette même année, elle alla avec son
-directeur fonder un couvent à Grenoble. L'année suivante, elle se rendit
-à Bourges, pour répondre à l'appel de son frère, qui demandait
-pareillement une maison, pendant que saint François de Sales partait pour
-Paris, où l'appelaient d'importantes affaires à traiter avec le clergé de
-France. La Mère passa six mois à Bourges, à recevoir des novices pour la
-formation du nouveau monastère. Elle était sur le point de revenir à
-Annecy, lorsque son directeur lui donna l'ordre de venir le trouver à
-Paris, où il était sollicité par un grand nombre de personnes notables,
-d'établir leur institut. Elle partit aussitôt, et arriva dans cette ville
-en mars 1619. Le 1er mai eut lieu l'établissement de la première maison
-de Paris, dans la rue Saint-Antoine, grâce aux bons soins et aux
-efficaces secours du pieux commandeur de Sillery, qui dès lors voulut
-être l'ami de madame de Chantal[169].
-
- [169] Les premières religieuses séjournèrent quelque temps rue
- Saint-Michel avant d'aller s'installer définitivement sur
- l'emplacement des écuries de l'hôtel Zamet, situé près de la
- Bastille. (P. FICHET, p. 333.)
-
-Celle-ci passa trois années consécutives à Paris: une entière avec
-l'assistance de saint François de Sales, et les deux autres aux prises
-avec les dégoûts et les tribulations que lui causèrent l'opposition des
-autres ordres religieux, jaloux de l'accueil fait à ces nouvelles venues,
-et l'humeur querelleuse et indocile de quelques novices, qu'elle parvint
-cependant à ramener par l'ascendant de son invincible douceur et de son
-éclatante sainteté.
-
-La mère de Chantal avait, au plus haut degré, l'art de la direction
-religieuse, le talent, puisé dans un cœur ardent et un esprit froid,
-d'attirer et de conduire les âmes, par le lien invisible et tout-puissant
-d'une vertu en quelque sorte magnétique, et d'une ineffable charité;
-quelque chose de cet irrésistible attrait que, dans une sphère plus haute
-et plus large, exerçait son doux et saint directeur. Sortie du monde,
-ayant beaucoup souffert, habile au gouvernement des affaires domestiques,
-experte dans la cure et le maniement des consciences, elle vit bientôt
-accourir à elle ces malades de l'âme, de l'esprit ou du cœur, qui,
-dérobant quelques instants au monde, venaient chercher dans les maisons
-religieuses des consolations et des conseils, en attendant qu'ils leur
-demandassent un port et l'oubli. Le cardinal de Bérulle lui amena la
-comtesse de Saint-Paul, à qui il avait promis de lui faire voir «une des
-plus grandes amantes que Dieu eût sur terre[170].» A l'exemple de la
-comtesse de Saint-Paul, beaucoup de personnes de distinction se mirent
-sous la direction de la mère de Chantal[171].
-
- [170] HENRI DE MAUPAS, p. 337.
-
- [171] P. FICHET, p. 334.--_Abrégé_, etc., p. 37.
-
-Une femme, une religieuse comme elle, que son nom, sa piété, son esprit
-ont rendue célèbre, la mère Angélique Arnauld, voulut la connaître et
-recourir à l'ascendant de sa vertu pour l'aider à ramener l'ordre dans
-l'abbaye de Maubuisson, dont la difficile réforme lui avait été confiée.
-La mention de ces relations de la grand'mère de madame de Sévigné avec la
-sœur d'Arnauld d'Andilly et la tante de M. de Pomponne, deux des
-meilleurs amis de notre épistolaire, ne saurait être mal placée dans ce
-livre; et elles ne peuvent être omises dans la biographie que nous sommes
-en train de reconstruire aux yeux du lecteur.
-
-Ces relations s'établirent par l'intermédiaire de saint François de
-Sales, qui avait attiré à lui l'abbesse de Maubuisson et de Port-Royal
-avec cette promptitude sympathique qui avait marqué l'entraînement de
-madame de Chantal. Ayant appris que l'évêque de Genève était à Paris, au
-mois d'avril 1619, la mère Angélique le fit prier de venir donner la
-confirmation à Maubuisson. Il s'y rendit: «Si j'avois eu un grand désir
-de le voir, a-t-elle écrit depuis, sa vue m'en donna un plus grand de lui
-communiquer ma conscience, car Dieu étoit vraiment et visiblement dans ce
-saint évêque, et je n'avois point encore trouvé en personne ce que je
-trouvai en lui, quoique j'eusse vu ceux qui avoient la plus grande
-réputation entre les dévots[172].» Sur la prière de la mère Angélique, il
-revint plusieurs fois à Maubuisson; il visita aussi Port-Royal, et
-approuva tout ce qu'il vit. «On a noté, dit l'exquis historien de ce
-monastère fameux, chaque circonstance, chaque mot de ces précieuses
-visites; Port-Royal y met un pieux orgueil; accusé, plus tard, dans sa
-foi, il se pare des moindres anneaux d'or qui le rattachent à
-l'incorruptible mémoire de ce saint. La famille Arnauld, par tous ses
-membres, se hâtait de participer au trésor, et de jouir du cher
-bienheureux... Il disait sur chacun une parole qu'on interpréta, dès
-lors, en prophétie: à en prendre le récit à la lettre, ce seraient autant
-de prédictions miraculeuses qui se sont l'une après l'autre vérifiées.
-Surtout il donna des directions attentives et particulières à la mère
-Angélique; il forma sa liaison avec madame de Chantal, l'institutrice de
-la Visitation, autre amitié sainte dont on se montrera très-glorieux:
-plusieurs lettres de l'une à l'autre attestent le commerce étroit de _ces
-deux grandes âmes_, comme on disait[173].»
-
- [172] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, t. Ier, p. 220.
-
-Sans s'être vues, la mère Angélique et la mère de Chantal se trouvaient
-unies en saint François de Sales. Il les avait déjà mises en rapport, et
-elles s'étaient entretenues par lettres, lorsque la supérieure de
-Maubuisson pria la fondatrice de la Visitation de venir à son tour faire
-entendre à ses religieuses ce langage de l'humilité et de l'obéissance
-qu'elle savait si bien parler. Poussée par son directeur, qui eut à
-contraindre sa modestie, madame de Chantal se rendit à Maubuisson, et fit
-sur le troupeau de la mère Angélique une telle impression qu'ayant été
-saignée dans une de ses visites à cette abbaye, bientôt gagnée à la
-réforme et à la régularité, les religieuses se partagèrent comme une
-relique les linges imbibés de son sang[174].
-
- [173] SAINTE-BEUVE, _ibid._, p. 221.
-
- [174] P. FICHET, p. 338.--HENRI DE MAUPAS, p. 346.
-
-Touchée de la perfection de madame de Chantal, et de plus en plus
-séduite par l'ascendant victorieux du fondateur de l'ordre de la
-Visitation, désireuse aussi de fuir la responsabilité et les honneurs de
-sa charge d'abbesse, la mère Angélique témoigna le désir d'entrer dans
-leur institut comme simple religieuse. Il y eut même, à cet égard, des
-consultations de docteurs pour savoir s'il était permis de changer ainsi
-de religion[175]. L'évêque de Genève n'approuva point ce projet. «Quand
-elle lui parla d'entrer dans l'ordre de la Visitation, ajoute l'historien
-de Port-Royal, il répondit avec humilité que cet ordre était peu de
-chose, que ce n'était presque pas une _religion_: il disait vrai, il
-avait cherché bien moins la mortification de la chair que celle de la
-volonté[176].» L'un des biographes de la mère de Chantal donne un autre
-motif de ce refus, et il dit très-expressément que saint François de
-Sales ne se crut pas autorisé à favoriser _un changement de
-religion_[177]. Mais l'évêque de Genève n'en continua pas moins avec
-sollicitude à la mère Angélique Arnauld une part de son affectueuse
-direction, que celle-ci aimait à se figurer égale à celle de la
-supérieure de l'ordre de la Visitation. «Ce saint prélat (disait-elle
-trente-quatre ans après à son neveu, M. le Maître, en se rappelant non
-sans charme cette bienheureuse époque) m'a fort assistée, et j'ose dire
-qu'il m'a autant honorée de son affection et de sa confiance que madame
-de Chantal[178].»
-
- [175] _Lettres inédites de saint François de Sales_, publiées par
- M. le chevalier DATTA. Paris, 1835, t. II, p. 120.--SAINTE-BEUVE,
- _Port-Royal_, t. Ier, p. 221.
-
- [176] SAINTE-BEUVE, tome Ier, p. 249.
-
- [177] HENRI DE MAUPAS, p. 345.
-
- [178] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. Ier, p. 224.
-
-Pressé de regagner son diocèse, qu'il avait quitté depuis un an,
-l'évêque de Genève laissa la mère de Chantal à Paris, profondément
-affligée de son départ, mais forte des instructions qu'il lui rédigea
-pour se conduire dans cette grande ville, où leur ordre, d'abord mal
-accueilli, parvint, grâce à l'habileté ferme et douce de la mère, à
-rallier tous les esprits. Ses trois ans de supériorité finis, et son
-œuvre achevée, madame de Chantal se disposa aussi à revenir à Annecy.
-Ses filles, dans leur vif désir de la conserver, voulaient la réélire
-supérieure de la maison de la rue Saint-Antoine pour trois autres années
-(il n'existait pas dans l'ordre de supérieure générale et perpétuelle).
-Elle refusa, jugeant son retour à Annecy indispensable. Elle prit pour
-père spirituel de cette maison cet autre saint de l'Église moderne,
-aujourd'hui révéré sous le nom populaire de Vincent de Paul, et,
-réunissant la veille de son départ ses sœurs autour d'elle, elle leur
-donna en ces termes ses derniers enseignements, où respire un idéal
-d'abaissement chrétien que personne jusque-là n'avait formulé avec cette
-force et cette onction:
-
-«Je vous en prie, mes chères filles, soyez humbles, basses et petites à
-vos yeux, étant bien aises que l'on vous tienne pour telles, et que l'on
-vous traite ainsi. Oui, mes sœurs, nous sommes très-petites en
-nous-mêmes, et les dernières venues en l'Église de Dieu. Gardez-vous bien
-de perdre l'amour du mépris, car vous perdriez votre esprit... Ne soyez
-donc jamais si aises que quand on vous méprisera, qu'on dira mal de vous,
-qu'on n'en fera nul état...; car notre éclat est de n'avoir point
-d'éclat, notre grandeur de n'avoir point de grandeur. Prenez courage, mes
-chères sœurs, au service de celui qui s'est fait si petit pour notre
-amour, lui qui étoit si grand, cachant toujours l'éclat de sa grandeur
-pour paroître abject à notre petitesse. Je vous exhorte donc, mes chères
-filles, d'obéir en toutes choses à Dieu. Soyez très-souples,
-très-humbles, très-maniables, très-dépouillées et abandonnées à son bon
-plaisir. Supportez-vous les unes les autres courageusement, et, lorsque
-vous sentirez des répugnances et des contradictions en votre chemin, ne
-vous étonnez point, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité, dans
-les contradictions et les répugnances d'un naturel hautain et
-orgueilleux[179].»
-
- [179] HENRI DE MAUPAS, p. 344.
-
-La mère de Chantal quitta Paris au printemps de 1622. Sur sa route elle
-visita les couvents de Sainte-Marie depuis peu fondés à Orléans et à
-Nevers; elle donna quelques jours à ceux de Bourges et de Moulins, et
-arriva en Bourgogne, où sa seconde fille venait d'épouser le comte de
-Toulongeon. Elle se trouvait chez son gendre lorsqu'elle reçut de saint
-François de Sales l'ordre d'aller à Dijon établir une maison nouvelle,
-que cette ville, pleine des souvenirs de la fille du président Frémiot,
-réclamait depuis longtemps. La modestie de madame de Chantal fut mise à
-une rude épreuve. Sa ville natale lui fit une réception qui ressemblait à
-un triomphe. Les habitants sortirent en foule au-devant d'elle; les
-travaux furent suspendus comme pour un jour de fête; on lui donnait mille
-bénédictions comme si déjà on l'eût tenue pour sainte et consacrée[180].
-Cet enthousiasme lui rendit facile l'établissement qu'elle était venue
-fonder. Elle resta cependant six mois entiers à Dijon, afin de donner la
-perfection à son ouvrage, et de diriger les premiers pas de sa fille
-dans son nouvel état. De là la mère de Chantal alla faire d'autres
-fondations, à Saint-Étienne et à Montferrand, et enfin, au mois
-d'octobre, elle arriva à Lyon, où, à sa grande joie, elle retrouva saint
-François de Sales, qui y était venu saluer Louis XIII, alors de passage
-dans cette ville, à son retour de Montpellier, où il avait terminé la
-guerre du midi contre les religionnaires. Madame de Chantal voulait
-rendre compte à son guide bien-aimé de sa gestion depuis deux ans, et lui
-communiquer les observations que l'expérience lui avait suggérées pour
-l'affermissement et les progrès de leur institut. Mais l'évêque, obligé
-de quitter Lyon pour quelque temps, ajourna toute conférence sérieuse à
-l'époque de leur retour à Annecy, et, en attendant, il l'envoya visiter
-les maisons déjà florissantes de Grenoble et de Belley.
-
- [180] MADAME DE CHAUGY, p. 180.--P. FICHET, p. 340.
-
-Hélas! ils ne devaient plus se revoir! Madame de Chantal était à peine
-arrivée à Grenoble que le saint évêque succombait à une courte maladie
-qui l'emporta le 28 décembre. Cette cruelle nouvelle lui parvint à
-Belley, le jour des Rois. Elle l'apprit par une lettre que lui écrivait
-le frère et le successeur à l'évêché de Genève, de saint François de
-Sales. La mère de Chantal a consigné elle-même, dans une lettre à l'une
-des supérieures de son ordre, et sa douleur, et sa confiance en la
-béatitude du saint prélat, et sa résignation en Dieu, fruit des
-enseignements de celui qu'elle appelle en vingt endroits de sa
-correspondance, _son père, son unique père, son très-cher seigneur, son
-directeur_ et _son unique soutien sur la terre_. «En lisant cette lettre,
-dit-elle (celle qui lui annonçait la perte qu'elle venait de faire), je
-me mis à genoux, et adorai la divine Providence, embrassant au mieux
-qu'il me fut possible, la très-sainte volonté de Dieu, et en elle mon
-incomparable affliction; je pleurai abondamment le reste du jour, toute
-la nuit, et jusqu'après la sainte communion du jour suivant, mais fort
-doucement, et avec grande paix et tranquillité dans cette volonté divine,
-et en la gloire dont jouit ce bienheureux, car Dieu m'en donna beaucoup
-de sentiments, avec des lumières fort claires des dons et grâces qu'il
-lui avoit conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon ce que
-j'ai reçu de cette sainte âme[181].»
-
- [181] MADAME DE CHANTAL, lettre à la supérieure de Paris:
- _Lettres_, t. Ier, p. 473.--P. FICHET, p. 351.
-
-Madame de Chantal voulut faire transporter dans l'église de la maison
-mère le corps du saint prélat, afin de passer ainsi auprès de lui les
-années que la Providence lui destinait encore. Elle multiplia les
-démarches, écrivit de la manière la plus pressante à tous les personnages
-compétents de France et de Savoie, et obtint enfin ce qu'elle désirait
-avec tant d'ardeur[182]. Elle rentra elle-même à Annecy vers le 15
-janvier 1623: «En entrant dans son monastère, le cœur pressé de douleur,
-et voyant ses filles fondre en larmes, elle ne put leur parler; mais elle
-les mena devant le saint sacrement pour y chercher la seule consolation
-que puissent espérer des âmes véritablement touchées[183].» Dès le
-lendemain elle s'occupa avec un soin filial des préparatifs de la pompe
-funèbre de celui qui restait toujours son père spirituel; et quelques
-jours après, le corps de l'illustre évêque étant arrivé à Annecy, au
-milieu d'un immense concours de peuple accouru des points les plus
-éloignés pour le recevoir, la mère de Chantal lui fit faire, dans
-l'église de la Visitation, des obsèques magnifiques. Il resta pendant
-quelques jours exposé près de la grille du sanctuaire, en attendant la
-construction du tombeau qui lui était destiné. Le cœur fut laissé à la
-maison de Lyon, où saint François de Sales était mort. Le jour de
-l'arrivée du cercueil, madame de Chantal passa plusieurs heures à genoux
-devant ces restes vénérés, et comme si le saint pouvait l'entendre,
-persuadée tout au moins que du haut du ciel il lisait dans son cœur et
-dans sa pensée, elle lui rendit ce compte de deux années de sa vie que
-son directeur avait renvoyé à leur retour à Annecy[184].
-
- [182] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. II, p. 94.
-
- [183] _Abrégé_, etc., p. 40.
-
- [184] HENRI DE MAUPAS, p. 364.
-
-Ces derniers honneurs rendus à la dépouille du saint évêque, la mère de
-Chantal s'occupa de sa mémoire. Elle forma le triple projet de réunir et
-de publier ses écrits, de rassembler les éléments de sa biographie, et
-surtout de faire constater les preuves de sa sainteté, afin d'arriver à
-la béatification de celui qui avait réalisé à ses yeux le plus pur et le
-plus cher modèle de la perfection ici-bas. Elle partit immédiatement pour
-Moulins et Lyon, dans l'intention d'y constater tout ce que le prélat
-avait fait et dit dans les derniers temps de sa vie[185]. De retour à
-Annecy avec sa riche moisson de saintes paroles et de faits miraculeux,
-elle coordonna, de concert avec ses plus anciennes religieuses, les
-observations de leur fondateur pour la perfection de l'institut de la
-Visitation, et elle en fit un livre, appelé le _Coutumier_, qui devint et
-est resté la règle chérie de cet ordre[186]. Elle classa ensuite les
-notes qu'elle avait déjà rédigées elle-même, à diverses époques, sur la
-vie de son directeur et de son ami, y ajouta les fidèles souvenirs des
-sœurs qui l'entouraient, et tous les renseignements qui lui furent
-transmis de France et de Savoie. Elle donna ses soins à l'impression des
-_Épîtres_, des _Entretiens_, des _Méditations_ et des _Sermons_ de
-l'éloquent prélat[187]. L'un des principaux ouvrages de l'évêque de
-Genève, le traité de _l'Amour de Dieu_, avait été composé à son
-intention, et en quelque sorte inspiré par elle. Saint François de Sales
-l'a indiqué lui-même dans sa préface: «Comme cette âme, dit-il, m'est en
-la considération que Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour
-animer la mienne en cette rencontre.» Et dans une de ses lettres,
-s'adressant à madame de Chantal elle-même, il lui dit expressément: «Le
-livre de _l'Amour de Dieu_, ma chère fille, a été fait particulièrement
-pour vous[188].»
-
- [185] _Id._, _ibid._, p. 365.
-
- [186] MADAME DE CHANTAL _Lettres_, t. II, p. 251, 377 et 471.
-
- [187] HENRI DE MAUPAS, p. 370.--_Abrégé_, etc., p. 42. Dans les
- lettres inédites données récemment par M. de Barthélemy, on voit
- bien toute la sollicitude de madame de Chantal pour la
- publication des œuvres de son ami. (Conf. t. II, p. 119, 120,
- 121, 151, 164, 184, 303 et 353. Ce deuxième volume est
- entièrement inédit.)
-
- [188] HENRI DE MAUPAS, p. 371.
-
-Saint François de Sales avait aussi, de son côté, recueilli avec soin
-toutes les lettres que son amie en Dieu lui avait écrites, et il se
-proposait de les publier, comme un nouveau traité familier et naïf de
-l'amour divin. Sa mort trop prompte sauva l'humilité de la mère de
-Chantal de cet honneur redouté. «L'évêque de Genève (frère et successeur
-de saint François de Sales), ajoute le biographe émérite de la fondatrice
-de la Visitation, lui renvoya ses lettres contenant les plus secrets
-sentiments de son âme, que le saint évêque avoit cotées de sa main pour
-servir à l'histoire de sa vie, qu'il vouloit écrire un jour à
-loisir[189].» Il les avait conservées, disait-il, _comme un trésor qui
-n'avoit point de prix_[190]. Mais madame de Chantal les jeta au feu, afin
-de se soustraire à tout jamais au danger qu'elle avait couru.
-
- [189] HENRI DE MAUPAS, p. 366.
-
- [190] _Abrégé_, etc., p. 42.
-
-Cette double image de saint François de Sales et de sainte Chantal a été,
-au dix-septième siècle, un des beaux spectacles pour l'âme et pour la
-foi. «Leur mutuelle affection (dit éloquemment, en employant le style
-familier au saint lui-même, leur commun historien, qui le plus souvent
-n'est que minutieux et naïf), étoit claire comme le soleil et blanche
-comme la neige, forte, inviolable, sincère, mais douce, paisible,
-tranquille et toute en Dieu[191].» C'est à la fois, sur cette étroite et
-mystique union, le dernier mot de la religion et de l'histoire.
-
- [191] HENRI DE MAUPAS, p. 359.
-
-Restée seule chargée de la direction de l'institut de la Visitation de
-Sainte-Marie, la mère de Chantal ne négligea rien pour faire prospérer
-l'œuvre commune. Indépendamment de son désir, qui chez elle primait
-tout, d'être agréable à Dieu, il lui semblait que la meilleure manière
-d'honorer son père spirituel était de ne pas laisser dépérir entre ses
-mains, de conduire au contraire dans les voies d'une perfection constante
-la création préférée de cette grande âme.
-
-Au mois de mai 1624, la mère de la Visitation eut à s'occuper du mariage
-de son fils, le baron de Chantal, avec mademoiselle de Coulanges, «fort
-riche, fort aimable et fort estimée d'elle[192].» On a vu quel fut le
-caractère de ce fils ardent, bouillant, caustique, duelliste effréné,
-mais ami loyal et dévoué. On connaît sa mort, arrivée le 22 juillet 1627,
-trois ans seulement après son mariage, en combattant, dans l'île de Rhé,
-les Anglais venus au secours de la Rochelle, où se défendait la dernière
-armée de la Réforme[193].
-
- [192] _Abrégé_, etc., p. 42.
-
- [193] Cf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. Ier,
- p. 4-7. Cf. encore _Notice_ sur la même, éd. Monmerqué, t. Ier,
- p. 55.
-
-La douleur et la résignation de madame de Chantal en apprenant cette
-perte nouvelle furent ce qu'on pouvait attendre d'une âme toute en Dieu,
-et du cœur d'une mère qui croyait son fils sauvé pour l'éternité, parce
-qu'il avait trouvé la mort en combattant les hérétiques, et après avoir
-accompli ses devoirs religieux. Cette page, que nous empruntons à son
-historien le plus complet et le mieux informé, est ici doublement à sa
-place, et nous devons la reproduire sans scrupule, occupé que nous sommes
-d'écrire la biographie de l'aïeule de madame de Sévigné, et d'achever un
-ouvrage consacré à ce qui intéresse cette dernière, dans sa famille et
-dans ses amis.
-
-«Dieu abreuva la mère de Chantal du fiel d'une très-douloureuse
-affliction. Elle n'avoit qu'un fils unique qui lui étoit plus cher que la
-vie, qui avoit pour elle des tendresses et des respects dignes d'un
-enfant bien né, et d'une âme parfaitement généreuse. Aussi étoit-ce une
-merveille de son temps, un cavalier accompli de corps et d'esprit, qu'on
-ne pouvoit connoître sans l'aimer... Notre-Seigneur le favorisa, le
-dégoûtant du monde par un désastre arrivé à un de ses amis qui eut la
-tête tranchée[194], dont il conçut de fréquentes pensées de la mort et du
-mépris des choses de la terre; de sorte qu'il quitta volontiers les
-délices du Louvre pour aller servir l'Église et le roi en l'île de Rhé,
-où il gagna le ciel et perdit la vie. Pour se préparer à une si belle
-conquête et à une si heureuse perte, il se confessa et communia avec une
-piété extraordinaire, le jour du combat, et, après s'y être engagé bien
-avant, avec une chaleur digne de son courage, il fit, dans une si belle
-occasion, tout ce que peut faire entre le péril et la gloire un cœur
-parfaitement généreux, qui n'a pas un corps impassible. Il change jusques
-à trois fois de cheval, il attaque, il est attaqué; enfin il est blessé à
-mort, il réclame la miséricorde de Dieu, et meurt d'une mort d'autant
-plus belle qu'elle a été chrétienne[195].»
-
- [194] Montmorency-Boutteville.
-
- [195] HENRI DE MAUPAS, p. 383.--_Mémoires de mad. de Chaugy_, p.
- 211.
-
-Le frère de madame de Chantal, l'archevêque de Bourges, se trouvait alors
-à Annecy, où il avait été envoyé par le pape pour y procéder, de concert
-avec l'évêque de Belley, aux informations qui devaient conduire à la
-canonisation de saint François de Sales. Abîmé lui-même dans la douleur
-que lui causait cette perte qu'il venait d'apprendre, il ne se sentit pas
-le courage d'annoncer la cruelle nouvelle à sa sœur. Il en chargea
-l'évêque de Genève. Celui-ci, à l'issue de la messe, fit appeler la mère
-de Chantal au parloir; elle y vint, suivie de quelques-unes de ses
-religieuses.
-
-«--Ce bon seigneur lui dit: «Ma mère, nous avons des nouvelles de guerre
-à vous dire; il s'est donné un rude choc en l'île de Rhé. Le baron de
-Chantal, avant que d'y aller, s'est confessé et a communié...--Et enfin,
-reprit-elle, il est mort!» Ce bon prélat se mit à pleurer sans pouvoir
-répondre une seule parole, et il se fit un gémissement universel dans le
-parloir. Elle, connaissant la vérité de sa perte, demeura seule
-tranquille parmi tant de sanglots, et, s'étant mise à genoux, les mains
-jointes, les yeux élevés au ciel, et le cœur plein d'une véritable
-douleur, dit tout haut: «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je parle
-pour donner un peu d'essor à ma douleur. Et que dirai-je, mon Dieu, sinon
-vous rendre grâce de l'honneur que vous avez fait à cet unique fils de le
-prendre lorsqu'il combattoit pour l'Église romaine?» Puis elle prit un
-crucifix, duquel baisant les mains, elle dit: «Mon Rédempteur, j'accepte
-vos coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de recevoir
-cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. O mon cher fils!
-que vous êtes heureux d'avoir scellé de votre sang la fidélité que vos
-aïeux ont toujours eue pour la vraie Église! En cela je m'estime vraiment
-favorisée, et rends grâces à Dieu d'avoir été votre mère.» Et se tournant
-vers la mère de Chastel, elles dirent ensemble le _De profundis_, après
-quoi elle se leva, pleurant paisiblement, sans sanglots, et dit à
-monseigneur de Genève: «Je vous assure qu'il y a plus de dix-huit mois
-que je me sens intérieurement sollicitée de demander à Dieu que sa bonté
-me fît la grâce que mon fils mourût à son service, et non dans ces duels
-malheureux où on l'engageoit si souvent[196].»
-
- [196] HENRI DE MAUPAS, p. 385, d'après les _Mémoires de madame de
- Chaugy_.
-
-Cette préoccupation des duels de son fils avait été l'une des grandes
-douleurs de cette mère, qui mettait avant tout le salut de l'âme: «Hélas!
-répond-elle aux consolations de l'une de ses supérieures, la moindre des
-appréhensions que j'avois de le voir mourir en la disgrâce de Dieu, parmi
-ces duels où ses amis l'engageoient, me serroit plus le cœur que cette
-mort qui a été bonne et chrétienne[197].»
-
- [197] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 211.
-
-La fille du baron de Chantal, alors âgée seulement de dix-huit
-mois, fut laissée aux soins de sa mère, Marie de Coulanges, pour
-laquelle, nous l'avons vu, la fondatrice de la Visitation avait une
-estime particulière, qui fait l'éloge de cette humble et douce
-femme, dont si peu de souvenirs nous sont restés. Six mois après la
-mort de son fils, madame de Chantal fit un second voyage à Paris,
-l'_Abrégé_ de sa vie dit pour les besoins de son ordre[198], mais
-on peut ajouter aussi pour y voir, consoler et conseiller sa bru,
-et pourvoir en même temps aux intérêts de sa petite-fille. Elle
-séjourna à Paris jusqu'au mois de mai 1628, et s'en retourna à
-Annecy par la Bourgogne. A quatre ans de là, la jeune baronne de
-Chantal elle-même vint à manquer à celle qui devait s'appeler
-madame de Sévigné. «La mère de Chantal fut fort touchée de la mort
-de sa belle-fille, par l'amitié qu'elle avoit pour elle, et encore
-plus pour l'intérêt de mademoiselle de Chantal, sa petite-fille,
-qui demeuroit orpheline à cinq ans[199].» C'est six qu'il faut
-dire. «Elle aimoit tendrement sa belle-fille, reprend l'auteur
-contemporain des mémoires de sa vie; néanmoins elle n'eut point
-d'autres paroles que celles qui lui étoient ordinaires en ces
-douloureuses rencontres: «Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a
-ôté, le nom du Seigneur soit loué![200]» D'un commun accord
-l'enfance de la jeune orpheline fut remise à la double sollicitude
-de son aïeul maternel et de son oncle, l'abbé de Coulanges,
-immortalisé sous le nom du _Bien Bon_, mais sous la surveillance
-qui pouvait être lointaine, car elle était heureusement inutile, de
-la supérieure du couvent d'Annecy[201].
-
- [198] P. 38.
-
- [199] _Vie de sainte Chantal_, par madame de Coligny, en tête des
- _Lettres de sainte Chantal_, éd. de Blaise, Paris, 1823.
-
- [200] MADAME DE CHAUGY, p. 233.
-
- [201] Nous reproduisons dans les notes placées à la fin du volume
- des fragments de la correspondance de madame de Chantal qui
- prouvent toute sa sollicitude pour l'enfance de madame de
- Sévigné, et sa grande affection pour la famille maternelle de
- celle-ci.
-
-Le lendemain du jour où elle avait reçu la nouvelle de la mort de sa bru,
-madame de Chantal apprit celle du comte de Toulongeon, son gendre,
-gouverneur de Pignerol: «Voilà bien des morts, dit-elle;» puis, se
-reprenant au même instant, écrit madame de Chaugy, joignit les mains et
-ajouta: «mais plutôt voilà bien des pèlerins qui se hâtent d'aller au
-logis éternel. Seigneur, recevez-les entre les bras de votre
-miséricorde!» Et, ayant un peu prié Dieu et jeté quelques larmes, se
-raffermit[202].»
-
- [202] _Mémoires_, p. 233.
-
-La mère de Chantal ne vivait plus que pour la béatification de son saint
-directeur, qu'elle fut enfin assez heureuse pour obtenir, et pour la
-prospérité et la perfection de son ordre. L'institut de la Visitation
-avait fini ses temps d'épreuve. Non-seulement il était accepté par les
-ordres rivaux, mais, grâce à la pure et sainte direction de la mère,
-grâce surtout à ses éclatantes vertus, il devenait maintenant populaire.
-On le demandait de partout. De 1626 à 1632, madame de Chantal, déférant
-au vœu bien constaté des populations, établit de nouvelles maisons à
-Chambéry, à Pont-à-Mousson, à Crémieu, à Châlons, à Marseille et à
-Montpellier, une succursale à Paris au faubourg Saint-Jacques, et un
-second monastère à Annecy même, le premier étant devenu complétement
-insuffisant pour contenir toutes les novices, filles ou veuves, qui
-voulaient faire profession entre les mains de la vénérable mère, et vivre
-auprès d'elle.
-
-Quelque temps après la mort de sa belle-fille et de son gendre, la mère
-de Chantal, pour les intérêts de son ordre, eut à faire un court voyage à
-Lyon. C'est là qu'elle fut mise en rapport pour la première fois avec une
-autre femme d'élite, à qui l'impitoyable politique de Richelieu venait
-d'infliger un de ces veuvages qui seraient la mort dans le désespoir, si
-le Dieu des affligés n'existait pas, et qui, après avoir vu son mari
-périr sur l'échafaud, se rendait au château de Moulins, qu'on lui avait
-assigné pour retraite, ou plutôt pour prison. C'est à l'écrivain,
-aujourd'hui disparu et regretté, et qui, hier encore, nous racontait avec
-tant de charme la vie et les larmes de la belle Marie des Ursins, que
-nous allons demander les premiers détails de ces relations de sainte
-Chantal avec la veuve du supplicié de Toulouse, cet infortuné duc de
-Montmorency, si coupable, mais si digne de pardon.
-
-«Une amertume nouvelle attendait la duchesse à Lyon, où le frère de
-Richelieu était archevêque. Elle se promettait quelque soulagement au
-couvent de Bellecour, où se trouvait alors la mère de Chantal, supérieure
-de l'ordre de la Visitation. Une vive sympathie l'attirait vers cette
-amie de François de Sales, cette amante spirituelle dont le cœur
-saignait encore de la perte du saint évêque. L'autre veuve aspirait à
-voir cette pure victime de l'amour divin; mais le frère de Richelieu ne
-lui permit pas la douceur d'une telle entrevue. Il fit sortir de
-Bellecour madame de Chantal, et lui commanda de se retirer dans une autre
-maison sur la montagne de Fourvières. La généreuse femme, ne pouvant voir
-la princesse, lui envoya ce qu'elle possédait de plus précieux, un
-portrait de François de Sales, au revers duquel elle écrivit quelques
-mots touchants de prière pour celle que sa parole ne pouvait
-consoler[203].» L'affligée continua sa pénible route; mais, sans s'être
-rencontrées, ces deux grandes âmes s'étaient comprises et aimées, et la
-séduisante image de saint François de Sales allait, par un lien invisible
-et puissant, amener à la vie religieuse, et jeter dans les bras de la
-mère de Chantal cette illustre naufragée de la politique et du monde.
-
- [203] _Madame de Montmorency, mœurs et caractères du
- dix-septième siècle_, par Amédée Renée, 2e éd. Paris, 1858. MM.
- Didot frères, p. 161.
-
-Deux ans ne s'étaient pas écoulés, en effet, que la veuve de Henri de
-Montmorency, qui avait épuisé toutes les ressources du courage humain,
-vint demander au couvent de la Visitation de Moulins un refuge contre ses
-souvenirs et contre son propre cœur. «Une vénération particulière pour
-saint François de Sales, fondateur de cet ordre, ajoute M. Amédée Renée,
-une extrême sympathie pour madame de Chantal, qui en était la supérieure,
-arrêtèrent son choix; puis la maison de Moulins était pauvre, et avait
-besoin à ses débuts d'une haute assistance[204].»
-
- [204] _Madame de Montmorency_, p. 170.
-
-Cette même année, la mère de Chantal, depuis peu rentrée en Savoie, fut
-appelée une troisième fois à Paris, pour les nécessités de son institut.
-Elle passa par Moulins, et put enfin voir l'infortunée duchesse de
-Montmorency, si désireuse, de son côté, de connaître celle dont la vertu
-l'avait attirée dans cette retraite, qui ne devait pas de sitôt donner à
-son cœur toujours épris une paix faiblement désirée. De vive voix, comme
-elle l'avait fait par lettres, la triste veuve demanda à cette mère de la
-résignation un peu de l'absolue soumission envers la Providence, dont
-elle semblait être le foyer comme elle en était le docteur.
-
-Mais, dans le cœur de la belle Marie des Ursins, de cette nièce de Marie
-de Médicis, dont les yeux, au milieu de la cour, n'avaient jamais
-distingué que son séduisant et volage époux, la douleur était immense,
-l'apaisement fut long. Madame de Chantal ne put rien, évidemment, à cette
-première entrevue, et, dans la suite, elle dut y revenir à bien des fois,
-avec toute la délicatesse de son esprit et l'onction de sa parole, avant
-de cicatriser l'horrible blessure faite à ce cœur d'épouse aujourd'hui
-amoureuse d'un tombeau.
-
-Arrivée à Paris au mois de juillet 1634, la mère de Chantal n'en repartit
-qu'au mois d'avril suivant. Pendant ces neuf mois, elle s'occupa surtout
-des moyens de conserver l'union entre ses religieuses, qui, depuis
-l'établissement de la seconde maison du faubourg Saint-Jacques, avaient
-une tendance que, dès le début, il fallait réprimer à la rivalité et à la
-division. Elle donna aussi des soins à l'éducation de Marie de Rabutin,
-alors âgée de huit ans, et dont la grâce précoce était faite pour séduire
-et attacher sa grand'mère, malgré son austérité et sa lutte contre les
-joies même les plus légitimes de la terre. A chaque voyage nouveau à
-Paris, la réputation de madame de Chantal grandissait et lui attirait de
-plus grands hommages et un plus grand nombre de clients spirituels, qui
-venaient chercher auprès d'elle des consolations, des exemples et des
-conseils. «Elle édifioit et contentoit tout le monde; et sa vertu fit
-tant de bruit que beaucoup de gens en crédit s'employèrent pour la faire
-demeurer toujours à Paris; mais, ne s'y croyant plus nécessaire, rien ne
-la put arrêter[205].» La mère de Chantal, dans ce voyage, se lia encore
-plus intimement avec l'autre grand saint de ce temps, Vincent de Paul,
-fervent admirateur de sa vertu. Elle lui demandait la force et les
-conseils qu'elle avait si longtemps trouvés auprès de l'évêque de Genève
-et que le saint de la charité lui prodiguait en vrai père, comme l'avait
-fait le saint de l'amour divin[206].
-
- [205] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
-
- [206] V. _Lettres de madame de Chantal_, t. Ier, p. 109 et 114.
- Elle l'appelle _le bon, le très-bon M. Vincent_.
-
-En se rendant de Paris en Savoie, la mère de Chantal visita la plus
-grande partie des maisons de son ordre; elle donna quelque temps à la
-comtesse de Toulongeon, sa fille, poussa jusqu'en Provence et à
-Marseille, et rentra à Annecy au mois d'octobre de l'année 1635.
-
-Cette sainte vie, qui devait se prolonger six années encore, n'offre rien
-de particulier, jusqu'au quatrième voyage de la mère de Chantal à Paris,
-qui marqua la fin de son apostolat. Ses biographes sont sobres de détails
-pour ces derniers temps, lassés peut-être eux-mêmes de redire les mêmes
-œuvres et les mêmes vertus. Quelques faits cependant peuvent et doivent
-être relevés. En 1638, la duchesse de Savoie l'ayant instamment priée de
-venir établir une maison de la Visitation à Turin, madame de Chantal s'y
-rendit «dans un équipage que lui envoya madame de Savoie, qui la reçut
-avec joie, la combla d'honneurs et d'amitiés, et lui fit de grands
-présents pour sa nouvelle fondation[207].» La mère de Chantal employa
-sept mois à cette œuvre d'un grand avenir pour l'institut: de retour à
-Annecy, elle s'occupa à réaliser un projet qu'elle avait formé lors de
-son dernier retour de Paris, en l'honneur de son nouveau père, le vénéré
-Vincent de Paul; c'était celui de l'établissement à Annecy d'une maison
-des _Pères missionnaires_, dont le fondateur de l'œuvre des Enfants
-abandonnés était le supérieur général. «Cet évêché étant si étendu, écrit
-madame de Chantal à M. de Sillery, si nombreux en peuple, et si voisin de
-la malheureuse Genève, ce secours y étoit tout à fait nécessaire[208].»
-
- [207] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.--_Lettres de
- madame de Chantal_, t. Ier, p. 70.
-
- [208] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 109.--MADAME DE
- COLIGNY, _Abrégé_, etc., p. 51.
-
-L'année suivante (1640) fut marquée pour la mère de Chantal par de
-douloureuses séparations qui affligèrent son cœur, mais n'entamèrent
-point son courage et sa résignation. Presque coup sur coup, elle perdit
-ses trois plus anciennes compagnes, les mères Favre, de Chastel et de
-Brechat, qui, avec elle, avaient posé les premiers fondements de
-l'ordre. Elle eut encore l'affliction d'apprendre la mort de son meilleur
-ami dans le monde, le commandeur de Sillery, protecteur de la Visitation
-de Paris, et, enfin, le 13 mai 1640, celle de son frère unique et
-bien-aimé, l'archevêque de Bourges[209]. Tous ses parents, ses amis, la
-quittaient; elle songea alors à sa fin, qu'elle croyait prochaine, et
-dont la pensée fixe ne l'avait jamais abandonnée. L'âge (elle avait plus
-de soixante-huit ans) et quelque pressentiment d'en haut l'avertissant,
-elle se démit de sa charge de supérieure de la maison mère d'Annecy. La
-communauté insista pour qu'elle conservât ces fonctions qu'elle
-remplissait avec tant de perfection et d'autorité; mais elle demanda avec
-de si vives instances «qu'on la laissât se préparer à la mort, dans la
-tranquillité d'une simple religieuse, qu'on le lui accorda, et d'autant
-plus que son grand âge demandoit du repos[210].» Elle cessa d'être
-supérieure, mais rien ne pouvait lui ôter le titre de conseil, d'oracle,
-de directrice morale, de règle vivante de l'ordre, que lui continuèrent,
-malgré tous les efforts de son humilité, l'absolu respect de ses filles
-et la populaire vénération du dehors.
-
- [209] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 559.--$1, _Vie de
- sainte Chantal_.
-
- [210] _Abrégé_, etc., p. 52.
-
-C'est à tous ces titres, auxquels il faut joindre une amitié cultivée par
-lettres, et d'année en année croissante, que l'illustre novice de
-Moulins, ses épreuves religieuses terminées, et son cœur presque soumis,
-car il ne pouvait être consolé, s'adressa à madame de Chantal, afin
-d'obtenir d'elle qu'elle vînt lui donner ce voile sous lequel elle
-voulait à jamais ensevelir son veuvage et sa douleur. Chaque jour,
-pendant les six années de son noviciat dans le couvent de la Visitation,
-elle avait essayé de mourir à quelque souvenir de sa vie heureuse et
-charmée. Sa lutte contre le passé fut longue, pleine de larmes et
-d'orages intérieurs. Peu à peu cependant, sous l'empire des exhortations
-du père de Lingendes, son éloquent confesseur, et des tendres directions
-de la mère de Chantal, elle se dépouilla de tout ce qui lui rappelait
-trop son amour et ses malheurs: d'abord le portrait de son mari, puis ses
-lettres; ensuite son mépris pour Gaston d'Orléans, qui avait abandonné un
-ami après l'avoir entraîné à la révolte; enfin sa haine pour le sanglant
-Richelieu, qui ne savait que punir, et qui aurait pu, qui eût dû faire
-grâce. Chaque jour aussi elle s'était avancée davantage dans la pratique
-d'une règle où saint François de Sales avait déposé tant d'humilité,
-d'obéissance et de résignation, «se vouant de préférence aux emplois les
-plus bas, aux plus petits offices de la cuisine, aux soins les plus
-rebutants de l'infirmerie[211].»--«Le vœu qu'avait formé la princesse,
-continue son historien, de recevoir le voile des mains de la mère de
-Chantal, trouva de la résistance chez l'évêque de Genève. C'était à
-l'entrée de l'hiver, et le prélat redoutait pour la supérieure l'épreuve
-d'un voyage dans cette saison. Il céda pourtant aux instantes prières de
-la duchesse, et madame de Chantal se rendit à Moulins (septembre 1641).
-Ces deux âmes se retrouvèrent avec une inexprimable joie; elles se
-comprenaient en tous leurs amours. «Qui aime accomplit toute la loi,»
-disaient-elles. «Soumise en tout à sa mère spirituelle, l'humble
-postulante consentit à différer ses vœux. La supérieure lui représenta
-qu'il fallait régler ses affaires, arrêter ses comptes de fortune, avant
-de fermer sur elle les portes du monde. La duchesse, touchée de ces avis,
-s'y rendit avec tristesse[212].»
-
- [211] AMÉDÉE RENÉE, _Madame de Montmorency_, p. 185.
-
- [212] AMÉDÉE RENÉE, p. 189.
-
-Le prélat contemporain de madame de Chantal qui s'est fait son minutieux
-annaliste, parlant de ce séjour à Moulins, dit un mot caractéristique,
-qui fait bien comprendre la puissante sympathie qui unissait ces deux
-âmes: «La mère de Chantal fit une si grande union avec madame de
-Montmorency, _qu'elles étoient, ce semble, indivisibles_[213].» Et le
-même ajoute que, touchant à sa fin, et en quelque sorte entièrement
-spiritualisée par l'approche de sa récompense, l'amie de saint François
-de Sales répétait à chaque instant: «Amour! amour! mes chères sœurs, je
-ne veux plus parler que d'amour[214]!»
-
- [213] HENRI DE MAUPAS, p. 484.
-
- [214] _Id._, _ibid._, p. 471.
-
-Madame de Chantal était sur le point de retourner à Annecy, lorsqu'elle
-reçut de son supérieur, l'évêque de Genève, l'ordre formel d'aller
-trouver la reine, Anne d'Autriche, qui avait témoigné un vif désir de la
-voir. Se doutant bien que, par humilité, la mère chercherait tous les
-prétextes pour se dérober à l'hommage qu'on voulait lui rendre, la reine
-avait pris la précaution nécessaire de s'adresser à l'autorité
-diocésaine, afin de ne point éprouver de refus. «Elle lui fit l'honneur,
-ajoute l'une des biographies qui nous servent de guide, de lui envoyer
-une litière, et de la prier, par une lettre de sa main, de faire ce
-voyage. La mère de Chantal partit aussitôt et arriva à Paris le quatrième
-d'octobre[215].» L'évêque du Puy ajoute qu'Anne d'Autriche, pressée de
-la voir la première, voulut qu'elle passât par Saint-Germain, «où elle la
-reçut et l'honora d'un entretien particulier de deux ou trois heures, lui
-témoignant un grand désir d'avoir quelque chose d'elle pour le garder
-précieusement[216].»
-
- [215] _Abrégé_, etc., p. 53.
-
- [216] HENRI DE MAUPAS, p. 484.--MADAME DE CHAUGY, p. 276.
-
-Madame de Chantal resta un mois et quelques jours à Paris au milieu des
-hommages et des bénédictions que lui attirait sa réputation de sainteté
-toujours plus grande. Il faut, pour en bien juger, reproduire dans leur
-texte même les témoignages contemporains. «Le concours des visites et des
-personnes de tous états et conditions, et même de tous pays, fut si grand
-que, n'y pouvant fournir sans perte de quelques-uns de ses exercices,
-elle se levoit à trois et quatre heures du matin pour les reprendre et
-répondre aux lettres qu'on lui écrivoit, et vaquer à l'entretien de ses
-filles et de ceux qui la venoient consulter. Car, comme sa réputation
-croissoit de jour à autre, aussi bien que sa sainteté, chacun désiroit
-d'y prendre part, de jeter dans son cœur toutes les peines, les travaux
-et les difficultés, pour les changer en bénédiction, et en recevoir
-soulagement et conduite... Quelques-uns la venoient visiter, comme on
-fait, disoient-ils, les choses rares; d'autres pour dire qu'ils avoient
-vu une sainte. Enfin c'étoit une chose d'édification de considérer cette
-vertueuse mère parmi tout cela, dans une bonté incomparable, une humilité
-indicible, un visage égal, et des paroles autant pleines de douceur que
-de dévotion. Bref, elle se surpassoit tellement que, n'étant pas
-reconnoissable, on jugeoit bien dans une perfection si accomplie, que,
-son corps étant en terre, son esprit étoit déjà au ciel, ne faisant plus
-aucune action qui ne fût toute céleste[217].»
-
- [217] HENRI DE MAUPAS, p. 485. Le P. Fichet l'appelle alors _le
- miracle de ce siècle_ (p. 451).
-
-Ces grandes occupations, cette vie de direction, de prières, et, il faut
-le dire maintenant, d'extase, permirent à peine à la mère de Chantal de
-s'occuper de sa petite-fille Marie de Rabutin, qu'elle retrouvait dans sa
-seizième année, pourvue d'une éducation complète selon le monde, et déjà,
-de bonne heure, toute pétillante de cet esprit qui, au dire d'une amie de
-sa jeunesse, madame de la Fayette, éblouissait les yeux. L'évêque du Puy
-nous a conservé un souvenir de cette époque flatteur pour madame de
-Sévigné, qu'il faut recueillir ici, car il ne l'a été par aucun de ses
-biographes, et c'est une des seules traces laissées dans cette histoire
-de famille des relations de notre grande épistolaire avec sa sainte
-aïeule.
-
-«En son dernier voyage à Paris, son cœur vraiment détaché des créatures,
-et mortifié au delà de ce qu'on peut dire, traita mademoiselle de
-Chantal, sa petite-fille, autant aimée d'elle qu'elle est aimable, avec
-tant de réserve que, l'ayant tous les jours auprès de soi, elle ne lui
-donna qu'environ une heure de son temps, durant tout son séjour; encore
-ce fut à trois ou quatre reprises, et seulement pour satisfaire aux
-devoirs de la charité, et au zèle qu'elle avoit de contribuer de ses
-soins au salut de cette âme si bien née, et qui, grâce à Dieu, en fait si
-bon usage. Si j'ose dire que cette sage demoiselle est la digne fille
-d'une si digne mère, et que la personne la plus indifférente ne lui
-sauroit refuser une honnête amitié, à moins que de haïr la vertu, jugez
-quelle victoire à notre sainte mère de se priver de la douceur de sa
-conversation, après de si longues absences, et de se surmonter soi-même
-dans les plus délicats sentiments de la nature, et les plus
-légitimes[218].»
-
- [218] HENRI DE MAUPAS, p. 747.
-
-La mère de Chantal eut peur des hommages que le monde lui rendait: «Tant
-d'applaudissements, dit l'abréviateur de sa vie, lui devinrent suspects:
-elle crut qu'il ne suffisoit pas de s'en défier, et qu'il les falloit
-fuir[219].» Mais, avant son départ, elle voulut laisser une confession
-générale de sa vie si pure et si sainte pourtant, entre les mains de
-saint Vincent de Paul. «Voulant aussi, ajoute l'évêque du Puy, satisfaire
-au désir que madame de Port-Royal (Angélique Arnauld, on s'en souvient)
-lui témoigna de la voir en son monastère, elle y demeura deux jours, où
-ces deux grandes âmes s'entretinrent avec bénédiction et avec joie
-singulière de part et d'autre[220].» Le 11 novembre, elle fit ses adieux
-à sa petite-fille, et, ayant réuni toutes ses religieuses dans le
-monastère de la rue Saint-Antoine, elle leur adressa ses dernières
-recommandations, persuadée qu'elle ne les reverrait plus: «Adieu, leur
-dit-elle en les quittant, mes chères filles, jusques à l'éternité[221].»
-
- [219] _Abrégé_, etc., p. 53.
-
- [220] HENRI DE MAUPAS, p. 489.
-
- [221] _Id._, _ibid._, p. 492.
-
-Son dessein était de s'en revenir à Annecy en repassant par Moulins.
-Chemin faisant elle visita les diverses maisons de l'ordre, et arriva à
-Nevers le 1er décembre. Là elle se sentit indisposée; mais malgré un
-froid très-vif elle insista pour continuer sa route, et, le surlendemain,
-elle rentra au couvent de Moulins, à la grande joie mais bientôt à la
-grande frayeur de madame de Montmorency, frappée, comme toute la
-communauté, de l'altération que la fatigue d'un voyage d'hiver et le mal
-qui s'annonçait avaient produite dans les traits de la mère. Cinq jours
-après son arrivée la fièvre la prit, avec une sérieuse inflammation du
-poumon. Elle voulut se lever pour aller communier au chœur. Elle fut
-obligée de se remettre au lit, et, la maladie continuant de s'aggraver,
-on reconnut, le troisième jour, qu'elle était mortelle: «On exposa le
-Saint Sacrement; les prières, les aumônes, les remèdes et les soins ne
-furent point épargnés pour la sauver; elle seule demeura tranquille sur
-l'événement, et ne songea qu'à son intérieur[222].»
-
- [222] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
-
-«Un tel événement (raconte l'historien de madame de Montmorency, en un
-récit plein d'onction) jeta le désespoir dans la communauté; mais pour
-madame de Montmorency c'était une perte deux fois cruelle. N'était-ce pas
-à son intention et d'après ses désirs que la sainte femme avait quitté sa
-retraite et entrepris ce périlleux voyage? Elle se voyait fatale à tous
-ceux qu'elle aimait. Elle-même, se soutenant à peine, passa des jours et
-des nuits à veiller, aussi pâle que la mourante: elle la couvrait de ses
-tristes regards, prosternée, haletante sous ce dernier coup de la
-douleur. Son âme, détachée de tout, faisait effort pour partir avec l'âme
-de la sainte. On a recueilli les dernières instructions que cette sainte
-adressa dans la sérénité de ses derniers moments, les conseils qu'elle
-donna à son amie, lui recommandant, dans sa sagesse, de ne point enrichir
-le couvent qu'elle avait choisi pour retraite, «afin, disait-elle, que
-l'esprit de mortification et de pauvreté religieuse ne courût pas risque
-de s'y perdre, si on y avoit la facilité de se procurer les commodités de
-la vie.» L'œil clairvoyant de cette mourante, scrutant tous les cœurs
-autour d'elle, en marquait ainsi les faiblesses. «L'état où je suis,
-dit-elle à madame de Montmorency, ne n'empêchera pas de vous dire en peu
-de mots ce que je crois nécessaire pour votre perfection. J'ai remarqué
-que vous faites trop de réflexions sur vous-même et sur vos actions pour
-voir si vous agissez avec toute la pureté que votre esprit souhaite;
-retranchez-en un peu, je vous prie: je sais, par expérience, que les
-fréquents retours sur soi arrêtent l'âme hors de Dieu. Quand vous aurez
-fait quoi que ce soit, retournez simplement à lui: son regard
-perfectionne tout.» Puis, s'adressant aux religieuses assemblées: «Avant
-que de finir, reprit-elle, il faut que je vous conjure, mes filles,
-d'avoir un grand respect, une entière révérence pour madame de
-Montmorency, qui est une âme sainte, à qui l'ordre a des obligations
-infinies, pour tous les biens spirituels et temporels qu'elle y fait. Je
-vous estime heureuses de l'inspiration que Dieu lui a donnée; elle vit
-parmi nos sœurs avec plus d'humilité, de bassesse et de simplicité que
-si c'étoit une petite paysanne. Rien ne me touche à l'égal de la
-tendresse où elle est pour mon départ de cette vie. Elle croit que vous
-la blâmerez de ma mort; mais, mes chères filles, vous savez que la
-Providence ordonne de nos jours. Les miens n'auroient pas été plus longs
-d'un quart d'heure, et ce voyage a été un grand bien pour tout
-l'institut[223].»
-
- [223] AMÉDÉE RENÉE, p. 190.
-
-La veille de sa mort, madame de Chantal entretint encore, avec la plus
-vive et la plus douce affection, madame de Montmorency, désolée mais en
-même temps ravie des derniers discours de cette amie, de cette mère qui,
-pour elle, était déjà une bienheureuse du ciel. La mourante dicta,
-pendant trois heures, à son directeur, au milieu des plus vives
-souffrances, une instruction suprême pour le bien et la discipline de
-l'ordre, commençant par ces mots, qui disent toute une vie de soumission
-et de fidèle pratique des devoirs: «Je prie nos sœurs qu'elles observent
-nos règles, parce qu'elles sont leurs règles, et non parce qu'elles
-pourroient être selon leurs goûts[224].»
-
- [224] _Abrégé_, etc., p. 54.
-
---«Cela fait (ajoute la marquise de Coligny, qui a reçu de ceux qui en
-furent les témoins la tradition de cette fin courageuse), elle se
-confessa, reçut le viatique, et parla de Dieu avec des sentiments si
-élevés, et marqua tant de résignation aux ordres divins, qu'elle ravit
-tous ceux qui l'écoutèrent. La nuit, elle souffrit beaucoup, et dit à
-celles qui la veilloient, et qui la plaignoient fort: «Il est vrai que la
-nature combat encore; mon esprit souffre, et je suis sur la croix.» Elle
-reposa peu, et le matin, sur les huit heures, le père de Lingendes,
-jésuite qu'elle avoit demandé, arriva; elle lui parla fort longtemps, et
-fit une revue générale de sa vie, et un grand détail de l'état présent de
-son âme; après quoi elle lui demanda l'extrême-onction, et la reçut,
-répondant elle-même aux prières qu'elle se faisoit expliquer[225].»
-
- [225] Détails recueillis par la mère de Musy, supérieure du
- couvent de Moulins.--V. aussi le P. FICHET, p. 455.
-
-La mère mourante pria qu'on lui lût la Passion, et, pressant de sa main
-droite une croix sur sa poitrine, elle suivit ce récit des souffrances du
-fils de Dieu en faisant de temps en temps des commentaires assortis à sa
-situation. On lui apporta, comme une relique dont la vertu pouvait lui
-procurer quelque soulagement, la mitre de saint François de Sales qu'elle
-avait brodée de sa propre main et qui était conservée dans l'église du
-couvent. Elle la baisa avec une touchante dévotion[226].
-
- [226] HENRI DE MAUPAS, p. 508.--_Mémoires de madame de Chaugy_,
- p. 283.
-
-«Le père de Lingendes, continue madame de Coligny, la pria ensuite de
-donner sa bénédiction à ses filles, ce qu'elle refusa de faire en sa
-présence, par humilité: mais, le père le lui ayant ordonné, elle obéit,
-et leur parla avec tant de force sur l'éternité et sur la crainte qu'on
-devoit avoir des jugements de Dieu, que le père de Lingendes a dit
-n'avoir jamais entendu de sermon qui l'eût tant frappé. La sainte mère
-finit son discours par dire un adieu si touchant à ses filles qu'elles en
-furent longtemps attendries; et, de peur que leur extrême douleur ne fît
-de la peine à la mourante, on les fit retirer, après quoi elle pria le
-père de Lingendes de ne la point quitter. Son agonie fut rude et sa
-patience invincible[227].»
-
- [227] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.
-
-Mais il convient ici de donner la parole au principal témoin de cette
-mort mémorable.
-
-«Je ne penserois pas, mes chères sœurs, vous avoir satisfaites (disait
-quelques mois après le père de Lingendes, prononçant devant les
-religieuses de Paris l'oraison funèbre de leur sainte mère), si je ne
-vous parlois de son heureux trépas et des derniers sentiments qu'elle
-eut en mourant. Je fus appelé pour lui administrer les derniers
-sacrements, et l'assister en son heureux passage. Elle étoit dans de si
-grandes douleurs qu'elle tiroit les larmes de nos yeux; jamais je n'ai vu
-une telle patience en de si grandes souffrances; elle avoit le corps tout
-en feu; je ne vis jamais de visage si enflammé: de fois à autre elle
-étendoit les bras, embrassoit le crucifix et le serroit sur sa poitrine,
-comme pour s'affermir dans ses grandes douleurs. Fort peu avant que de
-mourir, on lui présenta de la nourriture: _Il me semble_, dit-elle,
-_qu'il n'est plus nécessaire_; mais, pour obéir, elle prit ce qu'on
-vouloit avec un grand effort. Quelque temps après, je lui dis fortement:
-_Ma mère, vos grandes douleurs sont les clameurs qui précèdent la venue
-de l'Époux; sans doute il vient; ne voulez-vous pas aller au-devant de
-lui?_ Elle me dit, avec une grande fermeté, quoique d'une voix plus
-basse: _Oui, mon père, je m'y en vais_; et prononça distinctement: JÉSUS,
-JÉSUS, JÉSUS! puis, faisant un grand enclin, comme pour adorer
-Notre-Seigneur présent, elle baissa la tête et rendit l'esprit[228].»
-
- [228] _Oraison funèbre de la vénérable mère de Chantal_,
- prononcée à Paris, aux religieuses de la Visitation.
-
-Ainsi mourut saintement l'aïeule de madame de Sévigné, le vendredi 13
-décembre 1641, à sept heures du soir. Ses sœurs lui découvrirent
-respectueusement la poitrine, et l'une après l'autre vinrent baiser le
-divin stigmate qu'elle y avait elle-même gravé[229]. Son corps fut porté
-à Annecy; son cœur resta au monastère de Moulins, sous la pieuse et
-fidèle garde de madame de Montmorency, qui, durant vingt-cinq ans encore,
-ne cessa de lui demander une résignation qui lui faisait toujours
-défaut[230].
-
- [229] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 291.
-
- [230] Voir, sur les derniers temps de madame de Chantal, ses
- _Lettres_ (éd. de M. de Barthélemy), t. Ier, p. 557-579.
-
-Dès sa mort, de son vivant même, la fondatrice de l'ordre de la
-Visitation jouit d'une réputation de sainteté qu'à un siècle de là vint
-confirmer et proclamer le bref définitif du pape Benoit XIV. Elle
-méritait cet honneur par sa vie si bien remplie d'œuvres et de vertus,
-et si chrétiennement terminée dans cette cellule de Moulins, où nous
-avons laissé sa petite-fille sous l'impression de l'évocation de ce
-récent passé, dont elle avait connu une partie, et dont le reste
-appartenait à des traditions de famille par elle conservées avec une foi
-sincère, quoique bien éloignée des sublimités où avait atteint sa
-grand'mère[231].
-
- [231] Le premier biographe en date de madame de Chantal, le P.
- Fichet, qui au lendemain de sa mort écrivait une histoire de la
- sainte, publiée deux ans après, parle en deux endroits de Marie
- de Rabutin, alors sur le point d'épouser le marquis de Sévigné.
- Page 66, il l'appelle «une héritière belle, riche et
- très-vertueuse;» et p. 108, «la perle des demoiselles et un rare
- parti.»
-
-Si, après ces longs détails, on nous permet encore quelques lignes pour
-apprécier le caractère de cette sainte femme, l'orgueil et le culte d'une
-petite-fille dont nous achevons l'histoire, nous n'aurons qu'à les
-emprunter aux trois hommes qui l'ont le mieux connue, trois hommes de
-Dieu, dont deux ont été placés comme elle, par la vénération des
-contemporains et le jugement de l'Église, au rang des bienheureux.
-
-«C'est un abus assez commun, a dit le confesseur de la mère de Chantal,
-que les vertus les plus éclatantes sont les plus estimées; mais cet
-esprit si sage et solide en a bien fait un autre jugement: elle sut faire
-le choix des plus basses et cachées, comme de l'humilité, de la douceur,
-du support du prochain et de l'union des cœurs, de la mansuétude, de la
-patience, de la longanimité, et de semblables vertus qui ont moins
-d'actions en apparence que les autres, mais elles sont plus étendues et
-toujours dans l'emploi; les autres vertus extraordinaires arrivent
-rarement[232].»
-
- [232] _Oraison funèbre de la mère de Chantal_, par le père de
- Lingendes.
-
-Sur le coup de cette perte, saint Vincent de Paul délivra à l'ordre de la
-Visitation de Paris l'attestation suivante: «Nous, Vincent de Paul,
-supérieur général très-indigne des prêtres de la Mission, certifions
-qu'il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être connu de
-défunte notre très-digne mère de Chantal, par de fréquentes
-communications de paroles et par écrit, qu'il a plu à Dieu que j'aie eues
-avec elle, tant au premier voyage qu'elle fit en cette ville, il y a
-environ vingt ans, qu'ès autres qu'elle y a faits depuis: en tous
-lesquels elle m'a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur;
-qu'il m'a toujours paru qu'elle étoit accomplie de toutes sortes de
-vertus, et particulièrement qu'elle étoit pleine de foi, quoiqu'elle ait
-été, toute sa vie, tentée de pensées contraires...; qu'elle avoit
-l'esprit juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très-éminent; que
-l'humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification
-de son saint ordre, et du salut des âmes du pauvre peuple, étoient en
-elle à un souverain degré...» Saint Vincent de Paul ajoute, en terminant,
-qu'à ses yeux la mère de Chantal «étoit une des plus saintes âmes qu'il
-ait jamais connues sur la terre,» et qu'il la croit maintenant «une âme
-bienheureuse dans le ciel[233].»
-
- [233] _Sentiment de saint Vincent de Paul, de la sainteté de la
- mère de Chantal_, dans l'_Abrégé de la vie_, etc., p. 57.
-
-Enfin, pour ne prendre qu'un passage dans tout ce que saint François de
-Sales a écrit de celle qu'il nomme ailleurs l'_honneur de son sexe_, et à
-laquelle il a prodigué les noms de sainte Paule, de sainte Angèle, de
-sainte Catherine de Gênes, nous allons copier ces quelques lignes
-extraites d'une lettre qu'il adressait à l'un de ses confrères dans
-l'épiscopat: «Je ne parle de cette âme toute sainte qu'avec respect. On
-ne peut assembler une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde
-humilité; elle est simple et sincère comme un enfant, avec un jugement
-solide et élevé, l'âme grande, un courage pour les saintes entreprises
-au-dessus de son sexe; et, en un mot, je ne lis jamais la description de
-la femme parfaite de Salomon, que je ne pense à la mère de Chantal. Je
-vous dis tout cela à l'oreille du cœur, car cette âme vraiment humble
-seroit toute peinée si elle savoit que je vous eusse dit d'elle tant de
-bien[234].»
-
- [234] _Abrégé_, etc., p. 56.
-
- A la mort de madame de Chantal on comptait quatre-vingt-sept
- monastères de la Visitation, et en 1792, à l'époque de la
- suppression des ordres religieux, cent soixante-sept. Il en existe
- aujourd'hui cent huit, tant en France qu'à l'étranger. (Tableau
- placé par M. l'abbé Boulangé à la fin de son édition des _Mémoires
- de madame de Chaugy_, sur l'histoire de la mère de Chantal.)
-
-
-Après avoir terminé sa station filiale dans la chambre mortuaire de son
-aïeule, madame de Sévigné admira le superbe mausolée que la duchesse de
-Montmorency avait fait élever à son époux tant aimé, dans l'église de la
-Visitation de Moulins[235]. Cinq ans auparavant, ce monument décoré de
-vingt magnifiques statues, sans compter celle du duc, avait aussi excité
-la juste admiration de madame de Grignan, se rendant de Paris en
-Provence[236]. Celle-ci avait vu alors à Moulins deux jeunes enfants,
-filles de la marquise de Valençay, que madame de Sévigné retrouvait au
-couvent de la Visitation grandies et embellies, et qui lui rappelaient à
-la fois et sa propre fille et son père, dont leur aïeul avait été l'ami.
-«Les petites filles que voilà, dit-elle, sont belles et aimables; vous
-les avez vues: elles se souviennent que vous faisiez de grands soupirs
-dans cette église; je pense que j'y avois quelque part, du moins sais-je
-bien qu'en ce temps j'en faisois de bien douloureux de mon côté[237].» La
-marquise de Valençay, était la fille du frère d'armes du baron de
-Chantal[238], ce Montmorency-Bouteville à qui Richelieu avait fait
-trancher la tête pour cause de duel, et dont la mort poussa à cette
-expédition désespérée de l'île de Rhé son malheureux ami, qui y rencontra
-sa glorieuse mort[239].
-
- [235] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai, 1676), t. IV, p. 298.
-
- [236] Conf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III,
- p. 325. Voy. la description de ce tombeau dans AMÉDÉE RENÉE,
- _Madame de Montmorency_, p. 321.
-
- [237] _Lettres_, t. IV, p. 299.
-
- [238] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 324.
-
- [239] Voy. sur la marquise de Valençay et ses filles,
- SAINT-SIMON, t. VII, p. 110, et _Mémoires_ de Dangeau, t. Ier, p.
- 48 (éd. Didot).
-
-Outre ces souvenirs, la marquise de Sévigné en trouva d'autres à
-Moulins, faits pour réveiller dans son cœur tout un passé d'amitié,
-sinon d'amour, et des sentiments qu'un malheur inflexible n'avait point
-effacés.
-
-Après la chute du surintendant Fouquet, sa famille avait choisi pour lieu
-de résidence cette ville, dans le voisinage de laquelle elle possédait la
-terre de _Pomé_. Fidèle aux malheureux, madame de Sévigné n'était pas de
-ces gens qui se détournent de leur chemin pour les éviter; elle se fût
-plutôt dérangée pour venir apporter de nouvelles consolations aux parents
-d'un homme qu'elle avait pu aimer puissant, parce que ce n'était ni sa
-puissance si courtisée, ni ses trésors si prodigués qu'elle avait aimés
-en lui. Madame de Sévigné, ceci éclate dans sa correspondance, a été le
-caractère de femme le plus indépendant, le plus sûr de son temps. Elle
-n'éprouvait ni crainte ni souci de se compromettre en cultivant les
-disgraciés, les exilés. Dans sa station de Moulins, elle avait accepté
-sans hésiter l'hospitalité honorablement offerte de la famille du
-prisonnier de Pignerol. «Madame Fouquet, mande-t-elle avec simplicité à
-sa fille, son beau-frère (l'abbé Fouquet) et son fils vinrent au-devant
-de moi; ils m'ont logée chez eux[240].» Que de retours et de réflexions
-sur un passé si proche et cependant si éloigné ils durent faire ensemble!
-
- [240] _Lettres_ (1676), t. IV, p. 298.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-1676.
-
- Madame de Sévigné arrive à Vichy.--Société qu'elle y trouve.--Vie
- des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en envoie à sa
- fille la véritable _gazette_.--Description du pays; promenades;
- danses et _bourrées_ d'Auvergne.--_La colique de madame de
- Brissac._--Quelques portraits d'originaux.--_La charmante
- douche._--Madame de Sévigné reprend la route de Paris.--Elle
- visite la famille Fouquet; ses divers membres.--Dernière station
- de madame de Sévigné au château de Vaux.
-
-
-Le surlendemain de son départ de Moulins, 18 mai, madame de Sévigné
-arriva à Vichy. Elle y resta un mois entier à prendre les eaux et les
-bains dans cet établissement, le plus anciennement connu en France, et le
-mieux disposé, quoique bien loin de ce qu'il est devenu depuis. Nous
-avons dix lettres d'elle, écrites pendant son séjour dans ce lieu si
-pittoresque: il n'est pas sans intérêt de les étudier à titre de gazette,
-de courrier, de _Chronique des Eaux_, comme nous dirions aujourd'hui.
-Madame de Sévigné a tous les tons, et, à coup sûr, nos chroniqueurs
-modernes pourraient trouver chez elle des exemples et des leçons.
-
-La marquise de Sévigné fut reçue aux bains de Vichy par une nombreuse
-société arrivée avant elle, et qui l'accueillit comme l'esprit l'est
-toujours dans un monde plutôt réuni pour se distraire que pour se guérir.
-«J'arrivai ici hier au soir, écrit-elle le mardi 19 mai; madame de
-Brissac avec le _Chanoine_ (madame de Longueval); madame de Saint-Hérem
-et deux ou trois autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière
-d'Allier. Je crois que, si on y regardoit bien, on y trouveroit encore
-les bergers de l'_Astrée_. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé
-Dorat, Plancy et d'autres encore suivoient dans un second carrosse ou à
-cheval. Je fus reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena
-souper chez elle; je crois avoir déjà vu que le _Chanoine_ en a jusque-là
-de la duchesse: vous voyez bien où je mets la main. Je me suis reposée
-aujourd'hui, et demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est
-venu prendre ce matin pour la messe et pour dîner chez lui. Madame de
-Brissac y est venue; on a joué: pour moi, je ne saurois me fatiguer à
-mêler des cartes. Nous nous sommes promenés, ce soir, dans les plus beaux
-endroits du monde; et, à sept heures, la poule mouillée vient manger son
-poulet et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime mieux quand
-on en voit d'autres. Je suis fort aise de n'avoir point ici mon _Bien
-Bon_; il y eût fait un mauvais personnage: quand on ne boit pas on
-s'ennuie; c'est une _billebaude_ (une confusion) qui n'est pas agréable,
-et moins pour lui que pour un autre[241].»
-
- [241] _Lettres_, t. IV, p. 303.
-
-Il y avait à Vichy, la lettre de madame de Sévigné l'indique, plus de
-monde qu'elle n'en dénomme. Ceux qu'elle nous fait connaître étaient les
-personnes avec lesquelles elle avait de plus particulières relations. Le
-marquis de Saint-Hérem (Gaspard de Montmorin), commandant de
-Fontainebleau, recevait dans ses voyages madame de Sévigné à la
-_Capitainerie_, partie du château destiné à l'habitation des gouverneurs
-de cette résidence royale[242]. Le comte de la Fayette était le fils de
-la meilleure amie de la marquise. Nous ne trouvons rien sur cet abbé
-Dorat, cité au courant de la plume. Le marquis de Plancy avait pour père
-le secrétaire d'État du Plessis-Guénégaud, une victime de la chute de
-Fouquet, dont la femme était à Paris fidèlement visitée par madame de
-Sévigné. Madame de Longueval, appelée tantôt le _Chanoine_, tantôt le
-_joli Chanoine_, à cause de sa qualité de chanoinesse, avait pour sœurs
-la marquise de Senneterre et la maréchale d'Estrées. Froide, mais de
-rapports sûrs, elle formait avec madame de Brissac venue avec elle, «le
-plus bel assortiment de feu et d'eau[243].» Cette dernière, sœur d'un
-premier lit du duc de Saint-Simon, était, d'après celui-ci, «parfaitement
-belle et sage.» Son mariage avec le duc de Brissac, frère de la maréchale
-de Villeroy, avait été brouillé de bonne heure, et chacun vivait de son
-côté. «Le goût de M. de Brissac, ajoute son impitoyable beau-frère, était
-trop italien[244].» L'ignominie du mari eût, aux yeux du monde, justifié
-de la part de madame de Brissac de bien plus grands écarts que ceux qui
-lui étaient alors reprochés. Saint-Simon, qui n'aime pas la mesure, égale
-sa sagesse à sa beauté. On n'en parlait pas ainsi de son temps. Sa beauté
-était reconnue, mais sa coquetterie était passée en proverbe, et la
-marquise de Sévigné en a fait, dans les années qui précèdent, de
-plaisantes mentions. Ses amours avec le comte de Guiche avaient fort
-occupé la cour. On s'amusait de leur langage quintessencié et de leurs
-manières précieuses: «Le comte de Guiche et madame de Brissac, lit-on
-dans une lettre de 1672, sont tellement sophistiqués qu'ils auroient
-besoin d'un truchement pour s'entendre eux-mêmes[245].» Y avait-il chez
-cette belle peu réservée autre chose que de la coquetterie? madame de
-Sévigné, elle, ne le pense pas: «Madame de Brissac, avait-elle écrit
-trois mois auparavant, a une très-bonne provision pour cet hiver,
-c'est-à-dire M. de Longueville et le comte de Guiche, mais en tout bien
-tout honneur; ce n'est seulement que pour le plaisir d'être adorée[246].»
-Le peu de durée de sa douleur à la mort du dernier témoigne de sa sagesse
-ou de la légèreté de son cœur. Quant à sa coquetterie, à son ardeur et à
-sa passion de plaire, nous allons en voir, pendant cette campagne même de
-Vichy, de curieux effets, car dans ces lettres des Eaux madame de Brissac
-est, sans contredit, l'héroïne de la saison.
-
- [242] _Lettres_, t. IV, p. 305 et 355.--Sur M. de Saint-Hérem,
- voir _Mémoires_ du duc de Saint-Simon, t. III, p. 206; XII, p.
- 396, et XIX, p. 307.
-
- [243] Sur madame de Longueval, conf. SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV,
- p. 308, 314, 322 et 431; VI, p. 476; VII, p. 419, et VIII, p. 117
- et 135.
-
- [244] _Mémoires_, t. Ier, p. 115, et II, p. 230.
-
- [245] _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 365. Voy. aussi même
- volume, p. 296 et 414.
-
- [246] _Ibid._, p. 292.
-
-Quant à madame de Saint-Hérem, «grande sèche et point belle[247],» il
-n'est plus question d'elle dans la suite de la correspondance. Mais elle
-dut contribuer, pour sa part, à l'agrément de Vichy et à l'amusement
-particulier de la marquise de Sévigné, s'il faut juger de son caractère
-par ce fait qui égayé une lettre de l'année suivante: «M. de Saint-Hérem
-a été adoré à Fontainebleau, tant il a bien fait les honneurs (lors du
-séjour de la cour): mais sa femme s'étoit mise dans la fantaisie de se
-parer, et d'être de tout; elle avoit des diamants et des perles; elle
-envoya emprunter, un jour, toute la parure de madame de Soubise[248], ne
-doutant point qu'avec cela elle ne fût comme elle: ce fut une grande
-risée. N'y a-t-il, dans le monde, ni ami ni miroir[249]?»
-
- [247] SAINT-SIMON, t. III, p. 206.
-
- [248] Citée aussi pour sa beauté.
-
- [249] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre 1677), t. V, p. 253.
-
-D'autres survenants ne tardèrent pas à augmenter la société de madame de
-Sévigné: entre autres, Jeannin de Castille, marquis de Montjeu,
-beau-frère du surintendant Fouquet, ami et voisin de Bussy; l'abbé
-Bayard, _un Sage_, ami particulier de madame de la Fayette, venu de son
-château de Langlar, situé à quelques lieues, ce qui le fait appeler le
-_Druide Adamas_ de la contrée, et madame de Péquigny, mère du duc de
-Chaulnes[250].
-
- [250] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306, 325.
-
-Faisons connaître maintenant la vie des Eaux au dix-septième siècle,
-telle qu'elle se retrouve dans une correspondance qui est une source
-inépuisable de renseignements sur les habitudes, les usages et les mœurs
-du temps.
-
-Le surlendemain de son arrivée, madame de Sévigné commence à boire, et
-voici l'emploi de sa première journée:
-
-«J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère: ah! qu'elles sont
-mauvaises! J'ai été prendre le _Chanoine_, qui ne loge point avec madame
-de Brissac. On va à six heures à la fontaine; tout le monde s'y trouve,
-on boit et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles
-sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on
-va, on vient, on se promène, on entend la messe.... Enfin on dîne; après
-dîner, on va chez quelqu'un: c'étoit aujourd'hui chez moi. Madame de
-Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Plancy; le _Chanoine_ et
-moi nous lisons l'Arioste; elle a l'italien dans la tête, elle me trouve
-bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé
-la bourrée dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent
-leurs agréments; elles font des _dégognades_ où les curés trouvent un peu
-à redire: mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays
-délicieux; à sept heures on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en
-savez présentement autant que moi[251].»
-
- [251] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1676), t. IV, p. 304.
-
-C'est une vie d'intimité comme on n'a point l'habitude de la mener à la
-ville, et comme on ne la rencontre plus dans nos établissements modernes.
-
-«On est tout le jour ensemble, écrit-elle à cinq jours de là. Madame de
-Brissac et le _Chanoine_ dînent ici fort familièrement: comme on ne mange
-que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger... On
-m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où d'ailleurs la vie ne
-coûte rien du tout: enfin trois sous deux poulets, et tout à
-proportion[252].» Les choses ont fort changé.
-
- [252] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mai 1676), _ibid._, p. 310.
-
-Surtout on va se promener, et elle, qui adore la campagne, s'y livre avec
-sa joie accoutumée. Madame de Sévigné, nous le dirons plus tard à propos
-de Livry et des Rochers, a joui et parlé de la nature comme personne de
-son temps. Vichy excite son enthousiasme: «La beauté des promenades est
-au-dessus de ce que je puis vous en dire; cela seul me redonneroit la
-santé.»--«Je vais être seule (ajoute-elle plus tard, à mesure que sa
-société la quitte), et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le
-pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des
-prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée
-dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays seul
-me guériroit[253].»
-
- [253] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 309 et 323.
-
-Vichy et ses environs méritent en effet tous ces éloges. Pittoresquement
-assise sur l'Allier, la ville offrait encore à cette date la ceinture de
-remparts et de hautes tours que lui avaient donnée ses anciens maîtres
-les ducs de Bourbon, ainsi que ses deux vastes couvents des célestins et
-des capucins, qui servaient d'asile aux baigneurs pauvres et aux
-militaires, avant l'établissement de l'hôpital fondé par Louis XIV[254].
-Mais c'est le site surtout qui est digne d'admiration: «Il n'y a pas dans
-la nature (a écrit un contemporain de madame de Sévigné, l'éloquent
-panégyriste de Turenne, qui avait fait le même voyage qu'elle) de paysage
-plus beau, plus riche et plus varié que celui de Vichy. Lorsqu'on arrive,
-on voit d'un côté des plaines fertiles, de l'autre des montagnes dont le
-sommet se perd dans les nues, et dont l'aspect forme une infinité de
-tableaux différents, mais qui vers leurs bases sont aussi fécondes en
-toute sorte de productions, que les meilleurs terrains de la contrée...
-Ce qu'il y a de plus remarquable en ce lieu, c'est qu'on n'y trouve pas
-seulement de quoi récréer la vue lorsqu'on le contemple, et s'y nourrir
-délicieusement lorsqu'on l'habite, mais encore à se guérir quand on est
-malade; en sorte que toutes les beautés de la nature semblent avoir
-voulu s'y réunir avec l'abondance et la santé[255].»
-
- [254] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par
- le docteur Barthez. Vichy, 1856, p. 17.
-
- [255] Paroles de Fléchier, dans M. Barthez, p. 19.
-
-Les environs les plus fréquentés alors comme aujourd'hui étaient la
-_Montagne-Verte_, où l'on arrive par un chemin qui serpente au milieu des
-vignes et des vergers, et d'où l'on découvre le bassin entier de Vichy,
-et les frais détours de l'Allier, bordés de bois et de villages, à
-plusieurs lieues; l'_Allée des Dames_, formée d'une double rangée de
-magnifiques peupliers cheminant dans les plus vertes prairies, le long du
-Sichon, dont les eaux vives se cachent sous les voûtes de verdure qui
-protégent son cours; _Cusset_, à une lieue de là, arrosé d'un côté par le
-Sichon, de l'autre par le Jolan, qui se jettent dans l'Allier, et dominé
-par les dernières chaînes du Forez; au delà de cette ville,
-l'_Ardoisière_, située à l'extrémité d'une sorte d'amphithéâtre, que
-forment des montagnes dignes de la Suisse, et d'où le Sichon descend en
-bruyantes cascades; en face, la vallée du Jolan, profonde, étroite,
-triste, aride, à qui son aspect lugubre a fait donner le nom de
-_Malavaux_ ou _Vallée maudite_; les châteaux plus éloignés de Randan, de
-Meaumont, d'Effiat, de Busset, de Charmeil; mais surtout, dans le
-voisinage de Vichy, ce site privilégié, cette belle colline appelée _la
-Côte Saint-Amand_, toute couverte de cultures, vrai bouquet de feuillage,
-de fleurs et de fruits[256].
-
- [256] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par
- M. Barthez, p. 39-50.
-
-Le grand divertissement de madame de Sévigné, au retour de ses chères
-promenades, c'est le spectacle des danses du pays, auxquelles elle trouve
-un piquant, une nouveauté champêtre, une aisance naturelle, qu'elle met
-au-dessus des ballets compassés de la cour. Passionnée pour la danse,
-elle s'en donne souvent le plaisir, et, quand elle voit toute la bonne
-grâce que _ces restes des bergers et des bergères de l'Astrée_ déploient
-dans leurs bourrées d'Auvergne, elle ne pense pas sans soupirs aux succès
-de mademoiselle de Sévigné qui, à Versailles, lui _faisoient rougir les
-yeux_[257].
-
- [257] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 337.
-
-La description de cette joie campagnarde n'est-elle pas charmante? «Il y
-a ici des femmes fort jolies: elles dansèrent hier des bourrées du pays,
-qui sont, en vérité, les plus plaisantes du monde; il y a beaucoup de
-mouvement, et les _dégognades_ n'y sont point épargnées; mais, si on
-avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en mascarades, on en seroit
-ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes. Il y avoit
-un grand garçon déguisé en femme qui me divertit fort; car sa jupe étoit
-toujours en l'air, et l'on voyoit dessous de fort belles jambes[258]....»
-
- [258] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1676), t. IV, p. 314.
-
-«....Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les
-bourrées de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des
-paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté,
-une disposition; enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon
-avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces
-jolis bocages, c'est une joie que de voir danser les restes des bergers
-et des bergères du Lignon. Il m'est impossible de ne vous pas souhaiter,
-toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies[259].....»
-
- [259] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juin 1676), t IV, p. 331.
-
-«...Je voudrois bien vous envoyer deux filles et deux garçons qui sont
-ici, avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin
-les _bohémiens_ sont fades en comparaison. Je suis sensible à la parfaite
-bonne grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les yeux à
-force de bien danser? Je vous assure que cette bourrée dansée, sautée,
-coulée naturellement et dans une justesse surprenante, vous
-divertiroit[260]....»
-
- [260] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1676), t. IV, p. 337.
-
-Madame de Sévigné n'aimait pas le jeu, rare exception à cette époque, car
-presque toutes les femmes en avaient le goût; de plus, elle arrivait à
-l'âge où cette passion d'arrière-saison prend ordinairement aux plus
-sages. Même aux Eaux, où tout le monde joue, elle ne peut se décider à
-toucher les cartes. «Si j'avois envie de faire un doux sommeil, dit-elle,
-je n'aurois qu'à prendre des cartes; rien ne m'endort plus
-sûrement[261].»
-
- [261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), _ibid._, p. 333.
-
-Sa principale, sa plus chère occupation après sa santé, qu'elle soigne
-encore pour sa fille, c'est, comme à Paris, comme à Livry, comme en
-Bretagne, d'écrire à celle-ci. Elle fait pour elle une véritable gazette
-des Eaux, où le prochain ne trouve pas toujours son compte. Si le jeu
-l'endort, cette correspondance sans répit tient son esprit alerte et
-constamment debout: «Si je veux, ajoute-t-elle, être éveillée comme on
-l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous
-des nouvelles de Vichy; voilà le moyen de m'ôter toute sorte
-d'assoupissement[262].» Et comme il faut surtout amuser madame de
-Grignan, sa mère lui sert, dans son style mêlé de sel et de bonhomie,
-les originaux de Vichy après s'en être elle-même diverti. C'est un
-piquant album de voyage dont nous détachons quelques feuillets:
-
- [262] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 334.
-
-«Nous avons ici une madame de la Baroir qui bredouille d'une apoplexie:
-elle fait pitié; mais, quand on la voit laide, point jeune, habillée du
-bel air, avec de petits bonnets à double carillon, et qu'on songe de plus
-qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée de M. de la
-Baroir, qui en aimoit une autre, à la vue du public, à qui elle a donné
-tout son bien, et qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle,
-pour fixer les donations, et qui l'a chassée de chez lui outrageusement
-(voici une grande période); mais quand on songe à tout cela, on a
-extrêmement envie de lui cracher au nez[263].»
-
- [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 juin 1676), t. IV, p. 325.--Sur cette
- famille de la Baroir, voir Tallemant des Réaux, t. IX, p. 69.
-
-Après ce portrait arrive celui de la marquise de Péquigny, mère du duc de
-Chaulnes, le gouverneur de la Bretagne et son bon ami: «On dit que madame
-de Péquigny vient aussi; c'est la _Sibylle Cumée_. Elle cherche à se
-guérir de soixante-seize ans, dont elle est fort incommodée; ceci devient
-les Petites-Maisons.» Madame de Péquigny débarque, aussitôt la voilà
-produite sur la scène: «Nous avons _Sibylle Cumée_, toute parée, tout
-habillée en jeune personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je
-crois que ce seroit une chose possible, si c'étoit ici la fontaine de
-Jouvence[264].»
-
- [264] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 325 et 331.
-
-Mais la marquise de Sévigné la voit de plus près; elle la pratique en
-considération du duc son fils, et, comme elle reconnaît qu'elle est
-naturellement généreuse et charitable, ses ridicules disparaissent et ne
-l'empêchent pas de la louer de sa libéralité qu'elle lui envie. La
-_Sibylle Cumée_ devient alors _la bonne Péquigny_: «La bonne Péquigny est
-survenue à la fontaine; c'est une machine étrange, elle veut faire tout
-comme moi, afin de se porter comme moi. Les médecins d'ici lui disent que
-oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant bien de l'esprit avec ses
-folies et ses foiblesses; elle a dit cinq ou six choses très-plaisantes.
-C'est la seule personne que j'aie vue, qui exerce sans contrainte la
-vertu de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis qu'elle a résolu
-de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle
-nourrit les pauvres: si on lui demande une pistole, elle en donne deux;
-je n'avois fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a
-vingt-cinq mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix
-mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle
-doit être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir, car ces deux choses
-sont quasi toujours séparées[265].»
-
- [265] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), t. IV, p. 333.
-
-Madame de Sévigné revient toujours à ceux dont le cœur apparaît malgré
-leurs ridicules. Ce qui la trouve sans pitié, c'est l'afféterie, la
-manière, les tons faux de l'esprit qui ne sont corrigés par aucun
-sentiment naturel et bon. Voilà pourquoi elle se montre spirituellement
-méchante pour madame de Brissac, cette sœur de Saint-Simon, que
-celui-ci, en bon frère, nous donne pour le modèle de toutes les vertus,
-ne se doutant pas que madame de Sévigné, dans des lettres destinées, à
-son insu, à voir plus tard le jour, nous la révélerait comme le type
-achevé de la franche et ridicule coquette.
-
- Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas!
-
-La _colique de madame de Brissac_ est une des plus jolies pièces qui se
-jouent dans cette correspondance où il y a parfois de si bonnes scènes.
-Molière aurait souri.
-
-«Madame de Brissac avoit aujourd'hui la colique; elle étoit au lit, belle
-et coiffée à coiffer tout le monde: je voudrois que vous eussiez vu
-l'usage qu'elle faisoit de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et
-des bras, et des mains qui traînoient sur sa couverture, et les
-situations, et la compassion qu'elle vouloit qu'on eût: chamarrée de
-tendresse et d'admiration, je regardois cette pièce, et je la trouvois si
-belle que mon attention a dû paroître un saisissement dont je crois qu'on
-me saura fort bon gré; et songez que c'étoit pour l'abbé Bayard,
-Saint-Hérem, Montjeu et Plancy, que la scène étoit ouverte. En vérité,
-vous êtes une vraie _pitaude_, quand je pense avec quelle simplicité vous
-êtes malade; le repos que vous donnez à votre joli visage; et enfin
-quelle différence: cela me paroît plaisant.» Vient ensuite la comédie de
-la guérison: «Après la pièce admirable de la colique, on nous a donné
-d'une convalescence pleine de langueur, qui est, en vérité, fort bien
-accommodée au théâtre: il faudroit des volumes pour dire tout ce que je
-découvre dans ce chef-d'œuvre des cieux. Je passe légèrement sur bien
-des choses, pour ne point trop écrire[266].»
-
- [266] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306 et 310.
-
-Une fois sur pied, la jolie duchesse se livre sans remords à tous les
-ravages que peuvent produire ses beaux jeux. Vichy n'est pas la cour,
-mais tout est bon à qui veut plaire à tout prix. «La duchesse (continue
-madame de Sévigné, qui trouve moyen de tirer de ce qu'elle voit une
-louange pour sa fille) s'en va chez Bayard, parce que j'y dois aller: il
-s'en passeroit fort bien; il y aura une petite troupe d'_infelici
-amanti_. Ma fille, vous perdez trop, c'est cela que vous devriez
-regretter; il faudroit voir comme on tire sur tout, sans distinction et
-sans choix. Je vis l'autre jour, de mes propres yeux, flamber un pauvre
-célestin: jugez comme cela me paroît, à moi qui suis accoutumée à vous...
-Je voudrois voir cette duchesse faire main basse dans votre place des
-Prêcheurs[267], sans aucune considération de qualité ni d'âge: cela passe
-tout ce que l'on peut croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez
-qu'elle trouveroit fort bien à vivre où vous mourriez de faim[268].»
-Madame de Sévigné, la bonne âme, dont la muette admiration avait fait la
-conquête de la duchesse cherchant à apitoyer la galerie sur ses douleurs,
-n'avait pu se retenir à la vue de cette inhumanité qui n'épargnait même
-pas la paix du cloître. «La bonne d'Escars (dit-elle à sa fille, comme ne
-voulant pas lui redonner d'elle-même son mot piquant) m'a fait souvenir
-de ce que j'avois dit à la duchesse le jour de l'embrasement du célestin;
-elle en rit beaucoup, et, comme vous vous attendez toujours à quelque
-sincérité de moi dans ces occasions, la voici. Je lui dis: «Vraiment,
-madame, vous avez tiré de bien près ce bon père; vous aviez peur de le
-manquer.» Elle fit semblant de ne pas m'entendre, et je lui dis comme
-j'avois vu brûler le célestin: elle le savoit bien, et ne se corrigea pas
-pour cela du plaisir de faire des meurtres[269].»
-
- [267] C'était la promenade du bel air, à Aix.
-
- [268] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 314 et 322.
-
- [269] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 335.
-
-La grande affaire de madame de Sévigné, nous l'avons dit, c'est toujours
-sa correspondance avec sa fille. C'est son besoin, son air, sa vie: «Pour
-vous écrire, ma chère enfant, c'est mon unique plaisir quand je suis loin
-de vous, et si les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendoient
-de vous écrire, je leur défendrois de manger et de respirer, pour voir
-comme ils se trouveroient de ce régime...... Je vous écrirai tous les
-soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il plaira à
-un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir un quart
-d'heure après: la mienne sera toujours prête[270].» Cette correspondance
-assidue ne l'empêche pas de tenir tête à son fils, à Coulanges, à Bussy,
-à d'Hacqueville et à la princesse de Tarente, son amie de Vitré, placée à
-Bourbon dans l'intimité de la favorite qui avait repris son empire, quand
-le public le croyait encore douteux ou menacé.
-
- [270] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 304 et 305.
-
-Jamais madame de Sévigné ne s'est plus louée des lettres de sa fille qu'à
-cette époque. Elle les trouve _tendres_, _bonnes_, _vraies_. «Vous me
-mandez, dit-elle, des choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi
-quand vous voulez[271].» Ce qui prouve qu'elle ne le voulait pas
-toujours. Cette mère heureuse ne peut se tenir de communiquer sa félicité
-à ceux qui l'entourent: «Je suis ravie quand je reçois vos lettres, ma
-chère enfant; elles sont si aimables que je ne puis me résoudre à jouir
-toute seule du plaisir de les lire...... Mais ne craignez rien
-(ajoute-t-elle, répondant à une appréhension souvent exprimée par madame
-de Grignan, qui redoutait les yeux indiscrets pour leurs mutuelles
-confidences), je ne fais rien de ridicule; j'en fais voir une petite
-ligne à Bayard, une autre au _Chanoine_, et en vérité on est charmé de
-votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce qui convient; et vous
-croyez bien que je me rends maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise
-pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu[272].»
-
- [271] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 324.
-
- [272] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 307.
-
-Vichy est à moitié chemin de la Provence. Sentant sa mère ainsi
-rapprochée d'elle, madame de Grignan, qui passait cet été dans son
-château, lui offrit de faire elle-même l'autre moitié de la route, et de
-venir la voir aux Eaux. Voilà certes une offre bien séduisante; il semble
-que madame de Sévigné va prendre sa fille au mot. Nullement. Sa tendresse
-même la rend soupçonneuse et habile. Elle flaire un piége de la part de
-M. de Grignan, qui ne consent aussi généreusement à lui envoyer sa femme
-à Vichy qu'avec l'arrière-pensée de l'empêcher de venir passer un hiver
-promis à Paris. Piége pour piége. Elle déclare qu'elle veut bien de sa
-fille, mais à une condition, c'est que madame de Grignan reviendra avec
-elle à Paris, et qu'elle gagnera ainsi un automne; sinon, non. M. de
-Grignan en fut pour sa ruse. Il avait cru, par son offre spontanée,
-éblouir sa belle-mère, et gagner, lui, l'année entière, moyennant
-quelques jours donnés à Vichy. Mais il avait affaire à forte partie: une
-mère vigilante et jalouse comme un amant. Il fallut donc s'en tenir à
-cette lutte sourde mais délicate et courtoise, poursuivie avec
-persévérance jusqu'à la fin par le gendre contre la belle-mère.
-
-Le traitement des malades à Vichy, dès lors comme aujourd'hui, se
-composait des eaux, des bains et des douches. C'est pour ce dernier
-remède, surtout, que madame de Sévigné était venue. La douche de Vichy,
-au moyen d'une vapeur presque brûlante, était une chose fort redoutée, et
-on n'y avait recours que dans les cas graves. Mais madame de Sévigné
-était décidée à tout souffrir afin de retrouver le plein et parfait usage
-de ses membres, si fort endommagés par un rhumatisme tenace, qui lui
-rendait encore pénibles les deux choses qu'elle préférait à tout, ses
-promenades et sa correspondance avec sa fille. Elle nous fait connaître
-cette terrible douche à laquelle elle ne se résigna que sur la fin de son
-séjour aux Eaux: la description en est piquante et est restée dans les
-traditions du pays.
-
-«J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez bonne répétition du
-purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain, où l'on
-trouve un tuyau de cette eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous
-voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une feuille de figuier pour
-tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avois voulu mes deux
-femmes de chambre, pour voir encore quelqu'un de connoissance. Derrière
-un rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une
-demi-heure; c'étoit pour moi un médecin de Gannat, que madame de Noailles
-a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime fort, qui est un fort honnête
-garçon, point charlatan ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure
-et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon bonnet; car ceux
-d'ici me sont entièrement insupportables, et cet homme m'amuse. Il ne
-ressemble point à un vilain médecin, il ne ressemble point aussi à celui
-de Chelles[273]; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connoît le monde;
-enfin j'en suis contente. Il me parloit donc pendant que j'étois au
-supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres
-parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met
-d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits, et
-puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées; mais, quand on
-vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se
-peut comprendre; c'est là cependant le nœud de l'affaire. Il faut tout
-souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met
-ensuite dans un lit chaud, où l'on sue abondamment, et voilà ce qui
-guérit. Voici encore où mon médecin est bon; car, au lieu de m'abandonner
-à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais
-lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours,
-pendant lesquels je croyois boire, mais on ne veut pas, ce seroit trop de
-choses; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est
-principalement pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que
-l'on m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si
-je renouvelois un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma
-chère, et vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de
-joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre _bellissima madre_,
-et je ne renoncerai pas à la qualité de _mère-beauté_, dont M. de
-Coulanges m'a honorée[274].»
-
- [273] Renommé pour sa beauté.
-
- [274] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 316.
-
-«....Parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description;
-j'en suis à la quatrième: j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si
-extrêmes que je perce jusqu'à mes matelas; je pense que c'est toute l'eau
-que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il
-est vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en
-mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis
-une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et
-continue deux heures durant; et de peur de m'impatienter je fais lire mon
-médecin, qui me plaît; il vous plairoit aussi. Je lui mets dans la tête
-d'apprendre la philosophie de _votre père_ Descartes; je ramasse des mots
-que je vous ai ouï dire. Il sait vivre; il n'est point charlatan, il
-traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse[275].»
-
- [275] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 322.
-
-«.... La douche et la sueur sont assurément des états pénibles; mais il y
-a une certaine demi-heure où l'on se trouve à sec et fraîchement, et où
-l'on boit de l'eau de poulet fraîche; je ne mets point ce temps au rang
-des plaisirs innocents; c'est un endroit délicieux. Mon médecin
-m'empêchoit de mourir d'ennui; je me divertissois à lui parler de vous,
-il en est digne. Il s'en est allé aujourd'hui; il reviendra, car il aime
-la bonne compagnie; et depuis madame de Noailles, il ne s'étoit pas
-trouvé à telle fête[276].» C'est un des seuls compliments que se fait
-madame de Sévigné dans le cours de sa longue correspondance: elle sait ce
-que vaut sa société; l'empressement dont elle est l'objet, la joie qu'on
-montre de la voir, le regret qu'on manifeste de la quitter, lui ont
-suffisamment dit le charme qui se trouve en elle.
-
- [276] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 324.
-
-On admira la manière dont elle avait soutenu ce traitement vigoureux. «Je
-suis, mande-t-elle à sa fille, le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la
-douche courageusement[277].» Enfin, après un mois de séjour sur les bords
-de l'Allier, elle se disposa à retourner à Paris. Les eaux de Vichy lui
-avaient fait un bien réel, mais sans la guérir entièrement. Il lui fallut
-plus de temps avant de revenir à cette parfaite santé qui, sans la
-moindre altération, l'avait conduite jusqu'à sa cinquantième année.--Ses
-mouvements sont encore pénibles; cela la fait trembloter et la fait de la
-plus méchante grâce du monde dans le bon air des bras et des mains, mais
-elle tient très-bien une plume, et c'est ce qui lui fait prendre
-patience... Elle se porte fort bien et jouit avec plaisir et modération
-de la bride qu'on lui a mise sur le cou: elle n'est plus une sotte poule
-mouillée; elle conduit pourtant toujours sa barque avec sagesse, et, si
-elle s'égaroit, il n'y auroit qu'à lui crier: _Rhumatisme!_ c'est un mot
-qui la feroit bien vite rentrer dans son devoir[278].--«Les médecins,
-ajoute-t-elle, appellent l'opiniâtreté de mes mains un reste de
-rhumatisme un peu difficile à persuader... Je ne saurois couper ni peler
-des fruits, ni ouvrir des œufs, mais je mange, j'écris, je me coiffe, je
-m'habille; on ne s'aperçoit de rien.... Je marche fort bien et mieux que
-jamais, car je ne suis plus _une grosse crevée_; j'ai le dos d'une
-_plateur_ qui me ravit; je serois au désespoir d'engraisser et que vous
-ne me vissiez pas comme je suis... Je ressemble comme deux gouttes d'eau
-à votre _bellissima_, hormis que j'ai la taille bien mieux
-qu'auparavant[279].»
-
- [277] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 331.
-
- [278] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 316 et 338.
-
- [279] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 371 et 412.
-
-Madame de Sévigné quitta Vichy le vendredi 12 juin. Elle avait promis à
-l'abbé Bayard, qui avait pris les devants, de passer par sa terre de
-Langlar; elle lui tint parole, et y arriva le lendemain. Elle se loue
-fort à madame de Grignan et du château et du châtelain: «Plût à Dieu, ma
-fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être
-ici; vous aimeriez les solides vertus du maître du logis, la
-liberté qu'on y trouve plus grande qu'à Fresne (_chez madame du
-Plessis-Guénégaud_), et vous admireriez le courage et la hardiesse qu'il
-a eue de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse
-et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez
-frappée de cette nouveauté. Si cette montagne étoit à Versailles, je ne
-doute point qu'elle n'eût ses parieurs contre les violences dont l'art
-opprime la pauvre nature, dans l'effet court et violent de toutes les
-fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne
-aux Faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de vos parfums de
-Provence; enfin on y parle de vous, on y boit à votre santé: ce repos m'a
-été agréable et nécessaire....... L'abbé Bayard me paroît heureux et
-parce qu'il l'est et parce qu'il veut l'être... C'est un d'Hacqueville
-pour la probité, les arbitrages et les bons conseils, mais fort mitigé
-sur la joie, la confiance et les plaisirs. Il vous révère et vous supplie
-de le lui permettre, en faveur de l'amitié qu'il a pour moi[280].»
-
- [280] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 339 et 342.
-
-Après trois jours passés à Langlar, madame de Sévigné en repartit pour
-gagner Moulins, où son amie de Bretagne, la princesse de Tarente, qui se
-rendait de Bourbon à Vitré sans passer par Paris, lui avait donné un
-rendez-vous auquel, à son grand regret, l'amitié exigeante de l'abbé
-Bayard ne lui permit pas de se trouver. «La bonne princesse de Tarente,
-écrit-elle de Moulins le 18 juin, m'avoit envoyé un laquais pour me dire
-qu'elle seroit mardi 16 ici. Bayard, avec sa parfaite vertu, ne voulut
-jamais comprendre cette nécessité de partir; il retint le laquais, et
-m'assura si bien qu'elle m'attendroit jusqu'au mercredi, qui étoit hier,
-et que même il viendroit avec moi, que je cédai à son raisonnement. Nous
-arrivâmes donc hier ici; la princesse étoit partie dès la pointe du jour,
-et m'avoit écrit toutes les lamentations de Jérémie; elle s'en retourne à
-Vitré, dont elle est inconsolable; elle eût été, dit-elle, consolée si
-elle m'avoit parlé; je fus très-fâchée de ce contre-temps: je voulus
-battre Bayard, et vous savez ce que l'on dit[281].»
-
- [281] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 342.
-
-Madame Fouquet, qui se trouvait à «sa petite maison de Pomé,» avait mis
-son logis de Moulins à la disposition de la marquise de Sévigné et de
-l'abbé Bayard, et «une fort jolie femme de ses amies vint leur en faire
-les honneurs[282].» Ils y couchèrent. Le lendemain madame de Sévigné alla
-dîner au couvent de la Visitation, «avec le tombeau de M. de Montmorency
-et les petites de Valençay,» et s'en vint coucher à Pomé, où elle passa
-trois jours en compagnie de la mère, de la femme et de la sœur de
-Fouquet. _Ces pauvres femmes_, dit-elle dans une lettre de Moulins;
-écrivant de Pomé, elle ajoute: «Toute la sainteté du monde est ici[283].»
-Ces trois jours s'écoulèrent en entretiens sur un passé brillant et
-terrible, sur le triste sort du prisonnier, et sur quelques espérances
-qu'avait conçues la famille de voir adoucir son sort par l'entremise de
-madame de Montespan. Déjà, lors de son premier passage à Moulins, madame
-de Sévigné avait reçu des confidences à cet égard: «M. Fouquet, dit-elle
-(l'abbé de ce nom, frère du surintendant), et sa nièce, qui buvoient à
-Bourbon, l'ont été voir; elle causa une heure avec lui sur les chapitres
-les plus délicats. Madame Fouquet s'y rendit le lendemain; madame de
-Montespan la reçut très-honnêtement, et l'écouta avec douceur et avec une
-apparence de compassion admirable. Dieu fit dire à madame Fouquet tout ce
-qui se peut au monde imaginer de mieux, et sur l'instante prière de
-s'enfermer avec son mari, et sur l'espérance qu'elle avoit que la
-Providence donneroit à madame de Montespan, dans les occasions, quelque
-souvenir et quelque pitié de ses malheurs. Enfin, sans rien demander de
-positif, elle lui fit voir les horreurs de son état, et la confiance
-qu'elle avoit en sa bonté, et mit à tout cela un air qui ne peut venir
-que de Dieu: ses paroles m'ont paru toutes choisies pour toucher un
-cœur, sans bassesse et sans importunité: je vous assure que le récit
-vous en auroit touchée[284].»
-
- [282] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._
-
- [283] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 342 et 345.
-
- [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 300.
-
-La mère de Fouquet était fille de M. de Maupeou d'Ableiges, maître des
-requêtes et intendant des finances. «Elle est encore célèbre à Paris (dit
-Saint-Simon, écrivant trente ans après sa mort) par sa piété et ses
-bonnes œuvres, et par le courage et la résignation avec laquelle elle
-supporta la chute du surintendant, son fils, et la disgrâce de toute sa
-famille. Elle faisoit des remèdes, pansoit les pauvres, et on a encore
-des onguents très-utiles de son invention et qui portent son nom[285].»
-Elle eut cinq fils, plus six filles qui toutes se firent religieuses, et
-c'est l'une d'elles que la marquise de Sévigné trouva à Pomé. De ses
-fils, le surintendant était l'aîné; le second, devenu archevêque de
-Narbonne, partagea la disgrâce de son frère, et resta, pendant bien des
-années, hors de son diocèse: il lui avait cependant été permis d'y venir
-mourir en 1673; le troisième fut cet abbé Fouquet, si connu par ses
-intrigues et ses extravagances; le quatrième était évêque d'Agde, et fut
-longtemps, comme son frère l'archevêque, exilé de son diocèse; le plus
-jeune, premier écuyer de la grande écurie, perdit sa charge lors de
-l'arrestation du chef de la famille, et ne reparut plus à la cour[286].
-
- [285] _Mémoires_, t. XIII, p. 193. On a même publié en un gros
- volume les recettes de madame Fouquet.
-
- [286] SAINT-SIMON, _ibid._, p. 194.
-
-Le surintendant Fouquet avait été marié deux fois. De sa première femme,
-Marie Fourché, il n'eut qu'une fille, qui épousa le duc de Charost, et
-fut la mère du deuxième duc de ce nom, fait gouverneur de Louis XV. Sa
-seconde femme, que nous venons de voir à Bourbon, sollicitant madame de
-Montespan pour son mari prisonnier, était fille de Pierre Castille,
-intendant des finances sous Richelieu et Mazarin. Le frère de madame
-Fouquet joignit à leur nom de famille celui de Jeannin, qui était le nom
-de leur mère, fille du fameux président, ami d'Henri IV; il obtint
-ensuite l'érection en marquisat de la terre de Montjeu, et se fit appeler
-Jeannin de Castille, marquis de Montjeu. Le surintendant, son beau-frère,
-l'avait fait trésorier de l'Épargne, et greffier de l'ordre du
-Saint-Esprit, ce qui lui donnait le cordon bleu; à la chute de Fouquet,
-il fut d'abord arrêté, puis exilé chez lui, à Montjeu. «C'est lui (ajoute
-Saint-Simon, à qui l'esprit de Bussy-Rabutin, grand médisant cependant,
-n'a pas le don de plaire), dont ces fades lettres de Bussy parlent tant.
-Il avait eu ordre en prison de donner sa démission de sa charge de
-l'ordre; ce qu'il refusa sous ce prétexte de ne le pouvoir, étant
-prisonnier. Il eut le même commandement lorsqu'il fut élargi et exilé; il
-persista dans son refus. On lui ôta le cordon bleu, nonobstant sa charge,
-et, comme son opiniâtreté durait toujours, la charge de greffier de
-l'ordre fut donnée par commission à Châteauneuf, secrétaire d'État, en
-1671, et enfin en titre en 1683[287].»
-
- [287] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 195; t. XIV, p. 112.
-
-De son second mariage, Fouquet avait eu trois fils et une fille. Son fils
-aîné, appelé le comte de Vaux, du nom de cette terre dont le faste inouï
-jusqu'alors hâta la chute du ministre, épousa, dans la suite, la fille de
-la célèbre madame Guyon, la mystique amie de Fénelon. Voici le portrait
-qu'en fait aussi Saint-Simon, qui a bien connu toute la famille: «C'est
-un fort honnête et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le roi
-permettait d'aller à la cour, mais qui jamais n'a pu être admis à aucune
-sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré de tout le monde[288].» Le
-cadet s'appelait le père Fouquet, «grand directeur, et célèbre prêtre de
-l'Oratoire[289].» Le dernier prit un nom pareillement rendu fameux par le
-malheur de son père. «Ce troisième, ajoute le même, fut M. de Bellisle,
-qui, non plus que son frère, n'a jamais pu obtenir aucune sorte d'emploi,
-qui n'a jamais paru à la cour, et presque aussi peu dans le monde, fort
-honnête homme aussi avec beaucoup d'esprit et de savoir. Je l'ai fort
-connu à cause de son fils. Il était sauvage au dernier point, et
-néanmoins de bonne compagnie, mais battu de ses malheurs[290].» De madame
-de Charlus, sa femme, fille du duc de Lévi, il eut ce fils dont parle
-Saint-Simon, qui releva enfin sa famille, et fut, sous le titre et le nom
-de maréchal de Bellisle, l'un des principaux personnages, si ce n'est
-l'homme le plus important du règne de Louis XV.
-
- [288] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196.
-
- [289] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196.
-
- [290] SAINT-SIMON, _ibid._
-
-Après trois jours passés à Pomé, la marquise de Sévigné revint coucher à
-Moulins, pour de là reprendre sa route vers Paris. «J'ai laissé à Pomé
-les _deux saintes_ (écrit-elle à sa fille en désignant la mère et la
-femme de son ancien ami). J'ai amené mademoiselle Fouquet, qui me fait
-ici les honneurs de chez sa mère[291].» Madame de Sévigné avait encore,
-pour le dernier jour, accepté cette hospitalité peu enviée par les
-courtisans, mais pour elle honorable. Elle ne récusait rien d'un passé
-exempt de faute, et ne manquait aucune occasion naturelle de donner une
-marque de souvenir à son malheureux ami dans la personne des siens. En
-revenant du Bourbonnais, elle devait rencontrer sur la route, à une lieue
-de Melun, le château de Vaux, où se trouvait le fils aîné de Fouquet.
-Elle arrêta dans son itinéraire d'y aller coucher, se proposant, pleine
-des souvenirs de la beauté du lieu, «d'y passer une soirée divine[292].»
-Elle y arriva le samedi 27, s'y reposa la soirée et la nuit, et, le
-lendemain, en repartit pour Paris, d'où elle rend compte en ces termes de
-sa visite à ce château fameux qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit
-ans: «J'avois couché à Vaux, dans le dessein de me rafraîchir auprès de
-ces belles fontaines, et de manger deux œufs frais. Voici ce que je
-trouvai: le comte de Vaux, qui avoit su mon arrivée, et qui me donna un
-très-bon souper; et toutes les fontaines muettes, et sans une goutte
-d'eau, parce qu'on les raccommodoit; ce petit mécompte me fit rire. Le
-comte de Vaux a du mérite, et le chevalier (_de Grignan_) m'a dit qu'il
-ne connoissoit pas un plus véritablement brave homme. Les louanges du
-_petit glorieux_ ne sont pas mauvaises; il ne les jette pas à la tête.
-Nous parlâmes fort, M. de Vaux et moi, de l'état de sa fortune présente,
-et de ce qu'elle avoit été. Je lui dis, pour le consoler, que, la faveur
-n'ayant plus de part aux approbations qu'il auroit, il pourroit les
-mettre sur le compte de son mérite, et qu'étant purement à lui, elles
-seroient bien plus sensibles et plus agréables: je ne sais si ma
-réthorique lui parut bonne[293].» La chose est douteuse, et ce n'est pas
-lui, malgré son mérite et sa conduite parfaite, qui était destiné à
-relever sa famille d'une disgrâce qui devait rester inflexible tant que
-durerait le règne du roi que son père avait offensé.
-
- [291] SÉVIGNÉ, lettre du 21 juin 1676, t. IV, p. 346.
-
- [292] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 350.
-
- [293] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 356.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-1676.
-
- Procès et supplice de _la Brinvilliers_.--Stupeur de la société
- parisienne.--L'attention revient aux intrigues de la cour et aux
- amours du roi.--Déclin de madame de Montespan; progrès de madame
- de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.--La marquise
- de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.--Elle est le
- véritable historien de cette époque de la vie galante de Louis
- XIV.--Retraite du cardinal de Retz à Commercy.--Madame de Sévigné
- plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille
- amitié.--Son fils revient de l'armée.--Elle appelle sa fille à
- Paris.--Arrivée de madame de Grignan, après une absence de deux
- ans.
-
-
-En se rendant à Vichy, madame de Sévigné avait laissé Paris entier sous
-l'émotion d'une affaire dont un nom à jamais fameux dira toute l'horreur,
-nous voulons parler du procès de la marquise de Brinvilliers, _la
-Brinvilliers_, comme la nomma, dès les premières rumeurs, l'indignation
-publique. Nous ne prétendons pas refaire ici un lugubre chapitre qu'on
-trouve dans tous les recueils de _Causes célèbres_, soigneux de se
-répéter[294]. Nous ne voulons qu'emprunter à la correspondance qui nous
-sert de guide quelques traits destinés à peindre cette héroïne de
-l'empoisonnement, ainsi que l'impression produite par ses forfaits dans
-le grand monde d'alors auquel elle appartenait, étant fille du lieutenant
-civil d'Aubray, et de plus «alliée à toute la robe[295].»
-
- [294] Voy. surtout _Causes célèbres de Richer_, t. Ier, p. 362.
-
- [295] Billet de Corbinelli dans les _Lettres de madame de
- Sévigné_, t. IV, p. 259. Conf. aussi t. VI, p. 259 et 277.
-
-On se figure la stupeur dans laquelle une semblable combinaison de
-scélératesses, une pareille perversité d'âme, jetèrent une société
-jusque-là vierge de tels faits. L'émotion allait croissant au fur et à
-mesure que les découvertes de l'instruction criminelle se répandaient
-dans le public. «Madame de Brinvilliers, écrit le 29 avril madame de
-Sévigné, n'est pas si aise que moi; elle est en prison, elle se défend
-assez bien; elle demanda, hier, à jouer au piquet, parce qu'elle
-s'ennuyoit. On a trouvé sa confession, elle nous apprend qu'à sept ans
-elle avoit cessé d'être fille; qu'elle avoit continué sur le même ton;
-qu'elle avoit empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants et
-elle-même; mais que ce n'étoit que pour essayer d'un contre-poison: Médée
-n'en avoit pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son
-écriture; c'est une grande sottise; mais qu'elle avoit la fièvre chaude
-quand elle l'a écrite; que c'étoit une frénésie, une extravagance, qui ne
-pouvoit pas être lue sérieusement[296].» Le Ier mai, madame de Sévigné
-ajoute: «on ne parle ici que des discours et faits et gestes de la
-Brinvilliers. A-t-on jamais vu craindre d'oublier, dans sa confession,
-d'avoir tué son père? Les peccadilles qu'elle craint d'oublier sont
-admirables. Elle aimoit ce Sainte-Croix[297], elle vouloit l'épouser, et
-empoisonnoit fort souvent son mari à cette intention. Sainte-Croix, qui
-ne vouloit point d'une femme aussi méchante que lui, donnoit du
-contre-poison à ce pauvre mari; de sorte qu'ayant été ballotté cinq ou
-six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné, il est
-demeuré en vie, et s'offre présentement de venir solliciter pour sa chère
-moitié: on ne finiroit point sur toutes ces folies[298].»
-
- [296] T. IV, p. 272. Afin de ne rien oublier de ses crimes, la
- marquise de Brinvilliers avait pris la précaution de les écrire.
- Son avocat (voir RICHER, _Causes célèbres_) analyse cette
- confession, qui servit de base à la condamnation, et cherche à
- prouver qu'elle ne doit point être invoquée contre
- l'accusée.--Voir aussi les notes de ce volume.
-
- [297] Celui qui l'avait instruite dans l'art des poisons.
-
- [298] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277.
-
-On a relevé, pour s'en étonner, ce ton léger en parlant des plus grandes
-atrocités. On ne peut pas dire toutefois que l'âme de madame de Sévigné
-ne fût remplie d'horreur, en présence d'un pareil monstre. Mais telle est
-la tournure de son esprit et l'habitude de sa plume, que tout chez elle,
-même l'expression de l'indignation la moins douteuse, se traduit en
-traits piquants, en tours imprévus, d'autant plus saisissants qu'ils
-paraissent convenir moins au sujet qu'elle traite. Tel était, du reste,
-le ton général de la société parisienne aux prises avec cette
-épouvantable affaire, et l'on en trouve un bien autre exemple dans une
-lettre de M. de Coulanges, mêlée à la correspondance de sa cousine, et où
-le libre et plaisant chansonnier, en un style que nous n'osons
-reproduire, raconte à madame de Grignan comment la Brinvilliers a voulu
-se tuer, et n'a pu y parvenir pour avoir trop étudié l'histoire de
-Mithridate[299].
-
- [299] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 274.
-
-Les crimes de madame de Brinvilliers étaient tellement notoires qu'en ce
-qui la concernait personnellement la procédure ne fut ni longue ni
-compliquée. Ses aveux, d'ailleurs, son effrayant cynisme, simplifiaient
-encore l'œuvre de la justice. Mais, soit qu'elle voulût faire durer son
-procès, soit qu'elle espérât se sauver en compromettant des personnes
-haut placées, soit par l'unique désir ou le besoin de révéler la vérité
-et des vérités redoutables, elle ne tarda pas à accuser à son tour. On
-n'a point conservé ces révélations vraies ou fausses de la marquise de
-Brinvilliers. Un seul de ceux qu'elle incrimina fut mis en justice. Il
-s'appelait Penautier, avait été trésorier des États de Languedoc, et se
-trouvait alors receveur général du clergé de France. La Brinvilliers
-l'accusait d'avoir fait empoisonner le trésorier des États de Bourgogne,
-nommé Matarel, dont il avait d'abord convoité la place sans l'obtenir, et
-ensuite Saint-Laurent, receveur du clergé, dont il avait obtenu, en
-effet, la succession lucrative[300].
-
- [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 375.
-
-Penautier était fort riche, menait grand train, avait une table renommée,
-et comptait beaucoup d'amis; aussi employait-on de grands efforts pour le
-tirer de là: et ce n'était point sans raison, car le roi avait recommandé
-de pousser son affaire avec une entière rigueur. «Penautier, écrit madame
-de Sévigné (1er juillet), a été neuf jours dans le cachot de Ravaillac;
-il y mouroit; on l'a ôté: son affaire est désagréable; il a de grands
-protecteurs; M. de Paris (_de Harlay_) et M. Colbert le soutiennent
-hautement.» Avant de prononcer la condamnation de la marquise, dont la
-culpabilité était surabondamment établie, on voulut la confronter avec
-celui qui paraissait son complice, et qui, à en croire ce qu'on va lire,
-aurait été son amant. Madame de Sévigné mentionne le fait de cette
-confrontation, mais sans nous apprendre quels en furent les incidents et
-le résultat: «On a confronté Penautier à la Brinvilliers: cette entrevue
-fut fort triste: ils s'étoient vus autrefois plus agréablement. Elle a
-tant promis que si elle mouroit elle en feroit bien mourir d'autres,
-qu'on ne doute point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou
-du moins pour lui faire donner la question, qui est une chose terrible.
-Cet homme a un nombre infini d'amis d'importance, qu'il a obligés dans
-les deux emplois qu'il avoit. Ils n'oublient rien pour le servir; on ne
-doute point que de l'argent ne se jette partout; mais, s'il est
-convaincu, rien ne le peut sauver[301].»
-
- [301] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 358 et 375.
-
-A quelques jours de là, cette fille de l'un des premiers fonctionnaires
-de Paris, alliée à une grande partie de la magistrature qui la
-condamnait, après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame, vint
-expier ses crimes en place de Grève, au milieu d'une immense affluence de
-toutes les classes de la société, car on n'avait point encor vu, ce qui
-devait se revoir quelques années après, des femmes d'un semblable rang
-finir pour de tels crimes sur l'échafaud. Madame de Sévigné n'assistait
-point à ce terrible spectacle; elle se contenta de voir passer la
-patiente sur le pont Notre-Dame, et c'est d'après les renseignements qui
-lui furent fournis par des témoins oculaires, qu'elle a adressé à sa
-fille ce récit qu'on lit dans sa correspondance, et qui, seul, fait bien
-connaître tous les détails de la fin de la célèbre empoisonneuse[302].
-Penautier fut plus heureux: son innocence, ou le crédit de ses amis, ou
-le défaut de preuves, le firent relâcher après une courte détention.
-
- [302] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 22 juillet 1676), t. IV, p. 378
- et 383.
-
-Cette émotion passée, le public reporta toute son attention sur un
-théâtre où se développait une action qui n'était pas près de finir, et
-qui avait le privilége (telle était la place que Louis XIV tenait dans
-son siècle) d'occuper, d'intéresser non-seulement la France, mais
-l'Europe.
-
-On peut voir, dans M. Walckenaer, la séparation du roi et de la favorite
-en titre, par les efforts du parti religieux, dirigé surtout par
-Bossuet[303]: ce parti s'appuyait déjà sur madame Scarron, devenue,
-depuis deux ans, grâce à la faveur royale maintenant bien prononcée,
-marquise de Maintenon, et dont on connaissait les débats, les querelles
-d'humeur, en attendant les luttes d'influence, avec l'altière et bientôt
-jalouse Montespan. Cette séparation dura peu, et après que, moyennant une
-concession momentanée, Louis XIV eût pu, à la Pentecôte de 1675,
-accomplir, ce à quoi il tenait malgré de fâcheux écarts, tous ses devoirs
-religieux, il ne tarda pas à retourner à des habitudes plus fortes même
-que son amour. En effet, sa passion pour la marquise de Montespan
-commençait à décroître, minée en sens contraire par la séduction qui
-attirait son esprit, devenu plus sérieux, vers la gouvernante de ses
-enfants, et l'attrait qui poussait à d'irrésistibles infidélités ses sens
-rendus fragiles par la satiété.
-
- [303] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 190 et
- suiv.
-
-Madame de Sévigné est le véritable historien de toutes ces intrigues de
-cour, qu'elle s'attache à suivre afin de satisfaire sa curiosité propre
-et pour tenir sa fille et son gendre au courant de ce grave chapitre,
-les amours du roi, qu'il était utile et de bon ton de bien connaître, de
-la part de gouverneurs de province, obligés de régler là-dessus leur
-conduite et leurs entretiens. Elle mettait un grand prix et apportait un
-grand soin à pénétrer derrière la toile qui masquait, sous le triomphe
-apparent de la favorite attitrée, les progrès lents mais solides de celle
-qui, pressentant ou préparant sa suprême élévation, s'éloignait chaque
-jour davantage des amis qu'elle avait connus dans sa modeste fortune, et
-l'on sait que madame de Sévigné était du nombre. Celle-ci avait à sa
-portée plusieurs sources d'informations: madame de la Fayette et M. de la
-Rochefoucauld, quotidiennement renseignés par le prince de Marsillac, le
-confident, presque l'ami du roi; M. de Pomponne, ministre discret pour
-tout le monde, mais causeur confiant pour une femme dévouée et sûre;
-madame de Coulanges, l'amie la plus assidue de madame de Maintenon, la
-dernière quittée; madame de Thianges, la sœur aînée de la marquise de
-Montespan; sans compter les rumeurs journalières, données et reçues de
-toutes mains, soit à la cour, soit à la ville, dans cette chasse aux
-nouvelles qui faisait la vie des courtisans, et une bonne partie de
-l'existence de la mère de madame de Grignan.
-
-L'ascendant de madame de Maintenon s'établissait mieux chaque jour depuis
-deux ans. On sait que, pendant les deux voyages qu'elle fit aux eaux des
-Pyrénées pour la santé du duc du Maine, son élève préféré, elle avait
-correspondu directement avec Louis XIV, usant du privilége qu'elle
-s'était réservé de ne rendre compte qu'à lui seul de l'éducation et du
-gouvernement de ses enfants. Le roi, qui avait goûté sa conversation,
-goûta plus encore son style élégant, noble et sobre. Madame de Maintenon
-savait ce qu'elle valait la plume à la main; il est à croire qu'elle ne
-négligea aucun de ses avantages épistolaires, rehaussés par cette droite
-raison qui ne l'abandonnait jamais, et, dans la circonstance, mise au
-service d'une véritable tendresse pour son élève, dont la sincérité avait
-déjà séduit le cœur d'un père plein de faiblesse pour cet enfant chéri.
-
-Les uns ont fait de madame de Maintenon une ambitieuse savante, une femme
-à desseins profonds et patients, et décidée, à peine admise à la cour, à
-employer tous les moyens pour parvenir au but le plus élevé et le plus
-lointain: ouvrière de sa fortune, qu'elle a su construire sans trop de
-mérite, avec cette facilité loisible à tous que donnent l'absence de
-scrupules, le manque de reconnaissance et de fidélité envers une amie qui
-se confie en nous. D'autres, n'admettant point cette amitié de madame de
-Montespan qui aurait fait son ingratitude, nient toute menée sourde de sa
-part pour supplanter sa rivale, ce qui eût constitué sa duplicité. Ils
-expliquent tout par une coïncidence naturelle entre la lassitude
-nécessairement produite par la satiété chez un homme de quarante ans, et
-le goût ordinaire à cet âge, qui commence une vie nouvelle, pour une
-liaison plus délicate, plus honnête, basée surtout sur l'estime, le
-respect, les jouissances de l'esprit et les satisfactions de l'âme.
-
-Nous croyons en effet que telle fut, à partir de l'année où nous sommes
-parvenus, la nature des sentiments que Louis XIV commença à éprouver pour
-madame de Maintenon. Nous croyons, de plus, à la sincère piété de
-celle-ci. Mais ce n'est point la traiter en ennemie, et l'on se
-rapproche, ce nous semble, de la vérité, en disant que si, dès le
-commencement, elle ne forma point le projet de supplanter madame de
-Montespan, si on n'a rien de déloyal à lui reprocher dans sa marche
-ascendante vers le pouvoir presque souverain, si elle ne doit point être
-taxée d'ingratitude, puisqu'elle n'était engagée qu'envers le roi, et
-n'avait voulu accepter que de lui des bienfaits et des honneurs, un
-moment vint cependant où, ayant découvert chez Louis XIV les premiers
-symptômes de lassitude et les scrupules naissants d'une âme entraînée
-mais non enchaînée à l'adultère, elle conçut l'espoir, elle forma le
-dessein chaque jour mieux accusé, de devenir non la maîtresse mais l'amie
-d'un grand roi. C'est alors qu'on la vit (habile et séduisant contraste
-aux yeux d'un amant fatigué) lutter soigneusement par le charme et la
-douceur de son humeur toujours égale contre les bouderies, les larmes,
-les emportements, les reproches d'une amante irritée et se désolant d'un
-abandon pressenti. En produisant d'abord, avec un certain faste, une
-piété purement passive; en saisissant ensuite habilement l'instant
-propice où, son influence accrue, elle pouvait la rendre agressive, et
-blâmer avec quelque apparence de mission religieuse auprès des deux
-amants leur double et scandaleux adultère, madame de Maintenon, si elle
-poursuivait le triomphe de la morale, suivait aussi la seule voie qui
-pouvait amener la chute de sa rivale et sa propre élévation. Nous le
-dirons donc, madame de Maintenon n'a pas fait naître les causes qui ont
-amené ce double résultat, mais elle les a utilisées avec une remarquable
-habileté. L'occasion s'est offerte à elle; elle en a profité.
-
-Je sais bien que l'on a fait état de son projet d'abandonner la cour, et
-de tout sacrifier, dès cette même année 1676, alors que le prestige de
-madame de Montespan n'était point encore définitivement entamé, et que la
-retraite d'une rivale aussi redoutable eût peut-être, pour bien des
-années, consolidé sa position[304]. On produit la correspondance
-éminemment confidentielle de madame de Maintenon avec son confesseur. Son
-historien invoque surtout, à cet égard, une lettre d'elle écrite le 27
-juin 1676, pendant que madame de Montespan était aux eaux de Bourbon: «Je
-désire plus ardemment que jamais, y dit-elle, d'être hors d'ici, et je me
-confirme de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir Dieu; mais
-je vous en parle moins parce qu'il me revient que vous dites tout à
-l'abbé Testu... Je suis à merveille avec madame de Montespan, et je me
-sers de ce temps-là pour lui faire entendre que je veux me retirer: elle
-répond peu à ces propositions, il faudra voir ce que nous en ferons à son
-retour. Demandez à Dieu, je vous en conjure, qu'il conduise et rectifie
-mes desseins pour sa gloire et pour mon salut[305].»
-
-Dieu seul peut savoir ce qu'il y a eu de sincère dans ces projets de
-retraite. Tout ce que nous pouvons dire, les lettres de notre auteur à la
-main, c'est que, presqu'à la même date, madame de Maintenon était loin
-d'afficher, aux yeux clairvoyants de la cour, le dégoût modeste et pieux
-qui respire dans sa correspondance: «J'avois rêvé, écrit madame de
-Sévigné à sa fille, le 6 mai, en vous disant que madame de Thianges étoit
-allée conduire sa sœur (_à Bourbon_); il n'y a eu que la maréchale de
-Rochefort et la marquise de la Vallière qui ont été jusqu'à Essonne; elle
-(_madame de Montespan_) est toute seule... Si elle avoit voulu mener tout
-ce qu'il y a de dames à la cour, elle auroit pu choisir. Mais parlons de
-l'_amie_ (_madame de Maintenon_); elle est encore plus triomphante que
-celle-ci; tout est comme soumis à son empire: toutes les femmes de
-chambre de sa voisine sont à elle; l'une lui tient le pot à pâte à genoux
-devant elle, l'autre lui apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne
-salue personne, et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette
-servitude. On ne peut rien juger présentement de ce qui se passe entre
-elle et son amie[306].» Madame de Sévigné fait ici allusion aux scènes de
-hauteur que la marquise de Montespan, pendant les deux années
-précédentes, avait fait endurer à madame de Maintenon, et qui avaient
-révolté l'orgueil ou, pour employer un mot plus équitable, la dignité de
-celle-ci, scènes qui, en définitive, tournèrent à son profit, car le roi,
-à qui elle mit en quelque sorte et avec le respect convenable, le marché
-à la main, avait montré toute sa crainte de lui voir quitter l'éducation
-de ses enfants. Il ménagea lui-même un rapprochement entre sa maîtresse
-et cette gouvernante devenue indispensable, et prescrivit d'autorité, à
-la première plus qu'à la seconde, de cesser des débats qui l'affligeaient
-et le mécontentaient.
-
- [304] _Histoire de madame de Maintenon et des principaux
- événements du règne de Louis XIV_, par M. le duc de Noailles, de
- l'Académie française. 2e édition. Paris, 1849, t. Ier, p.
- 516-520.
-
- [305] Lettre à l'abbé Gobelin, _Histoire de madame de Maintenon_,
- t. Ier, p. 518.
-
- [306] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 284.
-
-Toutefois il fallait bien du temps pour ruiner d'une manière définitive
-cet empire entamé de madame de Montespan, empire établi sur l'esprit, la
-beauté, le plaisir, ces trois fées qui avaient dominé la seconde jeunesse
-d'un prince, séduit, au début de la vie, par la grâce et la candeur de
-la douce la Vallière, et qui devait finir sous le charme de la raison
-solide, de l'esprit droit, de l'humeur prévenante et docile d'une amie
-qui sut régner en professant l'obéissance. Mais ce qui retenait pour six
-ans encore Louis XIV dans les liens de cette Mortemart toujours belle,
-c'était l'ardeur sensuelle qui lui venait de son aïeul, et à laquelle
-répondait mal le vertueux et tendre amour de sa timide épouse. L'âge seul
-devait l'amortir. Lorsque le roi, après la prise de Bouchain, quitta son
-armée pour retourner à Versailles, on put donc croire au triomphe
-complet, à un règne nouveau de la marquise de Montespan, et ce n'était
-plus qu'en souriant que l'on reparlait de cette _pure amitié_ qui,
-l'année d'avant, avait été le mot d'ordre à la cour, pour colorer aux
-yeux du parti religieux, la rentrée de la favorite dans son appartement
-accoutumé, sous le couvert et le prétexte de sa charge de première dame
-d'honneur de la reine.
-
-«Le roi arrive ce soir à Saint-Germain (écrit madame de Sévigné le 8
-juillet 1676), et, par hasard, madame de Montespan s'y trouve aussi le
-même jour; j'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est
-une pure amitié[307].» Deux jours après, elle fait connaître toutes les
-circonstances de ce retour caractéristique: «Le _bon ami de Quanto_ avoit
-résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit de son côté; de sorte que,
-si cela ne se fût trouvé juste le même jour, il auroit couché à trente
-lieues d'ici: mais enfin tout alla à souhait. La famille de l'_ami_ alla
-au-devant de lui: on donna du temps aux bienséances, mais beaucoup plus à
-la pure et simple amitié, qui occupa tout le soir. On fit hier une
-promenade ensemble, accompagnés de quelques dames; on fut bien aise
-d'aller à Versailles, pour le visiter avant que la cour y vienne.» Après
-un tour en ville où elle a complété et rectifié ses renseignements,
-madame de Sévigné continue dans cette même lettre: «L'_ami de Quanto_
-arriva un quart d'heure avant _Quanto_, et, comme il causoit en famille,
-on le vint avertir de l'arrivée: il courut avec un grand empressement, et
-fut longtemps avec elle. Il fut hier à cette promenade que je vous ai
-dite, mais en tiers avec _Quanto_ et _son amie_ (_madame de Maintenon_):
-nulle autre personne n'y fut admise, et la sœur (_madame de Thianges_)
-en a été très-affligée: voilà tout ce que je sais[308].»
-
- [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 372.
-
- [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1676), t. IV, p. 375.
-
-Soit pour soustraire son royal amant aux séductions d'une cour où, depuis
-leur tentative de séparation, bien des femmes aspiraient à la remplacer;
-soit pour la satisfaction d'un amour de tête, si ce n'est de cœur, et
-qui devenait plus exigeant à mesure qu'il était moins partagé, madame de
-Montespan, pendant près d'un mois, s'attacha à retenir le roi dans son
-appartement, redoublant de cette habile et souveraine coquetterie des
-manières et de l'esprit avec laquelle elle sut l'enchaîner si longtemps.
-Mais les courtisans ne tardèrent pas à se plaindre de cette sorte
-d'amoureuse séquestration, qui prenait sur leurs plaisirs et tenait leurs
-intérêts en souffrance. La favorite restaurée comprit qu'elle affichait
-par là des craintes ou un égoïsme également peu séants; elle s'empressa
-de _redonner le roi à la France_, comme le dit madame de Sévigné, dans
-une lettre des plus curieuses, où elle retrace de la cour, de la
-situation et de la personne de madame de Montespan, du jeu royal, des
-autres divertissements de cette vie enchantée, et de sa propre réception
-dans ce lieu qu'elle visite rarement, un tableau que nous devons
-reproduire en entier. Notre épistolaire sans rivale est là avec tout
-l'art qu'elle veut avoir (car ceci est une relation qui sera lue au petit
-lever de la gouvernante de la Provence) et le naturel qu'elle ne peut
-jamais perdre.
-
-«Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout
-le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela
-va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il
-n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à
-table; car, à trois heures, le roi, la reine, Monsieur, Madame,
-Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de
-Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin
-ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du
-roi que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique.
-On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre
-sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme et fixe
-tout. Le roi est auprès de madame de Montespan qui tient la carte;
-MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et compagnie; Langlée et
-compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point
-d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous
-sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne
-où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est
-point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les
-deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout
-cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenois part à son
-jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je
-saluai le roi ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut
-comme si j'avois été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de
-ma maladie, que si c'eût été une couche. Elle me dit encore quelques mots
-de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas.
-Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan;
-enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de
-tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montespan me parla de
-Bourbon; elle me pria de lui conter Vichy, et comme je m'en étois
-trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir un genou, lui a fait
-mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disoit la maréchale
-de la Meilleraie; mais sérieusement c'est une chose surprenante que sa
-beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans
-que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle
-étoit tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles; les
-deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur
-sa tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et
-de pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre
-poinçons, point de coiffe, en un mot, une triomphante beauté à faire
-admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle
-empêchoit toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous
-voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de
-quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans
-confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures
-jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour
-lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il
-écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont
-accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on
-n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons
-ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis,
-les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq
-chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix; on donne chacun
-quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer,
-et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour
-apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure
-sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois,
-j'en ai un; j'en ai quatre: il n'en a donc que trois, que quatre, et
-Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, il tire ses
-conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étois fort aise de voir
-cet excès d'habileté: vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des
-cartes, car il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six
-heures en calèche, le roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de
-Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme
-en paradis, ou dans _la gloire de Niquée_[309]. Vous savez comme ces
-calèches sont faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté.
-La reine étoit dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le
-monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles,
-on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie,
-minuit sonne, on fait _médianoche_; voilà comme se passa le samedi.
-
- [309] Allusion à l'une des féeries du roman d'_Amadis de Gaule_.
-
-«De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda
-de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la
-réponse, combien j'en épargnois, combien on s'en soucioit peu, combien je
-m'en souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel l'_iniqua
-corte_. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort
-que cela continue[310].»
-
- [310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1676), t. IV, p. 394.
-
-Mais la triomphante sécurité de madame de Montespan ne devait pas être de
-longue durée. Le roi, en attendant cette grande infidélité du cœur que
-préparait dans l'ombre l'ascendant toujours croissant de madame de
-Maintenon, se laissait aller à des caprices des sens qui désolaient la
-jalousie éveillée de sa maîtresse, moins jeune que belle. Rien n'est
-curieux comme de suivre la révélation de cette situation bizarre, dans la
-correspondance de madame de Sévigné, qui, l'oreille au guet, tantôt bien,
-tantôt mal renseignée, un jour croyant à l'éternel empire de la favorite,
-l'autre à sa chute imminente, reproduit en un style fait pour rester tous
-ces événements d'une heure, ces rumeurs passagères si peu dignes de
-vivre.
-
-Au commencement d'août, on avait parlé de l'une des filles de la reine,
-nièce de madame de Montespan, mademoiselle de Théobon: «J'ai vu, écrit le
-7 la marquise de Sévigné, des gens qui sont revenus de la cour; ils sont
-persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule, et que
-jamais la souveraine puissance de _Quanto_ n'a été si bien établie. Elle
-se sent au-dessus de toutes choses, et ne craint non plus ses petites
-morveuses de nièces, que si elles étoient charbonnées. Comme elle a bien
-de l'esprit, elle paroît entièrement délivrée de la crainte d'enfermer
-le loup dans la bergerie: sa beauté est extrême, sa parure est comme sa
-beauté, et sa gaieté comme sa parure[311].»
-
- [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1676), t. IV, p. 415.
-
-Ce qui devait parfois faire une entière illusion à madame de Montespan,
-c'était la tendresse vive que le roi témoignait pour ses enfants, et
-surtout pour le jeune duc du Maine, que Louis XIV semblait préférer à sa
-descendance légitime. Ses grâces, son esprit précoce, étaient bien faits
-pour séduire même tout autre qu'un père, s'il en faut croire le
-témoignage peu suspect de madame de Sévigné. «M. du Maine, mande-t-elle,
-est un prodige d'esprit: premièrement aucun ton, aucune finesse ne lui
-manquent; il en veut comme les autres à M. de Montausier; c'est sur cela
-que je dis l'_iniqua corte_. Il le voyoit passer un jour sous ses
-fenêtres, avec une petite baguette qu'il tenoit en l'air, il lui cria:
-_M. de Montausier, toujours le bâton haut!_ Mettez-y le ton et
-l'intelligence, et vous trouverez qu'à six ans on n'a guère de ces
-manières-là: il en dit tous les jours mille dans ce même genre. Il étoit,
-il y a quelques jours, sur le canal dans une gondole, où il soupoit fort
-près de celle du roi: on ne veut point qu'il l'appelle _mon papa_; il se
-mit à boire, et follement s'écria: _A la santé du roi, mon père!_ et puis
-se jeta, en mourant de rire, sur madame de Maintenon. Je ne sais pourquoi
-je vous dis ces choses-là; ce sont, je vous assure, les moindres[312].»
-Mais en jouissant de la spirituelle gentillesse d'un fils qu'il adorait,
-le roi en faisait moins honneur à la mère qu'à l'institutrice qui
-développait avec tant d'adresse et de sollicitude ces dons naturels;
-aussi, quelques jours après, la marquise de Sévigné a-t-elle lieu
-d'ajouter: «L'amie de madame de Coulanges (on sait que cela veut dire
-madame de Maintenon) est toujours dans une haute faveur[313].»
-
- [312] Même lettre, p. 416.
-
- [313] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 432.
-
-Vers le milieu du même mois, on remarqua que madame de Montespan était
-restée deux ou trois jours sans paraître au salon du roi, qui, lui,
-n'avait garde de manquer à son jeu quotidien. C'était un nouvel accès de
-jalousie qui en était cause, mais, cette fois (la chronique posthume l'a
-révélé) mieux justifiée qu'à propos de cette Théobon dont parlait tout à
-l'heure madame de Sévigné. «J'apprends, écrit celle-ci le 19 août, que la
-belle _madame_ a reparu dans le bel appartement comme à l'ordinaire, et
-que ce qui avoit causé son chagrin étoit une légère inquiétude de son
-_ami_ et de madame de Soubise. Si cela est, on verra bientôt cette
-dernière sécher sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir
-plu[314].» Et ce trait annonce ce que va être la jalousie croissante de
-cette femme ardente, altière et habituée à dominer, et combien elle va
-souffrir. La marquise de Sévigné est peu disposée à s'attendrir sur de
-pareilles douleurs: sans doute elle se rappelait ce que madame de
-Montespan avait fait endurer à la Vallière, et puis, avec ses principes
-d'honnête femme et de mère parfaite, elle pensait que la première n'avait
-que ce qu'elle méritait, ayant abandonné époux, enfants, pour venir à la
-cour vivre le front levé dans son double adultère. Aussi son ton n'est
-que plaisant lorsqu'elle parle des tribulations de la marquise de
-Montespan et des ruses qu'emploie son amant couronné pour lui dissimuler
-ses infidélités: «On dit que l'on sent la chair fraîche dans le pays de
-_Quanto_. On ne sait pas bien droitement où c'est, on a nommé la dame que
-je vous ai nommée; mais, comme on est fin en ce pays, peut-être que ce
-n'est pas là. Enfin il est certain que le cavalier est gai et réveillé,
-et la demoiselle triste, embarrassée et quelquefois larmoyante. Je vous
-dirai la suite si je le puis. Madame de Maintenon est allée à _Maintenon_
-pour trois semaines. Le roi lui a envoyé le Nôtre pour ajuster cette
-belle et laide terre[315].» Laide aujourd'hui, et bientôt digne d'une
-reine.
-
- [314] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 429.
-
- [315] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1676), t. IV, p. 436.
-
-Ces prévenances pour la gouvernante de ses enfants causaient aussi, pour
-leur part, les larmes de madame de Montespan, sentant par instinct les
-dangers de sa position, entre le goût qui poussait le roi vers madame de
-Soubise et la faveur envahissante de madame de Maintenon. Dans sa
-correspondance adressée à sa fille, madame de Sévigné fait marcher de
-front ce qui concerne ces trois femmes, et si, par elle, nous ne savons
-pas toujours avec vérité ce qui en était, au moins savons-nous bien ce
-qui paraissait et ce qu'on en croyait.
-
-A chaque pas on voit se dessiner mieux l'évolution habilement conduite
-par madame de Maintenon, soigneuse de s'éloigner de ses anciens amis, en
-vue et par pressentiment de sa prochaine fortune, dont les approches
-semblent troubler cette raison que l'on croyait si solide. «Madame de
-Maintenon, dit à ce propos madame de Sévigné, est toujours à Maintenon
-avec Barillon et _la Tourte_[316]: elle a prié d'autres gens d'y aller;
-mais celui que vous disiez autrefois qui vouloit faire trotter votre
-esprit, et qui est le déserteur de cette cour, a répondu fort plaisamment
-qu'il n'y avoit point présentement de logement pour les amis, qu'il n'y
-en avoit que pour les valets. Vous voyez de quoi on accuse cette bonne
-tête: à qui peut-on se fier désormais? Il est vrai que sa faveur est
-extrême, et que l'_ami de Quanto_ en parle comme de sa première ou
-seconde amie. Il lui a envoyé un illustre (_le Nôtre_) pour rendre sa
-maison admirablement belle. On dit que MONSIEUR y doit aller, je pense
-même que ce fut hier, avec madame de Montespan: ils devaient faire cette
-diligence en relais, sans y coucher[317].» «On prétend, ajoute-t-elle
-trois semaines après, que cette _amie de l'amie_ (_madame de Maintenon_)
-n'est plus ce qu'elle étoit, et qu'il ne faut plus compter sur aucune
-bonne tête, puisque celle-là n'a pas soutenu le tourbillon de ce bon
-pays[318].»
-
- [316] M. Monmerqué nous apprend qu'on désignait ainsi
- mademoiselle de Montgeron. (_Note de la lettre citée._)
-
- [317] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1676), t. IV, p. 441.
-
- [318] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 462.
-
-Mais, sans analyse et sans commentaire, il va être intéressant et il nous
-suffira de rapprocher, en un même récit, les divers passages où madame de
-Sévigné donne à sa fille le bulletin quotidien de cette ondoyante
-intrigue, de cette comédie de cour à quatre personnages, où madame de
-Montespan lutte héroïquement par le sourire et par les larmes, afin de
-disputer le cœur du roi à l'attrait platonique de madame de Maintenon,
-et sa personne aux très-vulgaires desseins de la princesse de Soubise.
-
-«(2 septembre 1676.)--La vision de madame de Soubise a passé plus vite
-qu'un éclair; tout est raccommodé. On me mande que l'autre jour, au jeu,
-_Quanto_ avoit la tête appuyée familièrement sur l'épaule de _son ami_;
-on crut que cette affectation étoit pour dire: _Je suis mieux que
-jamais_. Madame de Maintenon est revenue de chez elle; sa faveur est
-extrême[319].»
-
- [319] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 453.
-
-«(4 septembre.)--_Quanto_ n'a point été un jour à la comédie, ni joué
-deux jours. On veut tout expliquer: on trouve toutes les dames belles,
-c'est qu'on est trop fin: la belle des belles est gaie, c'est un bon
-témoignage. Madame de Maintenon est revenue; elle promet à madame de
-Coulanges un voyage pour elle toute seule; elle l'attend fort patiemment
-à Livry (où se trouve la marquise de Sévigné); elle a mille complaisances
-pour moi[320].»
-
- [320] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 455.
-
-«(11 septembre.)--Tout le monde croit que l'étoile de _Quanto_ pâlit. Il
-y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés affectées, des
-bouderies; enfin, ma chère, tout finit. On regarde, on observe, on
-s'imagine, on croit voir des rayons de lumière sur des visages que l'on
-trouvoit indignes, il y a un mois, d'être comparés aux autres: on joue
-fort gaiement, quoique la belle garde sa chambre. Les uns tremblent, les
-autres rient, les uns souhaitent l'immutabilité, la plupart un changement
-de théâtre; enfin voici le temps d'une crise digne d'attention, à ce que
-disent les plus clairvoyants[321].»
-
- [321] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 460.
-
-«(14 septembre.)--Madame de Coulanges (alors à Versailles) me mande, et
-d'autres aussi, que madame de Soubise est partie pour aller à Lorges; ce
-voyage fait grand honneur à sa vertu. On dit qu'il y a eu un bon
-raccommodement, peut-être trop bon[322].»
-
- [322] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 463.
-
-«(16 septembre.)--Madame de Soubise est partie avec beaucoup de chagrin,
-craignant bien qu'on ne lui pardonne pas l'ombre seulement de sa fusée:
-car ce fut une grande boucle tirée lorsque l'on y pensoit le moins qui
-mit l'alarme au camp. Je vous en dirai davantage quand j'aurai vu
-_Sylphide_ (madame de Coulanges[323]).»
-
- [323] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 467.
-
-«(30 septembre.)--Tout le monde croit que l'_ami_ n'a plus d'amour, et
-que _Quanto_ est embarrassée entre les conséquences qui suivroient le
-retour des faveurs, et le danger de n'en plus faire, crainte qu'on n'en
-cherche ailleurs. D'un autre côté le parti de l'amitié n'est point pris
-nettement: tant de beauté encore et tant d'orgueil se réduisent
-difficilement à la seconde place. Les jalousies sont vives; mais
-ont-elles jamais rien empêché? Il est certain qu'il y a eu des regards,
-des façons pour la _bonne femme_ (madame de Soubise); mais, quoique tout
-ce que vous dites soit parfaitement vrai, elle est _une autre_, et c'est
-beaucoup[324]. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée
-pour lever l'étendard d'une telle perfidie, avec si peu d'apparence d'en
-jouir longtemps; elle seroit précisément en butte à la fureur de
-_Quanto_; elle ouvriroit le chemin à l'infidélité, et serviroit comme
-d'un passage pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes: voilà
-mes réflexions, chacun regarde, et l'on croit que le temps découvrira
-quelque chose. La _bonne femme_ a demandé le congé de son mari (il
-servait à l'armée de Flandre) et, depuis son retour, elle ne se montre ni
-parée, ni autrement qu'à l'ordinaire[325].»
-
- [324] Madame de Grignan objectait sans doute à sa mère les trente
- ans de madame de Soubise et ses huit enfants.
-
- [325] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 7.
-
-«(2 octobre.)--Madame de Maintenon vint hier voir madame de Coulanges
-(qui relevait de maladie à Bâville); elle témoigna beaucoup de tendresse
-à cette pauvre malade, et bien de la joie de sa résurrection. L'_ami_ et
-l'_amie_ avoient été tout hier ensemble: la femme (_la reine_) étoit
-venue à Paris. On dîna ensemble, on ne joua point en public. Enfin la
-joie est revenue, et tous les airs de jalousie ont disparu... Les humeurs
-sont adoucies; et enfin ce que l'on mande aujourd'hui n'est plus vrai
-demain: c'est un pays bien opposé à l'immutabilité[326].»
-
- [326] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 11.
-
-«(7 octobre.)--La vision de la _bonne femme_ passe à vue d'œil, mais
-sans croire qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à
-_Quanto_.... Madame de Soubise est allée voir son mari malade en Flandre:
-cela me plaît[327].»
-
- [327] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 14 et 19.
-
-«(15 octobre).--... Si _Quanto_ avoit bridé sa coiffe à Pâques de l'année
-qu'elle revint à Paris, elle ne seroit pas dans l'agitation où elle est:
-il y avoit du bon esprit à prendre ce parti; mais la faiblesse humaine
-est grande; on veut ménager des restes de beauté; cette économie ruine
-plutôt qu'elle n'enrichit. La _bonne femme_ est en Flandre: cela ferme la
-bouche[328].»
-
-«(16 octobre.)--Madame de Soubise est revenue de Flandre; je l'ai vue et
-lui ai rendu une visite qu'elle me fit à mon retour de Bretagne. Je l'ai
-trouvée fort belle, à une dent près, qui lui fait un étrange effet
-au-devant de la bouche; son mari est en parfaite santé et fort
-gai[329].....»
-
- [328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 20.
-
- [329] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 30.
-
-«(21 octobre.)--Madame de Soubise a paru avec son mari, deux coiffes et
-une dent de moins, à la cour; de sorte que l'on n'a pas le mot à dire.
-Elle avoit une de ses dents de devant un peu endommagée; ma foi, elle a
-péri, et l'on voit une place comme celle du gros abbé (_le Camus de
-Pontcarré, aumônier du roi_) dont elle ne se soucie guère davantage;
-c'est pourtant une étrange perte[330].»
-
- [330] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 34.
-
-«(6 novembre.)--Madame de Coulanges vient de me mander que, du jour
-d'hier, la dent avoit paru arrachée: si cela est, vous aurez très-bien
-deviné qu'on n'aura point de dent contre elle[331].»
-
- [331] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 53.
-
-C'est par cette pointe d'un goût qui ne lui est pas habituel, que madame
-de Sévigné termine l'histoire alors cachée de la princesse de Soubise.
-Depuis, les mémoires contemporains ont parlé. Ce n'était, certes, point
-là _une vision_, comme le disait tout à l'heure madame de Sévigné. Mais
-le cœur entra pour fort peu dans cette liaison, dont le plaisir, d'une
-part, et, de l'autre, les calculs les plus intéressés, formaient tout
-l'objet.
-
-Madame de Caylus et Saint-Simon se sont expliqués sur ce mystérieux
-épisode de la vie galante de Louis XIV, d'une façon qui ne laisse rien
-dans le doute et l'obscurité. «Madame de Montespan, dit la première,
-découvrit cette intrigue par l'affectation que madame de Soubise avoit de
-mettre certains pendants d'oreilles d'émeraudes, les jours que M. de
-Soubise alloit à Paris. Sur cette idée, elle observa le roi, le fit
-suivre, et il se trouva que c'étoit effectivement le signal du
-rendez-vous. Madame de Soubise avoit un mari qui ne ressembloit pas à
-celui de madame de Montespan, et pour lequel il falloit avoir des
-ménagements. D'ailleurs madame de Soubise étoit trop solide pour
-s'arrêter à des délicatesses de sentiment que la force de son esprit ou
-la froideur de son tempérament lui faisoit regarder comme des faiblesses
-honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa
-maison, tout ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent.
-Pour juger si madame de Soubise s'est conduite selon ces maximes, il
-suffit de considérer l'état présent de cette maison et de la comparer à
-ce qu'elle étoit quand elle y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il
-alors six mille livres de rente.
-
-«..... Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise et madame de
-Montespan n'aimoient guère plus le roi l'une que l'autre: toutes deux
-avoient de l'ambition, la première pour sa famille, la seconde pour
-elle-même. Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir;
-madame de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité. Mais
-je ne pousserai pas plus loin ce parallèle; je dirai seulement que, si
-l'on en excepte la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient en madame
-de Soubise que comme un beau tableau ou une belle statue, elle ne devoit
-pas disputer un cœur avec madame de Montespan. Son esprit, uniquement
-porté aux affaires, rendoit sa conversation froide et plate; madame de
-Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières les plus
-sérieuses, et ennoblissoit les plus communes; aussi je crois que le roi
-n'a jamais été fort amoureux de madame de Soubise, et que madame de
-Montespan auroit eu tort d'en être inquiète[332].»
-
- [332] _Mémoires de madame de Caylus_, coll. Michaud, t. XXXII, p.
- 486.
-
-Saint-Simon n'aime pas la maison de Soubise; il en veut à sa récente
-_princerie_: c'est dire de quel ton il parle de l'habile et peu
-scrupuleuse femme qui, pour grandir les siens, consentit à être une
-maîtresse d'occasion, n'éprouvant pas plus d'amour qu'elle n'en
-inspirait, et comment il qualifie le complaisant époux, trop satisfait
-des profits qu'attirait la faveur royale pour s'inquiéter des moyens
-employés à l'acquérir. Saint-Simon a connu les récits faits par la
-marquise de Sévigné, de cette chute progressive de madame de Montespan,
-de la marche ascendante de madame de Maintenon, et de l'intermède de
-madame de Soubise. «La fortune, pour n'oser nommer ici la Providence
-(dit-il au moment de sa plus grande bile contre madame de Maintenon)
-fortifia de plus en plus le goût du roi pour cette femme adroite et
-experte au métier, que les jalousies continuelles de madame de Montespan
-rendaient encore plus solide par les sorties fréquentes que son humeur
-aigrie lui faisait faire sans ménagement sur le roi et sur elle; et c'est
-ce que madame de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes, dans ses
-lettres à madame de Grignan, où elle l'entretient quelquefois de ces
-mouvements de cour, parce que madame de Maintenon avait été à Paris assez
-de la société de madame de Sévigné, de madame de Coulanges, de madame de
-la Fayette, et qu'elle commençait à leur faire sentir son importance. On
-y voit aussi, dans le même goût, des traits charmants sur la faveur
-voilée mais brillante de madame de Soubise[333].»
-
- [333] Sur madame de Soubise conférez _Mémoires du duc de
- Saint-Simon_, t. XIII, p. 104. Voir aussi t. II, p. 155-167, 387,
- 309; t. V, p. 280, 431 et 433; t. VI, p. 151, 436; VII, p. 60; X,
- p. 219, 258; XI, p. 237; XIII, p. 5; XVIII, p. 4.
-
-Madame de Montespan néanmoins avait encore tous les dehors, toutes les
-allures et les prérogatives d'une maîtresse en titre. Son règne agité se
-manifestait par des signes où l'on reconnaissait les intermittences de
-l'amour du roi, tantôt refroidi et infidèle, et tantôt subjugué, comme
-aux meilleurs jours, par tant de beauté, de rare esprit et de charme
-voluptueux. Madame de Montespan était, en outre, la mère d'enfants que
-Louis XIV aimait tendrement. Le roi la traitait donc toujours avec une
-considération qui retenait les courtisans, trop enclins à délaisser les
-anciennes idoles pour en encenser de nouvelles. Aussi vit-on alors deux
-hommes de cour émérites lutter entre eux, pour offrir à la favorite
-menacée mais encore régnante des marques d'ingénieuse galanterie.
-
-«M. de Langlée (dit madame de Sévigné dans une lettre charmante et
-souvent reproduite) a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or,
-rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or
-mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais
-été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme
-vivante n'en avoit connaissance. On la voulut donner aussi
-mystérieusement qu'elle avoit été fabriquée. Le tailleur de madame de
-Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avoit ordonné, il en avoit fait
-le corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des gronderies
-comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant: «Madame, comme
-le temps presse, voyez si cet autre habit que voilà ne pourroit point
-vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit l'habit:--Ah! la belle
-chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a point de
-pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le roi
-arrive; le tailleur dit: «Madame, il est fait pour vous.» On comprend
-que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit
-le roi: C'est Langlée, assurément, dit madame de Montespan; personne que
-lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence: c'est Langlée, c'est
-Langlée: tout le monde répète: C'est Langlée; les échos en demeurèrent
-d'accord, et disent, c'est Langlée; et moi, ma fille, je vous dis, pour
-être à la mode, C'est Langlée[334].»
-
- [334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1676), t. V, p. 54.
-
-C'était là un hommage de joueur souvent heureux au jeu du roi. Voici un
-cadeau d'un autre genre fait par un second joueur plus constamment
-heureux encore. «Dangeau (mande, à quelques jours de là, madame de
-Sévigné à sa fille) a voulu faire des présents aussi bien que Langlée: il
-a commencé la ménagerie de Clagny[335]: il a ramassé pour deux mille écus
-de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les
-plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons
-les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit hier passer
-en revue tout cet équipage comme celui de Jacob, que vous avez dans votre
-cabinet de Grignan[336].»
-
- [335] Terre achetée par madame de Montespan.
-
- [336] T. V, p. 66, lettre du 18 novembre 1676. Dans une lettre du
- 29 septembre de l'année précédente on trouve le mot de cette
- comparaison. «Le bon abbé (écrit madame de Sévigné parlant de son
- oncle de Coulanges) est fort en colère contre M. de Grignan; il
- espéroit qu'il lui manderoit si le voyage de _Jacob_ a été
- heureux, s'il est arrivé à bon port dans la terre promise, s'il y
- est bien placé, bien établi, lui et ses femmes, ses enfants, ses
- moutons, ses chameaux.» C'était une collection de figurines en
- cire ou en bois, représentant le voyage du patriarche en Égypte.
-
-Ce qu'écrivait la plupart du temps madame de Sévigné était uniquement par
-ouï-dire, car elle allait rarement à la cour, et à cause de son âge, et
-à cause du peu de faveur qu'elle y trouvait, quoiqu'elle n'y rencontrât
-que des gens bien disposés pour elle, et tout au moins inoffensifs. Ses
-amitiés vives et fidèles étaient ailleurs, et celles-ci étaient peu
-faites pour rompre cette glace de politesse, mêlée de considération et
-d'une certaine crainte de sa plume, qui l'accueillait dans le cercle
-royal. Nous avons dit ce que n'avaient pas cessé de lui être Fouquet et
-tous les siens. Sa liaison intime avec le cardinal de Retz est bien
-connue de tous les lecteurs des volumes publiés par M. le baron
-Walckenaer.
-
-M. Walckenaer[337] nous a montré cet ancien héros de la Fronde, occupé à
-achever la rédaction de ses Mémoires, sorte de confession générale
-familière aux personnages sur le retour, et dans laquelle, peu indulgent
-aux péchés des autres, on se pare volontiers des siens, que l'on a soin
-d'habiller en belles actions, en combinaisons profondes, et en
-représailles toujours justifiées. On a vu aussi la retraite subite de
-Retz à Commercy, dans sa jolie maison de Ville-Issey, située près de sa
-riche abbaye de Saint-Mihiel. Il quittait le monde et ses rares amis,
-pour faire des économies dans le but de payer ses énormes dettes, bilan
-de la guerre civile et châtiment du chef de parti, et afin de mettre,
-comme le lui avait dit Turenne parlant de lui-même, quelque temps entre
-la vie et la mort. Voulant aussi finir dans l'humilité une carrière
-commencée dans la dissipation, l'ambition et l'intrigue, Retz s'était
-démis de ce chapeau de cardinal qu'il avait poursuivi par tant de moyens
-illégitimes et permis.
-
-On croyait peu à son abnégation et à la sincérité de ce projet de
-retraite. Madame de Sévigné, qui prend toujours feu pour ceux qu'elle
-aime, ne supportait pas patiemment de telles irrévérences. «Le monde,
-écrit-elle à Bussy, par rage de ne pouvoir mordre sur un si beau dessein,
-dit qu'il en sortira. Eh bien, envieux, attendez donc qu'il en sorte, et
-en attendant taisez-vous; car, de quelque côté qu'on puisse regarder
-cette action, elle est belle; et, si on savoit comme moi qu'elle vient
-purement du désir de faire son salut et de l'horreur de sa vie passée, on
-ne cesserait point de l'admirer.» Quant à l'offre du chapeau, tout en
-affirmant la sincérité de son ami, madame de Sévigné affiche
-alternativement la crainte que le pape ne l'accepte, et l'espoir qu'il
-n'en voudra pas. Quelle joie quand elle apprend que le saint-père et le
-sacré collége ont refusé cette démission, habilement ou sérieusement
-offerte par son _cher cardinal_! «Voilà notre cardinal _recardinalisé_,
-mande-t-elle à sa fille!--Notre cardinal l'est à fer et à clou!»--«Sa
-Sainteté a parfaitement bien fait, ce me semble, ajoute-t-elle; la lettre
-du consistoire est un panégyrique: je serois fâchée de mourir sans avoir
-encore une fois embrassé cette chère Éminence. Vous devez lui écrire et
-ne le point abandonner, sous prétexte qu'il est dans la troisième région:
-on n'y est jamais assez pour aimer les apparences d'oubli de ceux qui
-nous doivent aimer[338].»
-
- [337] _Mémoires_, _etc._, t. V, p. 138, 160-167.
-
- [338] Pour ces citations, V. SÉVIGNÉ, t. IV, p. 30, 45, 54 et
- 55.--Sur la démission du cardinal de Retz, voir ses _Mémoires_
- (coll. Michaud, t. XXV, p. 612).
-
-Ici se manifeste une fois de plus la nuance bien tranchée qui existe
-entre les sentiments de la mère et ceux de la fille à l'égard de la
-_chère Éminence_. Soit défaut de sympathie, au fond, soit effet de sa
-tiède nature, ou plutôt circonspection excessive de la part d'une
-gouvernante de province pour le roi, madame de Grignan mettait dans ses
-rapports avec le chef mal amnistié de la Fronde, une réserve, une
-froideur qui contrastaient essentiellement avec la franche amitié,
-l'admiration publique de sa mère. Aussi, quand la première, un peu trop
-rudement peut-être, refusait une pièce d'argenterie que le prélat,
-partant pour sa retraite définitive, avait voulu envoyer comme souvenir à
-_sa chère nièce_[339], madame de Sévigné, toute pleine de son affection
-admirative, écrivait de Retz, au milieu de sa douleur de la mort de
-Turenne, ces mots qu'on lui a avec raison reprochés: «On disoit l'autre
-jour, en bon lieu, que l'on ne connoissoit que deux hommes au-dessus des
-autres hommes, lui et M. de Turenne: _le voilà donc seul dans ce point
-d'élévation_[340]!» Et dans une lettre suivante, par opposition au _héros
-de la guerre_, elle l'appelle résolûment le _héros du Bréviaire_, car,
-auprès d'elle, rien ne diminue l'importance pourtant évanouie de cet
-homme dont la renommée a ébloui sa jeunesse, et dont l'amitié fut le
-charme durable de sa vie.
-
- [339] Nièce à la mode de Bretagne. (Conf. WALCKENAER, t. V, p.
- 167.)
-
- [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 357.
-
-Le cardinal de Retz passa un an dans la plus absolue retraite,
-accomplissant, au milieu des œuvres les plus édifiantes de piété et de
-charité, le programme qu'il s'était tracé, et demandant à la lecture et à
-l'étude les occupations nécessaires à sa dévorante activité. Une maladie
-assez semblable à celle qui avait failli emporter son amie vint
-l'affliger, et alarmer celle-ci au printemps de 1676. «Je suis toujours
-en peine, écrit-elle à madame de Grignan le 28 mai, de la santé de notre
-cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avoit-il pas tout
-lu[341]?» Et la semaine suivante: «M. le cardinal me mandoit, l'autre
-jour, que les médecins avoient nommé son mal de tête un rhumatisme de
-membranes: quel diantre de nom! A ce mot de rhumatisme je pensai
-pleurer[342].»
-
- [341] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 320.
-
- [342] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 327.
-
-Cependant, le pape Clément X étant mort, le cardinal de Retz, malgré ses
-réelles souffrances, dut, sur l'invitation personnelle du roi, se rendre
-au conclave afin d'y faire prévaloir les intérêts de la France. En
-partant pour Rome, le 2 août, il écrivit à madame de Sévigné pour lui
-dire adieu. Elle avait espéré qu'il irait s'embarquer à Marseille, et
-alors elle recommandait à sa fille «de faire toute chose pour avoir
-encore la joie de le voir en passant[343].» Mais les cardinaux français
-prirent, à l'aller et au retour, la voie de terre, et passèrent par
-Grenoble, ce qui priva madame de Grignan du plaisir que sa mère s'était
-promis pour elle. «Vous n'aurez pas le plaisir d'avoir cette chère
-Éminence (écrit madame de Sévigné le 5 août, en annonçant à sa fille ce
-contre-temps qui est bien plutôt une déception pour elle-même que pour la
-gouvernante de la Provence); je suis en peine de sa santé: il étoit dans
-les remèdes, mais il a fallu céder aux instantes prières du maître, qui
-lui écrivit de sa propre main[344].» Louis XIV avait, à bon droit, grande
-confiance dans les lumières, l'habileté et le patriotisme du cardinal de
-Retz, et celui-ci arrivait à Rome en quelque sorte comme le chef du
-parti français, qui alors avait fort à lutter contre celui de l'Empire,
-son adversaire traditionnel en Italie.
-
- [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 405.
-
- [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 410.
-
-Le cardinal écrivit exactement à la marquise de Sévigné, de Lyon, de
-Turin, de Rome, et, contre les prévisions de tous et les craintes de son
-amie, il ne tarda pas à lui annoncer que «sa santé étoit bien meilleure
-qu'il n'eût osé l'espérer[345].» Les opérations du conclave furent
-longues. Enfin, dans les derniers jours de septembre, Retz put mander, et
-il le fit avec empressement, à madame de Sévigné l'élection du cardinal
-Odescalchi, sous le nom d'Innocent XI. «M. le cardinal, dit-elle, m'écrit
-du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure qu'il n'a aucun
-scrupule.... Il me mande que le pape est encore plus saint d'effet que de
-nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et qu'il ne vous verra point
-en repassant, dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans
-peu de jours chez lui, comme si de rien n'étoit. Ce voyage lui a fait
-bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a
-donné. On croit même que, par le bon choix du souverain pontife, il a
-remis dans le conclave le Saint-Esprit, qui en étoit exilé depuis tant
-d'années[346].» Le savant éditeur de la correspondance fait remarquer
-avec raison qu'il est probable que Retz avait combattu l'élection du
-nouveau pontife, mais que «le pape une fois nommé, il devait paraître de
-l'avis du conclave[347].» Une première fois, en 1669, le cardinal de Retz
-s'était montré opposé à l'exaltation d'Odescalchi, et le parti français
-était parvenu à faire nommer le cardinal Altieri, devenu Clément X. En
-1676, la défection du cardinal d'Estrées fit passer celui que la France
-croyait lui être hostile, mais à la vertu duquel tout le monde rendait
-hommage. C'est ce qui résulte de la Relation des conclaves de 1689 et de
-1691, que nous a laissée M. de Coulanges, le cousin de la marquise de
-Sévigné, lequel tenait ces détails rétrospectifs de la bouche du cardinal
-de Bouillon, qu'il avait accompagné à Rome[348].
-
- [345] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 443.
-
- [346] SÉVIGNÉ, lettre du 7 octobre 1676, t. V, p. 17.
-
- [347] Note de M. Monmerqué à la lettre du 7 octobre.
-
- [348] _Mémoires de Coulanges_, formant le t. XI de l'édition de
- M. Monmerqué, p. 65.--_Mémoires du cardinal de Retz_, p. 614.
-
-Le cardinal de Retz rentra vers le milieu de novembre dans sa retraite de
-Commercy, mais sans repasser par Paris, dont il s'était lui-même exilé, à
-la grande douleur de son amie, qui ne pouvait se faire à cette idée de ne
-plus le voir. «M. de Pomponne, écrit-elle le 18, m'a dit qu'à Rome il
-n'est question que de notre cardinal; il n'en vient point de lettres qui
-ne soient pleines de ses louanges: on vouloit l'y retenir pour être le
-conseil du pape; il s'est encore acquis une nouvelle estime dans ce
-dernier voyage; il a passé par Grenoble, pour voir sa nièce (_la duchesse
-de Sault-Lesdiguières_), mais ce n'est pas _sa chère nièce_: c'est une
-chose bien cruelle de ne plus espérer la joie de le revoir; savez-vous
-bien que cela fait une de mes tristes pensées?»--«Je souhaite, redit-elle
-à sa fille le surlendemain, que vous vous accommodiez mieux que moi de la
-pensée de ne le voir jamais; je ne puis m'y accoutumer;» et mêlant à
-l'idée de cette séparation d'un ami la pensée d'un éloignement bien plus
-pénible encore: «Je suis destinée, ajoute-t-elle avec mélancolie, à périr
-par les absences[349].»
-
- [349] _Lettres_, t. V, p. 64 et 68.
-
-Aussi madame de Sévigné ne s'occupe-t-elle que des moyens de posséder au
-plus tôt cette fille dont déjà depuis deux ans elle se trouvait séparée.
-Forte de son sacrifice de Vichy, elle insiste auprès de M. de Grignan
-pour qu'une satisfaction si nécessaire à sa vie ne lui soit pas plus
-longtemps refusée. Toutes ses lettres portent la trace de ce désir devenu
-chez elle une idée fixe. Désireuse, de son côté, de revoir sa mère, mais
-retenue par les devoirs de sa situation et les exigences de ses affaires
-domestiques, madame de Grignan, en septembre, en octobre, en novembre,
-annonça successivement son arrivée, sans pouvoir réaliser ses projets
-sincères à cet égard. Ainsi renvoyée de mois en mois, cette pauvre mère
-en vient à un état d'accablement et de tristesse qui serait une preuve,
-pour ceux qui en auraient besoin, de l'étendue et de la sincérité d'une
-tendresse dont on a dit l'expression exagérée, tandis qu'elle n'est que
-passionnément vraie[350].
-
- [350] V. _Lettres de madame de Sévigné_, t. IV, p. 477; V, p. 19,
- 25, 32, 45, 47, 48, 59 et 62.
-
-En attendant, madame de Sévigné cherche et trouve une occupation du goût
-de son cœur dans la poursuite des affaires de son gendre et de son fils.
-Après avoir pris une honorable part aux événements de la campagne dont
-nous avons rappelé les principaux faits, le baron de Sévigné, malade d'un
-rhumatisme à la cuisse, et croyant toute opération sérieuse ajournée,
-était revenu de lui-même à Paris, sans congé, le 22 octobre[351]. Ce
-retour justifié, mais irrégulier quant à la forme, ne laissa pas que de
-causer quelques ennuis à sa mère. Sévigné montrait en effet, par là,
-qu'il n'était pas trop esclave de la discipline militaire, et le roi
-n'aimait guère qu'on prît de telles libertés avec la hiérarchie. Madame
-de Sévigné jugea prudent de garder son fils en quelque sorte caché à
-Livry, jusqu'à ce que sa position eût été régularisée. «Le _Frater_ est
-toujours ici, mande-t-elle à madame de Grignan, attendant ses
-attestations qui lui feront avoir son congé. Il clopine, il fait des
-remèdes; et quoique on nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne
-discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que nous ne serons
-point pendus. Nous causons et nous lisons: le compère, qui sent que je
-suis ici pour l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et
-n'oublie rien pour me divertir; il y réussit à merveille; nous parlons
-souvent de vous avec tendresse.» Et le _Frater_, de ce charmant esprit
-qui contraste avec le ton un peu tendu de sa sœur, continue: «Ma mère
-est ici pour l'amour de moi; je suis un pauvre criminel, que l'on menace
-tous les jours de la Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant que tout
-s'apaisera par le retour prochain de toutes les troupes. L'état où je
-suis pourrait tout seul produire cet effet; mais ce n'est plus la mode.
-Je fais tout ce que je puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et
-d'avoir quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand je lui parle
-là-dessus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle
-pendant sa maladie, et, à ce que je puis juger par ses discours, elle est
-fort fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas
-la fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute sa tendresse et
-toute l'étendue de sa reconnoissance. Elle seroit tout à fait contente si
-elle m'avoit seulement vu en état de me faire confesser; mais, par
-malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut qu'elle se réduise à me
-voir clopiner comme clopinoit jadis M. de la Rochefoucauld, qui va
-présentement comme un Basque[352].»
-
- [351] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 39.
-
- [352] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1676), t. V, p. 43.
-
-En même temps qu'elle poursuivait le congé de son fils auprès de Louvois,
-qui, à cause de sa parenté avec madame de Coulanges, se montrait gracieux
-pour elle, la marquise de Sévigné sollicitait de Colbert le
-renouvellement de la faible indemnité que le roi avait l'habitude
-d'accorder, à titre de gratification, aux gouverneurs de province dont il
-était satisfait. Louvois était rude dans le service, mais galant pour les
-dames. Il n'en était pas de même de Colbert: celui-ci faisait toujours
-mauvais visage à qui venait lui demander de l'argent[353]. Madame de
-Sévigné l'éprouva pour son compte en allant l'entretenir des intérêts de
-son gendre et de sa fille. «J'ai voulu aller à Saint-Germain parler à M.
-Colbert de votre pension, écrit-elle à cette dernière; j'y étois
-très-bien accompagnée: M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et plusieurs
-autres me consoloient par avance de la glace que j'attendois. Je lui
-parlai donc de cette pension, je touchai un mot des occupations
-continuelles et du zèle pour le service du roi; un autre mot des extrêmes
-dépenses à quoi l'on étoit obligé, et qui ne permettoient pas de rien
-négliger pour les soutenir; que c'étoit avec peine que M. l'abbé de
-Grignan et moi nous l'importunions de cette affaire: tout cela étoit plus
-court et mieux rangé; mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la
-réponse: _Madame, j'en aurai soin_; et il me ramène à la porte; et voilà
-qui est fait[354].» Toutefois madame de Sévigné fut plus heureuse que
-madame Cornuel. On sait, que ne pouvant tirer du ministre austère ni un
-mot de réponse, ni même une marque d'attention: «Monseigneur, lui dit
-celle-ci, faites au moins signe que vous m'entendez[355]!»
-
- [353] _Vie de Colbert_ par M. Pierre Clément, p. 106.
-
- [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 63.
-
- [355] _Biographie Michaud_, art. Colbert, par M. Villenave.
-
-Enfin madame de Grignan se décida à venir à Paris aussitôt que son mari
-auroit obtenu des États de Provence le _don_ extraordinaire de huit cent
-mille francs que le roi leur demandait pour cette année (un tiers de plus
-que les années précédentes), et fait nommer M. de Saint-Andiol, son
-beau-frère, procureur du pays, c'est-à-dire chargé d'aller porter à
-Versailles le vote de l'assemblée. C'est dans cette circonstance qu'il
-faut voir toute la tendresse maternelle de madame de Sévigné. «Je suis
-vraiment bien contente, dit-elle à sa fille en recevant cette nouvelle,
-de la bonne résolution que vous prenez; elle sera approuvée de tout le
-monde, et vous êtes fort loin de comprendre la joie qu'elle me
-donne[356]!»
-
- [356] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 18 novembre, t. V, p. 66.
-
-Mais voici un messager envoyé devant, qui accourt annonçant cette chère
-venue. Quel feu! quelle allégresse, quel trouble!
-
-«_Livry, mercredi 25 novembre 1676._--Je me promène dans cette avenue; je
-vois venir un courrier. Qui est-ce? C'est Pomier: ah! vraiment, voilà qui
-est admirable. Et quand viendra ma fille?--Madame, elle doit être partie
-présentement.--Venez donc que je vous embrasse. Et votre don de
-l'assemblée?--Madame, il est accordé.--A combien?--A huit cent mille
-francs.--Voilà qui est fort bien, notre pressoir est bon, il n'y a rien à
-craindre, il n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne. Enfin j'ouvre
-votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnois aisément
-les deux caractères, et je vois enfin que vous partez. Je ne vous dis
-rien sur la parfaite joie que j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon
-fils; il n'y a plus de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne
-pour lui présenter notre courrier. Vous êtes en chemin par un temps
-admirable, mais je crains la gelée. Je vous enverrai un carrosse où vous
-voudrez. Je vais renvoyer Pomier, afin qu'il aille, ce soir, à
-Versailles, c'est-à-dire à Saint-Germain. J'étrangle tout, car le temps
-presse. Je me porte fort bien; je vous embrasse mille fois, et le
-_Frater_ aussi[357].»
-
- [357] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 70.
-
-Avant l'arrivée de sa fille, madame de Sévigné n'écrit plus que trois
-lettres, trois billets de ce même style, rapide, coupé, joyeux. On voit
-qu'à la veille de jouir de cette chère présence, elle n'a plus le cœur à
-l'écriture. «Je ne sais ce que j'ai, dit-elle à son idole, je n'ai plus
-de goût à vous écrire: d'où vient cela? seroit-ce que je ne vous aime
-plus[358]?» Elle annonce aux gouverneurs de la Provence que «la nouvelle
-des huit cent mille francs a été très-agréable au roi et à tous ses
-ministres»; et, pour compléter cette bouffée de contentement, voilà que
-le maître accorde à M. de Grignan cette gratification modeste, mais
-indispensable au voyage de Paris, tant était grande alors la gêne de la
-noblesse provinciale, et si avancée la ruine latente d'une maison dont le
-faste apparent ne se soutenait qu'à force d'artifices et d'héroïques
-expédients. «M. de Pomponne, ajoute cette mère heureuse, le 9 décembre,
-a glissé fort à propos nos cinq mille francs. Le roi dit, en riant: On
-dit tous les ans que ce sera pour la dernière fois. M. de Pomponne, en
-riant, répliqua: Sire, ils sont employés à vous bien servir. Sa Majesté
-apprit aussi que le marquis de Saint-Andiol étoit procureur du pays; le
-sourire continua, comme disant qu'on voyoit bien la part qu'avoit M. de
-Grignan à cette nomination. M. de Pomponne lui dit: Sire, la chose a
-passé d'une voix, sans aucune contestation ni cabale. Cette conversation
-finit, et se passa fort bien[359].»
-
- [358] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 71.
-
- [359] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 73.
-
-Partie d'Aix le 1er décembre, la comtesse de Grignan, seule, car son mari
-était encore retenu par ses fonctions, cheminait lentement à travers la
-neige et la glace qu'elle avait trouvées sur sa route, au lieu du beau
-temps que lui prédisait sa mère, d'abord parce qu'elle le souhaitait,
-mais aussi pour l'encourager à entreprendre cette longue et fastidieuse
-marche. Son cœur suit sa fille dans ses pénibles étapes. Elle ne veut
-pas qu'elle arrive sans trouver sur sa route des excuses de tout ce
-mauvais temps: «Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de
-peines, de fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles?
-Je crois avoir souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a
-pas été un moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai
-trouvé mille fois que je ne valois pas l'extrême peine que vous preniez
-pour moi; c'est-à-dire, par un certain côté, car celui de la tendresse et
-de l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu!
-et quelle saison! vous arriverez précisément le plus court jour de
-l'année, et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. J'ai vu une
-devise qui me conviendroit assez; c'est un arbre sec et comme mort, et
-autour ces paroles: _fin che sol ritorni_. Qu'en dites-vous, ma fille? Je
-ne vous parlerai donc point de votre voyage, nulle question là-dessus;
-nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues, et nous
-tâcherons de donner un autre cours aux _petits esprits_, et d'autres
-idées à votre imagination[360]..... Je vous attendrai à dîner à
-Villeneuve Saint-Georges; vous y trouverez votre potage tout chaud; et,
-sans faire tort à qui que ce puisse être (ceci pour vous, monsieur de
-Grignan), vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus
-parfaitement. L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée avec
-un bon feu. Ma chère enfant, quelle joie! Puis-je en avoir jamais une
-plus sensible[361]!»
-
- [360] Allusion au langage de la philosophie cartésienne,
- familière à madame de Grignan.
-
- [361] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 74.
-
-Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre. On peut se figurer les
-transports de madame de Sévigné de revoir sa fille après deux années
-entières d'absence, et il faut affirmer aussi la joie de celle-ci, de se
-retrouver enfin auprès d'une telle mère. Mais, vanité des projets
-humains, même des plus légitimes rêves de l'amour maternel, ce séjour
-commun à Paris, que madame de Sévigné avait tant souhaité, fut pour elle
-l'époque la plus pénible, la plus agitée et la plus douloureuse de son
-existence, et cela à cause de sa fille et par sa fille, ainsi que nous le
-verrons dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-1677.
-
- Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et
- Bussy.--Moment de la plus grande intimité entre madame de Sévigné
- et son cousin.--Ils se conviennent et se plaisent.--Vanité,
- extravagances de Bussy-Rabutin.--Il refuse le _Monseigneur_ aux
- maréchaux.--Il se crée lui-même maréchal de France _in
- petto_.--Ne pouvant être _duc_, il ne veut plus qu'on l'appelle
- _comte_.--Le roi lui permet de revenir une seconde fois à
- Paris.--Sa cousine désire connaître ses _Mémoires_; ils les
- lisent ensemble.--Position de madame de Montespan à la cour.--Le
- roi distingue madame de Ludre.--On attribue à Bussy des couplets
- satiriques; sa justification.--La guerre recommence.--Louis XIV
- se met en campagne avant la fin de l'hiver.--Siége et prise de
- Valenciennes.--Le baron de Sévigné y est blessé.--Saint-Omer et
- Cambrai sont obligés de se rendre.--MONSIEUR gagne la bataille de
- Cassel.--Retour triomphant du roi; ovations qui lui sont faites:
- l'année 1677 appelée _l'année de Louis le Grand_.--Corneille
- chante les victoires du roi.--Madame de Sévigné achète à son fils
- la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.--Maladie de madame de
- Grignan.--Appréhensions de sa mère.--Quelques troubles
- surviennent entre la mère et la fille.--Malentendus expliqués.
-
-
-Madame de Grignan resta six mois à Paris. Pour cette période, nous ne
-trouvons que deux lettres de sa mère, l'une à Bussy, l'autre au comte de
-Guitaud. Toutefois, au moyen d'une correspondance qui recommence avec
-l'exactitude accoutumée, au lendemain de la séparation, il nous sera
-possible de connaître quelle fut, durant cette première moitié de l'année
-1677, l'existence de la mère et de la fille.
-
-En arrivant à Paris, madame de Grignan, indépendamment des amis de sa
-mère, qui étaient aussi les siens et que nous connaissons, retrouva son
-frère, guéri de son rhumatisme; le chevalier, son beau-frère, qui avait
-fait tout entière la longue campagne de 1676, sans y rencontrer
-d'occasion particulière d'accroître une fort jolie réputation que l'on
-tardait bien à récompenser; M. de la Garde, ce cousin à héritage des
-Grignan, qui, quelques mois auparavant, avait failli, à cinquante-six
-ans, épouser une jeune fille dont il eût pu être l'aïeul, et avait eu le
-bon esprit d'y renoncer, à la grande approbation de madame de Sévigné,
-qui, pour cela, lui restitue le nom de _sage_; et enfin Bussy-Rabutin,
-venu à Paris au mois de juin précédent avec une permission de deux mois,
-successivement prorogée jusqu'en mai 1677, par un accès de commisération
-royale, où la vanité de plus en plus vivace de ce disgracié satisfait
-voulait presque voir un retour de faveur.
-
-M. Walckenaer a fait connaître en détail le premier voyage effectué par
-Bussy en 1674, après sept années d'exil, et ses tentatives infructueuses
-de réconciliation auprès de ses principaux ennemis, tels que Condé, la
-Rochefoucauld, Marsillac[362]. Lorsque madame de Sévigné, en juin 1676,
-retourna de Vichy à Paris, elle y trouva son cousin déjà installé depuis
-quelques jours. Il y avait deux ans qu'ils ne s'étaient revus; mais ils
-n'avaient point interrompu une correspondance qui chez eux paraissait un
-besoin, comme elle était un plaisir. Bussy disait plus tard à sa cousine
-que les lettres qu'elle lui avait écrites pendant les années 1674, 1675
-et 1676, étaient celles qu'il trouvait le plus à son goût[363]. A ces
-diverses dates, ce quinteux parent en est revenu aux tendresses. Tantôt
-il lui écrit: «Vous êtes de ces gens qui ne devraient jamais mourir,
-comme il y en a qui ne devroient jamais naître[364].» Tantôt il lui
-proteste que, «comme il ne trouve aucune conversation qui lui plaise
-autant que la sienne, il ne trouve aussi point de lettres si agréables
-que celles qu'elle lui écrit[365].» Le 11 août 1675, il lui adresse cet
-éloge plus complet et plus cordial encore de sa façon d'écrire: «J'ai
-reçu votre lettre, madame, elle est assez longue, et je vous assure que
-je l'ai trouvée trop courte. Soit que votre style, comme vous dites, soit
-laconique, soit que vous vous étendiez davantage, il y a, ce me semble,
-dans vos lettres, des agréments qu'on ne voit point ailleurs; et il ne
-faut pas dire que c'est l'amitié que j'ai pour vous qui me les embellit,
-puisque de fort honnêtes gens, qui ne vous connoissent pas, les ont
-admirées[366].»
-
- [362] _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 147.
-
- [363] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 147.
-
- [364] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 août 1674),
- t. II, p. 385.
-
- [365] _Corr. de Bussy_, t. II, p. 396 (lettre du 19 septembre
- 1674).
-
- [366] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 401.
-
-La correspondance de madame de Sévigné et de Bussy, pendant ces deux
-années écoulées sans se voir, se compose de trente-cinq lettres, dix-neuf
-écrites par celui-ci et seize par sa cousine. Le ton de cordialité qui y
-règne fait contraste avec le style de bec et d'ongles qui semble l'allure
-naturelle de cet esprit aigu, pointilleux, mieux disposé à rendre un coup
-qu'une tendresse, et n'ayant qu'un souci, dans les petites comme dans les
-grandes luttes, avec une femme et une parente comme avec un ennemi bardé
-de fer, ne pas avoir le dernier. Il est quelques parties de leur
-correspondance que nous voulons relever, car on y rencontre de nouveaux
-traits des deux principales figures de ces Mémoires, et de plus elles
-caractérisent des relations dont l'historique fait partie du plan dont
-nous achevons l'exécution.
-
-Le faux bruit avait couru d'une première maladie sérieuse de madame de
-Sévigné avant celle de Bretagne. Se faisant de la nature et de la cause
-du mal de bizarres idées, et imaginant à ce sujet de plus singuliers
-remèdes, Bussy adresse à sa cousine cette lettre d'un ton qu'il se permet
-volontiers avec elle et que celle-ci sait entendre et pardonner: «J'ai
-appris que vous aviez été fort malade, ma chère cousine; cela m'a mis en
-peine pour l'avenir, et j'ai appréhendé une rechute. J'ai consulté votre
-mal à un habile médecin de ce pays-ci. Il m'a dit que les femmes d'un bon
-tempérament comme vous, demeurées veuves de bonne heure, et qui s'étoient
-un peu contraintes, étoient sujettes à des vapeurs. Cela m'a remis de
-l'appréhension que j'avois d'un plus grand mal; car enfin, le remède
-étant entre vos mains, je ne pense pas que vous haïssez assez la vie pour
-n'en pas user, ni que vous eussiez plus de peine à prendre un galant que
-du vin émétique. Vous devriez suivre mon conseil, ma chère cousine,
-d'autant plus qu'il ne sauroit vous paroître intéressé; car, si vous
-aviez besoin de vous mettre dans les remèdes, étant à cent lieues de
-vous, comme je suis, vraisemblablement ce ne seroit pas moi qui vous en
-servirois.»--«Votre médecin (lui répond madame de Sévigné de la même
-plume, mais plus finement taillée) qui dit que mon mal sont des vapeurs,
-et vous qui me proposez le moyen d'en guérir, n'êtes pas les premiers qui
-m'avez conseillé de me mettre dans les remèdes spécifiques; mais la
-raison de n'avoir point eu de précaution pour prévenir ces vapeurs par
-les remèdes que vous me proposez m'empêchera encore d'en user pour les
-guérir. Le désintéressement dont vous voulez que je vous loue dans le
-conseil que vous me donnez n'est pas si estimable qu'il l'auroit été du
-temps de notre belle jeunesse: peut-être qu'en ce temps-là vous auriez eu
-plus de mérite. Quoi qu'il en soit, je me porte bien, et, si je meurs de
-cette maladie, ce sera d'une belle épée, et je vous laisserai le soin de
-mon épitaphe[367].»
-
- [367] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettres des 16 août et 5
- septembre 1674), t. III, p. 385 et 393.
-
-Cet accent de jovialité un peu crue revient quelquefois dans le commerce
-de ces deux esprits prompts à la riposte, et qui ne dédaignent pas ce
-qu'on appelle le mot pour rire. Madame de Sévigné ne s'en fait nullement
-faute. Le marquis de Coligny, avant d'épouser mademoiselle de Bussy, lui
-avait écrit, comme à une parente considérable et considérée, afin de lui
-demander en quelque sorte son consentement. «J'ai reçu, mande-t-elle au
-père, un compliment très-honnête de M. de Coligny. Je vois bien que vous
-n'avez pas manqué de lui dire que je suis l'aînée de votre maison, et que
-mon approbation est une chose qui tout au moins ne sauroit lui faire de
-mal.» Et, sur ce, elle décoche à son cousin, friand de telles épices,
-cette historiette un peu gauloise: «A propos de cela, je veux vous faire
-un petit conte qui me fit rire l'autre jour. Un garçon, étant accusé en
-justice d'avoir fait un enfant à une fille, il s'en défendoit à ses
-juges, et leur disoit: «Je pense bien, messieurs, que je n'y ai pas nui,
-mais ce n'est pas à moi l'enfant.» Mon cousin, je vous demande pardon, je
-trouve ce conte naïf et plaisant. S'il vous en vient un à la traverse, ne
-vous en contraignez pas[368].» Mis en goût et en gaieté, Dieu sait si
-Bussy _s'en contraint_, et il répond à sa cousine par une anecdote sur le
-chevalier de Rohan et madame d'Heudicourt que nous devons laisser (telle
-est chez nous le changement du langage, je ne dis pas des mœurs) à la
-place qu'elle occupe dans la correspondance de l'historien de la Gaule
-amoureuse[369].
-
- [368] SÉVIGNÉ (lettre du 8 octobre 1675), t. IV, p. 28.
-
- [369] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 108.
-
-La vanité de Bussy doit se dire comme on a dit, dans ce temps, l'héroïsme
-de Condé, l'éloquence de Bossuet, la sagesse de Catinat, la douceur de
-Fénelon. Bussy est une des curiosités du règne de Louis XIV. Ses lettres
-de la période qui nous occupe nous offrent deux remarquables exemples de
-cet orgueil à la fois triste et bouffon qui a dirigé et perdu sa vie.
-
-On a vu qu'à la mort de Turenne, Louis XIV fit d'un seul coup huit
-maréchaux de France. C'était pour Bussy, leur doyen à tous, une belle
-occasion manquée, de parvenir à cette dignité, jusque-là le vif objet de
-son envie. «Dieu, écrit-il à sa cousine, n'a pas voulu que cela fût, ou
-que cela fût encore; je n'en murmure point, et, au contraire, je lui
-rends mille grâces du repos d'esprit qu'il m'a donné sur cela, et de ce
-qu'il m'a fait le courage encore plus grand que mes malheurs[370].»
-Résignation factice, paroles arrangées qui masquent le dépit le plus
-amer, et bientôt le plus injurieux pour autrui, ainsi qu'on va le voir
-dans une lutte que le _mestre de camp général de la cavalerie légère_
-soutint avec la plupart des nouveaux élus, et que l'on peut appeler sa
-campagne du _monseigneur_.
-
- [370] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 67.
-
-Quelle que fût sa pensée sur cette fournée de maréchaux, qu'il appelait
-_maréchaux à la douzaine_, Bussy, courtisan lors même qu'il n'affectionne
-ni n'estime, crut devoir faire son compliment à ceux qui lui étaient
-particulièrement connus, mais il omit de leur donner le titre de
-_monseigneur_, auquel les maréchaux de France pensaient avoir droit, et
-qui, en effet, était passé en tradition et en habitude. Par une théorie
-nouvelle et subtile, il entendait ne rendre cet hommage qu'à ceux qui
-étaient ses anciens comme lieutenants généraux, et il le refusait à ses
-cadets.
-
-Il est curieux, d'abord, de comparer les termes de ses compliments avec
-sa méprisante façon de penser sur ses heureux rivaux. «Je me réjouis avec
-vous, monsieur, écrit-il au maréchal de Navailles, qu'enfin l'on vous ait
-fait justice; il y a longtemps que vous devriez avoir reçu celle-ci: le
-mérite a forcé les étoiles. Vous êtes en bonne et nombreuse
-compagnie[371].» A Vivonne il dit: «Enfin, monsieur, vous voilà parvenu
-aux grands honneurs de la guerre. Il n'y a guère plus d'un an que vous
-n'aviez ni établissement ni titre. La fortune avoit été un peu lente à
-vous récompenser, mais elle s'est assez bien remise en son devoir, et
-elle n'a plus qu'à vous donner les moyens d'augmenter la gloire que vous
-avez acquise... Je vous assure que je le souhaite de tout mon cœur; car
-personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous aime plus que je ne
-fais[372].» Et à M. de Duras, il témoigne toute «sa joie de la justice
-que le roi vient de lui faire[373].»
-
- [371] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 72.
-
- [372] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 73.
-
- [373] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 78.
-
-Nous ne voyons pas que ceux-ci se soient formalisés de ce que Bussy leur
-refusait le _monseigneur_, et les appelait tout bonnement _monsieur_. Il
-n'en fut pas de même du maréchal de Créqui. Au mois de mai 1676, Bussy,
-se conformant au protocole dont il usait vis-à-vis de ses cadets, lui
-avait écrit une lettre, d'ailleurs fort polie, pour le remercier de
-quelques honnêtetés faites à son fils, qui servait en Flandre dans son
-corps. «Comptez, s'il vous plaît, sur moi, monsieur, lui disait-il, comme
-sur l'homme du monde qui vous aimera autant toute sa vie, et qui
-s'intéressera le plus à ce qui vous arrivera jamais[374].» Ce n'est pas
-de ce ton qu'il en parlait, sept mois auparavant, à madame de Sévigné
-lorsque, sur la nouvelle de la défaite essuyée par le nouveau maréchal, à
-Consarbrüch, il lui demandait si elle ne pensait pas que ce général
-malheureux voudrait n'être encore que le chevalier de Créqui. «Pour moi,
-ajoutait-il avec injure, je le souhaiterois si j'étois à sa place, car on
-pourroit croire qu'il mériteroit un jour d'être maréchal de France, et
-l'on voit aujourd'hui qu'il en est indigne[375].»
-
- [374] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 155.
-
- [375] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 101.
-
-Soit qu'il connût ce premier jugement de Bussy sur sa personne et sa
-promotion (évidemment par d'autres que madame de Sévigné, cette opinion
-ayant pu être communiquée à plusieurs par l'indiscret complimenteur),
-soit qu'il eût une plus haute idée de sa dignité que quelques-uns de ses
-collègues, qui peut-être n'étaient qu'indulgents pour un maniaque
-d'orgueil et de médisance, dont la réputation était bien faite, le
-maréchal de Créqui refusa d'accepter les félicitations de Bussy, dans la
-forme employée par lui. Nouvelle lettre de celui-ci, où il développe son
-système sur le _monseigneur_. «Je ne crois pas, dit-il au maréchal, que
-vous ayez reçu ma lettre, car je n'en ai point eu de réponse. J'ai vu ici
-quelqu'un qui m'a voulu persuader que vous pouviez ne me l'avoir pas
-faite, parce que je ne vous avois pas traité de _monseigneur_, et que
-vous prétendiez que tout ce qui n'étoit pas officier de la couronne en
-devoit user ainsi avec MM. les maréchaux de France; mais je lui ai
-répondu qu'il n'y avoit point de règles si générales où il n'y eût des
-exceptions, et que, s'il y avoit quelqu'un qui les méritât, vous ne
-doutiez pas que ce ne dût être moi, de même que les Coligny, les Passage,
-les Estrées et les Gadagne; et il est si vrai que je dois être excepté,
-que MM. les maréchaux de Bellefonds, d'Humières, de Navailles, de
-Schomberg et de Lorges (gens qui savent aussi bien que qui que ce soit
-soutenir leur dignité) me font réponse comme si j'avois l'honneur d'être
-de leur corps, sachant bien qu'il n'y a que le peuple qui fasse de la
-différence d'un maréchal de France à moi, et que, quand le roi ne m'a pas
-fait la grâce de m'en donner le titre, Sa Majesté a eu ses raisons qui ne
-sont bonnes que pour elle[376].» Ces arguments et le ton avec lequel ils
-étaient exprimés ne purent convaincre le maréchal de Créqui, et il refusa
-de faire à Bussy la réponse qu'il demandait.
-
- [376] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 161.
-
-Bussy, alors, porta le débat devant son indulgent et compatissant ami, le
-duc de Saint-Aignan, «afin, dit-il dans les notes explicatives de sa
-correspondance, que si le maréchal de Créqui me vouloit faire sur cela
-une affaire auprès du roi, il lui fît entendre mes raisons[377].» Il lui
-envoyait en même temps sa lettre au maréchal. Le duc de Saint-Aignan
-adressa à Bussy la réponse suivante, que nous ne pouvons prendre au
-sérieux, et qui, si elle est, comme nous le croyons, une leçon donnée à
-un amour-propre que rien ne peut ni satisfaire ni contenir, reste comme
-un modèle de fine ironie et d'amical persiflage: «Je vous confesse,
-Monsieur, que j'aurois admiré la hauteur et la manière dont vous savez
-prendre les choses, si vous ne m'aviez accoutumé de telle sorte à
-l'admiration, que ce qui vient de vous ne me surprend plus. Cela est du
-meilleur sens, et le plus juste du monde, de faire de la distinction
-entre les vieux et les nouveaux maréchaux de France, c'est-à-dire entre
-ceux qui vous commandoient, et vos camarades ou ceux que vous avez
-commandés. Avec toute la qualité et tous les services que vous avez, vous
-ne sauriez vous mettre plus à la raison que vous faites[378].»
-
- [377] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 163.
-
- [378] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 165.
-
-Il faut dire cependant, à la décharge de Bussy, qu'il n'était pas le seul
-qui éprouvât de la répugnance à traiter les maréchaux de _monseigneur_,
-même sans avoir sur eux l'ancienneté des services. Madame de Sévigné cite
-deux exemples de ce titre dérisoirement donné, ce qui équivalait à ne le
-donner point. «Le comte de Gramont, dit-elle à son cousin sans doute pour
-lui complaire, qui est en possession de dire toutes choses sans qu'on
-ose s'en fâcher, a écrit à Rochefort, le lendemain (de sa nomination):
-
- «Monseigneur,
-
- «La faveur l'a pu faire autant que le mérite.
-
- «Monseigneur, je suis votre très-humble serviteur,
-
- «LE COMTE DE GRAMONT.»
-
-«Mon père, ajoute-t-elle, est l'original de ce style; quand on fit
-maréchal de France M. de Schomberg, celui qui fut surintendant des
-finances, il lui écrivit:
-
- «Monseigneur,
-
- «Qualité, barbe noire, familiarité.
-
- «CHANTAL.»
-
-«Vous entendez bien qu'il vouloit dire qu'il avoit été fait maréchal de
-France parce qu'il avoit de la qualité, la barbe noire comme Louis XIII,
-et qu'il avoit de la familiarité avec lui. Il étoit joli, mon père[379]!»
-
- [379] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 276.
-
-La marquise de Sévigné qui connaissait, par M. de Pomponne, les idées du
-roi sur cette question d'étiquette, et qui déjà, par précaution, avait
-fait passer à M. de Grignan un avis qui n'était point inutile, conseille
-ainsi son irascible cousin, par voie d'allusion. Voyant qu'elle n'est pas
-comprise, elle y revient au moyen de cette anecdote clairement
-caractéristique. «Sur la plainte que le maréchal d'Albret a faite au roi
-que le marquis d'Ambres, en lui écrivant, ne le traitoit pas de
-_monseigneur_, Sa Majesté a ordonné à ce marquis de le faire, et, sur
-cela, il a écrit cette lettre au maréchal:
-
- «Monseigneur,
-
-«Votre maître et le mien m'a commandé d'user avec vous du terme de
-monseigneur; j'obéis à l'ordre que je viens d'en recevoir, avec la même
-exactitude que j'obéirai toujours à ce qui vient de sa part, persuadé que
-vous savez à quel point je suis, monseigneur, votre très-humble et
-très-obéissant serviteur.»
-
-Voici la réponse du maréchal d'Albret:
-
- «Monsieur,
-
-«Le roi, votre maître et le mien, étant le prince du monde le plus
-éclairé, vous a ordonné de me traiter de monseigneur, parce que vous le
-devez; et parce que je m'explique nettement et sans équivoque, je vous
-assurerai que je serai, à l'avenir, selon que votre conduite m'y
-obligera, monsieur, votre, etc.[380].»
-
- [380] SÉVIGNÉ, lettre du 27 août 1675, t. III, p. 433.--Conf.
- WALCKENAER, t. IV, p. 279.
-
-Bussy fait la sourde oreille, et c'est le seul article de la lettre de sa
-cousine, qui en contient beaucoup d'autres, sur lequel, dans sa réponse
-détaillée, il oublie de s'expliquer. Mais, afin de faire disparaître
-cette différence qui le blesse, il adopte un parti d'une excentricité
-bouffonne, et qui frise vraiment la folie: il se nomme sans hésiter
-maréchal de France, et il put alors se donner à lui-même, _in petto_, du
-_monseigneur_ tout à son aise[381].
-
- [381] SÉVIGNÉ, lettre du 9 janvier 1676, t. IV, p. 176.
-
-En même temps, il lui prit une autre lubie, une autre _vision_, pour
-employer le mot du dix-septième siècle. Trouvant sans doute qu'on lui
-avait fait tort de ne pas le nommer duc et pair, comme on l'avait
-maltraité en ne le faisant point maréchal, il ne voulut plus de son titre
-de comte: «Ne m'appelez plus _comte_, écrit-il à sa cousine, j'ai passé
-le temps de l'être. Je suis pour le moins aussi las de ce titre que M. de
-Turenne l'étoit de celui de maréchal. Je le cède volontiers aux gens
-qu'il honore[382].» La surprise de madame de Sévigné ne fut pas médiocre.
-Elle dut croire son cousin décidément fou: «Vous ne voulez plus qu'on
-vous appelle comte, lui répond-elle presque sérieusement, et pourquoi,
-mon cher cousin? Ce n'est pas mon avis. Je n'ai encore vu personne qui se
-soit trouvé déshonoré de ce titre. Les comtes de Saint-Aignan, de Sault,
-du Lude, de Grignan, de Fiesque, de Brancas, et mille autres, l'ont porté
-sans chagrin. Il n'a point été profané comme celui de marquis. Quand un
-homme veut usurper un titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui
-de marquis, qui est tellement gâté qu'en vérité je pardonne à ceux qui
-l'ont abandonné. Mais pour comte, quand on l'est comme vous, je ne
-comprends point du tout qu'on veuille le supprimer. Le nom de Bussy est
-assez commun; celui de comte le distingue, et le rend le nôtre, où l'on
-est accoutumé. On ne comprendra point ni d'où vous vient ce chagrin, ni
-cette vanité, car personne n'a commencé à désavouer ce titre. Voilà le
-sentiment de votre petite servante, et je suis assurée que bien des gens
-seront de mon avis. Mandez-moi si vous y résistez ou si vous vous y
-rendez, et en attendant, je vous embrasse, mon cher _comte_[383].»
-
- [382] _Correspondance de Bussy_ (20 octobre 1675), t. III, p.
- 111.
-
- [383] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 décembre 1675), t. IV, p. 136.
-
-Bussy n'a pas l'habitude de se rendre aussi facilement, et ce n'est pas
-petite affaire que de ramener au sens commun cette vanité qui fermente et
-s'aigrit dans la disgrâce et l'éloignement. Il veut traiter à fond cette
-bizarre question, et rien ne vaut son incroyable dissertation, pour faire
-bien connaître un personnage que Molière a oublié, et qui tient
-naturellement une très-grande place dans cet ouvrage.
-
-«Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre de comte, j'ai cru que
-vous entendriez d'abord la raison que j'avois d'en avoir; mais, puisqu'il
-vous la faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la promotion
-aux grands honneurs de la guerre que le roi a faite m'a donné meilleure
-opinion de moi que je n'avois, et que, m'étant persuadé que, sans ma
-mauvaise conduite, Sa Majesté m'auroit fait la grâce de me mettre dans le
-rang que mes longs et considérables services me devoient faire tenir,
-j'ai été honteux de la qualité de comte. En effet, me trouvant, sans
-vanité, égal en naissance, en capacité, en services, en courage et en
-esprit, aux plus habiles de ces maréchaux, et fort au-dessus des autres,
-je me suis fait maréchal _in petto_, et j'ai mieux aimé n'avoir aucun
-titre que d'en avoir un qui ne fût plus digne de moi. De dire que je
-serai confondu dans le grand nombre de gens qui portent le nom de Bussy,
-je vous répondrai que je serai assez honorablement différencié par celui
-de Rabutin, qui accompagnera toujours l'autre.
-
-«Et pour répondre maintenant à ce que vous me dites de tous ces messieurs
-qui ne se sont point trouvés déshonorés de porter le titre de comte, je
-vous dirai que les comtes de Saint-Aignan et du Lude étoient bien las de
-l'être quand le roi leur fit la grâce de les faire ducs; que le comte de
-Sault étoit encore jeune quand il fut duc par la mort de son père; que
-les comtes de Fiesque et de Brancas, s'ennuyant de l'être, comme je ne
-doutois pas qu'ils ne l'eussent fait, ne pourroient s'en prendre qu'à
-eux-mêmes, parce qu'ils n'avoient rien fait pour être plus, et que M. de
-Grignan n'avoit pas encore assez rendu de services pour s'impatienter
-d'être comte.
-
-«Je crois, ma chère cousine, que vous approuverez mes raisons, car vous
-n'êtes pas personne à croire qu'il y a de la foiblesse à changer
-d'opinion quand vous en voyez une meilleure[384].»
-
- [384] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 129.
-
-Ainsi, de son aveu, Bussy quitte son titre parce que, seul, celui de duc
-lui semblait en harmonie avec la qualité de maréchal de France qu'il
-s'était octroyée. Ses ennemis, qu'il avait tant offensés, devaient être
-bien vengés de voir cet orgueil tombé là. Aussi c'est comme un malade que
-madame de Sévigné traite maintenant son cousin. Celui-ci lui avait envoyé
-la copie d'une lettre dans laquelle il demandait au roi la faveur de
-faire auprès de lui la campagne de 1676: «Faut-il que je vous parle, lui
-écrit-elle des Rochers, après avoir lu cette épître, de votre petit
-manifeste au roi? Il est digne de vous, de votre siècle et de la
-postérité.» Rien n'y manque--vous avez raison, ce que vous dites est
-parfait--c'est ainsi qu'on répond aux gens avec lesquels on ne veut plus
-discuter.
-
-Bussy saisissait avidement les occasions, il les faisait naître au
-besoin, de se rappeler au souvenir de Louis XIV. Avec son caractère,
-écrasé par cette interminable disgrâce qui humiliait son amour-propre et
-ruinait ses intérêts, il est hors de doute que Bussy devait sentir dans
-son cœur une haine violente et, en vérité, bien compréhensible contre le
-prince qui, malgré ses supplications, persistait à le reléguer au fond de
-sa province. Aussi ce n'est pas sans dégoût qu'on lit toutes les plates
-adulations, les protestations sans dignité, les humilités excessives qui
-affadissent sa correspondance. «Quelque raison que Votre Majesté sache
-qu'on a de vous aimer, dit-il à Louis XIV dans ce manifeste dont vient de
-parler madame de Sévigné, peut-être que vous seriez surpris de voir que
-cette amitié résiste à la prison, à la destitution de charge et à l'exil;
-mais vous en serez persuadé quand je vous en aurai dit les raisons.
-Premièrement, Sire, il faut que vous teniez pour constant que, depuis que
-j'ai eu l'honneur d'approcher Votre Majesté, j'ai eu une admiration et,
-si je l'ose dire, une tendresse extraordinaire pour elle; et je ne doute
-pas que, me confiant un peu trop en ces sentiments-là, en la croyance
-qu'on ne pouvoit faillir avec de si bons principes, et en quelque sorte
-de mérite que je me sentois avoir d'ailleurs, je ne me sois relâché dans
-le reste de ma conduite, je n'aie négligé de faire des amis, et donné
-prise sur moi à ceux qui ne m'aimoient pas[385].»
-
- [385] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 459.
-
-En parcourant la fastidieuse série des placets de Bussy à Louis XIV,
-groupés toutefois avec raison par son habile éditeur à la suite de chaque
-volume de sa correspondance, on rencontre vingt passages de ce style
-piteux et abaissé, qui contraste si fort avec l'humeur intraitable et
-arrogante du personnage. Citons quelques fragments; nous y trouverons des
-traits qui complètent cette rogue et triste physionomie:
-
---«Sire, j'ai failli, écrit-il le 8 décembre 1671, et, quoiqu'il soit
-fort naturel de chercher à s'excuser, l'extrême respect que j'ai pour la
-justice de Votre Majesté fait que je n'essaye pas de paroître moins
-coupable devant elle; mais, Sire, ce qui aide fort à ma sincérité, en
-cette rencontre, c'est le zèle extraordinaire que j'ai eu toute ma vie
-pour la personne de Votre Majesté. Je me tiens si fort de ces sentiments,
-et je trouve qu'ils me font tant de mérite, que je n'ai pas de peine
-d'avouer franchement les fautes que j'ai faites[386].»
-
- [386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436.
-
---«Sire (répète-t-il l'année d'après, avec un redoublement
-d'obséquiosité) il y a plus d'un an que je me donnai l'honneur d'écrire à
-Votre Majesté, pour lui demander très-humblement pardon, et lui offrir
-mes très-humbles services. Je n'aurois pas si longtemps attendu à vous
-demander miséricorde, si je n'avois pas appréhendé d'importuner Votre
-Majesté; mais, enfin, à qui aurois-je recours qu'au meilleur maître du
-monde? Pardonnez-moi donc, Sire, et, pour cet effet, permettez-moi
-d'aller à l'armée pour essayer de mériter les bonnes grâces de Votre
-Majesté par tous les services les plus considérables que je pourrai lui
-rendre, ou pour mourir en lui témoignant mon zèle. Si je pouvois faire à
-Votre Majesté un plus grand sacrifice que celui de ma vie, je le ferois
-de tout mon cœur, car personne n'aime plus Votre Majesté que je fais, et
-je prie Dieu qu'il m'abîme si je mens; oui, Sire, je vous aime plus que
-tout le monde ensemble, et, si je n'avois plus aimé Votre Majesté que
-Dieu même, peut-être n'aurois-je pas eu tous les malheurs qui me sont
-arrivés; car, enfin, il n'y a guère de plus vieil officier d'armée en
-France que moi, ni qui ait guère mieux servi; et (le dirai-je encore?)
-guère qui soit plus en état de servir. Il faut bien que Dieu ait été en
-colère contre moi, d'avoir aimé quelqu'un plus que lui, pour avoir rendu
-tout ce mérite inutile, et pour m'avoir laissé tomber dans les fautes qui
-ont obligé Votre Majesté de me châtier aussi justement qu'elle a
-fait[387].»
-
- [386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436.
-
- [387] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 437.
-
-En 1673, remerciant le roi de la première permission qu'il lui avait
-accordée, après sept années d'exil, de revoir Paris, où l'appelait un
-procès important, Bussy s'exprime de la sorte: «Sire, je demande
-très-humblement pardon à Votre Majesté, si je ne puis plus retenir ma
-reconnoissance sur la permission qu'elle m'a donnée de venir à Paris pour
-quelque temps. Quoique cette grâce me soit considérable par l'ordre
-qu'elle me donnera moyen de mettre à mes affaires, elle me l'est bien
-plus par la marque qu'elle me donne du radoucissement de Votre
-Majesté.... Il n'a pas tenu à moi, Sire, que je n'en aie obtenu de plus
-considérables de Votre Majesté. Elle sait que je l'ai plusieurs fois
-très-humblement suppliée de m'accorder l'honneur de la suivre à ses
-campagnes, c'est-à-dire d'aller employer ma vie pour le service d'un
-maître adorable, dont j'eusse été trop heureux de baiser la main qui me
-frappoit; car personne ne s'est tant fait de justice que moi. J'ai
-toujours cru, Sire, et j'en suis encore persuadé de la plus claire vérité
-du monde, que Votre Majesté, à qui rien n'est caché, avoit toujours su
-que je l'avois aimée de tout mon cœur, et toujours admirée, et que cela
-lui avoit même donné quelque bonté pour moi; mais que, blâmant ma
-conduite avec raison, elle avoit mieux aimé satisfaire à sa justice qu'à
-ses propres inclinations[388].»
-
- [388] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 438.
-
-Au début de la campagne de 1674, persistant à offrir, systématiquement et
-sans perdre courage, des services toujours refusés: «J'espère, Sire,
-dit-il, que Votre Majesté, qui est l'image de Dieu, se laissera enfin
-fléchir à la persévérance, et que, considérant qu'il y a neuf ans que je
-souffre, elle donnera des bornes à ses châtiments; c'est peut-être la
-mort que je vous demande, Sire, mais il n'importe: je commence à l'aimer
-mieux, en vous servant, que la vie dans la disgrâce de Votre Majesté.
-Accordez-moi donc la grâce de pouvoir vous suivre à cette campagne, j'en
-supplie très-humblement Votre Majesté, et de croire que jamais homme qui
-a eu le malheur de déplaire à son maître n'en a eu tant de repentir que
-moi, ne s'est fait tant de justice sur les châtiments qu'il a reçus, et
-n'est, après tout cela, du meilleur cœur et avec plus de soumission, de
-Votre Majesté, etc[389]....» Mais, voyant le peu de succès de ses offres
-de service, Bussy se mit à afficher une résignation en apparence
-complète, et, au lendemain de la conquête de la Franche-Comté, il écrivit
-au roi en ces termes: «Je supplie très-humblement Votre Majesté de me
-permettre de lui témoigner la joie que j'ai de ses dernières conquêtes,
-et de voir que mon maître prenne le chemin de le devenir de tout le
-monde. Ma satisfaction auroit été tout entière si Votre Majesté avoit
-daigné accepter les offres de mon très-humble service; mais, enfin, comme
-je n'ai pu avoir ce plaisir, je m'en suis fait un autre qui est de me
-soumettre à vos volontés avec une résignation dont je suis assuré que
-Dieu se contenteroit. Si Votre Majesté la pouvoit connoître aussi bien
-que lui, et voir le fond de mon cœur, je ne serois pas aussi malheureux
-que je le suis[390].....»
-
- [389] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 442.
-
- [390] Placet du 9 juin 1674, _Correspondance_, t. II, p. 444.
-
-Malgré ce dessein de faire contre mauvaise fortune bon cœur, Bussy,
-jusqu'à la paix de Nimègue, ne cessa de poursuivre Louis XIV de ses
-placets. Il devait attendre six ans encore avant de voir fléchir sa
-sévère disgrâce, et avant d'obtenir l'autorisation de reparaître à la
-cour, où même il ne put rester. Il fallait que les péchés de langue et de
-plume de cet esprit malfaisant fussent bien grands et eussent atteint
-plus haut que ceux que nous avons déjà nommés, peut-être le roi lui-même,
-plus vraisemblablement sa mère, pour expliquer cette rigueur si longtemps
-inflexible.
-
-Dans le cours de l'année 1676, Louis XIV, qui mesurait à Bussy avec une
-si lente parcimonie le retour de ses bonnes grâces, avait paru se
-radoucir. A son retour de Bretagne, madame de Sévigné sut que son cousin
-avait obtenu, pour quelques mois, une nouvelle permission de résider à
-Paris; mais ce ne fut pas de Bussy qu'elle l'apprit. De la part de
-celui-ci, ce n'était point précisément défiance, car que pouvait-il
-appréhender d'une parente qui, malgré ses torts, lui avait donné tant de
-preuves d'affection? Probablement il redoutait les confidences, même
-involontaires, de madame de Sévigné à madame de la Fayette, son intime
-amie, et, par celle-ci, à la Rochefoucauld, dont il suspectait toujours
-la rancune. Mais, comme on l'a vu en 1674[391], madame de Sévigné savait,
-avant même son cousin, par M. de Pomponne, qui ne lui cachait rien de
-ces choses et d'autres plus importantes, et que l'exilé employait de
-préférence auprès du roi, madame de Sévigné, disons-nous, connaissait
-parfaitement ce qui concernait Bussy: dans ses visites de bienvenue, le
-ministre dut lui apprendre ce que celui-ci ne lui disait point. En
-rentrant des Eaux, elle le trouva donc depuis quelques jours établi à
-Paris, content de n'avoir plus à se cacher, et, dans sa modestie
-habituelle, se faisant un triomphe exceptionnel de cette mince tolérance:
-«C'est une faveur qui me distingue des autres exilés, lui avait-il écrit
-à Vichy; le roi n'en a fait de pareilles qu'à moi[392].»
-
- [391] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 60.
-
- [392] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 150.
-
-Pendant les six mois qui précédèrent l'arrivée de sa fille madame de
-Sévigné reçut souvent les visites de Bussy; elles eurent lieu avec un
-contentement réciproque, car, malgré de profondes différences morales,
-ces deux esprits de même souche se conviennent et se plaisent. Bussy et
-sa cousine, dans leur jeunesse, avaient failli se laisser entraîner à un
-sentiment plus vif que l'amitié[393]; mais cette amitié, du moins,
-quoiqu'elle eût été mise à de délicates épreuves, avait toujours survécu,
-et aujourd'hui, toutes les vieilles querelles apaisées, elle était plus
-cordiale que jamais.
-
- [393] Conf. WALCKENAER, t. I et II, _passim_.
-
-Toutefois durant ces six mois de commun séjour à Paris, soit dans les
-lettres de Bussy à ses divers correspondants, soit dans celles de madame
-de Sévigné à sa fille, on trouve peu de détails sur leurs relations
-journalières. «Venez m'aider, écrit le premier à madame de Grignan, le
-27 juillet, à désopiler la rate de madame votre mère: votre absence
-empêche l'effet de mes remèdes[394].» Au mois d'octobre, nous le trouvons
-à Livry, où il est allé passer quelques jours, afin de contenter l'envie
-que sa cousine lui avait plusieurs fois manifestée de connaître ses
-Mémoires, auxquels il travaillait, et dont on parlait dans leur monde.
-«Vous devriez m'envoyer quelques morceaux de vos _Mémoires_, lui avait
-écrit le 18 septembre madame de Sévigné, je sais des gens qui en ont vu
-quelque chose, qui ne vous aiment pas tant que je fais, quoiqu'ils aient
-plus de mérite[395].» Bussy ne voulut pas lui adresser son manuscrit; il
-tenait à lui en faire la lecture lui-même. Son motif est «qu'il aime les
-louanges à tous les beaux endroits, et que si elle lisoit ses mémoires
-sans lui, elle ne lui en donneroit qu'en général pour tout
-l'ouvrage[396].» Cela peut s'appeler un auteur gourmet en fait d'éloge.
-La lecture eut lieu, et madame de Sévigné en rend un témoignage plus
-amical que sincère à sa fille, car les _Souvenirs_ de Bussy, publiés
-après sa mort, par les soins de la marquise de Coligny, sont un assez
-terne ouvrage, et ne sauraient lutter d'intérêt avec la plupart des
-mémoires contemporains[397].
-
- [394] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 169.
-
- [395] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 474.
-
- [396] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 184.
-
- [397] _Voy._ la nouvelle et plus complète édition de ces Mémoires
- donnée en 1857 par M. Ludovic Lalanne.
-
-Bussy, dans ce voyage, communiqua la partie terminée de son travail à
-quelques amis dont il voulait avoir le sentiment. L'un d'eux était M. de
-Thou, président de l'une des chambres des Enquêtes, fils de l'historien
-et frère du malheureux ami de Cinq-Mars, qui avait dû épouser madame de
-Sévigné, fait omis par tous les biographes de celle-ci. «J'ai lu vos
-_Mémoires_ avec beaucoup de satisfaction,» écrit le président à Bussy. Il
-lui donne en même temps les éloges que celui-ci recherchait, et il est
-difficile de n'y pas voir la complaisance usitée en pareil cas. Mais ce
-qu'il loue sans restriction, ce qu'il semble heureux de louer, ce sont
-les lettres de madame de Sévigné, que Bussy avait eu l'heureuse idée
-d'intercaler dans son récit. «J'ai admiré les lettres de madame de
-Sévigné, ajoute M. de Thou, et je les ai relues deux fois; c'est une
-personne pour laquelle j'ai eu toute ma vie un grand respect et une
-très-grande inclination: je l'ai pensé épouser, et c'est M. de la Châtre
-et madame votre cousine, sa femme, qui ménageoient la chose[398].»
-Nouveau témoignage de cette constante bonne renommée que, dans un mauvais
-jour, Bussy, sauf à s'en repentir plus tard, avait voulu obscurcir, et
-preuve nouvelle que, de son vivant, madame de Sévigné a joui de toute sa
-réputation épistolaire.
-
- [398] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (31 octobre 1676), t. III, p.
- 189.
-
-Nous avons dit que nous manquions presque entièrement de détails sur les
-faits personnels à madame de Sévigné et à madame de Grignan pendant le
-séjour de six mois de celle-ci à Paris. Cela se comprend. La marquise de
-Sévigné ayant avec elle sa fille et son cousin, ses deux principaux
-correspondants, ses lettres, source intarissable d'informations, nous
-font entièrement défaut. Mais, grâce à un recueil qui, après une
-interruption de quatre ans, recommença précisément à paraître vers cette
-époque, et auquel nous aurons dorénavant recours, comme à un répertoire
-historique des plus curieux, malgré sa forme presque toujours futile ou
-fade, nous pouvons énumérer (tout détail nous mènerait trop loin) les
-événements de politique, de guerre, d'art et de société, qui formèrent le
-spectacle ou l'entretien de la ville et de la cour, et par conséquent de
-la mère et de la fille, pendant ce premier semestre de 1677.
-
-On y voit que l'hiver de cette année fut extrêmement brillant. Le premier
-jour de l'an, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne donnèrent la première
-représentation de la _Phèdre_ de Racine, à laquelle la troupe du roi, qui
-jouait au faubourg Saint-Germain, répondit le surlendemain, par
-l'apparition de la _Phèdre_ de Pradon, cause de débats qui raviva un
-instant les passions littéraires amorties depuis dix ans[399]. La
-marquise de Sévigné et sa fille ne furent pas de celles (il y en eut!)
-qui donnèrent la préférence à ce dernier sur l'auteur d'_Andromaque_.
-Mais, si elle arrivait pleinement à Racine, madame de Sévigné ne
-faiblissait point dans son admiration pour son _vieil ami_ Corneille, et
-ce dut être pour elle une joie toute particulière, un triomphe
-d'arrière-saison presque personnel, que de voir, par le choix et l'ordre
-du roi, le répertoire de ce père de notre tragédie, glorieusement
-ressuscité, après quelques années de négligence, non d'oubli. «Les
-beautés de l'opéra d'_Isis_, ajoute l'auteur du _Mercure galant_, n'ont
-pas fait perdre au roi et à toute la cour le souvenir des inimitables
-tragédies de M. Corneille l'aîné, qui furent représentées à Versailles
-pendant l'automne dernier[400].»
-
- [399] _Mercure galant_, Ier volume de 1677, contenant en un seul
- tome les mois de janvier, février et mars, p. 26. A partir
- d'avril chaque mois forme un volume.
-
- [400] T. Ier, p. 46.
-
-On connaît les vers dans lesquels le vieux poëte, qui s'était cru à
-jamais banni de la scène, transmet à ce roi si épris des choses grandes
-et belles l'expression émue d'une reconnaissance à laquelle se mêle ce
-sentiment si vif, si naturel mais si bizarre de tendresse, de préférence
-presque d'un père qui vieillit pour ses derniers et plus chétifs enfants.
-C'est le _Mercure_ (il faut lui en laisser l'honneur) qui le premier a
-reproduit ces beaux vers: «Je vous envoie, dit le rédacteur à son
-correspondant anonyme, les vers que fit cet illustre auteur pour
-remercier Sa Majesté: il y a longtemps que vous me les demandez, et je
-n'avois pu, jusqu'à présent, en recouvrer une copie[401].»
-
- [401] _Mercure galant_, t. Ier p. 46.
-
-En voici quelques-uns; nous voudrions tout citer:
-
- Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
- Que tu prennes plaisir à me ressusciter?
- Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace,
- Reviennent à la mode et retrouvent leur place;
- Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
- N'ôte point le vieux lustre à mes premiers travaux?
- Achève, les derniers n'ont rien qui dégénère,
- Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père:
- Ce sont des malheureux étouffés au berceau,
- Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau.
- Déjà Sertorius, Œdipe et Rodogune
- Sont rentrés, par ton choix, dans toute leur fortune;
- Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna
- Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
- Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent;
- Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent;
- Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit,
- Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.
- Mais contre un tel abus que j'aurois de suffrages,
- Si tu donnois le tien à mes derniers ouvrages!
- Que de cette bonté l'impérieuse loi
- Ramèneroit bientôt et peuple et cour vers moi!
- Tel Sophocle, à cent ans, charmoit encore Athènes,
- Tel bouillonnoit encor son vieux sang dans ses veines,
- Diroient-ils à l'envi, lorsque Œdipe aux abois
- De cent peuples pour lui gagna toutes les voix.
- Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres
- Font encor quelque peine aux modernes illustres,
- S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
- Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
- Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre,
- C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;
- Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir,
- Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
- Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie
- Te consacre le peu qui me reste de vie[402]......
-
- [402] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 49.
-
-Madame de Grignan trouva la cour livrée à de nouvelles intrigues. Sous
-les apparences d'un triomphe renouvelé, et d'un empire affiché avec plus
-d'ostentation qu'avant d'être contesté, madame de Montespan, en attendant
-qu'elle succombât sous la politique patiente de sa vraie rivale, avait,
-avons-nous dit, à se débattre contre des rivalités passagères, qui la
-piquaient, l'alarmaient, mais surtout l'indignaient, parce qu'elle les
-trouvait, sous tous les rapports, au-dessous d'elle. Celle dont on
-parlait alors le plus était madame de Ludre, fille d'honneur de MADAME,
-seconde duchesse d'Orléans, et chanoinesse du Poussay. Son nom revient
-souvent dans la suite de la correspondance de madame de Sévigné avec sa
-fille[403]. Dès le mois de janvier, Bussy, le premier, en écrit de Paris
-à l'un de ses correspondants, le premier président Brûlart, chef du
-parlement de Dijon, à qui il mandait tout, le sérieux et le galant:
-«Madame de Ludre fait bien du bruit à Saint-Germain; elle donne, dit-on,
-de l'amour au roi et alarmes à madame de Montespan, et les spectateurs
-attendent quelque changement avec impatience[404].»
-
- [403] Marie-Élisabeth de Ludre avait d'abord été placée comme
- fille d'honneur auprès de la première duchesse d'Orléans, la
- belle Henriette d'Angleterre. A la mort de cette princesse, elle
- entra dans la maison de la reine, et, lors de la suppression des
- filles d'honneur de Marie-Thérèse, MONSIEUR la mit auprès de sa
- deuxième femme.
-
- [404] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205; lettre
- du 30 janvier 1677.
-
-M. Ludovic Lalanne a reproduit une note de Bussy-Rabutin, des plus
-intéressantes, et pour la biographie de son écrivain, et pour la
-connaissance des circonstances qui marquèrent la chute graduelle de
-madame de Montespan. Mais, afin de bien comprendre cette page nouvelle
-des mémoires de Bussy, il est bon de dire quelques mots d'un fait pour
-lui très-fâcheux, qui eut lieu précisément pendant cet hiver de 1677.
-
-Successivement on avait vu paraître plusieurs pièces satiriques contre
-divers personnages de la cour, pièces que, nous ne savons pourquoi, on
-appelait des _logements_. Comme la réputation de médisance de Bussy
-était, quoi qu'il fît, indélébile, on les lui attribua. Il en fut avisé
-par le duc de Saint-Aignan, à la fois son ami et son collègue à
-l'Académie française, qualité qu'il cumulait avec celle de membre de
-l'académie d'Arles. C'est le roi lui-même qui avait appris ce fait au
-duc, un jour où cet infatigable intermédiaire lui présentait un rondeau
-de la composition de Bussy, humble et suppliant, sur le mot
-_Pardonnez-moi_, et assez mauvais pour que Louis XIV fût autorisé à
-l'attribuer à l'un des plus ridicules poëtes de son royaume: Bussy, en
-effet, ne mettait pas dans ses vers l'esprit et l'arrangement de sa
-prose. Mais cette scène vaut la peine d'être reproduite.
-
-«J'ai trouvé ce matin, lui écrit le duc de Saint-Aignan le 9 février,
-l'occasion favorable de donner votre lettre au roi, Monsieur, avec le
-rondeau. Sa Majesté n'a pas cru d'abord qu'il fût de vous; et lorsque je
-lui ai dit en riant que les académiciens étoient obligés à se servir les
-uns les autres, surtout auprès de leur protecteur, Sa Majesté m'a
-répondu: «Ce n'est donc pas de l'académie royale d'Arles?» J'ai répliqué:
-«Non, Sire, c'est de l'Académie françoise.» Le roi m'a dit, toujours d'un
-visage fort ouvert: «C'est de l'abbé Cottin?» Enfin, je me suis expliqué,
-et je lui ai dit que c'étoit de vous. Sa Majesté a pris l'un et l'autre,
-et a dit qu'il les verroit, ajoutant avec un air qui témoignoit ne le pas
-croire, qu'il s'étoit fait des _logements_ qu'on vous attribuoit. Je lui
-ai répondu que cela ne pouvoit pas être, mais que, comme on prenoit le
-temps pour dérober que les _bohémiens_ étoient en quelque lieu, je ne
-doutois pas qu'on n'en usât ainsi maintenant que vous étiez à Paris; et
-comme je voulois continuer, le roi m'a interrompu pour me dire qu'une
-marque qu'il ne croyoit pas cela de vous, étoit qu'il vous laissoit à
-Paris; et là-dessus, lui voyant ouvrir votre lettre, je suis sorti du
-cabinet. Voilà, Monsieur, le détail de ce qui s'est passé ce matin, dont
-j'attends un heureux succès par les paroles et les manières douces et
-honnêtes que le roi a employées en parlant de vous[405].»
-
- [405] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 209.
-
-Le duc de Saint-Aignan avait fait œuvre d'amitié et aussi de justice en
-défendant, à cette occasion, ce pauvre médisant, victime de son mauvais
-renom. Il eût pu ajouter que Bussy, qui n'était pas un sot, n'aurait
-point été si mal avisé que de choisir précisément le moment de sa
-présence à Paris pour faire courir des satires à l'adresse de ses
-ennemis: dès qu'elles circulaient, lui présent, il est clair qu'elles
-n'étaient pas de lui. C'est ce qu'il répond lui-même à son ami, en lui
-rappelant un semblable précédent de son premier séjour à Paris, et, sur
-ce point, sa justification est complète: «Ne vous souvenez-vous pas,
-Monsieur, qu'en 1673, le roi m'ayant permis de venir ici, Sa Majesté vous
-dit, quelque temps après, qu'on m'attribuoit des chansons qu'il savoit
-bien que je n'avois pas faites? Voici une pareille rencontre, où le roi
-ne se laisse pas surprendre aux méchants ni aux sots. J'admire Sa Majesté
-de voir, en un moment, le vraisemblable de ce qu'on lui dit de moi. Il
-sent bien que j'ai l'âge et la raison qui sont nécessaires pour faire
-sage tout le monde, et que j'ai, par-dessus cela, une longue pénitence,
-qui me fait plus sage que tous les barbons. S'il savoit la reconnoissance
-que j'ai dans le cœur, de la justice qu'il me fait, il me feroit
-peut-être des grâces. Quoi qu'il fasse, je l'aimerai toujours comme mon
-bon maître, aux châtiments duquel je dois ce qui me manquoit de bonnes
-qualités[406].» On ne parle pas différemment de Dieu.
-
- [406] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 211, lettre
- du 7 février 1677.
-
-Mais Bussy ne tarda pas à connaître à qui il devait ce mauvais office. Ce
-n'était rien moins que la sœur de la sultane encore régnante, madame de
-Thianges, à laquelle l'unissait une parenté d'alliance, et qui, selon
-lui, avait été poussée à cela par ses ennemis, en tête desquels il place
-toujours M. de la Rochefoucauld, et le prince de Marsillac, son fils;
-mais c'est sans administrer aucune preuve qu'il accuse ces solides amis
-de madame de Sévigné.
-
-«Deux jours après avoir écrit cette lettre (dit-il dans l'annotation dont
-nous parlions tout à l'heure) mademoiselle de Grancey me manda, par un de
-ses amis et des miens, que, s'étant trouvée dans la chambre de madame de
-Montespan, où étoit le roi, il y avoit sept ou huit jours, et la
-conversation étant tombée sur les _logements_ qui couroient dans le
-monde, madame de Thianges avoit dit qu'on ne voyoit de ces sortes de
-médisances-là que quand j'étois à Paris, et je connus par là que le roi
-ne savoit cela que de madame de Thianges.
-
-«Je savois déjà que cette femme avoit eu la lâcheté de m'abandonner,
-depuis cinq ou six ans, moi son parent et son ami, après s'être
-réchauffée pour moi et m'avoir promis de s'employer fortement aux
-occasions pour m'attirer des grâces; mais je ne croyois pas qu'elle fût
-assez infâme pour me vouloir couper la gorge, et pour inventer des choses
-contre moi, dans un temps où des accusations de cette nature me
-pourroient faire un tort irréparable dans l'esprit du roi; contre moi,
-dis-je, qui n'avois jamais manqué de respect ni d'amitié pour elle. Après
-avoir bien cherché les raisons qu'elle pouvoit avoir de sa rage, je n'en
-trouvai point d'autres, sinon que les Marsillac, qui me haïssoient et qui
-me craignoient, prenant la peine de vouloir satisfaire à sa sensualité,
-elle n'avoit osé refuser d'entrer dans la bassesse de leurs passions, et
-peut-être avoit-elle le cœur assez bas pour l'avoir fait sans
-contrainte.
-
-«Dans ce temps-là, les plus clairvoyants de la cour demeuroient d'accord
-que madame de Montespan étoit fort baissée dans les bonnes grâces du roi,
-et disoient, pour appuyer leur opinion, qu'elle pleuroit souvent, qu'elle
-avoit sur le visage une tristesse profonde, que le roi paroissoit avoir
-un air plus dégagé que de coutume, qu'il se communiquoit plus aux
-courtisans, qu'il passoit moins de temps qu'à l'ordinaire dans la chambre
-de madame de Montespan, qu'il se couchoit de meilleure heure, qu'il étoit
-plus curieux en beaux habits depuis deux ou trois mois qu'il n'avoit
-encore été, et que cela faisoit voir qu'il cherchoit fortune. Pour moi
-qui ne voyois ces choses-là que de loin, je m'en fusse rapporté au
-jugement des gens qui étoient sur les lieux, si l'assassinat que me
-venoit de faire madame de Thianges, ne m'eût fait croire que sa sœur
-n'étoit pas sur le point de tomber, puisqu'en cet état on a bien d'autres
-choses à songer qu'à faire du mal aux gens qui ne contribuent pas à notre
-décadence[407].»
-
- [407] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 212.
-
-Mesdames de Sévigné et de Grignan n'étaient pas au nombre des personnes
-dont parle Bussy, qui se trouvaient sur les lieux, c'est-à-dire au sein
-même de la cour. La première n'y paraissait qu'en de rares occasions:
-quant à la gouvernante de la Provence, sa jeunesse, sa beauté fraîche
-encore, quoique à la veille de subir une éclipse, les intérêts de son
-mari, lui avaient fait jusque-là un devoir de s'y produire, mais une
-affection de poitrine qui vint l'affliger dans le cours de cet hiver la
-tint éloignée de Versailles et de Saint-Germain. D'ailleurs les plaisirs
-de la cour, avant la fin même du carnaval, se trouvèrent subitement
-interrompus par le départ inattendu du roi pour l'armée de Flandre, qui
-eut lieu le dernier jour du mois de février[408].
-
- [408] _Mercure galant_, Ier vol. de 1677, p. 66.
-
-En commençant ainsi brusquement, et contre toute habitude, la campagne au
-sein même de l'hiver, Louis XIV avait voulu surprendre les ennemis, et
-c'était pour mieux cacher ses projets qu'il avait multiplié les fêtes à
-sa cour. On voit dans le fidèle _Mercure_ l'agitation de ce départ
-précipité: «On s'y attendoit si peu qu'on avoit fait quantité d'agréables
-parties pour la fin du carnaval, qui furent rompues par la nécessité où
-chacun se trouva de songer à son équipage[409].»
-
- [409] _Ibid._, p. 67.
-
-Sévigné partait _guidon_, comme devant. Quant au chevalier de Grignan, il
-obtenait enfin la récompense de sa conduite dans la journée d'Altenheim.
-A la veille de l'ouverture de la campagne, il fut nommé brigadier de
-cavalerie, ce qui tenait le milieu entre le grade de colonel et celui de
-maréchal de camp, en même temps que Catinat, son camarade, était fait
-brigadier d'infanterie, et que le marquis de La Trousse, ce cousin de
-madame de Sévigné, qui était le colonel de son fils, était promu au grade
-de lieutenant général[410].
-
- [410] _Ibid._, p. 170.
-
-Louis XIV se proposait de prendre encore quelques-unes des principales
-villes de la Flandre. Avec une activité chaque jour plus habile et plus
-exigeante, Louvois lui avait tout préparé, hommes, approvisionnements,
-matériel. «Grâce à lui, ajoute le _Mercure_, cinquante mille hommes de
-cavalerie et d'infanterie ont trouvé toutes sortes de provisions dans une
-saison peu avancée, dans un pays ruiné, et sur des terres encore
-couvertes de neige. Cependant rien n'a manqué, et une place abondante en
-toutes choses, considérable par ses fortifications, difficile à prendre à
-cause de sa situation, défendue par un brave gouverneur qui avoit toute
-la résolution qu'il falloit pour soutenir un long siége, et par une
-nombreuse garnison composée d'Espagnols, de Walons et d'Allemands, et de
-quantité de noblesse du pays, a été prise d'assaut après huit
-jours[411].» C'est de l'importante place de Valenciennes qu'il est ici
-question. Vauban dirigeait ce siége, sous Louis XIV, qui était, en outre,
-assisté des maréchaux de Schomberg, de Lorges, de la Feuillade,
-d'Humières et de Luxembourg. Les assiégés se croyaient à l'abri de toute
-surprise. «Les bourgeois, fiers de tout ce que nous avons marqué qui leur
-servoit de défense, donnèrent les violons sur leurs remparts, le jour de
-carême-prenant, pour se moquer des troupes qui avoient investi la place;
-mais on leur répondit, quelques jours après, avec d'autres instruments
-qui leur ôtèrent l'envie de danser[412].» Le huitième jour de l'ouverture
-de la tranchée, le 10 mars, eut lieu l'assaut de l'un des principaux
-ouvrages de la place. L'attaque était conduite par le marquis de la
-Trousse et le comte de Saint-Géran. Les assiégés ne purent résister à
-l'élan des Français, qui emportèrent le bastion attaqué, en chassèrent
-les ennemis, les poursuivirent dans la ville, où ils entrèrent pêle-mêle
-avec eux, de telle sorte que le roi apprit la prise de Valenciennes
-presque en même temps que celle de ses ouvrages avancés. Il préserva les
-habitants du pillage, et accorda à la garnison les honneurs militaires.
-Tous ceux auxquels madame de Sévigné s'intéressait se distinguèrent à ce
-siége mémorable. Son fils même y reçut une blessure: «M. le marquis de
-Sévigné, dit en finissant la relation que nous avons sous les yeux, a
-aussi été blessé, à la tête des Dauphins, en portant des fascines avec
-une intrépidité sans exemple[413].»
-
- [411] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 177.
-
- [412] _Ibid._, p. 180.
-
- [413] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 202, et _Mémoires de la
- Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.
-
-Le reste de la campagne répondit à ce brillant début. En moins de deux
-mois, les deux fortes places de Saint-Omer et de Cambrai tombèrent en
-notre pouvoir, et MONSIEUR, frère du roi, eut la bonne fortune de battre
-dans une véritable bataille rangée le prince d'Orange, qui voulait
-secourir la première de ces villes. Nous emprunterons seulement quelques
-lignes, sur cette campagne, aux mémoires de celui qui y commandait le
-corps où servait le baron de Sévigné:
-
-«Monsieur, dit le marquis de la Fare, attaqua Saint-Omer, et le roi,
-Cambrai: ces deux conquêtes ne furent pas si faciles. Le prince d'Orange
-marcha, avec trente mille hommes, au secours de Saint-Omer, mais Monsieur
-le battit bien à Cassel: après quoi le roi fit à son aise le siége de la
-ville et de la citadelle de Cambrai, et s'en retourna glorieusement à
-Versailles, non sans mal au cœur de ce que Monsieur avoit par-dessus lui
-une bataille gagnée. On remarqua qu'après la prise de Cambrai, étant venu
-voir Saint-Omer et Monsieur qui y étoit, il fut fort peu question de
-cette bataille dans leur conversation; qu'il n'eut pas la curiosité
-d'aller voir le lieu du combat, et ne fut apparemment pas trop content
-de ce que les peuples, sur son chemin, crioient: _Vivent le roi, et
-Monsieur qui a gagné la bataille!_ Aussi a-ce été et la première et la
-dernière de ce prince; car, comme il fut prédit dès lors par des gens
-sensés, il ne s'est retrouvé de sa vie à la tête d'une armée. Cependant
-il étoit naturellement intrépide et affable sans bassesse, aimoit
-l'ordre, étoit capable d'arrangement, et de suivre un bon conseil. Il
-avoit assez de défauts pour qu'on soit obligé en conscience de rendre
-justice à ses bonnes qualités[414].»
-
- [414] _Mémoires de la Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.
- _Voy._ aussi sur cette campagne, même collection, t. XXX, p. 559,
- et _Mémoires du maréchal de Villars_, t. XXXIII, p. 14.
-
-Les troupes furent mises dans leurs cantonnements, et Louis XIV, comme on
-vient de le voir, s'en revint triomphant à Versailles, vers la fin du
-mois de mai. Cette rapide campagne, plus brillante encore que celle de
-l'année précédente, avait frappé tous les esprits. Ce fut un concert
-unanime de louanges. Tous les corps vinrent complimenter le prince
-heureux qui avait pleinement prouvé, au profit de la France, qu'il
-pouvait se passer des généraux jusque-là réputés indispensables. Le
-peuple était dans l'ivresse au spectacle de cette grandeur nationale
-croissante, et l'imperturbable prospérité du roi augmentait encore le
-respect par l'admiration; aussi appela-t-on cette année 1677, _l'année de
-Louis le Grand_[415]. Jours heureux, siècle d'or de la royauté à la fois
-imposante et populaire! mémorable époque, aussi, pour la France, alors
-pleinement identifiée avec son roi!
-
- [415] _Mercure_, janvier 1678, p. 1.
-
-Tous les poëtes s'en mêlèrent. Les recueils du temps sont pleins de
-vers, sonnets, rondeaux, odes, épîtres, la plupart détestables, à la
-louange de Louis et de son frère. L'année d'avant Boileau disait au roi:
-
- Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!
-
-Il avait chanté _Bouchain et Condé terrassés_. Corneille, cette année, le
-devança, et, dans sa reconnaissance ravivée, écrivit ces vers, qui ne se
-ressentent en rien de la vieillesse de l'auteur:
-
- Je vous l'avois bien dit, ennemis de la France,
- Que pour vous la victoire auroit peu de constance,
- Et que de Philisbourg à vos armes rendu
- Le pénible succès vous seroit cher vendu.
- A peine la campagne aux zéphyrs est ouverte,
- Et trois villes déjà réparent notre perte,
- Trois villes dont la moindre eût pu faire un État,
- Lorsque chaque province avoit son potentat;
- Trois villes qui pouvoient tenir autant d'années,
- Si le ciel à Louis ne les eût destinées:
- Et, comme si leur prise étoit trop peu pour nous,
- Mont-Cassel vous apprend ce que pèsent nos coups.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Partout vous trouverez son âme et son ouvrage,
- Des chefs faits de sa main, formés sur son courage,
- Pleins de sa haute idée, intrépides, vaillants,
- Jamais presque assaillis, toujours presque assaillants;
- Partout de vrais François, soldats dès leur enfance,
- Attachés au devoir, prompts à l'obéissance;
- Partout enfin des cœurs qui savent aujourd'hui
- Le faire partout craindre et ne craindre que lui.
- Sur le zèle, grand roi, de ces âmes guerrières
- Tu peux te reposer du soin de tes frontières,
- Attendant que leur bras, vainqueur de tes Flamands,
- Mêle un nouveau triomphe à tes délassements,
- Qu'il réduise à la paix la Hollande et l'Espagne,
- Que, par un coup de maître, il ferme la campagne,
- Et que l'Aigle jaloux n'en puisse remporter
- Que le sort des Lions que tu viens de dompter[416].»
-
- [416] Ces vers ont été donnés pour la première fois dans le
- _Mercure_ de juillet 1677, p. 166.
-
-La plus grande partie de la noblesse revint à Paris en même temps que le
-roi. Madame de Grignan, avant de partir, put y revoir son beau-frère,
-qui, selon sa coutume, avait honorablement figuré au siége de
-Valenciennes et à la bataille de Cassel, et son frère, qui avait à guérir
-une incommode blessure au talon.
-
-Sévigné, à son retour, obtint ou plutôt se donna, pour son argent, un
-avancement qui le fit enfin sortir de son éternel _guidonage_. A la date
-du 19 mai, sa mère annonce ce changement en ces termes à Bussy, retourné,
-depuis quelques jours, en Bourgogne, sans avoir pu, cette fois encore, se
-raccommoder avec ses ennemis: «Mon fils a traité de la sous-lieutenance
-des Gendarmes de M. le Dauphin, avec la Fare, pour douze mille écus et
-son enseigne. Cette charge est fort jolie: elle nous revient à quarante
-mille écus; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il se trouve par là à la
-tête de la compagnie, M. de la Trousse étant lieutenant-général. M. le
-Dauphin devient tous les jours plus considérable. La paix rendra cette
-charge encore plus belle que la guerre[417].» Les gendarmes-Dauphin
-étaient une espèce de gardes du corps de l'héritier de la couronne. Le
-lieutenant avait le grade de brigadier ou de maréchal de camp, et le
-sous-lieutenant, le rang de colonel. «La charge est jolie, répond Bussy
-avec son expérience des choses de la guerre, et très-jolie pour un homme
-de son âge. Vous voyez qu'avec de la patience il n'y a guère d'affaires
-au monde dont on ne vienne à bout[418].»
-
- [417] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81. _Voy._ aussi _Lettres
- inédites de madame de Sévigné_, 1814, éd. Klostermann, p. 74.
-
- [418] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 197.
-
-Le marquis de la Fare a consigné dans ses mémoires ce fait de la
-biographie du baron de Sévigné, ainsi que les motifs qui le déterminèrent
-lui-même à se défaire de sa charge, mais avec une différence relativement
-au prix mentionné par madame de Sévigné. «En ce temps-là, dit-il, ce
-général (M. de Luxembourg) ayant demandé que je fusse fait brigadier,
-attendu que plusieurs autres qui avoient moins de service que moi étoient
-déjà maréchaux de camp, il me fut répondu sèchement par Louvois que
-j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. Cette réponse brutale
-et sincère du ministre alors tout-puissant, qui me haïssoit depuis
-longtemps, et à qui jamais je n'avois voulu faire ma cour, jointe au
-méchant état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour
-une femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de me
-défaire de ma charge de sous-lieutenant des gendarmes de monseigneur le
-Dauphin, que j'avois presque toujours commandés depuis la création de ma
-compagnie, et je puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge,
-avec la permission du roi, quatre-vingt-dix mille livres au marquis de
-Sévigné, enseigne de la même compagnie. C'est ainsi que la haine de
-Louvois me fit quitter le service, parce que je m'imaginois que cet homme
-étoit immortel. Il le fit quitter à bien d'autres, qui valoient bien
-mieux que moi, et, entre autres, au duc de Lesdiguières, un des plus
-grands seigneurs de France et des plus capables de bien servir[419].»
-Cette femme dont parle le marquis de la Fare était madame de la
-Sablière, à laquelle il sacrifiait alors sa carrière, et qu'il quitta,
-hélas! pour le jeu, peu d'années après.
-
- [419] _Collection Michaud_, t. XXXII, p. 285.
-
-S'adressant à un ami, le comte de Guitaud, que nous voyons souvent, à
-partir de cet instant, figurer dans sa correspondance, madame de Sévigné
-explique ces chiffres d'une manière qui doit faire préférer sa version à
-celle de M. de la Fare. Dans cette lettre, à laquelle un éditeur des
-_Lettres inédites_ a donné, sans désigner le jour, la date du mois de mai
-1677, et qui est évidemment antérieure à celle qu'elle écrit à Bussy le
-19, madame de Sévigné montre son fils occupé à la fois de céder son
-guidon à M. de Verderonne, et d'acheter une sous-lieutenance des
-chevau-légers du roi, ne sachant point alors que M. de la Fare voulait
-quitter le service. Elle confie à M. de Guitaud que Sévigné «perd
-quarante mille francs sur sa charge, car il ne la vend que quatre-vingt;»
-mais, ajoute-t-elle, «les charges sont fort rabaissées[420].» Douze mille
-écus, déjà mentionnés, plus quatre-vingt mille livres, se rapprochent
-plus des quarante mille écus dont parlait madame de Sévigné, que des
-quatre-vingt-dix mille livres énoncées par le marquis de la Fare. On voit
-par là ce qu'étaient les charges militaires, même les plus modestes; et
-on y voit aussi (c'est surtout ce que nous avons voulu établir), que
-madame de Sévigné, si dévouée aux intérêts de sa fille, ne reculait
-devant aucun sacrifice pour améliorer la carrière de son fils, et même
-pour satisfaire ses seules convenances. Elle avait pour ce fils une
-réelle et solide tendresse, mais elle était d'une autre nature que cette
-adoration perpétuelle pour madame de Grignan, dont, au reste, Sévigné
-n'était nullement jaloux, car il aimait lui aussi tendrement sa sœur.
-
- [420] _Lettres inédites_, éd. Bossange (1819), p. 72.
-
-Le cœur de madame de Sévigné fut mis à une cruelle épreuve pendant ce
-court séjour de madame de Grignan à Paris. La santé de celle-ci, sa
-fraîcheur, sa beauté, entières jusque-là, commencèrent à subir des
-atteintes qui durèrent plusieurs années, dues à ses préoccupations
-morales, causées à leur tour par le désordre des affaires de sa maison,
-ou, si l'on adopte une version de Bussy, à ses nombreuses couches, et
-probablement à ces deux causes à la fois. Il est facile de se figurer les
-alarmes et les tourments de madame de Sévigné. Au moindre symptôme elle
-s'inquiétait aussitôt, et madame de Grignan, répugnant à s'avouer malade,
-se refusait, par système, à tous les soins. Insistance d'un côté,
-résistance de l'autre: la mère veut que sa fille craigne, afin d'être
-assurée de sa prudence et de sa docilité, et celle-ci, en dissimulant ses
-souffrances, prétendait par là ménager sa mère et lui prouver son amour.
-Depuis la grave maladie de madame de Sévigné, sa fille avait aussi la
-tendance opposée de croire, au moindre signe, sa mère malade, et voulait
-exiger d'elle encore plus de précautions et de soins. Ainsi c'était à
-force de ménagements, d'attentions mutuelles, de sollicitude, de bonne
-volonté et de délicates intentions, que ces deux femmes en arrivaient à
-se rendre vraiment malheureuses. Mais cela n'autorise pas à dire, comme
-on l'a fait, qu'elles passaient leur vie à souhaiter d'être ensemble, et
-qu'elles ne pouvaient y vivre une fois réunies. On s'est emparé, à cet
-égard, des lettres très-rares de madame de Sévigné qui portent la trace
-des malentendus qui ont pu, à deux ou trois reprises, exister entre elle
-et sa fille, et l'on en a conclu à la froideur de celle-ci et à son
-manque de gracieuseté pour sa mère.
-
-Par quelques passages relevés dans la correspondance qui suivit
-immédiatement le départ de madame de Grignan, nous allons faire bien
-connaître quelle fut leur vie intime pendant ces six mois dont on a
-invoqué le trouble et l'agitation pour prouver qu'il y avait entre elles
-une complète incompatibilité d'humeur[421]. Le lecteur approuvera qu'en
-cet endroit, comme dans deux ou trois autres qui vont suivre, nous
-recueillions avec soin toutes les traces de ces discussions. C'est la
-bonne fortune du cadre élargi, adopté par le premier et savant auteur des
-_Mémoires sur madame de Sévigné_, de permettre, à cet égard, le seul
-exposé complet qui ait été encore donné de ces petits orages intérieurs.
-Il n'en faut rien négliger, afin que l'on puisse bien juger le procès qui
-a été fait à la passion proverbiale de la mère, et à la froideur
-également traditionnelle de la fille.
-
- [421] Conf. _Réflexion sur les Lettres de madame de Sévigné_, par
- M. l'abbé de Vauxcelles, réimprimées en tête de l'édition des
- _Lettres choisies_, Paris, 1817, chez Bossange et Masson.
-
-Voyant donc qu'à force d'attentions réciproques, elles en étaient venues
-à ne plus s'entendre, M. de Grignan se décida à hâter le départ de sa
-femme, après s'être bien assuré toutefois auprès des médecins les plus
-habiles que non-seulement le voyage n'aurait aucun inconvénient pour sa
-santé, mais qu'il aiderait, au contraire, à un rétablissement que,
-suivant eux, l'air de la Provence devait infailliblement compléter; car,
-grâce au ciel, madame de Grignan n'était point atteinte de cette
-redoutable maladie de poitrine que sa mère, effrayée de sa maigreur
-soudaine, s'était prise à craindre. Cette opinion des docteurs, partagée
-par les amis, n'en effraye pas moins madame de Sévigné. Elle croit sa
-fille perdue, en songeant aux fatigues de la route et à la _bise_ de
-Grignan. Et si, contre son attente, tout tourne à bien, quelle
-humiliation que l'on puisse dire que l'éloignement leur est plus
-salutaire que leur présence! Mais que sa fille guérisse, cela seul
-importe: elle en aura à la fois la joie et l'affront.
-
-A peine madame de Grignan partie, cette mère éplorée continue avec la
-plume la conversation interrompue par ce brusque départ:
-
- «Paris, mardi 8 juin 1677.
-
-«Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout: vous ne savez que trop
-ce que mon cœur est pour vous; mais puis-je vous cacher tout à fait
-l'inquiétude que me donne votre santé? C'est un endroit par où je n'avois
-pas encore été blessée; cette première épreuve n'est pas mauvaise: je
-vous plains d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu que je n'eusse
-pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me console, c'est
-l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre
-courage; il est chargé d'une vie où tient absolument la mienne: ce n'est
-pas une raison pour lui faire augmenter ses soins; celle de l'amitié
-qu'il a pour vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance,
-mon très-cher comte, que je vous recommande encore ma fille: observez-la
-bien, parlez à Montgobert (_femme de madame de Grignan_), entendez-vous
-ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma
-chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont
-autour de vous ne vous manqueront pas, mais ils vous seront bien
-inutiles si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que
-personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à
-Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez
-pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne
-voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au
-point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je
-puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte
-tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à
-l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez la
-bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle autre ne m'étoit propre;
-je vous écrirai encore demain un mot; ne m'ôtez point cette unique
-consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour moi, je
-suis en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. Adieu, mes
-chers enfants; que cette calèche que j'ai vue partir est bien précisément
-ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes pensées!» Madame de la Troche
-continue: «La voilà, cette chère commère, qui a la bonté de me faire
-confidence de sa sensible douleur. Je viens de la faire dîner, elle est
-un peu calmée; conservez-vous, belle comtesse, et tout ira bien; ne la
-trompez point sur votre santé, ou, pour mieux dire, ne vous trompez point
-vous-même; observez-vous, et ne négligez pas la moindre douleur ni la
-moindre chaleur que vous sentirez à cette poitrine: tout est de
-conséquence, et pour vous et pour cette aimable mère. Adieu, belle
-comtesse, je vous assure que je suis bien vive pour sa santé, et que je
-suis à vous bien tendrement.» Madame de Sévigné ajoute le lendemain:
-«Adieu, mon ange, je vous rends ce que vous me dites sans cesse: songez
-que votre santé fait la mienne, et que tout m'est inutile dans le monde,
-si vous ne guérissez[422].»
-
- [422] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juin 1677), t. V, p. 83.
-
-Vraiment, c'est la mère; mais c'est quelque chose de plus que la
-tendresse maternelle ordinaire. Il y a dans l'expression un feu, un
-pathétique qui ne peut venir que d'un cœur dont madame de Grignan a été
-le seul amour. Qu'on en juge par ces lignes, qui font également honneur à
-la tendresse de celle-ci, aussi vive que sa mère sur ces mutuelles
-inquiétudes de santé, quoiqu'elle se montre toujours moins démonstrative,
-moins facile à l'attendrissement et aux larmes.
-
-«Il me semble que, pourvu que je n'eusse mal qu'à la poitrine, et vous
-qu'à la tête, nous ne ferions qu'en rire; mais votre poitrine me tient
-fort au cœur, et vous êtes en peine de ma tête; hé bien! je lui ferai,
-pour l'amour de vous, plus d'honneur qu'elle ne mérite; et, par la même
-raison, mettez bien, je vous supplie, votre petite poitrine dans du
-coton... Songez à vous, ma chère enfant, ne vous faites point de
-_dragons_; songez à me venir achever votre visite, puisque, comme vous
-dites, la destinée, c'est-à-dire la Providence, a coupé si court, contre
-toute sorte de raison, celle que vous aviez voulu me faire.... Quelle
-journée! quelle amertume! quelle séparation! Vous pleurâtes, ma
-très-chère, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose
-pour moi, c'est mon tempérament. La circonstance de votre mauvaise santé
-fait une grande augmentation à ma douleur: il me semble que, si je
-n'avois que l'absence pour quelque temps, je m'en accommoderais fort
-bien; mais cette idée de votre maigreur, de cette foiblesse de voix, de
-ce visage fondu, de cette belle gorge méconnoissable, voilà ce que mon
-cœur ne peut soutenir. Si vous voulez donc me faire tout le plus grand
-bien que je puisse désirer, mettez toute votre application à sortir de
-cet état... Adieu, ma très-chère; je me trouve toute nue, toute seule, de
-ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence dans cette
-séparation: on n'y comprendroit rien autrement; mais c'est peut-être par
-là que Dieu veut vous redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon
-cher comte, vous nous en avez quasi répondu; donnez donc tous vos soins,
-je vous en conjure[423].»
-
- [423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 87.
-
-Pendant que cette fille adorée chemine sous la conduite prudente de M. de
-Grignan, et retrouve, à chaque étape, une santé qui l'attendait sur la
-route, madame de Sévigné se soulage dans ses lettres de la contrainte
-qu'elle s'est imposée et qu'on lui a imposée; car _on lui a fait bien des
-injustices_ depuis deux mois! non point sa fille, qu'elle proclame
-affectueuse et bonne, quoique celle-ci s'accuse du contraire, craignant
-(madame de Sévigné doit être au fond de cet avis) de n'avoir pas montré
-assez d'amour à une mère qui en mérite tant.
-
-«Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez mieux, et que le
-repos, le silence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous
-gouvernent, vous donnent un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez
-vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous rétablir;
-je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me soulager le
-cœur, que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers
-jours. Je ne soutiens point cette pensée; j'en ai même été si frappée
-que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce que j'ai
-senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la sensible joie que j'ai
-de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous:
-cependant je ne suis pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai
-fait que penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne
-devienne pis; voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos
-là-dessus, je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces
-autres choses, et que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il
-faut que les réflexions que vous ferez entre ci et là vous ôtent un peu
-des craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me sens coupable
-d'une partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos
-inquiétudes pour une santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que
-le mal que vous faites à la vôtre!... Vous qui avez tant de raison et de
-courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous
-croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je
-n'en ai nul besoin que par une précaution qui peut fort bien se retarder;
-ainsi de mille autres choses... Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude,
-elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où
-je vous ai laissée. M. de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés.
-Je saute aux nues quand on vient me dire: Vous vous faites mourir toutes
-deux, il faut vous séparer; vraiment voilà un beau remède, et bien
-propre, en effet, à finir tous mes maux; mais ce n'est pas comme ils
-l'entendent: ils lisoient dans ma pensée, et trouvoient que j'étois en
-peine de vous; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai
-jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce
-n'étoit pas vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point
-croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout cela rouloit
-sur ce soin de ma santé dont il faut vous corriger; vous n'avez point
-caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il
-possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de
-caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc
-plus sur ce ton: il faudroit que je fusse bien déraisonnable, si je
-n'étois pleinement satisfaite......[424]»
-
- [424] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1677), t. V, p. 89.
-
-«.... Quels remercîments ne dois-je point à Dieu de l'état où vous êtes?
-Enfin vous dormez, vous mangez un peu, vous avez du repos: vous n'êtes
-point accablée, épuisée, dégoûtée comme ces derniers jours: ah! ma fille!
-quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le chemin de se
-rétablir! Que voulez-vous dire du mal que vous m'avez fait? c'est
-uniquement par l'état où je vous ai vue; car, pour notre séparation, elle
-m'auroit été supportable dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à
-l'ordinaire; mais, quand il est question de la vie, ah! ma très-chère,
-c'est une sorte de douleur dont je n'avois jamais senti la cruauté, et je
-vous avoue que j'y aurois succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me
-garantir du plus grand de tous les maux[425].»
-
- [425] _Ibid._ (15 juin 1677), t. V, p. 92.
-
-Puis viennent les résolutions de mieux vivre à l'avenir, dont madame de
-Sévigné prend quelques-unes à son compte, mais en en laissant la plus
-grande part à sa fille, qui a eu le double tort de ne pas se croire
-malade et de prêter des maux à sa mère. Il faut se corriger, user
-mutuellement de complaisance, de confiance, afin de ne plus jouer la
-partie de M. de Grignan, qui, déposant sa femme presque guérie dans son
-château, répète, l'affreux homme! que le meilleur remède à leurs maux
-réels ou imaginaires est une bonne séparation.
-
-«Il faut penser, ma fille, à vous guérir l'esprit et le corps; et si vous
-ne voulez point mourir dans votre pays, et au milieu de nous, il ne faut
-plus voir les choses que comme elles sont, ne les point grossir dans
-votre imagination, ne point trouver que je suis malade quand je me porte
-bien: si vous ne prenez cette résolution, on vous fera un régime et une
-nécessité de ne jamais me voir: je ne sais si ce remède seroit bon pour
-vous; quant à moi, je vous assure qu'il seroit indubitable pour finir ma
-vie. Faites sur cela vos réflexions; quand j'ai été en peine de vous, je
-n'en avois que trop de sujet; plût à Dieu que ce n'eût été qu'une vision!
-le trouble de tous vos amis et le changement de votre visage ne
-confirmoient que trop mes craintes et mes frayeurs. Travaillez donc, ma
-chère enfant, à tout ce qui peut rendre votre retour aussi agréable que
-votre départ a été triste et douloureux. Pour moi, que faut-il que je
-fasse? Dois-je me bien porter? je me porte très-bien; dois-je songer à ma
-santé? j'y pense pour l'amour de vous; dois-je enfin ne me point
-inquiéter sur votre sujet? c'est de quoi je ne vous réponds pas quand
-vous serez dans l'état où je vous ai vue. Je vous parle sincèrement:
-travaillez là-dessus; et, quand on vient me dire présentement: Vous voyez
-comme elle se porte; et vous-même, vous êtes en repos: vous voilà fort
-bien toutes deux. Oui, fort bien, voilà un régime admirable; tellement
-que, pour nous bien porter, il faut que nous soyons à deux cent mille
-lieues l'une de l'autre; et l'on me dit cela avec un air tranquille:
-voilà justement ce qui m'échauffe le sang, et me fait sauter aux nues. Au
-nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage,
-où nous soyons plus raisonnables, c'est-à-dire vous, et où l'on ne nous
-dise plus: Vous vous tuez l'une l'autre. Je suis si rebattue de ces
-discours que je n'en puis plus... Adieu, ma très-chère, profitez de vos
-réflexions et des miennes; aimez-moi, et ne me cachez point un si
-précieux trésor. Ne craignez point que la tendresse que j'ai pour vous me
-fasse du mal, c'est ma vie[426].»
-
- [426] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juin 1679), t. V, p. 94.
-
-Cette crainte, qu'au nom de leur santé réciproque on ne veuille les tenir
-dorénavant éloignées l'une de l'autre, demeure la constante préoccupation
-de madame de Sévigné. Afin donc que cette expérience ne fasse point
-autorité, elle ne peut se lasser de dire et de prouver que les choses se
-fussent passées bien différemment et au plus grand avantage de madame de
-Grignan, si celle-ci y avait mis une docilité dont sa mère veut, pour
-l'avenir, recevoir la promesse, car là seulement est pour elle la
-certitude de la santé de sa fille, et la possibilité de son retour.
-
-«... Vous étiez disposée, ajoute-t-elle, d'une manière si extraordinaire,
-que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait
-consentir à cette douleur, sans oser faire autre chose que d'étouffer mes
-sentiments. C'étoit un crime pour moi, que d'être en peine de votre
-santé: je vous voyois périr devant mes yeux, et il ne m'étoit pas permis
-de répandre une larme; c'étoit vous tuer, c'étoit vous assassiner; il
-falloit étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni
-plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne faisoit
-qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour
-languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en
-complaisance, et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis des
-médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le repos et
-l'air de Livry vous eussent été bons; c'est cela qui m'eût véritablement
-consolée, et non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille! nous
-étions d'une manière sur la fin qu'il falloit faire comme nous avons
-fait. Dieu nous montroit sa volonté par cette conduite: mais il faut
-tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions, et qu'au
-lieu du désespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne seroit
-point un peu plus naturel et plus commode de donner à nos cœurs la
-liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible de
-vivre en repos. Voilà qui est dit une fois pour toutes; je n'en dirai
-plus rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que,
-quand il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne
-retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin
-que vous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous
-avez trouvé dans les fatigues d'un voyage si long. Il faut des remèdes
-extraordinaires aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais
-imaginé celui-là: Dieu veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air de
-Grignan ne vous soit point contraire! Il falloit que je vous écrivisse
-tout ceci une seule fois pour soulager mon cœur, et pour vous dire qu'à
-la première occasion, nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on vienne
-nous faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte
-d'agrément, que, pour être fort bien, il faut ne nous revoir jamais.
-J'admire la patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée[427].»
-
- [427] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1677), t. V, 109.
-
-_Je n'en dirai plus rien_; c'est-à-dire que, même après cette longue
-explosion, elle ne peut s'en taire. «Vous me mandez des choses admirables
-de votre santé (écrit-elle le 19 juillet, heureuse et humiliée du prodige
-accompli, contre ses prévisions, par ce redoutable air de Grignan); vous
-dormez, vous mangez, vous êtes en repos: point de devoirs; point de
-visites; point de mère qui vous aime: vous avez oublié cet article, et
-c'est le plus essentiel. Enfin, ma fille, il ne m'étoit pas permis d'être
-en peine de votre état; tous vos amis en étoient inquiétés, et je devois
-être tranquille! J'avois tort de craindre que l'air de la Provence ne
-vous fît une maladie considérable; vous ne dormiez ni ne mangiez; et vous
-voir disparoître devant mes yeux devoit être une bagatelle qui n'attirât
-pas seulement mon attention! Ah! mon enfant, quand je vous ai vue en
-santé, ai-je pensé à m'inquiéter pour l'avenir? Étoit-ce là que je
-portois mes pensées? Mais je vous voyois, et je vous croyois malade d'un
-mal qui est à redouter pour la jeunesse; et, au lieu d'essayer à me
-consoler par une conduite qui vous redonne votre santé ordinaire, on ne
-me parle que d'absence: c'est moi qui vous tue, c'est moi qui suis cause
-de tous vos maux. Quand je songe à tout ce que je cachois de mes
-craintes, et le peu qui m'en échappoit faisoit de si terribles effets, je
-conclus qu'il ne m'est pas permis de vous aimer, et je dis qu'on veut de
-moi des choses si monstrueuses et si opposées que, n'espérant pas d'y
-pouvoir parvenir, je n'ai que la ressource de votre bonne santé pour me
-tirer de cet embarras. Mais, Dieu merci, l'air et le repos de Grignan
-ont fait ce miracle; j'en ai une joie proportionnée à mon amitié. M. de
-Grignan a gagné son procès, et doit craindre de me revoir avec vous,
-autant qu'il aime votre vie: je comprends ses bons tons et vos
-plaisanteries là-dessus. Il me semble que vous jouez bon jeu, bon argent:
-vous vous portez bien, vous le dites, vous en riez avec votre mari;
-comment pourroit-on faire de la fausse monnoie d'un si bon aloi[428]?»
-
- [428] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 136.
-
-Sa joie continue à chaque lettre: «Je tâche de me consoler (dit-elle le
-23, songeant toujours à cette visite interrompue de sa fille), dans la
-pensée que vous dormez, que vous mangez, que vous êtes en repos, que vous
-n'êtes plus dévorée de mille _dragons_, que votre joli visage reprend son
-agréable figure, que votre gorge n'est plus comme celle d'une personne
-étique: c'est dans ces changements que je veux trouver un adoucissement à
-notre séparation...» Le 28 elle ajoute, forte de l'attestation de sa
-femme de confiance, car les assurances de sa fille ont auprès d'elle
-besoin d'une caution: «Enfin, ma très-chère, je suis assurée de votre
-santé; Montgobert ne me trompe pas; dites-le-moi cependant encore;
-écrivez-le-moi en vers et en prose; repétez-le-moi pour la trentième
-fois: que tous les échos me redisent cette charmante nouvelle: si j'avois
-une musique comme M. de Grignan, ce seroit là mon opéra. Il est vrai que
-je suis ravie de penser au miracle que Dieu a fait en vous guérissant par
-ce pénible voyage, et ce terrible air de Grignan qui devoit vous faire
-mourir: j'en veux un peu à la prudence humaine; je me souviens de
-quelques tours qu'elle a faits, et qui sont dignes de risée: la voilà
-décriée pour jamais. Comprenez-vous bien la joie que j'aurai, si je vous
-revois avec cet aimable visage qui me plaît, un embonpoint raisonnable,
-une gaieté qui vient quasi toujours de la bonne disposition; quand
-j'aurai autant de plaisir à vous regarder que j'ai eu de douleur
-sensible; quand je vous verrai comme vous devez être, étant jeune, et non
-pas usée, consumée, dépérie, échauffée, épuisée, desséchée; enfin quand
-je n'aurai que les chagrins courants de la vie, sans en avoir un qui
-assomme? Si je puis jamais avoir cette consolation, je pourrai me vanter
-d'avoir senti le bien et le mal en perfection. Cependant votre exemple
-coupe la gorge, à droite et à gauche: le duc de Sully dit à sa femme:
-«Vous êtes malade, venez à Sully; voyez madame de Grignan, le repos de sa
-maison l'a rétablie sans qu'elle ait fait aucun remède[429].»
-
- [429] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 145 et 152.
-
-Revenue en santé, madame de Grignan croit pouvoir se permettre avec sa
-mère une innocente plaisanterie, et lui écrit à son tour que l'expérience
-vient bien de démontrer qu'elles sont plus heureuses éloignées
-qu'ensemble. Il faut voir _sauter aux nues_ madame de Sévigné! Elle
-n'admet pas de plaisanterie en semblable matière. «Je reprends, ma fille,
-lui répond-elle le 11 août, les derniers mots de votre lettre; ils sont
-assommants: «Vous ne sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez
-plus; j'étois le désordre de votre esprit, de votre santé, de votre
-maison; je ne vaux rien du tout pour vous.» Quelles paroles! comment les
-peut-on penser? et comment les peut-on lire? Vous dites bien pis que tout
-ce qui m'a tant déplu, et qu'on avoit la cruauté de me dire quand vous
-partîtes. Il me paroissoit que tous ces gens-là avoient parié à qui se
-déferoit de moi le plus promptement. Vous continuez sur le même ton: je
-me moquois d'eux quand je croyois que vous étiez pour moi; à cette heure
-je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à vous répondre que
-ce que vous me disiez l'autre jour: «Quand la vie et les arrangements
-sont tournés d'une certaine façon, qu'elle passe donc cette vie tant
-qu'elle voudra;» et même le plus vite qu'elle pourra: voilà ce que vous
-me réduisez à souhaiter avec votre chienne de Provence[430]!»
-
- [430] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 183.
-
-C'est la fin de ces tendres explications. Après avoir combattu avec une
-vivacité que l'on apporte à la défense du foyer, le système de M. de
-Grignan sur les avantages d'une séparation qui fait tout son tourment
-dans ce monde, madame de Sévigné se met à désirer de nouveau la venue de
-sa fille, bien inspirée toutefois, si, dans l'impossibilité d'aimer moins
-cette chère et parfois trop froide idole, elle s'était attachée à le
-laisser moins paraître.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-1677.
-
- Vie active de madame de Sévigné.--Son empressement pour les
- membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime en
- eux.--Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive
- affection.--Madame de Sévigné s'inquiète de la santé de cette
- _chère Éminence_.--Les amis du cardinal veulent le ramener à
- Paris.--La retraite lui pèse, mais il est retenu par le respect
- humain.--Madame de Sévigné reprend sa chronique habituelle des
- amours royales.--Courte faveur de madame de Ludre.--Le roi
- l'abandonne.--Madame de Montespan sans pitié pour elle.--Madame
- de Sévigné compatit à l'infortune de la _pauvre Io_.--Madame de
- Ludre se retire au couvent.--Ascendant croissant de madame de
- Maintenon.--Le baron de Sévigné revient de l'armée, et retourne à
- sa vie dissipée. Sa mère et sa sœur cherchent inutilement à le
- marier.--Madame de Sévigné se rend pour la seconde fois aux Eaux.
- De Vichy; elle loue à Paris l'_hôtel Carnavalet_ pour elle et sa
- fille, qui lui annonce son prochain retour.--Elles s'y retrouvent
- au mois de novembre.
-
-
-Restée seule, madame de Sévigné reprend sa vie accoutumée, pleine de
-mouvement, de courses, de visites, et nous la voyons à Saint-Maur, où
-madame de la Fayette cherche à rétablir une santé délabrée, et dont les
-médecins disent qu'il est grand temps «de s'en inquiéter[431];» chez
-Gourville, près de l'hôtel de Condé, avec tous leurs amis, dans un jardin
-où ils trouvent «des jets d'eau, des cabinets, des allées en terrasses,
-six hautbois dans un coin, six violons dans un autre, des flûtes douces
-un peu plus près, un souper enchanté, une basse de viole admirable, une
-lune qui fut témoin de tout[432];» au Palais, où elle sollicite un procès
-en personne, et où «elle fit si bien, le _bon abbé_ le dit ainsi, qu'elle
-obtint une petite injustice (on s'en vante!) après en avoir souffert
-beaucoup de grandes, par laquelle elle touchera deux cents louis, en
-attendant sept cents autres qu'elle devroit avoir il y a huit mois, et
-qu'on dit qu'elle aura cet hiver[433];» chez le frère du roi, à la cour
-duquel elle se montre plus souvent qu'à Versailles, car elle y est
-toujours très-bien reçue, et où «Monsieur, qui étoit chagrin, ne parla
-qu'à elle[434];» chez son ami le ministre, à Pomponne, où elle trouve un
-membre nouveau de cette famille d'anachorètes, Arnauld de Lusancy, «qui
-avoit trois ans de solitude par-dessus M. d'Andilly, leur père[435];» à
-Livry enfin, où elle va souvent pour fuir la ville et retrouver sa fille.
-
- [431] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juillet 1677), t. V, p. 121.
-
- [432] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet 1677), t. V, p. 130.
-
- [433] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet), t. V, p. 130.
-
- [434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin), t. V, p. 106.
-
- [435] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet), t. V, p. 135.
-
-Mais, en l'absence de madame de Grignan, c'est à ceux qui portent ce nom
-et qui se trouvent à Paris, aux membres de cette famille d'adoption et
-devenue bien sienne, au coadjuteur, au _bel abbé_, au chevalier, à la
-Garde, que la marquise de Sévigné demande ses meilleurs, ses plus doux
-moments. C'est un besoin d'intimité, un entraînement dont l'expression
-est plaisante: «Je m'en vais chercher des Grignan, écrit-elle le 18 juin,
-je ne puis vivre sans en avoir pied ou aile[436].»--«J'ai été chercher
-des Grignan, répète-t-elle, car il m'en falloit[437];» et la semaine
-suivante: «Je ne puis être longtemps sans quelque Grignan, je les
-cherche, je les veux, j'en ai besoin[438].» Sans doute leurs qualités
-sont pour beaucoup dans cet empressement; mais il est peu probable que la
-gouvernante de la Provence leur ait montré ces trois lignes de la lettre
-suivante: «Je suis fort contente des soins de tous vos Grignan; je les
-aime, et leurs amitiés me sont nécessaires par d'autres raisons encore
-que par leur mérite[439].» Leur plus grand mérite, on le devine, c'est
-que madame de Sévigné peut avec eux parler sans retenue de sa fille.
-C'est cette fille qu'elle aime en eux.
-
- [436] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 98.
-
- [437] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 juin 1677), t. V, p. 99.
-
- [438] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 juin), t. V, p. 104.
-
- [439] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin), t. V, p. 106.
-
-Un autre culte, moins vif, mais non moins réel, était celui qu'elle avait
-voué à cette _chère Éminence_ qu'elle craignait tant de ne plus revoir.
-Madame de Sévigné est, autant que la politique le lui permet, l'unique et
-minutieux biographe des dernières années de Retz; aussi mettons-nous du
-soin à recueillir ce qu'elle nous a conservé de ce personnage
-fameux[440]. Corbinelli, ambassadeur des amis communs, était allé le
-trouver dans sa retraite de Commercy, peut-être pour l'engager à sortir
-d'un isolement que l'on croyait funeste à sa santé[441]. Il envoie
-exactement son bulletin à madame de Sévigné, qui le repasse à sa fille:
-«Je vous envoie, lui dit-elle le 16 juin, ce que m'écrit Corbinelli de la
-vie de notre cardinal et de ses dignes occupations[442].» Malheureusement
-nous ne possédons point les lettres de Corbinelli, qui nous eussent fait
-entièrement connaître la vie intérieure du cardinal de Retz, occupé à
-rédiger les dernières pages de ses mémoires. Mais le prudent ambassadeur,
-connu par sa finesse, ne devait pas tout écrire de ce qui concernait
-l'ancien chef de la Fronde, alors dans le feu des souvenirs de ses
-exploits passés. Avide de renseignements nouveaux et plus complets,
-madame de Sévigné alla l'attendre, au retour, sous les discrets ombrages
-de Livry, qui se trouvait sur sa route. «Je me fais un plaisir, dit-elle,
-de l'attendre sur le grand chemin de Châlons, et de le tirer du carrosse
-au bout de l'avenue, pour l'amener passer un jour avec nous: nous
-causerons beaucoup; je vous en tiendrai compte[443].» Mais elle en fut
-pour sa course. «Je suis ici depuis hier matin (écrit-elle le lendemain).
-J'avois dessein d'attendre Corbinelli au passage, et de le prendre au
-bout de l'avenue, pour causer avec lui jusqu'à demain. Nous avons pris
-toutes les précautions, nous avons envoyé à Claie, et il se trouve qu'il
-avoit passé une demi-heure auparavant. Je vais demain le voir à Paris, et
-je vous manderai des nouvelles de son voyage[444].» Elle le voit, parle
-de longues heures avec lui, mais elle en écrit à sa fille avec une gêne
-et une discrétion désolantes:
-
- [440] Sur les années précédentes _Conf._ WALCKENAER, t. V, p.
- 162.
-
- [441] Retz avait déjà quitté Saint-Mihiel pour Commercy.
-
- [442] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 96.
-
- [443] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juillet 1677), t. V, p. 112.
-
- [444] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 116.
-
-«.... J'ai fort causé avec Corbinelli: il est charmé du cardinal; il n'a
-jamais vu une âme de cette couleur: celles des anciens Romains en avoient
-quelque chose. Vous êtes tendrement aimée de cette âme-là, et je suis
-assurée plus que jamais qu'il n'a jamais manqué à cette amitié: on voit
-quelquefois trouble, et cela vient du péché originel. Il faudroit des
-volumes pour vous rendre le détail de toutes les merveilles qu'il me
-conte[445].... La santé du cardinal n'est pas mauvaise présentement,
-quelquefois sa goutte fait peur; il semble qu'elle veuille remonter. J'ai
-une si grande amitié pour cette bonne Éminence, que je serois
-inconsolable que vous voulussiez lui faire le mal de lui refuser la
-vôtre; ne croyez pas que ce soit pour lui une chose indifférente[446]....
-Corbinelli est revenu encore plus philosophe de Commercy. Il me paroît
-qu'il a bien diverti le cardinal: nous en parlons sans cesse, et tout ce
-qu'il en dit augmente l'admiration et l'amitié qu'on a pour cette
-Éminence[447].»
-
- [445] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet), t. V, p. 118.
-
- [446] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 120.
-
- [447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 128.
-
-Voilà tout ce qu'on trouve dans madame de Sévigné sur cette mission de
-l'habile et ténébreux Corbinelli. Ce sont autant d'énigmes jetées à notre
-curiosité impuissante. Une seule chose nous apparaît clairement, c'est
-qu'un désaccord s'était manifesté entre le cardinal de Retz et _sa chère
-nièce_, et que madame de Sévigné poussait de toutes ses forces à la paix:
-nous rencontrerons bientôt d'autres détails qui complètent ce point
-délicat de la biographie de madame de Grignan.
-
-Quinze jours après, la marquise de Sévigné reçut, sur le compte de cet
-ami pour elle si cher et si illustre, des nouvelles qui vinrent troubler
-toute la joie que lui avaient causée les assurances rapportées par
-Corbinelli au sujet d'une santé soumise à d'inquiétantes intermittences.
-«Il est revenu, mande-t-elle, un gentilhomme de Commercy, depuis
-Corbinelli, qui m'a fait peur de la santé du cardinal; ce n'est plus une
-vie, c'est une langueur: j'aime et honore cette Éminence d'une manière à
-me faire un tourment de cette pensée: le temps ne répare point de telles
-pertes[448].»
-
- [448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 156.
-
-Soit qu'ils craignissent réellement pour lui le séjour de Commercy, soit
-désir de jouir encore de sa précieuse société, les plus chauds amis du
-cardinal de Retz avaient formé le dessein de l'attirer d'abord à
-Saint-Denis, dont il était abbé. Saint-Denis n'était pas Paris, mais s'en
-trouvait bien près; aussi était-il difficile de faire accepter à ce
-dégoûté théâtral ou convaincu, un tel séjour comme une continuation de sa
-retraite proclamée définitive. On entama probablement auprès du pape une
-négociation dans le but de lui faire intimer l'ordre au cardinal de
-quitter Commercy[449]. Dans le passage suivant, madame de Sévigné nous
-indique que, malgré la désapprobation de quelques amis de Retz, peut-être
-les plus considérables, qui, surtout soucieux de sa dignité, blâmaient ce
-retour déguisé, si peu de temps après son départ solennel, le projet
-allait son train, et elle loue fort sa fille, plus tendre à l'Éminence
-par lettre que de près, de si bien s'associer au désir des plus zélés:
-«Pour notre cardinal, j'ai pensé souvent comme vous; mais, soit que les
-ennemis ne soient pas en état de faire peur, ou que les amis ne soient
-pas sujets à prendre l'alarme, il est certain que rien ne se dérange.
-Vous faites très-bien d'en écrire à d'Hacqueville, et même au cardinal.
-Est-il un enfant? ne sauroit-il venir à Saint-Denis sans le consentement
-de ses précepteurs? et s'ils l'oublient, faut-il qu'il se laisse égorger?
-Vous avez très-bonne grâce à vous inquiéter sur la conservation d'une
-personne si considérable, et à qui vous devez tant d'amitié[450].»
-
- [449] Peut-être était-ce là l'objet de la mission de Corbinelli.
-
- [450] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1677), t. V, p. 209.
-
-A deux mois de là, les choses en étaient au même point. Retz, qui
-évidemment s'ennuyait dans son exil volontaire, hésitait encore, car ses
-amis étaient toujours divisés sur l'opportunité de son retour. Quant à
-madame de Sévigné, plus que jamais son choix est fait, et le croyant en
-danger à Commercy, où, pour vaincre l'ennui qui le dévore, il s'épuise de
-travail et s'est mis à étudier les sciences les plus ardues, elle
-rappelle de tous ses vœux, au moins à Saint-Denis (elle préférerait
-Paris), cet ami qu'elle aime trop en femme qu'emporte son cœur pour
-raffiner sur sa dignité et sa réputation; bien appuyée en cela par madame
-de Grignan, qui se souvient à propos que Retz, ce parent plus proche par
-les sentiments que par le sang, était le parrain de sa fille Pauline. «Je
-ne suis point du tout contente, écrit sa mère le 12 octobre, de ce que
-j'ai appris de la santé du Cardinal; je suis assurée que, s'il demeure à
-Commercy, il ne la fera pas longue: il se casse la tête d'application;
-cela me touche sensiblement[451].» Et le 15: «Je suis en peine, comme
-vous de son parrain (de Pauline); cette pensée me tient au cœur et à
-l'esprit. Vous ignorez la grandeur de cette perte: il faut espérer que
-Dieu nous le conservera; il se tue, il s'épuise, il se casse la tête; il
-a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas que les autres en soient
-aussi en peine que moi: enfin, hormis le quart d'heure qu'il donne du
-pain à ses truites, il passe le reste avec dom Robert[452], dans les
-distillations et les distinctions de métaphysique, qui le feront mourir.
-On dira: Pourquoi se tue-t-il? Et que diantre veut-on qu'il fasse? Il a
-beau donner un temps considérable à l'église, il lui en reste encore
-trop[453].» Cette hésitation dura encore quelques mois, au grand chagrin
-de madame de Sévigné, qui cependant n'en parle plus dans ses lettres de
-cette année[454].
-
- [451] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 252.
-
- [452] Son aumônier.
-
- [453] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 270.
-
- [454] Voy. la notice sur Retz en tête de ses Mémoires, coll. M,
- t. XXVI.
-
-A peine madame de Grignan partie, madame de Sévigné retourne à son rôle
-de chroniqueur de tout ce monde qu'elle redonne à sa fille, pour son
-agrément et son instruction, vivant et pris sur le fait. C'est surtout
-des choses de la cour qu'elle est soigneuse de l'instruire, et madame de
-Sévigné, nous le redisons, est véritablement l'historien, et l'historien
-le plus complet, le plus fin, le plus piquant et le mieux renseigné, de
-ces révolutions féminines qui tenaient alors en éveil toute cette nation
-à part appelée _la cour_, laquelle ne se composait pas seulement des
-_courtisans_ présents à Versailles ou à Paris, mais de tous ceux qui
-accidentellement se trouvaient disséminés dans les provinces.
-
-«Nous attendons le roi (écrivait la marquise de Sévigné à Bussy, quelques
-jours avant le départ de sa fille), et les beautés sont alertes pour
-savoir de quel côté il tournera: ce retour-là est assez digne d'être
-observé[455].» Ce qui piquait surtout la curiosité publique, c'était de
-savoir quelle serait la conduite du roi à l'égard de madame de Ludre,
-qu'il avait distinguée depuis quelque temps, et dans laquelle plusieurs
-voulaient voir une rivale préférée et l'héritière présomptive de madame
-de Montespan. Les courtisans n'attendaient qu'un signe pour tourner le
-dos à la favorite régnante, et acclamer la belle chanoinesse. Mais
-l'illusion ne fut pas de longue durée. «Ah! ma fille (s'écrie madame de
-Sévigné dès le 11 juin, en revenant de la cour), quel triomphe à
-Versailles! quel orgueil redoublé! quel solide établissement! quelle
-duchesse de Valentinois[456]! quel ragoût, même par les distractions et
-par l'absence! quelle reprise de possession! Je fus une heure dans cette
-chambre; elle (_madame de Montespan_) étoit au lit, parée, coiffée: elle
-se reposoit pour la _médianoche_. Je fis vos compliments; elle répondit
-des douceurs, des louanges: sa sœur, en haut (_madame de Thianges_), se
-trouvant en elle-même toute _la gloire de Niquée_, donna des traits de
-haut en bas sur la pauvre _Io_ (madame de Ludre), et rioit de ce qu'elle
-avoit l'audace de se plaindre d'elle. Représentez-vous tout ce qu'un
-orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe, et vous en
-approcherez. On dit que la petite reprendra son train ordinaire chez
-MADAME. Elle s'est promenée, dans une solitude parfaite, avec la Moreuil,
-dans les jardins du maréchal du Plessis[457].»
-
- [455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81.
-
- [456] Allusion à la puissante et longue faveur de Diane de
- Poitiers.
-
- [457] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 88.
-
-La marquise de Sévigné parle avec quelque intérêt de cette pauvre Ludre,
-qui était depuis longtemps l'une des bonnes amies de son amie madame de
-Coulanges[458], dont Sévigné, quatre ans auparavant, avait été ou avait
-voulu être amoureux, car «son ambition, disait à ce propos M. de la
-Rochefoucauld, est de mourir d'une amour qu'il n'a pas[459];» et qui
-surtout, rencontrée un jour à Saint-Germain par la mère de la gouvernante
-de la Provence, n'avait pas eu de peine à faire sa conquête, en s'écriant
-devant toute la cour, avec sa prononciation germanique, qui n'était pas
-sans grâce dans sa jolie bouche: _Ah! pour matame te Grignan, elle est
-atorable[460]!_
-
- [458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673) t. III, p. 72.
-
- [459] SÉVIGNÉ (lettre de madame de la Fayette du 19 mai 1673), t.
- III, p. 81.
-
- [460] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671), t. II, p. 32.
-
-Cet amour pour madame de Ludre avait duré ce que dure un caprice. A son
-retour de Flandre, désirant calmer l'esprit jaloux et froissé de madame
-de Montespan, Louis XIV afficha pour la chanoinesse du Poussay une
-indifférence, une froideur qui la livra aux moqueries de la cour et aux
-représailles sans pitié de sa rivale. Celle-ci, bien plus encore que sa
-sœur, ne devait lui pardonner l'audace qu'elle avait eue de penser un
-instant pouvoir la supplanter, et, rétablie, du moins en apparence, dans
-tout son empire, elle lui fit payer cher la peur qu'elle-même avait
-éprouvée, bien plus réelle que ses mépris ne voulaient dire. Tout cela se
-trouve épars dans les lettres de madame de Sévigné, de cette seconde
-moitié de l'année 1677. Tantôt elle désigne madame de Ludre sous le nom
-d'_Io_, tantôt sous celui d'_Isis_, par une allusion à l'opéra de ce nom,
-représenté au commencement de l'année. «Cet opéra, dit M. Monmerqué dans
-une note à la lettre du 23 juin, ne réussit pas à cause de madame de
-Montespan, que toute la cour crut reconnaître dans le rôle de Junon, et
-l'on ne manqua pas de faire à madame de Ludre l'application de ces vers
-qu'Argus adresse à _Io_, dans la première scène du troisième acte:
-
- Vous êtes aimable;
- Vos yeux devoient moins charmer:
- Vous êtes coupable
- De vous faire trop aimer.
- C'est une offense cruelle,
- De paroître belle
- A des yeux jaloux;
- L'amour de Jupiter a trop paru pour vous[461].
-
- [461] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104.
-
-«_Io_, ajoute madame de Sévigné le 15 juin, a été à la messe (_à
-Versailles_); on l'a regardée sous cape; mais on est insensible à son
-état et à sa tristesse. Elle va reprendre sa pauvre vie ordinaire: ce
-conseil est tout simple, il n'y a point de peine à l'imaginer. Jamais
-triomphe n'a été si complet que celui des autres; il est devenu
-inébranlable depuis qu'il n'a pu être ébranlé. Je fus une heure dans
-cette chambre; on n'y respire que la joie et la prospérité: je voudrois
-bien savoir qui osera s'y fier désormais[462].»
-
- [462] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 93.
-
-L'une des amies qui correspondent le plus assidûment avec Bussy, lui
-donne de piquants détails sur cet incident de la messe royale, qui fut
-une cause d'affront pour cette malheureuse _Io_, si facilement sacrifiée
-à la jalousie de Junon irritée: «Le roi, allant ou revenant de la messe,
-regarda madame de Ludre, et lui dit quelque chose en passant; le même
-jour, cette dame-ci étant allée chez madame de Montespan, celle-ci la
-pensa étrangler, et lui fit une vie enragée. Le lendemain, le roi dit à
-Marsillac, qui étoit présent à la messe la veille, qu'il étoit son
-espion; de quoi Marsillac fut fort embarrassé; et le lendemain, il pria
-le roi de trouver bon qu'il allât faire un petit voyage de quinze jours à
-Liancourt. On dit qu'il ne reviendra pas sitôt, et qu'il pourroit bien
-aller en Poitou, car Sa Majesté lui accorda son congé fort librement.
-Tout le monde croit madame de Ludre abîmée sans ressource, et madame de
-Montespan triomphante[463].» Le fils de la Rochefoucauld était, on le
-sait, le confident, dirons-nous le complaisant de Louis XIV; mais il
-était, en même temps, l'ami de madame de Montespan qui, de son côté,
-avait contribué à sa haute faveur, et il la défendait de son mieux contre
-ces rivalités passagères, et surtout contre une rivalité bien plus
-redoutable, entourée de mystère encore, mais cheminant d'un pas sûr
-quoique lent, à l'ombre même et sous le couvert de ces infidélités
-bruyantes et peut-être calculées. Le bruit courait, en effet, qu'à son
-retour de l'armée, le roi, voulant faire d'un seul coup à madame de
-Maintenon la fortune qui lui manquait, lui avait donné pour deux cent
-mille écus de pierreries, comme témoignage de sa satisfaction pour les
-soins prodigués à ses enfants[464].
-
- [463] Lettre de madame de Montmorency du 18 juin 1677, _Corr. de
- Bussy_, t. III, p. 280.
-
- [464] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 209.
-
-En abandonnant madame de Ludre, Louis XIV voulut aussi pourvoir à son
-sort et lui fit offrir, disait-on, une somme de quatre cent mille francs.
-La délaissée refusa d'abord tous les bienfaits. Il faut en faire honneur
-aux premières inspirations d'une âme honnête; toutefois son dépit et sa
-douleur furent grands, car elle avait ambitionné, sans trop d'amour
-peut-être, la première place dans le cœur du roi. Ce sont les amies de
-Bussy qui nous font connaître ces détails. «Madame de Ludre, écrit madame
-de Scudéry, est à Versailles, malade et affligée; on dit qu'elle a refusé
-deux cent mille francs que le roi lui a envoyés. En effet, cela est peu
-de chose à qui a prétendu partager le cœur et, en quelque façon, la
-couronne. Si elle n'avoit pas tant fait la sultane pendant qu'elle
-espéroit le devenir, on auroit pitié d'elle.»--«On dit, ajoute la même à
-dix jours de là, qu'on lui offre quatre cent mille francs, qu'elle
-refuse. Elle se conduit assez noblement et assez fièrement en tout ceci;
-mais tout ce qu'on fait sans fortune ne brille guère. Elle sortit,
-l'autre jour, de chez la reine comme le roi y entroit, et, à la chapelle,
-elle détourne la tête quand elle passe. Madame de Montespan est plus
-belle que jamais[465].»
-
- [465] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 269 et 277.
-
-Bussy répond à ces lettres. «J'ai été surpris (dit-il fort désappointé à
-madame de Scudéry) de ne voir point de changement au retour du roi. Il me
-sembloit, par tout ce que j'avois entendu dire, qu'il y en auroit un. Ces
-immutabilités (voilà un grand mot) n'accommodent pas les misérables: ils
-voudroient, tous les jours, un changement jusqu'à ce qu'ils soient plus
-heureux; cependant il faut s'accommoder aux inclinations aussi bien
-qu'aux volontés du maître, et attendre avec tranquillité des conjonctures
-favorables. Madame de Montespan a eu de grandes alarmes cet hiver: la
-voilà un peu rassurée. Qui peut croire que cela durera longtemps?
-Elle-même, après les premiers moments de joie de son raffermissement, ne
-reprendra-t-elle pas de nouvelles craintes de retomber? car le temps, qui
-incommode les affaires des exilés, ruine celles des maîtresses. Pour
-madame de Ludre, les damnés souffrent-ils plus qu'elle? Et le roi
-lui-même, qui fait leur bonne et mauvaise fortune, aussi bien que celle
-de toute l'Europe, ce prince heureux et si digne de l'être, le
-croyez-vous content, madame? Pour moi, je ne le crois pas: il a le cœur
-trop bien fait pour mettre, sans quelques remords, le poignard dans le
-sein d'une fille qu'il quitte après l'avoir aimée, ou du moins après
-l'avoir persuadée de sa passion[466].»--«Si le refus, écrit-t-il avec son
-franc cynisme à madame de Montmorency, que fait madame de Ludre de ce
-qu'on lui veut donner, lui fait revenir son amant, je la trouverai fort
-habile: sinon, je dirai avec le vieux Senneterre, que les gens d'honneur
-n'ont point de chausses. Il n'appartient pas à ceux qui n'ont point de
-pain de faire les généreux[467].»
-
- [466] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 19 juin 1677),
- t. III, p. 281.
-
- [467] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 23 juin), p.
- 285.
-
-Aux prises avec les mépris de madame de Montespan et ne trouvant plus la
-position tenable, la belle chanoinesse prit le parti de quitter la cour,
-et se retira pendant quelque temps au Bouchet, chez la maréchale de
-Clérambault. «La belle _Isis_ est au Bouchet, dit le 23 juin madame de
-Sévigné; le repos de la solitude lui plaît davantage que la cour ou
-Paris[468].» La semaine d'après, suivant jusqu'au bout son allusion
-mythologique, elle ajoute: «_Io_ est dans les prairies, en toute
-liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon tonnante et
-triomphante[469].» Madame de Montespan, en effet, ne cessait d'afficher
-sa victoire dans tout son faste comme dans sa dureté. «_Quanto_ et son
-ami, lit-on dans une lettre du 2 juillet, sont plus longtemps et plus
-vivement ensemble qu'ils n'ont jamais été: l'empressement des premières
-années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies, afin de
-mettre une bride sur le cou, qui persuade que jamais on n'a vu d'empire
-plus établi[470].» (30 juillet): «Madame de Montespan étoit, l'autre
-jour, toute couverte de diamants; on ne pouvoit soutenir l'éclat d'une si
-brillante divinité. L'attachement paroît plus fort qu'il n'a jamais été;
-ils en sont aux regards: il ne s'est jamais vu d'amour reprendre terre
-comme celui-là[471].»
-
- [468] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104.
-
- [469] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 111.
-
- [470] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 113.
-
- [471] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 167.
-
-Mais les hauteurs de madame de Montespan avaient fini par valoir quelque
-sympathie à la pauvre abandonnée: «Vous ne pouvez assez plaindre, écrit à
-sa fille la marquise de Sévigné, ni assez admirer la triste aventure de
-cette nymphe: quand une certaine personne (_madame de Montespan_) en
-parle, elle dit _ce haillon_. L'événement rend tout permis[472].» Ce mot
-ne s'accorde point avec la réputation de beauté de madame de Ludre, que
-constate madame de Sévigné en annonçant son retour à son service de dame
-d'honneur de la duchesse d'Orléans: «_Isis_ est retournée chez MADAME,
-tout comme elle étoit, belle comme un ange. Pour moi, j'aimerois mieux
-ce haillon loin que près[473].» Ailleurs elle l'appelle _la belle
-Ludre_, et s'extasie sur _sa divine beauté_[474]. Elle n'était pas sans
-esprit comme sans ambition, témoin ces deux mots que rapporte madame de
-Sévigné: «Un homme de la cour disoit, l'autre jour, à madame de Ludre:
-«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais!--Tout de bon,
-dit-elle, j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.»--«MADAME,
-disoit, l'autre jour, à madame de Ludre, en badinant avec un compas: Il
-faut que je crève ces deux yeux-là qui font tant de mal.--Crevez-les,
-madame, puisqu'ils n'ont pas fait tout celui que je voulois[475].»
-
- [472] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 119.
-
- [473] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 157.
-
- [474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre), t. V, p. 254.
-
- [475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 septembre), t. V, p. 219 et 221.
-
-Mais, ne pouvant supporter l'humiliation à laquelle l'avait réduite la
-ruine éclatante de ses ambitieux desseins, madame de Ludre prit le parti
-définitif de se retirer aux Dames de Sainte-Marie du faubourg
-Saint-Germain. Lorsque MONSIEUR, à qui elle avait demandé la permission
-de quitter le service de la duchesse d'Orléans pour se mettre au couvent,
-fut venu sonder à cet égard la volonté du roi: «N'y est-elle pas déjà?»
-répondit celui-ci[476]. Ce fut le coup de grâce.
-
- [476] Lettre de madame de Scudéry du 28 janvier 1678. (_Corresp.
- de Bussy_, t. IV, p. 21).
-
-Si l'on en croit les lettres de la Palatine, madame de Montespan serait
-surtout parvenue à dégoûter Louis XIV de madame de Ludre en lui
-persuadant que, par l'effet d'un poison qu'on lui avait fait prendre dans
-sa première jeunesse, cette belle avait conservé une maladie de peau
-d'une dangereuse espèce[477]. La dureté du roi peut s'expliquer, sans
-cela, par l'inconstance de son cœur et son désir d'apaiser madame de
-Montespan et de lui faire illusion sur la durée de son règne. Il faut
-aussi prendre quelques-uns des motifs donnés par Bussy. «Du Ludre, dit-il
-dans une lettre à madame de Scudéry, a eu la plus méchante conduite du
-monde dans le temps qu'elle disputoit le cœur du roi; il sembloit, par
-le bruit qu'elle faisoit, qu'elle songeoit plus à passer pour maîtresse
-qu'à l'être, et le roi n'aime pas ces ostentations-là. Il faut dire la
-vérité, elle n'a ni le visage ni l'esprit comparables à l'esprit et au
-visage de madame de Montespan, et le mérite d'être la dernière en date
-n'est quelquefois pas considérable aux personnes qui sont gens d'habitude
-comme est le roi[478].» Quoi qu'il en soit, en qualité d'idole tombée
-avant d'avoir brillé, madame de Ludre ne tarda pas à être profondément
-oubliée. Un mois à peine après sa retraite au couvent, madame de Scudéry
-écrit dans une lettre à Bussy, cette ligne, qui ressemble à une épitaphe:
-«De Ludre est oubliée comme si elle étoit morte du temps du déluge[479].»
-Mais son oraison funèbre, la voici: «Vous savez bien, dit la marquise de
-Sévigné à sa fille à deux ans et demi de là, que madame de Ludre, lasse
-de bouder sans qu'on y prît garde, a enfin obtenu de son orgueil, si bien
-réglé, de prendre du roi deux mille écus de pension, et vingt-cinq mille
-francs pour payer ses pauvres créanciers, qui, n'ayant point été
-outragés, souhaitoient fort d'être payés grossièrement, sans
-rancune[480].» A cette date, elle quitta la maison des Dames de
-Sainte-Marie, pour se retirer dans l'un des couvents de Nancy, où à
-soixante-dix ans, assure la duchesse d'Orléans, elle était encore
-belle[481].
-
- [477] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans. Ed. G. Brunet, t.
- Ier, 457.
-
- [478] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (10 février 1678), t. IV, p.
- 32.
-
- [479] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 43.
-
- [480] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1680), t. VII, p. 11.
-
- [481] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans, t. 1er, p. 457.
-
-Pendant ces derniers triomphes de madame de Montespan, madame de
-Maintenon quittait Paris, et se rendait, pour la troisième fois, aux eaux
-de Baréges, auxquelles elle allait demander l'entière guérison de son
-royal élève. Le duc du Maine arriva, vers le milieu du mois de mai 1677,
-à Cognac, où commandait le comte d'Aubigné, qui lui fit une réception
-toute princière, destinée aussi, dans son intention, à honorer sa sœur.
-Le _Mercure_ donne les détails caractéristiques de ce troisième voyage
-peu connu de madame de Maintenon et de son élève. Le comte d'Aubigné, à
-la tête de cent gentilshommes des plus qualifiés de la province, et comme
-lui à cheval, vint plus d'une lieue au-devant des voyageurs. En entrant
-dans la ville, le jeune prince y fut reçu «au bruit des boîtes et des
-mousquetades, que toute la bourgeoisie, qui étoit sous les armes,
-déchargea à son arrivée[482].» Pour lui servir de garde pendant les deux
-jours qu'il devait rester à Cognac, le gouverneur avait formé une
-compagnie des premiers enfants de la ville, qui, vêtus en Aragonnais,
-firent le service, la pique à la main, à la porte de sa chambre, ce qui
-le divertit fort. A Jonzac, la comtesse de ce nom vint prendre les
-voyageurs sur la route, et les hébergea magnifiquement. A Blaye, le duc
-du Maine trouva le duc de Roquelaure et M. de Sève, l'un gouverneur,
-l'autre intendant de la Guyenne, qui l'attendaient à la tête d'une
-députation des Jurats de Bordeaux. L'artillerie de la place annonça sa
-venue et son départ. Le lendemain il arriva dans la capitale de la
-province, et, en y entrant, il fut complimenté par le premier Jurat, M.
-de la Lande. Le même jour, le jeune prince visita Bordeaux, sous la
-conduite du duc de Roquelaure, mais toujours accompagné de sa
-gouvernante, que chacun traitait avec une déférence où il entrait quelque
-involontaire pressentiment. Lorsque le duc du Maine parut dans la cour du
-château Trompette, il y trouva toute la garnison rangée en bataille, qui
-lui présenta les armes au bruit des tambours et des fanfares. C'étaient
-là de véritables honneurs souverains[483]. On lui préparait d'autres
-fêtes, mais madame de Maintenon redouta l'exagération provinciale, déjà
-trop surexcitée, et, malgré les instances faites pour la retenir quelques
-jours à Bordeaux, elle en repartit le lendemain, avec son élève, pour se
-rendre à Baréges, où elle demeura quatre mois entiers, en apparence
-étrangère aux événements, aux intrigues encore embrouillées de la cour,
-mais toujours présente, par sa correspondance directe avec le roi,
-privilége essentiel qu'elle maintenait avec autorité, après l'avoir
-conquis avec peine. Cette correspondance entretenait de loin ce charme
-d'égale douceur, de lumineuse et forte raison, si puissant déjà sur
-l'esprit ébranlé du prince, et bientôt décisif auprès d'un homme qui se
-trouvait aux prises avec les restes orageux d'une passion presque
-éteinte, et les caprices fréquents d'un tempérament mal dompté.
-
- [482] _Mercure galant_, juillet 1677, p. 142.
-
- [483] Voir ces détails dans le _Mercure galant_, juillet 1677, p.
- 143 et suiv.
-
-Après la prise de Saint-Omer, dans le courant du mois de mai, Charles de
-Sévigné, on l'a vu, était venu rejoindre sa mère, afin de guérir sa
-blessure au talon, ce qui ne l'empêchait guère, toutefois, de courir la
-ville et les environs, en quête d'aventures et de futiles amours.
-Impuissante à le retenir, sa mère le persifle sans pitié sur ses bonnes
-fortunes et ses tribulations galantes. Ce qui la dépite ou la console,
-c'est que c'est sans passion au fond du cœur, qu'il se lance dans cette
-vie laborieuse, et compromettante pour sa réputation d'homme sérieux, qui
-formait l'ambition constamment déçue de sa mère. «Rien n'est si occupé,
-écrit celle-ci à madame de Grignan, qu'un homme qui n'est point amoureux;
-il représente en cinq ou six endroits, quel martyre[484]!» Le baron de
-Sévigné éprouvait ou simulait alors une grande passion pour madame du
-Gué-Bagnols. M. Walckenaer a fait connaître, par anticipation, ses amours
-avec cette sœur de madame de Coulanges, amours d'un jour pour une femme
-ridicule, qui, en vérité, ne méritait pas mieux[485]: nous n'en dirons
-rien ici.
-
- [484] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 105.
-
- [485] Conf. _Mémoires_, etc., t. V, p. 360-369.
-
-Lorsque Sévigné avait douze ans de moins déjà sa mère était sa
-confidente; et quelles confidences! ses rapports avec Ninon, qui l'a
-qualifié avec tant de mépris amoureux. Aujourd'hui encore, il égaye cette
-mère, qui, comme autrefois, l'écoute pour le ramener, de la
-correspondance burlesque de sa nouvelle et bientôt défunte passion: «On
-pâme de rire avec moi, dit-elle, du style, de l'orthographe[486].» Elle
-le plaint sincèrement d'être condamné à répondre, trois fois la semaine,
-à de pareille prose: «Ma fille, cela est cruel, je vous assure... le
-pauvre garçon y succomberoit, sans la consolation qu'il trouve en
-moi[487].» Mais cela n'empêche point Sévigné de donner ses soins à sa
-mère. Ils se gardent l'un l'autre, et rien n'est charmant comme cette
-existence de mère et de fils, vivant ensemble en amis qui se soignent,
-sans se gêner. Qu'on en juge par cette gracieuse peinture que trace la
-fine plume du baron de Sévigné: «Pour vous montrer que votre frère, le
-sous-lieutenant, est plus joli garçon que vous ne croyez, c'est que j'ôte
-la plume des mains de maman mignonne, pour vous dire moi-même que je fais
-fort bien mon devoir. Nous nous gardons mutuellement, nous nous donnons
-une honnête liberté; point de petits remèdes de femmelettes. Vous vous
-portez bien; ma chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi, cette
-nuit: comment va la tête? point de vapeurs? Dieu soit loué; allez prendre
-l'air, allez à Saint-Maur (_chez madame de la Fayette_), soupez chez
-madame de Schomberg, promenez-vous aux Tuileries; du reste, vous n'avez
-point d'incommodité, je vous mets la bride sur le cou. Voulez-vous manger
-des fraises, ou prendre du thé? Les fraises valent mieux. Adieu, maman,
-j'ai mal au talon: vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à
-trois heures, et puis _vogue la galère_. Voilà, ma petite sœur, comme
-font les gens raisonnables[488].»
-
- [486] SÉVIGNÉ, _Lettres_, (26 juillet 1677), t. V, p. 150.
-
- [487] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 150.
-
- [488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t. V, p. 108.
-
-Afin de soustraire son fils à cette vie de dissipation stérile, madame de
-Sévigné aurait voulu le marier, et madame de Grignan, s'associant au
-désir de leur mère, essaya de lui faire épouser la fille de l'intendant
-de la Provence, M. de Rouillé, qui jouissait d'une fortune considérable.
-C'est ce qui se lit dans ce passage d'une lettre du 21 juillet, où l'on
-voit la loyauté de madame de Sévigné, sa rondeur dans les affaires mêmes
-les plus délicates: «Nous avons fort causé ici de nos desseins pour la
-petite intendante: madame de Vins m'assure que tout dépend du père, et
-que, quand la balle leur viendra, ils feront des merveilles. Nous avons
-trouvé à propos, pour ne point languir si longtemps, de vous envoyer un
-mémoire du bien de mon fils, et de ce qu'il peut espérer, afin qu'en
-confidence, vous le montriez à l'intendant, et que nous puissions savoir
-son sentiment, sans attendre tous les retardements et toutes les
-instructions qu'il faudroit essuyer si vous ne lui faisiez voir la
-vérité; mais une telle vérité, que si vous souffrez qu'il en rabatte,
-comme on fait toujours, et qu'il croie que votre mémoire est exagéré, il
-n'y a plus rien à faire. Notre style est si simple, et si peu celui des
-mariages, qu'à moins qu'on ne nous fasse l'honneur de nous croire, nous
-ne parviendrons jamais à rien: il est vrai qu'on peut s'informer, et que
-c'est où la franchise et la naïveté trouvent leur compte. Enfin, ma
-fille, nous vous recommandons cette affaire, et surtout un oui ou un non,
-afin que nous ne perdions pas un grand temps à une vision inutile[489].»
-
- [489] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1677), t. V, p. 143.
-
-Madame de Grignan fit tous ses efforts pour procurer à un frère qu'elle
-aimait ce riche établissement. Madame de Sévigné lui rend bien cette
-justice: «Je suis persuadée du plaisir que vous auriez à marier votre
-frère: je connois parfaitement votre cœur, et combien il seroit touché
-d'une chose si extraordinaire[490].» Cette chose extraordinaire n'eut
-point lieu, et il fallut quelques tentatives encore et quelques années au
-baron de Sévigné, avant de trouver un établissement qui, à la grande joie
-de sa mère, mit fin à cette vie de fades intrigues qui le compromettait
-et le diminuait. «Le roi, écrit celle-ci le 3 juillet 1677, a parlé
-encore comme étant persuadé que Sévigné a pris le mauvais air des
-officiers subalternes de cette compagnie[491];» la compagnie des
-Gendarmes-Dauphin, dont les officiers, renommés pour leur bravoure,
-semblaient peu soucieux de la discipline, et montraient peu de goût pour
-les détails journaliers et fastidieux du service. Pour ceux-là, la
-correspondance de madame de Sévigné en fournit maint exemple, Louis XIV
-et Louvois n'avaient point de pitié[492].
-
- [490] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 174.
-
- [491] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 117.
-
- [492] Conf. lettre du 16 juillet 1677, t. V, p. 133.
-
-Depuis quelques mois, les armées étaient au repos. Mais, vers la fin de
-juillet, le prince d'Orange ayant fait quelques mouvements, les officiers
-en congé reçurent l'ordre de rejoindre leurs corps. Sévigné souffrait
-réellement encore de sa blessure et ne marchait qu'avec grand'peine.
-Cependant, comme il ne laissait pas de vivre en homme de plaisir, et
-qu'il se faisait partout voir, en voiture ou en chaise, son intérêt, sa
-réputation, lui conseillèrent de partir; sa mère l'y engageait. «Je
-trouve, dit madame de Sévigné à ce propos, la réputation des hommes bien
-plus délicate et blonde que celle des femmes[493].» Le sentiment du
-devoir est chez elle très-net, et supérieur aux inquiétudes de la mère.
-«J'attends mon fils, ajoute-t-elle, il s'en va à l'armée: il n'étoit pas
-possible qu'il fît autrement; je voudrais même qu'il ne traînât point, et
-qu'il eût tout le mérite d'une si honnête résolution[494].» Mais, le
-bruit du siége de Charleroi par les ennemis s'étant répandu, Sévigné,
-alors, n'hésite plus entre ses plaisirs et la nécessité jusqu'à cet
-instant problématique de sa présence à l'armée. Il part avec son ardeur
-des jours de combat. «La nouvelle du siége de Charleroy, écrit madame de
-Sévigné à sa fille, le 10 août, a fait courir tous les jeunes gens et
-même les boiteux. Mon fils s'en va demain en chaise, sans nul équipage:
-tous ceux qui lui disent qu'il ne devroit pas y aller trouveroient fort
-étrange qu'il n'y allât pas. Il est donc fort louable de prendre sur lui
-pour faire son devoir[495].» Et, le 13, elle annonce, pour le louer
-encore, son départ en boitant: «Mon fils partit hier; il est fort loué de
-cette petite équipée; tel l'en blâme qui l'auroit accablé s'il n'étoit
-point parti: c'est dans ces occasions que le monde est plaisant... pour
-moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue[496].»
-
- [493] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 Juillet 1677), t. V, p. 154.
-
- [494] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août), t. V, p. 173.
-
- [495] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 178.
-
- [496] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 184.
-
-Mais ce ne fut qu'une fausse alerte, et la marquise de Sévigné apprit la
-levée du siége de Charleroy et le retour prochain de son fils, au moment
-où elle allait pour la seconde fois demander aux eaux de Vichy l'entière
-guérison des restes tenaces de son cruel rhumatisme.
-
-Au plus fort de ses inquiétudes relativement à sa mère, madame de Grignan
-lui avait fait promettre d'aller passer une nouvelle saison à ces Eaux
-dont elle s'était si bien trouvée l'année d'avant. Madame de Sévigné n'y
-allait, en vérité, que pour donner à sa fille un exemple d'obéissance en
-matière de santé. «Songez à votre santé, lui redit-elle le 15 août en
-partant, si vous aimez la mienne; elle est si bonne, que, sans vous, je
-ne penserois pas à faire le voyage de Vichy; il est difficile de porter
-son imagination dans l'avenir, quand on est sans aucune sorte
-d'incommodité; mais enfin vous le voulez, et voilà qui est fait[497].»
-Elle partait avec son oncle, l'abbé de Coulanges, et devait trouver à
-Vichy le chevalier de Grignan. Elle prit, cette fois, par la Bourgogne;
-donna quelques jours au château d'Époisse, à son bon ami, M. de Guitaud;
-une journée à Bussy, dans sa résidence de Chasen; mit quelques affaires
-en ordre dans son domaine paternel de Bourbilly, et arriva, le 4
-septembre, à Vichy, où elle trouva une société encore plus nombreuse que
-l'année précédente[498].
-
- [497] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 188.
-
- [498] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 189-217.
-
-La narration de ce voyage de vingt jours, que nous sommes obligé
-d'omettre, est délicieuse dans madame de Sévigné. Parmi les incidents
-dont il fut semé, nous ne voulons relever que celui-ci, que l'on lit dans
-une lettre de Bussy-Rabutin à Corbinelli, et qui est aussi joliment conté
-que si madame de Sévigné avait tenu la plume.
-
-«... J'oubliois de vous dire que nous allâmes cinq lieues au-devant de la
-marquise. Elle nous fit mettre dans son carrosse, ne voulant fier sa
-conduite qu'à un cocher célèbre qu'elle a depuis peu. A la vérité, à un
-quart de lieue de la dînée, il nous versa dans le plus beau chemin du
-monde. Le bon abbé de Coulanges étant tombé sur sa nièce, et Toulongeon
-sur la sienne, cela nous donna un peu de relâche. Mais admirez la fermeté
-de notre amie et son bon naturel. Dans le moment que nous versâmes, elle
-parloit de l'histoire de don Quichotte. Sa chute ne l'étourdit point, et,
-pour nous montrer qu'elle n'avoit pas la tête cassée, elle dit qu'il
-falloit remettre le chapitre de don Quichotte à une autre fois, et
-demanda comment se portoit l'Abbé. Il n'eut non plus de mal que les
-autres. On nous releva, et ma cousine fut trop heureuse de se remettre à
-la conduite du cocher de ma fille qu'elle avoit tant méprisé. Vous croyez
-bien que notre aventure ne tomba pas à terre, comme nous avions fait.
-Nous badinâmes quelque temps sur ce chapitre, et ce fut là où nous
-commençâmes à vous trouver à redire[499].»
-
- [499] _Correspond. de Bussy-Rabutin_ (1er sept. 1677), t. III, p.
- 340.
-
-Nous avons déjà fait connaître Vichy et la vie qu'on y menait[500]. Le
-défaut d'espace ne nous permet pas, non plus, de demander à madame de
-Sévigné de nouvelles peintures de cette existence si différente de nos
-usages actuels. Aucun des hôtes de Vichy n'était réellement malade, sauf
-le chevalier de Grignan, déjà travaillé de sa goutte précoce. Les Eaux
-lui furent très-salutaires: au bout de quinze jours, «il marchoit tout
-seul et n'avoit nul besoin d'assistance.» Quant au _Bien Bon_, c'était
-une nouvelle provision de santé à dépenser en bons repas, qu'il était
-venu chercher, car _il aime à_ _remplir son sac_; et, pour madame de
-Sévigné, Vichy apporta une nouvelle amélioration à ses mains si
-éprouvées, sans cependant faire entièrement disparaître ce mal
-interminable: «L'incommodité qui en reste, écrit-elle à sa fille en guise
-de consolation, est si petite que le temps est le seul remède que je
-veuille souffrir[501].»
-
- [500] Voir _supra_, p. 139 et suiv.
-
- [501] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 231, 234 et 245.
-
-Une grande affaire, un vif souci domestique préoccupait la marquise de
-Sévigné, pendant son séjour à Vichy. Dans son désir persistant d'attirer
-sa fille à Paris, lorsque le moment serait venu pour le jeune duc de
-Vendôme d'aller prendre possession de son gouvernement de Provence dont
-M. de Grignan n'était qu'intérimaire, elle était en quête d'une grande
-maison, d'un véritable hôtel, où tous les membres des deux familles
-pussent tenir. Loger ensemble, c'était diminuer notablement la dépense et
-ajouter aux agréments de la société entre gens qui se convenaient et qui
-perdaient chaque jour beaucoup de temps à se trouver.
-
-Depuis plusieurs années, la marquise de Sévigné n'avait pas quitté cette
-maison ou plutôt cet appartement de la rue Saint-Anastase, où elle était
-venue s'installer en 1672, en sortant de la rue de Thorigny, après avoir
-habité aussi la rue du Temple[502]. Dès le 14 juillet, un mois avant son
-départ pour Vichy, nous la voyons cherchant et faisant chercher une
-habitation commode pour elle et sa fille. Elle hésite entre l'une des
-maisons de la place Royale, appartenant à madame du Plessis-Guénégaud, et
-un hôtel de la rue des Trois-Pavillons, toujours dans ce quartier
-du Marais, où elle est née, et qu'elle a de la répugnance à
-abandonner[503]. Elle ne trouve pas facilement ce qu'elle veut, et elle
-n'est pas la seule: «Ce qui la console, c'est que la Bagnols et M. de la
-Trousse sont aussi embarrassés qu'elle[504].» Enfin, elle avisa un grand
-et bel hôtel, entre cour et jardin, situé rue Culture-Sainte-Catherine, à
-deux pas de la Place-Royale, et depuis un siècle illustré plus par les
-souvenirs de Jean Goujon, qui l'avait décoré, que par ceux des sires de
-Carnavalet qui l'avaient fait bâtir. L'_Hôtel Carnavalet_ était devenu la
-propriété d'un M. d'Agaurry, conseiller au parlement de Grenoble, et il
-se trouvait alors occupé par la comtesse de Lillebonne, dont le temps
-devait expirer à la Saint-Rémy, c'est-à-dire, le 1er octobre, à moins que
-cette locataire qui avait témoigné l'intention de quitter la place, ne
-demandât, ce qui paraissait dans son droit, un renouvellement de bail.
-C'est dans cette appréhension que madame de Sévigné était partie de
-Paris, et ses craintes étaient vives, car l'hôtel Carnavalet, par ses
-dimensions, sa distribution, le nombre de ses appartements, se prêtait
-mieux qu'aucune des nombreuses maisons qu'elle avait visitées, à ses
-projets si caressés de vie en commun avec madame de Grignan, laquelle lui
-faisait espérer son arrivée pour le commencement de l'hiver.
-
- [502] Conf. WALCKENAER, t. IV, p. 68 et 334.
-
- [503] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 127 et 162.
-
- [504] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 129.
-
-Madame de Sévigné avait chargé le zélé mais formaliste d'Hacqueville de
-suivre cette affaire, qui forme un article obligé de toutes ses lettres
-de Vichy. «Je vous conjure (écrit-elle le 7 septembre à sa fille, qui
-mettait, elle aussi, dans la conclusion sa part d'indécision) de mander
-à d'Hacqueville ce que vous avez résolu pour cet hiver, afin que nous
-prenions l'hôtel de Carnavalet ou non[505].» Cette même semaine lui
-apporta l'assurance de la venue de sa fille qui la priait, nous ne savons
-pourquoi, de n'en point trop parler. Le vieil archevêque d'Arles, le
-patriarche et l'oracle de la famille, avait décidé que ce voyage, où l'on
-devait produire les filles d'un premier lit de M. de Grignan, était dans
-les intérêts de la maison. Madame de Sévigné s'empressa d'écrire le
-dernier mot à d'Hacqueville. «La Providence veut donc que vous veniez cet
-hiver, répond-elle en même temps tout heureuse à madame de Grignan, et
-que nous soyons en même maison: je n'ai nul dessein d'en sonner la
-trompette; mais il a fallu le mander à d'Hacqueville pour nous arrêter le
-Carnavalet. Il me semble que c'est une grande commodité à toutes deux, et
-bien de la peine épargnée, de ne pas avoir à nous chercher. Il y a des
-heures du soir et du matin, pour ceux qui logent ensemble, qu'on ne
-remplace point quand on est pêle-mêle avec les visites.» Dans la crainte
-que, malgré ces raisons si cordiales et si vraies, son gendre ou sa fille
-n'aient quelque projet personnel pour leur établissement à Paris, elle
-leur fait entendre qu'ils sont encore libres de refuser, car ce qui lui
-importe avant tout, c'est que sa fille revienne; et pour l'attirer, et en
-souvenir des récentes querelles, elle lui promet une mère bien
-accommodante, bien obéissante, ce qui est peut-être une manière délicate
-de lui prêcher la docilité. «Si je me trompe, lui dit-elle donc, et que
-vous ayez pour vous seule une autre maison trouvée, je me conformerai à
-vos desseins, j'entrerai dans vos pensées, je me ferai un plaisir de vos
-volontés; vous me ferez changer d'opinion, je croirai que tout ce que
-j'avois imaginé n'étoit point bien; car je veux sur toutes choses que
-vous soyez contente, et quand vous le serez, je le serai[506].» Mais le
-courrier suivant vint complétement rassurer madame de Sévigné, au moins
-du côté de sa fille. Celle-ci lui déclarait _fort nettement_ «qu'elle
-vouloit dérober la chambre de quelqu'un (dans telle maison que sa mère
-choisirait) et venir loger chez elle, sans se soucier si elle le trouve
-bon ou non, seulement pour lui apprendre à l'avoir persuadée qu'elle ne
-pouvoit jamais l'incommoder.»--«Venez, venez, ma très-chère, s'écrie
-cette mère ravie, voilà un style qui convient mieux à la tendresse que
-j'ai pour vous, que celui que vous aviez l'autre jour dans une de vos
-lettres,»--et auquel, sans doute, madame de Sévigné faisait réponse en
-lui mettant maternellement et le cœur gros, le marché à la main pour cet
-hôtel Carnavalet si désiré, qu'elle veut maintenant plus que jamais,
-puisque sa fille entend l'habiter avec elle. «Je crois, ajoute-t-elle,
-que d'Hacqueville nous a pris _la Carnavalette_, nous nous y trouverons
-fort bien; il faudra tâcher de s'y accommoder, rien n'étant plus honnête,
-ni à meilleur marché que de loger ensemble. J'espère que ce voyage, qui
-est l'ouvrage de la politique de toute la famille, sera aussi heureux que
-l'autre a été triste et désagréable par le mauvais état de votre
-santé[507].»
-
- [505] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 222.
-
- [506] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1677), t. V, p. 224.
-
- [507] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1677), t. V, p. 228.
-
-Mais maintenant c'est d'Hacqueville qui tarde. Il veut si bien faire les
-choses, si justement peser le pour et le contre, les avantages et les
-inconvénients; voir, sur le point de conclure, s'il ne trouverait pas
-quelque demeure plus à la convenance de ses amies, qu'il ne peut se
-décider à en finir; et cependant il n'était d'abord question que d'un
-bail à l'essai de six mois. Madame de Sévigné s'impatiente contre ce
-méticuleux et trop obligeant ami: «D'Hacqueville lanterne tant pour _la
-Carnavalette_, que je meurs de peur qu'il ne la laisse aller: hé, bon
-Dieu! faut-il tant de façons pour six mois? Avons-nous mieux?
-Écrivez-lui, comme moi, qu'il ne se serve point en cette occasion de son
-profond jugement[508].» Madame de Sévigné en écrit dans les mêmes termes
-à l'un de ses confidents, M. de Guitaud: «J'espère que M. d'Hacqueville
-nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que son profond jugement, qui
-veut que tout soit parfait, ne lui fasse perdre cette occasion, qui nous
-mettroit entièrement sur le pavé. Vous verrez par cette lettre, que je
-vous envoie quasi tout entière, que nous avons besoin d'une maison,
-puisque la bonne Grignan est forcée de venir à Paris, par M.
-l'archevêque, qui a prononcé _ex cathedrâ_, que ce voyage étoit
-nécessaire[509].»
-
- [508] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre), t. V, p. 220.
-
- [509] _Lettres inédites de madame de Sévigné_, p. 21.
-
-Mais d'Hacqueville continue à se taire, et les inquiétudes de la marquise
-de Sévigné se tournent de nouveau du côté de madame de Lillebonne. «Je
-crois (mande-t-elle à sa fille le 21), que d'Hacqueville nous louera
-l'hôtel de Carnavalet, à moins que madame de Lillebonne ne se ravise et
-n'en veuille point sortir à cette Saint-Rémy: je reconnoîtrois bien notre
-guignon à cela[510].» Le lendemain, même incertitude, même tourment;
-décidément d'Hacqueville est trop soigneux, trop parfait: «Nous verrons
-ce que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de
-Lillebonne ne veuille pas déloger[511].» Madame de Sévigné quitta Vichy
-le 22 septembre, sans savoir encore si décidément elle resterait
-maîtresse de cet hôtel si vif objet de son envie.
-
- [510] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 232.
-
- [511] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 234.
-
-Afin de stimuler l'irrésolu d'Hacqueville elle lui avait adjoint la
-pétulante madame de Coulanges, et elle augurait bien de cette
-intervention. Du château de Langlar, où elle ne trouva point son ami
-l'abbé Bayard, qui précisément à cette heure mourait à Paris, elle
-ajoute: «J'attends des nouvelles de d'Hacqueville sur cet hôtel de
-Carnavalet; mais il est si plein de difficultés, que si nous l'avons ce
-sera par madame de Coulanges, qui les aplanit toutes[512].» Rien encore à
-la station de Saint-Pierre-le-Moûtier. Elle ne sait où elle va descendre
-à Paris. Elle pense que madame de Grignan est sans doute mieux instruite,
-et qu'on lui aura directement écrit: «Vous savez mieux que moi si nous
-avons une maison ou non; je n'ai plus de lettres de d'Hacqueville, et je
-marche en aveugle, sans savoir ma destinée; qu'importe, c'est un
-plaisir,»--puisqu'elle va attendre sa fille à Paris[513]. Enfin, à Autri,
-elle trouve une lettre de d'Hacqueville lui annonçant que tout est
-terminé, et que l'hôtel Carnavalet est bien à elle! «Je m'en vais vous
-ranger _la Carnavalette_, écrit-elle toute joyeuse à madame de Grignan,
-car enfin nous l'avons, et j'en suis fort aise[514]!»
-
- [512] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1677), t. V, p. 236.
-
- [513] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 239.
-
- [514] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre), t. V, p. 245.
-
-Arrivés à Paris, la marquise de Sévigné et le _Bien Bon_ allèrent
-descendre chez M. de Coulanges, où toute leur famille et leurs amis les
-attendaient. Si elle revenait de Vichy avec les mains encore un peu
-raides, madame de Sévigné en rapportait une seconde jeunesse qui semblait
-devoir toujours durer, même à faire la part de l'exagération pleine de
-verve et de cordialité de son joyeux cousin. «Nous la tenons enfin cette
-incomparable mère-Beauté, écrit le gai chansonnier à madame de Grignan,
-plus incomparable et plus mère-Beauté que jamais: car croyez-vous qu'elle
-soit arrivée fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? rien de tout
-cela; elle me fit l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus
-fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire; et, depuis ce jour-là, elle
-a été dans une agitation continuelle, dont elle se porte très-bien, quant
-au corps s'entend: et, pour son esprit, il est, ma foi, avec vous, et,
-s'il vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour parler encore de
-cette rare comtesse qui est en Provence[515].»
-
- [515] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 249.
-
-Madame de Sévigné s'empressa d'aller visiter _son_ hôtel Carnavalet
-qu'elle n'avait vu que superficiellement jusque-là. Elle en rend bon
-compte à sa fille: «Dieu merci, nous avons l'hôtel de Carnavalet. C'est
-une affaire admirable; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air:
-comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des
-petites cheminées à la mode; mais nous aurons une belle cour, un beau
-jardin, un beau quartier, et de bonnes _petites Filles bleues_ qui sont
-fort commodes[516]; et nous serons ensemble, et vous m'aimerez, ma chère
-enfant: je voudrois pouvoir retrancher de ce trésor qui m'est si cher,
-toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé; demandez à tous ces
-hommes, comme je suis belle[517]...» Coulanges a répondu pour tous.
-
- [516] Madame de Sévigné veut parler de l'église du couvent des
- religieuses de l'_Annonciade_, nommées _Filles bleues_, de leur
- costume, qui se trouvait dans la rue Culture-Sainte-Catherine
- même.
-
- [517] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 248.
-
-Arrivée le 6 octobre, dès le 12 Mme de Sévigné commence son emménagement.
-«Nous sommes en l'air, dit-elle le 15, tous mes gens occupés à déménager:
-j'ai campé dans ma chambre, je suis présentement dans celle du _Bien
-Bon_, sans autre chose qu'une table pour vous écrire; c'est assez: je
-crois que nous serons tous fort contents de _la Carnavalette_[518].»
-Pendant que ce déménagement, sans doute considérable, s'opérait, et qu'on
-disposait, en même temps, pour les convenances de ses nouveaux hôtes
-l'hôtel Carnavalet, madame de Sévigné avait pris gîte chez son cousin de
-Coulanges. Elle y resta plusieurs jours, car le 20, rendant compte à
-madame de Grignan, de toutes ses fatigues et de ses tracas, elle écrit:
-«Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de
-Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes
-très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement
-qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous établissons,
-nous meublons notre chambre, et ces jours de loisir nous ôtent tout
-l'embarras et tout le désordre du délogement. Nous irons coucher
-paisiblement, comme on va dans une maison où l'on demeure depuis trois
-mois. N'apportez point de tapisserie, nous trouverons ici ce qu'il vous
-faut: je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir
-aucun chagrin, _au moins en arrivant_.... Je reçois des visites en l'air,
-des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de
-Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je sois dans le chaos; vous
-trouverez le démêlement du monde et des éléments[519].» Huit jours après,
-tenant sa fille au courant des dispositions prises, et la croyant en
-route, elle ajoute: «M. de Coulanges est parti ce matin pour aller à
-Lyon; il vous dira comme nous sommes logés fort honnêtement. Il n'y avoit
-pas à balancer à prendre le haut pour nous, le bas pour M. de Grignan et
-ses filles: tout sera fort bien[520].»
-
- [518] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 265.
-
- [519] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 272.
-
- [520] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 278.
-
-Le 3 novembre, madame de Grignan n'était point encore arrivée, car sa
-mère écrit à Bussy: «Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une
-belle et grande maison; je souhaite d'y être longtemps, car le
-déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle comtesse[521].»
-Ce ne fut point impunément que, dans sa vive impatience d'être plus tôt
-prête à recevoir son idole, madame de Sévigné avait multiplié les
-fatigues; elle fut prise tout à coup d'une assez sérieuse indisposition
-que, malgré son habituelle répugnance pour les remèdes, elle attaqua avec
-une grande vigueur, voulant surtout guérir avant l'arrivée de sa fille,
-dont elle craignait évidemment les reproches. C'est ce qu'on lit dans
-cette lettre adressée à M. et à madame de Guitaud, qui venaient de
-quitter Paris pour retourner en Bourgogne: «Comment vous portez-vous,
-monsieur et madame, de votre voyage? Vous avez eu un assez beau temps;
-pour moi j'ai eu une colique néphrétique et bilieuse (rien que cela) qui
-m'a duré depuis le mardi, lendemain de votre départ, jusqu'à vendredi.
-Ces jours sont longs à passer, et si je voulois vous dire que, depuis que
-vous êtes partis, les jours m'ont duré des siècles, il y auroit un air
-assez poétique dans cette exagération, et ce seroit pourtant une vérité.
-Je fus saignée le mercredi, à dix heures du soir, et parce que je suis
-très-difficile, on m'en tira quatre palettes, afin de n'y pas revenir une
-seconde fois; enfin, à force de remèdes, de ce qu'on appelle remèdes,
-dont on compteroit aussitôt le nombre que celui des sables de la mer, je
-me suis trouvée guérie le vendredi; le samedi on me purgea, afin de ne
-manquer à rien; le dimanche je vais à la messe avec une pâleur honnête,
-qui faisoit voir à mes amis que j'avois été digne de leurs soins; et
-aujourd'hui je garde ma chambre et fais l'entendue dans mon hôtel de
-Carnavalet, que vous ne reconnoîtriez pas depuis qu'il est rangé. J'y
-attends la belle Grignan dans cinq ou six jours[522].»
-
- [521] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 281.
-
- [522] _Lettres inédites de madame de Sévigné._ Ed. Klostermann,
- p. 113.
-
-Madame de Grignan arriva, en effet, vers le milieu du mois de novembre,
-seule, son mari étant retenu encore par son service en Provence. Elle
-prit possession, à son tour, d'une maison que la mère et la fille
-conservèrent pendant vingt ans, et qui fut la dernière habitation de
-madame de Sévigné à Paris: grande illustration pour cette demeure que
-nous décrirons dans l'un des chapitres suivants. Cette considération que
-madame de Sévigné y passa le reste de son existence, nous a paru
-justifier l'espèce d'historique qui précède.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-1678-1679.
-
- Mauvaise santé de madame de Grignan.--Bussy console sa
- mère.--Madame de Sévigné veut faire nommer son cousin
- historiographe du roi.--Le baron de Sévigné se distingue à la
- bataille de Mons.--Paix de Nimègue.--Apogée de Louis XIV.--La
- _Princesse de Clèves_.--Retour de Retz à Paris.--Mort de
- d'Hacqueville.--Le coadjuteur d'Arles prêche devant le
- roi.--Grâces aux exilés et aux prisonniers.--Mademoiselle de
- Fontanges.--Nouvelles discussions entre madame de Sévigné et sa
- fille.--Mort du cardinal de Retz.
-
-
-Madame de Sévigné garda sa fille deux ans avec elle, en proie à de
-nouvelles inquiétudes sur cette santé si chère, moins sérieusement
-compromise qu'elle ne se le figurait, mais cependant assez sérieusement
-atteinte pour altérer une beauté qui non-seulement était son orgueil,
-mais faisait sa sécurité. «La _belle Madelonne_[523] est ici (dit-elle le
-8 décembre 1677 à Bussy, son correspondant assidu pendant ces deux
-années), mais comme il n'y a pas un plaisir pur en ce monde, la joie que
-j'ai de la voir est fort troublée par le chagrin de sa mauvaise santé.
-Imaginez-vous, mon pauvre cousin, que cette jolie personne, que vous avez
-trouvée si souvent à votre gré, est devenue d'une maigreur et d'une
-délicatesse qui la rend une autre personne, et sa santé est tellement
-altérée, que je ne puis y penser sans en avoir une véritable inquiétude.
-Voilà ce que le bon Dieu me gardoit, en me redonnant ma fille[524].»
-
- [523] Ce nom, on le sait, était donné à madame de Grignan par
- Bussy en souvenir de la belle héroïne de _Pierre de Provence_.
-
- [524] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 285.
-
-Dès le premier jour, ce sont les mêmes alarmes, les mêmes exagérations
-qu'au voyage précédent, si rempli de craintes démenties par l'événement.
-Bussy ne prend point ainsi au tragique l'état de maigreur et d'épuisement
-de madame de Grignan, et il en fait le texte de quelques plaisanteries
-conjugales, dont le ton seul devait scandaliser sa cousine, car, au fond,
-elle pensait comme lui, et avait plus d'une fois fait, auprès de son
-gendre, acte de belle-mère indiscrète et grondeuse. «Ce que vous me
-mandez de la _belle Madelonne_, lui répond-il, me touche extrêmement pour
-son intérêt et pour le vôtre, car je vous aime fort toutes deux. Je vous
-disois, quand vous me mandâtes le dessein que vous aviez de donner votre
-fille à M. de Grignan, que vous ne pouviez mieux faire, et que je ne
-trouvois rien à redire en lui, sinon qu'il usoit trop de femmes. En
-effet, n'est-ce pas une honte, et un honnête assassinat de faire six
-enfants à une pauvre enfant elle-même, en neuf ans? Dieu me garde d'être
-prophète!.... mais quand il ne lui feroit d'autre mal que de l'avoir mise
-dans l'état où elle est, c'en seroit assez pour diminuer l'amitié que
-j'avois pour lui. Cependant, madame, il faut avoir grand soin de cette
-infante; il la faut surtout réjouir... Mais cela est plaisant que je
-m'embarque à vous dire pour une simple maigreur, tout ce qu'on diroit
-pour les plus grands malheurs. C'est vous qui m'avez surpris en vous
-lamentant pour cela, comme si c'étoit un mal incurable. Cependant le
-plaisir de vous voir, et Paris, engraisseront, avant qu'il soit deux
-mois, la _belle Madelonne_; un peu de célibat lui seroit fort salutaire;
-je ne sais, pourtant, si elle n'aimeroit pas mieux le mal que le remède:
-mais, n'est-ce pas assez parler d'elle pour une fois[525]?....»
-
- [525] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 13 décembre
- 1677), t. III, p. 438.
-
-Le mois suivant, à cause de la rigueur exceptionnelle de l'hiver,
-revinrent les grandes inquiétudes au sujet de la poitrine de madame de
-Grignan. «Je vous avoue, redit avec douleur sa mère à Bussy, que la
-mauvaise santé de cette pauvre Provençale me comble de tristesse; sa
-poitrine est d'une délicatesse qui me fait trembler, et le froid l'avoit
-tellement pénétrée, qu'elle en perdit, hier, la voix plus de trois
-heures; elle avoit une peine à respirer qui me faisoit mourir. Avec cela
-elle est opiniâtre, et refuse le seul remède qui la pourroit guérir, qui
-est le lait de vache: je crois que la nécessité l'y contraindra à la fin;
-en attendant, il est bien triste de la voir dans l'état où elle
-est[526].»
-
- [526] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 janvier 1678), t. V, p. 295.
-
-Bussy qui, malgré de grandes protestations de paroles, n'est pas
-bienveillant pour madame de Grignan, laquelle, sous les mêmes apparences
-amicales, le lui rendait bien, cherche à rassurer sa mère par des
-arguments où il y a plus de malice enveloppée que de véritable intérêt.
-«Une égratignure avec du chagrin, lui dit-il, fait plus de mal que la
-fièvre quarte avec un esprit content d'ailleurs. Je vous parle ainsi, ma
-chère cousine, parce que je crois que tous les maux de la _belle
-Madelonne_ viennent de sa tête. Tant qu'elle a été _la plus jolie fille
-de France_[527], elle a été la plus saine; elle est encore jeune, et cela
-me fait assurer qu'il n'y a que son esprit qui rende ses maux incurables.
-Son opiniâtreté est un bon témoignage; si elle vouloit guérir, elle ne
-résisteroit pas aux conseils des habiles gens en ces matières. Qu'elle se
-retourne de bon cœur à Dieu, en lui demandant la patience; qu'elle aime
-à vivre et à vivre gaiement. Je ne lui conseille rien que je n'aie
-pratiqué depuis douze ans[528].»
-
-Bussy voulait dire par là que madame de Grignan s'ennuyait en Provence,
-et regrettait Paris. «Je crois (lui écrivait-il trois ans auparavant,
-pendant le deuxième séjour de la jeune gouvernante auprès de sa mère),
-que vous aimeriez mieux aller et demeurer en Provence, que de faire la
-moindre des choses contre votre devoir; mais je crois que vous
-souhaiteriez extrêmement que votre devoir s'accordât à demeurer à
-Paris[529].» Dans ce même voyage de 1678, madame de Grignan ayant cru
-mander une douceur à Bussy en lui disant qu'il faisait fort mal de passer
-ses hivers en Bourgogne, quand elle passait les siens dans la capitale:
-«Vous savez aussi bien que moi (lui réplique-t-il avec une vivacité peu
-courtoise et un malicieux sous-entendu) que n'est pas à Paris qui
-veut[530]!....»
-
- [527] C'est le nom que donnait Bussy à mademoiselle de Sévigné.
-
- [528] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 5 janvier
- 1678), t. IV, p. 2.
-
- [529] _Corr. de Bussy-Rabutin_ (lettre du 20 mars 1675), t. III,
- p. 11.
-
- [530] _Ibid._ p. 360.
-
-Pour qui connaît Bussy, _Paris_ ne veut pas signifier ici madame de
-Sévigné, mais la cour; et ce ne serait peut-être pas calomnier ce bon
-parent que de dire qu'à ce moment il lui passait dans l'esprit, pour en
-faire un sujet de regret à sa cousine, quelque souvenir des projets
-gratuitement attribués à Louis XIV, et qui le portaient à écrire à madame
-de Montmorency avec autant de joie que peu de scrupule: «Je serois fort
-aise que le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle
-est fort de mes amies, et il ne pourroit être mieux en maîtresse[531].»
-M. Walckenaer a déjà désintéressé Louis XIV de ce dessein, et, par
-conséquent, il n'y a rien à en dire quant à madame de Grignan. En la
-tenant donc pour ce que la reconnaît Bussy, pour une femme qui mettait le
-devoir avant tout, il n'y aurait point à la blâmer d'avoir souhaité, ce
-qu'elle chercha inutilement à obtenir, une charge de cour pour son mari,
-qui l'eût fait elle-même vivre et probablement briller sur un théâtre
-plus digne d'elle, lui eût donné les moyens de relever la fortune de ses
-enfants, et surtout lui eût permis de passer sa vie avec sa mère.
-
- [531] _Correspondance inédite de Bussy-Rabutin_, lettre du 17
- juillet 1668, citée par Mr le baron WALCKENAER, t. III, p. 92.
-
-Mais Bussy n'aime point madame de Grignan. A la mère il proteste «qu'en
-quelque lieu que sa fille et lui se trouvent, il l'aimera et l'estimera
-toujours extrêmement[532]:» sa correspondance de 1678 nous fournit deux
-exemples de cette tendresse, qui n'ont pas été relevés dans la biographie
-de madame de Grignan, et qui doivent trouver place ici, car ils
-constituent un de ces contrastes, entre ce qu'on dit et ce qu'on pense,
-qui sont à la fois plaisants et tristes.
-
- [532] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 18.
-
-Afin d'empêcher un luxe désordonné, auquel même les femmes qui passaient
-pour les plus sages prenaient part, le roi avait, sous peine d'amende,
-défendu le port des étoffes d'or et d'argent[533]. C'est à ce propos que
-l'une des nombreuses amies de Bussy, madame de Seneville, lui mande de
-Paris, le 25 avril: «Je ne saurois fermer ma lettre sans vous dire que
-votre belle cousine de Grignan, étant ces jours passés au Petit
-Saint-Antoine, toute couverte d'or et d'argent, malgré l'étroite défense
-et la plus exactement observée que jamais, essuya la réprimande et les
-menaces d'un commissaire qui en étonna tout le monde, et dont la dame fut
-fort embarrassée[534].» «Cela est bien imprudent à madame de Grignan,
-répond Bussy, de s'exposer à recevoir un affront; mais je ne comprends
-pas que le commissaire se soit contenté de la menacer, et ne lui ait pas
-fait payer l'amende. Cette femme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre,
-d'une gloire insupportable, et fera bien des sottises. Elle se fera
-autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'adorateurs[535].»
-Trois mois après, et madame de Grignan à peu près guérie mais toujours
-très-maigre, l'amie la plus assidue de Bussy lui mande à son tour: «Je
-rencontrai, l'autre jour, madame de Sévigné, en vérité encore belle. On
-dit que madame de Grignan ne l'est plus, et qu'elle voit partir sa beauté
-avec un si grand regret, que cela la fera mourir[536].» Bussy reprend,
-toujours affectueux pour la mère, mais fort peu tendre au chagrin de la
-fille: «Ce n'est pas seulement le bon tempérament de madame de Sévigné
-qui la fait encore belle, c'est aussi son bon esprit. Je crois que quand
-on a la tête bien faite, on en a le visage plus beau. Pour madame de
-Grignan, je la trouve bien folle de ne vouloir pas survivre à sa
-beauté[537].» Ces rudesses, qui révèlent le fond du cœur, ont été
-raturées avec soin par Bussy ou par les siens[538] sur le manuscrit où il
-a copié de sa main les lettres qu'il écrivait et celles qu'il recevait,
-et qui, à défaut des missives autographes, a servi de texte original au
-dernier éditeur de sa correspondance. Il faut remercier celui-ci d'avoir,
-par une habile lecture, rétabli ces passages caractéristiques ainsi que
-plusieurs autres fragments intéressants que n'avaient pu déchiffrer ses
-devanciers. Bussy se gardait bien de faire connaître de tels blasphèmes à
-madame de Sévigné, et il continua à simuler pour la fille une grande
-tendresse, tout en éprouvant pour la mère une sincère et touchante
-affection, que l'âge ne faisait qu'accroître, affection mutuelle dont on
-trouve des marques nombreuses dans leur correspondance suivie de ces deux
-remarquables années 1678 et 1679[539].
-
- [533] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XVI.
-
- [534] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 99.
-
- [535] _Corresp. de Bussy_, t. IV, p. 101 (lettre du 28 avril).
-
- [536] _Corr. de Bussy_ (lettre de madame de Scudéry du 14 juillet
- 1678), t. IV, p. 152.
-
- [537] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 153.
-
- [538] Note de M. Ludovic Lalanne à la lettre de Bussy du 28
- avril.
-
- [539] Elle se compose de quarante trois lettres. Ce sont les deux
- années qui en fournissent le plus pendant toute la durée des
- relations de Bussy avec sa cousine.
-
-Ces deux années virent le point culminant de la grandeur de Louis XIV et
-de la prospérité de l'ancienne monarchie. Les victoires antérieures
-n'avaient pu encore décider l'Europe à la paix. Dans la campagne de 1678,
-Louis voulut frapper un grand coup qui décourageât toutes les espérances
-et forçât toutes les volontés. La guerre fut reprise, au cœur même de
-l'hiver, en Allemagne et en Flandre. Le roi partit lui-même, dès le 7
-février, pour aller faire le siége de Gand, qui ouvrit ses portes le 9
-mars, en même temps qu'on investissait Mons, Namur, Charleroy et Ypres,
-par une ruse de guerre dont l'ennemi fut complètement la dupe[540].
-
- [540] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 60.
-
-Madame de Sévigné rend bon compte à Bussy, son correspondant militaire,
-de ce nouveau succès: «Que dites-vous de la prise de Gand? Il y avoit
-longtemps, mon cousin, qu'on n'y avoit vu un roi de France. En vérité, le
-nôtre est admirable, et mériteroit bien d'avoir d'autres historiens que
-deux poëtes: vous savez aussi bien que moi ce qu'on dit en disant des
-poëtes? Il n'en auroit nul besoin; il ne faudroit ni fable ni fiction
-pour le mettre au-dessus des autres; il ne faudroit qu'un style droit,
-pur et net d'un homme de qualité et de guerre comme j'en connois. J'ai
-toujours cela dans la tête, et je reprendrai le fil de la conversation
-avec le ministre, comme le doit une bonne Françoise[541].» Ce ministre
-était M. de Pomponne, et madame de Sévigné veut parler ici d'un projet
-que, dans sa sollicitude de parente, elle avait formé d'obtenir pour
-Bussy le titre d'historiographe du roi, espérant qu'il y trouverait
-quelque occasion de profit ou de faveur.
-
- [541] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars 1678), t. V, p. 317.
- _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 61.
-
-Elle en avait déjà entretenu son cousin, quelques mois auparavant, en lui
-annonçant que le roi venait de charger Boileau et Racine d'écrire son
-histoire, et c'est à ceux-ci qu'elle fait allusion dans le passage que
-nous venons de transcrire. «Vous savez bien, lui disait-elle, que le roi
-a donné deux mille écus de pension à Racine et à Despréaux, en leur
-commandant de tout quitter pour travailler à son histoire, dont il aura
-soin de leur donner des mémoires. Je voudrois déjà voir ce bel
-ouvrage[542].»--«Je ne pense pas, riposte Bussy, que Despréaux et Racine
-soient capables de bien faire l'histoire du roi; mais ce sera sa justice
-et sa clémence qui le rendront recommandable à la postérité; sans
-cela on découvriroit toujours que les louanges qu'on lui auroit
-données ne seroient que des flatteries[543].» Le bel esprit, le
-capitaine-académicien, le _Mestre de camp de la cavalerie légère_ et
-_Maréchal de France in petto_, en parle avec moins de modestie encore à
-son ami le duc de Saint-Aignan: «On m'a mandé que le roi avoit chargé
-Racine et Despréaux de travailler à son histoire. Sans parler du
-caractère de ces gens-là, que je tiens plus propres à des vers qu'à de la
-prose, j'avois cru qu'il falloit de plus nobles mains que les leurs pour
-cet ouvrage. Outre qu'un homme de guerre n'eût pas eu besoin de consulter
-personne pour parler en termes du métier, il me paroît que les actions du
-plus grand roi du monde devoient être écrites par un de ses principaux
-capitaines, si lui-même, comme César, ne s'en vouloit pas donner la
-peine[544].»
-
- [542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1677), t. V, p.
- 262.--_Correspondance de Bussy_, t. III, p. 388.
-
- [543] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 390.
-
- [544] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 424.
-
-Dix-sept ans auparavant Bussy-Rabutin avait conçu de lui-même le dessein
-formé dans ces derniers temps par l'amitié de sa cousine. C'est lui qui
-nous l'apprend en ces termes dans une lettre à Corbinelli: «Quand je
-priai le duc de Saint-Aignan, en 1664, de dire au roi qu'en attendant
-que je pusse recommencer à le servir dans la guerre, je suppliois Sa
-Majesté de trouver bon que j'écrivisse son histoire, il me fit réponse
-qu'il n'avoit pas encore assez fait pour cela, mais qu'il espéroit me
-donner un jour de la matière[545].» Aujourd'hui que la matière commençait
-à devenir suffisamment riche, Louis XIV avait mieux aimé confier le soin
-de sa renommée aux plumes respectées de Racine et de Boileau, qu'à celle
-de l'historien de madame de Montglat et de la comtesse d'Olonne.
-
- [545] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 330.
-
-Il est vrai que l'auteur d'_Andromaque_ et son fidèle ami s'annonçaient
-un peu trop en _poëtes_, c'est-à-dire en exagérateurs, ainsi que le
-sous-entend madame de Sévigné. Sa réponse à Bussy en note un exemple:
-«Vous me parlez fort bien, en vérité, sur Racine et sur Despréaux. Le roi
-leur dit, il y a quatre jours: «Je suis fâché que vous ne soyez venus à
-cette dernière campagne; vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût
-pas été long.» Racine lui répondit: «Sire, nous sommes deux bourgeois qui
-n'avons que des habits de ville; nous en commandâmes de campagne, mais
-les places que vous attaquiez furent plutôt prises que nos habits ne
-furent faits.» Cela fut reçu très-agréablement. Ah! que je sais un homme
-de qualité à qui j'aurois bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces
-bourgeois-là, si j'étois son maître: c'est cela qui seroit digne de la
-postérité[546]!» Il n'est pas possible de prendre au sérieux de telles
-exclamations. Parents, amis, avons-nous dit, traitent cette vanité comme
-une maladie incurable. On passe tout à un homme qui ne doit point
-guérir. Madame de Sévigné suivait, cependant, avec sincérité, son projet
-auprès de M. de Pomponne, pressé par elle de pressentir le roi. En se
-faisant appuyer par Corbinelli, elle demande à son cousin, dans l'espoir
-de le faire parvenir au maître, un fragment choisi de ses Mémoires, comme
-échantillon de son savoir-faire, ce que Bussy s'empressa de lui envoyer,
-en y joignant un commencement de l'histoire de Louis XIV, qu'il avait
-essayé pendant son séjour à la Bastille[547].
-
- [546] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1677), t. V, p. 281, et
- BUSSY, t. III, p. 405.
-
- [547] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 300.--_Correspondance de
- Bussy_, t. IV, p. 14 et 15.
-
-Le roi avait emmené avec lui, au siége de Gand, ses deux
-historiens-poëtes, qui avaient eu tout le temps de s'équiper en guerre.
-La marquise de Sévigné s'égaye à leurs dépens, prenant le ton de la
-noblesse militaire, laquelle ne pensait pas que _des bourgeois_, ce qui
-veut alors dire tout ce qui n'était pas d'épée, eussent qualité pour
-parler des choses de la guerre: «Ces deux poëtes-historiens suivent donc
-la cour, plus ébaubis que vous ne le sauriez penser, à pied, à cheval,
-dans la boue jusqu'aux oreilles, couchant poétiquement aux rayons de la
-belle maîtresse d'Endymion. Il faut cependant qu'ils aient de bons yeux
-pour remarquer exactement toutes les actions du prince qu'ils veulent
-peindre. Ils font leur cour par l'étonnement qu'ils témoignent de ces
-légions si nombreuses, et des fatigues qui ne sont que trop vraies. Il me
-semble qu'ils ont assez de l'air des deux _Jean Doucet_[548]. Ils
-disoient l'autre jour au roi, qu'ils n'étoient plus si étonnés de la
-valeur extraordinaire des soldats, qu'ils avoient raison de souhaiter
-d'être tués pour finir une vie si épouvantable. Cela fait rire, et ils
-font leur cour. Ils disoient aussi qu'encore que le roi craigne les
-senteurs, ce _Gand d'Espagne_ ne lui fera point de mal à la tête. J'y
-ajoute qu'un prince moins sage et moins grand que Sa Majesté, en pourroit
-bien être entêté, sans avoir de vapeurs. Voilà bien des sottises, mon
-cher cousin; je ne sais comme Racine et Despréaux m'ont conduite sans y
-penser; c'est ma plume qui a mis tout ceci sans mon consentement[549].»
-N'y avait-il pas là, de la part de madame de Sévigné, quelque légère
-pointe de rancune contre l'impitoyable bourreau de ce pauvre Chapelain,
-son maître, et contre le compagnon de joyeuse jeunesse de son fils, un
-confrère en Champmeslé, et, de plus, rival heureux de notre _vieil ami_
-Corneille?
-
- [548] Personnages de comédie.
-
- [549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars), t. V, p. 318. _Corr. Bussy_,
- t. IV, p. 61.
-
-Dans son beau travail sur madame de Maintenon, M. le duc de Noailles a
-reproduit une page des souvenirs de Racine fils qui doit figurer en cet
-endroit, car elle fait bien connaître toutes les circonstances de ce
-curieux épisode d'histoire littéraire, où se trouvent mêlés le nom de
-madame de Montespan et celui de sa rivale, avec des détails qui se
-rattachent à la chute de l'une et à l'élévation de l'autre:
-
-«A cette époque (1677) on eut l'idée de faire une histoire par les
-médailles, des principaux événements du règne. «Ce projet, dit Louis
-Racine dans ses Mémoires sur la vie de son père, se changea bientôt en
-celui d'une histoire suivie du règne entier. C'est chez madame de
-Montespan qu'il fut agité et résolu. C'était elle qui l'avait imaginé,
-et, lorsqu'on eut pris ce parti, ce fut madame de Maintenon qui proposa
-au roi de charger du soin d'écrire cette histoire Boileau et mon père. Le
-roi, qui les en jugea capables, les nomma ses historiographes en 1677.
-Les deux historiens se mirent aussitôt à l'œuvre, et quand ils avaient
-écrit quelque morceau intéressant, ils allaient le lire au roi. Ces
-lectures se faisaient chez madame de Montespan. Tous deux avaient leur
-entrée chez elle aux heures que le roi venait y jouer, et madame de
-Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au
-rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et madame de
-Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon
-père; mais ils faisaient toujours leur cour ensemble, sans aucune
-jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez madame de Montespan, ils
-lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, et
-lorsqu'il échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un
-peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi
-sans lui répondre regardait en souriant madame de Maintenon, qui était
-assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à
-coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et ils lui
-demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle leur
-répondit fort froidement: «Je ne suis plus admise à ces mystères.» Comme
-ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés.
-Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le
-lit, les fit appeler avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de
-nouveau sur son histoire, et qu'ils virent en entrant madame de Maintenon
-assise dans un fauteuil, près du chevet du roi, s'entretenant
-familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture,
-lorsque madame de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après
-quelques compliments au roi en fit de si longs à madame de Maintenon que,
-pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir; «n'étant pas juste,
-ajouta-t-il, qu'on lût sans vous un ouvrage que vous avez vous-même
-commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer
-le lecteur. Elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de
-s'asseoir et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la
-lecture. Depuis ce jour le crédit de madame de Maintenon alla en
-augmentant d'une manière si visible que les deux historiens lui firent
-leur cour autant qu'ils la savaient faire[550].» Dans ce rôle étudié,
-dans ce courroux concentré de madame de Montespan, on pressent la
-jalousie, les éclats, la colère dont nous serons bientôt les témoins.
-
- [550] _Mémoires sur la vie de Jean Racine_, par Louis Racine, son
- fils, p. 108, cités par M. le duc de Noailles, _Histoire de
- madame de Maintenon_, t. Ier, p. 126.
-
-Ce projet d'histoire confié au double talent de Boileau et de Racine, qui
-devaient se consulter avec Pellisson, déjà chargé précédemment de la même
-mission, n'aboutit point[551]. Quinze ans après, l'abbé de Choisy en
-parle comme d'un travail en cours d'exécution et dont on attendait encore
-les premières feuilles[552]. Brossette s'entretient souvent avec son ami
-de cette œuvre longue et difficile qui paraît avoir rebuté deux hommes
-pourvus de tous les dons de l'écrivain, mais à qui la nature avait
-refusé le génie tout particulier de l'histoire[553].
-
- [551] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 399, 401, 414
- et 417.
-
- [552] _Mémoires de l'abbé de Choisy._ (Coll. Michaud., t. XXX, p.
- 553.)
-
- [553] _Correspondance de Boileau, Despréaux et Brossette_ publiée
- par M. Laverdet; Paris, 1858, p. 231, 232, 233, 367 et 387.
-
-Soit que Louis XIV n'acceptât point l'offre qui lui était faite au nom de
-Bussy, soit que M. de Pomponne se souciât peu d'intervenir dans cette
-délicate affaire, madame de Sévigné en fut pour ses peines et ses vœux.
-Mais Bussy avait pris goût au projet; il s'y entêta, et, comme il s'était
-créé lui-même maréchal de France, il s'adjugea la mission plus loisible
-et mieux justifiée d'écrire l'histoire du roi. Il voulut l'en aviser
-directement par une lettre des plus bizarres, datée de son lieu d'exil,
-et où, entre autres choses, il lui dit ce qui suit: «Ce qui donnera
-encore beaucoup de créance à ce que j'écrirai de vous, Sire, ce sera de
-voir que je ne suis pas payé pour en parler, et de peur même qu'on ne
-croie, un jour, que c'étoit pour être rappelé que j'en disois tant de
-bien, je supplie Votre Majesté très-humblement de me laisser ici le reste
-de ma vie; où je la servirai mieux que la plupart de ceux qui
-l'approchent tous les jours. J'ai de la naissance et de l'esprit, Sire,
-aussi bien que M. de Comines, pour faire estimer ce que j'écrirai, et
-j'ai plus de services à la guerre que lui, ce qui donnera plus de poids à
-des mémoires qui traitent des actions d'un grand capitaine aussi bien que
-d'un grand roi[554].» Pour n'être pas d'un poëte, le lecteur voit qu'il
-ne manque rien à cet éloge. Quant à la bizarrerie du tour employé pour
-faire agréer sa demande, Bussy en donne, lui-même, une explication qui,
-sous le peu de modestie des termes, révèle toute l'habileté d'un
-courtisan sans cesse en quête de combinaisons capables de rappeler cette
-_folle de Fortune à qui véritablement il déplaît_[555]. «Cette lettre
-(dit-il en la transcrivant et en l'annotant sur ses manuscrits pour
-l'édification de la postérité) paroîtra si extraordinaire à la plupart du
-monde qui ne regardent que le dehors des affaires, que je veux dire les
-raisons qui me l'ont fait écrire. Premièrement, il faut qu'on sache que
-je ne voudrois pas avoir permission de retourner à la cour ou seulement à
-Paris, si l'on ne me donnoit, en même temps, des honneurs et du bien; car
-j'aurois beaucoup plus de peine de voir de près des gens, qui ont
-toujours été au-dessous de moi, tenir un plus grand rang et marcher d'un
-plus grand air, que je n'en ai de demeurer dans une province où les
-emplois que j'ai eus me distinguent de tout le monde; et quand même on me
-donneroit le bien et les honneurs que je devrois avoir, à quoi je ne vois
-nulle apparence, je m'en soucierois fort peu. L'âge que j'ai (soixante et
-un ans) et les injustices qu'on m'a faites me donnent un grand mépris de
-tout cela: cependant je voudrois bien établir mes enfants, et c'est ce
-qui m'oblige de faire au roi un grand sacrifice, en apparence, qui ne me
-coûte guère en effet, croyant ou qu'il ne se voudra pas laisser vaincre
-en honnêtetés, et qu'il me fera justice, ou qu'au moins il fera quelque
-chose pour ma famille. Si l'on examine cette lettre on la trouvera
-délicate et fine, et si elle ne fait pas l'effet qu'on en devroit
-attendre, ce seroit la faute de la Fortune, sans laquelle les desseins
-les mieux concertés et les mieux conduits ont toujours un méchant
-succès[556].»
-
- [554] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 355.
-
- [555] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (23 déc. 1676) t. III, p. 355.
-
- [556] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 30 avril
- 1679), t. IV, p. 356.
-
-Louis XIV reçut avec une sorte de compassion cette épître qui lui fut
-remise par M. de Pomponne. C'est ce qu'on peut induire de la réponse de
-ce ministre à Bussy: «J'ai satisfait, monsieur, à ce que vous désiriez de
-moi. J'ai lu au roi la lettre que vous avez bien voulu m'adresser pour Sa
-Majesté. Elle étoit telle et si pleine de zèle et de passion pour sa
-gloire et pour son service, qu'elle m'a paru en avoir été agréablement
-écoutée. Personne, assurément, monsieur, ne peut mieux traiter que vous
-le grand sujet que vous proposez de l'histoire de Sa Majesté[557].»
-
- [557] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 mai 1679),
- t. IV, p. 364.
-
-Bussy se pare de ce résultat négatif auprès de tous ses amis, ou de ceux
-qu'il croyait tels, quêtant de doubles félicitations, pour la lettre
-qu'il avait écrite et la banale réponse qui lui était faite. Sa cousine,
-en lui payant le tribut charitable et usité de ses louanges, lui donne
-quelques détails plus flatteurs pour son amour-propre sur l'accueil fait
-à sa mémorable épître par le roi et son bienveillant ministre. «Je loue
-fort, lui dit-elle, la lettre que vous avez écrite au roi; je l'avois
-déjà dit à son ministre, et nous avions admiré ensemble comme le désir de
-l'immortalité et de ne rien perdre de toutes les grandes vérités que l'on
-doit dire de son règne, ne l'a point porté à vouloir un historien digne
-de lui. Il reçut fort bien votre lettre, et dit en souriant: «Il a bien
-de l'esprit; il écrira bien quand il voudra écrire.» On dit là-dessus
-tout ce qu'il faut dire, et cela demeure tout court. Il n'importe, je
-trouve votre lettre d'un style noble, libre et galant, qui me plaît fort.
-Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais conseillé à son maître de
-laisser dans l'exil son petit serviteur, afin de donner créance au bien
-qu'on a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à l'histoire
-qu'on veut écrire.» Le fidèle et compatissant Corbinelli ajoute aussi son
-coup d'encensoir et renchérit encore sur le style de madame de Sévigné,
-sachant bien qu'avec cet amour-propre robuste, il n'y a pas d'exagération
-à craindre, et qu'on ne peut jamais outrer la condescendance ni l'éloge.
-«J'ai lu, monsieur, lui dit-il, la lettre que vous écrivez au roi; je
-l'ai trouvée charmante par les sentiments, par le tour, par le style, par
-la noble facilité, et par tout ce qui peut rendre un ouvrage de cette
-espèce incomparable. Je n'y ai rien vu dont on se pût passer, ni rien non
-plus à y ajouter. Le roi devroit vous commander d'être son unique
-historien[558].»
-
- [558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1679), t. V, p.
- 408.--_Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 396.
-
-C'est chose risible de voir l'épanouissement de satisfaction et de
-reconnaissante tendresse qui se manifeste chez Bussy enivré par de telles
-complaisances. «Je voudrois, répond-il d'abord à sa cousine, que vous
-vissiez avec quelle joie je reçois vos lettres, madame; tout ce que je
-vous dirai jamais de plus tendre ne vous persuaderoit pas si bien que je
-vous aime, ni toutes les louanges que je vous donnerai, ne vous feront
-pas tant voir combien je vous estime... Je suis charmé de l'approbation
-que vous donnez à la lettre que j'ai écrite au roi; c'est, à mon gré, mon
-chef-d'œuvre, et je trouve que quand Sa Majesté ne seroit pas touchée de
-ce que je fais pour elle, son intérêt propre l'obligeroit à quelque
-reconnoissance pour moi ou pour ma maison. Je crois que mes _Mémoires_,
-et particulièrement cette dernière lettre, seront à la postérité une
-satire contre lui s'il est ingrat; et j'ai trouvé plus sûr, plus délicat
-et plus honnête de me venger ainsi des maux qu'il m'a faits, en cas qu'il
-ne veuille point les réparer, que de m'emporter contre lui en injures que
-j'aurois de la peine à faire passer pour légitimes[559].» Et dans un
-_post-scriptum_, à l'adresse de Corbinelli, Bussy saisit encore
-l'occasion de varier son double thème sur ses mérites propres et sur les
-obligations du roi: «J'ai trouvé ma lettre au roi fort belle, monsieur,
-quand je l'eus écrite; mais on ne peut jamais mieux connoître si elle
-l'est effectivement que vous le faites, ni le mieux dire. Il ne me paroît
-pas que Sa Majesté me dût commander de faire son histoire. Il devroit,
-seulement, avoir de la reconnoissance pour la manière dont je parle de
-lui, qui lui fera bien plus d'honneur que tout ce que diront les
-Pellisson, les Despréaux et les Racine. Qu'il soit aussi long qu'il
-voudra à reconnoître ce que je fais pour lui, sa lenteur à me faire du
-bien ne me ralentira pas à en dire de lui, et j'ai mes raisons de dire la
-vérité jusqu'au bout. Je fais depuis vingt ans tout ce que je puis pour
-faire dignement son éloge, et lui, il fait tout ce qu'il peut par son
-ingratitude pour faire de cet éloge une satire[560].»
-
- [559] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 4 juillet
- 1679), t. IV, p. 400.
-
- [560] _Ibid._ Cette dernière phrase ne sa trouve point dans le
- texte publié par M. L. Lalanne, mais on la lit dans l'édition des
- _Lettres de Madame de Sévigné_ par M. Monmerqué, t. V, p. 412.
-
-On voit ce qu'il y avait sous cette résignation factice et toute
-d'apparat. Bussy, quoi qu'il en ait dit, ne cessa jamais d'espérer, non
-pas seulement son retour à la cour, mais sa réintégration dans ses
-emplois. En attendant, il multipliait les prétextes de solliciter
-quelques faveurs pour ses deux fils, l'un d'épée et l'autre d'église,
-qu'on lui fit attendre, et qui furent médiocres, car le roi se contenta
-de donner au premier une compagnie de cavalerie, et une abbaye au second.
-
-La marquise de Sévigné avait le sien à la guerre qui se poursuivait avec
-des succès constants. Quelques jours après la prise de Gand, le roi avait
-en personne attaqué Ypres, qui, malgré une vive défense, fut obligé de se
-rendre le 25 avril 1678[561]. Ce dernier succès décida de la paix, et
-Louis XIV retourna à Versailles pendant que les négociateurs de Nimègue
-activaient sérieusement leur œuvre, conduite jusque-là avec tant de
-lenteurs calculées. Mais toutes les puissances coalisées ne se rendirent
-point en même temps. La Hollande, qui avait le plus souffert depuis le
-commencement de la lutte, céda la première, et, le 10 août, un traité fut
-signé entre les envoyés des États généraux et les plénipotentiaires de la
-France, au grand dépit du tenace Guillaume d'Orange, qui, connaissant
-probablement (on l'en a accusé) la conclusion de la paix, quatre jours
-après n'en voulut pas moins combattre une dernière fois les Français qui
-tenaient la campagne sous le commandement de Luxembourg, dans le
-voisinage de Mons: il espérait en avoir bon marché, en les surprenant
-dans la croyance où ils étaient de la cessation des hostilités.
-
- [561] _Art de vérifier les dates_, éd. in 8º, 2e partie, t. VI,
- p. 289. _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 80.--Nous
- ajoutons ici un passage d'une lettre de Pellisson, datée du camp
- devant Ypres, le 19 mars 1678, qui vient à l'appui de ce que nous
- avons déjà dit (chap. II, p. 61) sur le calme et le sang-froid de
- Louis XIV à la guerre: «.... Comme le roi regardoit la place avec
- les excellentes lunettes du capucin de Paris, un boulet de canon
- passa sur sa tête, mais assez haut. Il remarqua qu'on chargeoit
- la pièce pour pointer plus bas, et le dit: on n'y manqua pas, et
- le coup donna à côté et fort proche. Il vit pointer une troisième
- fois, et dit à ceux qui le suivoient: Otons-nous d'ici; et, un
- peu après, le coup porta sur l'endroit où il avoit été longtemps
- arrêté.» (_Lettres historiques de Pellisson_, année 1678.)
-
-Madame de Sévigné donne sur cette rencontre inattendue des détails où la
-belle conduite de son fils tient une grande et maternelle part. «Où est
-votre fils, mon cousin (écrit-elle à Bussy)? Pour le mien, il ne mourra
-jamais, puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La
-paix étant faite et signée le 9 août, M. le prince d'Orange a voulu se
-donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu
-moins de sang répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya faire
-des excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que, s'il lui avoit fait
-savoir que la paix étoit signée, il se seroit bien gardé de le combattre.
-Cela ne vous paroît-il pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la
-comédie, et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne dans le corps
-de son ennemi. Les principaux officiers des deux partis prirent donc,
-dans une conférence, un air de paix, et convinrent de faire entrer du
-secours dans Mons. Mon fils étoit à cette entrevue romanesque. Le marquis
-de Grana (_il commandait le contingent espagnol dans l'armée coalisée_)
-demanda à M. de Luxembourg qui étoit un escadron qui avoit soutenu, deux
-heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiroient sans cesse pour
-se rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenoit. M. de Luxembourg
-lui dit que c'étoient les gendarmes-Dauphin, et que M. de Sévigné, qu'il
-lui montra là présent, étoit à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui
-fut dit d'agréable, et combien, en pareille rencontre, on se trouve payé
-de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut quarante de ses
-gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends pas comment on peut revenir
-de ces occasions si chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une
-immutabilité qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible que
-quand on est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se défendre.
-Voilà l'aventure de mon pauvre fils, et c'est ainsi que l'on en usa le
-propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourroit dire de
-lui, plus justement qu'on ne disoit de Dangeau: «_Si la paix dure dix
-ans, il sera maréchal de France_[562].» Dangeau était devenu général sans
-presque avoir vu le feu: on ne pouvait mieux se moquer d'un avancement
-militaire obtenu seulement par des services de cour[563].
-
- [562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1678), t. V, p. 352.
- _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 176.
-
- [563] Conf. SAINT-SIMON, t. X, p. 207.
-
-Cette belle conduite de Charles de Sévigné, qui inaugurait dignement
-ainsi son premier commandement militaire, est attestée par un journal
-soigneux d'enregistrer les nouvelles de guerre, et qui trouve moyen de
-joindra à l'éloge du sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin, celui de sa
-mère et de sa sœur. «M. le marquis de Sévigné, dit l'auteur du _Mercure
-galant_ à sa correspondante anonyme, commandant la compagnie de
-monseigneur le Dauphin, demeura exposé pendant trois heures à neuf pièces
-de canon des ennemis, qui tuèrent ou blessèrent quarante cavaliers de son
-escadron. On ne peut montrer plus de fermeté qu'il n'en fit paroître en
-cette rencontre. Vous n'en serez pas surprise après ce que je vous ai
-dit de lui dans plusieurs de mes lettres. Elles vous ont appris qu'il
-s'est souvent distingué, et on est aisément persuadé, par tout ce qu'il a
-fait, qu'il n'a pas moins de cœur qu'il y a de beauté et d'esprit dans
-sa famille[564].»
-
- [564] _Mercure galant_, vol. de septembre 1678, p. 312.
-
-Le procédé de Guillaume d'Orange fut diversement apprécié dans cette
-circonstance. «Les amis du prince, dit le chevalier Temple, firent, aussi
-bien que ses ennemis, plusieurs réflexions sur cette bataille.
-Quelques-uns dirent que Son Altesse savoit, avant le commencement du
-combat, que la paix avoit été signée; qu'il avoit trop hasardé les forces
-des États (de Hollande) et fait un trop grand sacrifice à son honneur,
-puisqu'il ne lui en pouvoit revenir aucun avantage. D'autres dirent que
-les lettres que les États écrivoient au prince pour l'avertir que la paix
-avoit été conclue, étoient, à la vérité, arrivées au camp au commencement
-du combat, mais que le marquis de Grana les avoit interceptées et les
-avoit cachées au prince, dans l'espérance que cette action pourroit
-empêcher les effets du traité. Je n'ai jamais pu être informé de la
-vérité de cette affaire; ce qu'il y a de certain, est que le prince
-d'Orange ne pouvoit finir la guerre avec plus de gloire, ni témoigner un
-plus grand ressentiment qu'on lui arrachât des mains une si belle
-occasion, en signant si précipitamment la paix, qu'il n'avoit jamais cru
-que les États pussent signer sans le consentement de l'Espagne[565].»
-«Mais (ajoute le diplomate anglais, lequel, malgré sa mauvaise humeur, ne
-marchande pas les louanges à la France, c'est-à-dire à son chef, qui,
-avec tant de succès et de gloire, faisait alors ses destinées), l'Espagne
-fut contrainte, d'une nécessité indispensable, d'accepter les conditions
-de paix que les Hollandois avoient négociées pour elle, ce qui laissa la
-paix de l'Empire et la restitution de la Lorraine entièrement à la
-discrétion de la France. Tout ce que je viens de rapporter me fait encore
-conclure que la conduite des François dans toute cette affaire a été
-admirable, et qu'il est très-vrai, selon le proverbe italien, que _gli
-Francesi pazzi sono morti_[566].»
-
- [565] _Mémoires du chevalier Temple._ (Coll. Michaud, t. XXXII,
- p. 158.)
-
- [566] _Mémoires du chevalier Temple_ (Coll. Michaud, t. XXXII, p.
- 158.)
-
-Les négociations ayant pour objet de procurer une paix générale prirent
-encore près d'une année. Enfin les premiers mois de 1679 virent
-successivement à Paris les cérémonies, les compliments et les fêtes pour
-la signature des divers traités avec la Hollande, l'Espagne, l'empereur
-d'Allemagne et le marquis de Brandebourg, qui n'était point encore roi de
-Prusse, traités où la France intervenait comme la puissance prépondérante
-en Europe. Ce furent dans tout le royaume, comme à Paris, des
-réjouissances infinies[567]. On était heureux et fier d'une aussi
-glorieuse issue de dix ans de guerres, qui avaient accru le renom de la
-France, tout en augmentant son territoire. Louis XIV en reçut ce nom de
-_Grand_, qui étonnait moins l'Europe qu'il ne nous étonne, et qu'elle
-traduisait à sa façon, en appelant _le roi_ celui qu'il est de mode
-aujourd'hui d'amoindrir, parce qu'on ne veut voir que les malheurs et les
-fautes de sa vieillesse, trop oublieux des grandes choses accumulées
-dans les vingt-cinq années de sa splendeur. On sait que Louis XIV avait
-pris, ou, pour mieux dire, qu'on lui avait donné le soleil pour emblème.
-M. Clément, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fit
-à propos de la paix générale une nouvelle devise pour lui. Elle se
-composait de l'arc-en-ciel, brillant après l'orage, avec ces mots: _Solis
-opus_[568]. Tout le monde applaudit à cette devise si bien trouvée.
-
- [567] V. le _Mercure galant_. Les volumes de janvier, février,
- mars, juin et juillet sont remplis des détails de ces fêtes.
-
- [568] _Mercure galant_, volume de janvier 1679.
-
-La paix publiée, les armées rentrèrent en France, et la plupart des corps
-furent licenciés. Sévigné et le chevalier de Grignan revinrent à Paris,
-et contribuèrent pour leur part à l'agrément de l'hôtel Carnavalet, qui,
-grâce aux nombreux amis de madame de Sévigné et de sa fille, commençait à
-devenir l'un des centres de la vie parisienne, qu'il ne faut pas
-confondre avec la vie de cour.
-
-Pendant ces deux radieuses années de 1678 et 1679, la mère et la fille
-furent témoins de plusieurs événements publics et privés, bien faits, les
-derniers surtout, pour provoquer leur intérêt, car ils concernaient des
-amis ou des connaissances dont les noms reviennent souvent dans ces
-Mémoires.
-
-Le 16 mars 1678 parut, chez Barbin, un ouvrage annoncé d'avance,
-longtemps attendu avec impatience, et connu sans doute de madame de
-Sévigné par des lectures faites dans l'intimité. Nous voulons parler de
-_la Princesse de Clèves_ de madame de La Fayette[569]. Il faut lire dans
-la notice exquise dont M. Sainte-Beuve a orné cette galerie de portraits
-de femmes qu'il a pris le temps de faire courts, et qui est un véritable
-écrin littéraire, il faut lire, disons-nous, tout ce qui est relatif à
-la composition, à l'apparition, au succès, à la portée et à l'influence
-de ce délicieux roman, qui accomplit la révolution du genre[570]. Malgré
-quelques prétentions de coopération attribuées à Segrais, et que ce juge
-à l'œil sûr écarte d'une manière définitive, _la Princesse de Clèves_,
-ainsi qu'il le dit, «fut bien reçue comme l'œuvre de la seule madame de
-La Fayette, aidée du goût de M. de La Rochefoucauld.» Madame de Sévigné
-avait trop de goût elle-même, et aimait trop les auteurs, pour ne pas
-apprécier favorablement leur livre; aussi en écrit-elle d'abord à Bussy
-sur le ton du plus complet éloge: «C'est une des plus charmantes choses,
-dit-elle, que j'aie jamais lues.» Mais Bussy trouve à redire; il
-distingue, il épluche, et, sur la demande de sa cousine, il lui envoie sa
-critique, assez bénigne toutefois. «Votre critique de _la Princesse de
-Clèves_ est admirable, mon cousin, lui répond-elle un peu vite; j'y ai
-trouvé ce que j'en ai pensé[571]...» C'est là un de ces traits qui ont
-fait accuser madame de Sévigné de prendre assez facilement l'opinion des
-gens, de hurler parfois avec les loups. Non dans cette circonstance; et
-c'est bien plutôt une approbation de formule, telle qu'elle est depuis
-quelque temps dans l'habitude d'en prodiguer à Bussy.
-
- [569] _Mercure galant_, vol. de mars 1678, p. 359.
-
- [570] _Portraits de femmes_, par M. SAINTE-BEUVE (Madame de La
- Fayette), 2e édition; Paris, 1857, chez Didier et Cie.
-
- [571] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 319, 343 et 346.
-
-Elle se montra moins facile à lui donner gain de cause sur le compte d'un
-autre ami dont le retour à Paris réalisait l'un de ses vœux les plus
-ardents, mais scandalisait fort ceux qui avaient admiré et approuvé sa
-disparition du monde. Après avoir longtemps hésité, le cardinal de Retz
-s'était enfin décidé à quitter sa retraite de Commercy, et, non content
-du séjour de Saint-Denis, était venu prendre gîte chez sa vraie nièce, à
-l'hôtel Lesdiguières, où il se dédommageait, paraît-il, de sa longue
-contrainte. C'est madame de Scudéry, toujours friande de détails
-malicieux, qui annonce cette nouvelle à Bussy en ces termes, à la date du
-29 avril 1678: «Le cardinal de Retz est ici logé avec M. et madame de
-Lesdiguières; c'est une maison qui fait grosse figure, et le seul réduit
-(_lieu de réunion_) de Paris. Toute la France y est tous les soirs[572].»
-Bussy, qui avait cru à l'éternelle retraite de Retz, se répand en
-exclamations: «Le cardinal de Retz a donc jeté le froc aux orties. A qui
-se fiera-t-on après cela? Je n'ai jamais vu une vocation qui eût
-non-seulement tant d'apparence de sincérité, mais encore de durer
-jusqu'au tombeau. On m'a dit que le roi lui avoit fait mille amitiés. Je
-vois bien qu'on n'est dévot que jusqu'aux caresses d'un grand
-prince[573].» Toujours courtisan sous cachet: il sait bien que la poste a
-peu de respect et de scrupules et il veut avoir les bonnes grâces du
-Cabinet noir.
-
- [572] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 101.
-
- [573] _Corr. de Bussy_ (_Lettre_ du 5 mai 1678), t. IV, p. 104.
-
-Quelques jours après l'arrivée de Retz à Paris, la marquise de Sévigné en
-écrit à l'un de ceux auxquels elle ouvre son cœur avec le plus de
-confiance. Cette lettre curieuse, qui fait connaître les motifs du retour
-du cardinal, ou du moins le tour que ses amis voulaient donner à sa
-rentrée dans le monde, ainsi que le mécontentement du public en regard de
-la joie un peu isolée de madame de Sévigné, ne se trouve pas dans la
-correspondance générale de celle-ci. On la lit dans le recueil
-particulier des _Lettres inédites_, publiées une première fois par
-Millevoye en 1814, et qui devront, quoi qu'en ait pensé le plus savant
-des éditeurs de notre illustre épistolaire, être comprises intégralement
-dans toute nouvelle édition de sa Correspondance[574]. Voici cette
-lettre, envoyée de Paris, le 28 avril, à M. le comte de Guitaud:
-
-«J'ai épuisé tout mon esprit à écrire à mes hommes d'affaires, vous
-n'aurez que le reste. M. le cardinal de Retz est arrivé tout tel qu'il
-est parti: il loge à l'hôtel Lesdiguières. Il est allé, ce matin, à
-Saint-Germain; il a un procès à faire juger, qui achève de payer ses
-dettes, cela vaut bien la peine qu'il le sollicite lui-même. Je crois
-qu'il sera à Saint-Denis pendant le voyage du roi, qui s'en va le dixième
-de mai. Tout le monde meurt d'envie de trouver à reprendre quelque chose
-à cette Éminence; et il semble même que l'on soit en colère contre lui,
-et qu'on veuille rompre à feu et à sang. Je ne comprends point cette
-conduite, et, pour moi, j'ai été extrêmement aise de le voir: je ne suis
-point payée ni députée de la part de la forêt de Saint-Mihiel pour la
-venger de ce qu'il n'y passe point le reste de sa vie; je trouve que le
-pape en a mieux disposé qu'il n'auroit fait lui-même: le monde tout
-entier ne vaut pas la peine d'une telle contrainte, il n'y a que Dieu qui
-mérite qu'on soutienne ces sortes de retraites. Je lui fais crédit pour
-sa conduite; tous ses amis se sont si bien trouvés de s'être fiés à lui,
-que je veux m'y fier encore; il saura très-bien soutenir la gageure par
-la règle de sa vie. Vous ne le verrez point de ruelle en ruelle soutenir
-les conversations et juger les beaux ouvrages; il sera retiré de bonne
-heure, fera et recevra peu de visites, ne verra que ses amis et des gens
-qui lui conviennent, et qui ne seront point de contrebande à la
-régularité de sa vie. Voilà de quoi je trouve qu'on doit s'accommoder:
-pour moi, j'en suis contente, et j'aime et honore cette Éminence plus que
-jamais. Il m'a témoigné beaucoup d'amitié; la méchante santé de ma fille
-l'a empêchée de pouvoir rendre ce premier devoir par une visite[575].»
-
- [574] M. MONMERQUÉ les trouve d'un trop mince intérêt.
-
- [575] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (28 avril 1678); Paris, 1814,
- p. 17.
-
-Cette espèce de plaidoyer adressé par madame de Sévigné au comte de
-Guitaud, qui évidemment ne le lui demandait pas, indique la situation
-d'esprit des amis du cardinal de Retz: ils le défendent plus qu'on ne
-l'attaque, tant ils sentent le côté faible de sa conduite. On voit aussi,
-dans cette lettre, la confirmation qui va devenir plus formelle tout à
-l'heure, de cette négociation pressentie des amis de Retz, pour obtenir
-du pape qu'il usât envers lui d'une autorité qui devait trouver peu de
-résistance.
-
-C'est dans ces circonstances que Bussy, voulant avoir le cœur net sur la
-réapparition qu'on lui disait très-mondaine, d'un homme dont il avait
-fort loué la retraite, s'adressa à sa cousine, qui, mieux que personne,
-pouvait le renseigner à cet égard. «Mais je vous supplie, lui écrit-il le
-14 juin, de me mander ce que c'est que le retour du cardinal de Retz dans
-le monde; cet homme que nous ne croyions revoir qu'au jour du jugement,
-est dans l'hôtel de Lesdiguières avec tout ce qu'il y a d'honnêtes gens
-en France[576]. Expliquez-moi cela, madame, car il me semble que ce
-retour n'est autre chose que ce que disoient ceux qui se moquoient de sa
-retraite[577].»--«Pour le cardinal de Retz (répond madame de Sévigné
-reprenant les choses d'un peu haut), vous savez qu'il a voulu se démettre
-de son chapeau de cardinal. Le pape ne l'a pas voulu, et non-seulement
-s'est trouvé offensé qu'on veuille se défaire de cette dignité quand on
-veut aller en paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à
-Saint-Mihiel, à trois lieues de Commercy, qui est le lieu qu'il avoit
-choisi pour demeure, disant qu'il n'est pas permis aux cardinaux de faire
-aucune résidence dans d'autres abbayes que dans les leurs. C'est la mode
-de Rome; et l'on ne se fait point ermite _al dispetto del Papa_. Ainsi
-Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il est venu demeurer à
-Saint-Denis, où il passe sa vie très-conformément à la retraite qu'il
-s'est imposée. Il a été quelque temps à l'hôtel de Lesdiguières; mais
-cette maison étoit devenue la sienne. Ce n'étoient plus les amis du duc
-qui y dînoient, c'étoient ceux du cardinal. Il a vu très-peu de monde, et
-il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis. Il a un procès qu'il
-fera juger, parce que, selon qu'il se tournera, ses dettes seront
-achevées d'être payées ou non. Vous savez qu'il s'est acquitté de onze
-cent mille écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne le
-suivra. Enfin, il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. Il est bien
-plus régulier qu'en Lorraine, et il est toujours très-digne d'être
-honoré. Ceux qui veulent s'en dispenser l'auroient aussi bien fait, quand
-il seroit demeuré à Commercy, qu'étant revenu à Saint-Denis[578].»
-
- [576] _Honnêtes gens_, personnes de distinction.
-
- [577] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 126.
-
- [578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1678), t. V, p. 339.
-
-Ainsi le biais donné à la résurrection de cet ermite à bout de voies,
-c'était que Commercy se trouvant trop accessible et trop mondain, et
-Saint-Mihiel n'étant point sa propre abbaye, le cardinal, par esprit
-d'obéissance et un plus grand amour de la solitude, avait dû venir se
-loger à Saint-Denis, dont il était abbé titulaire, mais en subissant
-l'obligation d'en sortir lorsque ses affaires l'appelleraient à Paris, ce
-qui, quoi qu'en dise son heureuse, indulgente et peut-être candide amie,
-lui arrivait souvent. La considération du procès était pourtant réelle,
-si toutefois la présence de Retz eût été indispensable pour assurer le
-succès d'une cause juste. Ce procès fut gagné, et l'ancien dissipateur
-put achever de payer ses dettes. «Je suis bien aise (répond Bussy, décidé
-à se contenter de peu, évidemment pour plaire à sa cousine), que vous
-m'ayez éclairci de la conduite du cardinal de Retz, qui, de loin, me
-paroissoit changée, car j'aimois à l'estimer, et cela me fait croire
-qu'il soutiendra jusqu'au bout la beauté de sa retraite[579].» On voit
-combien Bussy est accommodant d'appeler retraite ce nouveau genre de vie
-dont Retz ne se départit point.
-
- [579] _Corr. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 140.
-
-Le contentement de la marquise de Sévigné fut douloureusement troublé par
-la perte d'un ami unique, qui était aussi pour le cardinal de Retz l'un
-des _trois fidèles_ qui, lors de son départ, lui avaient fait la conduite
-jusqu'à la frontière de la Lorraine[580]. Nous voulons parler de ce
-d'Hacqueville, révélé seulement mais pour toujours connu par la
-correspondance de madame de Sévigné: cet ami si dévoué, si obligeant,
-«trésor de bonté, de capacité, d'application, d'exactitude et
-d'impénétrable discrétion;» cet homme _adorable_, _sans pareil_,
-_inépuisable_, qui «faisoit des affaires de ses amis les siennes
-propres», et même, «n'aimoit que ceux dont il étoit accablé»; _si
-allant, si venant, toujours courant_, si habile à se multiplier qu'on
-l'avait surnommé _les d'Hacqueville_, dans l'impossibilité de croire
-qu'un seul pût rendre tant de services à la fois, et que madame de
-Sévigné, dans sa reconnaissance bien justifiée, nomme à son tour _le
-grand d'Hacqueville_[581].
-
- [580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 299.
-
- [581] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 80 et 458; IV, p. 43, 74,
- 132, 268, 269, 411 et 432; t. V, _passim_.
-
-Les lettres où elle devait parler de la perte de cet ami ne nous sont
-point parvenues. Son meilleur éditeur, sans rien rapporter des
-circonstances de cette mort, nous apprend qu'une note ancienne, inscrite
-sur une lettre adressée à la comtesse de Guitaud par d'Hacqueville,
-énonce que celui-ci était mort subitement à Paris, le 31 juillet
-1678[582]. On trouve, à cet égard, dans la nouvelle Correspondance de
-Bussy et de ses amis, quatre lignes négligées par les précédents
-éditeurs, que nous reproduisons, malgré la nature des détails qu'elles
-nous font connaître: «M. d'Hacqueville, écrit le 5 août M. de
-Gaignères[583], est mort en sept heures de temps, après avoir pris un
-lavement: chacun l'a cru empoisonné; cependant on l'a ouvert, et l'on a
-trouvé que le lavement avoit fait crever un abcès qu'il avoit dans le
-boyau[584].» Bussy repousse cette idée d'un empoisonnement si étrange.
-«Il faut avoir bien envie, répond-il, de trouver des causes étrangères à
-la mort de d'Hacqueville pour l'attribuer au poison. Pour moi je
-m'étonnois qu'avec le visage qu'il avoit il y avoit si longtemps, il eût
-tant vécu, outre qu'il étoit si généralement aimé que personne n'en
-vouloit à sa vie[585].»
-
- [582] Note de M. Monmerqué à la Lettre du 24 juillet 1680.
-
- [583] Connu par son zèle pour l'histoire et la Collection qui
- porte son nom à la Bibliothèque impériale.
-
- [584] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 169.
-
- [585] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 173.
-
-C'est une des premières fois, depuis la Brinvilliers, que revient, dans
-les correspondances du temps, ce mot sinistre d'empoisonnement, qui,
-avant un an, va de nouveau épouvanter Paris[586]. Le passage si précis et
-si peu destiné à déguiser la vérité, de Gaignères, doit suffire pour
-enlever à la mort de d'Hacqueville tout caractère extraordinaire.
-Cependant les soupçons dont parle le correspondant de Bussy ont été
-recueillis par un autre contemporain, l'abbé Blache, qui dans des
-Mémoires inouïs, non-seulement affirme que d'Hacqueville serait mort
-empoisonné, mais l'accuse lui-même (ceci est tout un monde de menées et
-d'horreurs souterraines) d'avoir été le complice du cardinal de Retz et
-de la marquise d'Assérac, dans un complot ourdi pendant de longues
-années, pour faire périr par le poison d'abord le cardinal Mazarin, et
-plus tard Louis XIV et le Dauphin son fils[587]. Des preuves, l'abbé
-Blache n'en donne point dans son œuvre, qui offre souvent des caractères
-d'évidente extravagance; mais il nous a semblé que nous ne devions rien
-déguiser au lecteur de ce qui concerne les principaux personnages de
-cette histoire[588].
-
- [586] La première mention, réellement, se lit dans une lettre de
- madame de Scudéry à Bussy, à propos de la mort de madame de
- Monaco: «On l'a crue empoisonnée, dit-elle; mais on n'accuse pas
- son mari quoique Italien.» Bussy est ou plus crédule, ou plus
- juste, ou plus cruel; il ne doute pas que madame de Monaco n'ait
- été empoisonnée: «Elle méritoit de l'être, ajoute-t-il, et son
- mari est Italien.» (T. IV, p. 124 et 129.)
-
- [587] _Mémoires de l'abbé Blache_ dans la _Revue rétrospective_,
- t. Ier, p. 5 et suiv.--Conf. _Corresp. de Bussy-Rabutin_, note de
- l'éditeur, t. IV, p. 488.
-
- [588] Conf. sur d'Hacqueville WALCKENAER, t. I, p. 219; II, p. 8
- et 121; III, p. 339.
-
-Ce mois de juillet vit encore le mariage de la fille de l'un des hommes
-qui figurent souvent dans la correspondance de madame de Sévigné. Mais
-pour elle ce n'était qu'un _ami de province_, c'est-à-dire un de ceux à
-qui elle montrait une bienveillance un peu banale à cause de son séjour à
-Aigues-Mortes, où il avait été relégué, ce qui lui permettait de donner à
-madame de Grignan quelques soins dont la mère était reconnaissante. Nous
-voulons parler de ce brillant et perverti marquis de Vardes, exilé en
-1672 pour avoir dévoilé à la reine Marie-Thérèse les amours de son époux
-et de la Vallière[589]. Lié depuis bien des années avec le disgracié,
-Corbinelli avait été choisi par lui pour _son résident_ à Paris et auprès
-des puissances, et, prudent et de bon conseil, il conduisait ses affaires
-au contentement de toute la famille[590]. «C'est lui (écrit madame de
-Sévigné, deux ans avant, dans cette lettre que nous venons de citer), qui
-maintient l'union entre madame de Nicolaï (_belle-mère de Vardes_) et son
-gendre; c'est lui qui gouverne tous les desseins qu'on a pour la petite
-(_la fille de Vardes_); tout a relation et se mène par Corbinelli; il
-dépense très-peu à Vardes, car il est honnête, philosophe et
-discret[591].» En 1678, Corbinelli avait négocié le mariage de
-mademoiselle de Vardes, une riche héritière, avec Louis de Rohan-Chabot,
-duc de Rohan. L'agrément du roi obtenu, il partit pour le Languedoc,
-afin d'y faire consentir le père, à qui le roi demandait sa charge de
-capitaine des Cent-Suisses, pour en revêtir le marquis de Tilladet, et le
-prix probablement en être compté à sa fille. L'exilé voulait, au
-préalable, obtenir comme compensation son retour à la cour. Corbinelli
-revint du Languedoc avec la démission de Vardes et son consentement au
-mariage, qui eut lieu le 28 juillet, en son absence, son rappel devant se
-faire attendre encore cinq années[592].
-
- [589] _Siècle de Louis XIV._ Chap. XXVI.
-
- [590] SÉVIGNÉ (_Lettre du_ 2 septemb. 1676), t. IV, p. 452.
-
- [591] _Ibid._
-
- [592] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 333, 335 et 340. _Corr. de
- Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 112, 123, 133, 138 et 140.
-
-Les amis de Corbinelli se flattaient que, satisfait de ses services,
-Vardes, dont la générosité était connue, profiterait de cette occasion
-pour accomplir, vis-à-vis de son résident, quelqu'un de ces actes de
-libéralité qu'un gentilhomme pauvre pouvait alors accepter sans honte et
-sans blâme, d'un plus grand seigneur que lui, favorisé de la fortune, et
-auquel il _appartenait_. Il n'en fut rien pour cette fois. Mais un ami,
-devenu plus magnifique à mesure qu'il avait mis plus d'ordre dans ses
-affaires, vint au secours d'un dénoûment si philosophiquement supporté
-jusque-là. «M. le cardinal de Retz, (mande à Bussy madame de Sévigné
-toute joyeuse et à cause de celui qui reçoit et à cause de celui qui
-donne), le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a voulu donner
-à Corbinelli une marque de son amitié et de son estime. Il le reconnoît
-pour son allié, mais, bien plus, pour un homme aimable et fort
-malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où M. de Vardes
-l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et tant de services
-importants, et enfin il lui porta, avant-hier, deux cents pistoles pour
-une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps que je
-n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup moindre; il n'y a
-que sa reconnoissance qui soit infinie; sa philosophie n'en est pas
-ébranlée; et comme je sais que vous l'aimez, je suis assurée que vous
-serez aussi aise que moi[593].» Bussy montre, en effet, un contentement
-égal: «Si vous saviez, dit-il, le redoublement d'estime et d'amitié que
-j'ai pour M. le cardinal de Retz depuis les grâces que j'ai appris qu'il
-a faites à notre ami, vous comprendriez combien je l'aime, et je suis si
-content du cardinal que je lui souhaiterois dix ans de moins que son
-pensionnaire; ce seroit le compte de tous les deux[594].» Lors de la
-guerre de la Fronde, Bussy avait plus d'une fois utilisé les services de
-Corbinelli, resté pour lui un ami[595]. La parenté, prise évidemment pour
-prétexte par Retz dans cet acte de libéralité, venait du mariage
-d'Antoine de Gondi avec Madeleine Corbinelli, contracté en 1463, quand
-les deux familles habitaient ensemble à Florence[596]. Mais le cardinal
-de Retz, qui avait curieusement étudié sa généalogie, n'en était pas, en
-1678, à découvrir cette particularité de l'histoire de sa maison. Il est
-plus probable que ce qu'il récompensait d'une pension chez Corbinelli,
-c'était un dévouement récemment mis à l'épreuve, et une participation
-habile et discrète aux faits qui avaient amené son retour à Saint-Denis,
-ou pour mieux dire à Paris.
-
- [593] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 383.
-
- [594] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 269.
-
- [595] _Mémoires de Bussy_, t. Ier, _passim_.
-
- [596] _Histoire généalogique de la maison de Gondi_, par
- Corbinelli et Pezay, Paris, 1705.
-
-A la fin de cette année, M. de Grignan, après avoir tenu les Etats de la
-Provence à Lambesc, vint rejoindre sa femme à Paris. En annonçant leur
-clôture, de Visé ajoute avec sa galanterie habituelle pour le nom de
-Sévigné: «C'est M. le comte de Grignan, lieutenant-général de la
-province, qui a clos cette assemblée, et le même qui nous a enlevé la
-belle mademoiselle de Sévigné qui faisoit un des agréables ornements de
-la cour[597].» Le mois suivant, le même recueil annonce que «le duc de
-Vendôme avoit prêté serment de fidélité entre les mains du roi, pour son
-gouvernement de Provence[598].» Malgré cela, le jeune duc, aussi avide de
-plaisirs qu'il venait de se montrer passionné pour la guerre, était fort
-peu pressé d'aller prendre possession de son gouvernement, qu'il laissa,
-au gré de la cour, deux années encore entre les mains de son habile
-lieutenant.
-
- [597] _Mercure galant_, volume de décembre 1678, p. 266.
-
- [598] _Ibid._, janvier, 1679, p. 300.
-
-Le recueil que nous consultons volontiers, et auquel nous trouvons à
-emprunter des détails nouveaux et négligés par les éditeurs de madame de
-Sévigné, nous apprend qu'au commencement de cet hiver, l'un des membres
-de la famille de Grignan, le coadjuteur d'Arles, qui, déjà, lors de la
-mort de Turenne, avait su se faire applaudir en haranguant le roi au nom
-du clergé[599], s'était de nouveau signalé en prêchant à Versailles à
-l'occasion de la fête de tous les Saints. Après avoir constaté avec
-complaisance «l'éloquence qu'on admira dans le sermon que M. de Grignan,
-coadjuteur d'Arles, fit à Versailles, le jour de la Toussaint, en
-présence de Leurs Majestés,» le _Mercure_ de décembre ajoute: «Il seroit
-difficile d'exprimer les applaudissements qu'il en reçut. Le roi,
-lui-même, l'en félicita, et eut la bonté de lui dire qu'il n'avoit jamais
-mieux entendu prêcher[600].» Le mot est fort, à cette époque où la chaire
-retentissait de ces voix éloquentes ayant nom Fléchier, Bourdaloue,
-Bossuet. Il est difficile cependant de révoquer en doute cette courtoisie
-royale vis-à-vis du coadjuteur d'Arles, car, si bienveillant qu'il
-paraisse pour la famille de Grignan, De Visé, l'auteur du _Mercure
-galant_, à l'excès prudent et timide, n'eût osé gratuitement prêter au
-roi des discours que celui-ci n'aurait point tenus. Il y revient, et avec
-plus de détails, en rendant compte au mois de janvier de l'année
-suivante, des nouveaux succès obtenus par le coadjuteur à la station de
-l'Avent, que Louis XIV, évidemment satisfait de lui, l'avait chargé de
-prêcher devant la cour. Nous copions le _Mercure_, qui profite de
-l'occasion pour faire l'éloge des divers membres de la maison de Grignan,
-surtout de leur doyen vénéré, l'archevêque d'Arles, l'une des grandes
-situations du clergé provincial d'alors:
-
-«Je me souviens de vous avoir parlé, le dernier mois, du succès qu'avoit
-eu M. le coadjuteur d'Arles en prêchant devant le roi, le jour de la fête
-de tous les Saints. J'aurois aujourd'hui beaucoup à vous dire, si
-j'entreprenois de vous marquer combien toute la cour a donné
-d'applaudissements à ses derniers sermons de l'Avent. Il est certain que
-Sa Majesté n'avoit de longtemps entendu un prédicateur, ni avec tant
-d'assiduité, ni avec tant de satisfaction: aussi a-t-elle dit plusieurs
-fois, à son avantage, qu'elle n'avoit jamais ouï mieux prêcher. Tous les
-compliments que lui a faits ce digne prélat, ont été aussi justes que
-bien tournés; et dans les louanges qu'il a données au roi, il a conservé
-toujours un certain air grave et d'autorité qu'inspire aux prédicateurs
-la dignité de leur caractère. Vous savez qu'il est de la maison de
-Grignan. Il a pour frères M. le comte de Grignan, lieutenant de roi en
-Provence, M. le chevalier de Grignan, mestre de camp et brigadier de
-cavalerie, qui s'est signalé dans plusieurs occasions pendant cette
-dernière guerre, et M. l'abbé de Grignan, que nous avons vu agent du
-clergé. Ils sont tous neveux de M. l'archevêque d'Arles, commandeur des
-ordres du roi. Personne n'ignore le mérite de ce grand prélat. Il est
-d'une vertu consommée, et, tout aveugle qu'il est, on peut dire qu'il y a
-peu d'hommes en France aussi éclairés que lui. J'irois loin si je
-m'engageois à vous faire ici l'éloge en particulier de tous ceux que je
-viens de vous nommer. Je vous dirai seulement une chose qui les fait
-admirer de toute la terre, c'est la parfaite union qu'on leur voit garder
-entre eux. Ils ont tous une si tendre et si cordiale amitié l'un pour
-l'autre, et ils vivent dans une si étroite correspondance, qu'il semble
-qu'ils n'aient qu'un cœur et qu'une âme. C'est ce qui fera toujours
-subsister cette illustre famille dans le même état, et qu'on peut prendre
-pour un présage assuré d'une prospérité éternelle[601].» L'union des
-Grignan, leur amour, leur fidèle dévouement de famille, ressortent de
-toutes les pages de la correspondance de madame de Sévigné, sauf
-toutefois en ce qui concerne le coadjuteur d'Arles, qui est l'occasion de
-cet éloge collectif, et dont nous verrons les coupables froideurs à
-l'égard d'un oncle qu'il fuyait trop pour le bruit de Paris. Quant à la
-prospérité présente de la maison de Grignan, madame de Sévigné nous dira
-bientôt ce qu'il fallait en penser; et ces promesses de splendeur future
-nous font un singulier effet à nous, qui connaissons les embarras alors
-cachés du gouverneur de la Provence, et qui savons que madame de Simiane
-se vit obligée, à quarante ans de là, de vendre le château de ses pères
-pour payer les frais de leur faste traditionnel.
-
- [599] Voir dans ce volume, chap. Ier p. 38.
-
- [600] Volume de décembre, p. 252.
-
- [601] _Mercure galant_, vol. de janvier 1679, p. 161.
-
-M. de Grignan, qui avait amené avec lui son jeune fils, âgé de sept ans,
-fit pendant ce séjour à Paris sortir de leur couvent les deux filles nées
-de son premier mariage avec Angélique-Claire d'Angennes[602], et la
-correspondance de la marquise de Sévigné avec Bussy nous montre tout ce
-monde vivant plutôt de la vie de famille que des plaisirs du temps, dans
-l'hôtel de Carnavalet où l'on n'était point définitivement établi, ne
-l'ayant d'abord pris qu'à titre d'essai.
-
-Pour la Cour et les grandes réunions mondaines de la Ville, l'hiver était
-des plus brillants. La paix mettait la joie dans tous les cœurs. C'était
-à Saint-Germain qu'avaient encore lieu les fêtes royales, en attendant
-l'achèvement de ce fastueux, ruineux et meurtrier Versailles, appelé avec
-raison un _favori sans mérite_, car il semblait un défi jeté à la nature
-par une volonté impatiente de tout dominer, même les éléments. «Le roi
-(dit à ce propos madame de Sévigné, le 12 octobre 1678) veut aller samedi
-à Versailles, mais il semble que Dieu ne le veuille pas, par
-l'impossibilité de faire que les bâtiments soient en état de le recevoir,
-et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emporte, toutes
-les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de morts: on cache
-cette triste marche pour ne pas effrayer les ateliers, et ne pas décrier
-l'air de _ce favori sans mérite_. Vous savez ce bon mot sur
-Versailles[603].» La marquise de Sévigné ne dit point l'auteur de ce mot,
-qui n'était pas sans courage, et qu'elle accompagne de commentaires, pour
-le temps non moins hardis; mais Voltaire l'attribue au duc de
-Créqui[604].
-
- [602] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 137.
-
- [603] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 371.
-
- [604] _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVIII.
-
-Cet hiver, comme le précédent, fut d'une rigueur inusitée. Madame de
-Sévigné se plaint fort «des glaces et des neiges insupportables qui
-avoient fait des rues autant de grands chemins rompus d'ornières;» et,
-voulant justifier, auprès de Bussy, sa fille en retard d'une réponse,
-elle ajoute: «Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées, tout est
-gelé[605].» Ce grand froid ne les empêchait point de courir aux
-prédications du rival de Bossuet, qui alors attiraient tout Paris. «Nous
-sommes occupées présentement, (écrit en février, au même, la marquise de
-Sévigné) à juger des beaux sermons: le père Bourdaloue tonne à
-Saint-Jacques de la Boucherie; il falloit qu'il prêchât dans un lieu plus
-accessible; la presse et les carrosses y font une telle confusion, que le
-commerce de tout ce quartier-là en est interrompu[606].»
-
- [605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1678 et 27 février 1679),
- t. V, p. 385 et 393.
-
- [606] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 393.
-
-La joie de la paix était encore accrue par les bruits répandus de grâces
-prochaines. La pensée se reportait vers les disgraciés, les exilés, les
-prisonniers. Louis XIV était triomphant, l'opinion le faisait clément.
-Après avoir vaincu l'extérieur, il voulait, disait-on, remporter sa
-dernière victoire sur le cœur de ses sujets. Madame de Sévigné
-recueillait avidement tous ces bruits, son regard tourné vers la
-Bourgogne et Pignerol. Ce n'est pas elle, toutefois, qui annonce à son
-cousin, son seul correspondant de cette date, et, de plus, fort intéressé
-à la chose, la nouvelle des premières grâces faites par le roi; c'est le
-marquis de Trichâteau, gouverneur de Semur, l'un des voisins de terre du
-disgracié, lequel lui apprend, dans une lettre du 13 janvier 1679, qu'on
-lui mande de Paris que «le roi a fait revenir d'exil MM. d'Olonne, de
-Vassé, Vineuil, les abbés d'Effiat et de Bellébat[607],» éloignés des
-résidences royales, comme soupçonnés d'avoir pris part à des intrigues de
-cour pendant la jeunesse de Louis XIV.
-
- [607] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 280.
-
-Ce bon traitement envers des personnages relativement obscurs, ouvrait
-les cœurs à l'espérance pour d'autres absents plus célèbres et plus
-malheureux. C'était un sujet d'entretien toujours saisi avec empressement
-par la marquise de Sévigné. Le 27 février, elle mentionne à Bussy une
-conversation tenue à cet égard chez un personnage qu'elle ne désigne
-point, ce qui nous laisse flotter entre M. de Pomponne, M. de La
-Rochefoucauld, ou plutôt le cardinal de Retz, à cause de certains vœux
-de mauvaise fortune, formés à l'encontre de gens puissants: «J'étois,
-l'autre jour, en un lieu où l'on tailloit en plein drap sur les grâces
-que le public attendoit de la bonté du roi. On ouvroit des prisons, on
-faisoit revenir des exilés, en remettoit plusieurs choses à leur place,
-et on en ôtoit plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fûtes pas
-oublié dans ce remue-ménage, et l'on parla de vous dignement. Voilà tout
-ce qu'une lettre vous en peut apprendre[608].» Et comme présage de cet
-avenir souhaité, elle est heureuse de mander que celui qui tient
-évidemment une place privilégiée dans ses préoccupations et dans ses
-vœux, vient enfin d'obtenir une première faveur. «Savez-vous,
-reprend-t-elle, l'adoucissement de la prison de MM. de Lauzun et Fouquet?
-Cette permission qu'ils ont de voir tous ceux de la citadelle, et de se
-voir eux-mêmes, de manger et de causer ensemble, est peut-être une des
-plus sensibles joies qu'ils auront jamais[609].» Est-ce le hasard ou une
-sorte d'affectation d'indifférence en parlant à l'homme le plus malicieux
-et le mieux disposé à ne rien laisser tomber, qui lui fait ainsi nommer
-Lauzun, dont elle se soucie peu, avant Fouquet, toujours son ami?
-
- [608] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 394.
-
- [609] _Ibid._
-
-Le premier, on le sait, après l'éclair de faveur extraordinaire qui
-faillit lui faire épouser la cousine germaine de Louis XIV, s'était par
-ses violences envers madame de Montespan, à laquelle il attribuait sa
-déconvenue, attiré le courroux royal, et au mois de novembre 1671 il
-avait été enfermé dans la citadelle de Pignerol, à côté du surintendant,
-qui resta neuf ans à se douter d'un pareil voisinage[610]. Fouquet obtint
-bientôt d'autres adoucissements que ceux dont parle son ancienne amie. Il
-put recevoir les habitants de Pignerol: enfin sa famille fut autorisée à
-le visiter et même à demeurer avec lui. Déjà son frère, l'abbé Fouquet,
-avait vu lever la défense qui, depuis vingt ans, pesait sur lui d'habiter
-Paris[611].
-
- [610] Conf. _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 241: M.
- le baron Walckenaer y a traité d'une manière aussi heureuse que
- complète tout cet épisode des amours de Lauzun et de mademoiselle
- de Montpensier.
-
- [611] Conf. WALCKENAER, t. II, p. 277.--DELORT, _Histoire de la
- détention des philosophes et des gens de lettres_, t. Ier, p.
- 286.--Notice sur Fouquet, par M. P. Clément, en tête de sa _Vie
- de Colbert_; Paris, 1846, p. 67.
-
-Les grâces que devait amener la paix se bornèrent là, et Bussy attendit
-encore trois ans avant de voir arriver son tour.
-
-D'autres préoccupations vinrent bientôt captiver l'attention de la cour.
-C'est à l'année 1679 que se place le commencement du règne éphémère de
-cette beauté d'esprit simple, qu'on appelait mademoiselle de Fontanges.
-La première mention que l'on trouve d'elle se lit dans le _Mercure_ du
-mois d'octobre 1678. En annonçant sa réception comme fille d'honneur de
-MADAME, seconde duchesse d'Orléans, De Visé, louangeur intrépide, lui
-accorde un témoignage qu'il ne craint pas d'étendre de sa personne à son
-esprit. «Le roi, dit-il, étant parti pour Versailles, le 16 de ce mois,
-Leurs Altesses Royales vinrent ici (_à Paris_) le lendemain, et reçurent
-mademoiselle de Fontanges à la place de mademoiselle de Mesnières, à
-présent duchesse de Villars. C'est une fort belle personne. Elle est
-grande, blonde, a le teint vif, les yeux bleus, et mille belles qualités
-de corps et d'esprit dans une grande jeunesse. M. le comte de Roussille,
-son père, est d'Auvergne[612]. Elle devait être présentée par madame la
-princesse Palatine, qui l'a donnée; mais, comme elle étoit malade, madame
-la duchesse de Ventadour l'a présentée au lieu d'elle»[613]. Née en
-1661, mademoiselle de Fontanges avait alors dix-huit ans. MADAME
-confirme, en un point, ce portrait de l'auteur du _Mercure_: «Elle était,
-écrit-elle, belle des pieds jusqu'à la tête;» mais (ajoute-t-elle
-aussitôt) «elle avait peu de jugement»[614]. De plus, MADAME lui accorde
-«un fort bon cœur.» Elle ne parut pas plaire d'abord au roi: «Voilà un
-loup qui ne me mangera pas,» dit-il en riant à sa belle-sœur[615].
-
- [612] Toutes les biographies disent de Rouergue.
-
- [613] _Mercure galant_, oct. 1678, p. 338.
-
- [614] _Correspondance de madame la duchesse d'Orléans._ Éd. de M.
- G. Brunet; Paris, Charpentier, 1859, t. Ier, p. 198, 254 et 390.
-
- [615] _Ibid._, t. II, p. 221.
-
-Mais son éclatante beauté, sa jeunesse radieuse, ne tardèrent pas à fixer
-tous les regards. «Mademoiselle de Fontanges fait bruit à la cour,» mande
-le 23 novembre madame de Scudéry[616]. Six mois ne s'étaient pas écoulés
-que des scènes vives et multipliées entre madame de Montespan et le roi,
-vinrent faire connaître à tous un amour que Louis XIV désirait tenir
-caché, amour violent comme une passion dernière de jeunesse attardée.
-Voulant surtout tenir de madame de Sévigné, si curieuse de tels faits, si
-bien renseignée de ces mystères, l'histoire de la nouvelle galanterie
-royale, nous renvoyons au chapitre suivant tous détails à cet égard, que
-nous fournira avec abondance sa correspondance bientôt reprise avec sa
-fille, et qui ici nous fait défaut. Il en sera de même de l'affaire dite
-_des Poisons_, qui commença aussi vers le même temps, et dont madame de
-Sévigné, une fois sa fille partie, lui déroule au long l'histoire
-vraiment inouïe.
-
- [616] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 239.
-
-Au mois de mai de cette année 1679, madame de Grignan avait formé le
-projet de s'en retourner en Provence, car le désir du duc de Vendôme de
-ne point encore quitter sa vie de plaisirs, y rappelait son mari. Le 29
-du mois la marquise de Sévigné annonce en ces termes à Bussy une douleur
-pour elle toujours nouvelle: «Il y a dix jours que nous sommes tous à
-Livry par le plus beau temps du monde: ma fille s'y portoit assez bien;
-elle vient de partir avec plusieurs Grignans; je la suivrai demain. Je
-voudrois bien qu'elle me demeurât tout l'été: je crois que sa santé le
-voudroit aussi, mais elle a une raison austère qui lui fait préférer son
-devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année passée, et, parce qu'elle croit
-se porter mieux, je crains qu'elle ne nous échappe celle-ci[617].» Mais
-dès la lettre suivante elle reprend: «Ma fille ne s'en ira qu'au mois de
-septembre. Elle se porte mieux. Elle vous fait mille amitiés. Si vous la
-connoissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux[618].»
-
- [617] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 401.--_Corr. de Bussy_, t. IV,
- p. 371.
-
- [618] SÉVIGNÉ, t. V, p. 409.
-
-Qu'est-ce qui décida ainsi tout d'un coup madame de Grignan à prolonger
-de quatre mois son séjour à Paris, et fit aussi consentir M. de Grignan,
-pressé pourtant de retourner à son poste, à attendre sa femme pendant
-tout ce temps? Il y a là un petit mystère d'intérieur qui n'a jamais été
-recherché, ni même, ce nous semble, soupçonné, et qui nous paraît
-emprunter quelque lumière de certains points négligés de la
-correspondance de madame de Sévigné.
-
-On a vu tout son culte pour le cardinal de Retz; on connaît aussi les
-sentiments affectueux et publiquement manifestés de celui-ci pour cette
-amie si ancienne et si fidèle, ainsi que pour sa fille[619]. Gondi avait
-presque fait le mariage de mademoiselle de Rabutin-Chantal avec le
-marquis de Sévigné, son parent. Il avait voulu être le parrain du
-troisième enfant de madame de Grignan qu'il se plaisait à appeler _sa
-nièce_, quoiqu'il n'y eût, au fond, entre eux, qu'une alliance fort
-éloignée. On lui attribuait des intentions testamentaires favorables à la
-maison de Grignan; mais ce n'était point à Pauline, sa filleule, que l'on
-pensait qu'il laisserait une portion, peut-être la totalité d'une fortune
-considérable encore, malgré de grands payements de dettes effectués
-depuis quelques années. Le cardinal avait paru s'attacher d'une manière
-toute particulière au jeune marquis de Grignan, qui annonçait une
-intelligence heureuse et un charmant caractère. Il lui avait déjà
-témoigné de loin de bienveillantes dispositions: la gentillesse de ses
-sept ans ne fit qu'accroître, à ce premier voyage à Paris, un attachement
-tout paternel et plein d'espérances. Comme la duchesse de Lesdiguières,
-la plus proche parente du cardinal de Retz, n'avait qu'un fils déjà
-puissamment riche, rien ne faisait obstacle à ce que celui de madame de
-Grignan fût choisi pour l'héritier du prélat.
-
- [619] Conf. WALCKENAER, t. Ier, p. 20.
-
-C'était là l'un des rêves les plus choyés de madame de Sévigné, qui
-devinait, plus encore qu'elle ne la connaissait, la position gênée de son
-gendre. En vue de sa réalisation, elle ne négligeait rien de tout ce que
-pouvaient lui inspirer son amour passionné pour sa fille, son tact, son
-adresse, qu'amnistiait en ceci son véritable dévouement pour le cardinal
-de Retz. Elle trouvait un aide dans Corbinelli, pleinement associé à ses
-vœux et à ses projets, et employant sans restriction, dans l'intérêt des
-Grignan, son influence récente, mais réelle, sur l'esprit du cardinal.
-
-Quoique désirant fort pour son fils une fortune si nécessaire à son
-avenir, madame de Grignan était loin de mettre à sa poursuite la vivacité
-et les soins de sa mère. La tournure de son caractère, sa susceptibilité,
-sa roideur, la rendaient peu propre à ce manége obstiné, au moyen duquel
-les gens experts savent attirer à eux les successions les plus éloignées,
-les plus improbables. Incapable, autant qu'elle, de rien tenter
-d'excessif et de déloyal, madame de Sévigné eût voulu que sa fille se
-montrât, du moins, prévenante, polie sinon gracieuse, pour un homme dont
-l'amitié présente, indépendamment de tout futur bienfait, était à ses
-yeux un honneur et une source d'avantages.
-
-Françoise de Sévigné avait été élevée à aimer le cardinal de Retz. Mais,
-depuis son mariage, elle paraissait avoir apporté dans ses relations avec
-lui une réserve, une tiédeur que n'expliqueraient pas suffisamment les
-restrictions prudentes mises par Retz à l'assentiment qui lui était
-demandé pour l'union de sa nièce avec le comte de Grignan, dont il
-pressentait les embarras de fortune. Le médiocre penchant, parfois
-visible, de celui-ci pour l'Éminence trop avisée, est-il un indice que
-cette opinion peu favorable lui fut connue? Quoi qu'il en soit, on peut
-trouver d'autres raisons du peu de cordialité qu'il éprouvait et que
-très-probablement il contribua à inspirer à sa femme, et c'est ici que se
-placent quelques aperçus, que nous croyons nouveaux, que l'on trouvera
-vraisemblablement hasardés, et dont nous ne nous dissimulons pas la
-délicatesse, sur la biographie de la fille de madame de Sévigné.
-
-On connaît, par ce qu'il en a dit lui-même après beaucoup d'autres, la
-réputation galante de l'abbé de Gondi: coadjuteur, il n'en perdit rien;
-devenu cardinal, il en garda quelque chose, et, quoiqu'il ne fût plus
-jeune, on l'eût difficilement vu, sans soupçon injuste ou fondé, rendre
-des soins assidus à une jeune et jolie femme, qui, de son côté, se fût
-montrée heureuse ou seulement flattée de ses assiduités. M. de Grignan
-n'avait donc nul désir que sa femme se prêtât aux empressements souvent
-manifestés par Retz, qui, sous le couvert d'une parenté illusoire, eût pu
-prétendre à de faciles et dangereuses privautés. Rien ne permet de
-supposer au prélat des desseins, encore moins des entreprises, dont nulle
-trace sérieuse ne subsiste dans les souvenirs écrits du temps. Mais tout
-dans la conduite de madame de Grignan dénote une préoccupation, un souci,
-une crainte même de l'opinion, qui est à nos yeux la seule cause et
-l'explication plausible de sa froideur pour la _chère Éminence_ de sa
-mère.
-
-Cette froideur était intermittente, et la comtesse de Grignan en
-témoignait plus ou moins suivant les oscillations de l'opinion et de la
-médisance parisiennes. Parfois elle semblait répondre à l'affection
-affichée de cet oncle pour rire. Nous en trouvons un exemple dans ce
-passage d'une lettre de la vigilante madame de Scudéry, écrite quatre ans
-auparavant, à l'époque où le prince de l'Église, selon ses prôneurs
-pleinement dégoûté, préludait par la démission de son chapeau à une
-retraite que l'on disait sans retour: «Notre ami, le cardinal de Retz,
-quitte prochainement son chapeau, mais il ne quitte point, dit-on,
-madame de Grignan ni madame de Coulanges. Il passe le jour avec ces
-dames. Que dites-vous de cette retraite[620]?» Madame de Scudéry fournit
-aussi la preuve que, même à l'époque où ce récit est parvenu, après le
-retour si peu édifiant de Commercy, Retz n'avait rien rabattu de ses
-allures mondaines, on pourrait dire de ses habitudes galantes: le vieil
-homme subsistait toujours, sa pénitence au désert n'avait pu le changer.
-«On dit, écrit à Bussy sa fidèle amie, le 23 novembre 1678, que notre ami
-le cardinal de Retz ne bouge de chez madame de Bracciano. Cela n'est-il
-pas étrange qu'il faille de ces amusements-là toute la vie? qu'est-ce qui
-paroissoit avoir mieux renoncé à tout cela que lui?»[621] Bussy s'en
-explique d'abord avec son voisin de Semur, M. de Trichâteau: «On me
-mande, lui dit-il, que le cardinal de Retz achève de faire sa pénitence
-chez madame de Bracciano, qui, comme vous savez, étoit madame de Chalais,
-fille de Noirmoutier. Si cela est, je ne désespère pas de voir l'abbé de
-La Trappe revenir soupirer pour quelques dames de la Cour[622].» Dans sa
-réponse à madame de Scudéry, il manifeste encore son étonnement de voir
-le cardinal, dont il avait admiré le renoncement, quitter la voie de
-l'abbé de Rancé pour s'attacher aux pas de la future princesse des
-Ursins. «Si le cardinal de Retz, ajoute-t-il, va au paradis par chez
-madame de Bracciano, l'abbé de La Trappe est bien sot de tenir le chemin
-qu'il tient pour y aller»[623]. C'est en tout bien tout honneur, nous
-voulons le croire, que le cardinal de Retz fréquentait avec cette
-assiduité l'hôtel de la duchesse de Bracciano, encore jeune et belle;
-mais le peu de réserve de sa vie et la curiosité dont ses moindres
-actions étaient l'objet, suffisent pour expliquer et nous dirons
-justifier la conduite de madame de Grignan, amoureuse de sa bonne
-renommée.
-
- [620] Lettre sans date de madame de Scudéry à Bussy, _Corresp. de
- Bussy-Rabutin_, t. III, Appendice, p. 435.
-
- [621] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 240.
-
- [622] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 244.
-
- [623] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 247. Anne Marie, fille
- de Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, veuve en première
- noces de Talleyrand, prince de Chalais, épousa en 1675 Flavio des
- Ursins, duc de Bracciano. Connue d'abord sous ce dernier nom,
- elle prit, vers 1698, celui de des Ursins qu'elle a rendu fameux.
-
-Nous ne pensons pas que celle-ci eût fait à sa mère la confidence de son
-for intérieur et de ses scrupules à l'endroit du mondain prélat. Madame
-de Sévigné, qui croyait à la vertu de sa fille, comme elle croyait à son
-esprit et à sa raison, c'est-à-dire avec une foi tenant du culte, n'eût
-point accordé aux plus malintentionnés le pouvoir d'effleurer même sa
-pure réputation: d'un autre côté elle tenait son ami pour incapable
-d'autoriser tout mauvais jugement; c'était donc sans préoccupation aucune
-qu'elle poussait madame de Grignan à rendre au cardinal des soins plus
-assidus, et par reconnaissance d'une affection qu'elle lui certifiait, et
-à cause des espérances qu'elle avait conçues pour son petit-fils, dernier
-soutien d'une maison chancelante.
-
-Déjà, en 1675, la marquise de Sévigné avait entretenu sa fille des
-dispositions favorables de leur ami commun, mais dans des termes
-indiquant qu'alors c'était à madame de Grignan, elle-même, que Retz
-voulait laisser tout ou partie de sa fortune. On va voir dans le passage
-suivant le peu de penchant qu'avait celle-ci à cultiver avec suite et
-bonne grâce ces chances de succession: «Pour ce que vous me dites de
-l'avenir touchant M. le cardinal, il est vrai que je l'ai vu fort
-possédé de l'envie de vous témoigner en grand volume son amitié, quand il
-aura payé ses dettes; ce sentiment me paroît assez obligeant pour que
-vous en soyez informée; mais, comme il y a deux ans à méditer sur la
-manière dont vous refuserez ses bienfaits, je pense, ma chère enfant,
-qu'il ne faut point prendre des mesures de si loin: Dieu nous le conserve
-et nous fasse la grâce d'être en état, dans ce temps, de lui faire
-entendre vos résolutions; il est fort inutile, entre ci et là, de s'en
-inquiéter.[624]» Évidemment c'était là aux yeux de madame de Grignan un
-héritage compromettant.
-
- [624] SÉVIGNÉ, _Lettres_ du 14 juin 1675, t. III, p. 312.
-
-Sa répugnance sur ce point allait jusqu'à repousser les présents en
-apparence les plus innocents. M. Walckenaer a déjà parlé du refus de
-cette cassolette d'argent, de forme gothique, valant trois cents francs à
-peine, et que le cardinal de Retz, partant pour Saint-Mihiel, avait voulu
-envoyer comme souvenir à sa nièce[625]: rien ne put décider madame de
-Grignan à accepter ce mince cadeau, ni les instances du prélat, ni les
-prières et même les reproches de sa mère. «Il n'y a rien de noble à cette
-vision de générosité, lui écrivait celle-ci; je crois n'avoir pas l'âme
-trop intéressée, et j'en ai fait des preuves, mais je pense qu'il y a des
-occasions où c'est une rudesse et une ingratitude de refuser: que
-manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous faire un tel
-présent? à qui voulez-vous qu'il envoie cette bagatelle? Il a donné sa
-vaisselle à ses créanciers; s'il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent
-écus; c'est une curiosité, c'est un souvenir, c'est de quoi parer un
-cabinet: on reçoit tout simplement avec tendresse et respect ces sortes
-de présents, et, comme il disoit cet hiver, il est au-dessous du
-_magnanime_ de les refuser; c'est les estimer trop que d'y faire tant
-d'attention[626].» Le cardinal, sans doute pour forcer la main à madame
-de Grignan, s'étant obstiné à lui faire adresser dans son château ce
-présent malencontreux, celle-ci n'hésita pas à le lui renvoyer[627].
-«Savez-vous bien, lui dit sa mère avec humeur, que vous n'avez pas pensé
-droit sur la cassolette, et qu'il (le cardinal) a été piqué de la hauteur
-dont vous avez traité cette dernière marque de son amitié! Assurément
-vous avez outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous
-devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez
-personne de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous quand vous
-êtes seule de votre avis[628].» Nous dirons encore ici que ce don avait
-trop peu de valeur pour que le refus vînt uniquement d'une excessive et
-même ridicule générosité de caractère.
-
- [625] _Mémoires sur madame de Sévigné_, tom. V, p. 167.
-
- [626] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), tom. III, p. 307.
-
- [627] SÉVIGNÉ, _Lettres_, tom. III, p. 336.
-
- [628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 sept. 1675), p. 460.
-
-Trois ans après, comme le cardinal de Retz, toutes ses dettes payées,
-persistait dans son désir de témoigner à madame de Grignan son amitié «en
-grand volume», le moment était venu pour elle de refuser, comme elle en
-avait eu jusque-là le dessein, cette considérable et très-significative
-marque d'une affection plus redoutée que cultivée. C'est alors, sans
-doute, que Retz, soit par une inspiration personnelle, soit par suite de
-quelque maternelle insinuation de madame de Sévigné, soit plutôt par
-l'effet d'un habile conseil donné par le fidèle et ingénieux Corbinelli,
-s'arrêta à l'idée d'adopter pour héritier le jeune marquis de Grignan.
-Cette combinaison sauvait toutes les apparences: madame de Grignan
-n'était pas en nom, et cependant le bien arrivait à ce qu'elle avait de
-plus cher au monde. Nous pensons que c'est lorsque cette perspective
-s'ouvrit devant elle que la comtesse de Grignan, qui était sur le point
-de partir pour la Provence, se décida, de l'aveu de son mari, à rester à
-Paris, afin d'y suivre les chances qui se prononçaient en faveur de leur
-maison.
-
-Mais, en faisant cette concession, madame de Grignan ne put prendre sur
-elle de changer sa conduite vis-à-vis du cardinal de Retz. Elle eût
-souhaité que la fortune vînt à son fils, mais sans paraître s'en occuper
-elle-même; et, bizarrerie que l'on conçoit après ce que nous venons de
-dire, plus le dessein du cardinal prenait forme et couleur, plus elle
-affichait de réserve et de froideur. Elle voulait et ne voulait pas. Sa
-tendresse maternelle lui faisait vivement désirer le succès, la crainte
-de l'opinion le lui faisait appréhender. Alternativement elle avouait et
-désavouait sa mère, qui, elle, marchait au but sans hésitation, sans
-souci jugé superflu. Tantôt elle trouvait le zèle de Corbinelli
-indiscret, et tantôt elle entrait à son égard dans d'injustes défiances,
-le prenant pour un faux ami. Que l'on ajoute à cela ce vice de caractère,
-ce défaut d'expansion, de confiance, de communication relativement à ses
-affaires domestiques, plus marqués encore à ce dernier voyage; que l'on
-tienne compte enfin d'une jalousie véritable, non moins vive
-qu'imméritée, contre l'ami le plus dévoué mais en même temps le confident
-le plus secret de sa mère, et l'on aura une idée de la situation morale
-de cette femme, d'ailleurs maladive de corps comme d'esprit, et, par
-contre-coup, des tribulations, des souffrances de madame de Sévigné.
-
-Ce trouble douloureux a laissé des traces plus accusées encore que la
-première agitation de 1677, dont nous avons entretenu le lecteur au
-chapitre précédent, en mettant les textes sous ses yeux[629]. Nous
-voulons procéder de même dans cette seconde occasion: il ne faut rien
-perdre de l'expression de ces orages d'intérieur, car, intérêt de style
-et éloquence du cœur à part, ce sont des pièces de ce procès
-d'incompatibilité d'humeur qu'il a paru piquant d'intenter à cette mère
-idolâtre et à cette fille solidement dévouée.
-
- [629] _V. supra_, p. 247.
-
-Voici d'abord une lettre écrite à l'hôtel Carnavalet, d'une chambre à
-l'autre, après une véritable scène d'amoureux, où l'on s'est dit de
-désagréables choses, le cœur gros d'impatience, de tendresse, et surtout
-de larmes, qui débordent le lendemain, dans un assaut de générosité où
-chacune revendique pour elle seule les torts de la veille:
-
-«J'ai mal dormi; vous m'accablâtes hier au soir, je n'ai pu supporter
-votre injustice. Je vois plus que les autres les qualités admirables que
-Dieu vous a données. J'admire votre courage, votre conduite. Je suis
-persuadée du fonds de l'amitié que vous avez pour moi. Toutes ces vérités
-sont établies dans le monde, et plus encore chez mes amis. Je serois bien
-fâchée qu'on pût douter que, vous aimant comme je fais, vous ne fussiez
-point pour moi comme vous êtes. Qu'y a-t-il donc? C'est que c'est moi qui
-ai toutes les imperfections dont vous vous chargiez hier au soir; et le
-hasard a fait qu'avec confiance je me plaignis hier à M. le chevalier que
-vous n'aviez pas assez d'indulgence pour toutes ces misères; que vous me
-les faisiez quelquefois trop sentir, que j'en étois quelquefois affligée
-et humiliée. Vous m'accusez aussi de parler à des personnes à qui je ne
-dis jamais rien de ce qu'il ne faut point dire. Vous me faites, sur cela,
-une injustice trop criante; vous donnez trop à vos préventions; quand
-elles sont établies, la raison et la vérité n'entrent plus chez vous. Je
-disois tout cela _uniquement_ à M. le chevalier, il me parut convenir
-avec bonté de bien des choses; et quand je vois, après qu'il vous a parlé
-sans doute dans ce sens, que vous m'accusez de trouver ma fille tout
-imparfaite, toute pleine de défauts, tout ce que vous me dites hier au
-soir, et que ce n'est point cela que je pense et que je dis, et que c'est
-au contraire de vous trouver trop dure sur mes défauts dont je me plains,
-je dis: Qu'est-ce que ce changement? et je sens cette injustice, et je
-dors mal; mais je me porte fort bien et prendrai du café, ma bonne, si
-vous le voulez bien[630].»
-
- [630] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
- p. 202, année 1679.--Le second éditeur des _Lettres inédites_,
- Bossange, donne à celle-ci la date de 1678; mais nous adoptons de
- préférence la date de 1679 indiquée par MM. le comte Germain et
- de Monmerqué sur un exemplaire de M. de La Porte.
-
-Au mois de mai 1679, la mésintelligence avait déjà commencé, et madame de
-Sévigné ayant peut-être un peu brusquement quitté l'hôtel Carnavalet pour
-les ombrages de Livry, si favorables aux soupirs, pendant que sa fille
-allait faire à Versailles une expédition utile aux intérêts de sa maison,
-celle-ci se permit quelques reproches, auxquels répond le billet suivant:
-
-«Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des
-fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières
-paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis
-point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue,
-ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les personnes du monde.
-J'ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu
-beaucoup de peine à les trouver injustes. Demeurez à Paris et vous verrez
-si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue ici. Je
-me suis un peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire où je ne
-serai point, et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heure où vous
-puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même et j'aime à vous
-regarder et à n'être pas loin de vous pendant que vous êtes en ces pays
-où les jours vous paroissent si longs; ils me paroîtroient tout de même
-si j'étois longtemps comme je suis présentement...[631].»
-
- [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1679), t. V, p. 400.
-
-Mais le précieux recueil édité par Millevoye nous fournit la plus
-curieuse de toutes les lettres de madame de Sévigné, publiées jusqu'ici
-sur ces troubles de famille.
-
-En remettant au chevalier de Perrin la correspondance de son aïeule pour
-la première édition autorisée de 1734, la marquise de Simiane avait eu
-soin d'en retirer ce qui accusait de trop vives discussions entre la mère
-et la fille. Les lettres fournies par elle contiennent cependant la
-preuve de ces dissentiments passagers; on l'a vu pour l'année 1677, on le
-verra tout à l'heure pour cette nouvelle crise. Mais dans ce que la piété
-trop timorée de la petite-fille a laissé passer, rien n'approche de la
-netteté et de la franchise émue de cet accent maternel qui domine dans la
-lettre qu'un hasard heureux avait mise entre les mains de Millevoye.
-C'est toujours le même cœur idolâtre, mais qui veut en finir avec un
-caractère malheureux, cause de chagrins renaissants. Toutefois, au
-courant de ce langage inusité de froide raison et de maternelle autorité,
-madame de Sévigné se sent prise d'un accès de plus tendre faiblesse à
-l'idée d'une séparation prochaine, que ces nouveaux malentendus semblent
-devoir hâter. Les autres parties de la lettre ont reçu leur commentaire
-de ce que nous avons dit de la situation d'esprit de madame de Grignan à
-l'égard du confident de sa mère, et du cardinal de Retz, ainsi que des
-démarches qui étaient faites en vue de la succession du prélat. On y voit
-encore que celui-ci avait cru devoir renouveler, mais sans plus de succès
-que pour sa cassolette, l'offre de quelque libéralité nouvelle, afin
-d'éprouver la docilité de sa nièce en matière de présents.
-
-
- Paris, 1679.
-
-«Il faut, ma chère bonne, que je me donne le plaisir de vous écrire, une
-fois pour toutes, comme je suis pour vous. Je n'ai point l'esprit de vous
-le dire; je ne vous dis rien qu'avec timidité et de mauvaise grâce,
-tenez-vous donc à ceci. Je ne touche point au fond de la tendresse
-sensible et naturelle que j'ai pour vous; c'est un prodige. Je ne sais
-pas quel effet peut faire en vous l'opposition que vous dites qui est
-dans nos esprits; il faut qu'elle ne soit pas si grande dans nos
-sentiments, ou qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire pour moi,
-puisqu'il est vrai que mon attachement pour vous n'en est pas moindre. Il
-semble que je veuille vaincre ces obstacles, et que cela augmente mon
-amitié plutôt que de la diminuer: enfin, jamais, ce me semble, on ne peut
-aimer plus parfaitement. Je vous assure, ma bonne, que je ne suis occupée
-que de vous, ou par rapport à vous, ne disant et ne faisant rien que ce
-qui me paroît vous être le plus utile. C'est dans cette pensée que j'ai
-eu toutes les conversations avec S. E. qui ont toujours roulé sur dire
-que vous avez de l'aversion pour lui. Il est très-sensible à la perte de
-la place qu'il croit avoir eue dans votre amitié; il ne sait pourquoi il
-l'a perdue. Il croit devoir être le premier de vos amis, il croit être
-des derniers. Voilà ce qui cause ses agitations et sur quoi roulent
-toutes ses pensées. Sur cela, je crois avoir dit et ménagé tout ce que
-l'amitié que j'ai pour vous, et l'envie de conserver un ami si bon et si
-utile, pouvoit m'inspirer, contestant ce qu'il falloit contester, ne
-lâchant jamais que vous eussiez de l'horreur pour lui, soutenant que vous
-aviez un fonds d'estime, d'amitié et de reconnoissance, qu'il
-retrouveroit s'il prenoit d'autres manières; en un mot, disant toujours
-si précisément tout ce qu'il falloit dire, et ménageant si bien son
-esprit malgré ses chagrins, que, si je méritois d'être louée de faire
-quelque chose de bien pour vous, il me sembloit que ma conduite l'eût
-mérité. C'est ce qui me surprit, lorsqu'au milieu de cette exacte
-conduite, il me parut que vous faisiez une mine de chagrin à Corbinelli,
-qui la méritoit justement comme moi, et encore moins, s'il se peut, car
-il a plus d'esprit et sait mieux frapper où il veut. C'est ce que je
-n'ai pas encore compris, non plus que la perte que je vois que vous
-voulez bien faire de cette Éminence. Jamais je n'ai vu un cœur si aisé à
-gouverner pour peu que vous voulussiez en prendre la peine. Il croyoit
-avoir retrouvé, l'autre jour, ce fonds d'amitié dont je lui avois
-toujours répondu; car j'ai cru bien faire de travailler sur ce fonds;
-mais je ne sais comme tout d'un coup cela s'est tourné d'une autre
-manière. Est-il juste, ma bonne, qu'une bagatelle sur quoi il s'est
-trompé, m'assurant que vous la souffririez sans colère, m'étant moi-même
-appuyée sur sa parole pour la souffrir; est-il possible que cela puisse
-faire un si grand effet? Le moyen de le penser! Eh bien! nous avons mal
-deviné; vous ne l'avez pas voulu: on l'a supprimé et renvoyé: voilà qui
-est fait; c'est une chose non avenue, cela ne vaut pas, en vérité, le ton
-que vous avez pris. Je crois que vous avez des raisons; j'en suis
-persuadée par la bonne opinion que j'ai de votre raison. Sans cela ne
-seroit-il point naturel de ménager un tel ami? Quelle affaire auprès du
-roi, quelle succession, quel avis, quelle économie pourroit jamais vous
-être si utile, qu'un cœur dont le penchant naturel est la tendresse et
-la libéralité, qui tient pour une faveur de souffrir qu'il l'exerce pour
-vous, qui n'est occupé que du plaisir de vous en faire, qui a pour
-confident toute votre famille, et dont la conduite et l'absence ne
-peuvent, ce me semble, vous obliger à de grands soins? Il ne lui faudroit
-que d'être persuadé que vous avez de l'amitié pour lui, comme il a cru
-que vous en aviez eu, et même avec moins de démonstrations, parce que ce
-temps est passé. Voilà ce que je vois du point de vue où je suis; mais
-comme ce n'est qu'un côté, et que du vôtre je ne sais aucune de vos
-raisons ni de vos sentiments, il est très-possible que je raisonne mal.
-Je trouvois moi-même un si grand intérêt à vous conserver cette source
-inépuisable, et cela pourroit être bon à tant de choses, qu'il étoit bien
-naturel de travailler sur ce fonds.
-
-«Mais je quitte ce discours pour revenir un peu à moi. Vous disiez bien
-cruellement, ma bonne, que je serois trop heureuse quand vous seriez loin
-de moi, que vous me donniez mille chagrins, que vous ne faisiez que me
-contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le cœur percé, et
-fondre en larmes. Ma très-chère, vous ignorez bien comme je suis pour
-vous, si vous ne savez que tous les chagrins que me peut donner l'excès
-de la tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous les
-plaisirs du monde où vous n'avez point de part. Il est vrai que je suis
-quelquefois blessée de l'entière ignorance où je suis de vos sentiments,
-du peu de part que j'ai à votre confiance: j'accorde avec peine l'amitié
-que vous avez pour moi avec cette séparation de toutes sortes de
-confidences. Je sais que vos amis sont traités autrement; mais enfin, je
-me dis que c'est mon malheur que vous êtes de cette humeur, qu'on ne se
-change point; et, plus que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse
-d'une véritable tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un mot
-d'amitié, un retour, une douceur, me ramène et me fait tout oublier.
-Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de joie que de chagrin, et le
-fonds étant invariable, jugez avec quelle douleur je souffre que vous
-pensiez que je puisse aimer votre absence. Vous ne sauriez le croire, si
-vous pensez à l'infinie tendresse que j'ai pour vous; voilà comme elle
-est invariable et toujours sensible. Tout autre sentiment est passager et
-ne dure qu'un moment, le fonds est comme je vous le dis. Jugez comme je
-m'accommoderai d'une absence qui m'ôte de légers chagrins que je ne sens
-plus, et qui m'ôte une créature dont la présence et la moindre amitié
-fait ma vie et mon unique plaisir. Joignez-y les inquiétudes de votre
-santé, et vous n'aurez pas la cruauté de me faire une si grande
-injustice; songez-y, ma bonne, à ce départ, et ne le pressez point, vous
-en êtes la maîtresse. Songez que ce que vous appelez des forces a
-toujours été par votre faute et l'incertitude de vos résolutions; car,
-pour moi, hélas! je n'ai jamais eu qu'un but, qui est votre santé, votre
-présence, et de vous retenir avec moi. Mais vous ôtez tout crédit par la
-force des choses que vous dites pour confondre, qui sont précisément
-contre vous. Il faudroit quelquefois ménager ceux qui pourroient faire un
-bon personnage dans les occasions. Ma pauvre bonne, voilà une abominable
-lettre; je me suis abandonnée au plaisir de vous parler et de vous dire
-comme je suis pour vous. Je parlerois d'ici à demain, je ne veux point de
-réponse; Dieu vous en garde, ce n'est pas mon dessein. Embrassez-moi
-seulement et me demandez pardon; mais je dis pardon, d'avoir cru que je
-puisse trouver du repos dans votre absence[632].»
-
- [632] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
- p. 204.
-
-Mais l'événement le plus imprévu allait mettre fin à cette délicate et
-pénible situation. Vers le milieu du mois d'août, le cardinal de Retz,
-dont la santé semblait s'être raffermie depuis son retour, tomba
-subitement malade. En peu de jours le mal eut fait de tels progrès que
-ses amis purent tout craindre, surtout en voyant la complète divergence
-d'opinions des médecins et des personnes qui le soignaient à l'hôtel
-Lesdiguières, où il s'était alité. Sa maladie paraît avoir été une
-véritable fièvre pernicieuse que l'on s'obstinait à traiter par les
-moyens impuissants de la vieille médecine, quand on avait sous la main le
-remède infaillible, le _Quinquina_, introduit, depuis quelques années,
-avec de grandes contestations de la part de l'École, mais alors,
-précisément, popularisé par un médecin venu de Londres. Le chevalier
-Talbot, c'est son nom, avait dû à la précieuse écorce du Pérou des cures
-éclatantes qui, en peu de temps, l'avaient rendu lui-même célèbre: on ne
-l'appelait plus que l'_Anglois_, et son remède qui était du vin fortement
-saturé de quina, le _remède de l'Anglois_.
-
-Les merveilles, avec raison attribuées au Quinquina, étaient faites pour
-séduire un esprit hardi et porté aux nouveautés comme le cardinal de
-Retz, et, quelque temps auparavant, l'abbé de Livry, cet oncle si utile
-et si cher à madame de Sévigné, ayant été atteint d'une fièvre
-catarrhale, qui pouvait devenir grave, ce fut le cardinal qui décida
-facilement son amie, vraie disciple de Molière à l'égard de la
-pédantesque Faculté, à faire appeler l'_Anglois_ pour soigner son
-Bien-Bon. En quelques jours le chevalier Talbot eut coupé la fièvre de
-l'abbé de Coulanges, donnant ainsi tout loisir de guérir, sans crainte de
-complication fâcheuse, une oppression de poitrine qui avait grandement
-effrayé madame de Sévigné. Aussi, dès que la fièvre du cardinal de Retz
-eut pris une tournure alarmante, la marquise fut-elle une des plus vives
-à réclamer que le remède de l'Anglois lui fût administré, soutenue en
-cela par sa fille et madame de la Fayette, qui, comme elle, visitaient
-assidûment l'hôtel de Lesdiguières. Mais elles n'y avaient pas la même
-influence que les maîtres de la maison qui d'accord avec quelques autres
-amis considérables, paraissent avoir été opposés à l'emploi du curatif
-nouveau, soit par crainte de froisser les sommités médicales qui
-entouraient le cardinal, soit, ce qu'il vaut mieux penser, par une
-conviction contraire à cette panacée, dénigrée et vantée avec un égal
-emportement, mais que, cependant, le malade réclamait avec insistance.
-Après quelques jours de ces débats funestes, et devant l'impuissance
-avouée de l'École officielle, on se décida enfin à recourir au chevalier
-Talbot. A la vue du malade, celui-ci déclara qu'on l'avait fait appeler
-trop tard. Le lendemain, 24 août, en effet, à deux heures de
-l'après-midi, le cardinal de Retz rendait le dernier soupir, à la grande
-désolation de madame de Sévigné, empressée de raconter cette mort et sa
-douleur à son correspondant des choses délicates et intimes, le comte de
-Guitaud. Voici son récit, emprunté au recueil de Millevoye, dont
-l'importance se trouve, par ces détails, confirmée une fois de plus:
-
-«Hélas! mon pauvre monsieur, quelle nouvelle vous allez apprendre, et
-quelle douleur j'ai à supporter! M. le cardinal de Retz mourut hier,
-après sept jours de fièvre continue. Dieu n'a pas voulu qu'on lui donnât
-du remède de l'Anglois, quoiqu'il le demandât, et que l'expérience de
-notre bon abbé de Coulanges fût tout chaud, et que ce fût même cette
-Éminence qui nous décidât pour nous tirer de la cruelle Faculté, en
-protestant que s'il avoit un seul accès de fièvre, il enverroit quérir ce
-médecin anglois. Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède; il a la
-fièvre; il est accablé d'humeurs qui lui causent des faiblesses; il a un
-hoquet qui marque la bile dans l'estomac. Tout cela est précisément ce
-qui est propre pour être guéri et consommé par le remède chaud et vineux
-de cet Anglois. Mme de la Fayette, ma fille et moi, nous crions
-miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et Dieu ne veut
-pas que personne décide, et chacun, en disant: Je ne veux me charger de
-rien, se charge de tout; et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l'a
-premièrement fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits
-verres de casse, qui l'ont fait mourir dans l'opération, car la casse
-n'est pas un remède indifférent quand la fièvre est maligne. Quand ce
-pauvre cardinal fut à l'agonie, ils consentirent qu'on envoyât quérir
-l'Anglois: il vint et dit qu'il ne savoit pas ressusciter les morts.
-Ainsi est péri devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre, que
-l'on ne pouvoit connoître sans l'aimer.
-
-«Je vous mande tout ceci dans la douleur de mon cœur, par cette
-confiance qui me fait vous dire plus qu'aux autres, car il ne faut point,
-s'il vous plaît, que cela retourne. Le funeste succès n'a que trop
-justifié nos discours, et l'on ne peut retourner sur cette conduite, sans
-faire beaucoup de bruit; voilà ce qui me tient uniquement à l'esprit. Ma
-fille est touchée comme elle le doit. Je n'ose parler de son départ; il
-me semble pourtant que tout me quitte et que le pis qui me puisse
-arriver, qui est son absence, va bientôt m'achever d'accabler. Monsieur
-et madame, ne vous fais-je pas un peu de pitié? Ces différentes
-tristesses m'ont empêchée de sentir assez la convalescence de notre bon
-abbé, qui est revenu de la mort... J'aurois cent choses à vous dire, mais
-le moyen, quand on a le cœur pressé[633]!»
-
- [633] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (25 août 1679), éd.
- Klostermann, p. 35.
-
-Voilà de la vraie douleur. Ainsi exprimés, ces regrets honorent celui qui
-les inspire et celle qui les ressent. Le même jour, la marquise de
-Sévigné mande cette perte à Bussy, dans des termes également sentis,
-quoiqu'on y trouve moins de confiance et d'abandon: «Plaignez-moi, mon
-cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il étoit
-aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connoissoient. J'étois
-son amie depuis trente ans, et je n'avois jamais reçu que des marques
-tendres de son amitié. Elle m'étoit également honorable et délicieuse. Il
-étoit d'un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre
-continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du
-cœur..... Notre bon abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du
-médecin anglois l'a ressuscité. Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de
-Retz s'en servît, quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa mort
-étoit marquée et cela ne se dérange point[634].» La réponse de Bussy est
-assez sèche: «Votre lettre m'a d'abord réjoui, Madame, mais ensuite j'ai
-été fâché de voir qu'elle n'étoit que d'une petite feuille de papier, et
-je l'ai été bien davantage quand j'y ai vu la mort de M. le cardinal de
-Retz; je sais l'amitié qui étoit entre vous deux, et quand je ne le
-regretterois pas par l'estime que j'avois pour lui, et par l'amitié qu'il
-m'avoit promise, je le regretterois pour l'amour de vous, aux intérêts de
-qui je prends toute la part qu'on peut prendre.... Je suis ravi que le
-bon abbé n'ait pas suivi le cardinal. Il est encore plus nécessaire que
-Son Éminence[635].»
-
- [634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421.
-
- [635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août), p. 423.--_Corresp. de
- Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440.
-
-Madame de Sévigné nous fournit à peu près les seuls détails que nous
-possédions sur la mort du cardinal de Retz, comme presque seule elle nous
-a fait connaître l'emploi de ses dernières années. Dans la publication
-mensuelle qui tient registre exact de tous les faits relatifs aux
-personnages notables du temps, nous lisons cependant ces quelques lignes
-qui ont échappé aux biographes du célèbre cardinal: «On a trouvé pour
-plus de trois millions quatre cent mille livres de quittances de ses
-dettes...... Sa résignation à la mort a été admirable. Il a employé ses
-derniers moments à des actes d'humilité, et voulu être enterré à
-Saint-Denis, hors le chœur, et sur la main droite, et sans aucune
-cérémonie. Il a été porté dans un carrosse, avec un seul prêtre, comme il
-l'avoit expressément demandé. Messieurs de l'Abbaye n'ont pas laissé de
-lui faire tous les honneurs qui lui étoient dus, et sont venus recevoir
-son corps à la porte de la ville. On a su, depuis sa mort, une chose
-très-particulière. Le pape lui avoit écrit, depuis quelque temps, pour
-lui demander l'idée d'un parfait cardinal, afin qu'apprenant de lui les
-qualités qu'il jugeoit nécessaires à le former, il ne fît aucun choix
-sans connoissance. La lettre étoit pleine de marques d'estime pour M. le
-cardinal de Retz, qu'on assure avoir travaillé à cet ouvrage. Il est mort
-âgé de soixante-six ans[636].»
-
- [636] _Mercure galant_ de septembre 1679, p. 194.
-
-En avril était morte la duchesse de Longueville et en juillet la non
-moins fameuse duchesse de Chevreuse. Ainsi disparaissaient, en plein midi
-de la royauté triomphante, ces premiers acteurs de la Fronde, dont les
-noms, coup sur coup prononcés, réveillèrent pour un court instant le
-souvenir effacé de leur importance évanouie. Vingt-huit ans à peine
-s'étaient écoulés depuis cette époque si pleine de bruit et de passions
-heureusement contraires; on eût dit d'un siècle, tant le pouvoir royal
-(effet ordinaire des révolutions avortées et des tentatives malavisées de
-gratuite anarchie) avait grandi en force et en éclat!
-
-Ce qui se faisait toujours, même pour des personnages qui n'avalent ni
-l'importance ni la célébrité du cardinal de Retz, n'eut point lieu à la
-mort de l'ancien chef de la Fronde. Il ne fut prononcé en son honneur
-aucune oraison funèbre, œuvre délicate, on le conçoit, et, par
-conséquent, peu recherchée. Six ans après, Bossuet, dans son panégyrique
-du chancelier Le Tellier, ayant à louer la fidélité de son héros, pendant
-la crise de 1648, ne recula pas devant la figure de ce Gracque en camail,
-et, en quelques traits de sa main de maître, il reproduisit, saisissante
-pour tous, une physionomie peut-être unique dans l'histoire de nos
-troubles et de nos mœurs. On a cité vingt fois ce passage à la Tacite,
-dont les premiers mots firent aussitôt circuler dans tout l'auditoire le
-nom du cardinal de Retz: «Puis-je oublier celui que je vois partout dans
-le récit de nos malheurs, cet homme si fidèle aux particuliers, si
-redoutable à l'État, d'un caractère si haut qu'on ne pouvoit ni
-l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie que
-nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin
-il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le
-courage de le reconnoître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté,
-et enfin comme peu capable de contenter ses désirs? tant il connut son
-erreur et le vide des grandeurs humaines! Mais, pendant qu'il vouloit
-acquérir ce qu'il devoit un jour mépriser, il remua tout par de secrets
-et de puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il
-sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori
-victorieux de ses tristes et intrépides regards[637].»
-
- [637] _Oraison funèbre du chancelier Le Tellier_, prononcée dans
- l'église de Saint-Gervais le 2 janvier 1686.
-
-Quatre années auparavant, un portrait de Retz dans le goût du temps, plus
-détaillé, plus familier, mais également vrai quoique d'une manière bien
-différente, avait couru dans la société de madame de Sévigné, laquelle
-s'était empressée de l'envoyer à sa fille, avec cette annonce qui en
-certifie la ressemblance et le prix: «Voilà un portrait qui s'est fait
-brusquement sur le cardinal; celui qui l'a fait n'est point son intime
-ami, il n'a nul dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure;
-il n'a point prétendu le louer: le portrait m'a paru très-bon par toutes
-ces raisons; je vous l'envoie et vous prie de n'en donner aucune copie:
-on est si lassé de louanges en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être
-assuré que l'on n'a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce
-qu'on dit quand on dit la vérité toute nue, toute naïve[638].
-
- [638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 301.
-
-
-_Portrait du cardinal de Retz._
-
-«Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue
-d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a
-une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses
-paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la foiblesse à souffrir
-les plaintes et les reproches de ses amis; peu de piété, quelques
-apparences de religion. Il paroît ambitieux sans l'être; la vanité, et
-ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses,
-presque toutes opposées à sa profession: il a suscité les plus grands
-désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et
-bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin, pour occuper sa
-place, il n'a pensé qu'à lui paroître redoutable, et à se flatter de la
-fausse vanité de lui être opposé. Il a su, néanmoins, profiter avec
-habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert sa
-prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse
-l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une
-vie errante et cachée; il a conservé l'archevêché de Paris contre la
-puissance du cardinal Mazarin; mais, après la mort de ce ministre, il
-s'en est démis, sans connoître ce qu'il faisoit et sans prendre cette
-conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres.
-Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa
-réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille, néanmoins,
-avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec
-nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit,
-et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune
-lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à
-raconter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des
-aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus
-que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a
-le plus contribué à sa réputation, est de savoir donner un beau jour à
-ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins
-qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. Il est
-incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inapplication.
-Il a plus emprunté de ses amis, qu'un particulier ne pouvoit espérer de
-leur pouvoir rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et
-à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il
-s'amuse à tout, et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser
-pénétrer qu'il n'a qu'une légère connoissance de toutes choses[639].....»
-
- [639] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 302. M. Walckenaer
- (_Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 164) a parlé de ce
- portrait, dont il n'a donné que la dernière phrase, que, pour
- cette raison, nous avons omise. Elle a trait au départ du
- cardinal pour Saint-Mihiel, départ dont l'auteur ne se montre
- point la dupe.
-
-Dans une lettre subséquente, la marquise de Sévigné donne à sa fille le
-nom de l'auteur de ce portrait, qui était pour elle un ami presque à
-l'égal du cardinal de Retz. Elle lui fait connaître, en même temps,
-l'opinion de ce dernier sur cette appréciation de son caractère que, par
-une indiscrétion louable dans ses motifs, elle n'avait pu se tenir de lui
-communiquer. «Il m'a paru, dit-elle, que l'envie d'être approuvé de
-l'académie d'Arles pourra vous faire avoir quelques _Maximes_ de M. de La
-Rochefoucauld. Le _portrait_ vient de lui, et ce qui me le fit trouver
-bon, et le montrer au cardinal, c'est qu'il n'a jamais été fait pour être
-vu: c'étoit un secret que j'ai forcé, par le goût que je trouvai à des
-louanges en absence, de la part d'un homme qui n'est ni intime ami, ni
-flatteur. Notre cardinal trouva le même plaisir que moi à voir que
-c'étoit ainsi que la vérité forçoit à parler de lui quand on ne l'aimoit
-guère, et qu'on croyoit qu'il ne le sauroit jamais[640].» De l'aveu de
-Retz et de son amie, cette peinture où, avec un art infini et dans une
-forme exquise, les parts sont faites égales à l'ombre et à la lumière, à
-l'éloge et au blâme, est donc ressemblante et fidèle. On pouvait dire
-plus en faveur du personnage, et la supériorité que déploya le cardinal
-de Retz dans les négociations religieuses où il fut employé après sa
-réconciliation avec la cour, n'est pas ici suffisamment accusée. Mais un
-trait surtout, le plus honorable pour le caractère du prélat, a été omis
-par La Rochefoucauld, trait qu'a recueilli avec soin un autre
-contemporain: «Quand il pouvoit découvrir, dit Saint-Evremont, que des
-personnes qu'il considéroit manquoient des choses nécessaires, il
-trouvoit mille moyens ingénieux pour soulager leur besoin et pour ménager
-leur amour-propre. Les dernières années de sa vie, il leur distribuoit,
-le premier jour de chaque mois, une somme assez considérable, qu'il
-prenoit sur son entretien[641].»
-
- [640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 318.
-
- [641] _Mémoires du cardinal de Retz_, t. II, _Appendice_ (édition
- faisant partie de la _Bibliothèque variée_ publiée par le
- _Comptoir des Imprimeurs-unis_, sous la direction de Charles
- Nodier.)
-
-Corbinelli avait été un de ceux à qui l'ingénieuse libéralité du cardinal
-de Retz savait forcer la main. Mais l'impassible philosophe, dont la
-Fortune semblait vouloir fatiguer la patience, ne jouit pas longtemps de
-la pension que, sous le couvert de leur parenté illusoire, le prélat
-généreux lui avait fait accepter. «Admirez en passant (écrit à ce propos
-à son cousin la marquise de Sévigné) le malheur de Corbinelli. M. le
-cardinal de Retz l'aimoit chèrement: il commence à lui donner une pension
-de deux mille francs; son étoile a, je crois, fait mourir cette
-Éminence[642].» Et Bussy, rappelant la mort non moins inopportune d'un
-protecteur encore plus puissant de leur ami commun, ajoute: «C'est notre
-ami Corbinelli qui est encore plus à plaindre; personne ne perd tant que
-lui. Il y a longtemps que j'ai remarqué que son étoile changeoit le bien
-en mal, et qu'il portoit malheur à ses amis. Le pape Urbain VIII, qui le
-reconnoissoit pour son parent, et qui, sur ce pied-là, l'auroit avancé,
-mourut dès qu'il commença de l'aimer. Le cardinal de Retz veut lui faire
-du bien: il ne passe pas l'année[643].»
-
- [642] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421.
-
- [643] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440.
-
-Quant à la succession du cardinal, la promptitude de sa mort l'empêcha
-sans doute d'en disposer ainsi qu'il en avait témoigné le désir:
-l'absence de testament fit donc passer ce qui lui restait à la duchesse
-de Lesdiguières, sa nièce à la mode de Bretagne, et la famille de Grignan
-se vit ainsi privée d'un héritage qui lui eût été si utile. Le souvenir
-et le regret de l'inutilité de ses efforts à cet égard, poursuivent
-encore à un an de là madame de Sévigné passant au pied du château de
-Nantes où son ami avait été retenu prisonnier après la Fronde et d'où il
-s'était évadé avec une grande audace. «Nous venons d'arriver en cette
-ville si bien située (écrit-elle à sa fille le 13 mai 1680); je ne puis
-jamais passer au pied d'une certaine tour que je ne me souvienne de ce
-pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste que vous ne
-le sauriez penser. Je passe entièrement sur cet article sur quoi il y
-auroit trop à dire; il vaut mieux se taire mille fois; peut-être que la
-Providence voudra quelque jour que nous en parlions à fond[644].» Ce
-passage de madame de Sévigné a fait penser à quelques-uns que la mort du
-cardinal de Retz n'avait pas été naturelle; d'autres ont cru qu'il avait
-lui-même abrégé ses jours, par le poison sans doute[645]. M. Monmerqué
-estime que cette double opinion n'est pas fondée. Il fait remarquer avec
-raison que madame de Grignan ayant assisté comme sa mère aux derniers
-moments du cardinal, celle-ci ne pouvait lui apprendre aucun détail qui
-lui fût inconnu. Nous dirons comme lui que cette mort inopinée aura été
-_funeste_ à la fortune de madame de Grignan, en empêchant le prélat de
-faire en faveur de son fils des dispositions testamentaires qu'il
-semblait avoir depuis longtemps arrêtées. A l'appui de cette explication
-on peut invoquer avec M. Monmerqué le passage suivant d'une lettre écrite
-par madame de Sévigné à sa fille le 25 août 1680: «Il y a bientôt un an
-que je vous ai quittée, et ce fut comme hier que le petit marquis fit une
-grande perte[646].» Une preuve que la mort du cardinal de Retz fut
-naturelle nous paraît encore résulter de ce fragment tiré d'une lettre du
-18 août de la même année, et qui n'a point été relevé: «J'ai songé, ma
-fille, en quel état étoit ce bon abbé il y a un an, et tous vos soins
-aimables, que je dois mettre sur mon compte, et quels secours je tirois
-de vos conseils, et cet Anglois, _et ce cardinal y qui mourut, ce me
-semble, de la maladie de l'abbé_[647].»
-
- [644] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 269.
-
- [645] Deuxième édition des _Lettres inédites_ (Paris, Bossange),
- note à la lettre Ve, p. 204.--Notes de M. Monmerqué, _Lettres de
- madame de Sévigné_, t. V, p. 422 et VI, p. 269.
-
- [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 433.
-
- [647] T. VI, p. 423. A la fin de l'édition nouvelle des
- _Mémoires_ du cardinal de Retz, donnée par MM. Champollion-Figeac
- dans la collection Michaud et Poujoulat (t. XXV), on trouve
- d'intéressantes pièces relatives à la seconde partie de sa vie.
- Dans le tome III des _Lettres d'Antoine Arnauld, docteur de
- Sorbonne_ (Nancy, 1727, p. 153 et 155) il faut recueillir aussi
- deux lettres de condoléance adressées par le célèbre docteur à
- madame de Lesdiguières et à la mère du Fargis de Port-Royal,
- autre parente du cardinal de Retz. Le père Lelong a remarqué avec
- raison que les Lettres d'Arnauld «renfermaient bien des faits
- depuis 1640 jusqu'en 1694.» Elles peuvent être très-utilement
- consultées par l'histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-1679-1680.
-
- Madame de Grignan retourne en Provence.--Douleur toujours
- nouvelle de madame de Sévigné.--Dernières explications entre la
- mère et la fille.--Mariage de Louise d'Orléans avec Charles II,
- roi d'Espagne.--La duchesse de Villars accompagne la jeune reine
- à Madrid.--Sa correspondance avec mesdames de Coulanges et de
- Sévigné.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Belle conduite de madame
- de Sévigné.--Le ministre disgracié emporte dans sa retraite
- l'estime publique et les regrets de la cour.
-
-
-La comtesse de Grignan quitta Paris, le 13 septembre, sous la conduite de
-son mari, et en compagnie de son fils et des deux demoiselles de Grignan,
-«dans une santé assez délicate (écrit madame de Sévigné à Bussy), pour
-qu'elle en soit continuellement en peine[648].» Ces préoccupations, dues
-à l'excessive maigreur de sa fille, durèrent encore près d'une année.
-Afin de ménager madame de Grignan, le voyage devait avoir lieu en grande
-partie par eau: sur la Seine et l'Yonne de Paris à Auxerre, en diligence
-d'Auxerre à Châlons, et sur la Saône et le Rhône, de cette dernière ville
-à Grignan[649].
-
- [648] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 474.
-
- [649] On peut lire des détails curieux et entièrement nouveaux
- sur les moyens de voyager alors, par les _Coches_ d'eau et les
- _Diligences_, nouvellement établies, dans le savant ouvrage de M.
- Eugène d'Auriac, intitulé: _Histoire anecdotique de l'Industrie
- française_, in-12; Paris, Dentu, 1861, p. 107, 200 et suiv.
-
-
-A chaque séparation de madame de Sévigné d'avec sa fille, on est tenté de
-reproduire ses plaintes, toujours répétées, mais toujours nouvelles, sur
-la cruelle destinée qui lui faisait passer le meilleur de sa vie loin de
-cette idole de son cœur. Nous ne voulons point faire subir au lecteur
-d'inutiles redites. La maternelle tendresse de madame de Sévigné n'est
-point à prouver; non qu'on ne l'ait niée, on conteste bien, depuis
-quelque temps, son mérite d'écrivain, car, pas plus que les contemporains
-d'Aristide, les Athéniens de Paris n'aiment les longues et monotones
-réputations. Mais nous nous sommes promis de couler à fond ce qui
-concerne les démêlés qui ont eu lieu entre la mère et la fille, démêlés
-souvent invoqués pour établir que cette grande passion affichée de madame
-de Sévigné n'avait été qu'un thème littéraire, un sujet d'amplification,
-une vanité de cœur, née du désir de paraître, dans son temps, la plus
-tendre mère, quand en réalité sa fille et elle ne pouvaient vivre
-quelques mois ensemble sans se piquer et se quereller. Ces querelles,
-dans toute leur vie, se sont reproduites trois fois: en 1674, et M.
-Walckenaer a fait connaître à quel propos[650]; en 1677, et nous avons vu
-que le souci réciproque de leur santé en fut la seule cause; et dans
-cette dernière circonstance, dont il nous reste trop peu à dire pour
-laisser incomplet un exposé qui ne pouvait trouver place dans les notices
-et biographies publiées jusqu'ici sur madame de Sévigné, à cause de leur
-cadre trop restreint, mais que la dimension de ces Mémoires nous a
-sollicité à reproduire dans son entier.
-
- [650] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p.
- 140-142.
-
-
-Madame de Sévigné est restée le double type du genre épistolaire et de
-l'amour maternel. On dit indifféremment l'auteur des Lettres, et la mère
-de madame de Grignan. Quant à l'écrivain, il n'est pas une page de son
-recueil qui ne le défende; la mère y éclate aussi dans toute sa sincère
-exagération et son adoration inquiète; et, selon nous, les passages les
-plus troublés, ceux qui ont trait aux discussions survenues entre ces
-deux femmes, fournissent la plus saisissante preuve d'une tendresse avec
-raison devenue proverbiale. Ils prouvent aussi, toute différence de
-caractère gardée, la véritable et solide affection de madame de Grignan,
-dont il faut apprécier avec une équitable indulgence la situation
-difficile, partagée qu'elle était entre ses devoirs souvent
-contradictoires de fille et d'épouse. Nous allons donc réunir ici les
-quelques fragments qui se lisent encore sur ce sujet dans la
-correspondance de madame de Sévigné, après le départ de sa fille: ils
-sont la dernière et plus caractéristique expression de ces querelles
-faute de s'entendre.
-
-Comme à la précédente séparation, une fois partie, madame de Grignan,
-qui, afin de complaire à son mari, avait refusé de prolonger son séjour à
-Paris, a senti ce que dans ces derniers mois son humeur malheureuse
-pouvait avoir eu de blessant et d'injuste pour une telle mère. Son âme
-droite et son cœur honnête, s'exagérant l'offense, prodiguent les
-réparations, et, dès ses premières lettres, écrites à chaque étape, elle
-se répand en tendres excuses, implorant un pardon qui a devancé ses
-regrets.
-
-Madame de Sévigné est venue cacher son ennui à Livry. C'est de là qu'elle
-répond à sa fille:
-
-«J'attendois votre lettre avec impatience, et j'avois besoin d'être
-instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre
-en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre
-repentir sur mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de
-pénitence et de pardon? je ne vois plus rien que tout ce que vous avez
-d'aimable, et mon cœur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que
-je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une
-douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarme, me guérit en
-un moment comme par une puissance miraculeuse, et mon cœur retrouve
-toute sa tendresse qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon
-les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci plusieurs
-fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis persuadée que
-vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites
-toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon
-âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût
-à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de Carnavalet, non
-pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence, mais pour vous embrasser
-et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et
-que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner, me sont
-plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence! Si votre
-cœur étoit un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: par
-exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on vouloit vous
-ôter de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures[651]? Et le moyen
-que je pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étoient
-fondés: c'étoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous aviez
-une conduite qui étoit plus capable de faire ce que vous craigniez, si
-c'étoit une chose faisable, que tous les discours que vous supposiez
-qu'on me faisoit: ils étoient sur un autre ton; et puisque vous voyiez
-bien que je vous aimois toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste
-pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire
-connoître que vous m'aimiez? Je perdois beaucoup à me taire; j'étois
-digne de louange dans tout ce que je croyois ménager, et je me souviens
-que deux ou trois fois vous m'avez dit le soir des mots que je
-n'entendois point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles
-injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point
-comme disoit le maréchal de Grammont, ne laissez point vivre ni rire des
-gens qui ont la gorge coupée et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux
-gens raisonnables; c'est par là qu'on s'entend, et l'on se trouve
-toujours bien d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être
-de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans
-ce discours, il est peut-être mal à propos[652].....»
-
- [651] Ceci se rapporte à Corbinelli.
-
- [652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1679), t. V, p. 427-429.
-
-Deux jours après, elle continue: «Je reçois, ma très-aimable, votre
-lettre de tous les jours, et puis enfin d'Auxerre. Cette lettre m'étoit
-nécessaire. Je vous vois hors de ce bateau, où vous avez été dans un faux
-repos; car, après tout, cette allure est incommode. Ne me dites plus que
-je vous regrette sans sujet; où prenez-vous que je n'en aie pas tous les
-sujets du monde? Je ne sais pas ce qui vous repasse dans la tête; pour
-moi, je ne vois que votre amitié, que vos soins, vos bontés, vos
-caresses; je vous assure que c'est tout cela que j'ai perdu, et que c'est
-là ce que je regrette, sans que rien au monde puisse m'effacer un tel
-souvenir, ni me consoler d'une telle perte. Soyez bien persuadée, ma
-très-chère, que cette amitié, que vous appelez votre bien, ne vous peut
-jamais manquer: plût à Dieu que vous fussiez aussi assurée de conserver
-toutes les autres choses qui sont à vous[653]!» Le surlendemain, d'un
-style plus tendre encore, elle ajoute: «Je pense toujours à vous, et
-comme j'ai peu de distractions, je me trouve bien des pensées.... Je suis
-déjà trop vivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la
-tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me paraît pas
-supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connoissez;
-je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue me font
-mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous,
-ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrois
-pas de ces sortes de foiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous
-moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des
-vents: je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles.... Vos
-lettres aimables font toute ma consolation; je les relis souvent, et
-voici comme je fais: je ne me souviens plus de tout ce qui m'avoit paru
-des marques d'éloignement et d'indifférence; il me semble que cela ne
-vient point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et
-écrites, pour le véritable fond de votre cœur pour moi. Êtes-vous
-contente, ma belle? est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais
-douter de mes sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette
-conduite[654]?»
-
- [653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1679), t. V, p. 433.
-
- [654] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1679), t. V, p 435.
-
-Voici enfin le plus vif et le plus pur accent de cette passion
-maternelle, qu'on a eu raison de comparer à l'amour même, artisan
-d'émotions et de trouble, et qui s'accroît par la souffrance:
-
-«.... Il y a justement aujourd'hui quinze jours que je vous voyois et
-vous embrassois encore; il me semble que je ne pourrai jamais avoir le
-courage de passer un mois, et deux mois, et trois mois sans ma chère
-enfant. Ah! ma fille, c'est une éternité! J'ai des bouffées et des heures
-de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle possession vous avez prise
-de mon cœur, et quelle trace vous avez faite dans ma tête! Vous avez
-raison d'en être bien persuadée, vous ne sauriez aller trop loin; ne
-craignez point de passer le but; allez, allez, portez vos idées où vous
-voudrez, elles n'iront pas au delà: et, pour vous, ma fille, ah! ne
-croyez point que j'aie pour remède à ma tendresse la pensée de n'être pas
-aimée de vous; non, non, je crois que vous m'aimez, je m'abandonne sur ce
-pied-là, et j'y compte sûrement. Vous me dites que votre cœur est comme
-je le puis souhaiter et comme je ne le crois pas; défaites-vous de cette
-pensée, il est comme je le souhaite et comme je le crois. Voilà qui est
-dit, je n'en parlerai plus, je vous conjure de vous en tenir là, et de
-croire, vous même, qu'un mot, un seul mot sera toujours capable de me
-remettre devant les yeux cette vérité, qui est toujours dans le fond de
-mon cœur, et que vous y trouverez quand vous voudrez m'ôter les
-illusions et les fantômes qui ne font que passer; mais je vous l'ai dit
-une fois, ma fille, ils me font peur et me font transir, tout fantômes
-qu'ils sont: ôtez-les moi donc, il vous est aisé, et vous y trouverez
-toujours, je dis _toujours_, le même cœur persuadé du vôtre, ce cœur
-qui vous aime uniquement, et que vous appelez _votre bien_ avec justice,
-puisqu'il ne peut vous manquer. Finissons ce chapitre, qui ne finiroit
-pas naturellement, la source étant inépuisable, et parlons, ma chère
-enfant, des fatigues infinies de votre voyage[655]......»
-
- [655] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 439.
-
-Facile aux concessions vis-à-vis de sa fille pour les personnes
-médiocrement aimées, madame de Sévigné ne lui cède jamais pour ce qui
-concerne ses vrais amis, ceux dont le dévouement lui est prouvé, dont la
-loyauté lui est connue, et elle les défend contre des préventions trop
-souvent injustes avec une vivacité qui surprend et plaît en même temps.
-C'est surtout du calomnié Corbinelli qu'elle se fait le défenseur
-obstiné. «Vous me répondez trop _aimablement_ (écrit-elle à madame de
-Grignan dans la lettre suivante); il faut que je fasse ce mot exprès pour
-l'article de votre lettre, où vous me paraissez persuadée de toutes les
-vérités que je vous ai dites sur le retour sincère de mon cœur: mais que
-veut dire _retour_? mon cœur n'a jamais été détourné de vous. Je voyois
-des froideurs sans les pouvoir comprendre, non plus que celles que vous
-aviez pour ce pauvre Corbinelli; j'avoue que celles-là m'ont touchée
-sensiblement, elles étoient apparentes, et c'étoit une sorte d'injustice
-dont j'étois si bien instruite et que je voyois tous les jours si
-clairement qu'elle me faisoit petiller: bon Dieu! combien étoit-il digne
-du contraire! Avec quelle sagesse n'a-t-il pas supporté cette injuste
-disgrâce! je le retrouvois toujours le même homme, c'est-à-dire
-fidèlement appliqué, avec tout ce qu'il a d'esprit et d'adresse, à vous
-servir solidement[656].» Mais la gouvernante de la Provence était partie
-pleinement réconciliée avec Corbinelli, et, à dater de cet instant, elle
-ne cessa d'avoir pour lui des sentiments conformes à ceux de sa mère.
-
- [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1679), t. V, p. 449.
-
-Au commencement d'octobre, madame de Grignan, bien confessée, bien
-pardonnée, mourante, suivant sa mère, mieux portante selon son mari,
-arriva dans son château, où elle devait trouver le repos et une entière
-guérison, et où le lieutenant de M. de Vendôme se proposait de réaliser
-quelques économies rendues nécessaires par le séjour coûteux de la
-capitale. Ce fut, nous l'avons dit, la fin des querelles, mais non des
-explications, et un an après, dans une lettre de Bretagne, nous trouvons
-ce ressouvenir des vieux péchés, naturellement amené par un accès de
-cordiale confiance de la part d'une cousine, mademoiselle de Méri, sœur
-de M. de la Trousse, et assez semblable à madame de Grignan par son
-esprit susceptible et ses manières peu ouvertes:
-
-....«Ah! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi! qu'un peu de
-douceur, d'espèce de société, de confiance, même superficielle, que tout
-cela me mène loin! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité
-que moi dans le commerce de la vie civile; je voudrois que vous vissiez
-comme cela va bien, quand notre cousine veut: elle me témoigna, l'autre
-jour, qu'elle savoit en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût
-bien voulu en savoir davantage; je me tins obligée de cette curiosité, et
-je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi que de plusieurs
-autres choses[657]. Voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants! Mais
-quand on ne peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on
-croit avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est
-pas cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées
-sur tous les chapitres qu'on pourroit traiter; que les choses les plus
-répandues se tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance
-et une injustice; que la défiance, l'aigreur, l'aversion, sont visibles
-et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité cela serre le cœur, et
-franchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumé à ces chemins
-raboteux; et quand ce ne seroit que pour vous avoir enfantée, on devroit
-espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent
-éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce qui fait que je vous en parle,
-c'est que cela est changé, et que j'en sens la douceur: si ce retour
-pouvoit durer, je vous jure que j'en aurois une joie sensible, mais je
-vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle pas
-toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un radoucissement de
-sang, entretenu par des conversations douces et assez sincères, et point
-comme si on revenoit toujours d'Allemagne. Enfin, je suis contente, et je
-vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la privation des rudesses
-me tiendroit lieu d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si
-vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de
-confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent
-vivre, puisse être désormais établi entre elle et moi[658].»
-
- [657] Il est ici question d'une nouvelle et fort ridicule
- campagne amoureuse du baron de Sévigné.
-
- [658] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 novembre 1680), t. VII, p 38.
-
-Ceci est d'un ton moins affectueux qu'au lendemain de la séparation.
-Madame de Sévigné prévoit le retour de sa fille, et, de peur d'une
-rechute qu'elle veut empêcher à tout prix, soit par apostrophe directe,
-soit sous le couvert de mademoiselle de Méri, elle cherche à produire sur
-son esprit une impression salutaire et définitive. Dans toute la suite de
-la correspondance on ne trouve plus rien de ce style. Le lecteur sait
-donc bien maintenant, car tout a été mis sous ses yeux, ce qu'il faut
-penser de ce point délicat de la biographie de madame de Sévigné et de sa
-fille: elles ont, en vérité, vécu comme des amants, et ce n'est certes
-point de l'indifférence que prouvent ces brouilles d'un jour suivies de
-tendres raccommodements.
-
-La comtesse de Grignan avait promis à sa mère de revenir dans un an.
-Cette année fut passée par madame de Sévigné moitié à Paris, et moitié en
-Bretagne. Mais avant de se rendre à sa terre des Rochers, elle put faire
-connaître à sa fille toute une série d'événements dont l'importance
-croissante donne à sa correspondance de cette date un prix vraiment
-exceptionnel. On y trouve, en effet, avec des détails qu'on demanderait
-vainement aux autres chroniqueurs contemporains,--les mariages de Louise
-d'Orléans avec le roi d'Espagne, du prince de Conti avec la fille de la
-Vallière, et du Dauphin avec la princesse de Bavière; le règne éphémère
-de mademoiselle de Fontanges, l'exaltation de madame de Maintenon, la
-sinistre affaire des _Poisons_, la disgrâce imprévue de M. de Pomponne,
-la mort de Fouquet, et enfin celle de La Rochefoucauld. Certes, il y
-aurait là de quoi faire un volume bien rempli, mais nous avons tant à
-dire encore, et il nous reste si peu de place, que nous abrégeons
-forcément, et le lecteur nous excusera si nous ne tirons pas de ces
-sujets intéressants tout le parti dont ils sont facilement susceptibles.
-
-Le premier fait, en date, est le mariage de cette fille de la belle et
-infortunée Henriette d'Angleterre, comme sa mère destinée au malheur.
-Déjà, le 20 juillet, la marquise de Sévigné avait annoncé à Bussy les
-préparatifs d'une union par laquelle Louis XIV préludait au rôle qu'il
-voulait jouer dans les affaires de l'Espagne[659]. Mais l'ambition de
-Louise d'Orléans, si ce n'est son cœur, était ailleurs. Se doutant, la
-première, du désir de la jeune princesse d'épouser le Dauphin, la grande
-_Mademoiselle_ avait reproché à son père, à qui elle attribue les mêmes
-projets, de la mener trop souvent à la cour: «Cela lui donnera,
-disait-elle, des dégoûts pour tous les autres partis, et si elle n'épouse
-pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez le reste de sa vie par
-l'espérance qu'elle en aura eue[660].» Aussi, quand il fut question, pour
-la fille de MONSIEUR, de quitter la France, même aux magnifiques
-conditions que la fortune lui offrait sans attendre, elle ne put
-s'empêcher de manifester son désappointement et sa tristesse. «Je vous
-fais reine d'Espagne, lui dit le roi, que pourrois-je de plus pour ma
-fille?--Ah! lui répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce[661]!»
-A en croire MADEMOISELLE, le Dauphin, pas plus que Louis XIV, n'avait
-donné à entendre qu'il désirât ce mariage, et lorsqu'il vint féliciter sa
-cousine, soit défaut naturel de galanterie, soit désir d'éteindre une
-passion qu'il ne partageait point, il se borna à lui demander de lui
-envoyer de Madrid un produit du pays, appelé _du Tourou_, ajoutant, pour
-toute gracieuseté, _qu'il l'aimait fort_. «Cela la mit au désespoir, dit
-MADEMOISELLE, et elle ne l'oublia pas[662].»
-
- [659] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 414.
-
- [660] _Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, 4e partie, année
- 1679 (coll. Michaud, t. XXVIII, p. 488).
-
- [661] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap XXVI, p. 296.
-
- [662] _Mémoires_, ibid. Sur les cérémonies du mariage de Louise
- d'Orléans, voir _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 444, et
- surtout le _Mercure Galant_ (2e vol. de septembre), ainsi que le
- no 73 de la _Gazette de France_.
-
-La correspondance de madame de Sévigné est toute pleine des douleurs et
-des larmes de cette pauvre Louise d'Orléans, si désolée de quitter la
-France pour aller s'enfouir dans l'étouffante étiquette des palais
-espagnols. «La reine d'Espagne crie et pleure,» écrit-elle à madame de
-Grignan, dans sa première lettre[663]. «La reine d'Espagne, ajoute-t-elle
-le 18 septembre, crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de tout
-le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces
-désespoirs. Elle arrêta, l'autre jour, le roi par-delà l'heure de la
-messe; le roi lui dit: «Madame, ce seroit une belle chose que la reine
-catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit
-qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique[664].»
-
- [663] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 septembre 1679), t. V, p. 426.
-
- [664] SÉVIGNÉ, _Lettres_, ibid., p. 432.
-
-La cour s'apitoyait peu sur le sort de cette princesse, malheureuse de
-devenir reine. Mais outre son attachement, on le verra payé de retour,
-pour la fille de la première MADAME qu'elle avait bien connue, la
-marquise de Sévigné, au lendemain du départ de sa fille, ne pouvait
-s'empêcher de compatir à la situation d'une jeune femme qui allait pour
-jamais quitter tous les siens. «La reine d'Espagne, mande-t-elle le 20
-septembre, devient fontaine aujourd'hui; je comprends bien aisément le
-mal des séparations[665].» Le 22, elle y revient: «On dit que la reine
-d'Espagne pleura excessivement en disant adieu au roi; ils retournèrent
-deux ou trois fois aux embrassades et au redoublement des sanglots: c'est
-une horrible chose que les séparations[666]!» La semaine d'après, enfin,
-elle donne ces derniers détails sur le départ triste et forcé de cette
-aimable princesse pressentant, peut-être, la tragique destinée qui
-l'attendait dans sa nouvelle patrie: «La reine d'Espagne va toujours
-criant et pleurant. Le peuple disoit, en la voyant dans la rue
-Saint-Honoré: «Ah! MONSIEUR est trop bon, il ne la laissera point aller,
-elle est trop affligée.» Le roi lui dit devant madame la Grande-Duchesse
-(la duchesse de Toscane, Marguerite-Louise de France, séparée de son
-mari, et à qui Louis XIV semble avoir voulu donner une leçon): «Madame,
-je souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce seroit le plus grand
-malheur qui vous pût arriver que de revoir la France[667].»
-
- [665] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 434.
-
- [666] _Ibid._, p. 438.
-
- [667] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 443.
-
-Louise d'Orléans quitta Paris sous la conduite du prince et de la
-princesse d'Harcourt, chargés dans cette circonstance de représenter le
-roi, de la maréchale de Clérembault, gouvernante des enfants de MONSIEUR,
-et de madame, ou plutôt mademoiselle de Grancey, fille du maréchal de ce
-nom. Les lecteurs des _Mémoires sur madame de Sévigné_ ont déjà pu se
-faire de ces deux derniers personnages une juste et suffisante idée[668].
-M. Walckenaer a eu occasion de parler également, en faisant connaître
-leurs relations avec la marquise de Sévigné, du duc et de la duchesse de
-Villars, père et mère du futur maréchal de ce nom, envoyés devant pour
-recevoir la jeune reine à Madrid et aider ses premiers pas dans un monde
-pour elle si nouveau[669].
-
- [668] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 271.--Sur la maréchale de
- Clérembault, conf. SAINT-SIMON, III, p. 383; VI, 110, et IX,
- 425-427.
-
- [669] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 349-351; SAINT-SIMON, t. I, p.
- 49, et III, p. 158.
-
-Pendant son ambassade de dix-huit mois, la duchesse de Villars eut, avec
-madame de Coulanges, une correspondance dont il ne nous est parvenu que
-trente-sept lettres, d'un style simple, aisé, parfois piquant, pleines
-d'intérêt quant au fond et faisant bien connaître la cour d'Espagne de ce
-temps, les mœurs et les usages du pays, mais ne pouvant certes lutter
-d'originalité, d'inspiration, de _brio_ et d'ampleur, avec les lettres de
-son amie, madame de Sévigné[670]. A la mort du chevalier Marius de
-Perrin, éditeur de cette dernière (1754), la correspondance de madame de
-Villars, qui lui avait été confiée pour la publier pareillement, se
-trouva dans ses papiers, et c'est d'après la copie qu'il avait préparée
-et qu'il n'eut point le temps de faire imprimer que ces lettres ont été
-publiées depuis.
-
- [670] V. _Lettres de mesdames de Villars, de la Fayette, de
- Tencin, etc._, accompagnées de notices biographiques et de notes
- explicatives; Paris, 1805, chez Léopold Collin, 1 vol. in-12.
-
-La duchesse de Villars était liée à la fois avec mesdames de Sévigné, de
-la Fayette et de Coulanges. Si elle fit choix pour sa correspondante
-ordinaire de celle-ci, plus jeune, plus répandue et non moins
-spirituelle, aimée et choyée par madame de Maintenon, et, de plus,
-cousine de Louvois, c'est qu'on la citait moins pour sa discrétion que
-pour sa vanité et son désir de paraître, et madame de Villars n'était
-point fâchée qu'on connût à Versailles les détails de son ambassade.
-
-Cette conduite d'une amie ne laisse pas que d'émouvoir la susceptibilité
-de la marquise de Sévigné. «Madame de Villars (mande-t-elle à sa fille,
-le 8 novembre 1679) n'a écrit uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à
-madame de Coulanges, et, dans cette lettre, elle nous fait des
-compliments à toutes nous autres, vieilles amies: madame de Schomberg,
-mademoiselle de Lestranges, madame de la Fayette, tout est en un paquet.
-Madame de Villars dit _qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour n'avoir plus
-d'envie d'y bâtir des châteaux_. Vous voyez bien qu'elle ne pouvoit mieux
-adresser sa lettre, puisqu'elle vouloit mander cette gentillesse[671].»
-
- [671] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 16.
-
-Dans cette correspondance de dix-huit mois, qu'il serait trop long
-d'analyser, on voit bien les débuts de l'histoire de cette belle et
-triste fille d'une malheureuse mère: on y suit sa marche à travers
-l'Espagne pauvre et déchue; son arrivée à Madrid, ému un instant de sa
-venue; les premiers enchantements de Charles II, surpris de la beauté et
-heureux du bon esprit de sa compagne; puis les ennuis de celle-ci dans
-une cour où l'on déteste la France, ses quelques fautes de conduite ou
-plutôt ses quelques erreurs d'étiquette, et les commencements de son
-crédit sur l'esprit de son époux, qui lui coûtera la vie.
-
-Charles II, accompagné de l'ambassadeur de France, était parti pour aller
-au-devant de la reine jusqu'au delà de Burgos, «transporté d'amour et
-d'impatience (écrit la duchesse de Villars), et d'une telle impétuosité
-qu'on ne peut le suivre[672].» La première entrevue ayant eu beaucoup de
-témoins, les conducteurs de la princesse, entre autres, et leur suite,
-fut connue à Paris bien avant que la relation que madame de Villars
-tenait de son mari, partie de Madrid le 29 novembre, eût pu parvenir à
-madame de Coulanges. Aussi, dès le 6 décembre, la marquise de Sévigné en
-envoie les détails à sa fille:
-
-«On lit mille relations de la reine d'Espagne. Elle est toute livrée à
-l'Espagne: elle n'a conservé que quatre femmes de chambre françoises. Le
-roi la surprit comme elle se coiffoit, il ouvrit la porte lui-même; elle
-voulut se jeter à genoux et lui baiser la main; il la prévint, et lui
-baisa la sienne, de sorte qu'ils étoient tous deux à genoux. Ils se
-marièrent sans cérémonie, et puis se retirèrent pour _causer_: la reine
-entend l'espagnol; ils étoient habillés à l'espagnole. Ils arrivèrent à
-Burgos; ils se couchèrent à huit heures, et furent au lit le lendemain
-matin jusqu'à dix. La reine écrit de là à MONSIEUR, et lui mande qu'elle
-est heureuse et contente; qu'elle a trouvé le roi bien plus aimable qu'on
-ne lui avoit dit. Le roi est fort amoureux: la reine a été très-bien
-conseillée, et s'est fort bien conduite dans tout cela: devinez par quels
-conseils? Par ceux de madame de Grancey, car la maréchale (_de
-Clérembault_) étoit immobile, ayant joint une dose de la gravité
-d'Espagne avec sa philosophie stoïcienne. C'est donc madame de Grancey
-qui a fait le plus raisonnable personnage; aussi a-t-elle reçu de grandes
-louanges et de grands présents. Le roi (_d'Espagne_) lui donne une
-pension de six mille francs qu'elle prendra sur Bruxelles; elle a un don
-de dix mille écus sur un avis que Los Balbasez lui donna, et pour dix
-mille écus de pierreries. Elle mande que l'âme de madame de Fiennes est
-passée en elle, qu'elle prend à toutes mains, et qu'elle s'y accoutumera
-si bien, qu'elle s'ennuiera en France si on ne la traite comme en
-Espagne[673].»
-
- [672] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (2 novembre 1679), p. 1.
-
- [673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1679), t. VI, p. 52.
-
-Madame de Fiennes, renommée par sa causticité, l'était aussi par son
-avarice et son avidité. C'est d'elle que mademoiselle de Montpensier a
-dit qu'elle ambitionnait le bonheur des laquais, habitués qu'ils étaient
-à recevoir des étrennes[674]. Madame de Grancey, de son côté, avait bien
-peu de violence à se faire pour ouvrir les deux mains, car, si l'on en
-croit la seconde MADAME, il ne se vendait pas une charge dans la maison
-de MONSIEUR qu'on n'en payât un pot-de-vin à madame de Grancey et au
-chevalier de Lorraine, son amant, et favori scandaleux du duc
-d'Orléans[675]. Quant à la maréchale de Clérembault, qui avait paru
-s'acquitter de mauvaise grâce et même avec humeur d'une mission où elle
-trouvait, sans doute, que le profit ne compensait pas la peine, elle se
-vit remerciée avant son retour et bientôt remplacée comme gouvernante
-des enfants de MONSIEUR, par la marquise d'Effiat[676].
-
- [674] _Mémoires_, _etc._ (coll. Michaud), t. XXVIII.
-
- [675] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 53.
-
- [676] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 8 décembre 1679), t. VI, p. 53 et
- 56.
-
-Vers la fin de décembre, l'une des lettres de la duchesse de Villars,
-lettre perdue, fut pour madame de Sévigné, qui en donne cette analyse à
-sa fille: «J'ai reçu, ce matin, une grande lettre de madame de Villars;
-je vous l'enverrois sans qu'elle ne contient que trois points qui ne vous
-apprendroient rien de nouveau. Il me paroît, de plus, qu'elle se renferme
-fort chez elle, voulant éviter tous les airs d'empressement, et faire
-mentir les prophéties. La reine veut la voir _incognito_; elle se fait
-prier pour se donner un nouveau prix. La reine est adorée; elle a paru,
-pour la dernière fois, chez la reine, sa belle-mère, habillée et parée à
-la françoise. Elle apprend le françois au roi, et le roi lui apprend
-l'espagnol: tout va bien jusqu'ici[677].» Ces lignes disent que
-l'ambassadrice de France à Madrid réservait pour la seule madame de
-Coulanges ses relations étendues et ses confidences intimes. Elles nous
-apprennent aussi que la connaissance du caractère un peu vain de la
-duchesse de Villars avait fait _prophétiser_ qu'elle voudrait se rendre
-importante, et afficher son influence à la cour d'Espagne, par le moyen
-de la jeune reine, qui, en effet, lui témoignait un grand attachement.
-Mais, bien dirigée par son mari, madame de Villars se faisait, au
-contraire, désirer dans un palais où tout ce qui appartenait à la France
-était mal vu; non, comme le dit avec un peu de malice la marquise de
-Sévigné, pour donner à ses visites plus de prix, mais pour ne pas
-assumer, soit à Madrid, soit à Versailles, la responsabilité de tout ce
-que ferait et dirait la reine. Louis XIV n'eût point approuvé que l'on
-dégoûtât sa nièce de sa nouvelle patrie, «si loin de Versailles pour
-l'élégance et les amusements[678]». Aussi la duchesse de Villars est-elle
-alerte à prendre ses précautions sur ce point, dans ses lettres qu'elle
-adresse plus encore, nous l'avons dit, à madame de Maintenon qu'à madame
-de Coulanges: «Vous pouvez penser, dit-elle à cette dernière, que je ne
-tiens guère à la reine de propos qui soient propres à la faire soupirer
-incessamment après la France[679].»
-
- [677] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680), t. VI, p. 95.
-
- [678] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 17.
-
- [679] _Ibid._, _Lettre_ du 12 janvier 1680, p. 25.
-
-La correspondance de madame de Villars obtenait un grand succès dans la
-société de la marquise de Sévigné, presque toute composée de ceux qui
-avaient aimé la mère de Louise d'Orléans et reportaient sur celle-ci des
-sentiments par elle connus et partagés. Madame de Sévigné constate ce
-succès, tout en laissant percer quelque jalousie de la préférence presque
-exclusive accordée à madame de Coulanges, et en faisant malicieusement
-honneur à l'air de l'Espagne d'un radoucissement dans l'humeur de
-l'ambassadrice, ce qui semblerait justifier quelque peu Saint-Simon,
-lequel, avec sa manière excessive, a dit d'elle: _de l'esprit comme un
-démon_,--_méchante comme un serpent_[680]: «Madame de Villars mande mille
-choses agréables à madame de Coulanges, chez qui on vient apprendre les
-nouvelles. Ce sont des relations qui font la joie de beaucoup de
-personnes: M. de La Rochefoucauld en est curieux. Madame de Vins et moi
-nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons les raisons qui
-font que tout est réduit à ce bureau d'adresse; mais cela est mêlé de
-tant d'amitié et de tendresse, qu'il semble que son tempérament soit
-changé en Espagne, et qu'elle ait même oublié de souhaiter qu'on nous en
-fasse part. Cette reine d'Espagne est belle et grasse, le roi amoureux et
-jaloux sans savoir de quoi ni de qui: les combats de taureaux affreux,
-deux grands pensèrent y périr, leurs chevaux tués sous eux; très-souvent
-la scène est ensanglantée: voilà les divertissements d'un royaume
-chrétien: les nôtres sont bien opposés à cette destruction, et bien plus
-aisés à comprendre[681].»
-
- [680] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 34. _Mémoires de Saint-Simon_,
- t. XV, p. 352.
-
- [681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 janvier 1680), t. VI, p. 181.
-
-Quelques mois après, l'ambassadrice faisait frissonner ses amies de Paris
-par des relations, que sa correspondance imprimée n'a point reproduites,
-sur les abominables divertissements que la cour et le peuple de Madrid
-cherchaient dans ces _auto-da-fé_, dignes des nations et des temps les
-plus barbares. Ceci a été écrit en plein dix-septième siècle! (13 juin
-1680) «Il y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup de
-plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si furieux... Il y aura
-une autre fête, le 31 de ce mois, dont je vous ferai écrire une ample
-relation. Vous la trouverez bien extraordinaire; elle ne se fait que de
-cinquante en cinquante ans. On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a
-d'autres supplices pour des hérétiques et des athées. Ce sont des choses
-horribles.»--(25 juillet) «Je n'ai pas eu le courage d'assister à cette
-horrible exécution des Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que
-j'en ai entendu dire; mais, pour la semaine du jugement, il fallut bien
-y être, à moins de bonnes attestations de médecins d'être à l'extrémité,
-car autrement on eût passé pour hérétique; on trouve même très-mauvais
-que je ne parusse pas me divertir tout à fait de ce qui s'y passoit. Mais
-ce qu'on a vu exercer de cruautés à la mort de ces misérables, c'est ce
-qu'on ne vous peut décrire[682].» Ne se croirait-on pas revenu à Philippe
-II et au duc d'Albe?
-
- [682] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 59.
-
-Quoique la préférence trop marquée de la duchesse de Villars pour madame
-de Coulanges eût mis un peu de froideur entre elle et madame de Sévigné,
-si friande pour sa fille de nouvelles de première main, elles ne
-laissèrent pas, néanmoins, d'échanger quelques lettres, et dans celle-ci,
-datée du mois de mars, on trouve cette nouvelle trace d'une
-correspondance malheureusement perdue; on y voit, en outre, que la jeune
-reine conservait fidèle souvenir des amis de sa mère, restés les siens:
-«J'ai reçu, par cet ordinaire, une lettre de madame de Sévigné. Je ne
-saurois lui faire réponse aujourd'hui, quelque envie que j'en aie. J'ai
-fait lire à la reine l'endroit où madame de Sévigné parle d'elle et de
-ses jolis pieds, qui la faisoient si bien danser, et marcher de si bonne
-grâce. Cela lui a fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pensé que ses
-jolis pieds, pour toute fonction, ne vont présentement qu'à faire
-quelques tours de chambre, et à huit heures et demie, tous les soirs, à
-la conduire dans son lit. Elle m'a ordonné de vous faire à toutes deux
-bien des amitiés... La reine me demanda fort des nouvelles de madame de
-Grignan, et si elle ne reviendroit point cet hiver à Paris[683].» Louise
-d'Orléans savait, comme tous les amis de la marquise de Sévigné, les
-moyens de plaire à cette mère idolâtre.
-
- [683] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (6 mars 1680), p. 40.
-
-Deux mois après, et les choses se dessinant de jour en jour mieux à la
-cour d'Espagne, madame de Villars peut transmettre à madame de Coulanges
-ce résumé fidèle et complet de la situation: «La reine m'ordonne, et, si
-j'ose le dire, me prie instamment de la voir souvent. L'ennui du palais
-est affreux, et je dis quelquefois à cette princesse, quand j'entre dans
-sa chambre, qu'il me semble qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le
-touche, tant il est répandu épais. Cependant je n'oublie rien pour faire
-en sorte de lui persuader qu'il faut s'y accoutumer et tâcher de le moins
-sentir qu'elle pourra; car il n'est pas en mon pouvoir de la gâter, en la
-flattant de sottises et de chimères, dont beaucoup de gens ne sont que
-trop prodigues.... Je ne m'entremets de rien ici: la reine a du plaisir à
-voir une Françoise, et à parler sa langue naturelle. Nous chantons
-ensemble des airs d'opéra. Je chante quelquefois un menuet qu'elle danse.
-Quand elle me parle de Fontainebleau, de Saint-Cloud, je change de
-discours; et il faut éviter de lui en écrire des relations. Quand elle
-sort, rien n'est si triste que ses promenades. Elle est avec le roi dans
-un carrosse fort rude, tous les rideaux tirés. Mais, enfin, ce sont les
-usages d'Espagne; et je lui dis souvent qu'elle n'a pas dû croire qu'on
-les changeroit pour elle ni pour personne. Entre nous, ce que je ne
-comprends pas, c'est qu'on ne lui ait pas cherché par mer et par terre,
-et au poids de l'or, quelque femme d'esprit, de mérite et de prudence,
-pour servir à cette princesse de consolation et de conseil. Croyoit-on
-qu'elle n'en eût pas besoin en Espagne? Elle se conduit envers le roi
-avec douceur et complaisance. Pour des plaisirs, elle n'en voit aucun à
-espérer dans cette cour; mais, comme je n'ai aucun personnage à faire
-auprès d'elle, et que je n'ai ni charge ni mission de m'en mêler, ni de
-pénétrer rien sur le présent, le passé et l'avenir, elle me fait beaucoup
-d'honneur de vouloir que je sois souvent auprès d'elle; mais quand cela
-n'est pas, je ne meurs point d'ennui avec M. de Villars, avec qui j'aime
-bien autant m'aller promener[684].»
-
- [684] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (28 mai 1680), p. 54.
-
-Malgré ses précautions et son habileté, malgré tout ce soin de ne pas
-s'immiscer dans des débuts délicats, et sa crainte d'en être soupçonnée,
-la duchesse de Villars n'était pas depuis un an à Madrid, que, déjà, les
-ministres espagnols l'accusaient d'intriguer et de vouloir exercer une
-influence indiscrète sur l'esprit de leur reine. Au mois de mars 1681,
-ils en vinrent jusqu'à demander le rappel de M. de Villars, auquel on ne
-reprochait rien, mais pour se débarrasser de sa femme, qu'ils redoutaient
-surtout. L'ambassadrice proteste, dans ses lettres à madame de Coulanges,
-qu'elle est pure de toute intrigue. «Vous et mes enfants, lui écrit-elle,
-me dites que j'ai fait des intrigues dans le palais. Si on savoit ce que
-c'est que l'intérieur de ce palais, et qu'aucune dame ni moi, ne nous
-disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que je n'ai pu apprendre la
-langue du pays, on ne diroit pas que ç'a été avec les femmes, non plus
-qu'avec les hommes, dont aucun ne met le pied dans tout l'appartement de
-la reine.... Avec toute la tranquillité que doit inspirer le repos d'une
-bonne conscience, je suis pourtant affligée du malheur que j'ai de ne
-pouvoir quasi douter que mon nom n'a jamais été proféré que bien
-sinistrement devant tout ce qu'il y a de plus grand et de plus
-respectable dans le monde; et ce que je souffre à cet égard, me fait
-porter une véritable envie aux gens dont on n'a jamais entendu parler ni
-en bien ni en mal[685].» Ce qu'il y a _de plus grand_, c'est Louis XIV,
-et ce qu'il y a _de plus respectable_, évidemment madame de Maintenon.
-
- [685] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (3 avril 1681), p. 101.
-
-Madame de Coulanges servait, néanmoins, de tout son pouvoir la duchesse
-de Villars à Versailles et à Paris, et celle-ci reconnaît dans ses
-lettres ces bons offices par d'inimaginables flatteries[686]. Mais Louis
-XIV n'avait point encore révélé sa politique future envers l'Espagne;
-vingt ans devaient s'écouler avant qu'il pût asseoir son petit-fils sur
-le trône de Charles II. Il était alors dans la période de ces ménagements
-habiles par lesquels il savait toujours masquer la préparation de ses
-hardis desseins. Il eut l'air de faire une concession à l'influence
-rivale de la France, et il rappela de Madrid le duc et la duchesse de
-Villars, toutefois sans leur infliger aucun blâme, car l'un et l'autre ne
-paraissent avoir eu d'autre tort à se reprocher que d'être trop bien
-reçus par la jeune reine, toujours fidèle et trop fidèle à son ancienne
-patrie.
-
- [686] _Ibid._ Voy. notamment la lettre du 8 août 1680.
-
-Son amour pour la France lui coûta, on le sait, la vie dix ans après.
-Madame de La Fayette qui a raconté la tragique mort d'Henriette
-d'Angleterre, nous donne aussi des détails sinistres et précis sur la fin
-de cette nouvelle et innocente victime de la scélératesse des cours. «La
-reine d'Espagne, lit-on dans les _Mémoires de la cour de France_, mourut
-empoisonnée. Elle en avoit toujours eu du soupçon, et le mandoit presque
-tous les ordinaires à MONSIEUR. Enfin MONSIEUR lui avoit envoyé du
-contre-poison qui arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Espagne aimoit
-passionnément la reine; mais elle avoit conservé pour sa patrie un amour
-trop violent pour une personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyoit
-qu'elle gouvernoit son mari, et qu'apparemment, si elle ne le mettoit pas
-dans les intérêts de la France, tout au moins l'empêcheroit-elle d'être
-dans des intérêts contraires, ce conseil, dis-je, ne pouvant souffrir cet
-empire, prévint par le poison l'alliance qui paroissoit devoir se faire.
-La reine fut empoisonnée, à ce que l'on a jugé, par une tasse de
-chocolat. Quand on vint dire à l'ambassadeur qu'elle étoit malade, il se
-transporta au palais, mais on lui dit que ce n'étoit pas la coutume que
-les ambassadeurs vissent les reines au lit. Il fallut qu'il se retirât,
-et le lendemain on l'envoya quérir dans le temps qu'elle commençoit à
-n'en pouvoir plus. La reine pria l'ambassadeur d'assurer MONSIEUR qu'elle
-ne songeoit qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois
-qu'elle mouroit de sa mort naturelle. Cette précaution qu'elle prenoit
-augmenta beaucoup les soupçons au lieu de les diminuer. Elle mourut plus
-âgée de six mois que feue MADAME, qui étoit sa mère, et qui mourut de la
-même mort, et eut à peu près les mêmes accidents[687].»
-
- [687] _Mémoires de la cour de France_, par madame de La Fayette
- (Coll. Michaud, t. XXXII, p. 232).
-
-Mais revenons sur nos pas. En même temps qu'il unissait sa nièce au roi
-d'Espagne, Louis XIV négociait le mariage de son fils unique avec la
-princesse Christine-Victoire de Bavière. L'un des frères de Colbert,
-président au parlement, Colbert, marquis de Croissy, avait été envoyé
-auprès de l'Électeur bavarois, afin de lui demander sa fille pour
-l'héritier de la couronne de France. Quelque brillante que fût cette
-alliance, le duc de Bavière hésitait, influencé sans doute par les menées
-de l'Autriche, en tout et partout hostile à la France et craignant de la
-voir prendre ainsi pied au cœur de l'Allemagne. Depuis un mois Louis XIV
-attendait une solution qu'on lui faisait désirer, et le marquis de
-Pomponne, chargé du département des affaires étrangères, avait reçu
-recommandation de suivre cette affaire avec un soin tout particulier.
-Mais celui-ci, depuis quelque temps, se trouvait en butte aux sourdes
-menées de Louvois et de Colbert, réunis pour le perdre en une commune
-jalousie, avant d'en arriver à se disputer la prépondérance dans le
-conseil. L'aménité et la sûreté de son caractère lui avaient valu
-l'amitié et la considération du public ainsi que l'estime du maître.
-C'est ce qui faisait l'envie de ses deux collègues, plus craints
-qu'aimés. Ils avaient d'abord exploité contre lui l'épouvantail du
-jansénisme, où Louis XIV voyait à la fois un trouble religieux et une
-cabale politique. Mais la pureté et la prudence de conduite de M. de
-Pomponne étaient telles qu'on ne pouvait, sans une criante injustice, lui
-rien imputer de la polémique gênante et hautaine du grand Arnauld, son
-oncle, qui venait, au reste, de se retirer à Bruxelles afin d'user, sans
-compromettre personne, de toute la liberté de son indomptable esprit.
-Colbert et Louvois se rabattirent sur les détails du service d'un
-collègue dont ils voulaient se débarrasser dans l'espoir de le remplacer
-par un homme à eux. M. de Pomponne avait dans ses habitudes quelque
-nonchalance qui faisait son seul défaut, et contrastait avec la fiévreuse
-activité, l'imperturbable exactitude et l'initiative hardie de ses deux
-collègues. Ils le prirent par là, faisant valoir au roi, difficile sur
-les détails, des minuties comme des affaires de conséquence. Louis XIV,
-au comble de la puissance et dans tout l'éclat de sa renommée, sorti sans
-rivaux, du congrès de Nimègue, reprochait aussi alors au ministre chargé
-de traduire sa politique en Europe, de mettre trop de douceur, de
-contours polis, de formes conciliantes dans son langage; il eût voulu
-chez lui plus d'accent et plus d'élévation; un peu de hauteur même ne lui
-eût pas déplu. Mais Pomponne, qui ne manquait à l'occasion ni de dignité
-ni de fermeté, ne pouvait demander à l'exquise mesure de sa nature douce
-et tempérée, rien de ce qui froisse et de ce qui blesse.
-
-Les choses en étaient là, lorsqu'un fait vraiment inexplicable vint
-précipiter sa chute.
-
-Louis XIV, avons-nous dit, attendait avec une impatience croissante
-l'acquiescement de la cour de Munich à l'alliance qu'il avait proposée.
-Le jeudi, 18 novembre, M. de Pomponne reçut enfin les dépêches par
-lesquelles le président Colbert faisait pressentir au roi l'heureuse
-conclusion de cette affaire. Il montait en voiture pour retourner à sa
-résidence favorite de _Pomponne_, sur les bords de la Marne, où il
-s'était attardé pendant quelques journées d'arrière-saison, au milieu
-d'une société d'intimes, tels que le duc de Chaulnes, M. de Caumartin,
-madame de Sévigné et quelques autres, également liés avec l'aimable
-ministre et sa charmante et influente belle-sœur, la marquise de Vins.
-Les dépêches de Bavière étaient chiffrées; M. de Pomponne les envoya à
-Paris pour être traduites, et, pensant que le roi ne connaîtrait point la
-date précise de l'arrivée du courrier, par une négligence, il faut le
-dire blâmable, il resta deux jours entiers avant de lui porter la
-correspondance tant désirée. Mais l'ambassadeur avait chargé le même
-courrier de remettre à son frère, le ministre, une lettre dans laquelle
-il lui donnait le résumé de ses dépêches; Colbert le fit lire au roi,
-qui, ayant inutilement attendu M. de Pomponne tout le vendredi et le
-samedi, ne le voyant point paraître, se décida enfin à le sacrifier.
-Louvois, qui avait le plus poussé à la chute, n'eut pas le bénéfice de
-cette campagne entreprise en commun avec son rival; celui-ci en
-recueillit tous les fruits, et ce fut le président Colbert de Croissy qui
-fut appelé au département des affaires étrangères.
-
-L'histoire de la disgrâce de M. Pomponne forme l'un des épisodes les plus
-complets, les mieux sentis de la correspondance de madame de Sévigné:
-c'est avec le cœur, le cœur d'une amie de trente ans, qu'elle l'a
-racontée à sa fille. Les lettres qu'elle lui a consacrées sont un égal
-éloge pour le ministre tombé et pour son amie fidèle. Elles font bien
-comprendre aussi ce qu'était alors une disgrâce, mot effrayant, dernier
-des malheurs, sous un régime où la faveur royale, comme une divinité
-mystérieuse et redoutée, est l'objet de tous les hommages, de toutes les
-adorations, mêlées à la fois d'espérance et d'effroi. A ces divers
-titres, ces pages, remarquables d'ailleurs, doivent trouver place ici; ce
-n'est pas de la grande histoire, mais un intéressant chapitre de
-mémoires, destiné à faire connaître ce qu'on peut appeler le ménage
-intérieur du gouvernement de Louis XIV.
-
-Voici la lettre qui annonça à madame de Grignan étonnée la chute d'un
-ministre qui était un intermédiaire utile, sinon un patron puissant, pour
-le lieutenant de la Provence:
-
- A Paris, mercredi 22 novembre 1679.
-
-«Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant; M. de
-Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenoit de
-_Pomponne_, de se défaire de sa charge. Le roi avoit réglé qu'il auroit
-sept cent mille francs, et que la pension de vingt mille francs qu'il
-avoit comme ministre lui seroit continuée: Sa Majesté vouloit lui marquer
-par cet arrangement qu'elle étoit contente de sa fidélité. Ce fut M.
-Colbert qui lui fit ce compliment, en l'assurant qu'il _étoit au
-désespoir d'être obligé_, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne pourroit
-point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre de sa bouche quelle
-étoit la faute qui avoit attiré ce coup de tonnerre; on lui dit qu'il ne
-le pouvoit pas, en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son
-extrême douleur et l'ignorance où il étoit de ce qui pouvoit avoir
-contribué à sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse famille et le
-supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il avoit. Il fit remettre
-aussitôt ses chevaux au carrosse et revint à Paris où il arriva à minuit.
-M. de Pomponne n'étoit pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à
-propos pour leur apprendre l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la
-fortune n'avoit fait qu'employer les vertus qu'il avoit pour le bonheur
-des autres; on l'aimoit surtout, parce qu'on l'honoroit infiniment. Nous
-avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi à _Pomponne_, M. de
-Chaulnes, Caumartin et moi: nous le trouvâmes, et les dames, qui nous
-reçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah!
-quel échec et mat on lui préparoit à Saint-Germain! Il y alla dès le
-lendemain matin, parce qu'un courrier l'attendoit, de sorte que M.
-Colbert, qui croyoit le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant
-qu'il étoit allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas et pensa
-crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de _Pomponne_ qu'après
-dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de
-mille amitiés pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste
-nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le
-dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins; c'étoit une
-marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il étoit si
-excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venoit lui
-dire la mort de M. de Pomponne, de sorte que, quand elle sut qu'il
-n'étoit que disgracié, elle respira; mais elle sentit son mal quand elle
-fut remise; elle alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l'instant,
-laissant tous ces petits garçons en larmes, et, accablées de douleur,
-elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. Vous pouvez vous
-représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils sentirent en
-se revoyant si différents de ce qu'ils pensoient être la veille.
-
-«Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue
-qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne
-les voyoit point en public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de
-Pomponne m'embrassa sans pouvoir prononcer une parole: les dames ne
-purent retenir leurs larmes ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez
-pas retenu les vôtres; c'étoit un spectacle douloureux: la circonstance
-de ce que nous venions de nous quitter à _Pomponne_ d'une manière si
-différente augmenta notre tendresse. Enfin, je ne puis vous représenter
-cet état; la pauvre madame de Vins que j'avois laissée si fleurie n'étoit
-pas reconnoissable; je dis pas reconnoissable, une fièvre de quinze jours
-ne l'auroit pas tant changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle
-étoit persuadée que vous sentiriez sa douleur et l'état de M. de
-Pomponne; je l'en assurai. Nous parlâmes du contre-coup qu'elle
-ressentoit de cette disgrâce; il est épouvantable, et pour ses affaires,
-et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son
-mari; elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne n'étoit
-point en faveur; mais il étoit en état d'obtenir de certaines choses
-ordinaires, qui font pourtant l'établissement des gens: il y a bien des
-degrés au-dessous de la faveur des autres, qui font la fortune des
-particuliers. C'étoit aussi une chose bien douce de se trouver
-naturellement établie à la cour: ô Dieu, quel changement! quel
-retranchement! quelle économie dans cette maison! Huit enfants, n'avoir
-pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils doivent trente mille
-livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire
-tristement à Paris, à _Pomponne_. On dit que tant de voyages, et
-quelquefois des courriers qui attendoient, même celui de Bavière qui
-étoit arrivé le vendredi, et que le roi attendoit impatiemment, ont un
-peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la
-Providence, quand vous saurez que c'est M. le président Colbert qui a la
-charge; comme il est en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a
-écrit, en se réjouissant et pour le surprendre, comme si on s'étoit
-trompé au-dessus de la lettre: _A monsieur, monsieur Colbert, ministre_
-_et secrétaire d'État_. J'en ai fait mes compliments dans la maison
-affligée; rien ne pouvoit être mieux. Faites un peu de réflexion à toute
-la puissance de cette famille, et joignez les pays étrangers à tout le
-reste; et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté _où l'on se
-marie_, ne vaut point cela.
-
-«Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances; mais il
-me semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions:
-il me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop
-parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter; c'est
-encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile; il
-est vrai que je l'étois déjà par madame de Vins; mais on se rallioit
-ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de
-Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec
-courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand,
-d'ailleurs, on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être
-plaint dans l'adversité[688].»
-
- [688] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 22.
-
-Toute l'histoire de la disgrâce de M. de Pomponne est, en abrégé, dans
-cette première lettre. On y voit la cause occasionnelle de sa chute, la
-ligue antérieure de Colbert et de Louvois, le succès du premier et la
-déconvenue _de ce côté où l'on se marie_ (mademoiselle de Louvois était à
-la veille d'épouser le petit-fils de La Rochefoucauld, fils de Marsillac
-le favori), la portée de cette disgrâce pour M. de Pomponne et les siens,
-sa résignation religieuse, et, enfin, les regrets dont il est l'objet.
-
-Pendant deux mois, madame de Sévigné ne cesse de développer ces divers
-points, afin de satisfaire la curiosité de sa fille, curiosité inspirée
-par sa reconnaissance envers un ministre qui avait souvent aidé M. de
-Grignan dans son administration et son amitié plus particulière pour la
-belle-sœur de celui-ci, la marquise de Vins.
-
-«Il est extrêmement regretté; toute la cour le plaint et lui fait des
-compliments,» dit madame de Sévigné, au lendemain de la chute[689]. Un
-mois après, en constatant qu'elle venait de voir chez M. de Pomponne plus
-de gens considérables qu'avant sa disgrâce, elle ajoute: «C'est le prix
-de n'avoir point changé pour ses amis; vous verrez qu'ils ne changeront
-point pour lui[690].» Et, pensant aux flatteurs habituels du succès, et
-peut-être aux Argus de Louvois, lequel cumulait avec le ministère de la
-guerre la surintendance des postes: «Un ministre de cette humeur,
-dit-elle, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est
-une chose si rare qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle
-perte[691].» Madame de Grignan, au bout de peu de jours, se trouvant
-_trop pleine_ d'une nouvelle qu'elle croyait déjà vieille pour la cour:
-«Elle ne sera pas sitôt oubliée de beaucoup de gens (lui réplique sa
-mère, forcée toutefois d'avouer que le temps a déjà passé par-là), car,
-pour le torrent, il va comme votre Durance quand elle est endiablée; mais
-elle n'entraîne pas tout avec elle[692].»
-
- [689] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1679), t. VI, p. 30.
-
- [690] _Ibid._ (29 décembre), t. VI, p. 86.
-
- [691] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre et 29 décembre), t. VI, p.
- 36 et 86.
-
- [692] _Ibid._, p. 59.
-
-Quant à elle, avec un ton qu'autorise l'indépendance de son âme, elle
-s'écrie: «Le malheur ne me chassera pas de cette maison: il y a trente
-ans (c'est une belle date) que je suis amie de M. de Pomponne, je lui
-jure fidélité jusqu'à la fin de ma vie, plus dans la mauvaise que dans la
-bonne fortune[693].» Elle se fait la compagne, le courtisan assidu des
-affligés, mais avec des ménagements que la plus exquise délicatesse peut
-seule inspirer. «Je leur rends, dit-elle, des soins si naturellement que
-je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et d'une
-fausse générosité.» Elle ajoute, et on le conçoit de reste: «Ils sont
-contents de moi[694].»
-
- [693] _Lettres inédites._ Éd. Klostermann, p. 40.
-
- [694] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 36.
-
-M. de Pomponne s'honorait par la façon simple et digne dont il supportait
-la disgrâce. Dès le premier jour son amie l'avait dit: «M. de Pomponne
-prendra bien son parti, et soutiendra dignement son infortune[695].» Elle
-le peint, la semaine suivante, «sans tristesse et sans abattement, mais,
-pourtant, sans affectation d'être gai, et d'une manière si noble, si
-naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il faut pour
-attirer l'admiration, qu'il n'a pas de peine à y réussir[696].» Elle
-proclame que c'est la tête la mieux faite qu'elle ait vue. «Comme le
-ministère ne l'avoit pas changé, dit-elle, la disgrâce ne le change point
-aussi.» «Enfin, ajoute-t-elle, nous l'allons revoir ce M. de Pomponne si
-parfait, comme nous l'avons vu autrefois: il ne sera plus que le plus
-honnête homme du monde[697].»
-
- [695] _Ibid._, p. 30.
-
- [696] _Ibid._, p. 36.
-
- [697] _Ibid._, p. 36 et 75.
-
-Pomponne appartenait à une famille de fervents disciples de la
-Providence. Il n'était pas de ceux qui attendent l'adversité pour penser
-à Dieu. Il s'humilia et ne s'irrita point. Ame croyante et, pour sa part,
-résignée aux nécessités d'une vie qui avait trompé tous ses vœux, son
-amie était faite pour le comprendre et l'approuver. Le lendemain du coup,
-c'est le sujet de leur premier entretien. «Nous avons bien parlé de la
-Providence, dit madame de Sévigné en quittant son cher disgracié, il
-entend bien cette doctrine.» «Il faut en revenir à la Providence,
-redit-elle dans la lettre suivante, dont M. de Pomponne est adorateur et
-disciple; et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? il faudroit se
-pendre vingt fois le jour, et encore, avec tout cela, on a bien de la
-peine à s'en empêcher[698].»
-
- [698] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 30 et 37.
-
-Madame de Vins prenait avec moins de fermeté et surtout moins de
-résignation religieuse cette ruine de la commune fortune. Madame de
-Sévigné lui prodigue de plus féminines consolations dans la persuasion où
-elle est «qu'elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de
-Pomponne[699].» Madame de Grignan et madame de Villars, ses deux
-meilleures amies, étant absentes, la marquise de Sévigné les remplace
-auprès d'elle. Elle lui sert de compagnie et de contenance dans ses
-visites à ceux qui aujourd'hui la plaignent ou en ont l'air, et qui la
-courtisaient hier à cause de son influence reconnue sur son beau-frère.
-Un grand mois après, elle n'avait pu trouver encore la force nécessaire
-pour accepter ce renversement soudain d'une position dont elle s'était
-fait une douce habitude, et qui devait profiter à l'avancement de son
-mari et à l'établissement de son fils. «Madame de Vins, écrit à sa fille
-madame de Sévigné le 29 décembre, me paroît toujours touchée jusqu'aux
-larmes, dont j'ai vu rougir plusieurs fois ses beaux yeux. Elle ne veut
-faire de visites qu'avec moi, puisque vous et madame de Villars lui
-manquez; elle peut disposer de ma personne tant qu'elle s'en accommodera.
-J'ai trop de raisons pour me trouver heureuse de ce goût... Son cœur la
-mène et lui fait souhaiter le séjour de _Pomponne_; cet attachement est
-digne d'être honoré, et adoucit les malheurs communs[700].»
-
- [699] _Ibid._, p. 36.
-
- [700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 86.
-
-Madame de Sévigné resta seize jours à recevoir la réponse de sa fille à
-la lettre par laquelle elle lui faisait connaître le renvoi de leur ami.
-Comme elle avait à s'expliquer sur un acte plus ou moins loyal des deux
-principaux ministres, la gouvernante de la Provence jugea prudent de ne
-point adresser directement sa lettre à sa mère; elle la lui fit parvenir
-par une voie détournée, ce qui apporta dans sa correspondance un retard
-inusité, dont madame de Sévigné, on s'en doute, fut prompte à s'alarmer.
-«Le voilà donc, ce cher paquet (s'écrie-t-elle le 8 décembre en tenant
-enfin la réponse de sa fille), le voilà! Vous avez très-bien fait de le
-déguiser et de le dépayser un peu. Je ne suis point du tout surprise de
-votre surprise, ni de votre douleur; ce que j'en ai senti, je le sens
-encore tous les jours[701];» et elle loue «les réflexions si tendres, si
-justes, si sages et si bonnes» de madame de Grignan. Celle-ci envoyait à
-sa mère, pour M. de Pomponne et madame de Vins, des lettres dont nous
-avons l'une, celle adressée au ministre déchu, où, en des termes un peu
-trop entortillés pourtant, elle lui demande, comme le plus honorable et
-le plus précieux des biens qu'elle ait encore reçus de lui, la
-continuation de son amitié. «Avec les sentiments que je me trouve pour
-vous, monsieur (lui dit-elle en terminant, du ton d'un hommage naturel et
-mieux senti), il m'est difficile de vous plaindre; il me semble que vous
-auriez beaucoup perdu si vous aviez cessé d'être M. de Pomponne, quand
-vous avez eu d'autres dignités; mais de quelle perte ne doit-on pas se
-consoler quand on est assuré d'être toujours l'homme du monde dont les
-vertus et le singulier mérite se font le plus aimer et respecter[702].»
-Les condoléances de madame de Grignan furent accueillies comme venant
-aussi d'un cœur sincère. Le 27 décembre, sa mère lui mande que M. de
-Pomponne lui avait parlé fort tendrement d'elle, et lui avait paru fort
-touché de sa dernière lettre, et que madame de Vins s'était attendrie en
-parlant de la bonté de son cœur; «et tous nos yeux rougirent,»
-ajoute-t-elle[703].
-
- [701] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 59.
-
- [702] Lettres de madame de Sévigné, t. VI, p. 70.
-
- [703] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 75.
-
-L'une des réflexions de madame de Grignan, réflexion bien singulièrement
-personnelle, était que son malheur, sa mauvaise fortune avait dû influer
-sur la disgrâce de M. de Pomponne, leur patron. La marquise de Sévigné
-n'hésite pas à revendiquer pour son fils et pour elle une part de ce
-_guignon_ de famille. Mais, en répondant à sa fille, elle lui donne une
-meilleure explication de la chute de leur ami, amenée, nous l'avons dit,
-par les efforts communs de ses deux collègues, de Louvois surtout, qui se
-trouva, à son grand désappointement, n'avoir travaillé que pour son
-rival. Madame de Sévigné précise mieux ici les détails relatifs à cette
-dépêche de Bavière, qui fit éclater l'orage. Madame de Grignan avait paru
-craindre de trop s'appesantir sur un sujet qui déjà, depuis quelque
-temps, faisait tous les frais de la correspondance de sa mère:
-
-«... Parlons-en tant que vous voudrez, ma très-chère, lui dit celle-ci;
-vous aurez vu par toutes mes lettres que je traite ce chapitre
-très-naturellement, et qu'il me seroit difficile de m'en taire puisque
-j'y pense très-souvent, et que si j'ai un degré de chaleur moins que vous
-pour la belle-sœur, j'en ai aussi bien plus que vous pour le beau-frère.
-Les anciennes dates, les commerces, les liaisons, me font trouver, dans
-cette occasion, plus d'attachement que je ne pensois en avoir. Ils sont
-encore à la campagne: je vous envoie deux de leurs billets qu'ils
-m'écrivent en me renvoyant vos paquets. Voilà l'état où ils sont; se
-peut-il rien ajouter à la tendresse et à la droiture de leurs sentiments?
-Je n'oublierai rien pour leur confirmer la bonne opinion qu'ils ont de
-l'amitié et de l'estime que j'ai pour eux; elle est augmentée par leurs
-malheurs: je suis persuadée, ma fille, que le nôtre a contribué à leur
-disgrâce. Jetez les yeux sur tous nos amis, et vous trouverez vos
-réflexions fort justes. Il y auroit bien des choses à dire sur toute
-cette affaire; tout ce que vous pensez est fort droit. Je crois vous
-avoir fait entendre que depuis longtemps on faisoit valoir les minuties:
-cela avoit formé une disposition qui étoit toujours fomentée dans la
-pensée d'en profiter, et la dernière faute impatienta et combla cette
-mesure: d'autres se servirent sur-le-champ de l'occasion, et tout fut
-résolu en un moment. Voici le fait: un courrier attendu avec impatience
-étoit arrivé le jeudi au soir; M. de Pomponne donne tout à déchiffrer, et
-c'étoit une affaire de vingt-quatre heures. Il dit au courrier de ne
-point paroître; mais, comme le courrier étoit à celui qui l'envoyoit, il
-donna les lettres à la famille: cette famille, c'est-à-dire le frère, dit
-à Sa Majesté ce qu'on mandoit de Bavière; l'impatience prit de savoir ce
-qu'on déchiffroit; on attendit donc le jeudi au soir, le vendredi tout le
-jour, et le samedi jusqu'à cinq heures du soir. Vraiment, quand M. de
-Pomponne arriva, tout étoit fait; et le matin encore on eût pu se
-remettre dans les arçons. Il étoit chez lui à la campagne, persuadé qu'on
-ne sauroit rien; il y reçut les déchiffrements le soir du vendredi; il
-partit le samedi matin à dix heures; mais il étoit trop tard. Et voilà la
-raison, le prétexte, et tout ce qu'il vous plaira; car il est certain
-que, soit cela, soit autre chose, on avoit enfin renversé cette fortune
-qui ne tenoit plus à rien. Mais le plaisant de cette affaire, c'est que
-celui qui avoit ses desseins n'en a pas profité, et a été plus affligé
-qu'on ne peut croire[704].»
-
- [704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1679), t. VI, p. 61.
-
-Madame de Grignan, comme sa mère, avait bien pensé que cette affaire de
-courrier n'était que la goutte d'eau qui fait répandre le vase[705]. Les
-courtisans, néanmoins, ceux qui dans le silence du maître ne sont jamais
-embarrassés pour trouver à sa décharge les justes motifs d'une rigueur,
-disaient (c'est madame de Sévigné qui parle) que, depuis deux ans, M. de
-Pomponne était gâté auprès du roi, qu'il était opiniâtre au conseil,
-qu'il allait trop souvent à _Pomponne_, que cela lui ôtait l'exactitude
-et que les courriers attendaient[706]. Madame de Grignan avait pensé
-aussi que, sans doute, le nom d'Arnauld n'était point étranger à la
-disgrâce de Pomponne: «Personne ne croit, lui répond sa mère, que le nom
-y ait eu part; peut-être aussi qu'il y est entré pour sa _vade_[707].» Et
-elle résume ainsi, d'une manière piquante, son opinion conforme à celle
-de sa fille: «Vous avez raison, la dernière faute n'a point fait tout le
-mal, mais elle a fait résoudre ce qui ne l'étoit pas encore. Un certain
-homme (_Louvois_) avoit donné de grands coups depuis un an, espérant tout
-réunir: mais on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux, de
-sorte que l'affliction n'a pas été médiocre... C'est donc un _mat_ qui a
-été donné, lorsqu'on croyoit avoir le plus beau jeu du monde, et
-rassembler toutes ses pièces ensemble.[708]» On comprend que Louis XIV
-n'eût pas voulu mettre dans les mêmes mains les affaires étrangères et la
-guerre.
-
- [705] T. VI, p. 59.
-
- [706] _Ibid._, p. 30 et 49.
-
- [707] Terme du jeu de Brelan.
-
- [708] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 60.
-
-Malgré la résignation de M. de Pomponne, son calme et sa force d'esprit,
-ses amis redoutaient pour lui le vide de sa nouvelle existence. C'est une
-pensée venue, dès le début, à madame de Sévigné. Elle avait fait, avec
-madame de Coulanges, une visite à son ami le lendemain de sa disgrâce:
-«Ce premier jour nous toucha, remarque-t-elle; il étoit désoccupé et
-commençoit à sentir la vie et la véritable longueur des jours, car, de la
-manière dont les siens étoient pleins, c'étoit un torrent précipité que
-sa vie; il ne la sentoit pas; elle couroit rapidement sans qu'il pût la
-retenir[709].» Six semaines après, on trouve cet aveu de M. Pomponne, que
-même pour les âmes les moins portées aux vanités de la puissance, la vie
-de cour avait une séduction à laquelle il n'était pas facile de se
-soustraire: «M. de Pomponne aura besoin de toute sa raison pour oublier
-parfaitement ce pays-là, et pour reprendre la vie de Paris. Savez-vous
-bien qu'il y a un sort dans ce tourbillon, qui empêche d'abord de sentir
-le charme du repos et de la tranquillité? Puisqu'il est de cet avis, il
-faut croire sa solide sagesse[710].» Mais, comme madame de Sévigné
-connaît la sincère piété de son ami, elle estime que sa disgrâce sera le
-chemin de son salut, et croit pouvoir assurer «qu'il ne perdra guère de
-temps à se jeter dans la solitude[711]» En effet, le ministre disgracié,
-voulant faire une retraite complète, avait formé le dessein d'aller se
-fixer sur les bords de la Marne, dans son château ou plutôt sa maison de
-_Pomponne_, et il n'attendait pour partir que la liquidation de la
-finance de sa charge, c'est-à-dire le remboursement de ce qu'il avait eu
-à payer en remplaçant M. de Lyonne. Quoique dépendant du choix et de la
-confiance la plus directe du prince, les charges de secrétaires d'État
-étaient, comme tous les emplois, soumises au régime de la vénalité.
-
- [709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1679), t. VI, p. 36.
-
- [710] _Ibid._ (12 janvier), p. 102.
-
- [711] _Ibid._ p. 39.
-
-Mais ici encore une appréhension vint traverser l'esprit, ou mieux, le
-cœur de madame de Sévigné. Elle craint «que le séjour de _Pomponne_, que
-son ami a aimé si démesurément, et qui a causé tous ses péchés véniels,
-ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive souvent.» «Cette
-trop grande liberté d'y être, ajoute-t-elle, lui donnera du dégoût, et le
-fera souvenir que ce _Pomponne_ a contribué à son malheur. Ne sera-ce
-point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret,
-disoit qu'il avoit épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou
-et M. de Pomponne est sage.[712].» C'était un sage, en effet.
-
- [712] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 40. Déjà, le 4 août 1677,
- madame de Sévigné, avait raconté cette anecdote: «Vous savez ce
- que dit l'abbé d'Effiat (exilé dans sa maison de Veret); il a
- épousé sa maîtresse; il aimoit Veret quand il n'étoit pas obligé
- d'y demeurer; il ne peut plus y durer parce qu'il n'ose en
- sortir.» (T. V, p. 170.)
-
-Le 12 janvier, enfin, M. de Pomponne reçut son argent et paya ses dettes.
-Il sortait des affaires plus pauvre qu'il n'y était entré. Cela était
-rare. Il en reçut plus de louange et plus d'estime: supérieurs à lui en
-génie et en services, Colbert et Louvois, qui le renversaient, ne peuvent
-se parer, devant l'histoire, d'un pareil désintéressement.
-
-Avant de partir pour son exil volontaire, il restait à M. de Pomponne une
-épreuve à subir. Il avait à prendre congé du roi qui, lui ayant fait
-attendre une audience près de trois mois, la lui accorda enfin le lundi,
-5 février. Il faut encore emprunter à madame de Sévigné le récit de cette
-dernière entrevue du souverain déjà calmé et radouci, et du ministre
-fidèle et attendri, et, on le sent, toujours estimé d'un maître qui s'en
-sépare à regret:
-
-«... Il y eut une bien triste scène lundi, et que vous comprendrez
-aisément: M. de Pomponne est enfin allé à la cour. Il craignoit fort
-cette journée: vous pouvez vous imaginer tout ce qu'il pensa par le
-chemin, et lorsqu'il revit les cours de Saint-Germain, lorsqu'il reçut
-les compliments de tous les courtisans dont il fut accablé. Il étoit
-saisi: il entra dans la chambre du roi qui l'attendoit. Que peut-on dire?
-et par où commencer? Le roi l'assura qu'il étoit toujours content de sa
-fidélité, de ses services; qu'il étoit en repos de toutes les affaires
-secrètes dont il avoit connoissance; qu'il lui feroit du bien et à sa
-famille. M. de Pomponne ne put retenir quelques larmes, en lui parlant du
-malheur qu'il avoit eu de lui déplaire: il ajouta que, pour sa famille,
-il l'abandonnoit aux bontés de Sa Majesté; que toute sa douleur étoit
-d'être éloigné d'un maître auquel il étoit attaché autant par inclination
-que par devoir; qu'il étoit difficile de ne pas sentir vivement cette
-sorte de perte; que c'étoit celle qui le perçoit, et qui faisoit voir en
-lui des marques de faiblesse, qu'il espéroit que Sa Majesté lui
-pardonneroit. Le roi lui dit qu'il en étoit touché; qu'elles venoient
-d'un si bon fond qu'il ne devoit pas en être fâché. Tout roula sur ce
-point, et M. de Pomponne sortit avec les yeux un peu rouges, et comme un
-homme qui ne méritoit pas son malheur. Il me conta tout cela hier au
-soir; il eût bien voulu paroître plus ferme, mais il ne fut pas le maître
-de son émotion. C'est la seule occasion où il ait paru trop touché; et ce
-ne seroit pas mal faire sa cour, s'il y avoit encore une cour à faire. Il
-reprendra la suite de son courage, et le voilà quitte d'une grande
-affaire: ce sont des renouvellements que l'on ne peut s'empêcher de
-sentir comme lui. Madame de Vins a été à Saint-Germain; bon Dieu, quelle
-différence! on lui a fait assez de compliments, mais c'étoit son pays, et
-elle n'y a plus ni feu ni lieu: j'ai senti ce qu'elle a souffert dans ce
-voyage[713].»
-
- [713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1680), t. VI, p. 154.
-
-En dehors de madame de Sévigné, nous trouvons peu de choses sur ce renvoi
-de M. de Pomponne qui tient tant de place dans sa correspondance.
-L'ancien valet de chambre de l'abbé de La Rochefoucauld, devenu
-successivement, à force de justesse d'esprit, de droiture de cœur,
-d'intelligence, d'habileté et surtout de probité, secrétaire de l'auteur
-des _Maximes_, intendant du prince de Condé, ministre plénipotentiaire,
-conseiller d'État, et surtout riche à millions, Gourville, dans cette
-affaire, cherche un peu à justifier tout le monde, mais cependant plutôt
-Louvois que Colbert[714]. Il rend d'abord justice à la matière dont M. de
-Pomponne s'acquittait de sa charge. Il montre l'entreprenant Louvois
-cherchant, dès le début, à s'immiscer dans les questions étrangères, et
-«prenant occasion, quand il la pouvoit trouver, de faire voir au roi
-qu'il en savoit plus que les autres.» Mais il nie qu'il ait été pour
-quelque chose dans la disgrâce de son collègue, attribuée par Gourville
-au fait unique du courrier de Bavière, qu'il raconte comme madame de
-Sévigné, et à propos duquel il donne de justes louanges à la patience de
-Louis XIV. Il n'affirme pas l'hostilité active de Colbert; néanmoins son
-ton réservé l'accuse plus qu'il ne le justifie. «Il se peut bien faire,
-dit-il, que M. Colbert ne se soit pas mis beaucoup en peine d'excuser M.
-de Pomponne, cela n'étant guère d'usage entre les ministres; car, entre
-amis particuliers, M. Colbert auroit envoyé un cavalier à M. de Pomponne
-pour l'avertir de la peine où étoit le roi, et il ne falloit pas plus de
-trois heures pour cela[715].»
-
- [714] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p.
- 591).
-
- [715] _Ibid._, p. 592.
-
-Bienvenu partout, Gourville fut un des premiers reçus par M. de
-Pomponne. A l'en croire (et la connaissance de son caractère comme le ton
-de ses mémoires portent à la confiance), le ministre l'accueillit comme
-un ami, l'embrassa, et lui communiqua pour en avoir son sentiment la
-lettre qu'il écrivait au roi, cette lettre dont parle madame de Sévigné,
-où Pomponne cherchait à excuser ou plutôt à expliquer sa conduite, et
-demandait l'appui du roi pour sa famille. A deux reprises et malgré les
-contestations de Gourville, M. de Pomponne lui avoua «qu'il croyoit que
-M. de Louvois étoit cause de sa perte.» Le grand argument de Gourville,
-sans aucun doute de bonne foi, était que Louvois, «en l'ôtant de là, ne
-devoit pas espérer d'en mettre un autre en sa place, et même pouvoit
-craindre que celui sur qui le roi jetteroit les yeux, ne lui fît
-peut-être plus de peine que lui[716].» Gourville semble croire qu'il
-avait fini par convaincre son interlocuteur. Mais il y a lieu d'en
-douter, en voyant madame de Sévigné, pendant trois mois écho persistant
-de la maison affligée, attribuer à l'ambitieux Louvois la principale
-part, l'initiative ancienne dans la disgrâce de M. de Pomponne, soit
-qu'il eût voulu mettre à sa place, comme on l'a prétendu, M. Courtin, son
-ami, soit, comme on l'a dit encore, qu'il eût espéré se faire adjuger le
-portefeuille des affaires étrangères[717].
-
- [716] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p.
- 591.)
-
- [717] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 18.
-
-Après Gourville, l'abbé de Choisy et Saint-Simon sont presque les seuls
-qui parlent encore de M. de Pomponne, le premier avec une sévérité
-excessive, le second avec cette plénitude dans la louange, qui est chez
-lui la contre-partie de son impitoyable critique.
-
-Suivant l'abbé de Choisy, M. de Pomponne aurait eu de grandes obligations
-à sa mère: «Elle avoit, dit-il, un an durant, montré au roi de belles
-lettres qu'il lui écrivoit de Suède, et cela n'avoit pas peu contribué à
-le faire ministre. Il est vrai que, ces belles lettres, il étoit trois
-mois à les faire; et quand il fut en place, on s'aperçut bientôt que
-c'étoit un bon homme, d'un génie assez court[718].» L'historien de
-_Port-Royal_ a raison de dire que l'abbé de Choisy, «quand il tranche à
-ce point, est une autorité légère[719].»
-
- [718] _Mémoires de l'abbé de Choisy_ (coll. Michaud, t. XXXII, p.
- 644).
-
- [719] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, Paris, 1859, t. V, p.
- 49.
-
-Quant à Saint-Simon, il a tracé de ce ministre, si parfaitement honnête
-homme, ce qui n'est pas synonyme de bon homme, un portrait qui est un de
-ses mieux réussis dans l'éloge, chose plus difficile, surtout pour lui,
-de réussir en louant que d'exceller dans l'invective.
-
-«C'étoit, dit-il, un homme qui excelloit surtout par un sens droit,
-juste, exquis, qui pesoit tout et faisoit tout avec maturité, mais sans
-lenteur; d'une modestie, d'une modération, d'une simplicité de mœurs
-admirables, et de la plus solide et de la plus éclairée piété. Ses yeux
-montroient de la douceur et de l'esprit; toute sa physionomie, de la
-sagesse et de la candeur; un art, une dextérité, un talent singulier à
-prendre ses avantages en traitant; une finesse, une souplesse sans ruse
-qui savoit parvenir à ses fins sans irriter; une douceur et une patience
-qui charmoit dans les affaires; et, avec cela, une fermeté, et, quand il
-le falloit, une hauteur à soutenir l'intérêt de l'État et la grandeur de
-la couronne, que rien ne pouvoit entamer. Avec ces qualités il se fit
-aimer de tous les ministres étrangers, comme il l'avoit été dans les
-divers pays où il avoit négocié. Il en étoit également estimé, et il en
-avoit su gagner la confiance. Poli, obligeant, et jamais ministre qu'en
-traitant, il se fit adorer à la cour, où il mena une vie égale, unie, et
-toujours éloignée du luxe et de l'épargne, et ne connaissant de
-délassement de son grand travail qu'avec sa famille, ses amis et ses
-livres. La douceur et le sel de son commerce étoient charmants, et ses
-conversations, sans qu'il le voulût, infiniment instructives. Tout se
-faisoit chez lui et par lui avec ordre, et rien ne demeuroit en arrière,
-sans jamais altérer sa tranquillité[720].»
-
- [720] _Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon_,
- etc., collationnés sur le manuscrit original par M. Chéruel, et
- précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie
- française. Paris, 1856-58, chez Hachette et Cie, t. IV, p. 160.
-
-Saint-Simon pense que la disgrâce de M. de Pomponne fut principalement
-due à des considérations religieuses, et il affirme aussi, par la
-tradition conservée jusqu'à lui, que Louvois et Colbert, dès longtemps
-ligués ensemble, furent les véritables instigateurs de sa chute.
-
-Les qualités de M. de Pomponne formaient, selon lui, un trop grand
-contraste avec celles des deux autres ministres, plus brillants mais
-moins aimables, pour en pouvoir être souffertes avec patience. «Chacun
-d'eux vouloit ambler sur la besogne d'autrui.» Ils désiraient surtout
-avoir la main dans les affaires étrangères. Mais, au dire de Saint-Simon,
-la grande connaissance qu'avait M. de Pomponne de la situation de
-l'Europe et du personnel des cours, lui avait maintenu, pour les
-questions extérieures, la première place dans le conseil du roi. De là
-chez ses collègues le désir de s'en débarrasser, afin de le remplacer
-par un homme plus docile. Saint-Simon déclare nettement que le jansénisme
-fut leur prétexte et leur moyen. Se relayant dans leurs attaques, «allant
-l'un après l'autre à la sape,» ils décidèrent enfin le roi «au
-sacrifice,» mais non «sans une extrême répugnance[721].» Louis de Brienne
-est plus formel encore sur la part qu'eut dans le renvoi de M. de
-Pomponne la crainte du jansénisme. «Le cardinal d'Estrées, dit-il, donna
-avis à Sa Majesté que M. Arnauld seroit infailliblement cardinal s'il
-vouloit l'être, et si elle ne l'empêchoit. Ce fut la principale cause de
-la disgrâce de son neveu... Je suis persuadé, quant à moi, que le
-jansénisme et la peur qu'eurent les jésuites de voir M. Arnauld cardinal
-ont contribué plus que toute autre chose à la perte de M. de
-Pomponne[722].»
-
- [721] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 320.
-
- [722] _Mémoires de Brienne._
-
-Comme madame de Sévigné, Saint-Simon appelle l'incident du courrier de
-Bavière, «la dernière goutte d'eau.» Aux détails que nous connaissons
-déjà, il ajoute deux particularités. Madame de Soubise, «alors dans le
-temps florissant de sa beauté et de sa faveur,» bien instruite de tout ce
-qui se tramait contre M. de Pomponne, son ami, et présente, sans doute,
-lorsque celui-ci reçut son courrier, l'aurait conjuré de ne point
-retourner à _Pomponne_, et probablement d'aller avertir le roi de
-l'arrivée d'une correspondance si impatiemment attendue, en même temps
-qu'il l'envoyait déchiffrer. Comme elle n'osa s'expliquer davantage, M.
-de Pomponne partit pour sa maison des champs, pensant pouvoir le
-lendemain satisfaire la curiosité du roi. Mais le commis qui déchiffrait
-habituellement les dépêches étrangères, profitant de l'absence de son
-maître, était allé se divertir à l'Opéra. Il ne revint de Paris à
-Saint-Germain, à l'hôtel ministériel où se faisaient les déchiffrements,
-que le lendemain, et ce contre-temps ajouta encore aux trop longs délais
-que l'absence du ministre devait entraîner[723].»
-
- [723] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 326.
-
-Le duc de Saint-Simon termine l'article qu'il a consacré à la disgrâce de
-M. de Pomponne par cette anecdote réellement piquante si elle est
-vraie.--«Ce grand coup frappé, Louvois, dont Colbert, qui avoit ses
-raisons, avoit exigé de ne pas dire un mot de toute cette menée à son
-père (_le chancelier_), se hâta d'aller lui conter la menée et le succès:
-«Mais, lui répondit froidement l'habile Le Tellier, avez-vous un homme
-tout prêt pour mettre en cette place?--Non, lui répondit son fils, on n'a
-songé qu'à se défaire de celui qui y étoit, et maintenant la place vide
-ne manquera pas, et il faut voir de qui la remplir.--Vous n'êtes qu'un
-sot, mon fils, avec tout votre esprit et vos vues, lui répliqua Le
-Tellier; M. Colbert en sait plus que vous, et vous verrez qu'à l'heure
-qu'il est, il sait le successeur et il l'a proposé; vous serez pis
-qu'avec l'homme que vous avez chassé, qui, avec toutes ses bonnes
-parties, n'étoit pas, au moins, plus à M. Colbert qu'à vous: je vous le
-répète, vous vous en repentirez[724].» Saint-Simon ajoute que Louvois en
-fut brouillé plus que jamais avec Colbert. Gourville, de son côté, dit
-tenir de M. de Pomponne, que «ses enfants ayant pris le parti de la
-guerre, M. de Louvois les avoit aidés en tout ce qu'il avoit pu;» par un
-remords, sans doute, de sa conduite envers leur père, ou plutôt par dépit
-du succès de Colbert, son rival[725].
-
- [724] SAINT SIMON, _Mémoires_.
-
- [725] _Mémoires de Gourville._ (Coll. Michaud, t. XXX, p.
- 592).--La nouvelle édition de la _Biographie Michaud_ attribue à
- madame de Sévigné un jugement sur ces Mémoires de Gourville, tiré
- d'une lettre de madame de Coulanges du 7 juillet 1703. (Voy. t.
- X, p. 290 des _Lettres de madame de Sévigné_, éd. Monmerqué).
-
-Il nous reste à reproduire une dernière explication de la chute de M. de
-Pomponne. Celle-ci devrait être la véritable, si l'on considère
-l'autorité dont elle émane. Il n'en est pas de plus haute.
-
-On sait que Louis XIV, voulant laisser au Dauphin son fils un monument de
-son expérience et de son affection, avait entrepris des Mémoires qui,
-malgré le concours de Pellisson et surtout de son lecteur, devenu
-précepteur du Dauphin, M. de Périgny, ne purent être menés à fin, soit
-difficulté du sujet soit inconstance de l'auteur, et fatigue de ses
-interprètes. Une nouvelle et complète édition de cette œuvre de forme
-indigeste mais remarquable à tant d'autres titres, permet de juger Louis
-XIV, non peut-être tel qu'il était, mais tel qu'il voulait paraître aux
-yeux de la postérité plus encore qu'à ceux de son fils[726]. Ce qu'il
-prépare à celui-ci, c'est une théorie du pouvoir royal, réalisant son
-idéal du parfait souverain et de la vraie grandeur. Il lui recommande
-surtout, ce dont il faisait montre, la fermeté, la force d'âme, la
-résistance aux suggestions de la bonté, quand parle le bien de l'État, ou
-l'intérêt de la royauté, ce qui, dans son esprit, est synonyme. C'est à
-ce propos que, dans un morceau fameux sur _le Métier de roi_, après avoir
-résumé avec grandeur son système des devoirs royaux, il donne à son fils,
-comme un exemple de faiblesse à éviter, et que par conséquent il se
-reproche, sa condescendance à conserver M. de Pomponne au ministère, même
-longtemps après s'être aperçu de son insuffisance et de son peu
-d'aptitude à représenter au dehors la politique d'un roi tel que lui. Le
-lecteur ne nous blâmera point de mettre, en entier sous ses yeux ce
-fragment déjà donné une première fois par Voltaire, qui dans sa lettre de
-remercîment au maréchal de Noailles, qui le lui avait procuré, l'appelle
-«un des plus beaux monuments de la gloire de Louis XIV, qui est bien
-pensé, bien fait, qui montre un esprit juste et une grande âme[727].»
-Toujours écrivain, même lorsqu'il copie, Voltaire, n'a pu s'empêcher de
-marquer de sa touche ce morceau souvent remanié, mais que le dernier et
-scrupuleux éditeur des _Mémoires_ de Louis XIV, a eu le bon esprit de
-reproduire en lui laissant à la fois toute la saveur et toute
-l'incorrection d'un premier jet. Voici donc, avec son orthographe si
-étrange, ce chapitre sur _le Métier de roi_, qui appartient à l'histoire
-du renvoi de M. de Pomponne:
-
-«Les roys sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination
-et qui blesse leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plesir et il
-faut qu'ils chatie souvent et perde des gens à qui naturellement ils
-veulent du bien. L'interest de l'Estat doit marcher le premier. On doit
-forser son inclination et ne ce pas mettre en estat de ce reprocher dans
-quelque chose d'important qu'on pouvoit faire mieux, mais que quelques
-interet particuliers en ont empesché et ont destourné les veues qu'on
-devoit avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de l'Estat.
-Souvent où il y a des endroits qu'ils font peine il y en a de délicats
-qu'il est difficile à desmesler[728]. On a des idées confuses. Tant que
-cela est on peut demeurer sans ce desterminer. Mais dès que l'on s'est
-fixé l'esprit à quelque chose et qu'on croit voir le meilleur party il le
-faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que jay fait.
-Les fautes que jay faites et qui m'ont donné des peines infinies ont esté
-par complaisance ou pour me laisser aller trop nonchalament aux avis des
-autres. Rien naist si dangereux que la foiblesse de quelque nature
-qu'elle soit. Pour commander aux autres il faut seslever au-dessus d'eux
-et après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits on ce doit
-desterminer par le jugement qu'on doit faire sans préocupation et pensant
-toujours à ne rien ordonner[729] qui soit indigne de soy du caractère
-qu'on porte ny de la grandeur de l'Estat. Les princes qui ont de bonnes
-intentions et quelque connoissance de leurs affaires soit par expérience
-soit par étude et une grande application à ce rendre capables trouve tant
-de différentes choses par lesquelles ils ce peuvent connoistre qu'ils
-doivent avoir un soing particulier et une aplication universelle à tout.
-Il faut ce garder contre soy mesme prendre garde à toute inclination et
-estre toujours en garde contre son naturel. Le mestier de roy est grand
-noble et délitieux quand on ce sent digne de bien s'acquister de toutes
-les choses auxquelles il engage. Mais il naist pas exempt de peines, de
-fatigues et d'inquiestudes. L'incertitude désespère quelquefois et quand
-on a passé un temps raisonnable[730] à examiner une affaire il faut se
-desterminer et prendre le party qu'on croit le meilleur[731]. Quand on a
-l'Estat en veue on travaille pour soy. Le bien de l'un fait la gloire de
-l'autre. Quand le premier est heureux élevé et puissant celuy qui en est
-cause en est glorieux et par[732] conséquent doit plus gouster que ses
-sujets par raport à luy et à eux tout ce qu'il y a de plus agréable dans
-la vie. Quand on c'est mespris il faut resparer[733] la faute le plus
-tost qu'il est possible et que nulle considération en empesche pas mesme
-la bonté. En 1671 un ministre[734] mourut qui avoit une charge de
-secrétaire d'Estat ayant le despartement des étrangers. Il estoit homme
-capable mais non pas sen défaut. Il ne laissoit pas de bien remplir ce
-poste qui est très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je
-ferois avoir sa charge et après avoir bien examiné je treuvé qu'un
-homme[735] qui avoit longtemps servy dans les ambassades estoit celuy qui
-la rempliroit le mieux. Je l'envoïé querir. Mon choix fut aprouvé de tout
-le monde ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en possession de la
-charge à son retour. Je ne le connaissois que de réputation et par les
-commissions dont je l'avois chargé qu'il avoit bien exécutées[736]. Mais
-l'employ que je luy ay donné s'est trouvé trop grand et trop estendu pour
-luy. J'ai soufer plusieurs ennées de sa foiblesse de son opiniastreté et
-de son inaplication[737]. Il m'en a cousté des choses considérables. Je
-nay pas profité de tous les avantages que je pouvois avoir et tout cela
-par complaisance et bonté. Enfin il faut[738] que je lui ordonne de ce
-retirer, parce que tout ce qui passe par luy perd de la grandeur et de la
-force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roy de France qui
-naist pas malheureux. Ci j'avois pris le party de l'esloigner plus tost
-j'aurois esvité les inconvéniens qui me sont arrivés et je ne me
-reprocherois pas que ma complaisance pour luy a pu nuire à l'Estat. Jay
-fait ce destail pour faire voir une exemple de ce que jay dit cy
-devant.[739]»
-
- [726] Voy. MÉMOIRES _de Louis XIV, pour l'instruction du
- Dauphin_, première édition complète, d'après les textes
- originaux, avec une étude sur leur composition, des notes et des
- éclaircissements, par M. Charles Dreyss, 2 vol. in-8º. Paris,
- 1860, chez Didier et compagnie.
-
- [727] Lettre de remercîment à M. de Noailles, du mois d'octobre
- 1749.
-
- [728] Nous reproduisons, entre crochets (parenthèses), les notes de M. Dreyss
- et les _variantes_ et corrections relevées par lui.
-
- (On lit d'abord ici de la main de Louis XIV: _A débrouiller_»; il
- a corrigé aussitôt.)
-
- [729] (On lit d'abord: «à ne rien executer ny ordonner.»)
-
- [730] (Louis XIV avait écrit: «_un temps honneste aux affaires_.»
- Les mots définitifs sont de la main qui corrige) (M. Dreyss
- attribue les corrections du premier jet de Louis XIV à M. de
- Périgny.)
-
- [731] (Louis XIV, primitivement, continuait et finissait la
- phrase avec ces mots: «_qu'on croit le meilleur pour l'Estat_,»
- quand l'idée de la phrase suivante lui est venue.)
-
- [732] (Ce mot «_par_», que Louis XIV avait oublié est de la main
- qui corrige.)
-
- [733] (Louis XIV avait mis: «_restablir_.)»
-
- [734] (On lit d'abord de la main du roi: «_un homme_.»)
-
- [735] (Louis XIV avait mis: «_que Pompone_.»)
-
- [736] (Louis XIV avait mis: «_que je luy avois donné, dont il
- s'estoit bien acquitté_.»)
-
- [737] (Louis XIV avait d'abord ajouté, et il a effacé ces mots:
- «_et enfin de son manque de dignité_.» Je ne suis pas sûr du
- dernier mot: l'idée reparaît plus loin.)
-
- [738] (Nous gardons ici le temps du présent dont s'est servi
- Louis XIV; ce n'est qu'en corrigeant qu'on a mis dans cette
- phrase le passé ou l'imparfait partout où il y avait d'abord le
- présent.)
-
- [739] _Mémoires_ de Louis XIV, t. II, p. 418-421.
-
-Louis XIV reproche à Pomponne «son opiniâtreté et son inapplication»; la
-marquise de Sévigné, qui recueille tous les bruits relatifs à son ami,
-nous a dit également qu'on l'accusait, depuis deux ans, «d'être opiniâtre
-au conseil, d'aller trop souvent à Pomponne, ce qui lui ôtoit
-l'exactitude[740].» On pourrait croire que les secrétaires de Louis XIV,
-ceux qui étaient chargés de donner habituellement à ses pensées une
-allure littéraire dont la postérité se fût bien passée, ont divulgué les
-motifs indiqués par lui à son fils de la disgrâce de M. de Pomponne, dans
-cette tirade qui paraît écrite au jour même de l'événement; à moins que
-le roi, ce qu'on doit peu supposer de sa discrétion habituelle, n'ait
-fait entendre à son entourage les reproches qu'il croyait pouvoir
-adresser à son ministre.
-
- [740] Voy. _supra_, p. 413.
-
-Mais, à douze ans de là, Louis XIV, un peu moins enivré de son grand
-succès de Nimègue, se chargea de justifier en quelque sorte contre
-lui-même, M. de Pomponne, en lui restituant avec honneur sa place dans le
-conseil[741].
-
- [741] Sur cette chute de M. de Pomponne, conférez encore:
- VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; SAINTE-BEUVE,
- _Port-Royal_, t. IV, p. 160 et 402; t. V, p. 49 et 136. Pour les
- relations de madame de Sévigné avec son ami, conférez WALCKENAER,
- _Mémoires_, etc., t. II, p. 206 et 265; III, p. 387, et V, p.
- 467.
-
- Mais un ouvrage, entre tous, destiné à faire apprécier M. de
- Pomponne, ce sont ses Mémoires nouvellement imprimés, et que nous
- ne pouvons que mentionner ici. En voici le titre: _Mémoires du
- marquis de Pomponne, ministre secrétaire d'État au département des
- affaires étrangères, publiés d'après un manuscrit inédit de la
- bibliothèque du Corps législatif; précédés d'une introduction et
- de la vie du marquis de Pomponne_ par J. Mavidal. Paris, 1861,
- chez Benjamin Duprat.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-1680.
-
- Mariage du prince de Conti à Mlle de Blois.--Chambre de l'Arsenal
- ou Chambre ardente.--Affaire des poisons.--Emprisonnement du
- maréchal de Luxembourg.--Fuite de la comtesse de Soissons.--La
- Voisin accuse Mme de Bouillon.--Le Sage accuse le marquis de
- Cessac.--Mariage du Dauphin.--Mme de Richelieu nommée dame
- d'honneur de la Dauphine.--Mme de Soubise se plaint amèrement au
- roi de n'avoir pas été préférée à Mme de Richelieu et est exilée.
-
-
-Cette année s'ouvrit par le mariage de mademoiselle de Blois, cette
-première fille de Louis XIV et de la tendre La Vallière, dont la
-réputation de beauté, portée au delà les mers, lui avait valu les
-hommages de l'empereur du Maroc, désireux de devenir son époux[742].
-Saint-Simon prétend que son père avait voulu la marier au prince
-d'Orange, lequel aurait répondu que, dans sa maison, on avait l'habitude
-d'épouser des filles et non des bâtardes de roi; et il ajoute que c'est
-de là que vint la haine irréconciliable de Louis XIV pour le futur roi de
-la Grande-Bretagne[743]. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui
-demanderait une autre caution pour être crue, le roi s'estimait alors
-heureux de voir sa fille, la plus chère de celles que ses coupables
-amours lui avaient données, recherchée par un prince du sang royal, le
-neveu du grand Condé, dont les solides qualités lui ont fait donner par
-le grand médisant de ce règne, le nom de Germanicus français, que
-l'histoire sanctionnerait, s'il n'emportait pas avec lui un injurieux
-souvenir de Tibère[744].
-
- [742] MADAME, duchesse d'Orléans (la Palatine), dit, dans une
- lettre du 21 janvier 1700: «Ce n'est pas une fable que le roi de
- Maroc ait fait demander en mariage la princesse de Conti; mais le
- roi a nettement repoussé cette proposition.» (_Lettres_, éd. de
- M. G. Brunet, t. 1er, p. 45.) Voir à ce sujet la curieuse
- brochure de M. Raymond Thomassy, intitulée: _De la politique
- maritime de la France sous Louis XIV, et de la demande de
- Muley-Ismaël pour obtenir en mariage la princesse de Conti_.
- Paris, 1841.
-
- [743] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 39.
-
- [744] SAINT-SIMON, t. Ier, p. 192, et II, p. 77.
-
-Le prince de Conti, sortant de l'adolescence, était devenu très-vite et
-très-passionément amoureux de mademoiselle de Blois, fort jeune aussi,
-belle, naïve, tendre et fort bien élevée par sa gouvernante, madame
-Colbert, sans doute sous la direction discrète mais efficace de la douce
-et pieuse carmélite, qui expiait sous la bure la faute de sa naissance.
-Outre la satisfaction de sa tendresse paternelle, Louis XIV cherchait
-dans l'établissement de sa fille aînée, une occasion de donner à celle
-qu'il avait la première et, à coup sûr, le mieux aimée, une marque
-qu'elle ne pût refuser de son estime et de sa durable affection. Madame
-de Sévigné remarque qu'il mariait sa fille comme si elle eût été celle de
-la reine, qu'il eût mariée au roi d'Espagne, avec une dot de cinq cent
-mille écus d'or, ainsi qu'on avait l'habitude d'en user avec les
-couronnes[745].
-
- [745] Lettre du 29 décembre, t. VI, p. 83.
-
-Nous voudrions pouvoir emprunter à notre inépuisable épistolaire tout ce
-joli petit roman, ainsi qu'elle l'appelle, des amours enfantines du
-prince de Conti et de mademoiselle de Blois, dont le monarque, arbitre de
-l'Europe, s'amusait avec une grâce inattendue et touchante. Mais l'espace
-qui se resserre de plus en plus nous force à contre-cœur (le lecteur
-partagera nos regrets) à nous contenter de ces deux extraits.
-
-Voici ce qu'écrit une première fois madame de Sévigné, le 27 décembre
-1679:
-
-«La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de Conti et de
-mademoiselle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans: le roi s'est
-fait un grand jeu de leur inclination: il parla tendrement à sa fille, et
-l'assura qu'il l'aimoit si fort, qu'il n'avoit point voulu l'éloigner de
-lui: la petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi lui
-dit qu'il voyoit bien que c'est qu'elle avoit de l'aversion pour le mari
-qu'il lui avoit choisi: elle redoubla ses pleurs; son petit cœur ne
-pouvoit contenir tant de joie. Le roi conta cette petite scène, et tout
-le monde y prit plaisir. Pour M. le prince de Conti, il étoit transporté,
-il ne savoit ni ce qu'il disoit, ni ce qu'il faisoit; il passoit
-par-dessus tous les gens qu'il trouvoit en son chemin, pour aller voir
-mademoiselle de Blois. Madame Colbert ne vouloit pas qu'il la vît que le
-soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main;
-elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne
-petite princesse est si tendre et si jolie, que l'on voudroit la manger.
-Le comte de Gramont[746] fit ses compliments, comme les autres, au
-prince de Conti: «Monsieur, je me réjouis de votre mariage; croyez-moi,
-ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde à peu
-de chose avec lui; vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que
-vous vous trouverez fort bien de cette alliance.» Le roi se réjouit de
-tout cela, et marie sa fille, en faisant des compliments, comme un autre,
-à M. le Prince, à M. le Duc (fils de Condé), et à madame la Duchesse, à
-laquelle il demande son amitié pour mademoiselle de Blois, disant qu'elle
-seroit trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre un si bon
-exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti; il lui fait
-dire que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il faut remettre
-l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus le prince amoureux tombe comme
-évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre. Cette
-fin s'écarte un peu dans le don Quichotte; mais, dans la vérité, il n'y
-eut jamais un si joli roman. Vous pouvez penser comme ce mariage et la
-manière dont le roi le fait donnent de plaisir en certain lieu[747]!»
-Madame de Montespan, en effet, pensait bien que ses enfants ne seraient
-pas différemment traités.
-
- [746] On sait qu'il affectait l'originalité et la familiarité
- dans ses discours.
-
- [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 76.
-
-Ce mariage remit pour quelque temps en évidence cette pauvre La Vallière,
-déjà bien oubliée, car même celle qui l'avait remplacée avec tant de
-faste et d'arrogance, touchoit à son déclin. _La timide violette_[748],
-pendant son règne tout intime et renfermé, n'avait choqué ni lésé
-personne. Elle était généralement aimée, et malgré sa faute avait emporté
-l'estime publique dans sa pieuse retraite.
-
- [748] Expression de madame de Sévigné.
-
-On était donc heureux du bien qui lui arrivait dans la personne de sa
-fille. Tout le monde vint faire compliment «à cette sainte
-carmélite[749].» Le grand Condé et son fils, plus courtisans toutefois
-que sincères, y coururent des premiers. On trouva «qu'elle avoit
-parfaitement accommodé son style à son voile noir, et assaisonné sa
-tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ[750].»
-
- [749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1679), t. VI, p. 83.
-
- [750] _Ibid._
-
-La marquise de Sévigné avait formé le projet, nous dirions plutôt fait la
-partie, d'aller la voir avec madame de Coulanges, car on venait là un peu
-comme à un spectacle intéressant et délicat. Mais la grande MADEMOISELLE,
-de temps en temps prise de tendre ressouvenir pour une femme, presque une
-amie, devant qui elle avait pleuré sans contrainte la rupture de son
-mariage avec Lauzun, voulut faire cette visite avec elle. Comme les
-autres! madame de Sévigné subit le charme qu'exerçait encore sous son
-voile _sœur Louise de la Miséricorde_, et sa visite nous a valu une
-jolie page qui eût manqué à l'histoire de cette amante délaissée par un
-roi, consolée par un Dieu.
-
-«Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne
-pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans
-ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[751]; elle me
-parla de vous, comme vous connoissant par sa sœur. Je vis madame Stuart
-belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon qui ne me trouva pas
-défigurée[752]; il y avoit plus de trente ans que nous ne nous étions
-vues: elle me parut horriblement changée... Mais quel ange m'apparut à
-la fin! car M. le prince de Conti la tenoit au parloir. Ce fut à mes yeux
-tous les charmes que nous avons vus autrefois; je ne la trouvai ni
-bouffie, ni jaune; elle est moins maigre et plus contente: elle a ses
-mêmes yeux et ses mêmes regards; l'austérité, la mauvaise nourriture et
-le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si
-étrange n'ôte rien à la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie,
-elle n'est pas plus grande que quand elle donnoit au monde une princesse
-de Conti; mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille
-honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à propos, tout ce qu'elle dit
-étoit si assorti à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de
-mieux. M. de Conti l'aime et l'honore tendrement: elle est son directeur;
-ce prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et
-cette retraite sont une grande dignité pour elle[753].»
-
- [751] Mademoiselle de Bellefonds, sœur de madame de Villars.
-
- [752] Anne-Louise-Christine de Foix de Lavalette-Épernon.
-
- [753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680) t. VI, p. 92.
-
-Le mariage se fit le 16 janvier, et l'on peut en voir de gracieuses
-descriptions dans la Correspondance de madame de Sévigné[754]. Mais, ô
-vanité des jeunes amours, ce joli roman ne put aller au delà de six mois.
-«Que dites-vous, écrit la marquise désappointée à sa fille dès le 7
-juillet, de ce mariage de la princesse de Conti, sur qui toutes les fées
-avoient soufflé?» Elle s'arrête là, soit que la mésintelligence des époux
-fût déjà notoire et connue même en Provence, soit que les éditeurs de ses
-lettres aient fait porter sur ce chapitre leurs habituels et dommageables
-retranchements. Mais dans la lettre suivante, on lit ces mots qui
-paraissent donner tous les torts à l'acariâtre fille d'une si douce mère:
-«M. le Prince est du voyage (le roi allait partir pour Lille), et cette
-jeune princesse de Conti, qui est méchante comme un petit aspic pour son
-mari, demeure à Chantilly auprès de madame la Duchesse; cette école est
-excellente[755].» On comprend que le prince de Conti dut aussi se
-refroidir de son côté.
-
- [754] Lettres des 17 et 24 janvier, t. VI, p. 109, 113 et
- 120.--Le _Mercure galant_ a consacré un volume entier (2e tome de
- janvier 1680), aux cérémonies et aux fêtes qui eurent lieu à
- cette occasion.
-
- [755] Lettres des 7 et 14 juillet, t. VI, p. 361 et 369.--Bussy,
- dans une lettre du 25 mars 1680 (t. V, p. 94), donne les premiers
- détails sur cette brouille précoce.
-
-La suite de l'histoire des deux époux peut se faire en quelques lignes.
-Leur mariage avait duré cinq ans, en proie à une incurable
-mésintelligence, lorsqu'au mois de novembre 1685, la princesse de Conti
-fut atteinte de la petite vérole. Son mari s'enferma avec elle pour la
-soigner. Elle guérit et sauva même sa beauté, qui dura longtemps encore,
-mais le prince prit la même maladie et succomba en peu de jours[756].
-«Tel vient de mourir à Paris, dit évidemment à ce propos La Bruyère, de
-la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point[757].»
-En annonçant cette mort du prince de Conti madame de Sévigné ajoute: «Sa
-belle veuve l'a fort pleuré; elle a cent mille écus de rente, et a reçu
-tant de marques de l'amitié du roi, et de son inclination naturelle pour
-elle, qu'avec de tels secours personne ne doute qu'elle ne se
-console[758].» Elle se consola, en effet, et les mémoires du temps sont
-pleins de ses amours avec le chevalier de Clermont-Chate. Mais cette
-liaison devint la cause pour elle de cuisants chagrins et d'une
-mortification sanglante, le chevalier de Clermont ayant fait le
-sacrifice insultant de sa correspondance à l'une de ses filles d'honneur,
-mademoiselle Chouin, dont il était devenu amoureux[759].
-
- [756] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1685), t. VII, p. 356.
-
- [757] _Caractères_, chap. XI, _de l'homme_.
-
- [758] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 356.
-
- [759] Conf. MADAME DE CAYLUS (coll. Michaud, t. XXXII);
- SAINT-SIMON, t. III.
-
-En même temps que la cour prenait part aux fêtes du mariage de la
-princesse de Conti, et se disputait les places de la maison de la
-nouvelle Dauphine, qui allait bientôt arriver, on s'entretenait avec
-curiosité et effroi des révélations qui surgissaient à chaque instant
-devant la Chambre de l'Arsenal, établie pour juger les nombreuses
-affaires d'empoisonnement depuis peu découvertes par la justice. Après
-avoir compromis des noms obscurs, la Voisin et la Vigoureux, dignes
-émules de la Brinvilliers, mais, de plus quelle, adonnées aux sortiléges
-et à la magie, indiquèrent des noms plus relevés, et l'instruction
-judiciaire se crut sur la voie de plus grands coupables. Dans le cours de
-l'année 1679, à la suite de leurs révélations, on vit arrêter
-successivement trois prêtres, Le Sage, Mariette et Davot, madame
-Brissart, femme d'un conseiller au parlement, Françoise Sainctot, femme
-de M. de Dreux, maître des requêtes, et madame Le Féron, veuve du
-président de la deuxième chambre des Enquêtes. Au mois d'août, les
-révélations montant toujours, on arrêta la _dame suivante_ de madame la
-comtesse de Soissons, cette Olympe Mancini la plus italienne des nièces
-de Mazarin[760]. Parmi les clientes qui la consultaient en qualité de
-devineresse, la Voisin, avait nommé en même temps, la Sénéchale de
-Rennes, madame de Canilhac, la comtesse du Roure, la vicomtesse de
-Polignac, la maréchale de La Ferté, et bientôt la duchesse de Bouillon
-et la comtesse de Soissons, les deux sœurs. Pour couronner l'œuvre, la
-Vigoureux jeta enfin dans l'instruction le nom du maréchal de Luxembourg.
-On arrivait au plus hautes sphères de l'État.
-
- [760] Nouvelles _Causes célèbres_, publiées par M. Fouquier (97e
- livraison), _la Chambre ardente_. Paris, 1860, p. 12 et 14.
-
-Les deux révélatrices ne mêlaient d'abord ces noms que dans des
-opérations de sorcellerie, d'art divinatoire, de conjurations et de
-sorts. Mais chez elles l'empoisonneuse était tellement identifiée à la
-devineresse, que les avoir fréquentées était une note qui appelait
-nécessairement de la part de la justice de plus amples investigations. Le
-22 décembre 1679, le roi justement alarmé, et voulant avoir le fin mot de
-ces ténébreuses affaires, où, on le verra, sa personne était intéressée,
-avait ordonné à la commission de l'Arsenal (que le peuple désignait sous
-le nom de _Chambre ardente_, car elle avait pour mission d'envoyer au feu
-les empoisonneurs) «de faire justice exacte, dans ce malheureux commerce,
-sans aucune distinction de personnes, de condition et de sexe[761].» Un
-mois après seulement, le 23 janvier, on apprit avec une stupéfaction
-facile à comprendre, l'arrestation ou l'ajournement en justice des plus
-grands personnages de la cour, la comtesse de Soissons et sa sœur la
-duchesse de Bouillon, le maréchal de Luxembourg et la princesse de
-Tingry, sa belle-sœur, la marquise d'Alluye, la maréchale de la Ferté,
-mesdames du Fontet et de Polignac, le comte de Cessac, de la maison de
-Clermont-Lodève, les marquis de Thermes et de Feuquières. Ici il faut
-donner la parole à madame de Sévigné.
-
- [761] FOUQUIER, _La Chambre ardente_, p. 15.
-
-Le mercredi, 24 janvier 1680, elle venait d'envoyer à la poste une
-longue lettre pour sa fille. Mais, ayant appris, dans la soirée, ces
-graves événements, elle reprend la plume et lui adresse ce supplément
-daté de _dix heures du soir_; «Ma grosse lettre est partie; mais quand il
-y a de grandes nouvelles, il faut les écrire, quoique vous puissiez les
-savoir par d'autres. Je vous dirai donc que madame la comtesse de
-Soissons est partie, cette nuit, pour Liége, ou pour quelque autre
-endroit qui ne soit pas la France. La Voisin l'a extrêmement marquée, et
-je pense que Sa Majesté lui a donné charitablement le temps de se
-retirer. M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille, et se
-croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle de madame de Tingry,
-de plusieurs autres encore; mais c'est un chaos, et je vous mande ce qui
-est positif; à vendredi le reste. On a trompetté madame la comtesse de
-Soissons _à trois briefs jours_, c'est-à-dire qu'on va lui faire son
-procès par contumace. Le roi dit à madame de Carignan[762]: «Madame, j'ai
-bien voulu que madame la Comtesse se soit sauvée; peut-être en rendrai-je
-compte un jour à Dieu et à mes peuples[763]».
-
- [762] Veuve du prince de Savoie-Carignan, et belle-mère de la
- comtesse de Soissons.
-
- [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 125.
-
-Dans la lettre suivante, du vendredi 26 janvier, on trouve ces détails de
-l'étrange emprisonnement d'un maréchal de France, d'un Montmorency, du
-premier général d'alors après Turenne et Condé, impliqué dans une
-pareille affaire: «M. de Luxembourg étoit mercredi (24) à Saint-Germain,
-sans que le roi lui fît moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit
-qu'il y avoit contre lui un décret de prise de corps: il voulut parler
-au roi; vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que s'il
-étoit innocent il n'avoit qu'à s'aller mettre en prison, et qu'il avoit
-donné de si bons juges pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en
-laissoit toute la conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât
-point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le
-père de La Chaise: Mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venoient ici, le
-rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse:
-après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à
-Bezemaux (le gouverneur) l'ordre qu'il avoit apporté de Saint-Germain. Il
-entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Mecklembourg (sa
-sœur) vint l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une
-heure après qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une
-des horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à
-peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un
-grand sujet de réflexion: songez à la fortune brillante d'un tel homme, à
-l'honneur qu'il avoit eu de commander les armées du roi, et
-représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros
-verrous, et, s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil.
-Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure que
-voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres[764].» La
-belle-sœur du maréchal, qui avait quitté l'état religieux pour devenir,
-l'année d'avant, dame du palais de la reine et princesse de Tingry,[765]
-recevait en même temps assignation de comparaître à bref délai devant le
-commission de l'Arsenal.
-
- [764] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 130.
-
- [765] SAINT-SIMON, t. I, p. 136.
-
-Soit qu'elle se sentît coupable, soit, comme on le lui a fait dire, par
-crainte de la haine de Louvois, qui, selon elle, la voulait perdre, la
-comtesse de Soissons ne se sentit ni la volonté ni le courage
-_d'envisager la prison_[766]. Voici comment la marquise de Sévigné
-raconte sa disparition: «Elle jouoit à la bassette mercredi; M. de
-Bouillon entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit qu'il
-falloit sortir de France, ou aller à la Bastille. Elle ne balança point:
-elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent plus.
-L'heure du souper vint; on dit que madame la Comtesse soupoit en ville;
-tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire.
-Cependant on fit beaucoup de paquets; on prit de l'argent, des
-pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux
-cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès
-d'elle dans le fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne vouloit pas
-aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens
-qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle étoit innocente, mais
-que ces coquines de femmes avaient pris plaisir à la nommer. Elle pleura;
-elle passa chez madame de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du
-matin[767]...» Bussy-Rabutin, qui, depuis le 11 décembre, avait été
-autorisé à venir à Paris, pour y suivre deux procès, intéressant, l'un sa
-femme, l'autre sa fille, transmet ces détails de plus à son futur gendre
-et futur ennemi, M. de la Rivière: «Le roi envoya M. de Bouillon dire à
-la comtesse de Soissons que si elle se sentoit innocente, elle entrât à
-la Bastille, et qu'il la serviroit comme son ami dans le procès qu'on lui
-feroit; mais que si elle étoit coupable, elle se retirât où elle
-voudroit. Elle manda au roi qu'elle étoit fort innocente, mais qu'elle ne
-pouvoit souffrir la prison, et ensuite elle partit avec la marquise
-d'Alluye, avec deux carrosses à six chevaux; elle va, dit-on, en
-Flandre[768].» Le marquis de Cessac s'empressa aussi de quitter la
-France, en même temps qu'Olympe Mancini et la marquise d'Alluye.
-
- [766] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 140.
-
- [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 132.
-
- [768] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier
- 1680), t. V, p. 44.
-
-Bussy, dont il faut, dans cet exposé, rapprocher, ce qu'on n'a point fait
-encore, la correspondance de celle de sa cousine, est plus expressif et
-plus dur, et il formule en termes très-crus les accusations dont la
-plupart des personnes nommées étaient l'objet et qui étaient accueillies
-comme vérité par une portion du public: «On dit, écrit-il dans la
-première et plus fiévreuse semaine, que le crime de M. de Luxembourg est
-d'avoir fait empoisonner, à l'armée, un intendant des contributions de
-Flandre, duquel il avoit tiré l'argent du roi. La comtesse de Soissons
-(est accusée d'avoir empoisonné son mari[769]); la marquise d'Alluye, son
-beau-père, Sourdis; la princesse de Tingry, des enfants dont elle étoit
-accouchée; madame de Bouillon, un valet de chambre qui savoit ses
-commerces amoureux[770].» Et Bussy, acceptant pour plus que probable tout
-ce qu'on dit, ajoute: «On n'a jamais vu tant d'horreurs en France, parmi
-les gens de qualité, qu'on en voit aujourd'hui[771].» En province
-l'effet produit par cette affaire était plus grand encore, et la mise en
-justice seule de si hauts personnages, y semblait une preuve des crimes
-que l'opinion leur reprochait. «Je crois, monsieur (écrit de Laon, le 26
-janvier, à Bussy sa fille, madame de Rabutin), que vous êtes bien surpris
-de voir tant de femmes de qualité accusées et quasi convaincues de
-poison, car il faut qu'il y ait des indices bien forts contre elles,
-puisqu'on a donné des prises de corps[772].» Un autre correspondant de
-Bussy, constatant le retentissement de cette affaire au dehors, et
-étendant outre mesure la solidarité de tels faits, lui écrit de Semur:
-«Voilà la cour de France bien décriée dans les pays étrangers, grâce aux
-dames et aux courtisans[773].»
-
- [769] Ces mots manquent, et doivent évidemment, dit l'éditeur, être
- supplées.
-
- [770] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier 1680),
- t. V, p. 45.
-
- [771] _Corr. de Bussy_, t. V, p. 48.
-
- [772] _Ibid._, p. 47.
-
- [773] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 49.--Dans une lettre adressée
- à M. de Guitaud, de celles qui ne se trouvent encore que dans le
- volume de Millevoye, lettre écrite à la même date, madame de
- Sévigné résumant avec quelques variantes ce qu'elle a déjà mandé
- à sa fille, écrit ceci qui semble monté au ton de son cousin:
- «Mais à propos de justice et d'injustice, ne vous paroît-il pas
- de loin que nous ne respirons tous ici que du poison, que nous
- sommes dans les sacriléges et les avortements? En vérité, cela
- fait horreur à toute l'Europe, et ceux qui nous liront dans cent
- ans, plaindront ceux qui auront été témoins de ces accusations.
- Vous savez que ce pauvre Luxembourg s'est remis de son bon gré à
- la Bastille: il a été l'officier qui s'y est mené, il a lui-même
- montré l'ordre à Bezemaux. Il vint de Saint-Germain, il rencontra
- madame de Montespan en chemin; ils descendirent tous deux de
- leurs carrosses pour parler plus en liberté; il pleura fort: il
- vint aux Jésuites, il demanda plusieurs pères, il pria Dieu dans
- l'église, et toujours des larmes. Il paroissoit un peu qu'il ne
- savoit à quel saint se vouer; il rencontra Mlle de Vauvineux, il
- lui dit qu'il s'en alloit à la Bastille, qu'il en sortiroit
- innocent; mais qu'après un tel malheur il ne reverroit jamais le
- monde. Il fut d'abord mis dans une chambre assez belle; deux
- heures après, il est venu un ordre de le renfermer. Il est donc
- dans une chambre d'en haut très-désagréable; il ne voit personne;
- il a été interrogé quatre heures par M. de Bezons et M. de la
- Reynie. Pour madame la comtesse de Soissons, c'est une autre
- manière de peindre, elle a porté son innocence au grand air; elle
- partit la nuit, et dit qu'elle ne pouvoit envisager la prison, ni
- la honte d'être confrontée à des gueuses et à des coquines. La
- marquise d'Alluye est avec elle: ils prennent le chemin de Namur;
- on n'a pas dessein de les suivre. Il y a quelque chose d'assez
- naturel et d'assez noble à ce procédé; pour moi, je l'approuve.
- On dit cependant que les choses dont elle est accusée ne sont que
- de pures sottises qu'elle a redites mille fois, comme on fait
- toujours quand on revient de chez ces sorcières ou soi-disantes.
- Il y a beaucoup à raisonner sur toutes ces choses: on ne fait
- autre chose; mais je crois que l'on n'écrit pas ce que l'on
- pense.» (Édition Klostermann, p. 50.)
-
-Quant aux personnes simplement ajournées sans être détenues, le marquis
-de Feuquières, la comtesse du Roure, cette compagne intime de la
-Vallière, connue sous le nom de mademoiselle d'Attigny, la vicomtesse de
-Polignac, mère du futur cardinal de ce nom, la maréchale de La Ferté, de
-la famille d'Angennes, la princesse de Tingry, et la duchesse de
-Bouillon, elles furent interrogées à diverses reprises par la Chambre de
-l'Arsenal, et madame de Sévigné tient avec son soin accoutumé sa fille au
-courant de tout ce qui transpirait dans le public, curieux et inquiet,
-sur cette incroyable affaire. Elle put lui redonner en entier, dans la
-forme piquante où on le rapportait, l'interrogatoire de la duchesse de
-Bouillon, et on peut affirmer, sans le savoir, qu'il n'a dû rien perdre
-en malice en passant par la plume qui l'a reproduit.
-
-«Madame de Bouillon entra comme une petite reine dans cette chambre; elle
-s'assit dans une chaise qu'on lui avoit préparée, et au lieu de répondre
-à la première question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit
-dire; c'étoit: «Qu'elle ne venoit là que par le respect qu'elle avoit
-pour l'ordre du roi, et nullement pour la chambre, qu'elle ne
-reconnaissoit point, ne voulant point déroger aux priviléges des ducs.»
-Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit; et puis elle ôta son gant
-et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement jusqu'à son
-âge.--Connaissez-vous la Vigoureux?--Non.--Connaissez-vous la
-Voisin?--Oui.--Pourquoi voulez-vous vous défaire de votre mari?--Moi,
-m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé; il m'a
-donné la main jusqu'à cette porte.--Mais, pourquoi alliez-vous si souvent
-chez cette Voisin?--C'est que je voulois voir les Sibylles qu'elle
-m'avoit promises; cette compagnie méritoit bien qu'on fît tous les
-pas.--N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent?--Elle dit que
-non, par plus d'une raison, et, tout cela d'un air fort riant et fort
-dédaigneux.--Eh! bien, messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me
-dire?--Oui madame. Elle se lève, et en sortant, elle dit très-haut:
-«Vraiment, je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander
-tant de sottises.» Elle fut reçue de tous ses parents, amis et amies avec
-adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon
-air et d'un esprit tranquille.[774]» On ajoutait dans le public
-qu'interrogée par un des juges si elle avait vu le diable chez la Voisin,
-madame de Bouillon lui avait répondu que oui, lui en décrivant le costume
-semblable à celui de son interrogateur[775].
-
- [774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 140.
-
- [775] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.
-
-Madame de Sévigné est un fidèle écho des rumeurs et des impressions de la
-grande société parisienne, aux prises avec un mystère dans lequel se
-trouvaient compromis un si grand nombre de ses membres. En face de
-l'humble public, de cette masse qui, jusque là, n'avait point été
-habituée à voir de tels personnages accusés de tels crimes, un sentiment
-involontaire de solidarité s'empare d'une partie des hautes classes. Dans
-le premier moment de surprise on avait cru tout possible; on avait tout
-accepté, même les crimes les plus énormes. Au bout de quelques jours, une
-réaction en sens contraire se manifestait déjà: la marquise de Sévigné la
-subit et la constate.
-
-«Mesdames de Bouillon et de Tingry furent interrogées lundi à cette
-Chambre de l'Arsenal. Leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu'à la
-porte. Il ne paroît pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises
-qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris brun. Si on ne trouve rien
-de plus, voilà de grands scandales qu'on auroit pu épargner à des
-personnes de cette qualité. Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs
-et ces dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable. Vraiment
-on conte des choses ridicules de tout ce qui se passoit chez ces
-abominables femmes. La maréchale de La Ferté alla par complaisance (_chez
-la Voisin_) avec madame la Comtesse et ne monta point. M. de Langres
-étoit avec la maréchale; voilà qui est bien noir: cette affaire lui donne
-un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement, c'est d'entendre dire qu'elle
-est innocente[776]. La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un
-peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avoit,
-et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimoit. Ce jeune
-homme étoit M. de Vendôme, qui la menoit d'une main, et son mari de
-l'autre; et de rire. Quand une _Mancine_ ne fait qu'une folie comme
-celle-là, c'est donné; et ces sorcières vous rendent cela sérieusement,
-et font horreur à toute l'Europe d'une bagatelle. Madame la comtesse de
-Soissons demandoit si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui
-l'avoit quittée; cet amant étoit un grand prince, et on assure qu'elle
-dit que, s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit: cela s'entend du
-roi, et tout est considérable sur un tel sujet. Mais voyons la suite: si
-elle a fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces
-gueuses-là. Un de nos amis dit qu'il y a une branche aînée au poison, où
-l'on ne remonte point, parce qu'elle n'est pas originaire de France; ce
-sont ici de petites branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La
-Tingry fait imaginer quelque chose de plus important, parce qu'elle a été
-maîtresse des novices[777]. Elle dit: J'admire le monde; on croit que
-j'ai eu des enfants de M. de Luxembourg. Hélas! Dieu le sait. Enfin, le
-ton aujourd'hui c'est l'innocence des nommées et l'horreur de la
-diffamation; peut-être que demain ce sera le contraire. Vous connoissez
-ces sortes de voix générales, je vous en instruirai fidèlement; on ne
-parle ici d'autre chose; en effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil
-scandale dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit dans
-un four tous les petits enfants dont elle faisoit avorter; et madame de
-Coulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire, en parlant de
-la Tingry, _que c'étoit pour elle que le four chauffoit_[778].» On dirait
-que le public impartial, auquel appartient évidemment madame de Sévigné,
-est tiraillé entre deux partis, dont l'un exagère et l'autre amoindrit
-tout, et qui l'emportent chacun à leur tour, les jolis mots comme les
-mots cruels allant leur train et brochant sur le tout.
-
- [776] La maréchale de La Ferté était renommée pour ses
- galanteries.
-
- [777] A l'Abbaye-aux-Bois.
-
- [778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 136.
-
-L'affaire du maréchal duc de Luxembourg semblait prendre une tournure
-plus sérieuse. On n'en parlait pas sur ce ton léger; non que l'opinion du
-plus grand nombre lui fût contraire, mais la sévérité dont il était
-l'objet, pouvait tout faire croire et tout faire craindre. Ce que l'on
-racontait même de son attitude humble et pusillanime ne contribuait pas
-peu à alarmer les amis qui lui restaient. Nous ne pouvons omettre ce
-chapitre relatif au futur vainqueur de Steinkerque, chapitre si
-extraordinaire dans la correspondance de madame de Sévigné des mois de
-janvier et de février 1680, qui forme (on ne trouve ces détails que là)
-l'histoire _extérieure_ de l'affaire des Poisons, dont nous verrons tout
-à l'heure la réalité judiciaire.
-
-«Il faut reprendre (mande-t-elle à madame de Grignan, le 31 janvier) le
-fil des nouvelles que je laisse toujours un peu reposer quand je traite
-le chapitre de votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans
-manger; il avait demandé plusieurs jésuites; on les lui a refusés: il a
-demandé la _Vie des Saints_, on la lui a donnée: il ne sait, comme vous
-voyez, _à quel Saint se vouer_. Il fut interrogé quatre heures, vendredi
-ou samedi, je ne m'en souviens pas; il parut ensuite fort soulagé, et
-soupa. On croit qu'il auroit mieux fait de mettre son innocence en pleine
-campagne, et de dire qu'il reviendroit quand ses juges naturels le
-feroient revenir. Il fait grand tort au duché en reconnoissant cette
-Chambre; mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté[779].» (En sa
-double qualité de duc et de pair, le maréchal de Luxembourg avait le
-privilége de ne pouvoir être jugé que par la grand'chambre du Parlement,
-avec l'adjonction des pairs de France.) Avant de clore sa lettre, la
-consciencieuse nouvelliste est allée une dernière fois par la ville à la
-chasse aux propos, et voici ce qu'elle en rapporte à la confusion plus
-grande du maréchal prisonnier: «M. de Luxembourg est entièrement
-déconfit; ce n'est pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même une
-femme, c'est une vraie femmelette. «Fermez cette fenêtre--allumez du
-feu--donnez-moi du chocolat--donnez-moi ce livre--j'ai quitté Dieu, il
-m'a abandonné.» Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses commissaires,
-avec une pâleur mortelle. Quand on n'a que cela à porter à la Bastille,
-il vaut bien mieux gagner pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui
-en avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé; mais il
-faut en revenir, malgré soi, à la Providence; il n'étoit pas naturel de
-se conduire comme il a fait, étant aussi foible qu'il le paroît[780]».
-
- [779] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 137.
-
- [780] _Ibid._, p. 144.
-
-D'un naturel prompt à accuser, et, de plus, ulcéré par son éternelle
-disgrâce, et envieux-né de tous les maréchaux, ses cadets à l'armée,
-Bussy accueille et enregistre sans hésiter toutes les rumeurs les plus
-absurdes comme les plus noires sur M. de Luxembourg. Pour lui, il est en
-plein avec une étonnante crédulité dans le parti des pessimistes; et
-c'est un curieux symptôme de ce temps, de voir cet esprit qui n'est pas
-ordinaire et sans distinction, ne pas croire impossible l'existence et la
-puissance de la magie. «Le bruit est qu'on recherche M. de Luxembourg,
-écrit-il à Jeannin de Castille, sur les concussions aussi bien que sur
-les empoisonnements et sur la magie... Ses amis se moquent de
-l'accusation qu'on lui fait d'avoir fait des pactes avec le diable, et
-disent qu'on ne punit point de mort, au Parlement de Paris, le crime de
-sorcellerie. Il est vrai, mais on punit les maléfices, et ce fut pour
-cela qu'on fit brûler le maréchal de Raiz[781]; et qu'on feroit mourir M.
-de Luxembourg, si par la sorcellerie, il avoit fait mourir
-quelqu'un[782].» Bussy paraît très-consolé à l'avance de tout ce qui peut
-advenir de plus sinistre au maréchal. C'est sur le même ton que ses
-correspondants lui donnent la réplique. Faisant allusion à Boutteville,
-père du maréchal, décapité en 1627 pour cause de duel, et au duc de
-Montmorency, qui paya de sa tête, cinq ans après, sa révolte contre Louis
-XIII, ou plutôt contre Richelieu, madame de Rabutin, une femme! mande à
-son père ce mot cruel qui semble promettre au bourreau la tête du
-prisonnier: «Si M. de Luxembourg étoit convaincu, il passeroit mal son
-temps aussi bien que son père: _on dit que l'échafaud est substitué dans
-cette maison_[783];» c'est à dire que la hache y est héréditaire.
-
- [781] Gilles de Laval, seigneur de Raiz, exécuté sous Charles
- VII.
-
- [782] _Corr. de Bussy_ (lettre du 22 février, 1680, t. V, p. 64).
-
- [783] _Lettre_ du 26 janvier, _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 47.
-
-Ce grand procès criminel marchait trop lentement au gré de la galerie
-avide de nouvelles et d'émotions. Le 2 février madame de Sévigné annonce
-avec un certain regret que la Chambre ne travaillera de vingt jours, soit
-pour faire des informations nouvelles, soit pour faire venir de loin des
-gens accusés, «comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi
-que la comtesse de Soissons[784].» Pour le plus grand nombre, les
-charges, à ce que l'on répétait, étaient bien légères. «Feuquières et
-madame du Roure, écrit madame de Sévigné, toujours des peccadilles.»
-Madame de La Ferté (redit-elle, car elle tient à son mot), «ravie d'être
-innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette
-qualité.» Quoiqu'on l'eût laissée libre de ne pas venir s'expliquer
-devant la Chambre de l'Arsenal, elle insista pour être entendue; «et cela
-fut trouvé encore plus léger que madame de Bouillon.» Aussi la marquise
-ajoute-t-elle que «l'on continue à blâmer un peu la sagesse des juges,
-qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms pour
-si peu de chose[785].»
-
- [784] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 151.
-
- [785] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.
-
-Le premier feu des suppositions calmé, et dans le silence de l'œuvre
-mystérieuse des magistrats, la fatigue ou plutôt la légèreté parisienne
-finit par prendre entièrement le dessus. On ne voulut plus s'occuper de
-cette affaire, qui avait trompé l'attente publique, à moins de quelque
-grosse et très-certaine révélation. «On recommencera à travailler à cette
-Chambre plus tôt qu'on ne pensoit (mande le 7 février, madame de
-Sévigné): on assure qu'il y a bien des confrontations à faire. Il nous
-faut quelque chose de nouveau pour nous réveiller; on s'endort; et ce
-grand bruit est cessé jusqu'à la première occasion. On ne parle plus de
-M. de Luxembourg: j'admire vraiment comme les choses passent; c'est bien
-un vrai fleuve qui emporte tout avec soi. On nous promet pourtant encore
-des scènes curieuses[786].» Le surlendemain, même absence de nouvelles,
-si ce n'est qu'il n'y aura pas de tragédie: «L'affaire des Poisons est
-tout aplatie; on ne dit plus rien de nouveau. Le bruit est qu'il n'y aura
-point de sang répandu[787].» Le 14 février, la marquise annonce que la
-Chambre ardente a repris ses travaux, et que M. de Luxembourg a été mené
-deux fois à Vincennes, où étaient détenus notamment la Voisin, Le Sage et
-la Vigoureux, pour leur être confronté; mais «qu'on ne sait point le
-véritable état de son affaire.» Le 16, elle se plaint toujours que «les
-juges sont muets[788].»
-
- [786] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 154.
-
- [787] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 158.
-
- [788] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 160, 164 et 167.
-
-Dans ce mutisme sans doute recommandé, et les choses semblant perdre
-chaque jour de leur gravité, après avoir accusé les magistrats de trop de
-précipitation, on s'égaya à leurs dépens au moyen de l'interrogatoire de
-la duchesse de Bouillon, qui, selon M. de La Rivière, se vengeait comme
-elle pouvait en se moquant de ses juges[789]. M. de Bouillon parlait de
-l'envoyer dans toute l'Europe, «où l'on pourroit croire que sa femme est
-une empoisonneuse[790].» Bussy apprend à La Rivière que cette conduite
-«avoit fort fâché le roi contre elle, car cela donne un grand ridicule à
-la chambre de justice[791]. «Aussi, dix jours après, la marquise de
-Sévigné annonce à sa fille que madame de Bouillon s'était si bien vantée
-des réponses par elle faites aux juges, qu'elle s'était attiré une bonne
-lettre de cachet pour aller à Nérac, où elle fut, en effet obligée de se
-rendre[792].
-
- [789] _Corresp. de Bussy_, _Lettre_ du 23 février, t. V, p. 69.
-
- [790] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.
-
- [791] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 55.
-
- [792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1680), t. VI, p. 166.
-
-Le 21 février madame de Sévigné constate qu'on «ne parle plus de M. de
-Luxembourg[793].» Revenant sur la comtesse de Soissons, elle rapporte à
-sa fille le bruit qui courait qu'on lui avait fermé les portes de Namur
-et d'Anvers, et de plusieurs autres villes de Flandre, en disant: _Nous
-ne voulons point de ces empoisonneuses_. Avec un sérieux mêlé d'amertume
-elle ajoute: «C'est ainsi que cela se tourne; et désormais un François,
-dans les pays étrangers, et un empoisonneur, ce sera la même chose[794].»
-Dans la lettre suivante, elle redonne à madame de Grignan, d'après La
-Rochefoucauld, un incident grotesque et insultant de cette triste odyssée
-d'Olympe Mancini, où l'on voit bien l'horreur que cette affaire inouïe
-avait provoquée dans toute l'Europe: «M. de La Rochefoucauld nous conta
-hier qu'à Bruxelles la comtesse de Soissons avoit été contrainte de
-sortir doucement de l'église, et que l'on avoit fait une danse de chats
-liés ensemble, où, pour mieux dire, une criaillerie par malice, et un
-sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même temps que c'étoient des
-diables et des sorciers qui la suivoient, elle avoit été obligée, comme
-je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne
-vient pas d'une trop bonne disposition des peuples[795].»
-
- [793] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 171.
-
- [794] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 172.
-
- [795] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 180.
-
-Enfin, le 22 février, la Voisin fut brûlée en place de Grève. «Elle ne
-nous a rien produit de nouveau, dit madame de Sévigné;» c'est-à-dire
-qu'elle trompa le public, qui, voyant qu'elle n'avait rien établi de
-péremptoire dans le cours de la procédure contre les personnages dénommés
-par elle, l'attendait aux révélations _in extremis_, aux inspirations de
-l'échafaud. La marquise de Sévigné la vit passer des fenêtres de l'hôtel
-Sully, situé rue Saint-Antoine, en compagnie de mesdames de Sully, de
-Chaulnes, de Fiesque et de «bien d'autres.» Au retour elle fait à sa
-fille ce récit connu des dernières heures et du supplice de la condamnée,
-dont nous n'empruntons que les dernières et terribles lignes: «A
-Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la
-Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en
-tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la
-couvrit de paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou
-six fois; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses
-cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin,
-célèbre par ses crimes et par son impiété[796].»
-
- [796] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 23 février, t. VI, p. 175-177.
-
-On ne trouve plus dans madame de Sévigné que deux ou trois détails, à
-grande distance, sur ce procès des Poisons qui avait débuté avec tant de
-bruit. Le 1er mai, elle fait connaître la sortie de prison de madame de
-Dreux, après avoir été «_admonestée_, qui est une très-légère peine, avec
-cinq cents livres d'aumône.»--«On croit, ajoute-t-elle, que M. de
-Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux.... et c'est
-une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre
-les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges[797].» Le 18 mai,
-enfin, elle apprend à madame de Grignan que dans l'affaire du maréchal,
-il n'y a que son intendant de condamné; qu'il a fait amende honorable et
-justifié son maître. Sa lettre toutefois est pleine de sous-entendus: «Il
-y auroit extrêmement à causer, dit-elle, à raisonner, à admirer sur tout
-cela[798].» Elle rend compte à peu près dans les mêmes termes à M. de
-Guitaud de cette solution qui surprenait quoiqu'elle ne déplût pas: «On
-me mande (elle est à la campagne) que l'intendant de M. de Luxembourg est
-condamné aux galères; qu'il s'est dédit de tout ce qu'il avoit dit contre
-son maître: voilà un bon ou un mauvais valet; pour lui, il est sorti de
-la Bastille plus blanc qu'un cygne; il est allé pour quelque temps à la
-campagne. Avez-vous jamais vu des fins et des commencements d'histoires
-comme celles-là? Il faudroit faire un petit tour en litière sur tous ces
-événements[799].»
-
- [797] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 242 et 244.
-
- [798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 279.
-
- [799] _Lettres inédites_, éd. Klostermann, p. 61.
-
-Faisons, en compagnie des pièces originales, ce tour en litière que
-souhaitait madame de Sévigné pour s'expliquer sans réticences sur la fin
-d'une affaire qui lui semblait prêter autant à causer, à raisonner, à
-s'étonner. Elle était plus grosse, en effet, que ne l'a fait supposer son
-issue. L'histoire conventionnelle l'a traitée avec une légèreté et un
-vague dont était complice la royauté elle-même, peu désireuse de révéler
-au public de grands desseins avortés, des périls personnels conjurés.
-Une publication spéciale qui, sous la direction d'un esprit sagace,
-laborieux et exact, s'occupe des anciennes causes criminelles, en même
-temps que des procès nouveaux, vient de répandre sur l'affaire des
-Poisons une lumière inattendue, grâce à la découverte faite à la
-bibliothèque du Corps législatif (découverte pour nous, et non pour le
-savant membre de l'institut qui administre ce riche dépôt[800]) d'un
-résumé de la procédure instruite devant la Chambre de l'Arsenal[801].
-Malgré l'ordre donné, dit-on, par Louis XIV d'en livrer les actes au feu,
-une partie fut retrouvée, en 1789, dans les archives de la Bastille, et
-de là portée à la bibliothèque de l'Arsenal, où M. Monmerqué a pu s'en
-servir en 1819 pour les notes de son édition des _Lettres de madame de
-Sévigné_, qui nous offrent quelques courtes analyses de ces précieux
-documents[802]. M. Dufey (de l'Yonne) les a utilisés aussi pour la
-composition de son Histoire de la Bastille[803]. «Disparus aujourd'hui,
-ajoute M. Fouquier, enlevés non-seulement à la curiosité publique, mais
-même à la France, on pense que si l'on pouvait les retrouver (ces
-papiers) ce serait en Russie qu'il faudrait les chercher[804].» Les
-documents conservés à la bibliothèque du Palais Bourbon consistent en une
-analyse des cartons de la _Chambre ardente_, trouvés dans la succession
-du lieutenant de police M. de la Reynie. On y lit les noms de plus de
-deux cents personnes dont la Chambre a eu à s'occuper, avec des détails
-qui autorisent celui qui a eu la bonne fortune de les consulter le
-premier, à dire que, grâce à ce document irrécusable, nous pouvons
-aujourd'hui connaître l'histoire vraie et jusqu'à présent ignorée de ce
-scandaleux procès. On le peut surtout en y joignant un travail récent de
-M. Michelet, où se remarquent plus qu'en aucun de ses écrits les défauts
-excessifs et les rares qualités de sa méthode historique, et le solide
-ouvrage consacré par M. Rousset à la vie et à l'administration de
-Louvois, qui a eu dans la direction de la procédure des _Poisons_ une
-part ignorée jusqu'ici[805].
-
- [800] M. Miller, de l'Académie des Inscriptions et
- Belles-Lettres.
-
- [801] Voy. _Causes célèbres de tous les peuples_, par A.
- Fouquier, continuateur de l'_Annuaire historique_ dit de Lesur
- (La _Chambre Ardente_, 1679-1682). Paris, 1860, chez Lebrun et
- compagnie.
-
- [802] «Une grande partie des pièces originales de ce procès,
- disait-il, est conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque
- de l'Arsenal. L'éditeur y a puisé des éclaircissements. (_Note à
- la lettre du 26 janvier 1680_, t. VI, p. 130.)
-
- [803] _La Bastille_, ou _Mémoires pour servir à l'histoire
- secrète du gouvernement français depuis le quatorzième siècle
- jusqu'en 1789_.
-
- [804] _La Chambre ardente_, p. 9.
-
- [805] MICHELET, _Procès de la Brinvilliers_ (Revue des Deux
- Mondes, avril 1860). CAMILLE ROUSSET, _Histoire de Louvois et de
- son administration politique et judiciaire_. Paris, 1861.
-
- Voici ce que dit M. Fouquier de l'_excellent sommaire_ du procès
- des Poisons qu'il lui a été donné de consulter:
-
- «C'est un manuscrit conservé à la bibliothèque du Corps législatif
- sous les lettres et numéros suivants: B 105/577 g de 200 pages
- environ, non toutes remplies entièrement, mais couvertes en partie
- de résumés écrits d'une écriture très-fine et serrée. Ce manuscrit
- a pour titre: CHAMBRE ARDENTE, _tenue les années 1679, 80, 81, 82.
- Extrait fait par Me Brunet, notaire, de 12 cartons remis entre les
- mains de M. le chancelier garde des sceaux, par les héritiers de
- La Reynie_. Voilà donc, enfin, une source authentique, abondante.
- Le registre s'ouvre par une liste alphabétique de 226 décrétés,
- dont 138 femmes. Parmi ces noms brillent, presque à chaque page,
- ceux de ces seigneurs, de ces grandes dames, de ces
- parlementaires, de ces prêtres qu'on avait, disait-on, prudemment
- soustraits à la juridiction de la Chambre. Les révélations les
- plus inattendues y sollicitent le regard, et on y entrevoit de
- singuliers et sinistres jours sur l'histoire secrète de la cour de
- Louis XIV. Comme Me Brunet, le patient et véridique notaire, nous
- nous contenterons du rôle effacé de greffier et d'abréviateur,
- nous permettant seulement de mettre en ordre et en œuvre ces
- notes précieuses.» (_La Chambre ardente_, p. 10.)
-
-Le peu d'espace qui nous reste ne nous permet pas de faire nous-mêmes une
-pareille histoire. Le lecteur pourra facilement recourir aux sources que
-nous lui indiquons, et il reconnaîtra la portée politique de cette
-ténébreuse affaire, et les efforts du gouvernement pour l'étouffer et
-l'amoindrir.
-
-Dès la fin de l'année 1679, Le Sage avait demandé à faire des
-révélations. Louvois fut chargé de les recevoir et de lui promettre la
-vie sauve s'il les jugeait complètes: l'exil dont cet accusé fut
-seulement frappé prouve que le ministre fut suffisamment édifié sur la
-sincérité de ses aveux. M. Rousset publie une lettre adressée à Louis XIV
-dans laquelle Louvois apprécie, sans les reproduire, les indications
-fournies à la justice par ce principal complice de La Voisin. D'après ses
-conversations avec lui, il signale au roi le danger de la présence de
-certains personnages à la Cour. Ce qui prouve l'importance des
-révélations de Le Sage, c'est que ce fut bientôt après, le 23 janvier,
-qu'eurent lieu les arrestations ou les ajournements qui produisirent dans
-Paris une si profonde émotion.
-
-Celle qui reste le plus sérieusement chargée, soit dans les documents
-conservés à la bibliothèque du Corps législatif soit dans les trop
-courts extraits empruntés par M. de Monmerqué au dossier aujourd'hui
-disparu de la bibliothèque de l'Arsenal, est la comtesse de Soissons.
-Soumise à la question le 17 février, deux jours avant sa condamnation, La
-Voisin avait déclaré qu'il était très-vrai que la comtesse était venue
-chez elle avec la maréchale de La Ferté et la marquise d'Alluyes; que lui
-ayant dit, d'après l'inspection de sa main, qu'elle avait été aimée d'un
-grand prince, madame de Soissons lui avait demandé si cela reviendrait,
-ajoutant: «Qu'il fallait bien que cela revînt d'une façon ou d'autre.....
-et qu'elle porteroit sa vengeance plus loin, et sur l'un et sur l'autre,
-et jusqu'à s'en défaire[806].» Dans le résumé de Me Brunet, analysé par
-M. Fouquier, on trouve nettement formulée, à la charge de la comtesse de
-Soissons, l'accusation d'avoir fait préparer un placet contenant un
-poison en poudre très-subtil qu'elle devait remettre au roi en se jetant
-à ses genoux, et le résumé ajoute même que, pendant que le roi l'aurait
-lu, la comtesse devait encore glisser dans ses poches de cette poudre
-empoisonnée[807].
-
- [806] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 139. Extrait de la procédure
- de l'Arsenal.
-
- [807] FOUQUIER, _la Chambre ardente_.
-
-La Voisin, sur la sellette, s'était expliquée sur le compte de la
-duchesse de Bouillon. Elle ne chargea pas comme sa sœur cette seconde
-nièce de Mazarin: elle dit qu'en effet elle était venue chez elle, mais
-uniquement pour satisfaire un motif de curiosité. M. de Monmerqué a
-reproduit une partie de l'interrogatoire subi par madame de Bouillon, le
-29 janvier, cinq jours après le départ de sa sœur. Cette pièce
-ressemble peu au piquant dialogue recueilli par madame de Sévigné, et où
-la duchesse semblait avoir mis tant de persiflage et de hauteur. Elle est
-ici suffisamment humble et parfaitement sérieuse, car Le Sage, dans ses
-révélations, l'avait accusée d'avoir voulu obtenir par la magie la mort
-de son mari, afin d'épouser le duc de Vendôme. Madame de Bouillon fut
-obligée d'avouer qu'en effet elle était allée chez La Voisin pour y
-consulter _un très-habile homme_, que celle-ci disait connaître, et «qui
-savoit faire des merveilles,» lequel n'était autre que Le Sage. La
-duchesse était partie en compagnie du duc de Vendôme, du marquis de
-Ruvigny, de madame de Chaulieu et de l'abbé de ce nom. «Étant passée,
-déclara-t-elle, où étoit ledit Le Sage, elle lui demanda ce qu'il savoit
-faire d'extraordinaire, et ledit le Sage lui ayant dit qu'il feroit
-brûler en sa présence un billet, et qu'après cela il le feroit retrouver
-où elle voudroit, et elle répondante lui ayant dit sur cela qu'il n'en
-falloit pas davantage, ledit Le Sage lui dit qu'il falloit écrire
-quelques demandes; sur quoi M. le duc de Vendôme en écrivit deux, dont
-l'une étoit pour savoir où étoit alors M. le duc de Nevers, et l'autre si
-M. le duc de Beaufort étoit mort; lequel billet ayant été cacheté, ledit
-Le Sage le lia avec du fil ou de la soie, et y mit du soufre avec
-quelques enveloppes de papier; après quoi M. de Vendôme prit ledit billet
-qu'il fit brûler lui-même en la présence d'elle répondante, sur un
-réchaud, dans la chambre de La Voisin, et après cela ledit Le Sage dit à
-elle répondante qu'elle retrouveroit ce billet brûlé dans une porcelaine
-chez elle, ce qui n'arriva pas néanmoins. Mais deux ou trois jours après
-Le Sage vint chez elle et lui rapporta ledit billet, ce qui la surprit
-extrêmement, et de le voir cacheté comme il étoit, et au même état que
-lorsqu'il fut remis audit Le Sage.» Surpris d'un pareil fait, les mêmes
-voulurent recommencer l'expérience. Un nouveau billet fut, à quelques
-jours de là, remis à Le Sage, et pareillement brûlé par lui. Mais, comme
-il tardait à le rapporter, la duchesse de Bouillon envoya plusieurs fois
-chez lui, «et y passa elle-même.» Après plusieurs excuses, Le Sage «vint
-trois ou quatre jours après chez elle répondante, où il lui dit que les
-sibylles (qu'il disait consulter) étoient empêchées.» La duchesse ajoute
-dans son interrogatoire que depuis elle n'avoit pas revu Le Sage, et
-qu'elle trouva la chose si ridicule qu'elle la raconta à plusieurs
-personnes et en écrivit même à son mari, alors à l'armée. L'un des
-commissaires, la mettant en présence de la déclaration de Le Sage qui la
-concernait, lui demanda s'il n'était pas vrai que dans l'un des billets
-donnés par elle ou en son nom il eût été question de la mort du duc de
-Bouillon, elle répondit que non, «et que la chose étoit si étrange
-qu'elle se détruisoit d'elle-même[808].»
-
- [808] SÉVIGNÉ, notes de la Lettre 707, t. VI, p. 141.
-
-Le fait de Le Sage n'était qu'un vulgaire tour de passe-passe, que le
-dernier de nos bateleurs accomplit chaque jour sans faillir aux yeux
-ébahis de la foule. Quant à l'accusation portée contre la duchesse de
-Bouillon, eût-elle été prouvée, elle ne constituait qu'un fait de
-prétendue magie, et, quoi qu'on en dise, quoi qu'en semble penser Bussy,
-ni Louis XIV, ni ses ministres, ni les juges ne pensaient que l'on pût,
-par les pratiques de la sorcellerie, amener la mort de quelques
-personnes; au point de vue religieux, au point de vue même de la
-législation civile qui punissait l'impiété et le blasphème, on pouvait
-être reconnu coupable de magie, mais non d'homicide par magie. La
-duchesse de Bouillon alla donc, pour quelque temps, expier à Nérac sa
-trop grande curiosité, peut-être son désir trop hâtif de devenir veuve,
-mais surtout sa légèreté de paroles, au sortir d'un interrogatoire où
-elle semble avoir eu trop de peur pour y mettre tant d'esprit.
-
-Les rigueurs extrêmes furent réservées aux personnes convaincues ou
-très-fortement soupçonnées d'avoir eu recours au poison. C'est ce qui
-explique la différence du traitement fait aux deux nièces de Mazarin.
-Après une courte absence, l'une reparut à la Cour; mais la comtesse de
-Soissons ne put jamais rentrer en France, et mourut en exil, léguant sa
-vengeance à son avant-dernier fils, qui malheureusement se trouva être un
-homme de génie, et fit cruellement connaître à Louis XIV le nom du
-_prince Eugène_.
-
-Un regrettable et charmant écrivain a voulu désintéresser Olympe Mancini
-dans toutes les accusations dont elle a été l'objet, et, tout en avouant
-son amour pour Louis XIV et son ardent désir de reconquérir un empire
-perdu, rejeter sur l'implacable et aveugle animosité de Louvois sa sortie
-déshonorante de la France et son exil sans fin. Un peu de passion galante
-pour les nièces de Mazarin, et un sentiment de générosité vis-à-vis d'une
-femme perdue par la tradition populaire, l'ont égaré[809]. L'analyse de
-la procédure de l'Arsenal, qui nous a été transmise par le notaire
-Brunet, incrimine cette femme d'une façon bien autrement grave et
-précise que les extraits uniques conservés par M. de Monmerqué. Il est un
-fait, ensuite, dans lequel il est bien difficile de la justifier
-entièrement: c'est l'empoisonnement de la reine d'Espagne, la malheureuse
-Louise d'Orléans. Saint-Simon en accuse formellement la comtesse de
-Soissons. En effet, ses liaisons avec l'ambassadeur d'Autriche, le comte
-de Mansfeld, auteur présumé du coup, sa fuite précipitée de Madrid, au
-lendemain de la mort de la reine, sont de grands indices contre elle;
-nous disons indices, car il a été dans la destinée d'Olympe Mancini
-d'être soupçonnée de tous les crimes, sans avoir été convaincue d'aucun.
-
- [809] Conf. AMÉDÉE RENÉE, _les Nièces de Mazarin_ (chapitre
- d'_Olympe Mancini_); Paris, chez MM. Firmin Didot, 1858, un vol.
- in-8º.
-
-L'un des plus compromis par les révélations de Le Sage était le marquis
-de Cessac. A l'en croire, ce crédule et peu scrupuleux personnage était
-venu plusieurs fois le trouver pour lui demander le secret de gagner, ou
-pour mieux dire de tricher sûrement au jeu du roi; un moyen de se défaire
-en cachette de son frère, le comte de Clermont, et une recette pour se
-faire aimer de sa belle-sœur[810]. Resté hors de France pendant dix ans,
-le marquis de Cessac, en 1690, vint se constituer prisonnier à la
-Bastille, et en sortit avec un arrêt favorable, qui l'acquitta sans trop
-le réhabiliter.
-
- [810] _Extraits de la procédure de l'Arsenal_. (SÉVIGNÉ, t. VI,
- 137.)
-
-Madame du Roure avait été accusée par La Voisin d'être venue la consulter
-pour se faire aimer du roi, et amener la mort de mademoiselle de La
-Vallière. Mais, confrontée avec son accusatrice, elle n'en fut pas
-reconnue, et La Voisin déclare, pour expliquer son manque de mémoire,
-que les faits énoncés par elle remontaient déjà à quatorze ans[811].
-
- [811] SÉVIGNÉ, t. VI.
-
-Dans un extrait de l'interrogatoire de Marie de La Marc, femme du marquis
-de Fontet, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, tiré des mêmes
-manuscrits de l'Arsenal, on trouve quelques détails qui ne sont point
-dépourvus d'intérêt, sur certains faits relatifs au marquis de Feuquières
-et au maréchal de Luxembourg. Ce qui concerne ce dernier doit d'autant
-plus fixer l'attention, que les pièces de son dossier, distinctes des
-documents consultés par M. de Monmerqué à la bibliothèque de l'Arsenal,
-n'ont pas, selon le même, «été retrouvées parmi celles de l'affaire des
-Poisons qui existent à la bibliothèque de MONSIEUR»[812]. Seraient-ce les
-mêmes pièces qui auraient passé du cabinet de MONSIEUR, le comte d'Artois
-à cette époque (1819), dans la bibliothèque du Corps législatif? C'est un
-doute, un fait à vérifier.
-
- [812] _Ibid._
-
-Après avoir gardé un silence presque absolu dans son premier
-interrogatoire du 28 janvier 1680, la marquise de Fontet, le 6 mars
-suivant, fit connaître aux commissaires «qu'ayant appris que
-l'instruction que l'on faisoit regardoit le service du roi, la
-considération du bien public l'obligeoit de déclarer que le duc de
-Luxembourg et M. le marquis de Feuquières étoient venus chez elle, un
-jour que Le Sage (qui se faisait appeler du Buisson) s'y trouvoit.» Ils
-montèrent tous trois dans une chambre haute, avec un laquais qui portait
-un réchaud de feu. «Ils firent sortir le laquais, ne demeurèrent pas
-longtemps dans cette chambre, et sortirent ensuite, sans parler à madame
-de Fontet, et sans qu'elle ait su ce qui s'étoit passé chez elle.» On y
-avait brûlé des billets dont le contenu n'est point constaté, et il
-paraît que ni le maréchal, ni M. de Feuquières, n'avaient été satisfaits
-des _tours_ de Le Sage, car, le 12 mars, madame de Fontet, complétant ses
-souvenirs, déclara aux magistrats instructeurs «qu'ayant revu le duc de
-Luxembourg quelques jours après, il lui dit que Le Sage étoit un fripon,
-qui ne savoit rien.» Elle ajouta que le marquis de Feuquières, regrettant
-sans doute les pistoles arrachées à sa crédulité, lui avait dit, de son
-côté, «que Le Sage étoit un escroc.» L'historien de la maison de
-Montmorency, Dézormeaux, donne à cette scène un tour plus favorable pour
-le maréchal. Celui-ci, on le sait, publia pour sa défense une lettre où
-il rappelait avec hauteur et noblesse les services de sa famille. On lui
-imputait d'avoir fait un pacte avec le diable, dans un écrit remis à Le
-Sage, et cela pour obtenir trois choses: la découverte de titres égarés
-ou dérobés, et qui devaient lui faire adjuger des biens considérables
-qu'il réclamait en justice comme ayant autrefois appartenu à sa maison;
-les moyens d'arriver à de grands commandements militaires et à de hautes
-fonctions dans l'État, et, comme moyen de fortune assurée, la réussite du
-dessein qu'on lui attribuait de faire épouser à son fils la fille de
-Louvois, celle que nous venons de voir mariée au petit-fils de la
-Rochefoucauld. C'est à ce dernier point que le duc de Luxembourg, dans sa
-lettre, a fait cette réponse que l'histoire a recueillie et admirée:
-«Quand Matthieu de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros, il ne
-s'adressa point au diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que,
-pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency il fallait faire ce
-mariage[813].» Voltaire a pris le ton de cette lettre, écrite après coup,
-pour le ton de l'interrogatoire de Luxembourg. Il ne s'annonce point
-ainsi dans le consciencieux travail de M. Fouquier: sa tenue y est trop
-conforme à celle que nous a révélée la correspondance de madame de
-Sévigné. Dans sa lettre déjà citée, Louvois, dès le lendemain de son
-entretien avec Le Sage, avait fait connaître au roi ces mêmes imputations
-sur lesquelles fut basée la procédure suivie contre le maréchal. Les
-hommes de guerre, avides de fortune et de gloire comme lui, courtisaient
-à l'envi un ministre dont l'influence était si considérable: rien ne fait
-donc obstacle à la réalité du projet matrimonial attribué au duc de
-Luxembourg.
-
- [813] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; Fouquier, _la
- Chambre ardente_.
-
-Le Sage, le chargeant d'un crime vulgaire, l'avait en outre accusé
-d'avoir voulu faire empoisonner une comédienne, la Dupin, entre les mains
-de laquelle se trouvaient ses titres perdus, et qui refusait de les
-rendre. Ceci était plus grave qu'un pacte avec le diable pour les
-retrouver, et l'on comprend l'indignation avec laquelle Luxembourg rejeta
-une pareille accusation. On lui représenta l'écrit, signé de lui, dans
-lequel il se vouait au diable pour obtenir son appui. Il reconnut sa
-signature, mais il dénia, comme œuvre d'une main étrangère, le corps de
-l'écriture. Le jugement intervenu dans son affaire mit au compte de son
-intendant Bonnard ces lignes accusatrices. Bonnard fut convaincu de les
-avoir ajoutées au pouvoir signé en blanc que son maître disait lui avoir
-remis pour arriver à la découverte des papiers intéressant sa fortune.
-Mis hors de cause par arrêt en date du 14 mai 1681, le maréchal de
-Luxembourg reçut le 18 l'ordre de se rendre à vingt lieues de Paris dans
-ses terres, d'où il ne fut rappelé qu'au mois de juin de l'année
-suivante.
-
-Quant aux autres personnes de distinction comprises dans la procédure des
-Poisons, et que nous avons nommées, mesdames de La Ferté, de Cœnishac,
-du Fontet, de Polignac, de Tingry, MM. de Thermes, de Feuquières, etc.,
-elles s'en tirèrent encore à meilleur marché que le maréchal, les
-premières investigations n'ayant mis à leur charge que des faits de
-puérile curiosité, ou de croyance ridicule, mais fort commune, en la
-puissance de la magie. C'est là ce qu'il est peut-être permis de
-reprocher au vainqueur de Fleurus; car, pour des crimes, nul ne peut y
-songer. D'ailleurs la manière dont Louis XIV le traita par la suite
-indique qu'il l'avait surtout reconnu pur de tout mauvais dessein, de
-tout complot contre sa personne, comme son inflexible sévérité à l'égard
-de la comtesse de Soissons prouve qu'il l'en croyait capable, sinon
-coupable.
-
-Si l'on en croit le document conservé à la bibliothèque du Corps
-législatif, c'est au même motif qu'il faudrait attribuer la rigueur
-persistante dont fut l'objet le surintendant Fouquet; et c'est ici la
-partie nouvelle et vraiment imprévue du travail de M. Fouquier. Il a
-recueilli dans le résumé de Me Brunet des indices nombreux, nous
-n'oserions dire des preuves, que, pendant de longues années, du fond de
-sa prison, Fouquet organisa, ou mieux inspira une conjuration permanente
-contre la personne de Louis XIV, lorsqu'il eut acquis la conviction,
-partagée par quelques-uns de ses amis, que la mort seule du roi pourrait
-le rendre à la liberté. Déjà son nom avait été prononcé dans le procès de
-la Brinvilliers. Il n'en fut nullement question dans le public en cette
-dernière circonstance, et la marquise de Sévigné n'eut ni le chagrin
-d'entendre accuser son ami, ni l'occasion, sans nul doute chaleureusement
-saisie, de le défendre: mais il faut finir cet article déjà trop long de
-ces mémoires. Nous renvoyons donc à la _Chambre ardente_ de M. Fouquier
-le lecteur désireux d'approfondir la grave accusation portée contre un
-homme, que la science historique nouvelle a déjà assez maltraité, et que
-de plus complètes recherches finiraient peut-être par accabler[814].
-
- [814] Conf. surtout la Notice sur Fouquet placée par M. P.
- Clément en tête de son Histoire de Colbert.
-
- L'équité veut toutefois qu'on n'accepte qu'avec la plus extrême
- prudence les révélations, les allégations de misérables, accusés
- et surtout convaincus de grands crimes, et qui peut-être pensaient
- pouvoir se sauver en impliquant dans leurs soi-disants aveux des
- personnages éminents ou des noms fameux. M. de Monmerqué n'a-t-il
- pas lu à la bibliothèque de l'Arsenal un interrogatoire de La
- Voisin, où celle-ci déclare «qu'elle a connu la demoiselle du
- Parc, comédienne, et l'a fréquentée pendant quatorze ans, que sa
- belle-mère, nommée de Gordo, lui avoit dit que c'étoit Racine qui
- l'avoit empoisonnée?» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 176.) Racine
- un empoisonneur! cette accusation est d'un grand prix pour toutes
- les personnes compromises par La Voisin. Mademoiselle du Parc
- était morte en 1668, après avoir créé avec éclat, l'année
- précédente, le rôle d'_Andromaque_.
-
-Quelle conclusion y a-t-il à tirer de toute cette affaire quant au temps
-qui en fut témoin? Faut-il, comme M. Michelet, condamner un régime tout
-entier pour des faits individuels quoique trop nombreux, et y voir une
-preuve de la gangrène générale d'une société parée, au dehors, de tout
-l'éclat du génie, de toutes les grâces de la civilisation la plus polie?
-Nous aimons mieux (ce sera plus juste et plus vrai) dire avec Voltaire:
-«Cette abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne
-corrompit point les mœurs adoucies de la nation[815].»
-
- [815] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.
-
-Après les premières émotions de l'affaire des Poisons, la Cour porta
-toute son attention sur le mariage de l'héritier de la couronne, qui
-devait être l'occasion de grâces nombreuses et de la création de
-nouvelles charges fort enviées et chaudement disputées. Madame de
-Maintenon eut la haute main dans la composition de la maison de la
-Dauphine, et on vit bien alors quel chemin elle avait fait dans l'esprit
-plutôt que dans le cœur d'un prince qui s'éloignait chaque jour
-davantage de madame de Montespan, et que mademoiselle de Fontanges,
-eût-elle vécu, n'eût pu garder longtemps avec sa beauté sans esprit.
-
-L'histoire de madame de Maintenon à cette époque décisive de sa vie est
-fort mêlée à celle du mariage du Dauphin; mais, seule, madame de Sévigné
-nous en fait connaître quelques particularités. Ailleurs on la voit tout
-d'un coup établie souveraine; madame de Sévigné nous fait compter les pas
-et mesurer les degrés de cette élévation lente, continue et sans
-pareille. Ses renseignements étaient sûrs. Par madame de La Fayette et M.
-de La Rochefoucauld, elle savait ce que pouvait en dire le prince de
-Marsillac, ce demi-favori du roi, depuis qu'il s'était décidé à ne plus
-avoir de favori en titre; et par madame de Coulanges elle pénétrait dans
-l'intérieur de madame de Maintenon. Dès le 29 novembre 1679, diligente à
-renseigner sa fille sur la situation du thermomètre de la Cour, elle lui
-écrit: «Madame de Coulanges a été quinze jours à la Cour; madame de
-Maintenon étoit enrhumée, et ne vouloit pas la laisser partir.....
-_Quanto_ et _l'enrhumée_ sont très-mal; cette dernière est toujours
-parfaitement bien avec le centre de toutes choses, et c'est ce qui fait
-la rage. Je vous conterois mille bagatelles si vous étiez ici[816].» Le
-13 décembre elle ajoute: «Nous saurons bientôt ceux qui seront nommés
-pour madame la Dauphine; c'est à l'arrivée de ce dernier courrier qu'on
-les déclarera. Il y en a qui disent que madame de Maintenon sera placée
-d'une manière à surprendre; ce ne sera pas à cause de _Quanto_, car c'est
-la plus belle haine de nos jours.» Et, rendant justice à un mérite par
-elle pratiqué et bien connu, madame de Sévigné termine par cette
-observation: «Elle n'a vraiment besoin de personne que de son bon
-apprêt[817].»
-
- [816] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 33.
-
- [817] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 65.
-
-Les colères de madame de Montespan n'étaient pas faites pour ramener le
-roi. Ces transports produisaient un effet tout contraire à celui qu'en
-attendait peut-être une femme dont la passion troublait l'esprit, si
-clairvoyant autrefois. Madame de Caylus, bien au courant de cet intérieur
-troublé, a dit avec raison: «L'esprit qui ne nous apprend pas à vaincre
-notre humeur devient inutile, quand il faut ramener les mêmes gens
-qu'elle a écartés, et si les caractères doux souffrent plus longtemps que
-les autres, leur fuite est sans retour[818].» Pendant qu'à la vue de son
-empire croulant, madame de Montespan s'abandonnait aux désagréables
-éclats de sa colère, la supériorité de sa rivale s'établissait par le
-contraste de sa douceur, de son égalité d'âme, qualités inestimables pour
-un homme lassé des passions orageuses, et cherchant le port au sein d'une
-affection paisible et solide. La nièce de madame de Maintenon a
-parfaitement mis en relief cette différence des deux caractères, donnant
-à sa tante les mêmes louanges que l'histoire a consacrées: «Le roi trouva
-une grande différence dans l'humeur de madame de Maintenon; il trouva une
-femme toujours modeste, toujours maîtresse d'elle-même, toujours
-raisonnable, et qui joignoit encore à des qualités si rares les agréments
-de l'esprit et de la conversation.»
-
- [818] _Souvenirs de madame de Caylus_. (Coll. Michaud, t. XXXIII,
- p. 487.)
-
-C'est sans doute à un temps voisin du mariage du Dauphin qu'il faut
-placer cette sorte de ligue formée par Louvois et le prince de Marsillac,
-de concert avec madame de Montespan, pour perdre madame de Maintenon dans
-l'esprit du roi, ligue dont parle seulement madame de Caylus. Mêlant
-ensemble leurs intérêts et leurs passions, ils voulurent, dit-elle[819],
-dégoûter le roi, «mais ils s'y prirent trop tard; l'estime et l'amitié
-qu'il avoit pour elle avoient déjà pris de trop fortes racines. Sa
-conduite étoit d'ailleurs trop bonne et ses sentiments trop purs pour
-donner le moindre prétexte à l'envie et à la calomnie. J'ignore les
-détails de cette cabale, dont madame de Maintenon ne m'a parlé que
-très-légèrement, et seulement en personne qui sait oublier les injures,
-mais qui ne les ignore pas[820].»
-
- [819] _Souvenirs de madame de Caylus_. (Coll. Michaud, t. XXXIII,
- p. 487.)
-
- [820] _Id._, p. 490.
-
-Voulant distinguer, même au déclin de son amour, dans madame de
-Montespan, la mère des enfants qu'il se proposait de reconnaître, Louis
-XIV lui avait donné, quelque temps auparavant, la grande place de
-Surintendante de la maison de la reine, dont la comtesse de Soissons
-avait été forcée de se démettre. Par une sorte de balance égale entre la
-femme qu'il ménageait encore avant de l'abandonner, et celle qu'il
-estimait de plus en plus, il désira que madame de Maintenon trouvât, dans
-la maison de la Dauphine, un état indépendant, car jusque là elle n'avait
-eu à la cour d'autre position que celle de gouvernante des enfants du roi
-et de madame de Montespan. Elle eût pu prétendre à la première place,
-celle de dame d'honneur; elle aima mieux y faire nommer une ancienne
-amie, la duchesse de Richelieu, alors dame d'honneur de la reine. Le même
-emploi auprès de l'épouse jeune et inexpérimentée de l'héritier de la
-couronne, était d'une importance supérieure à cause de l'influence qui
-devait s'y attacher.
-
-La veuve de Scarron, et ce lui fut un honneur dans sa mauvaise fortune,
-avait été fort bien accueillie à l'_hôtel Richelieu_, sorte de doublure
-et d'héritier de l'_hôtel Rambouillet_, dont l'abbé Testu était le
-Voiture, où elle avait rencontré madame de Sévigné, et où brillait madame
-de Coulanges, ce qui fut l'origine de leur intimité[821]. «Sans bien,
-sans beauté, sans jeunesse, et même sans beaucoup d'esprit, madame de
-Richelieu avait épousé par son savoir-faire, au grand étonnement de toute
-la Cour et de la reine-mère, qui s'y opposa, l'héritier du cardinal de
-Richelieu, un homme revêtu des plus grandes dignités de l'État,
-parfaitement bien fait, et qui, par son âge, auroit pu être son fils;
-mais il étoit aisé de s'emparer de M. de Richelieu: avec de la douceur,
-et des louanges sur sa figure, son esprit et son caractère, il n'y avoit
-rien qu'on ne pût obtenir de lui[822].» Le duc de Richelieu fut fait
-chevalier d'honneur de la Dauphine en même temps que sa femme était mise
-à la tête de la maison de la nouvelle princesse. La bonne renommée de la
-duchesse de Richelieu fut aussi l'une des raisons de l'appui de madame de
-Maintenon, comme la vertu reconnue de la marquise de Montchevreuil, une
-autre amie, fut cause qu'elle la fit nommer gouvernante des filles
-d'honneur formant _la Chambre_ de la Dauphine, bien aise de se parer
-devant la Cour de ses honorables et anciennes amitiés[823]. Les filles de
-la reine furent mesdemoiselles de Laval, depuis duchesse de Roquelaure;
-de Biron et de Gontaud, deux sœurs, mariées, la première au marquis de
-Nogaret, et la seconde au marquis d'Urfé; de Tonnerre, devenue madame de
-Musy; de Rambure, qui épousa M. de Polignac, et mademoiselle de Jarnac,
-morte jeune sans être mariée: «Toutes de grande naissance et sans nulle
-beauté extraordinaire,» dit madame de Sévigné[824]; Louis XIV n'avait pas
-voulu mettre à côté de son fils les séductions qui avaient entraîné sa
-jeunesse.
-
- [821] MADAME DE CAYLUS, p. 492.
-
- [822] MADAME DE CAYLUS, p. 492.
-
- [823] _Id._, p. 494.
-
- [824] MADAME DE SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1680), t. VI, p.
- 147. MADAME DE CAYLUS, _Mémoires_, p. 495.
-
-La marquise de Sévigné entretient sa fille de tout un épisode se
-rattachant à la formation de la maison de la Dauphine et relatif à la
-duchesse de Soubise. Ce nom semble venir là pour compléter le nombre des
-femmes, des sultanes qui se disputaient la faveur du maître. Avide
-d'honneur et surtout d'argent, l'ambition rangée de madame de Soubise
-avait prétendu à la place de dame d'honneur de la reine, laissée vacante
-par la duchesse de Richelieu. Mais Louis XIV, désireux sans doute de
-rompre tous ses anciens liens, n'avait pas voulu donner les mains à un
-arrangement qui eût placé chaque jour devant ses yeux, avec tous les
-priviléges et les facilités de l'intimité, madame de Soubise. Celle-ci
-jouissait depuis longtemps de la confiance de la reine, qui, dans sa
-simplicité et sa crédulité, insistait vivement afin de l'avoir pour dame
-d'honneur: mademoiselle de Montpensier dit «qu'elle la préféroit à tout
-le monde[825].» Le roi fut inflexible. Madame de Soubise se plaignit;
-MADEMOISELLE ajoute même qu'elle écrivit à Louis XIV une lettre «fort
-emportée,» ce qui lui valut un exil momentané dans ses terres.
-Naturellement la duchesse évincée dut s'en prendre à celle dont
-l'influence avait fait préférer madame de Richelieu, et que les
-courtisans commençaient à appeler madame de _Maintenant_, et peut-être
-est-ce à elle qu'elle en avait dans cette lettre qui la fit éloigner de
-la Cour, où elle ne reparut plus dans cet état de faveur demi-voilée qui
-servait à la fois ses intérêts et sa réputation[826].
-
- [825] _Mémoires_. (Coll. Michaud, t. XXXIII.)
-
- [826] Sur cet épisode de la duchesse de Soubise, conf. SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ des 29 décembre 1679, 3, 5, 10, 17, 19 et 28 janvier,
- et 2 février 1680, t. VI, p. 82, 88, 94, 99, 108, 117, 130 et
- 145.
-
-
-FIN DU TOME SIXIÈME.
-
-
-NOTE DE LA P. 117.
-
-Sainte Chantal écrivait à Marie de Coulanges: «O ma très-chère fille, je
-ne doute point que votre pauvre cœur ne soit en peine de sentir votre
-mari dans les hasards de la guerre... Je supplie Dieu vous conserver avec
-votre petite bien-aimée.» C'était Marie de Rabutin-Chantal.
-
-Après la mort du baron de Chantal, sainte Chantal écrivait à sa
-belle-fille Marie de Coulanges: «Conservez-vous, ma très-chère fille,
-pour élever en la crainte du Seigneur ce cher gage qu'il nous a donné de
-ce saint mariage, et le tenez seulement comme un dépôt, sans y attacher
-par trop votre affection, afin que la divine bonté en prenne un plus
-grand soin, et soit elle-même toute chose à ce cher petit enfant.»
-(Lettres publiées par M. Ed. Barthélemy.)
-
-Sainte Chantal écrit encore à Philippe de Coulanges et à sa femme qui
-avaient recueilli leur fille et leur petite-fille après la mort du baron
-de Chantal et les remercie «de l'incomparable amour» qu'ils avoient eu
-pour lui, mais aussi «des soins qu'ils donnent si paternellement et si
-maternellement à cette pauvre petite orpheline.»
-
-Mme de Chantal écrivait à la mère de Puylaurens: «Je vous remercie de
-tout mon cœur, des prières que vous avez offertes à Dieu pour feu ma
-très-chère fille, le départ de laquelle je pense que j'ai rassenti, aussi
-vivement que sauroit faire une mère, le trépas de sa fille qu'elle aimoit
-uniquement. Mais qu'y a-t-il à dire quand Dieu parle?... Espérons que sa
-douce bonté sera père, mère, et toutes choses, à la petite que cette
-chère défunte a laissée.»
-
-A Mme de Coulanges, sainte Chantal écrivait: «Pour notre petite
-orpheline, je ne la plains pas, tandis qu'il plaira à Dieu de conserver
-mon très-honoré frère, et vous, ma très-chère sœur, car je sais que
-plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs vos
-enfants la chériront toujours.»
-
-
-«Le cœur m'attendrit fort quand je la regarde dans ce dépouillement de
-père et de mère; mais je la remets de bon cœur entre les mains de Dieu
-et de sa sainte Mère.»
-
-
-Dans une autre lettre à Philippe de Coulanges, elle le remercie «de sa
-singulière amitié et de sa tendresse d'amour pour la pauvre petite
-orpheline.»
-
-
-Finissons ces citations par ce fragment d'une lettre de sainte Chantal à
-M. de Coulanges:
-
-«D'une façon ou d'autre avant le trépas de notre très-chère fille, vous
-eûtes beaucoup de plaisir et de contentement, et voilà que Dieu a fait
-retourner les afflictions... Les larmes me sont venues aux yeux voyant la
-grande affliction où est ma pauvre très-chère sœur. Si par mon sang et
-martyre je le pouvois soulager en son mal et vous en vos douleurs de
-cœur, croyez, mon très-cher frère, que j'en fournirois d'un grand cœur
-ce qui en seroit requis et en mon pouvoir. Nous commençâmes, dès le
-lendemain que nous eûmes reçu vos lettres, une neuvaine qui finira
-demain... Je communie journellement à cette intention, car j'ai un grand
-désir que cette âme soit soulagée pour plusieurs raisons qui me touchent
-le cœur, entre lesquelles celle de l'éducation de notre chère petite
-tient un bon rang. Vous me consolez bien des nouvelles que vous me dites
-de cette petite orpheline. Qu'elle sera heureuse si Dieu vous conserve et
-ma pauvre très-chère sœur, pour lui continuer votre sage et pieuse
-conduite! C'est la vérité que j'aime cette enfant, comme j'aimais son
-père, et tout pour le ciel. _Je me réjouis de la grâce qu'elle aura à
-communier à Pâques_, j'en aurai bien mémoire, et prie Dieu qu'à cette
-réception de notre doux Sauveur il lui plaise de prendre une si entière
-possession de cette petite âme qu'à jamais elle soit sienne. Que je vous
-suis obligée en cette petite créature! Notre-Seigneur en sera votre
-récompense.»
-
-
-
-
-TABLE SOMMAIRE DES CHAPITRES DE CE VOLUME.
-
-
- CHAPITRE PREMIER.--1676.
-
- Pages
-
- Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui
- lui est fait.--Sa guérison marche lentement.--Elle trouve
- Paris tout occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.--Elle
- _repleure_ Turenne avec le chevalier de Grignan.--Retour
- sur cette perte.--Madame de Sévigné est le plus complet historien
- de cette _grande mort_.--Ses divers récits; ses appréciations du
- caractère et des vertus _du héros_.--Turenne l'honorait de son
- amitié; elle reste l'amie de sa famille.--Madame de Sévigné
- assiste à ses obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de
- Bouillon.--Effet produit par la mort de Turenne: consternation
- en France; mouvement offensif des coalisés.--L'armée française
- repasse le Rhin.--Belle conduite du chevalier de Grignan à
- Altenheim.--Défaite du maréchal de Créqui; M. de La Trousse,
- cousin de madame de Sévigné, est fait prisonnier.--Louis XIV
- cherche à relever l'esprit public.--Condé est envoyé pour
- remplacer Turenne et arrêter les Impériaux.--Patriotisme de
- madame de Sévigné.--Le coadjuteur d'Arles harangue le roi au
- nom du clergé; le roi lui adresse des félicitations.--Leçon
- donnée par Louis XIV aux courtisans qui veulent dissimuler
- nos échecs.--Il admirait Turenne, mais l'aimait peu.--Turenne
- haï par Louvois.--Louis XIV et son ministre se préparent à
- prouver que l'on peut sans Turenne et Condé remporter des victoires 1
-
-
- CHAPITRE II.--1676.
-
- Ouverture de la campagne de cette année.--Madame de Sévigné voit
- partir son fils et le chevalier de Grignan.--Louis XIV va se
- mettre à la tête de l'armée de Flandre.--La correspondance de
- madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même pour les
- choses de la guerre.--Siége et prise de Condé.--MONSIEUR assiége
- Bouchain.--Louis XIV offre la bataille au prince d'Orange, qui
- se retire sans combattre.--Prise de Bouchain.--Retour du roi à
- Versailles.--Caractère militaire de Louis XIV.--L'armée
- française met le siége devant Aire; les ennemis vont investir
- Maëstricht et Philisbourg.--Madame de Sévigné annonce à sa
- fille la prise d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.--Belle
- conduite à ce siége du baron de Sévigné.--Curieuses anecdotes
- recueillies sur le prince d'Orange et Louis XIV.--M. de Schomberg
- fait lever le siége de Maëstricht.--Philisbourg est obligé de
- se rendre aux ennemis.--L'opinion s'en prend au maréchal de
- Luxembourg; Madame de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.--Le
- reste de l'année se passe sans événements militaires 47
-
-
- CHAPITRE III.--1676.
-
- Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.--Elle passe
- par Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation,
- _dans la chambre où sa grand'mère est morte_.--Retour sur sainte
- Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.--Son intime
- liaison avec saint François de Sales.--Le frère de l'évêque de
- Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle
- du madame de Sévigné.--Soins donnés par madame de Chantal à la
- jeune Marie de Rabutin.--Mort de la sainte dans les bras de la
- duchesse de Montmorency 75
-
-
- CHAPITRE IV.--1676.
-
- Madame de Sévigné arrive à Vichy.--Société qu'elle y trouve.--Vie
- des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en envoie à
- sa fille la véritable _gazette_.--Description du pays; promenades;
- danses et _bourrées_ d'Auvergne.--_La colique de madame de
- Brissac._--Quelques portraits d'originaux.--_La charmante
- douche._--Madame de Sévigné reprend la route de Paris.--Elle
- visite la famille Fouquet: ses divers membres.--Dernière station
- de madame de Sévigné au château de Vaux 139
-
-
- CHAPITRE V.--1676.
-
- Procès et supplice de _la Brinvilliers_.--Stupeur de la société
- parisienne.--L'attention revient aux intrigues de la cour et aux
- amours du roi.--Déclin de madame de Montespan; progrès de madame
- de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.--La marquise
- de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.--Elle est le
- véritable historien de cette époque de la vie galante de Louis
- XIV.--Retraite du cardinal de Retz à Commercy.--Madame de Sévigné
- plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille amitié.--Son
- fils revient de l'armée.--Elle appelle sa fille à Paris.--Arrivée
- de madame de Grignan, après une absence de deux ans 166
-
-
- CHAPITRE VI.--1677.
-
- Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et
- Bussy.--Moment de la plus grande intimité entre madame de Sévigné
- et son cousin.--Ils se conviennent et se plaisent.--Vanité,
- extravagances de Bussy-Rabutin.--Il refuse le _Monseigneur_ aux
- maréchaux.--Il se crée lui-même maréchal de France _in petto_.--Ne
- pouvant être _duc_, il ne veut plus qu'on l'appelle _comte_.--Le
- roi lui permet de revenir une seconde fois à Paris.--Sa cousine
- désire connaître ses _Mémoires_; ils les lisent ensemble.--Position
- de madame de Montespan à la cour.--Le roi distingue madame de
- Ludre.--On attribue à Bussy des couplets satiriques; sa
- justification.--La guerre recommence.--Louis XIV se met en campagne
- avant la fin de l'hiver.--Siége et prise de Valenciennes.--Le
- baron de Sévigné y est blessé.--Saint-Omer et Cambrai sont obligés
- de se rendre.--MONSIEUR gagne la bataille de Cassel.--Retour
- triomphant du roi; ovations qui lui sont faites: l'année 1677 appelée
- _l'année de Louis le Grand_.--Corneille chante les victoires du
- roi.--Madame de Sévigné achète à son fils la sous-lieutenance des
- gendarmes-Dauphin.--Maladie de madame de Grignan.--Appréhensions de
- sa mère.--Quelques troubles surviennent entre la mère et la
- fille.--Malentendus expliqués 208
-
-
- CHAPITRE VII.--1677.
-
- Vie active de madame de Sévigné.--Son empressement pour les membres
- de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime en eux.--Le
- cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive affection.--Madame
- de Sévigné s'inquiète de la santé de cette _chère Éminence_.--Les
- amis du cardinal veulent le ramener à Paris.--La retraite lui pèse,
- mais il est retenu par le respect humain.--Madame de Sévigné reprend
- sa chronique habituelle des amours royales.--Courte faveur de
- madame de Ludre.--Le roi l'abandonne.--Madame de Montespan sans
- pitié pour elle.--Madame de Sévigné compatit à l'infortune de la
- _pauvre Io_.--Madame de Ludre se retire au couvent.--Ascendant
- croissant de madame de Maintenon.--Le baron de Sévigné revient de
- l'armée, et retourne à sa vie dissipée. Sa mère et sa sœur
- cherchent inutilement à le marier.--Madame de Sévigné se rend pour
- la seconde fois aux Eaux de Vichy; elle loue à Paris l'_hôtel
- Carnavalet_ pour elle et sa fille, qui lui annonce son prochain
- retour.--Elles s'y retrouvent au mois de novembre 262
-
-
- CHAPITRE VIII.--1678-1679.
-
- Mauvaise santé de madame de Grignan.--Bussy console sa mère.--Madame
- de Sévigné veut faire nommer son cousin historiographe
- du roi.--Le baron de Sévigné se distingue à la bataille de
- Mons.--Paix de Nimègue.--Apogée de Louis XIV.--La _Princesse de
- Clèves_.--Retour de Retz à Paris.--Mort de d'Hacqueville.--Le
- coadjuteur d'Arles prêche devant le roi.--Grâces aux exilés et
- aux prisonniers.--Mademoiselle de Fontanges.--Nouvelles discussions
- entre madame de Sévigné et sa fille.--Mort du cardinal de Retz 299
-
-
- CHAPITRE IX.--1679-1680
-
- Madame de Grignan retourne en Provence.--Douleur toujours nouvelle
- de madame de Sévigné.--Dernières explications entre la mère et
- la fille.--Mariage de Louise d'Orléans avec Charles II, roi
- d'Espagne.--La duchesse de Villars accompagne la jeune reine à
- Madrid.--Sa correspondance avec mesdames de Coulanges et de
- Sévigné.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Belle conduite de madame
- de Sévigné.--Le ministre disgracié emporte dans sa retraite
- l'estime publique et les regrets de la cour 374
-
-
- CHAPITRE X.--1680.
-
- Mariage du prince de Conti à Mlle de Blois.--Chambre de l'Arsenal
- ou Chambre ardente.--Affaire des poisons.--Emprisonnement du
- maréchal de Luxembourg.--Fuite de la comtesse de Soissons.--La
- Voisin accuse Mme de Bouillon.--Le Sage accuse le marquis de
- Cessac.--Mariage du Dauphin.--Mme de Richelieu nommée dame
- d'honneur de la Dauphine.--Mme de Soubise se plaint amèrement
- au roi de n'avoir pas été préférée à Mme de Richelieu et est
- exilée 430
-
-FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écri
-s de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/, by Joseph-Adolphe Aubenas
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 ***
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits de
-Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6, by Joseph-Adolphe Aubenas
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6
-
-Author: Joseph-Adolphe Aubenas
-
-Release Date: August 29, 2016 [EBook #52929]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
-</div>
-
-<h1><span class="large">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">SUR MADAME</span><br />
-<span class="xlarge">DE SÉVIGNÉ</span></h1>
-<hr class="deco" />
-<h1><span class="medium">SIXIÈME PARTIE</span></h1>
-
-<div class="frontmatter">
-<hr class="deco" />
-<p>TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.&mdash;MESNIL (EURE).</p>
-</div>
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="small">TOUCHANT</span><br />
-<span class="large">LA VIE ET LES ÉCRITS</span><br />
-<span class="medium">DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL</span><br />
-<span class="xs">DAME DE BOURBILLY</span><br />
-<span class="large">MARQUISE DE SÉVIGNÉ</span><br />
-<span class="small">SIXIÈME PARTIE</span><br />
-<span class="sper small">DE 1676 A 1680</span><br />
-<span class="xxs">SUIVIS</span><br />
-<span class="xs">De Notes et d'Éclaircissements</span><br />
-<span class="xs">PAR</span><br />
-<span class="medium">M. AUBENAS</span><br />
-<span class="xs">CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR</span><br />
-<span class="xs">PROCUREUR GÉNÉRAL A PONDICHÉRY</span><br />
-<span class="small">AUTEUR DE L'<i>Histoire de madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis</i></span></p>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/deco.jpg" width="150" height="13" alt="décoration" />
-</div>
-
-<p><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="medium">LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C<sup>IE</sup></span><br />
-<span class="small">IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56</span><br />
-<span class="medium">1865</span></p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
-<h2 class="normal">PRÉFACE</h2>
-</div>
-
-<p>La mort de M. Walckenaer avait interrompu la
-suite des <i>Mémoires touchant la vie et les écrits de
-M<sup>me</sup> de Sévigné</i>, au grand regret du public qui a su
-apprécier le mérite de cette &oelig;uvre historique si
-consciencieuse, si intéressante, et qui nous introduit
-auprès de M<sup>me</sup> de Sévigné dans ce grand
-siècle où cette femme illustre occupe dans le
-genre épistolaire le même rang que Corneille
-dans la tragédie, Molière dans la comédie et La
-Fontaine dans l'apologue.</p>
-
-<p>M. Monmerqué était, par ses études spéciales,
-appelé à continuer cette &oelig;uvre si bien commencée;
-mais tout occupé d'une nouvelle et grande
-édition des Lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné, il ne put
-accepter cette tâche que son ami lui léguait, et
-la mort qui vint aussi bientôt le frapper l'aurait
-laissé inachevée.</p>
-
-<p>M. Aubenas, qui s'était fait connaître dès 1842
-par une <i>Histoire de Madame de Sévigné, de sa famille
-et de ses amis, suivie d'une Notice historique
-sur Madame de Grignan</i>, voulut bien se charger de
-cette continuation; une longue maladie, puis sa
-nomination aux fonctions de procureur général à
-<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
-Pondichery l'ont forcé d'interrompre son travail,
-après toutefois avoir achevé le VI<sup>e</sup> volume, qui
-s'arrête à l'année 1680.</p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p>M. Aubenas, se conformant au plan adopté par
-M. Walckenaer, s'est efforcé, tout en s'astreignant
-à la plus grande exactitude, à donner à ses appréciations
-historiques et littéraires, ce tour élégant
-qui rend si attachante la lecture de l'ouvrage de
-M. Walckenaer.</p>
-
-<hr class="deco" />
-
-<p>La continuation de ces Mémoires jusqu'à la mort
-de M<sup>me</sup> de Sévigné, en 1694, sera publiée avec le
-concours d'un ami de MM. Walckenaer et Monmerqué,
-et qui, comme eux, s'est voué à l'étude
-et au culte de M<sup>me</sup> de Sévigné.</p>
-
-<p class="signature">A. F. D.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<p class="extra"><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="large">TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="medium">MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,</span><br />
-<span class="small">DAME DE BOURBILLY,</span><br />
-<span class="large">MARQUISE DE SÉVIGNÉ.</span></p>
-
-<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER.<br />
-<span class="medium">1676.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui lui est
-fait.&mdash;Sa guérison marche lentement.&mdash;Elle trouve Paris tout
-occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.&mdash;Elle <i>repleure</i>
-Turenne avec le chevalier de Grignan.&mdash;Retour sur cette perte.&mdash;Madame
-de Sévigné est le plus complet historien de cette
-<i>grande mort</i>.&mdash;Ses divers récits; ses appréciations du caractère
-et des vertus <i>du héros</i>.&mdash;Turenne l'honorait de son amitié;
-elle reste l'amie de sa famille.&mdash;Madame de Sévigné assiste à
-ses obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de Bouillon.&mdash;Effet
-produit par la mort de Turenne; consternation en France;
-mouvement offensif des coalisés.&mdash;L'armée française repasse le
-Rhin.&mdash;Belle conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.&mdash;Défaite
-du maréchal de Créqui; M. de La Trousse, cousin de
-madame de Sévigné, est fait prisonnier.&mdash;Louis XIV cherche à
-relever l'esprit public.&mdash;Condé est envoyé pour remplacer Turenne
-et arrêter les Impériaux.&mdash;Patriotisme de madame de
-Sévigné.&mdash;Le coadjuteur d'Arles harangue le roi au nom du
-clergé; le roi lui adresse des félicitations.&mdash;Leçon donnée par
-Louis XIV aux courtisans qui veulent dissimuler nos échecs.&mdash;Il
-<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-admirait Turenne, mais l'aimait peu.&mdash;Turenne haï par Louvois.&mdash;Louis
-XIV et son ministre se préparent à prouver que
-l'on peut sans Turenne et Condé remporter des victoires.</p>
-
-<p class="space">A son retour des Rochers à Paris, dans les premiers
-jours d'avril 1676, madame de Sévigné reçut un accueil
-plus affectueux encore que par le passé, de ses nombreux
-amis, qui, l'ayant sue gravement malade en Bretagne,
-avaient craint de la perdre. Malgré son désir de courir
-aux nouvelles pour les mander à sa fille, elle se résigna,
-sur l'ordonnance des médecins, à garder encore la chambre,
-et elle y resta huit jours «à faire l'entendue<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>.»
-Pendant ce temps, ce fut chez elle une véritable assemblée.
-Chacun venait la féliciter et se féliciter de sa convalescence.
-Faisant la part de sa curiosité bien connue, et
-par tous comprise et pardonnée, on la mettait à l'envi au
-courant de ce qui s'était passé pendant son absence; on
-lui redonnait tous ces mille petits riens, alors l'existence
-de la ville et de la cour, détails qui importent à l'histoire
-des m&oelig;urs et de la société, et que l'illustre épistolaire
-a recueillis avec un soin de chaque jour pour le
-charme de la postérité, en ne songeant qu'à l'amusement
-de sa fille. Madame de Sévigné se loue auprès de celle-ci
-de l'empressement et des soins dont elle est l'objet.
-Mais c'est surtout aux amies de madame de Grignan
-qu'elle rend meilleure et plus facile justice: «Vos
-amies, lui mande-t-elle, vous ont fait leur cour par les
-soins qu'elles ont eus de moi<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-Madame de Sévigné avait été si rudement éprouvée
-qu'elle eut de la peine à se rétablir entièrement. De son
-rhumatisme articulaire il lui était resté une enflure
-des mains et une roideur surtout dans les mouvements
-de la main droite qui pendant quelque temps encore lui
-rendirent l'écriture excessivement pénible. Se figure-t-on
-bien madame de Sévigné ne pouvant tenir une plume,
-et surtout ne pouvant écrire à sa fille! Son fils, son
-cousin Coulanges, le fidèle Corbinelli, comme l'avait fait
-une jeune voisine des Rochers, qu'elle avait pour cela
-affectionnée dans ce dernier voyage, s'empressent «de
-soulager cette main tremblante<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>.» Mais elle est gênée,
-dit-elle, pour dicter, elle habituée <i>à laisser galoper sa
-plume la bride sur le cou</i>.</p>
-
-<p>Sauf cette incommodité des mains, toutefois, la santé
-de madame de Sévigné s'améliorait de jour en jour.
-C'est ce qu'elle répète sur tous les tons et par chaque
-courrier à sa fille, prenant à tâche de la convaincre de
-sa prudence et de sa docilité. Ces assurances et ces précautions
-indiquent combien avaient été vives les craintes
-de madame de Grignan, et combien tendres étaient
-ses recommandations. Son malheureux caractère, si
-peu ouvert, si dénué d'entrain et de spontanéité, n'ôtait
-rien à la profonde tendresse qu'elle nourrissait pour sa
-mère. Les grands sentiments, les droites affections étaient
-en elle. Elle manquait seulement de cette cordialité toujours
-prête, de cette communication de soi naïve et
-franche, qui forment la douceur des rapports sociaux
-et le charme de la vie de famille, et que madame de
-Sévigné possédait à un si haut degré.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-Madame de Grignan n'avait point encore vu sa mère
-malade à ne pouvoir écrire: son effroi et sa douleur, en ne
-recevant plus de cette écriture si connue et tant aimée,
-furent extrêmes. Elle était grosse de huit mois; on peut
-croire que cette agitation fut cause de son accouchement
-prématuré d'un enfant qui, malgré tous les soins, ne
-vécut pas. «Je crains, lui dit sa mère, qu'une si grande
-émotion n'ait contribué à votre accouchement. Je vous
-connois; vos inquiétudes m'en donnent beaucoup.....
-J'ai vu M. Périer, qui m'a conté comme vous apprîtes,
-en jouant, la nouvelle de mon rhumatisme, et comme
-vous en fûtes touchée jusqu'aux larmes. Le moyen de
-retenir les miennes quand je vois des marques si naturelles
-de votre tendresse? mon c&oelig;ur en est ému, et je ne
-puis vous représenter ce que je sens. Vous mîtes toute la
-ville dans la nécessité de souhaiter ma santé, par la tristesse
-que la vôtre répandoit partout. Peut-on jamais trop
-aimer une fille comme vous, dont on est aimée? Je crois
-aussi, pour vous dire le vrai, que je ne suis pas ingrate;
-du moins je vous avoue que je ne connois nul degré de
-tendresse au delà de celle que j'ai pour vous<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>.» Il
-n'est pas inutile, pour la réputation de madame de
-Grignan, dont on a été jusqu'à nier l'affection filiale, de
-reproduire de pareilles attestations: on y voit bien aussi
-ce naïf égoïsme de l'amour maternel, poussé jusqu'à la
-passion, et qui, comme l'autre amour, se plaît à lire dans
-les souffrances de l'objet aimé, la certitude d'une mutuelle
-tendresse.</p>
-
-<p>Tous les secours de la science d'alors, qu'elle retrouva
-en revenant à Paris, ne purent achever la guérison de
-<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-madame de Sévigné, et on lui prescrivit d'aller aux eaux
-de Bourbon ou de Vichy, qui seules, disait-on, devaient
-lui redonner l'usage tant souhaité de ses mains.
-Non-seulement cette maladie était la première, mais elle
-fut la seule que madame de Sévigné eût à subir jusqu'à
-celle qui termina sa vie; aussi, pendant quelques
-mois, sa correspondance est, en grande partie, consacrée
-à ce sujet, qui tient tant au c&oelig;ur de sa fille, et sur lequel
-elle ne s'étend que pour lui complaire: comme tout ce
-qu'elle écrit, cela est dit avec un agrément qu'elle seule
-peut apporter en une semblable matière.</p>
-
-<p>..... «Elle a perdu la jolie chimère de se croire
-immortelle; elle commence présentement à se douter de
-quelque chose, et se trouve humiliée jusqu'au point d'imaginer
-qu'elle pourroit bien, un jour, passer dans la
-barque comme les autres, et que Caron ne fait point de
-grâce<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>.»</p>
-
-<p>..... «Je ne sors point, il fait un vent qui empêche
-la guérison de mes mains; elles écrivent pourtant mieux,
-comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le côté
-gauche; je mange de la main gauche; voilà bien du
-gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez
-fort aisément que vous avez vu ce <i>chien de visage-là
-quelque part</i>: c'est que je n'ai point été saignée, et
-que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas des
-remèdes<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>.»</p>
-
-<p>..... «Pour ma santé (ajoute-t-elle quelques jours après,
-voulant complétement rassurer sa fille, qui avait appréhendé
-tous les maux les plus graves), elle est toujours
-<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-très-bonne; je suis à mille lieues de l'hydropisie, il n'en a
-jamais été question; mais je n'espère la guérison de mes
-mains et de mes épaules, et de mes genoux qu'à Vichy,
-tant mes pauvres nerfs ont été rudement affligés du
-rhumatisme..... J'ai vu les meilleurs ignorants d'ici, qui
-me conseillent de petits remèdes si différents pour mes
-mains, que pour les mettre d'accord je n'en fais aucun;
-et je me trouve encore trop heureuse que sur Vichy ou
-Bourbon ils soient d'un même avis. Je crois qu'après
-ce voyage vous pourrez reprendre l'idée de santé et de
-gaieté que vous avez conservée de moi. Pour l'embonpoint,
-je ne crois pas que je sois jamais comme j'ai été:
-je suis d'une taille si merveilleuse, que je ne conçois point
-qu'elle puisse changer, et pour mon visage, cela est ridicule
-d'être encore comme il est<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>.» Depuis deux mois,
-madame de Sévigné avait atteint la cinquantaine; mais,
-tous les contemporains en déposent, sa conservation
-était telle qu'on pouvait lui ôter dix ans au moins sans
-invraisemblance et sans flatterie.</p>
-<p>
-Il y a ici un trait qui en annonce d'autres, sur le
-compte de la médecine et des médecins, et que le lecteur
-doit retenir, car il nous servira à établir la parfaite indépendance
-d'opinion de madame de Sévigné sur ce sujet
-délicat, et qui tient une si grande place dans les m&oelig;urs
-et les conversations du dix-septième siècle.</p>
-
-<p>La grande affaire, lorsque madame de Sévigné rentra
-à Paris, celle qui, au commencement de ce printemps de
-1676, préoccupait tout le monde, les mères, les épouses,
-les filles, les s&oelig;urs et les maîtresses, c'était la guerre,
-cette guerre de la France contre l'Europe, qui durait
-<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-déjà depuis huit ans et causait la gêne excessive, si ce
-n'est la ruine, de la noblesse, obligée (c'est un mérite
-qu'on ne lui a pas assez reconnu) de servir entièrement
-à ses frais, et à très-grands frais. C'était un moment
-solennel. La campagne allait s'ouvrir sous le commandement
-personnel du roi, qui tenait à prouver à ses sujets
-et à l'Europe, et voulait, sans s'en douter, se prouver
-aussi à lui-même qu'il n'avait pas besoin de Turenne, mort
-l'année précédente, ni de Condé, retenu par la goutte
-à Chantilly, pour résister à ses adversaires et pour les
-vaincre.</p>
-
-<p>Tout le monde s'empressait donc pour la campagne de
-Flandre, où il s'agissait de soutenir l'honneur de la France
-et la réputation du roi. Successivement, madame de
-Sévigné vit partir le marquis de La Trousse, son cousin, et
-de plus colonel des gendarmes-Dauphin, où Sévigné, à
-son mortel regret, était toujours cornette ou guidon,
-«guidon éternel, guidon à barbe grise<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>,» le chevalier
-de Grignan, et enfin son fils, lequel ne resta que peu de
-jours avec elle. La veille du départ du chevalier, madame
-de Sévigné eut un long entretien avec ce Grignan
-préféré, et, revenant sur un passé toujours vivant, «ils
-repleurèrent ensemble M. de Turenne<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>,» qui avait distingué,
-comme un homme d'avenir, le frère du gouverneur
-de la Provence.</p>
-
-<p>On était toujours sous l'impression de la perte faite par
-la France neuf mois auparavant. <i>Cette grande mémoire</i>,
-pour parler comme madame de Sévigné, «n'avoit
-point été entraînée par ce fleuve qui entraîne tout.»
-<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-Voyant le grand Condé retourné dans ses terres, après
-avoir réparé, autant que son génie pouvait le faire, le
-désastre de la mort de celui qui seul avait été son rival,
-le peuple n'en regrettait que plus le capitaine si glorieusement
-tué à Sasbach.</p>
-
-<p>Amie du héros, estimée de lui, madame de Sévigné
-avait encore cette plaie toute saignante dans le c&oelig;ur.
-L'amitié de Turenne pour elle, son culte pour lui, sont
-dans la vie de la femme un grand honneur: les pages
-données à cette illustre mémoire par l'épistolaire émérite
-du dix-septième siècle sont un des titres les plus sérieux
-de l'écrivain. Quel que soit notre désir de ne point
-nous attarder en des digressions inutiles, il nous paraît
-impossible décrire l'histoire de madame de Sévigné
-sans la décorer de ces quelques pages magistrales qui
-n'ont pu trouver place dans l'ordonnance des volumes
-publiés par M. le baron Walckenaer, et où, mieux qu'aucun
-des contemporains de Turenne (je n'en excepte pas
-ses deux panégyristes sacrés), cette femme éloquente
-a su parler des vertus du héros, de l'émotion trop fugitive
-de la cour, de l'affliction durable de la France.
-Cela est nécessaire, au reste, pour l'intelligence de ce
-qui doit suivre. Il n'y aura ici à introduire dans le
-texte ni longues réflexions, ni commentaire inopportun:
-il suffira presque de réunir en un récit animé, saisissant,
-les divers passages consacrés par madame de Sévigné,
-dans le courant de juillet et d'août 1675, à ce deuil
-national<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.</p>
-
-<p>Transportons-nous donc à neuf mois en arrière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-Après avoir, avec sa science ordinaire, rendu vaines
-toutes les entreprises du plus habile général de l'Empire,
-l'Italien Montecuculli, Turenne, à la tête d'une armée
-trop réduite par le mauvais vouloir de Louvois, man&oelig;uvrait
-pour arriver à une bataille décisive, sur un
-terrain choisi par lui. On attendait, par chaque courrier,
-dans Paris, la nouvelle d'une grande victoire; tout
-le monde la présageait; chacun y comptait, quand tout
-d'un coup la fatale nouvelle tombe comme la foudre à
-Versailles, où était la cour. Madame de Sévigné pleure d'abord,
-puis prend la plume, et, pleine du malheur public,
-en écrit à son gendre, à sa fille, à Bussy, ne laissant
-partir aucun courrier, pendant ces deux mois, sans revenir
-sur ce lamentable sujet; véritable page d'histoire
-où se déploie une âme à la fois tendre et virile, et qui
-vibre à l'unisson de la douleur nationale.</p>
-
-<p>Les premiers mots se lisent dans une lettre à madame
-de Grignan, du 31 juillet 1675: «Vous parlez des plaisirs
-de Versailles, et dans le temps qu'on alloit à Fontainebleau
-s'abîmer dans la joie, voilà M. de Turenne tué,
-voilà une consternation générale; voilà M. le Prince qui
-court en Allemagne, voilà la France désolée. Au lieu de
-voir finir la campagne et d'avoir votre frère, on ne sait
-plus où l'on en est. Voilà le monde dans son triomphe, et
-voilà des événements surprenants, puisque vous les
-aimez: je suis assurée que vous serez bien touchée de
-celui-ci... Tout le monde se cherche pour parler de M. de
-Turenne; on s'attroupe; tout étoit hier en pleurs dans
-les rues, le commerce de toute chose étoit suspendu<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>.»
-<i>Le peuple</i>, ajoute-t-elle en reproduisant une allusion
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-populaire à la justice et à la colère divines, <i>dit que c'est
-à cause de Quantova</i> (madame de Montespan, que le
-roi n'avait point sérieusement quittée, ainsi qu'il l'avait
-promis à Bossuet quelques mois auparavant).</p>
-
-<p>Mais c'est à un homme qu'une pareille nouvelle devait
-être annoncée. Madame de Sévigné, dans cette grave
-circonstance, choisit son gendre pour correspondant.
-Voici la lettre qu'elle lui envoie le même jour qu'elle a
-écrit à sa fille, au château de Grignan, où le lieutenant-général
-de la Provence se trouvait en ce moment
-seul avec sa femme:</p>
-
-<p class="dater">«Paris, le 31 juillet 1675.</p>
-
-<p>«C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte,
-pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût
-arriver en France; c'est la mort de M. de Turenne, dont
-je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé
-que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi (29) à
-Versailles: le roi en a été affligé comme on doit l'être de
-la mort du plus grand capitaine et du plus honnête
-homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de
-Condom pensa s'évanouir<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>. On étoit près d'aller se divertir
-à Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un
-homme n'a été regretté si sincèrement; tout ce quartier
-où il a logé<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>, et tout Paris, et tout le peuple étoit dans
-le trouble et dans l'émotion; chacun parloit et s'attroupoit
-pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne
-relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort.
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse,
-et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer,
-qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avoit
-le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant
-lui; et le 27, qui étoit samedi, il alla sur une petite
-hauteur, pour observer leur marche: son dessein étoit
-de donner sur l'arrière-garde, et il mandoit au roi, à
-midi, que, dans cette pensée, il avoit envoyé dire à
-Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande
-la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un
-courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise:
-il cachette sa lettre et l'envoie à deux heures. Il
-va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes:
-on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon,
-qui le coupe par le milieu du corps, et vous pouvez penser
-les cris et les pleurs de cette armée: le courrier part à
-l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai dit; de
-sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi eut une
-lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il
-est arrivé depuis un gentilhomme de M. de Turenne,
-qui dit que les armées sont assez près l'une de l'autre;
-que M. de Lorges commande à la place de son oncle,
-et que rien ne peut être comparable à la violente affliction
-de toute cette armée. Le roi a ordonné en même
-temps à M. le Duc d'y courir en poste, en attendant M. le
-Prince, qui doit y aller<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>; mais comme sa santé est assez
-mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre
-dans cet entre-temps: c'est une cruelle chose que cette
-fatigue pour M. le Prince; Dieu veuille qu'il en revienne...
-Nous avons passé tout l'hiver à entendre conter les divines
-<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-perfections de ce héros<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>: jamais un homme n'a
-été si près d'être parfait; et plus on le connoissoit, plus
-on l'aimoit, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et
-madame, je vous embrasse mille fois. Je vous plains de
-n'avoir personne à qui parler de cette grande nouvelle;
-il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense là-dessus<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>.»</p>
-
-<p>Le surlendemain, vendredi, autre lettre à madame de
-Grignan, presque entièrement remplie de la <i>grande
-nouvelle</i>.</p>
-
-<p>«Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la
-douleur que vous aurez de la mort de M. de Turenne.
-Le cardinal de Bouillon<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a> est inconsolable: il apprit cette
-nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvigny, qui
-voulut être le premier à lui faire son compliment; il
-arrêta son carrosse, comme il revenoit de Pontoise à
-Versailles: le cardinal ne comprit rien à ce discours;
-comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il
-s'enfuit; le cardinal fit courre après, et sut ainsi cette
-terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise,
-où il a été deux jours sans manger, dans les pleurs et
-dans des cris continuels. Je viens de lui écrire un billet
-qui m'a paru bon: je lui dis par avance votre affliction,
-et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et
-par l'admiration que vous aviez pour le héros... On
-paroît fort touché dans Paris de cette grande mort. Nous
-attendons avec transissement le courrier d'Allemagne;
-Montécuculli, qui s'en alloit, sera bien revenu sur ses
-pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-dit que les soldats faisoient des cris qui s'entendoient de
-deux lieues; nulle considération ne les pouvoit retenir;
-ils crioient qu'on les menât au combat; qu'ils vouloient
-venger la mort de leur père, de leur général, de leur
-protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignoient
-rien, mais qu'ils vengeroient bien sa mort;
-qu'on les laissât faire, qu'ils étoient furieux, et qu'on
-les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui étoit
-à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a
-toujours été baigné de larmes en racontant ce que je
-vous dis et les détails de la mort de son maître. M. de
-Turenne reçut le coup au travers du corps; vous pouvez
-penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant
-le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un
-pas, et que même il serra la main par convulsion; et
-puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Boisguyot,
-c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût
-porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de
-Lorges étoit à près d'une demi-lieue de là; jugez de son
-désespoir; c'est lui qui perd tout, et qui demeure chargé
-de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée
-de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche.
-Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de
-Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir
-cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimoit
-M. de Turenne sont fort à plaindre... Je reviens à M. de
-Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de Retz,
-lui dit: «Monsieur, je ne suis point un <i>diseur</i>; mais je
-vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci,
-où peut-être on a besoin de moi, je me retirerois
-comme vous; et je vous donne ma parole que, si j'en
-reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai,
-<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-à votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort.»
-Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que depuis
-deux jours. Notre cardinal<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a> sera sensiblement touché
-de cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous
-lassez point d'en entendre parler: nous sommes convenus
-qu'il y a des choses dont on ne peut trop savoir de détails.
-J'embrasse M. de Grignan: je vous souhaiterois
-quelqu'un à tous deux avec qui vous pussiez parler de
-M. de Turenne<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>.»</p>
-
-<p>7 août, à la même: «... J'ai retourné depuis à Versailles
-avec madame de Verneuil pour faire ce qui
-s'appelle sa cour. M. de Condom n'est point encore
-consolé de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon n'est
-pas connoissable; il jeta les yeux sur moi, et, craignant
-de pleurer, il se détourna: j'en fis autant de mon
-côté, car je me sentis fort attendrie.» Amenant une
-description de la cour et du triomphe de la favorite,
-un instant ébranlée, qui forme un amer contraste avec
-l'affliction publique: «Toutes les dames de la reine,
-ajoute-t-elle, sont précisément celles qui font la compagnie
-de madame de Montespan: on y joue tour à tour,
-on y mange; il y a des concerts tous les soirs; rien n'est
-caché, rien n'est secret; les promenades en triomphe:
-cet air déplairoit encore plus à une femme qui seroit un
-peu jalouse; mais tout le monde est content... Il y a une
-grande femme<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a> qui pourroit bien vous en mander si
-elle vouloit, et vous dire à quel point la perte du héros
-a été promptement oubliée dans cette maison<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>; ç'a été
-<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-une chose scandaleuse. Savez-vous bien qu'il nous faudroit
-quelque manière de chiffre<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>?» Un chiffre eût
-été nécessaire, en effet, pour aborder ce triste sujet des
-courts regrets accordés à la perte de Turenne par les
-courtisans, qui savaient trop que le roi ne l'aimait guère
-et que Louvois le haïssait.</p>
-
-<p>Bussy-Rabutin, toujours exilé en Bourgogne, était de
-ceux qui furent vite consolés, plutôt par l'effet de ses
-sentiments propres que pour se conformer à l'attitude du
-maître, qui peut-être, dans sa politique, n'avait que le
-dessein de relever les c&oelig;urs, en opposant, le premier moment
-de stupeur passé, la sérénité à l'affliction populaire
-et une froide assurance au découragement chaque jour
-croissant.</p>
-
-<p>A l'affût, l'un et l'autre, de tous les grands événements,
-pour s'en dire leur façon de penser, Bussy et
-sa cousine ne pouvaient laisser passer celui-ci sans
-échanger leurs réflexions. C'est madame de Sévigné qui
-commence en une tirade vraiment éloquente, digne de
-figurer dans l'oraison funèbre du héros: «Vous êtes
-un très-bon almanach: vous avez prévu en homme du
-métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne;
-mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni
-ce coup de canon tiré au hasard, qui le prend seul entre
-dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence,
-je vois ce canon chargé de toute éternité; je vois que tout
-y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste
-pour lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui
-faut-il? il meurt au milieu de sa gloire. Sa réputation ne
-pouvoit plus augmenter; il jouissoit même, en ce moment,
-<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyoit le fruit
-de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de
-vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif,
-principalement pour les héros, dont toutes les actions sont
-si observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise
-des îles Sainte-Marguerite ou le secours de Casal, et le
-maréchal du Plessis-Praslin après la bataille de Rethel,
-n'auroient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne n'a
-point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien?
-Vous savez la douleur générale pour cette perte, et les
-huit maréchaux de France nouveaux<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>.» Ces maréchaux
-nommés pour réparer la perte que la patrie venait
-de faire furent appelés par madame Cornuel <i>la monnoie
-de M. de Turenne</i>. Si l'on en croit un contemporain,
-madame de Sévigné aurait eu la primeur de ce mot: «Après
-la mort de M. de Turenne, écrit l'abbé de Choisy, le roi
-fit huit maréchaux de France, et madame de Sévigné
-dit qu'il avoit changé un louis d'or en pièces de quatre
-sous<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>.»</p>
-
-<p>Dans sa lettre, Bussy proteste qu'il est pour le moins
-aussi affligé que sa cousine de la mort de Turenne: «Je
-ne dis pas seulement comme un bon François, je dis
-même en mon particulier.» Et il lui apprend que,
-quelques mois auparavant, le premier président de Lamoignon
-l'avait raccommodé avec son ancien général,
-qui, on le sait, professait pour lui fort peu de sympathie.
-<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-Ayant appris que Turenne, dans une conversation, avait
-montré au premier président de meilleurs sentiments à
-son égard: «J'écrivis à ce grand homme, ajoute-t-il,
-une lettre pleine de reconnoissance, d'estime et de louanges,
-enfin une lettre où sa gloire trouvoit son compte,
-cette gloire que vous savez qu'il aimoit tant. J'en reçus
-une réponse qui, dans sa manière courte et sèche, étoit
-peut-être une des plus honnêtes lettres qu'il ait jamais
-écrites. Je perds donc un ami puissant, qui m'auroit servi,
-ou pour le moins, mon fils; j'en suis au désespoir<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>.»</p>
-
-<p>Ce nom d'ami donné à Turenne, cette douleur, ce désespoir,
-autant d'exagérations familières à l'esprit et à la
-plume de Bussy. S'il était au désespoir de quelque chose,
-c'était de n'avoir point été nommé maréchal, dans
-cette occasion si opportune. Une telle profusion l'offense
-et le console à la fois: «Pour peu qu'on augmente,
-dit-il, la première promotion qu'on en fera, ce seront
-véritablement des maréchaux <i>à la douzaine</i>... Si le roi
-m'a fait tort en me privant des honneurs que méritoient
-mes services, il m'a, en quelque façon, consolé, en ne
-me donnant pas le bâton de maréchal de France, par le
-rabais où il l'a mis: je dis <i>en quelque façon consolé</i>,
-car, tel qu'il est, je le voudrois avoir, quand ce ne seroit
-que parce qu'il est toujours office de la couronne, et qu'il
-est une marque des bonnes grâces du prince<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>...»</p>
-
-<p>Répondant de nouveau, quelques jours après, à la lettre
-de madame de Sévigné, Bussy s'exprime ainsi, louant sans
-réserve sa cousine, mais mettant les plus singulières restrictions
-à l'éloge de Turenne: «Rien n'est mieux-dit,
-<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-plus agréablement ni plus juste, que ce que vous dites
-de la Providence sur la mort de M. de Turenne,
-que vous voyez <i>ce canon chargé de toute éternité</i>. Il est
-vrai que c'est un coup du ciel. Dieu, qui laisse ordinairement
-agir les causes secondes, veut quelquefois agir
-lui seul. Il l'a fait, ce me semble, en cette occasion:
-c'est lui qui a pointé cette pièce. Ne vous souvenez-vous
-point, Madame, de la physionomie funeste de
-ce grand homme? Du temps que je ne l'aimois pas, je
-disois que c'étoit une physionomie <i>patibulaire</i>... Tout
-ce que vous me mandez de son bonheur de n'avoir pas
-survécu à sa réputation, comme cela se pouvoit... est admirable;
-et il n'y a qu'une chose qui me déplaît, c'est
-que vous me mettez en état que je n'en saurois rien dire,
-si je n'en dis moins. Je m'en tiens donc à ce que vous
-avez dit en l'honneur de sa mémoire... Vous avez raison,
-Madame, de compter pour un bonheur à M. de Turenne
-de n'avoir pas senti la mort. Cependant il n'y a
-que deux sortes de gens à qui la mort imprévue soit la
-meilleure, les saints et les athées. Véritablement M. de
-Turenne n'étoit pas de ces derniers, mais aussi n'étoit-il
-pas un saint: je doute fort que la gloire du monde,
-pour qui il avoit une si violente passion, soit un sentiment
-qui sauve les chrétiens<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné ne laisse point passer ce panégyrique
-aigre-doux sans répondre, et elle le fait avec un
-mélange d'éloquence et de persiflage qui réduisent
-Bussy au silence: «Vous faites une très-bonne remarque
-sur la mort prompte et imprévue de M. de Turenne;
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-mais il faut bien espérer pour lui, car enfin les dévots,
-qui sont toujours dévorés d'inquiétude pour le salut de
-tout le monde, ont mis, comme d'un commun accord,
-leur esprit en repos sur le salut de M. de Turenne. Pas
-un d'eux n'a gémi sur son état; ils ont cru sa conversion
-sincère et l'ont prise pour un baptême; et il a si bien
-caché toute sa vie sa vanité sous des airs humbles et
-modestes, qu'ils ne l'ont pas découverte; enfin ils n'ont
-pas douté que cette belle âme ne fût retournée tout droit
-au ciel, d'où elle étoit venue<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>.»</p>
-
-<p>Le ton de Bussy n'allait point à l'admiration sans réserve,
-à l'émotion sincère de madame de Sévigné: elle
-se hâte de sortir de cette correspondance discordante
-et elle se remet exclusivement à son commerce avec sa
-fille, où elle trouve un parfait unisson pour son culte
-et sa douleur.</p>
-
-<p>«Parlons un peu de M. de Turenne, reprend-elle le
-9 août, en annonçant à madame de Grignan notre retraite
-en deçà du Rhin, il y a longtemps que nous n'en
-avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions
-heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui auroit
-été un dégoût, s'il étoit au monde, nous paroisse une prospérité
-parce que nous ne l'avons plus: voyez ce que fait
-la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie, une
-chose qui est, à mon sens, fort belle; il me semble que
-je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général
-de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avoit
-toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'étoit
-comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un peu,
-car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-vient donc et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montroit
-cette batterie, et tue M. de Turenne: le fils de
-Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à crier et à
-pleurer: «Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez (en
-lui montrant M. de Turenne roide mort), voilà ce qu'il
-faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable.»
-Et, sans faire nulle attention sur lui, il se
-met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de la
-Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse
-de ce sentiment<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>.»</p>
-
-<p>Le 12 août, madame de Sévigné transmet à sa fille,
-avide de tout savoir, ces détails rétrospectifs sur la vie du
-héros, cette belle vie que ses amis aiment à se redire
-quand ils ont assez parlé de sa glorieuse mort: «Je viens
-de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas
-connoissable: il m'a fort parlé de vous: il ne doutoit
-pas de vos sentiments: il m'a conté mille choses de
-M. de Turenne qui font mourir. Son oncle, apparemment,
-étoit en état de paroître devant Dieu, car sa vie
-étoit parfaitement innocente: il demandoit au cardinal,
-à la Pentecôte, s'il ne pourroit pas bien communier sans
-se confesser: son neveu lui dit que non, et que depuis
-Pâques il ne pouvoit guère s'assurer de n'avoir point
-offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il étoit
-à mille lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse,
-pour la coutume; il disoit: «Mais faut-il dire à ce
-récollet comme à M. de Saint-Gervais<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a>? Est-ce tout
-de même?» En vérité, une telle âme est bien digne du
-ciel; elle venoit trop droit de Dieu pour n'y pas retourner
-<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il
-aimoit tendrement le fils de M. d'Elbeuf<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>; c'est un prodige
-de valeur à quatorze ans. Il l'envoya l'année passée
-saluer M. de Lorraine, qui lui dit: «Mon petit cousin,
-vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les
-jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent
-et de père: baisez les pas par où il passe, et faites-vous
-tuer à ses pieds.» Ce pauvre enfant se meurt de
-douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, à quoi
-l'on craint qu'il ne résiste pas<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>.» Mais voici dans cette
-même lettre un détail d'un tout autre genre: «On vint
-éveiller M. de Reims (Le Tellier) à cinq heures du matin,
-pour lui dire que M. de Turenne avoit été tué. Il demanda
-si l'armée étoit défaite: on lui dit que non: il gronda qu'on
-l'eût éveillé, appela son valet de chambre <i>coquin</i>, fit retirer
-le rideau et se rendormit. Adieu, mon enfant, que
-voulez-vous que je vous dise?» Et que dire, en effet, si ce
-n'est que c'était là un heureux prélat!</p>
-
-<p>La mort de Turenne, nous le répétons, avait fait
-naître chez madame de Grignan les mêmes regrets,
-les mêmes pensées que dans l'âme de sa mère. Celle-ci
-se montre heureuse de cette conformité de sentiments,
-et loue sa fille de si bien louer le héros, dans des lettres
-malheureusement perdues: «Je voudrois mettre tout ce
-que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une oraison
-funèbre. Vraiment votre style est d'une énergie et d'une
-beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence
-que donne l'émotion de la douleur. Ne croyez
-point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt
-une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étois,
-l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld avec madame
-de Lavardin, madame de la Fayette et M. de
-Marsillac. M. le Premier y vint<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>: la conversation dura
-deux heures sur les divines qualités de ce véritable
-héros: tous les yeux étoient baignés de larmes, et vous
-ne sauriez croire comme la douleur de sa perte étoit profondément
-gravée dans les c&oelig;urs: vous n'avez rien par-dessus
-nous que le soulagement <i>de soupirer tout haut</i>
-et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose,
-c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la
-grandeur de son c&oelig;ur, l'étendue de ses lumières et l'élévation
-de son âme; tout le monde en étoit plein pendant
-sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte
-par-dessus ce qu'on étoit déjà; enfin ne croyez point que
-cette mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez
-en parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la
-dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son
-âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite
-qu'on avoit pour lui; il n'est pas tombé dans la tête
-d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état; on ne sauroit
-comprendre que le mal et le péché pussent être dans
-son c&oelig;ur; sa conversion si sincère nous a paru comme
-un baptême; chacun conte l'innocence de ses m&oelig;urs, la
-pureté de ses intentions, son humilité, éloignée de toute
-sorte d'affectation, la solide gloire dont il étoit plein sans
-faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même,
-sans se soucier de l'approbation des hommes;
-une charité généreuse et chrétienne... Il y avoit de
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-jeunes soldats qui s'impatientoient un peu dans les marais,
-où ils étoient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les
-vieux soldats leur disoient: «Quoi! vous vous plaignez;
-on voit bien que vous ne connoissez pas M. de Turenne;
-il est plus fâché que nous quand nous sommes
-mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer
-d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre père,
-on voit bien que vous êtes jeunes;» et ils les rassuroient
-ainsi. Tout ce que je vous mande est vrai; je ne
-me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir
-aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis bien
-plus ce que je vous écris que ce que je vous dirois, si
-vous étiez ici...<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>» Madame de Sévigné revient souvent
-sur ce point du salut de Turenne: époque de foi, où la
-préoccupation de l'autre vie se retrouve sous toutes les
-distractions mondaines, et même au milieu des plus fâcheux
-écarts. Ceux qu'on aime et qu'on admire, on veut
-les savoir au ciel, où l'on espère bien aller aussi afin de
-se réunir à eux.</p>
-
-<p>Ces extraits sont déjà longs; mais cependant nous ne
-pouvons quitter un pareil sujet, sans demander à madame
-de Sévigné le récit émouvant des funérailles du
-grand capitaine, et de cette longue marche de deuil
-commencée sur les bords du Rhin, aux cris de douleur
-de toute une armée, et terminée dans la basilique de Saint-Denis,
-aux pleurs d'un groupe de parents et d'amis
-chargés de recevoir les glorieuses dépouilles, en attendant
-la pompe funèbre que le roi leur préparait à Notre-Dame.
-Dans ce que nous allons reproduire, on lit encore
-des circonstances nouvelles, des variantes sur la
-<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-mort de Turenne, que madame de Sévigné, ne craignant
-que d'être incomplète, transmet avec un soin religieux
-à sa fille, et que sa correspondance seule a conservées à
-l'histoire.</p>
-
-<p>...(19 août) «Le corps du héros n'est point porté à
-Turenne, comme on me l'avoit dit: on l'apporte à Saint-Denis,
-au pied de la sépulture des Bourbons; on destine
-une chapelle pour les tirer du trou où ils sont, et c'est
-M. de Turenne qui y entre le premier: pour moi, je
-m'étois tant tourmentée de cette place, que, ne pouvant
-comprendre qui peut avoir donné ce conseil, je crois que
-c'est moi. Il y a déjà quatre capitaines aux pieds de leurs
-maîtres<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>; et, s'il n'y en avoit point, il me semble que
-celui-ci devroit être le premier. Partout où passe cette illustre
-bière, ce sont des pleurs et des cris, des presses,
-des processions qui ont obligé de marcher et d'arriver
-de nuit: ce sera une douleur bien grande s'il passe par
-Paris<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>...»</p>
-
-<p>(28 août) «Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore
-vous parler de M. de Turenne. Madame d'Elbeuf,
-qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de
-Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour
-parler de leur affliction: madame de la Fayette y vint:
-nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu;
-les yeux ne nous séchèrent pas. Madame d'Elbeuf avoit
-un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout
-le train étoit arrivé à onze heures: tous ces pauvres
-gens étoient en larmes, et déjà tout habillés de deuil; il
-vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir en voyant
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-ce portrait; c'étoient des cris qui faisoient fendre le c&oelig;ur;
-ils ne pouvoient prononcer une parole; ses valets de
-chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout
-étoit fondu en larmes et faisoit fondre les autres. Le premier
-qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions:
-nous nous fîmes raconter sa mort. Il vouloit se
-confesser, et en se cachotant il avoit donné ses ordres
-pour le soir, et devoit communier le lendemain dimanche,
-qui étoit le jour qu'il croyoit donner la bataille.</p>
-
-<p>«Il monta à cheval le samedi à deux heures, après
-avoir mangé; et comme il avoit bien des gens avec lui,
-il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il vouloit
-aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu, demeurez là;
-vous ne faites que tourner autour de moi, vous me ferez
-reconnoître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de
-l'endroit où il alloit, lui dit: «Monsieur, venez par ici, on
-tire du côté où vous allez.&mdash;Monsieur, lui dit-il, vous
-avez raison, je ne veux point du tout être tué aujourd'hui,
-cela sera le mieux du monde.» Il eut à
-peine tourné son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le
-chapeau à la main, qui lui dit: «Monsieur, jetez les
-yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là.»
-M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté,
-il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui
-emporte le bras et la main qui tenoient le chapeau de
-Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardoit toujours,
-ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il
-avoit laissé le petit d'Elbeuf; il n'étoit point encore tombé,
-mais il étoit penché le nez sur l'arçon: dans ce moment,
-le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses
-gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et
-demeure tranquille pour jamais: songez qu'il étoit mort
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-et qu'il avoit une partie du c&oelig;ur emportée. On crie,
-on pleure; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter
-le petit d'Elbeuf, qui s'étoit jeté sur le corps, qui
-ne vouloit pas le quitter, et se pâmoit de crier. On
-couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une
-haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on
-l'emporte dans sa tente: ce fut là où M. de Lorges,
-M. de Roye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de
-douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux
-grandes affaires qu'on avoit sur les bras. On lui a fait un
-service militaire dans le camp, où les larmes et les cris
-faisoient le véritable deuil... Quand ce corps a quitté
-son armée, ç'a été encore une autre désolation; et partout
-où il a passé, on n'entendoit que des clameurs. Mais à
-Langres ils se sont surpassés; ils allèrent au-devant de
-lui en habits de deuil, au nombre de plus de deux cents,
-suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie; il y eut un
-service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent
-tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille
-francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la
-première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que
-dites vous de ces marques naturelles d'une affection
-fondée sur un mérite extraordinaire?... Voilà quel fut le
-divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme
-vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne
-fîmes que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous,
-et répondit que vous n'auriez point évité cette triste
-partie si vous aviez été ici; je l'assurai fort de votre douleur;
-il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria
-de vous dire mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui
-perd tout, aussi bien que son fils. Voilà une belle chose
-de m'être embarquée à vous conter ce que vous saviez
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien
-aise de vous faire voir que voilà comme on oublie M. de
-Turenne en ce pays-ci<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>.»</p>
-
-<p>(Même date) «M. Barillon soupa hier ici: on ne parla
-que de M. de Turenne; il en est véritablement très-affligé.
-Il nous contoit la solidité de ses vertus, combien il étoit
-vrai, combien il aimoit la vertu pour elle-même, combien
-par elle seule il se trouvoit récompensé; et puis finit
-par dire qu'on ne pouvoit pas l'aimer ni être touché de
-son mérite, sans en être plus honnête homme. Sa société
-communiquoit une horreur pour la friponnerie et pour
-la duplicité, qui mettoit tous ses amis au-dessus des autres
-hommes: dans ce nombre on distingua fort le chevalier
-(<i>de Grignan</i>) comme un de ceux que ce grand
-homme aimoit et estimoit le plus, et aussi comme un de
-ses adorateurs. Bien des siècles n'en donneront pas un
-pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en
-celui-ci, au moins les gens que je vois: je crois que c'est
-se vanter d'être en bonne compagnie... Au reste, il
-avoit quarante mille livres de rente de partage, et M. Boucherat
-a trouvé que, toutes ses dettes et ses legs payés, il
-ne lui restoit que dix mille livres de rente; c'est deux
-cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que
-la chicane n'y mette pas le nez. Voilà comme il s'est enrichi
-en cinquante années de service<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>.»</p>
-
-<p>«(30 août).&mdash;Je reviens du service de M. de Turenne
-à Saint-Denis. Madame d'Elbeuf m'est venue prendre,
-elle a paru me souhaiter; le cardinal de Bouillon m'en
-a priée d'un ton à ne pouvoir le refuser. C'étoit une chose
-bien triste: son corps étoit là au milieu de l'église; il y
-<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-est arrivé cette nuit avec une cérémonie si lugubre que
-M. Boucherat, qui l'a reçu, et qui y a veillé toute la nuit,
-en a pensé mourir de pleurer. Il n'y avoit que la famille
-désolée, et tous les domestiques<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>, en deuil et en pleurs;
-on n'entendoit que des soupirs et des gémissements. Il y
-avoit d'amis M. Boucherat, M. de Harlay, M. de Meaux
-et M. de Barillon; mesdames Boucherat y étoient et les
-nièces... Ç'a été une chose triste de voir tous ses gardes
-debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce corps
-qu'ils ont si mal gardé, et, à la fin de la messe, de les voir
-porter sa bière jusqu'à une chapelle au-dessus du grand
-autel, où il est en dépôt. Cette translation a été touchante;
-tout étoit en pleurs, et plusieurs crioient sans pouvoir
-s'en empêcher. Enfin nous sommes revenus dîner tristement
-chez le cardinal de Bouillon, qui a voulu nous
-avoir; il m'a priée, par pitié, de retourner ce soir, à six
-heures, le prendre pour le mener à Vincennes, et madame
-d'Elbeuf; ils m'ont fort parlé de vous...; la lune nous
-conduira jusqu'où il lui plaira<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>.»</p>
-
-<p>Pendant que sa famille et ses plus intimes amis, parmi
-lesquels c'est un grand honneur à madame de Sévigné
-d'être comptée, rendaient aux restes de Turenne ces premiers
-et touchants hommages, la cour demandait à Fontainebleau
-des distractions contre l'universelle inquiétude.
-«On y jouera, mande madame de Sévigné dans
-la même lettre, quatre des belles pièces de Corneille,
-quatre de Racine, et deux de Molière<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>.» Mais la cour,
-mieux inspirée, ou rappelée à plus de convenance par les
-<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-dispositions du public, revint, le surlendemain vendredi,
-pour assister au nouveau service qui devait se faire et qui
-eut lieu, en effet, en grande pompe, le lundi suivant,
-dans l'église de Notre-Dame. Madame de Sévigné se dispensa
-d'y paraître: elle partait, le lendemain, pour la
-Bretagne, et d'ailleurs elle n'avait nulle envie d'aller
-compromettre sa vraie douleur dans cette cérémonie
-d'apparat. «On fait présentement à Notre-Dame, écrit-elle
-le jour même, le service de M. de Turenne en grande
-pompe... je me contente de celui de Saint-Denis; je n'en
-ai jamais vu un si bon.» Et, passant aux fâcheuses nouvelles
-qui arrivaient des armées: «N'admirez-vous point,
-dit-elle en terminant, ce que fait la mort de ce héros, et
-la face que prennent les affaires depuis que nous ne l'avons
-plus<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>?»</p>
-
-<p>En effet, sur le coup de la mort de son général, l'armée
-d'Allemagne avait été obligée et s'était trouvée heureuse
-de repasser le Rhin, conduite par le neveu de
-Turenne, le duc de Lorges, lieutenant général, et suivie
-de près par Montécuculli. D'un autre côté, le maréchal de
-Créqui, ayant voulu surprendre les forces qui assiégeaient
-dans Trèves une garnison française, avait été surpris lui-même
-à Consarbrüch, avec perte de la plus grande partie
-de ses troupes. «Cet homme ambitieux (dit un contemporain,
-il est vrai peu bienveillant) crut beaucoup faire pour
-son avancement et pour sa gloire, si, dans le temps que
-M. de Turenne venoit d'être tué, il pouvoit faire un échec
-au duc de Zell et au vieux duc de Lorraine, qui marchoient
-à lui avec une armée plus forte que la sienne<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a>.» Battu
-<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-ainsi à Consarbrüch, le maréchal de Créqui, par une inspiration
-qui indiquait un génie militaire peu commun,
-se jeta avec quelques débris dans la ville de Trèves,
-qu'il aurait sauvée si la trahison d'une partie de la garnison
-n'avait livré la place ainsi que le général malheureux
-à l'ennemi.</p>
-
-<p>Ces événements répandaient partout l'alarme. Écho
-fidèle des sociétés très-émues de Paris, madame de Sévigné,
-parlant de la défaite de Créqui, l'appelle <i>une vraie
-déroute</i><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a>. Et, malgré sa réserve accoutumée, poussée à
-écrire ce que tout son monde répète autour d'elle: «La
-consternation est grande, ajoute-t-elle... Les ennemis sont
-fiers de la mort de M. de Turenne: en voilà les effets;
-ils ont repris courage: on ne peut en écrire davantage;
-mais la consternation est grande ici, je vous le dis pour
-la seconde fois.»&mdash;«Le courage de M. de Turenne,
-répète-t-elle ailleurs, semble être passé à nos ennemis;
-ils ne trouvent plus rien d'impossible<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>.»</p>
-
-<p>Ces deux lignes sont une exacte peinture de la situation
-respective de la France et de l'Europe. Ce fort bouclier
-renversé, ce prestige souverain de Turenne évanoui,
-ce fut comme un mouvement spontané en avant de la
-part de tous les ennemis de Louis XIV. Condé seul pouvait
-rétablir parmi nos soldats la confiance, et chez les
-ennemis le sentiment de notre supériorité. Mais, lors de
-la mort de Turenne, il était en Flandre, éloigné, malade:
-arriverait-il à temps pour s'opposer à la marche des Impériaux?
-là était la question de l'envahissement de la
-France.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-Outre son sentiment national, chez elle très-réel et alors,
-comme au reste dans toutes les classes, vivement excité,
-madame de Sévigné avait bien des raisons pour s'intéresser
-aux événements de cette guerre, à laquelle prenaient
-part tous les siens. Charles de Sévigné se trouvait
-en Flandre dans l'armée que Condé venait de laisser au
-maréchal de Luxembourg, son digne élève; le colonel
-de Grignan aidait le duc de Lorges à maintenir la position
-de l'armée du Rhin jusqu'à l'arrivée de ce prince, et
-M. de la Trousse, «après avoir fait des merveilles dans
-l'armée de M. de Créqui,» était tombé aux mains des
-ennemis<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>. Il ne nous est pas permis d'omettre des détails
-aussi intimement liés à la biographie de madame de Sévigné.
-Ses lettres de cette date offrent, d'ailleurs, le plus
-attachant tableau de Paris et de la Cour, dans cette
-grave occurrence.</p>
-
-<p>Ce qui la préoccupe surtout, on le pense bien, c'est son
-fils, «dont l'armée n'est point tant composée de <i>pâtissiers</i>
-(<i>sic</i>) qu'elle ne soit fort en peine de lui, non pas
-quand elle pense au prince d'Orange, mais à M. de
-Luxembourg, à qui les mains démangent furieusement<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a>.»
-Celui-ci brûlait, en effet, de se distinguer. Mais
-on ne voit partout que défaite, et il semble à madame de
-Sévigné que ce général «a bien envie de perdre sa petite
-bataille<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a>.» Malgré ses inquiétudes, elle se félicite néanmoins
-de savoir son fils <i>à son devoir</i>, et non point honteusement
-sur le pavé de Paris comme tels gentilshommes
-dont elle a eu la discrétion de taire les noms, sauf un
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-seul. «Je vis, l'autre jour, à la messe, mande-t-elle, le
-comte de Fiesque et d'autres qui assurément n'y ont
-point bonne grâce. Je trouvai heureuses celles qui n'avoient
-leurs enfants ni aux Minimes ni en Allemagne;
-j'ai voulu dire moi, qui sais mon fils à son devoir, sans
-aucun péril présentement<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>.»&mdash;«Je vous avoue (ajoute-t-elle
-plus vivement la semaine d'après) qu'il y a ici de
-petits messieurs à la messe à qui l'on voudroit bien donner
-<i>d'une vessie de cochon par le nez</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a>.» Cette boutade patriotique,
-chez une femme qui n'affecte nullement des
-sentiments romains, est un indice de l'émotion des âmes
-à ce moment critique, et une preuve que ceux-là formaient
-une très-rare exception qui se prélassaient tranquillement
-dans l'église de la place Royale, au lieu de courir à la
-frontière.</p>
-
-<p>En ce qui concerne son fils, madame de Sévigné en
-fut pour la crainte. Malgré son désir de faire parler de
-lui, l'élève de Condé, fidèle, du reste, à ses instructions,
-se bornait à maintenir une défensive prudente
-et vigoureuse, favorisée par la conduite des confédérés,
-qui hésitaient, eux aussi, à risquer une bataille
-décisive. «Les alliés craignoient, a dit un bon témoin,
-que toute la Flandre ne fût perdue si les François remportoient
-l'avantage, et ceux-ci craignoient que les confédérés
-n'entrassent en France s'ils remportoient une
-victoire tant soit peu considérable.<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a>» On attendait en
-Flandre, comme par un tacite accord, ce qui se passerait
-sur le Rhin, où était le n&oelig;ud de la situation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-Malgré sa mésaventure à la funeste journée de Consarbrüch,
-le cousin de madame de Sévigné n'avait rien
-perdu de la bonne réputation qu'il s'était déjà acquise
-comme capitaine-commandant ou colonel des gendarmes-Dauphin.
-Pendant quelques jours on avait ignoré son
-sort. Le 16 août, on apprit enfin qu'il était devenu le prisonnier
-du marquis de Grana, avec lequel il avait eu
-occasion de lier amitié quelques années auparavant.
-Mais voici de quelle honorable et piquante façon avait
-eu lieu sa capture; rarement madame de Sévigné a
-jeté une plus jolie narration:</p>
-
-<p>«Pour M. de la Trousse, depuis mes chers romans, je
-n'ai rien vu de si parfaitement heureux que lui. N'avez-vous
-point vu un prince qui se bat jusqu'à l'extrémité?
-Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande
-résistance: il voit l'inégalité du combat; il en est honteux;
-il écarte ses gens; il demande pardon à ce vaillant
-homme, qui lui rend son épée, à cause de son honnêteté,
-et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le fait son prisonnier;
-il le reconnoît pour un de ses amis, du temps
-qu'ils étoient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son
-prisonnier comme son propre frère; il le loue de son extrême
-valeur; mais il me semble que le prisonnier soupire:
-je ne sais s'il n'est point amoureux: je crois qu'on
-lui permettra de revenir sur parole; je ne vois pas bien
-où la princesse l'attend, et voilà toute l'histoire<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">&nbsp;[52]</a>.» On
-sait que M. de la Trousse était, depuis longtemps, amoureux
-de madame de Coulanges. Il y a là un grain d'épigramme
-qui va atteindre cette dernière. La rivale que
-sous-entend madame de Sévigné pourrait bien être <i>cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-grosse maîtresse du Charmant</i> (M. de Villeroi), dont
-elle parle, sans la nommer, dans un autre endroit,
-comme ayant occupé quelque temps son cousin. Celui-ci
-fut bientôt mis en liberté, et le nom de la princesse ne
-resta pas longtemps douteux: le marquis de la Trousse
-se rengagea plus que jamais dans une liaison qui devait
-durer autant que sa vie.</p>
-
-<p>Mais, une fois rassurée sur le compte de son fils, celui
-qui occupait le plus madame de Sévigné était le chevalier
-de Grignan, placé, depuis la mort de Turenne, au
-poste le plus périlleux. L'&oelig;uvre de M. Walckenaer,
-porte, en maint endroit, la trace de la vive affection, de
-l'estime particulière que madame de Sévigné professait
-pour ce frère de son gendre, auquel madame de Grignan
-accordait aussi la préférence sur ses autres beaux-frères.
-Le chevalier méritait ces sentiments par la franchise et la
-vivacité de son dévouement pour sa belle-s&oelig;ur et pour la
-mère de celle-ci. Un caractère sûr, ferme et froid, même
-un peu fier, des maximes d'honneur et de vertu, un esprit
-sensé et mûr avant l'âge, une aptitude militaire reconnue,
-lui avaient valu l'attention, puis la faveur des hommes
-sérieux, et Turenne l'avait mis au nombre de ceux
-qu'il aimait: solide éloge, car il aimait peu de gens, en
-trouvant peu dignes de son estime. Le chevalier de Grignan,
-qui faisait la campagne d'Allemagne à la tête du
-régiment de son nom, était intimement lié avec le duc
-de Lorges: il fut un de ceux qui le secondèrent le mieux
-lorsque la mort de Turenne eut fait tomber sur son neveu
-la rude besogne de maintenir une armée démoralisée, et
-de contenir un ennemi qui ne doutait plus de rien. C'est
-ici, dans la biographie de ce membre le plus distingué de
-la famille des Grignan, sa véritable page d'honneur. Il
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-faut la lui restituer, car les infirmités précoces qui viendront
-l'assaillir nous retireront trop tôt l'occasion de
-parler de lui.</p>
-
-<p>On voit que madame de Sévigné recherche tous les
-sujets d'entretenir sa fille sur ce chapitre qui lui tient
-au c&oelig;ur; heureuse d'écrire les louanges du chevalier,
-car, dans cette circonstance, elle était plutôt l'organe de
-l'opinion publique que de sa prédilection.</p>
-
-<p>«Voilà donc (mande-t-elle le 9 août en annonçant
-l'heureux combat d'Altenheim) nos pauvres amis qui ont
-repassé le Rhin, fort heureusement, fort à loisir, et après
-avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien complète
-pour M. de Lorges.... Le gentilhomme de M. de Turenne
-qui étoit retourné et qui est revenu, dit qu'il a vu faire
-des actions héroïques au chevalier de Grignan; qu'il a
-été jusqu'à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si
-bien repoussé les ennemis que ce fut cette vigueur extraordinaire
-qui décida du combat. M. de Boufflers et le
-duc de Sault ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de
-Lorges, qui parut neveu du héros dans cette occasion.
-Je reviens au chevalier de Grignan, et j'admire qu'il
-n'ait pas été blessé à se mêler comme il a fait, et à essuyer
-tant de fois le feu des ennemis<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">&nbsp;[53]</a>.»</p>
-
-<p>Le surlendemain, elle ajoute: «La Garde vous a
-mandé ce que M. de Louvois a dit à la bonne Langlée,
-et comme le roi est content des merveilles que le chevalier
-de Grignan a faites: s'il y a quelque chose d'agréable
-dans la vie, c'est la gloire qu'il s'est acquise dans cette occasion;
-il n'y a pas une relation ni pas un homme qui ne
-parle de lui avec éloge; sans sa cuirasse il étoit mort: il
-<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-a eu plusieurs coups dans cette bienheureuse cuirasse, il
-n'en avoit jamais porté; Providence! Providence<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">&nbsp;[54]</a>!»</p>
-
-<p>De Bretagne, où est encore venu la trouver l'éloge
-du chevalier de Grignan, madame de Sévigné écrit trois
-mois après: «Je fus hier chez la princesse (madame la
-princesse de Tarente, alors à Vitré), j'y trouvai un gentilhomme
-de ce pays, très-bien fait, qui perdit un bras le
-jour que M. de Lorges repassa le Rhin... Il vint à parler,
-sans me connoître, du régiment de Grignan et de son
-colonel: vraiment je ne crois pas que rien fût plus charmant
-que les sincères et naturelles louanges qu'il donna
-au chevalier; les larmes m'en vinrent aux yeux. Pendant
-tout le combat, le chevalier fit des actions et de valeur et
-de jugement qui sont dignes de toute sorte d'admiration:
-cet officier ne pouvoit s'en taire, ni moi me lasser
-de l'écouter. C'est quelque chose d'extraordinaire que le
-mérite de ce beau-frère; il est aimé de tout le monde:
-voilà de quoi son humeur négative et sa qualité de <i>petit
-glorieux</i> m'eussent fait douter; mais point, c'est un autre
-homme; c'est le c&oelig;ur de l'armée, dit ce pauvre estropié<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">&nbsp;[55]</a>.»</p>
-
-<p>Cette journée d'Altenheim fut une journée d'héroïsme.
-Chacun sentait qu'il y allait du salut de la France. La Fare
-rend la même justice au neveu de Turenne, et à Vaubrun
-qui partageait avec lui le commandement, et aussi
-au jeune gouverneur titulaire de la Provence, dont M. de
-Grignan tenait la place, et qui inaugurait alors une carrière
-militaire qui le retint presque constamment dans
-les camps, au grand avantage de son remplaçant, mais
-à la grande peine de madame de Sévigné: «M. de Lorges
-<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-fit ce qu'on pouvoit attendre d'un digne capitaine...
-Vaubrun lui-même, le pied cassé et la jambe sur l'arçon,
-chargea à la tête des escadrons, comme le plus
-brave homme du monde qu'il étoit, et y fut tué aussi
-avec plusieurs autres... Le duc de Vendôme, fort jeune
-alors, eut la cuisse percée d'un coup de mousquet, à la
-tête de son régiment, et donna, dans cette occasion, des
-marques du courage et des talents qui lui ont fait commander
-depuis avec gloire les armées du roi dans les conjonctures
-les plus difficiles<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">&nbsp;[56]</a>.»</p>
-
-<p>Pendant que le chevalier de Grignan se distinguait sur
-les bords du Rhin, l'un de ses frères, le coadjuteur d'Arles,
-se signalait à Paris comme orateur de l'Assemblée du
-clergé, où il figurait en qualité de procureur-député
-de la province d'Arles, en compagnie de l'abbé de Grignan,
-le dernier frère, appelé tantôt <i>le bel abbé</i>, tantôt <i>le
-plus beau de tous les prélats</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">&nbsp;[57]</a>, lequel remplissait les fonctions
-d'agent général de la même province. Quoique jeune,
-le coadjuteur jouissait déjà dans son ordre d'une réputation
-due surtout à un talent véritable pour la parole. Il y
-ajouta encore dans cette session de 1675. «M. Boucherat,
-écrit madame de Sévigné le 9 août, me manda lundi
-au soir que M. le coadjuteur avoit fait merveilles à une
-conférence à Saint-Germain, pour les affaires du clergé;
-M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose à
-Versailles<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">&nbsp;[58]</a>.» Aussi ce fut lui (distinction singulière à
-cause de son âge et de son rang dans la hiérarchie) que l'assemblée
-désigna pour faire au roi la harangue d'usage,
-<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-avec mission de le remercier de l'appui qu'il accordait à
-l'Église, et de lui présenter les doléances du clergé au
-sujet de la conduite des réformés.</p>
-
-<p>Son discours était fait lorsque arriva à Paris la nouvelle
-de la défaite du maréchal de Créqui. Malgré son
-désir de plaire au roi, l'orateur ne pouvait passer sous
-silence ce premier et considérable échec infligé à ses
-armes. Le coadjuteur d'Arles se tira de ce pas difficile à
-la satisfaction générale. La veille de prononcer son discours,
-il avait voulu connaître sur le changement de rédaction
-que lui imposait la circonstance, l'opinion et le
-goût de madame de Sévigné, avec laquelle il vivait dans
-une grande liberté. «Le coadjuteur, dit celle-ci, avoit
-pris dans sa harangue, le style ordinaire des louanges,
-mais aujourd'hui cela seroit hors de propos; il passe sur
-l'affaire présente avec une adresse et un esprit admirables;
-il vous mandera le tour qu'il donne à ce petit
-inconvénient; et, pourvu que ce morceau soit recousu
-bien juste, ce sera le plus beau et le plus galant de son
-discours<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">&nbsp;[59]</a>.»</p>
-
-<p>Le succès fut complet. Madame de Sévigné enregistre
-avec joie et évidemment avec un peu d'exagération de
-famille, ce résultat qu'elle a prévu: «La harangue de
-M. le coadjuteur a été la plus belle et la mieux prononcée
-qu'il est possible: il a passé cet endroit, qui a été
-fait et rappliqué après coup, avec une grâce et une habileté
-non pareille; c'est ce qui a le plus touché tous les
-courtisans. C'est une chose si nouvelle que de varier la
-phrase, qu'il a pris l'occasion que souhaitoit Voiture
-pour écrire moins ennuyeusement à M. le Prince, et s'en
-<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-est aussi bien servi que Voiture auroit fait. Le roi a fort
-loué cette action, et a dit à M. le Dauphin: «Combien
-voudriez-vous qu'il vous en eût coûté, et parler aussi
-bien que M. le coadjuteur?» M. de Montausier a pris
-la parole et a dit: «Sire, nous n'en sommes pas là; c'est
-assez que nous apprenions à bien répondre.» Les ministres
-et tous les autres ont trouvé un agrément et un
-air de noblesse dans ce discours qui donne une véritable
-admiration. J'ai bien à remercier les Grignan de tout
-l'honneur qu'ils me font, et des compliments que j'ai reçus
-depuis peu, et du côté de l'Allemagne et de celui de Versailles.»
-Et, avec un soupir: «Je voudrois bien que
-l'aîné eût quelque grâce de la cour pour me faire avoir
-aussi des compliments du côté de Provence<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">&nbsp;[60]</a>!» Le coadjuteur
-d'Arles obtint non-seulement l'approbation de la
-cour, mais celle de son ordre. C'est ce qu'on lit dans les
-procès-verbaux de l'Assemblée du clergé, où le président
-rappelle «que tous les prélats ont été témoins de la
-force, capacité et prudence avec lesquelles monseigneur
-le coadjuteur a parlé au roi, et que Sa Majesté avoit
-paru extrêmement satisfaite<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">&nbsp;[61]</a>.»</p>
-
-<p>Louis XIV ne se dissimulait point la gravité de la crise
-qui s'ouvrait devant lui. Il avait compris au fond toute
-l'importance de la perte de Turenne; mais (c'est de ceci
-que l'histoire doit le louer) en présence de ce malheur,
-de la défaite de Créqui, de la prise de Trêves, de l'élan
-et des projets audacieux de l'ennemi, de la situation intérieure
-de la France, qui fermentait et se révoltait même
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-en Guyenne et en Bretagne, il ne s'abandonna point, et
-ne perdit rien de cette fermeté calme et sereine, qu'il retrouvera
-dans ses plus grands désastres, et qui semble
-constituer le trait dominant d'une âme en toute circonstance
-supérieure à la fortune.</p>
-
-<p>On a contesté, et cela semble de mode aujourd'hui,
-la valeur intellectuelle et morale de Louis XIV. La postérité
-devait réagir contre les excessives adulations de
-ses contemporains. Mais a-t-elle raison de faire son évangile
-historique des mémoires posthumes de cette commère
-de génie qu'on appelle Saint-Simon? Ce n'est point
-ici le lieu de rechercher si <i>le roi du dix-septième siècle</i> a
-été un esprit véritablement supérieur: dans tous les cas,
-ç'a été un solide caractère. Insatiable pour la louange,
-a-t-on dit, visant au demi-dieu, ennemi de toute vérité,
-exagérant ses victoires, et voulant convertir ses revers
-en succès. Il n'en fit pas preuve, on va le voir, dans ce
-moment critique qui suivit la déroute de Consarbrüch.
-C'est à madame de Sévigné, car elle est le véritable historien
-de ces mois de juillet et d'août si fameux, que nous
-empruntons des détails:</p>
-
-<p>«Un courtisan vouloit faire croire au roi que ce n'étoit
-rien que ce qu'on avoit perdu; il répondit qu'il haïssoit
-ces manières, et qu'en un mot c'étoit une défaite
-très-complète. On voulut excuser le maréchal de Créqui;
-il convint que c'étoit un très-brave homme; «mais ce
-qui est désagréable, dit-il, c'est que mes troupes ont
-été battues par des gens qui n'ont jamais joué qu'à la
-bassette:» il est vrai que ce duc de Zell est jeune et
-joueur; mais voilà un joli coup d'essai. Un autre courtisan
-voulut dire: mais pourquoi le maréchal de Créqui donnoit-il
-la bataille? Le roi répondit, et se souvint d'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-vieux conte du duc de Weimar qu'il appliqua très bien. Ce
-Weimar, après la mort du grand Gustave, commandoit
-les Suédois alliés de la France; un vieux Parabère cordon
-bleu, lui dit, en parlant de la dernière bataille qu'il avoit
-perdue: Monsieur, pourquoi la donniez-vous? Monsieur,
-lui répondit le duc de Weimar, c'est que je croyois la
-gagner; et puis se tourna: Qui est ce sot cordon bleu-là?
-Toute cette application est extrêmement plaisante...»
-Dans la même lettre on lit encore ceci: «On vient de me
-dire de très-bon lieu que les courtisans, croyant faire
-leur cour en perfection, disoient au roi qu'il entroit à
-tout moment à Thionville et à Metz des escadrons et
-même des bataillons tout entiers, et que l'on n'avoit
-quasi rien perdu. Le roi, comme un galant homme, sentant
-la fadeur de ce discours, et voyant donc rentrer tant
-de troupes: «Mais, dit-il, en voilà plus que je n'en
-avois.» Le maréchal de Gramont, plus habile que les
-autres, se jette dans cette pensée: oui, Sire, c'est qu'ils
-ont fait des petits. Voilà de ces bagatelles que je trouve
-plaisantes, et qui sont vraies<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">&nbsp;[62]</a>.» Il existe sur Louis XIV
-assez peu d'anecdotes dignes de foi, on a conservé de lui
-trop peu de mots authentiques, pour omettre de pareils
-détails dans un ouvrage tel que celui-ci, destiné à
-faire connaître mieux ce règne extraordinaire, au moyen
-d'une correspondance qui en forme la chronique journalière
-et intime.</p>
-
-<p>Le roi, nous le redisons d'après madame de Sévigné,
-avait bien senti la perte de Turenne, surtout quand il était
-«seul, qu'il rêvoit et rentroit en lui-même<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">&nbsp;[63]</a>.» C'est dire
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-qu'autour de lui (on vient bien de le voir à propos
-du maréchal de Créqui) les courtisans, le premier moment
-d'émotion passé, s'attachaient, par leur contenance
-et leurs discours, à prouver que ces <i>accidents</i> n'avaient
-en rien diminué leur foi dans la fortune, dans ce qu'on
-appelait <i>l'étoile du roi</i>. Comme plus tard Napoléon,
-Louis XIV avait aussi la foi en cette étoile, jusque-là et
-pour longtemps encore heureuse. Il se redressa bientôt,
-reprit assurance en lui-même et en la France, plein de
-confiance, à ce moment donné, dans <i>M. le Prince</i>, dont
-la grande renommée, le génie toujours jeune en un corps
-fatigué, s'interposait entre l'Europe liguée et la France
-surprise; et avant un an il renoncera même à l'épée de
-Condé, afin d'établir que sa grandeur personnelle et la
-puissance du pays ne pouvaient dépendre d'un général,
-si glorieux fût-il.</p>
-
-<p>Louis XIV avait des prétentions au génie de la guerre<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">&nbsp;[64]</a>.
-Il aimait qu'on lui rapportât l'honneur des batailles gagnées
-sous ses yeux. La réputation hors ligne de Turenne
-et de Condé, l'enorgueillissait comme chef de la France,
-mais le froissait comme homme. Il profitait de leurs talents,
-et les jalousait en les admirant. A côté de lui un
-homme poussait cette jalousie, contre Turenne surtout,
-jusqu'à l'envie et la haine. Courtisan plein d'ambition,
-de talents et de morgue, ayant tous les mérites d'un ministre
-de la guerre qui prépare les victoires et sait réunir
-les moyens de les procurer, bon administrateur mais
-nullement général, Louvois n'aimait pas les grands généraux
-à qui on attribuait uniquement des succès dans
-lesquels il prétendait avoir sa part et une grande part.
-<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-Il inaugurait cette classe de ministres et d'hommes politiques
-qui se laissent volontiers aller à croire qu'à la
-guerre, le génie organisateur qui combine et décide de
-loin peut suffire sans la pratique militaire, qu'on fait
-d'aussi bons plans de campagne dans son cabinet que
-sur les lieux, et que tous les chefs d'armée bien dirigés se
-valent; école qui, pour prendre des noms plus près de
-nous, a fait vingt Schérer pour un Carnot.</p>
-
-<p>Précisément, dans l'année qui précéda sa mort, Turenne
-avait eu à réprimer ces outrecuidantes prétentions
-de Louvois, jeune encore, mais déjà d'autant plus hautain
-qu'il se sentait plus contesté, et il l'avait fait dans
-des termes tels que le ministre, qui ne l'aimait pas, en était
-venu à le haïr de toute la force de son tempérament
-atrabilaire et excessif<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">&nbsp;[65]</a>.</p>
-
-<p>C'était donc faire mal sa cour au roi et à son malfaisant
-et bientôt tout-puissant ministre, que d'afficher en
-public de trop vifs regrets de la perte qu'on venait d'éprouver,
-mais surtout de laisser percer des craintes sur la
-fortune d'un règne jusqu'alors si brillant. De là les précautions
-et les réticences que l'on remarque sur ce dernier
-point dans la correspondance de madame de Sévigné,
-elle si franche, si libre, d'ailleurs pour l'expression de sa
-douleur personnelle. Dans les deux passages suivants, elle
-fournit la preuve de ce que je viens de dire sur l'accueil
-qui était fait aux regrets trop fortement exprimés de la
-mort de Turenne: «Le duc de Villeroi ne se peut consoler
-de M. de Turenne; il écrit que la fortune ne peut
-plus lui faire de mal, après lui avoir fait celui de lui ôter
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme.... Il a
-écrit ici des lettres dans le transport de sa douleur, qui
-sont d'une telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit rien
-dans sa fortune au-dessus d'avoir été aimé de ce héros,
-et déclare qu'il méprise toute autre sorte d'estime après
-celle-là: sauve qui peut<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">&nbsp;[66]</a>!»&mdash;«Le chevalier de Coislin
-est revenu après la mort de M. de Turenne, disant qu'il
-ne pouvoit plus servir après avoir perdu cet homme-là;
-qu'il étoit malade, que pour le voir et pour être avec lui,
-il avoit fait cette dernière campagne, mais que ne l'ayant
-plus il s'en alloit à Bourbon. Le roi, informé de tous ces
-discours, a commencé par donner son régiment, et a dit
-que sans la considération de ses frères, il l'auroit fait
-mettre à la Bastille<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">&nbsp;[67]</a>.» Madame de Sévigné demandait
-un chiffre pour correspondre avec sa fille: sans doute
-qu'elle avait beaucoup d'anecdotes de ce genre à lui conter.</p>
-
-<p>Quelque chose de cette défaveur atteignait même ceux
-qui, comme le duc de Lorges et le chevalier de Grignan,
-se contentaient de garder leurs regrets dans leur c&oelig;ur, et
-vengeaient Turenne en se battant bien pour la France et
-pour le roi. On tenait à leur dire qu'ils n'avaient fait que
-leur devoir, et que tout autre à leur place en eût fait autant;
-qu'ils n'avaient rendu aucun service exceptionnel,
-car il ne fallait pas qu'il y eût de grande crise à surmonter:
-aussi fit-on attendre un an au duc de Lorges ce
-bâton de maréchal auquel il avait droit et qu'on venait de
-prodiguer, et le chevalier de Grignan à son retour n'obtint
-absolument rien. Et cependant la victoire de l'armée
-du Rhin près d'Altenheim avait sauvé la France à ce moment
-<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-critique, car si le neveu de Turenne ne se fût pas
-trouvé à la hauteur de sa tâche, le territoire était envahi,
-et Louis XIV peut-être abaissé pour longtemps. C'est un
-diplomate bien instruit des projets hostiles de l'Europe,
-car il les fomentait sous main, qui le déclare:
-«Les confédérés se persuadoient que s'ils pouvoient
-gagner une bataille, ils entreraient infailliblement en
-France, et que s'ils y étoient une fois, les mécontentements
-du peuple ne manqueraient jamais d'éclater contre
-le gouvernement, et donneroient jour aux ravages et
-aux succès qu'ils se promettoient, ou tout au moins à
-une paix qui mettroit les voisins de cette couronne en
-sûreté et en repos<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">&nbsp;[68]</a>.»</p>
-
-<p>Mais ces mauvais desseins furent déjoués. La fortune de
-Louis XIV et de la France (car ici l'<i>État</i> et le <i>Roi</i> n'en
-faisaient bien qu'un) reprit sa marche ascendante. L'armée
-du Rhin tint ferme jusqu'à l'arrivée de Condé. Par
-ses man&oelig;uvres habiles, celui-ci déconcerte Montécuculli,
-et lui fait successivement lever le siége de Haguenau et
-celui de Saverne; puis, sans doute d'après le désir du
-roi, il se place sur la défensive, maître, toutefois, de la
-situation, et pouvant ne se battre que quand et où il
-voudrait: «Et voilà (ajoute madame de Sévigné comme
-la France rassurée, et fidèle aussi à une vieille admiration
-pour ce dernier des héros, qui, comme Turenne,
-l'honorait de son amitié), voilà l'avantage des bons
-joueurs d'échecs<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">&nbsp;[69]</a>.»</p>
-
-<p>Ainsi prévenue, la cour de Vienne ordonna à Montécuculli
-de suspendre ses opérations. Le vieux duc de
-<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-Lorraine, l'un des chefs principaux des confédérés, étant
-mort sur ces entrefaites, et la Hongrie se trouvant plus
-vivement pressée par les Turcs qui s'y acharnaient depuis
-quelques années, les Impériaux repassèrent enfin le Rhin,
-et les armées françaises prirent leurs quartiers d'hiver en
-Flandre et en Alsace, les deux partis remettant au printemps
-de nouveaux projets et de plus grands efforts.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE II.<br />
-<span class="medium">1676.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-Ouverture de la campagne de cette année.&mdash;Madame de Sévigné
-voit partir son fils et le chevalier de Grignan.&mdash;Louis XIV va
-se mettre à la tête de l'armée de Flandre.&mdash;La correspondance
-de madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même
-pour les choses de la guerre.&mdash;Siége et prise de Condé.&mdash;Monsieur
-assiége Bouchain.&mdash;Louis XIV offre la bataille au prince
-d'Orange, qui se retire sans combattre.&mdash;Prise de Bouchain.&mdash;Retour
-du roi à Versailles.&mdash;Caractère militaire de Louis XIV.&mdash;L'armée
-française met le siége devant Aire; les ennemis vont
-investir Maëstricht et Philisbourg.&mdash;Madame de Sévigné annonce
-à sa fille la prise d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.&mdash;Belle
-conduite à ce siége du baron de Sévigné.&mdash;Curieuses anecdotes
-recueillies sur le prince d'Orange et Louis XIV.&mdash;M. de Schomberg
-fait lever le siége de Maëstricht.&mdash;Philisbourg est obligé
-de se rendre aux ennemis.&mdash;L'opinion s'en prend au maréchal de
-Luxembourg; Madame de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.&mdash;Le
-reste de l'année se passe sans événements militaires.</p>
-
-<p class="space">A son arrivée à Paris, en avril 1676, madame de Sévigné,
-on l'a vu, avait trouvé partout les préparatifs de la
-nouvelle et décisive campagne qui allait s'ouvrir. Cloué
-par la goutte à Chantilly, le prince de Condé avait déclaré
-qu'il ne pouvait servir; le roi le prit au mot, et,
-à partir de 1675, il ne parut plus à la tête des armées.</p>
-
-<p>Jusque-là l'Europe s'était plu à attribuer les remarquables
-succès de la France, au génie des deux capitaines
-que tous les hommes de guerre, amis et ennemis,
-reconnaissaient pour leurs maîtres. On allait voir ce qu'il
-serait possible de faire sans eux: plus encore que ses adversaires,
-<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-Louis XIV voulait en avoir le c&oelig;ur net. Malgré
-sa vanité que tout surexcitait, il ne s'estimait certes
-point l'égal de Turenne et de Condé; mais, comme beaucoup
-de souverains (sur ce point les royautés se rencontrent
-avec les démocraties), il ne croyait pas aux hommes
-nécessaires. Indépendamment de sa grande confiance en
-lui-même, en sa fortune plus qu'en ses talents, il se confiait
-aussi dans le savoir de quelques généraux du second
-ordre, élèves de ces glorieux maîtres, mais surtout, et
-à bon droit, dans l'esprit militaire et national de ses armées,
-dans leur discipline, leur parfaite organisation,
-&oelig;uvre de Louvois, qui, pour procurer des succès personnels
-à son roi, avait prodigué à l'armée de Flandre, que
-celui-ci allait commander, toutes les ressources refusées
-ou disputées à Turenne.</p>
-
-<p>«On ne voit à Paris, écrit madame de Sévigné,
-que des équipages qui partent; les cris sur la disette d'argent
-sont encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne demeurera
-personne non plus que les années passées. Le
-chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a
-épargné un serrement de c&oelig;ur, car je l'aime sincèrement<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">&nbsp;[70]</a>.»
-Le colonel du régiment de Grignan partait,
-paraît-il, «enragé de n'être point brigadier.»&mdash;«Il a
-raison, ajoute madame de Sévigné, après ce qu'il fit
-l'année passée, il méritoit bien qu'on le fît monter d'un
-cran<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">&nbsp;[71]</a>.» Sévigné se mit en route le 15 avril, à la grande
-tristesse de sa mère. Elle annonce ainsi ce départ à sa
-fille: «Je suis bien triste, ma mignonne, le pauvre petit
-compère vient de partir. Il a tellement les petites vertus
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-qui font l'agrément de la société, que quand je ne le regretterois
-que comme mon voisin, j'en serais fâchée...
-Voilà <i>Beaulieu</i><a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">&nbsp;[72]</a> qui vient de le voir monter gaiement en
-carrosse avec Broglio et deux autres; il ne l'a point voulu
-quitter <i>qu'il ne l'ait vu pendu</i><a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">&nbsp;[73]</a>.»</p>
-
-<p>Le lendemain le roi quitta Versailles pour aller se
-mettre à la tête de l'armée, gardant, comme toujours,
-sur ses desseins un impénétrable secret. Il avait sous lui
-les maréchaux d'Humières, de Schomberg et de Créqui:
-«Ce n'est pas l'année des grands capitaines,» écrit madame
-de Sévigné, toute à ses souvenirs<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">&nbsp;[74]</a>. Louvois dont
-l'amour-propre étoit surexcité à l'égal de celui de son
-maître, avait pris les devants pour tout disposer, et faciliter
-le siége des places que le roi voulait conquérir, car
-c'était par des siéges que toutes les campagnes commençaient:
-de part et d'autre on hésitait fort à livrer bataille.</p>
-
-<p>C'est dans la correspondance de madame de Sévigné et
-de ses amis, écho et miroir fidèle de ce temps, que l'on
-voit bien ce que c'était que la guerre alors, et quelle situation
-était faite aux parents et aux amis restés à Paris,
-et vivant de nouvelles lentes à cheminer, qu'on se communiquait,
-que l'on recherchait avidement, pour savoir
-d'abord, et ensuite pour instruire les parents et les amis
-répandus dans les provinces. La <i>publicité</i> du temps était
-<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-impuissante à satisfaire l'impatience légitime de chacun.
-Il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de feuille régulière
-pour apprendre au public, jour par jour, les événements
-dignes d'intérêt. La <i>Gazette</i> ne paraissait que
-toutes les semaines, et le <i>Mercure</i> tous les mois. De là
-la multiplicité, l'importance des correspondances privées,
-l'industrie pour se procurer à qui mieux mieux
-de plus amples renseignements, le soin de tout reproduire,
-faits, rumeurs, conjectures. C'est ce qui, pour
-l'histoire de la société du dix-septième siècle, donne tant
-de prix aux lettres de madame de Sévigné, et il faut
-ajouter, surtout depuis sa dernière et complète publication,
-à la correspondance de Bussy-Rabutin.</p>
-
-<p>La guerre de 1676 avait un double théâtre, la Flandre,
-où nous désirions prendre quelques places nouvelles, et
-l'Allemagne, où nous voulions conserver Philisbourg, enlevé
-l'année précédente aux Impériaux. Il fallut quelques
-jours pour laisser aux événements le temps de se dessiner.
-On ignorait complétement à Paris ce qui allait se produire:
-«On croit, mande à sa fille madame de Sévigné,
-que le siége de Cambrai va se faire; c'est un si étrange
-morceau, qu'on croit que nous y avons de l'intelligence.
-Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien
-puisse réparer cette brèche, <i>vederemo</i>. Cependant l'on
-raisonne et l'on fait des almanachs que je finis par dire
-<i>l'étoile du roi surtout</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">&nbsp;[75]</a>.» Le politique Corbinelli ajoute:
-«On parle fort du siége de Condé, qui sera expédié bientôt,
-afin d'envoyer les troupes en Allemagne, et de repousser
-l'audace des Impériaux qui s'attachent à Philisbourg. Les
-grandes affaires de l'Europe sont de ce côté-là. Il s'agit
-<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-de soutenir toute la gloire du traité de Munster pour nous
-ou de la renverser pour l'Empire<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">&nbsp;[76]</a>.» C'était cela, en effet,
-il n'était question de rien moins que de l'influence,
-de la prépondérance de la France en Europe, &oelig;uvre
-commune de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV.</p>
-
-<p>Dix jours se passèrent sans courrier de l'armée.
-Tout d'un coup, le 29 avril, la nouvelle de la prise de
-Condé vint réjouir Paris. Madame de Sévigné, qui à
-chaque lettre tient mieux sa plume, l'annonce elle-même:
-«Il faut commencer par vous dire que Condé fut
-pris d'assaut la nuit de samedi à dimanche (26 avril).
-D'abord cette nouvelle fait battre le c&oelig;ur; on croit avoir
-acheté cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous
-coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un
-nom. Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet... Vous
-voyez comme on se passe bien des vieux héros... Mon
-Dieu que vous êtes plaisants, vous autres, de parler de
-Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant que
-vous sachiez la prise de Condé. Que dites-vous de notre
-bonheur qui fait venir notre ami le Turc en Hongrie?
-Voilà Corbinelli trop aise; nous allons bien <i>pantoufler</i><a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">&nbsp;[77]</a>;»
-mot créé entre eux, pour désigner leurs grandes
-causeries politiques, en petit comité, dans la ruelle de la
-marquise encore à sa toilette du matin.</p>
-
-<p><i>Vous voyez comme on se passe des vieux héros.</i> Ce
-n'est pas à dire que madame de Sévigné, donnant gain de
-cause à ceux qui l'accusent de versatilité, soit déjà infidèle
-à ses vieilles admirations. Elle répond à la pensée
-qui préoccupait tout le monde, et, dans son patriotisme,
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-se félicite de voir que la mort de Turenne et la retraite
-de Condé, n'ont point interrompu nos succès.
-Peut-être y a-t-il là, en plus, le souci des indiscrétions
-de la poste qui, dès lors, professait une curiosité officielle,
-passée en tradition: parfois, en effet, on rencontre
-chez madame de Sévigné quelque éloge du roi,
-brusquement amené, qui semble plutôt un acte de précaution
-qu'un hommage de courtisan<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">&nbsp;[78]</a>.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> mai, madame de Sévigné fit connaître à sa
-fille que Sévigné l'instruisait qu'ils allaient assiéger Bouchain
-avec une partie de l'armée, «pendant que le roi,
-avec un plus grand nombre, se tiendrait prêt à recevoir
-et à battre le prince d'Orange<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">&nbsp;[79]</a>.» Elle ne connut
-que le 19 le résultat de cette nouvelle expédition. A
-cette date elle annonce qu'on lui mande «que Bouchain
-étoit pris aussi heureusement que Condé, et qu'encore
-que le prince d'Orange eût fait mine de vouloir en découdre,
-on est fort persuadé qu'il n'en fera rien<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">&nbsp;[80]</a>.»</p>
-
-<p>Désireux à la fois de défendre son pays et de se faire,
-par la guerre, une réputation favorable à ses ambitieux
-desseins, Guillaume d'Orange poussait en avant la coalition
-déjà hésitante et divisée. Le chevalier Temple, qui
-a eu le secret des confédérés, nous apprend que, dès
-1674, ce jeune prince, de bonne heure si résolu et toujours
-si tenace, avait voulu trouver en Flandre, un chemin
-ouvert pour entrer en France; «car là, dit-il, les frontières
-sont sans défense<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">&nbsp;[81]</a>.» Condé l'en empêcha à Senef,
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-cette victoire plus considérable par le résultat que par le
-succès. «Alors commencèrent, ajoute le même, les divisions
-entre les principaux officiers de l'armée confédérée,
-dont les suites ont été si fatales pendant tout le cours
-de la guerre, et qui ont fait avorter tous leurs desseins<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">&nbsp;[82]</a>.»
-Dans le cours de l'année suivante, Guillaume d'Orange
-essaya en vain de remettre l'union parmi ces armées
-composées d'Allemands, d'Espagnols, de Hollandais, et
-où les ordres et les plans de l'Empereur, des princes de
-Lorraine, du marquis de Brandebourg, du Palatin se
-contrariaient et se croisaient sans cesse, pendant que le
-souverain de la Grande-Bretagne, médiateur tiède et suspect
-aux deux partis, se faisait l'entremetteur d'une paix
-qu'il ne paraissait pas au fond désirer davantage que le
-chevalier Temple, son habile et partial ambassadeur. Au
-milieu des hostilités, en effet (1675), Nimègue avait été
-désignée pour y ouvrir, sous les auspices de l'Angleterre,
-une conférence européenne. Mais les plénipotentiaires ne
-s'y rendirent qu'au mois de mars de l'année suivante<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">&nbsp;[83]</a>;
-et cette campagne de Flandre, commandée par Louis XIV
-en personne, et où chaque parti, faisant appel à toutes
-ses ressources, cherchait par les armes une solution
-prompte et définitive, venait de s'ouvrir presqu'en même
-temps que les négociations auxquelles on demandait une
-issue pacifique de la lutte, de cette lutte à outrance (honneur
-traditionnel et perpétuel péril de la France) d'une
-seule puissance contre toutes.</p>
-
-<p>Le prince d'Orange avait entamé la nouvelle campagne
-«avec la résolution et l'espérance de l'inaugurer par une
-<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-bataille<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">&nbsp;[84]</a>.» Une bataille rangée, c'était le plus grand effort,
-la plus grande difficulté, et, en cas de succès, le plus
-grand mérite et la plus grande gloire. Condé, Turenne
-gagnaient des batailles, et l'on avait admiré leurs victoires
-comme &oelig;uvre de génie, de combinaison, de grande stratégie,
-d'audace et de prudence à la fois. Les généraux
-de moindre mérite ne s'attaquaient qu'aux places: ils essayaient
-un siége, où sans doute on pouvait et il fallait déployer
-de véritables et solides qualités militaires, mais qui
-offrait moins d'imprévu, moins de chances désastreuses
-qu'une lutte en rase campagne. Privés du secours des
-deux vaillantes épées habituées jusque là à fixer la victoire,
-Louis XIV et Louvois avaient mis dans leur plan
-de n'entreprendre que des siéges, et de ne risquer qu'à
-l'extrémité une action générale qui pouvait être malheureuse
-et devait être décisive; lorsque, surtout, la conquête
-des places offrait en perspective des résultats aussi
-sûrs, quoique plus lents.</p>
-
-<p>C'est dans ces dispositions réciproques que Louis XIV
-et le prince d'Orange, chacun à la tête de leur armée,
-se rencontrèrent le 10 mai 1676, le roi de France protégeant
-le siége de Bouchain, que faisait Monsieur, son
-frère, et le chef de la coalition désirant dégager cette
-ville et, comme le dit madame de Sévigné, faisant mine
-«de vouloir en découdre.»</p>
-
-<p>C'est ici un curieux épisode de l'histoire militaire de
-ce temps, et l'un des faits de la vie de Louis XIV qui lui
-a été le plus reproché. Il manqua une belle occasion de
-détruire, de battre au moins, dans les environs de Valenciennes,
-l'armée confédérée. C'est ce que s'accordent
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-à dire tous les chroniqueurs indépendants, mais en rejetant
-la principale faute sur Louvois, et non sur le monarque,
-qu'ils montrent sincèrement désireux de combattre
-son ennemi personnel, lequel, de son côté, malgré ses
-desseins proclamés et de formelles promesses, ne prit pas
-davantage l'initiative d'une attaque.</p>
-
-<p>Voici la courte relation de Madame de Sévigné: «Mon
-fils n'étoit point à Bouchain; il a été spectateur des
-deux armées rangées si longtemps en bataille. Voilà la
-seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite circonstance
-de se battre: mais comme deux procédés valent un
-combat, je crois que, deux fois à la portée du mousquet
-valent une bataille. Quoi qu'il en soit, l'espérance de
-revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a bien épargné
-de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince
-d'Orange n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur
-d'être vaincu par un héros comme le nôtre<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">&nbsp;[85]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné est sobre de détails; le résultat
-seul lui importe: on ne s'est pas battu, son fils est sain
-et sauf. Sa correspondance se complète par celle de
-Bussy. La nouvelle édition qui en est donnée, sans omission
-ni lacune, est une source véritablement historique,
-qui devra être consultée avec assurance et fruit, par tous
-ceux qui écriront le détail des guerres de Louis XIV. Curieux
-de nouvelles, éloigné des événements militaires
-auxquels, à son grand dépit de courtisan plutôt qu'à son
-déplaisir de général, il ne pouvait prendre part malgré
-ses humbles et périodiques sollicitations, Bussy avait et
-savait se créer aux armées de nombreux correspondants.
-Pendant cette campagne caractéristique, il comptait
-<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-dans l'armée de Flandre son fils aîné, le jeune marquis
-de Bussy, qu'il avait envoyé faire ses premières armes
-comme aide de camp du lieutenant général marquis de
-Renel; son gendre, le marquis de Coligny, qu'il venait
-aussi de faire accepter en la même qualité par le maréchal
-de Schomberg; M. de Longueval, capitaine de cavalerie
-au régiment de Gournay, et M. de La Rivière, son
-gendre futur, qui devait avoir avec lui un si scandaleux
-procès, alors attaché au chevalier de Lorraine<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">&nbsp;[86]</a>. Le dernier
-faisait précisément partie de la portion de l'armée
-campée à Urtebise, près de l'abbaye de Vicogne, à l'effet
-de barrer le passage au prince d'Orange, et c'est de
-là qu'il adresse au comte de Bussy cette lettre écrite sans
-souci de la publicité, et qui est d'un grand intérêt pour
-l'histoire particulière de Louis XIV:</p>
-
-<p>«Après que Condé se fut rendu, le roi s'approcha de
-Bouchain avec son armée, pour ôter aux ennemis les
-moyens de secourir cette place, que Monsieur avoit assiégée;
-mais ayant su par ses partis que l'armée ennemie,
-qui étoit à trois lieues, étoit décampée sans qu'on eût
-pu savoir la route qu'elle avoit prise, Sa Majesté se doutant
-bien que les ennemis lui avoient dérobé cette marche
-pour aller passer l'Escaut bien loin de lui, et venir
-ensuite tomber sur quelque quartier de l'armée de Monsieur,
-fit sonner à cheval à minuit, et marcha une demi-heure
-après. Comme il avoit pris le chemin le plus court,
-il passa l'Escaut avant les ennemis, et il alla camper
-à l'abbaye de Vicogne. Le lendemain, à la pointe du jour,
-on vit paroître sur une hauteur qui règne depuis les
-bois de cette abbaye jusqu'à Valenciennes, quelques
-<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-troupes de cavalerie qui, à mesure qu'elles descendoient à
-mi-côte, se formoient en escadron. Sur les huit heures
-du matin, le roi ne douta plus que ce ne fût la tête de
-l'armée ennemie. Dès que Sa Majesté eut vu leur première
-ligne en bataille, il crut qu'ils la lui vouloient
-donner, et il ne balança pas à vouloir faire la moitié du
-chemin. Cette résolution redoubla sa bonne mine et sa
-fierté. Il me parut, comme vous le dites, monsieur, dans
-un éloge que j'ai vu de lui chez vous, <i>aimable et terrible</i>.
-Il avoit l'air gracieux et les yeux menaçants.</p>
-
-<p>«Après avoir mis lui-même son armée en bataille
-sur deux lignes, il envoya ses chevaux de main et sa
-cuirasse au premier escadron de ses gardes du corps,
-qu'il avoit mis à l'avant-garde, résolu de combattre
-à leur tête, et ensuite il proposa au maréchal de Schomberg
-son dessein d'aller aux ennemis, croyant leur défaite
-indubitable, mais que comme il n'avoit pas tant
-d'expérience que lui, il vouloit avoir son approbation.
-Le maréchal, à qui la chaleur du roi fit peur, dit sagement
-que, puisque Sa Majesté étoit venue là pour empêcher
-que les ennemis ne secourussent Bouchain, il
-prenoit la liberté de lui dire qu'il falloit attendre qu'ils
-se missent en devoir de le faire. Le lendemain 11, on ne
-vit plus les ennemis tant ils avoient remué de terre
-devant eux, et le 12, le roi ayant appris la reddition de
-Bouchain, il l'apprit aux ennemis par trois salves de
-l'infanterie et de l'artillerie, et quand Sa Majesté fit
-marcher l'armée pour joindre Monsieur, les ennemis ne
-sortirent point de leur poste<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">&nbsp;[87]</a>».</p>
-
-<p>D'après ce récit, il semble que Louis XIV eût la
-<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-meilleure envie de combattre, et c'est une allure de héros
-faite pour justifier le langage employé par madame
-de Sévigné, que lui donne ce témoin écrivant familièrement
-ce qu'il vient de voir. Un autre témoin oculaire,
-le commandant en second du corps où servait
-Sévigné, raconte les mêmes faits, et, comme M. de la
-Rivière, fait honneur à Louis XIV de la volonté de livrer
-personnellement bataille au prince d'Orange, mais
-en attribuant à Louvois, que d'ailleurs il n'aimait pas
-et n'avait pas lieu d'aimer, le parti auquel on s'arrêta de
-ne point attaquer à l'ennemi.</p>
-
-<p>«Au commencement de cette même campagne, dit le
-marquis de la Fare dans ses intéressants mémoires, le
-roi perdit la plus belle occasion qu'il ait jamais eue de
-gagner une bataille. Il s'étoit avancé jusqu'à Condé,
-pendant que Monsieur faisoit le siége de Bouchain. Le
-prince d'Orange crut qu'en passant promptement l'Escaut
-sous Valenciennes, il tomberait sur Monsieur avant
-que le roi pût le secourir; mais le roi, averti à temps de
-son dessein et de sa marche, partit le soir de Condé et
-se trouva le lendemain avoir passé l'Escaut avant que
-toute l'armée des ennemis fût arrivée à Valenciennes.
-La faute que nous fîmes fut de nous camper le long de
-l'Escaut, pour la commodité de l'eau; car nous pouvions
-y mettre notre droite, et notre gauche au bois de l'abbaye
-de Vicogne; et ainsi nous trouver prêts, à la pointe du
-jour, à marcher aux ennemis en bataille: au lieu qu'avant
-que notre gauche fût à la hauteur de notre droite,
-il se perdit beaucoup de temps, après quoi il fallut encore
-marcher en colonne jusqu'à la cense d'Urtebise, qui
-est à la portée du canon de Valenciennes, avant que de
-se mettre en bataille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-«A mesure que nous nous y mettions, nous voyions
-arriver l'armée des ennemis sur la hauteur de Valenciennes,
-laissant cette ville à sa gauche. Nous étions
-tout formés longtemps avant qu'ils fussent tous arrivés,
-parce que leur pont sur l'Escaut s'étoit rompu; outre
-cela, il leur manquoit du terrain dans leurs derrières
-pour la seconde ligne, n'y ayant que des creux et des
-ravines où ils ne pouvoient faire aucun mouvement,
-et notre gauche les débordoit. En cette situation tous
-ceux qui connaissoient le pays, ne doutoient point
-qu'ils ne fussent perdus, et que cette journée ne finît
-glorieusement la guerre. Le maréchal de Lorges dit
-au roi qu'il s'engageoit à les mettre en désordre avec
-la seule brigade des gardes du corps. Mais Louvois,
-aussi craintif qu'insolent, soit qu'il n'eût pas envie que
-la guerre finît sitôt, soit qu'il craignît effectivement
-pour la personne du roi ou pour la sienne, qui, dans
-le tumulte d'une bataille, n'auroit pas été en sûreté,
-tant il avoit d'ennemis, fit si bien, que lorsque le roi
-demanda au maréchal de Schomberg son avis, le maréchal
-répondit que, comme il étoit venu pour empêcher
-le prince d'Orange de secourir Bouchain, c'étoit
-un assez grand avantage de demeurer là, et de le prendre
-à sa vue, sans se commettre à l'incertitude d'un
-événement. Le roi depuis a témoigné du regret de n'avoir
-pas mieux profité de l'occasion que sa bonne fortune
-lui avoit présentée ce jour-là<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">&nbsp;[88]</a>.»</p>
-
-<p>Sans doute Louis XIV eut le tort, à ce jour, de se
-défier de lui-même, et surtout de la brave armée qu'il
-avait sous ses ordres et dont la composition aurait dû
-<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-rendre moins méticuleux Louvois, qui l'avait formée.
-Mais si le roi manqua de décision, il faut en dire autant
-et plus du prince d'Orange, arrivé jusque-là évidemment
-pour le forcer et le combattre<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">&nbsp;[89]</a>.</p>
-
-<p>Soit que Louis XIV ne fût venu prendre le commandement
-de l'armée de Flandre que dans l'intention de
-se mesurer avec le prince Guillaume, et qu'il dût croire,
-les ennemis ayant refusé la bataille, qu'il n'y en aurait
-pas d'autre pendant le reste de la campagne; soit qu'il
-jugeât, maintenant que l'élan était donné, sa présence
-inutile pour conduire et mener à bien les autres siéges
-projetés; soit enfin, ce qu'on lui a reproché, impatience
-de revoir madame de Montespan, il repartit brusquement
-pour Versailles, dans les premiers jours de juillet, laissant
-le commandement des troupes aux maréchaux de
-Schomberg et de Créqui. Ceux-ci, toutefois, furent mis
-en quelque sorte sous la direction de Louvois, dépositaire
-du plan de campagne auquel il avait grandement
-contribué, et de plus en plus désireux de prouver pour
-son maître et pour lui, qu'une grande réputation militaire
-n'était point nécessaire pour obtenir des succès.</p>
-
-<p>On a aussi accusé Louis XIV de pusillanimité: on a
-été jusqu'à dire qu'il ne quitta ainsi brusquement son
-armée, que pour fuir des dangers personnels qu'il n'aimait
-pas à affronter, et l'on a remarqué, à ce sujet, que
-jamais, dans le cours de ses campagnes, il n'avait, ce
-qu'on appelle, payé de sa personne.</p>
-
-<p>Ce n'est point là, il est vrai, un roi guerrier, général
-d'initiative, soldat au besoin tel qu'Henri IV, Gustave
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-Adolphe ou Charles XII. Au camp comme à Versailles,
-on reconnaît toujours en lui <i>le Roi</i>, qu'entoure sa cour,
-que gouverne l'étiquette. Il eût fallu une extrême péril,
-dans lequel les armées sous ses ordres ne se sont jamais
-trouvées, ou le besoin de décider une bataille douteuse
-par lui livrée, ce qui n'a jamais eu lieu, pour qu'on vît
-Louis XIV charger l'épée à la main, comme un simple
-officier. Dans toutes les guerres auxquelles il a pris part,
-on voit bien que <i>sa grandeur l'attache au rivage</i>. Mais
-il est difficile de lui refuser non pas seulement le courage
-vulgaire qu'on accorde à tout le monde, mais cette
-résolution guerrière, partage des âmes bien trempées,
-et dont il vient de donner une preuve, en allant de lui-même
-et avec une significative ardeur, offrir au prince
-d'Orange un combat que celui-ci ne crut pas devoir accepter.
-Dans une lettre de l'un des correspondants de
-Bussy-Rabutin, on trouve un fait qui prouve aussi que
-Louis XIV ne craignait pas de s'exposer à des périls même
-inutiles, afin de montrer à ses soldats qu'il n'avait pas
-peur. «Le roi, écrit M. de Longueval, s'est promené du
-côté de Valenciennes, et s'est fait tirer le canon de la
-ville, dont un coup a tué un garde de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> à côté
-de son maître<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">&nbsp;[90]</a>.» On peut penser que dans cette reconnaissance,
-que devait rendre inquiétante le souvenir de
-Turenne, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, par convenance et par dévouement,
-ne se tenait pas très-loin de son frère, et que ses
-propres gardes n'étaient pas loin de lui.</p>
-
-<p>Le roi parti, la campagne, <i>si douce jusque-là</i><a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">&nbsp;[91]</a> se
-compliqua bientôt. Les deux armées ne cherchèrent
-<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-plus à se joindre; chacun s'attacha à une entreprise
-particulière: l'armée française vint mettre le siége devant
-Aire, pendant que les coalisés, par une man&oelig;uvre
-hardie, allaient assiéger Maëstricht, pris par Louis XIV
-lui-même en 1674, et où commandait l'énergique marquis
-de Calvo<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">&nbsp;[92]</a>. En même temps l'armée impériale, en
-Allemagne, investissait Philisbourg, malgré les efforts
-du maréchal de Luxembourg, chargé de protéger cette
-tête de pont que la France s'était donnée sur les terres
-de l'Empire.</p>
-
-<p>Les inquiétudes de madame de Sévigné s'accrurent avec
-les complications que cette double situation ne tarda pas
-à amener. Elle avait beaucoup de parents et d'amis à
-cette guerre, et la vie se passait à appréhender de sinistres
-nouvelles, et à se réjouir chaque jour d'en avoir été
-pour ses appréhensions. Une mort cependant vint l'attrister,
-non l'affliger, car elle ne connaissait nullement
-le marquis de Coligny, gendre de Bussy, qui, à peine
-âgé de trente ans, mourut de maladie à Condé, le 6 du
-mois de juillet. Le marquis de Bussy, qui se trouvait
-avec lui, annonce cette perte à son père par cette courte
-et sèche lettre: «On ne vous a pas mandé, Monsieur, la
-maladie de M. de Coligny, de peur d'alarmer ma s&oelig;ur,
-et l'on ne croyoit pas qu'elle fût dangereuse. Cependant
-il vient de mourir par la gangrène, qui lui avoit
-paru au pied, et qui a couru par tout le corps: cela
-marque une étrange corruption de sang. Nous l'allons
-faire enterrer dans le ch&oelig;ur de la grande église, avec
-une tombe sur laquelle son nom sera inscrit<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">&nbsp;[93]</a>.» Le général
-de ce malheureux époux, qui mourait ainsi dès
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-la première année de son mariage, laissant une femme
-enceinte de quelques mois, et qu'il aimait plus à coup sûr
-qu'il n'en était aimé, en écrit à Bussy avec plus de
-détails, de convenance et de sensibilité<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">&nbsp;[94]</a>. Les regrets du
-beau-père furent médiocres, et la veuve ne fut pas
-plus difficile à consoler. Décidément, ce n'est pas par
-le c&oelig;ur que brille cette branche de la famille des Rabutin.</p>
-
-<p>La nouvelle du siége de Maëstricht et la vigueur
-avec laquelle cette place était poussée, produisirent à
-Paris une émotion qui «faisoit dire aux bourgeois qu'on
-alloit y envoyer M. le Prince<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">&nbsp;[95]</a>.» Il fut aussi question,
-un instant, du retour du roi à l'armée. Toutefois on se
-contenta d'activer le siége d'Aire, afin d'opérer une diversion,
-et d'y attirer une partie de l'armée ennemie. On
-veut prendre cette ville, dit madame de Sévigné, afin de
-<i>jouer aux échecs</i>, dans le cas où Maëstricht succomberait:
-«ce sera pièce pour pièce<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">&nbsp;[96]</a>.» Et elle ajoute avec une
-pointe de philosophie railleuse qu'elle retrouve dans son
-c&oelig;ur de mère: «Il y avoit un fou, le temps passé,
-qui disoit, dans un cas pareil: changez vos villes de
-gré à gré, vous épargnerez vos hommes. Il y avoit bien de
-la sagesse à ce discours<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">&nbsp;[97]</a>.» On espérait néanmoins,
-sauver Maëstricht; mais on s'attendait à perdre Philisbourg.
-«Pour l'Allemagne, continue madame de Sévigné,
-M. de Luxembourg n'aura guère d'autre chose à faire
-qu'à être spectateur avec trente mille hommes de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-prise de Philisbourg<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">&nbsp;[98]</a>. «Cependant madame de Sévigné
-n'est point de ces gens qui se soumettent d'avance à cet
-échec qui menace nos armes: «Je suis persuadée, dit-elle
-à quinze jours de là, que M. de Luxembourg battra les
-ennemis et qu'ils ne prendront point Philisbourg<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">&nbsp;[99]</a>.» A
-la fin de juillet, elle adresse à sa fille, en quelques lignes,
-ce bulletin d'une situation qui tarde à se dénouer et
-cause aux mères, aux femmes et aux s&oelig;urs de fréquentes
-alternatives de crainte et d'espérance: «Celles qui ont
-intérêt à tout ce qui se passe en Flandre et en Allemagne
-sont un peu troublées. On attend tous les jours
-que M. de Luxembourg batte les ennemis, et vous savez
-ce qui arrive quelquefois. On a fait une sortie de Maëstricht,
-où les ennemis ont eu plus de quatre cents
-hommes de tués. Le siége d'Aire va son train; on a
-envoyé le duc de Villeroi et beaucoup de cavalerie dans
-l'armée du maréchal d'Humières (chargé du siége). Je
-crois que mon fils en est.... C'est M. de Louvois qui a fait
-avancer, de son autorité, l'armée de M. de Schomberg
-fort près d'Aire, et a mandé à Sa Majesté qu'il croyoit
-que le retardement d'un courrier auroit pu nuire aux
-affaires. Méditez sur ce texte<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">&nbsp;[100]</a>.» C'était là, en effet, un
-acte nouveau et hardi et qui indiquait bien tout ce que
-Louvois pouvait oser, tout ce que son maître voulait lui
-permettre.</p>
-
-<p>Le succès toutefois pouvait seul justifier cette conduite.
-Le 31 juillet, la ville ouvrit ses portes, et madame
-de Sévigné rend, en ces termes, compte à sa fille de
-<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-cet heureux résultat auquel avait contribué pour sa part de
-froide bravoure le guidon ennuyé, mais, à ses heures,
-intrépide, des gendarmes-Dauphin: «Cependant Aire est
-pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">&nbsp;[101]</a>,
-qui s'est trouvé le premier partout; mais il dénigre fort
-les assiégés, qui ont laissé prendre, en une nuit, le chemin
-couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein d'eau,
-et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on
-puisse voir, et qui enfin se sont rendus le dernier jour
-du mois, sans que personne ait combattu. Ils ont été
-tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du
-dos qui servent à se tourner, et ceux qui font remuer
-les jambes pour s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la volonté
-d'acquérir de la gloire; et voilà ce qui fait que nous
-prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout
-l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer
-les armées, comme il le trouve à propos. Pendant que tout
-cela se passoit, il y avoit une illumination à Versailles,
-qui annonçoit la victoire; ce fut samedi, quoiqu'on eût
-dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras; sûrement
-le bonheur du roi, joint à la capacité de ceux
-qui ont l'honneur de le servir, remplira toujours ce qu'ils
-auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté présentement
-du côté de la guerre<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">&nbsp;[102]</a>.»</p>
-
-<p>Les appréhensions de madame de Sévigné, au sujet de
-son fils, avaient été bien justifiées par la conduite de celui-ci,
-plus soigneux toutefois, on vient de le voir, de faire
-valoir auprès de sa mère les actions de ses camarades
-que ses propres faits, que celle-ci dût apprendre par d'autres
-<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-voies. Désolé de languir dans les grades subalternes,
-le baron de Sévigné, qui s'était déjà distingué à Senef,
-avait voulu, en recherchant quelque action d'éclat, forcer
-la faveur du roi et du ministre, qui semblait obstinément
-le fuir. «Le baron se porte très-bien, écrit sa mère le
-6 août; le chevalier de Nogent, qui est venu apporter la
-nouvelle de la prise d'Aire, dit qu'il a été partout, et qu'il
-étoit toujours à la tranchée, partout où il faisoit chaud,
-et où, du moins, il devoit faire de belles illuminations, si
-nos ennemis avoient du sang aux ongles; il l'a nommé au
-roi comme un de ceux qui font paroître beaucoup de bonne
-volonté<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">&nbsp;[103]</a>.» Le 7, elle dit encore: «Le chevalier de Nogent
-a nommé le baron au roi, au nombre de trois ou
-quatre qui ont fait au delà de leur devoir, et en a parlé
-encore à mille gens<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">&nbsp;[104]</a>.» Enfin, le 19, elle ajoute: «Le
-chevalier (de Grignan) me mande que le baron a fait le
-fou à Aire; il s'est établi dans la tranchée et sur la contrescarpe,
-comme s'il eût été chez lui. Il s'étoit mis dans
-la tête d'avoir le régiment de Rambures (<i>gens de pied</i>),
-qui fut donné, à l'instant, au marquis de Feuquières, et
-dans cette pensée, il répétoit comme il faut faire dans l'infanterie<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">&nbsp;[105]</a>.»
-Vain espoir! Sévigné en fut encore pour sa
-bonne volonté, à laquelle le maréchal de Schomberg, qui
-le traitait en ami, se plut à rendre justice, et, pas plus que
-le chevalier de Grignan qui, au reste, dans cette campagne,
-eut peu d'occasions de se produire, il n'obtint un
-avancement impatiemment attendu et, il faut le dire,
-pleinement mérité. Louvois ne les aimait ni l'un ni
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-l'autre. Il ne fit point valoir la conduite du baron de Sévigné,
-lors de son retour à Versailles, où il s'empressa
-de venir triompher de la prise d'Aire, qui, en effet, en
-grande partie, lui était due. «M. de Louvois est revenu,
-dit madame de Sévigné le 7 août; il n'est embarrassé que
-des louanges, des lauriers, et des approbations qu'on lui
-donne<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">&nbsp;[106]</a>.»</p>
-
-<p>On lit, au milieu de cette correspondance <i>militaire</i> de
-madame de Sévigné, deux anecdotes curieuses qui doivent
-trouver place ici. «Écoutez-moi, ma belle, mande-t-elle
-à sa fille le 31 juillet, lorsque le gouverneur de
-Maestricht fit cette belle sortie, le prince d'Orange courut
-au secours avec une valeur incroyable; il repoussa nos
-gens l'épée à la main jusque dans les portes; il fut blessé
-au bras, et dit à ceux qui avoient mal fait: «Voilà,
-messieurs, comme il falloit faire; c'est vous qui
-êtes cause de la blessure dont vous faites semblant
-d'être si touchés.» Le rhingrave le suivoit et fut blessé
-à l'épaule. Il y a des lieux où l'on craint tant de louer
-cette action, qu'on aime mieux se taire de l'avantage que
-nous avons eu<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">&nbsp;[107]</a>.» Madame de Sévigné, cependant, ne
-craint pas d'en parler dans ses lettres; ce qui, avec la curiosité
-trop habituelle de la poste, était presque en parler
-à haute voix.</p>
-
-<p>L'autre anecdote met en scène M. de Montausier, et
-dépeint mieux qu'aucun portrait, cet Alceste d'une cour
-où tout tremble, flatte et loue plus que ne le veut l'idole.
-«Voici une petite histoire que vous pourrez croire comme
-si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins:
-<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-«En vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir
-Philisbourg; mais enfin, je n'en serai pas moins roi de
-France.» M. de Montausier,</p>
-
-<p class="quote">Qui pour le pape ne diroit<br />
-Une chose qu'il ne croiroit,</p>
-
-<p>lui dit: «il est vrai, Sire, que vous seriez encore fort bien
-roi de France, quand on vous auroit pris Metz, Toul et
-Verdun, et la Comté, et plusieurs autres provinces dont
-vos prédécesseurs se sont bien passés.» Chacun se mit
-à serrer les lèvres, et le roi dit de très-bonne grâce: «Je
-vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à-dire,
-que vous croyez que mes affaires vont mal: mais je
-trouve très-bon ce que vous dites, car je sais quel
-c&oelig;ur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, et je
-trouve que tous les deux firent parfaitement bien leur
-personnage<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">&nbsp;[108]</a>.» Madame de Sévigné a justement caractérisé
-cette scène: elle est autant à la louange du prince capable
-d'entendre la vérité, qu'à celle du serviteur qui
-osait la dire.</p>
-
-<p>Tout le mois d'août se passa en efforts, de la part des
-coalisés, pour prendre Maestricht et Philisbourg, et, de
-la part des Français, pour faire lever le siége de ces deux
-villes. La suite de cette importante campagne se trouve
-toute écrite dans la correspondance de madame de Sévigné.
-D'abord, c'est Philisbourg, où commandait le brave
-du Fay, qui alarme le plus. On craint que la place ne capitule,
-ou que M. de Luxembourg, qui cherche, avec trop
-de circonspection toutefois, à la dégager ne soit battu.
-«On attend, dit-elle, des nouvelles d'Allemagne avec <i>trémeur</i>;
-<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-il doit y avoir eu un grand combat<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">&nbsp;[109]</a>.» Et cinq
-jours après: «On me mande de Paris (elle est à Livry) que
-l'on n'a point encore de nouvelles d'Allemagne. L'inquiétude
-que l'on a sur ce combat, que l'on croit inévitable,
-ressemble à une violente colique, dont l'accès
-dure depuis plus de douze jours. M. de Luxembourg
-accable de courriers. Hélas! ce pauvre M. de Turenne
-n'en envoyoit jamais; il gagnoit une bataille, et on l'apprenoit
-par la poste<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">&nbsp;[110]</a>.» Mais il n'y eut pas de bataille.
-Les grands généraux n'étaient plus là, et leurs élèves
-hésitaient autant à engager une action que Louis XIV
-et Louvois à la prescrire. «Vous savez déjà, mande madame
-de Sévigné à sa fille, comme cette montagne d'Allemagne
-est accouchée d'une souris, sans mal ni douleur<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">&nbsp;[111]</a>.»
-De leur côté les généraux de l'empereur étaient
-aussi prudents que les nôtres, et s'inquiétaient moins de
-battre que de n'être point battus. Sortie de cette appréhension,
-et se résignant à subir les chances, lentes et
-douteuses, d'un siége régulier, la cour se mit à afficher
-l'assurance et presque l'indifférence, et ne furent plus
-bons courtisans ceux qui montraient trop d'intérêt ou de
-curiosité: «Savez-vous, reprend madame de Sévigné,
-que tout d'un coup on a cessé de parler d'Allemagne à
-Versailles? On répondit, un beau matin, aux gens qui
-en demandoient bonnement des nouvelles pour soulager
-leur inquiétude: «Et pourquoi des nouvelles d'Allemagne?
-Il n'y a point de courrier, il n'en viendra
-point, on n'en attend point; à quel propos demander
-<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-des nouvelles d'Allemagne?» Et voilà qui fut fini<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">&nbsp;[112]</a>.»</p>
-
-<p>Rassurée ou feignant de l'être sur le sort de Philisbourg,
-la cour se mit à craindre pour Maestricht, à bout de ressources
-et de résistance. Après avoir longtemps hésité,
-poussé par l'imminence du péril, on expédia enfin au
-maréchal de Schomberg, l'ordre d'aller attaquer les assiégeants,
-coûte que coûte. Madame de Sévigné annonce
-le 26 août cette détermination à sa fille, dans un style
-plus maternel que patriotique, car son fils faisait partie
-de l'expédition: «Les inquiétudes d'Allemagne sont
-passées en Flandre. L'armée de M. de Schomberg marche;
-elle sera le 29 en état de secourir Maestricht. Mais ce qui
-nous afflige comme bonnes Françaises, et qui nous console
-comme intéressées, c'est qu'on est persuadé que,
-quelque diligence qu'ils fassent, ils arriveront trop tard.
-Calvo n'a pas de quoi relever la garde; les ennemis feront
-un dernier effort, et d'autant plus qu'on tient pour
-assuré que Villa-Hermosa (le général espagnol) est entré
-dans les lignes, et doit se joindre au prince d'Orange
-pour un assaut général... Ces <i>maraudailles</i> de Paris
-disent que <i>Marphorio</i> demande à <i>Pasquin</i> pourquoi on
-prend, en une même année, Philisbourg et Maestricht,
-et que Pasquin répond que c'est parce que M. de Turenne
-est à Saint-Denis et M. le Prince à Chantilly<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">&nbsp;[113]</a>.»
-Madame de Sévigné nous fait bien l'effet de penser un
-peu comme ces marauds de Paris. <i>Marforio</i> et <i>Pasquin</i>
-étaient, on le sait, les noms populaires donnés à
-deux statues antiques mutilées qu'on voyait à Rome, et
-sur le piédestal desquelles les satiriques plaisants affichaient,
-<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-par demande et par réponse, leurs réflexions
-sur les faits et les nouvelles du jour.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné admirait fort le sublime du patriotisme
-chez son <i>vieil ami</i> Corneille; pourtant, nous le
-redisons, il n'y a rien de moins romain que son âme: elle
-est femme et mère dans toute la force et la tendresse du
-mot. «Le baron m'écrit, ajoute-t-elle, et croit qu'avec
-toute leur diligence, ils n'arriveront pas assez tôt: Dieu
-le veuille! J'en demande pardon à ma patrie<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">&nbsp;[114]</a>!» «J'en
-demande pardon à ma chère patrie, redit-elle le lendemain,
-mais je voudrois bien que M. de Schomberg ne
-trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa
-manière tout opposée à M. de Luxembourg, me font
-craindre aussi un procédé tout différent<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">&nbsp;[115]</a>.»</p>
-
-<p>Froid et prudent, en effet, mais au besoin vigoureux et
-déterminé, le maréchal de Schomberg marchait vers Maestricht
-bien résolu à mettre à profit la permission qu'on
-lui avait donnée de livrer bataille. Il avait sur le c&oelig;ur
-les reproches que dès lors on lui adressait d'avoir, pour
-complaire à Louvois, empêché, à Urtebise, le roi d'attaquer
-le prince d'Orange. Mais il vit fuir cette occasion
-de gloire qu'il recherchait, et son expédition eut plus de
-succès que d'éclat. En annonçant ce résultat si conforme
-à la fois à ses v&oelig;ux de Française et de mère, madame de
-Sévigné célèbre, en s'inclinant, comme tous ceux qui
-avaient craint ou douté, la fortune du roi, qui, à partir
-de cet instant, va devenir le texte de toutes les harangues,
-le sujet de tous les poëmes. «Ce que nous avons admiré
-tous ensemble (écrit-elle de Livry où se trouvent
-<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-avec elle d'Hacqueville, madame de Vins, madame de
-Coulanges, et Brancas, <i>le distrait</i>), c'est l'extrême bonheur
-du roi, qui, nonobstant les mesures trop étroites
-et trop justes qu'on avoit fait prendre à M. de Schomberg
-pour marcher au secours de Maestricht, apprend que ses
-troupes ont fait lever le siége à leur approche, et en se
-présentant seulement. Les ennemis n'ont point voulu attendre
-le combat: le prince d'Orange, qui avoit regret à
-ses peines, vouloit tout hasarder, mais Villa-Hermosa
-n'a pas cru devoir exposer ses troupes; de sorte que, non-seulement
-ils ont promptement levé le siége, mais encore
-abandonné leur poudre, leurs canons; enfin tout ce qui
-marque une fuite. Il n'y a rien de si bon que d'avoir affaire
-avec des confédérés pour avoir toutes sortes d'avantages:
-mais ce qui est encore meilleur, c'est de souhaiter ce que
-le roi souhaite; on est assuré d'avoir toujours contentement.
-J'étois dans la plus grande inquiétude du monde;
-j'avois envoyé chez madame de Schomberg, chez madame
-de Saint-Géran, chez d'Hacqueville, et l'on me rapporta
-toutes ces nouvelles. Le roi en étoit bien en peine, aussi
-bien que nous. M. de Louvois courut pour lui apprendre
-ce bon succès; l'abbé de Calvo étoit avec lui: Sa Majesté
-l'embrassa tout transporté de joie, et lui donna une abbaye
-de douze mille livres de rente, vingt mille livres
-de pension à son frère, et le gouvernement d'Aire, avec
-mille et mille louanges qui valent mieux que tout le reste.
-C'est ainsi que le grand siége de Maestricht est fini, et
-que Pasquin n'est qu'un sot... On loue, à bride abattue,
-M. de Schomberg: on lui fait crédit d'une victoire,
-en cas qu'il eût combattu, et cela produit tout le même
-effet. La bonne opinion qu'on a de ce général est fondée
-sur tant de bonnes batailles gagnées, qu'on peut fort bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-croire qu'il auroit encore gagné celle-ci; M. le Prince ne
-met personne dans son estime à côté de lui<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">&nbsp;[116]</a>.» Par les
-transports de Louis XIV, on peut juger de la sincérité
-de cette philosophie, de cette résignation, si vivement
-relevée par le gouverneur de son fils.</p>
-
-<p>A quinze jours de là, son patriotisme fut mis à une rude
-épreuve par la prise de Philisbourg, qui se rendit au
-jeune duc de Lorraine, après soixante-dix jours de tranchée
-ouverte. «Philisbourg est enfin pris (écrit madame
-de Sévigné, un peu décontenancée et faisant à son tour
-acte de flatterie et de prudence épistolaire); j'en suis
-étonnée; je ne croyois pas que nos ennemis sussent prendre
-une ville; j'ai d'abord demandé qui avoit pris celle-ci, et
-si ce n'étoit pas nous; mais non, c'est eux<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">&nbsp;[117]</a>.» La Fare, après
-avoir accordé à du Fay cette louange, «qu'il défendit la
-place autant qu'elle pouvoit se défendre,» ajoute «qu'il
-ne se rendit, à la fin, que par un ordre du roi<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">&nbsp;[118]</a>.» Dans les
-lettres qui suivent, madame de Sévigné prend à tâche de
-ne plus parler de cette perte. Bussy, en homme du métier,
-estime la défense du gouverneur de Philisbourg à l'égal
-d'une victoire: «Enfin, mande-t-il au président Brulart à
-Dijon, voilà Philisbourg rendu; ce n'est pas la faute de
-du Fay. La plus grande part du monde, qui ne juge des
-choses que par les événements, estimera bien plus les gouverneurs
-de Grave et de Maëstricht que celui de Philisbourg;
-mais ceux qui entrent dans le détail des affaires,
-et qui ne s'amusent pas aux apparences, loueront autant
-<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-le dernier, et le croiront aussi digne de récompense que
-les autres.» Mais ce déterminé courtisan, qui ne sait que
-flatter ou mordre à outrance, se garde bien de s'arrêter
-en si beau chemin: «Pour ce qui regarde le roi, je trouve
-qu'en perdant Philisbourg, il ne perd pas tant que les
-ennemis, car toutes les forces de l'Allemagne se sont
-presque ruinées en prenant cette place, et au moins y ont-elles
-employé toute une campagne<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">&nbsp;[119]</a>.»</p>
-
-<p>L'orage de l'opinion éclata sur le maréchal de Luxembourg,
-qui n'avait pas su ou n'avait pas pu empêcher cet
-échec. «On dit (répète malicieusement madame de Sévigné)
-que M. de Luxembourg a mieux fait l'oraison
-funèbre de M. de Turenne que M. de Tulle, et que le
-cardinal de Bouillon lui fera donner une abbaye: tout
-cela sans préjudice des chansons<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">&nbsp;[120]</a>.» Luxembourg sut
-bien, dans la suite, réparer cette fatalité ou cette faute,
-et ses victoires lui obtinrent la faveur publique, qui lui
-avait manqué à ses débuts.</p>
-
-<p>Le reste de la campagne se passa en opérations purement
-stratégiques: il n'y eut plus ni siége ni combat,
-et enfin les armées reprirent leurs cantonnements.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE III.<br />
-<span class="medium">1676.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.&mdash;Elle passe par
-Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation, <i>dans
-la chambre où sa grand'mère est morte</i>.&mdash;Retour sur
-sainte Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.&mdash;Son
-intime liaison avec saint François de Sales.&mdash;Le frère de l'évêque
-de Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle
-de madame de Sévigné.&mdash;Soins donnés par madame de Chantal
-à la jeune Marie de Rabutin.&mdash;Mort de la sainte dans les bras
-de la duchesse de Montmorency.</p>
-
-<p class="space">Après un mois de séjour à Paris, madame de Sévigné
-se disposa à se rendre aux Eaux de Vichy, à qui elle allait
-demander son entière guérison. Son médecin le plus volontiers
-consulté, <i>le vieux de Lorme</i>, avait voulu l'envoyer
-à l'établissement rival de Bourbon, que, depuis
-quelques années, il cherchait à mettre en crédit, par un
-sentiment, dit-on, fort peu désintéressé, car on l'accusait
-de recevoir un présent pour chaque malade qu'il y attirait<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">&nbsp;[121]</a>.
-«Le vieux de Lorme, dit-elle à sa fille, veut
-Bourbon, mais c'est par cabale... L'expérience de mille
-gens, et le bon air, et point tant de monde, tout cela
-m'envoie à Vichy<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">&nbsp;[122]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné quitta Paris le lundi 11 mai. Elle
-emmenait l'une de ses meilleures amies, «la bonne d'Escars,»
-très-agréablement et fort à l'aise, «dans son grand
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-carrosse,» avec cette indulgente compagne, toujours
-soigneuse de lui donner la réplique pour parler sans réserve
-de madame de Grignan. Dans les moments de répit,
-elles admirent «les belles vues dont elles sont surprises à
-tout moment.» <i>Sa rivière de Loire</i>, qu'elle a maintes
-fois suivie en allant en Bretagne et qu'elle retrouve à
-Nevers, paraît à madame de Sévigné quasi aussi belle qu'à
-Orléans. «C'est un plaisir, ajoute-t-elle avec ce style qui
-anime tout, de trouver en chemin d'anciennes amies<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">&nbsp;[123]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Montespan, qui suivait la même route pour
-se rendre à Bourbon, voyageait bien d'une autre sorte.
-Son train de reine indiquait avec ostentation qu'elle avait
-entièrement repris sa place. «Nous suivons les pas de
-madame de Montespan (écrit, le 15 mai, de Nevers, madame
-de Sévigné); nous nous faisons conter partout ce
-qu'elle dit, ce qu'elle fait, ce qu'elle mange, ce qu'elle
-dort. Elle est dans une calèche à six chevaux, avec la
-petite de Thianges (sa nièce); elle a un carrosse derrière,
-attelé de même, avec six femmes; elle a deux fourgons,
-six mulets et dix ou douze hommes à cheval, sans ses
-officiers; son train est de quarante-cinq personnes. Elle
-trouve sa chambre et son lit tout prêts; elle se couche en
-arrivant, et mange très-bien. Elle fut ici au château, où
-M. de Nevers étoit venu donner ses ordres, et ne demeura
-point pour la recevoir. On vient lui demander des charités
-pour les églises et pour les pauvres; elle donne partout
-beaucoup d'argent et de fort bonne grâce. Elle a
-tous les jours du monde un courrier de l'armée; elle est
-présentement à Bourbon. La princesse de Tarente, qui
-doit y être dans deux jours, me mandera le reste, et je
-<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-vous l'écrirai<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">&nbsp;[124]</a>.» Pour la femme d'un gouverneur de province,
-une beauté de Paris transplantée à l'autre bout de
-la France, tous ces détails de la favorite, ce bulletin des
-amours royales, étaient un chapitre important que madame
-de Grignan recommandait fort à sa mère: dans sa
-cour d'Aix, ou dans son château de Grignan, il fallait
-qu'elle fût à même de dire ou de taire ce qui devait être
-dit ou gardé pour soi.</p>
-
-<p>Deux jours après, madame de Sévigné arriva à Moulins,
-où elle se proposait de prendre quelque repos. Il ne paraît
-pas qu'elle fût déjà venue dans cette ville. Moulins
-avait cependant un titre tout particulier à ses yeux.
-C'était là, dans le couvent de la Visitation fondé par
-ses soins que la bienheureuse de Chantal, sa grand'mère,
-avait terminé sa sainte vie. Les divers monastères
-des Filles de Sainte-Marie de la Visitation étaient les
-stations favorites de madame de Sévigné dans le cours de
-ses voyages. Elle ne pouvait donc oublier la maison consacrée,
-trente-cinq ans auparavant, par la mort de son aïeule.
-Elle y fut reçue comme elle l'était toujours par des religieuses
-qui, en souvenir de la sainteté de leur fondatrice,
-se plaisaient à l'appeler <i>une relique vivante</i><a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">&nbsp;[125]</a>. Elle voulut
-aller se renfermer dans la cellule où la sainte avait rendu
-le dernier soupir, et sa lettre à sa fille est ainsi datée: <i>De
-la Visitation, dans la chambre où ma grand'mère est
-morte; dimanche, après vêpres, 17 mai 1676</i><a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">&nbsp;[126]</a>. Là, recueillie
-dans sa foi de chrétienne et son culte de famille, elle
-put faire un retour sur ce passé récent encore, qu'elle avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-connu; elle dut évoquer ce prodige de charité, d'abnégation
-et d'humilité, qu'il lui avait été donné à elle-même
-d'admirer, car elle était déjà dans sa seizième année, lorsque
-sainte Chantal, à son dernier voyage, qui précéda
-sa mort seulement de quelques mois, vint revoir à Paris
-ce qui restait de sa famille.</p>
-
-<p>L'&oelig;uvre de M. le baron Walckenaer ne contient pas,
-sur la baronne de Chantal, un chapitre qui nous paraît
-indispensable dans de tels mémoires et à cause du souvenir
-pieux conservé par madame de Sévigné de son
-aïeule, et à cause du relief fort grand de tout temps,
-mais plus fortement prisé encore à cette époque, que
-donnait à une famille l'honneur d'avoir un de ses membres
-aussi proche sanctifié par les plus populaires
-vertus. Qu'on nous permette donc une courte biographie
-de madame de Chantal; elle ne saurait, il nous semble,
-être mieux placée qu'en cet endroit: le lecteur croira assister
-à cette évocation des souvenirs de famille qui
-vinrent assaillir madame de Sévigné ainsi renfermée dans
-la cellule illustrée par la mort de son aïeule.</p>
-
-<p>M. Walckenaer<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">&nbsp;[127]</a> a fait connaître la naissance à Dijon
-de Jeanne-Françoise Frémiot, de l'un des présidents les
-plus vertueux du parlement de cette ville, son mariage
-avec le baron de Chantal, aîné de la maison de Rabutin,
-et la mort de celui-ci par suite d'une blessure reçue à la
-chasse de la main de l'un de ses amis, mort qui laissa sa
-femme veuve à l'âge de vingt-huit ans. Madame de
-Chantal aimait tendrement son époux; cette fin tragique
-la remplit de la plus amère douleur. Elle se promit de ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-jamais se remarier, et conçut dès lors le vague projet de
-renoncer tout à fait au monde. Les idées religieuses qui
-avaient élevé sa jeunesse s'emparèrent d'elle tout entière.
-Elle pardonna au meurtrier de son mari, et servit même
-de marraine à l'un de ses enfants. Elle distribua tous ses
-riches habits aux pauvres, et fit le v&oelig;u de ne plus porter
-que de la laine: elle congédia le plus grand nombre de ses
-domestiques, «et se composa un petit train honnête et
-modeste pour elle et quatre enfants qu'elle avoit, un fils
-et trois filles<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">&nbsp;[128]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-La jeune veuve se retira avec ses enfants chez le baron
-de Chantal, son beau-père, au château de Montholon,
-dans le voisinage d'Autun, que celui-ci avait acquis de
-la famille du garde des sceaux de ce nom<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">&nbsp;[129]</a>. Le baron de
-Chantal, âgé de soixante-quinze ans, semblait avoir retenu
-toute la brusquerie, l'emportement du sang des Rabutin;
-de graves infirmités aigrissaient encore son caractère,
-et la domination absolue d'une servante maîtresse,
-qui avait des vues sur la fortune de son maître, faisait
-de cet intérieur un enfer où la jeune veuve, pendant
-près de huit années, put exercer cette patience angélique
-dont Dieu l'avait douée. Les historiens de sa vie sont
-pleins des détails de ses souffrances, humiliations quotidiennes
-qui semblaient faites pour lui indiquer la voie de
-renoncement et d'abnégation où elle devait entrer. Cette
-servante arrogante avait introduit ses cinq enfants au
-château de Montholon, et ils y marchaient de pair avec
-ceux de la baronne de Chantal, laquelle n'avait la disposition
-de rien, au point que les autres domestiques
-n'eussent osé lui donner un verre d'eau sans y être autorisés<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">&nbsp;[130]</a>.
-Avec sa douceur, les biographes de madame de
-Chantal célèbrent sa piété, une piété sévère, mais pour elle
-seule; sa charité infinie, la rectitude et la maturité de son
-<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-esprit, qui la faisaient rechercher pour arbitre et pour conseil
-dans tout le voisinage, quand sa légitime influence
-lui était refusée avec injure sous le toit de son beau-père.
-La jeune veuve se renferma dans le soin de l'éducation de
-ses enfants, dans la prière, le travail des mains destiné
-au soulagement des pauvres, et la visite assidue des malades,
-où elle prenait un plaisir, indice et prélude de sa
-vocation. A cet effet elle installa au château de Montholon
-une pharmacie complète, et elle allait panser elle-même
-au loin tous ceux qui avaient besoin de secours<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">&nbsp;[131]</a>.</p>
-
-<p>En 1604, les membres du parlement de Dijon supplièrent
-le saint évêque de Genève, François de Sales, dont
-la réputation commençait à rayonner en France, de venir
-leur prêcher le carême<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">&nbsp;[132]</a>. L'évêque étant arrivé, le président
-Frémiot s'empressa d'en prévenir sa fille, qui obtint,
-non sans peine, de son beau-père, de se rendre à Dijon,
-où elle trouva son frère, André Frémiot, devenu fort
-jeune archevêque de Bourges, et avide aussi d'entendre
-la parole du grand prélat<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">&nbsp;[133]</a>.</p>
-
-<p>Voici en quels termes les biographes de madame
-de Chantal racontent cette première entrevue: «Elle
-fut au sermon, dès le lendemain, où elle vit pour la
-première fois le saint prélat. Elle reconnut sur-le-champ
-que c'étoit là cet homme chéri du ciel que Dieu lui
-avoit montré quelque temps auparavant dans une vision,
-et qui devoit être son guide dans la vie spirituelle.
-<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-Le serviteur de Dieu, de son côté, la remarqua,
-et se souvint d'une vision qu'il avoit eue lui-même au
-château de Sales, et qui la lui fit reconnoître. Madame
-de Chantal eut avec lui quelques entretiens, dont elle
-profita merveilleusement pour son avancement dans la
-perfection<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">&nbsp;[134]</a>.»</p>
-
-<p>Le doux attrait qui faisait la puissance de saint François
-de Sales s'exerça sur cette âme si bien préparée,
-avec toute sa force et tout son charme. «Elle sortit
-d'avec lui si consolée dans toutes ses peines, qu'il lui
-sembloit, disoit-elle, que ce n'étoit pas un homme,
-mais un ange qui lui avoit parlé<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">&nbsp;[135]</a>.» Et lui, ravi de
-tant d'ardeur, de foi, d'amour de Dieu, de charité et de
-soumission, «ne pouvoit assez admirer les opérations
-de la grâce dans l'âme de la sainte veuve, et sa fidélité
-à y répondre<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">&nbsp;[136]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Chantal voulut lui faire une confession
-de toute sa vie, et forma en elle-même le v&oelig;u de lui
-obéir en tout ce qu'il lui ordonnerait. Saint François de
-Sales ne jugea pas à propos de s'expliquer sur l'ardent
-désir qu'elle lui témoignait de se consacrer à la vie
-religieuse, et il partit, lui ayant remis seulement, à
-titre d'essai, une règle de conduite qu'elle lui avait demandée,
-conforme à son besoin des pratiques chrétiennes
-et à sa passion de l'humilité et du dévouement.
-Cette existence, digne d'une carmélite, excita, pendant
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-les six années d'épreuve que son directeur lui avait
-imposées, l'admiration de tous les voisins du château
-de Montholon, et de son beau-père, vaincu à la fin par
-tant de vertu<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">&nbsp;[137]</a>.</p>
-
-<p>Dans l'année qui suivit la prédication du saint prélat
-à Dijon, la baronne de Chantal voulut aller le consulter
-encore sur les moyens d'atteindre à cette perfection à
-laquelle elle aspirait. Elle se rendit au château de Sales
-en Savoie, où elle passa dix jours, et l'évêque, persuadé
-de la sincérité de sa vocation, lui dit alors qu'il méditait
-un grand dessein pour lequel Dieu se servirait
-d'elle; mais il l'ajourna à un an afin de le lui faire connaître,
-et lui donna rendez-vous à Annecy, où depuis
-la Réforme résidaient les évêques de Genève. Madame
-de Chantal lui renouvela sa demande d'entrer dans une
-maison religieuse; son directeur lui commanda encore
-de vivre saintement dans son état, sans songer à
-quitter sa famille et le monde<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">&nbsp;[138]</a>. Le saint évêque se faisait
-un scrupule que l'on comprend, de donner des facilités
-aux pensées de retraite nourries par cette veuve que ses devoirs
-envers de vieux parents et des enfants fort jeunes retenaient
-dans la société. Madame de Chantal s'en retourna
-soumise quoique troublée. Ses sentiments de fille et de
-mère étaient d'accord avec les scrupules du prélat, mais
-l'entraînement divin, cet empire de la grâce dont ce siècle
-a montré d'éclatants exemples, la spirituelle et irrésistible
-séduction exercée par saint François de Sales sur les
-âmes à la fois ardentes et douces, la poussaient avec une
-force qu'elle ne pouvait combattre. «Je me disois souvent,
-a-t-elle écrit plus tard: Cet homme n'a rien de l'homme.
-<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-J'admirois tout ce qu'il faisoit... En l'écoutant, je croyois
-écouter Dieu même, et toutes ses paroles passoient de sa
-bouche dans mon c&oelig;ur comme des paroles de Dieu. Je
-voyois, en effet, en lui comme un rejaillissement de la
-Divinité; il me sembloit sentir près de lui comme l'impression
-de la présence de Dieu qui vivoit et passoit
-en son serviteur, et j'eusse tenu à grand bonheur de
-quitter tout le monde pour être dans sa maison la dernière
-à son service, afin de nourrir mon âme des paroles
-de vie qui sortoient de sa bouche<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">&nbsp;[139]</a>.»</p>
-
-<p>La baronne de Chantal fut exacte au rendez-vous. Voyant
-qu'elle persistait plus que jamais dans ses projets de retraite,
-et croyant reconnaître là les desseins et la voix de
-Dieu, saint François de Sales lui dit enfin qu'il y donnait
-son consentement, et, pour l'éprouver, lui proposa d'entrer
-dans l'un des trois ordres de femmes dont la règle
-était la plus sévère, ce qu'elle accepta avec empressement<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">&nbsp;[140]</a>.
-L'évêque alors s'ouvrit à elle, et lui annonça que si
-elle devenait religieuse, ce qui lui paraissait bien difficile
-encore, ce serait dans un ordre nouveau, dont il lui
-communiqua le but et le plan, et qu'ils établiraient
-ensemble pour le soulagement des pauvres et des malades.
-Madame de Chantal fut ravie de cette ouverture;
-mais la considération de sa famille ne tarda pas à modérer
-sa joie: «Je vois, lui dit son prudent directeur, un grand
-chaos dans tout ceci; mais la Providence le saura débrouiller
-quand il sera temps<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">&nbsp;[141]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-Le solide mérite de la baronne de Chantal, qui lui avait
-déjà valu une part toute privilégiée dans l'estime et l'affection
-du grand évêque, lui attira pareillement l'amitié
-de toute la famille de Sales, qu'elle trouva réunie à
-Annecy, et avec laquelle elle passa près d'un mois. La
-mère du saint, madame de Boisy, désira que leurs deux
-maisons fussent unies par des liens plus étroits, et elle
-lui demanda l'une de ses filles pour le baron de Thorens,
-frère cadet de l'évêque de Genève<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">&nbsp;[142]</a>. Cette demande rendit
-heureuse madame de Chantal, et elle promit d'insister
-auprès de son père et de son beau-père afin de les
-faire consentir à une union qui servait ses projets. De
-retour en Bourgogne, elle n'eut pas de peine à obtenir
-leur assentiment, car, indépendamment de la grande
-réputation de l'évêque de Genève, c'était là une fort
-honorable alliance<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">&nbsp;[143]</a>. Au mois d'octobre 1608, saint
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-François de Sales amena son frère, le baron de Thorens,
-à Dijon, afin de voir la jeune personne, âgée seulement
-de douze ans, et d'en faire lui-même la demande aux deux
-familles. Tout étant convenu, on passa le contrat des
-futurs époux, et la célébration du mariage fut remise à
-l'année suivante. L'évêque et son frère restèrent près de
-deux mois en Bourgogne, soit à Dijon, soit au château
-de Montholon, et la baronne de Chantal en profita pour
-de nouvelles conférences avec son saint directeur, et sur
-sa vocation religieuse chaque jour plus ardente, et sur
-l'institut qu'ils devaient fonder ensemble. Mais jusque-là
-elle n'avait rien dit aux siens de ses projets, et saint
-<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-François de Sales, de son côté, hésitait à affliger une
-famille à laquelle tout l'attachait.</p>
-
-<p>Le prélat et son frère repartirent pour la Savoie, au
-commencement de l'année 1609. Au mois de mars,
-la baronne de Chantal fut invitée à conduire sa fille à
-madame de Boisy, qui désirait la connaître avant le mariage.
-Elle accepta avec d'autant plus d'empressement
-que l'évêque de Genève devait prêcher le carême à
-Annecy. Arrivée dans cette ville, elle ne perdit aucune
-occasion de l'entendre, recevant ses paroles comme la
-voix de Dieu même. Elle se remit entièrement sous la direction
-de celui qu'elle appela dès lors son <i>père spirituel</i>,
-et renouvela, par écrit, le serment de lui obéir en tout<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">&nbsp;[144]</a>.
-Elle prit jour pour les noces de sa fille, dont la raison et
-les grâces précoces enchantèrent la famille de Sales, et
-vint avec elle retrouver son père à Dijon, bien décidée à
-effectuer sa retraite, mais manquant de courage pour
-s'en ouvrir aux siens. Elle ravissait la vive piété du président
-Frémiot par le récit de tout ce qu'elle avait vu,
-de tout ce qu'elle avait entendu des perfections de l'illustre
-apôtre: «C'est ma délicieuse suavité, écrivait au
-prélat le tendre vieillard, de m'entretenir avec ma
-fille de Chantal, car elle ne nourrit mon âme que du
-miel céleste qu'elle a cueilli auprès de vous<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">&nbsp;[145]</a>.»</p>
-
-<p>Mais, soit qu'il pressentît la vérité, et qu'il voulût
-mettre obstacle à des desseins que sa tendresse redoutait,
-soit préoccupé seulement des intérêts humains de sa fille,
-le président Frémiot lui présenta un homme de la première
-noblesse de Bourgogne, veuf aussi avec des enfants,
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-mais possesseur d'une grande fortune, lequel manifestait
-un très-grand désir de l'épouser. Le président insista vivement
-pour que la jeune veuve consentît à un mariage
-qui devait amener en même temps une double union
-entre les enfants. A toutes les sollicitations de son
-père, aux instances flatteuses de son poursuivant, aux
-tentations de sa propre faiblesse, la baronne de Chantal
-opposa un persévérant refus: «Tant que je pouvois, a-t-elle
-dit elle-même avec cette mystique éloquence qui
-lui est propre, je me tenois serrée à l'arbre de la croix,
-crainte que tant de voix charmantes n'endormissent
-mon c&oelig;ur en quelque complaisance et condescendance
-inutile<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">&nbsp;[146]</a>.» Pour ne pas faiblir, et dans le dessein de
-sceller à jamais son v&oelig;u de chasteté, et sa promesse de
-n'appartenir qu'à Dieu, elle prit une pointe de fer, la
-fit rougir au feu, et, s'en servant comme d'un burin,
-se grava de sa propre main le nom du Christ sur la poitrine<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">&nbsp;[147]</a>.</p>
-
-<p>Elle puisa dans cette exaltation la force de déclarer enfin
-à son père son dessein de quitter le monde, le suppliant
-d'y donner son consentement, attendu que c'était la voie
-dans laquelle le ciel l'appelait depuis longtemps, et le
-priant de se charger de ses enfants, qui devaient retrouver
-en lui tous les soins d'une tendre mère. Abîmé de douleur,
-le président Frémiot ne put que répandre des larmes:
-«Ah! ma chère fille, lui dit-il en l'embrassant, laissez-moi
-mourir avant que de m'abandonner<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">&nbsp;[148]</a>!» Bouleversée
-par ce spectacle, madame de Chantal mêla ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-larmes à celles de son père; mais elle ne fut point ébranlée.
-L'archevêque de Bourges, qui se trouvait à Dijon, se
-joignit au président, représentant à sa s&oelig;ur avec une
-vivacité toute fraternelle et une autorité qui semblait
-s'attacher à son caractère, qu'elle se devait à sa famille,
-«et qu'il y avoit plus de vertu à vivre dans la perfection
-de l'état où Dieu nous avoit mis, qu'à suivre, sous le
-nom de zèle, un caprice qui nous en tiroit<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">&nbsp;[149]</a>.»</p>
-
-<p>La voyant inébranlable, son père et son frère lui
-demandèrent, au moins, de ne rien résoudre jusqu'à ce
-qu'ils en eussent conféré eux-mêmes avec l'évêque de
-Genève. Elle y consentit: «Je ne cherche, leur dit-elle,
-que la volonté de Dieu, et bien que je pense à la
-retraite, si monseigneur de Genève m'ordonne de
-demeurer au monde dans ma condition, je le ferai;
-voire même s'il me commandoit de me planter sur une
-colonne pour le reste de mes jours, comme saint Simon
-le Stylite, je serois contente<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">&nbsp;[150]</a>;» témoignant par
-l'énergie de ces paroles de l'abandon absolu de sa volonté
-et de toutes les facultés de son être entre les mains
-de son doux mais tout-puissant directeur, représentant,
-à ses yeux, de Dieu sur la terre. Aussi le pieux cardinal
-de Bérulle, qui la connut alors, et qui eut occasion de
-l'entretenir à Dijon, répétait-il: «Le c&oelig;ur de cette
-dame est un autel où le feu de l'amour divin ne
-s'éteint point<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">&nbsp;[151]</a>.»</p>
-
-<p>Au mois d'octobre de cette année, saint François de
-Sales ramena le baron de Thorens au château de Montholon
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-pour y célébrer son mariage avec mademoiselle
-de Chantal. L'évêque donna lui-même aux époux la bénédiction
-nuptiale dans la chapelle du château. Toute
-la famille Frémiot s'y trouvait réunie. «Le lendemain
-des noces, ajoute l'un des biographes, madame
-de Chantal pria le président, son père, et son frère
-l'archevêque de Bourges, de conférer de son dessein
-avec le saint prélat. Ils s'enfermèrent tous trois pour
-cela, et une heure après ils firent appeler madame
-de Chantal, qui leur parla avec tant de sagesse et de
-fermeté, leur fit voir si nettement le bon ordre qu'elle
-avoit mis dans la maison de ses enfants, qu'elle laissoit
-sans dettes et sans procès, que son discours (soutenu de
-l'avis du saint évêque, et des fortes raisons qu'il avoit
-de croire que l'attrait de madame de Chantal venoit de
-Dieu seul) fit conclure au président et à l'archevêque de
-Bourges que c'étoit un ouvrage divin, et que leur résistance
-seroit coupable, s'ils s'opposoient davantage à ce
-dessein<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">&nbsp;[152]</a>.» Époque de foi où tout le monde, pères,
-frères, enfants, sacrifient sans hésiter, quoiqu'en gémissant,
-les affections les plus légitimes, les liens les plus
-chers, à ce qu'on croit reconnaître pour la voix du ciel
-et le dessein de la Providence.</p>
-
-<p>Saint François de Sales fit part au président Frémiot
-et à l'archevêque du projet que depuis deux ans il avait
-formé de fonder, par l'intermédiaire de madame de Chantal,
-un nouvel institut, consacré au service des pauvres
-et des malades. Le président demanda alors que la maison
-mère de l'ordre fût établie à Dijon, pour conserver
-<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-sa fille auprès de lui. Mais celle-ci prit la parole, et
-demanda à son tour que cette fondation eût lieu à Annecy,
-afin de placer les premières religieuses et elle-même
-à portée des lumières, des conseils et de la surveillance
-du saint instituteur. Elle invoqua, en outre, la
-nécessité d'être dans le voisinage de sa fille, destinée à
-aller vivre dans le château de Thorens près d'Annecy,
-pour diriger son inexpérience dans la conduite d'une
-maison<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">&nbsp;[153]</a>. Elle ajouta qu'elle se proposait d'élever ses deux
-filles cadettes auprès d'elle, confiant l'éducation de son
-fils à ses deux grands-pères, et elle leur assura, en terminant,
-qu'elle s'empresserait de venir en Bourgogne
-toutes les fois que les intérêts de ses enfants l'exigeraient.
-Saint François de Sales leur donna, de son côté,
-l'assurance que la baronne de Chantal «seroit plus attentive
-que jamais au bien et à l'établissement de ses
-enfants, comme à un devoir indispensable<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">&nbsp;[154]</a>.» Sous
-l'empire de cette parole si autorisée, le père et le frère
-se résignèrent enfin, reconnaissant dans la courageuse
-veuve tous les caractères d'une éclatante vocation, qui
-leur semblait, en effet, ne pouvoir venir que d'en haut.
-Délivré de cette oppression domestique, qui avait rendu
-si pénible à sa belle-fille la vie du château de Montholon,
-et maintenant, comme tous les autres, pris d'admiration
-pour tant de vertus, le baron de Chantal fut long à se décider
-à cette séparation; il y consentit pourtant, et le
-jour en fut fixé à trois mois de là.</p>
-
-<p>En avril 1610, le baron de Thorens, qui avait reconduit
-saint François de Sales à Annecy, étant revenu pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-prendre sa femme et sa belle-mère, il fallut se résoudre
-à ce départ redouté de tous, et par celle qui s'éloignait
-au moins autant que par sa famille. Au moment de quitter
-le château de Montholon, elle se mit à genoux devant
-son beau-père, lui demanda pardon, dans le cas où,
-malgré son soin de lui plaire, elle l'aurait offensé, le pria
-de lui donner sa bénédiction, et lui recommanda son fils.
-Le vieux baron de Chantal, alors âgé de quatre-vingt-six
-ans et qui ne devait vivre que deux années encore,
-les yeux baignés de larmes, ne put que la relever et
-la presser tendrement sur son c&oelig;ur. Les habitants de
-la terre de Montholon, les pauvres surtout, voyant partir
-leur ange consolateur, se livraient à des démonstrations
-qui la touchèrent profondément<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">&nbsp;[155]</a>. Mais les plus grandes
-épreuves l'attendaient à Dijon, où tous ses proches et les
-amis de sa famille s'étaient réunis chez le président Frémiot
-pour lui faire leurs adieux.</p>
-
-<p>Cette scène offre une grandeur biblique digne des
-temps de la foi héroïque. Il faut la prendre, sans y rien
-ôter et sans y rien mettre, dans le style simple et touchant
-de deux des historiens de madame de Chantal, dont les
-récits se complètent l'un par l'autre:</p>
-
-<p>«Madame de Chantal étant arrivée à Dijon, elle se
-fortifia de la sainte communion contre la faiblesse qu'elle
-s'attendoit d'éprouver dans la séparation de ce qu'elle
-avoit de plus cher; et enfin, ce moment venu, elle dit
-adieu à tous ses proches avec constance; puis, voyant
-venir à elle son père, dont la blanche vieillesse et les larmes
-lui donnoient une extrême pitié, ils se parlèrent assez
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-longtemps avec abondance de pleurs de part et d'autre.
-Enfin, s'étant mise à genoux pour recevoir sa bénédiction,
-il leva ses yeux, ses mains et son c&oelig;ur au ciel, et
-dit tout haut ces propres paroles: «Il ne m'appartient
-pas, ô mon Dieu! de trouver à redire à ce que votre
-providence a conclu en son décret éternel; j'y acquiesce
-de tout mon c&oelig;ur, et consacre de mes propres mains,
-sur l'autel de votre volonté, cette unique fille qui m'est
-aussi chère qu'Isaac à votre serviteur Abraham!»
-Sur cela, il la fit lever et lui donna le dernier baiser de
-paix: «Allez donc, dit-il, ma chère fille, où Dieu
-vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos
-justes larmes, pour faire plus d'hommage à la divine
-volonté, et encore afin que le monde ne pense point
-que notre constance soit ébranlée.» Le jeune Chantal,
-son fils, âgé seulement de quinze ans, courut à elle, se
-jeta à son cou, et ne la vouloit point quitter, espérant
-de l'attendrir et de l'arrêter par tout ce qu'on peut dire
-de plus touchant pour cela; mais, ne pouvant réussir,
-il se coucha au travers de la porte par où elle devoit
-sortir: «Je suis trop foible, lui dit-il, madame, pour vous
-retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez
-passé sur le corps de votre fils unique pour l'abandonner.»
-La sainte veuve fut touchée, et pleura amèrement
-en passant sur le corps de ce cher enfant; mais,
-un moment après, ayant peur qu'on n'attribuât sa douleur
-au repentir de son entreprise, elle se tourna vers la
-compagnie, et, avec un visage serein: «Il faut me pardonner
-ma foiblesse, dit-elle, je quitte mon père et
-mon fils pour jamais, mais je trouverai Dieu partout<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">&nbsp;[156]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-De telles résolutions, de tels sacrifices, de semblables
-victoires, sont aujourd'hui peu dans nos m&oelig;urs et nos
-idées. Valons-nous mieux? aimons-nous mieux les nôtres?
-avons-nous plus d'esprit de famille, plus de respect
-pour les parents, plus de sollicitude pour les enfants?
-Qui voudrait le dire, et qui voudrait refuser le titre de
-mère à cette âme brûlée de l'amour divin, plus soucieuse
-du salut éternel des siens que de leur bonheur passager
-dans ce monde, et croyant, par son sacrifice, leur assurer
-mieux les moyens de parvenir à ce but suprême qui est
-aussi son but? Madame de Sévigné, sans doute, était de
-celles que tant de renoncement et de vertu ne pouvait
-séduire. Elle a peu parlé de sa sainte aïeule, ou du
-moins, les lettres où elle l'a fait ne nous sont pas parvenues;
-mais, dans ce qu'elle en dit, on voit qu'elle se
-contente d'admirer sans approuver et sans blâmer, elle,
-presque une héroïne de l'amour maternel, tel que la
-nature l'inspire, tel que la religion, dans sa règle commune,
-l'enseigne.</p>
-
-<p>La baronne de Chantal quitta Dijon avec M. et madame
-de Thorens et sa seconde fille, la troisième étant morte
-depuis peu. Après un voyage heureux, elle arriva à Annecy,
-et trouva, à deux lieues de la ville, saint François
-de Sales et les principaux habitants, réunis pour la recevoir.
-Elle alla installer sa fille au château de Thorens,
-et, deux mois après, revint, toutes ces séparations de famille
-accomplies, se remettre définitivement entre les
-mains de son saint directeur, et tout disposer pour la
-<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-fondation religieuse projetée entre eux. Plus que jamais
-en admiration devant cette âme toute en Dieu, l'évêque
-de Genève écrivait alors à un de ses amis: «Mon frère
-de Thorens est allé quérir en Bourgogne sa petite femme,
-et a amené avec elle une belle-mère qu'il ne mérita jamais
-d'avoir, ni moi de servir<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">&nbsp;[157]</a>.»</p>
-
-<p>Saint François de Sales avait fixé à la fête de la Trinité
-l'établissement de l'ordre nouveau où devait entrer la baronne
-de Chantal. A mesure que le jour décisif approchait,
-celle-ci, qui ressentait pour les combattre tous les sentiments
-de la nature, fut prise de grands scrupules sur
-la légitimité de l'acte qu'elle allait accomplir. On aime à
-retrouver dans ses biographes la trace de ces combats.
-«La veille, dit l'un, de ce jour désiré de notre
-sainte veuve depuis si longtemps, Dieu l'affligea d'une
-tentation si violente d'abandonner son dessein qu'elle
-pensa y succomber. Toute la douleur de son père et de
-son fils se présentoit à son esprit et lui déchiroit le c&oelig;ur;
-sa conscience même la tourmentoit, et lui faisoit prendre
-à la lettre un passage de l'Écriture, qui traite d'<i>infidèles</i>
-ceux qui abandonnent leurs enfants<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">&nbsp;[158]</a>.» L'évêque du
-Puy, M. de Maupas, rapporte les paroles plus énergiques
-encore de madame de Chantal, se rappelant cette lutte
-suprême entre son âme et son c&oelig;ur: «Il me sembloit,
-disait-elle, voir mon père chargé de douleur et d'années,
-qui crioit vengeance devant Dieu contre moi, et
-d'autre côté mes enfants qui faisoient de même<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">&nbsp;[159]</a>.»
-«Enfin, ajoute l'auteur, qui plus tard a résumé sa vie
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-(une religieuse comme elle), pendant trois heures que
-dura ce martyre de son âme, qui ne peut se comprendre
-que par ceux qui l'ont éprouvé, il n'y a rien qui ne lui
-parût plus raisonnable que l'état qu'elle alloit choisir.
-Dans cet accablement, elle se jeta à genoux, et demanda
-si ardemment à Dieu de l'éclairer, qu'il l'écouta; elle fut
-comblée de consolation et de joie, et ne douta jamais depuis
-de la volonté de Dieu sur son entreprise<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">&nbsp;[160]</a>.»</p>
-
-<p>Le 6 juin 1610, madame de Chantal, avec mademoiselle
-Favre, fille du président du sénat de Chambéry, et mademoiselle
-de Brechat, d'une bonne famille du Nivernais,
-commencèrent à Annecy l'établissement de l'ordre de
-<i>Sainte-Marie de la Visitation</i>, sous la direction de saint
-François de Sales, qui leur donna les constitutions qu'il
-avait composées pour elles. Cet ordre, mis sous l'invocation
-de la Mère de Dieu, avait pour but le service des
-malades; plus tard on y joignit l'éducation des jeunes
-filles. Les religieuses, en y entrant, faisaient v&oelig;u de pauvreté,
-de chasteté et d'obéissance; les veuves, à l'imitation
-de leur fondatrice, les infirmes surtout, pouvaient
-y être admises. L'évêque de Genève n'imposa point à ses
-filles les grandes austérités que pratiquaient d'autres monastères,
-ceux des Carmélites, par exemple. Dans le début
-même, elles ne furent point cloîtrées, le saint régulateur
-ayant cru, d'abord, plus utile de leur laisser la liberté
-de sortir pour servir les malades, que de les enfermer.
-Aussi la douceur de la règle, jointe au but éminemment
-charitable de l'institution, ne tarda pas à attirer à la maison
-d'Annecy de nombreuses recrues.</p>
-
-<p>Plus fidèle encore à l'affection maternelle qui ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-pouvait mourir dans son c&oelig;ur, qu'à son v&oelig;u de pauvreté,
-madame de Chantal se dépouilla de tout son bien,
-et même de son douaire, en faveur de ses enfants, et se
-réduisit volontairement à une modique pension que voulut
-lui servir son frère, l'archevêque de Bourges<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">&nbsp;[161]</a>. Pour
-elle, comme pour l'avenir et les intérêts de son ordre,
-elle comptait uniquement sur la Providence, et se proposait,
-courageux et touchant intermédiaire, de demander
-aux riches pour assister les pauvres. C'est alors que
-l'on vit bien tous les trésors de charité que renfermait
-cette âme, où l'amour du prochain le disputait à l'amour
-de Dieu le plus despotique et le plus exclusif, mais
-où plutôt, régnait un seul amour, celui du Créateur dans
-les créatures, du maître crucifié dans ses serviteurs souffrants.
-Chaque jour, «avec une ou deux compagnes, selon
-le nombre et le besoin des malades, elle alloit les visiter,
-les soulager et les servir dans les maladies les plus rebutantes,
-avec un zèle que la charité seule peut inspirer<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">&nbsp;[162]</a>.»
-L'une de ses novices lui témoignait son étonnement et son
-admiration de ce zèle que les offices les plus répugnants
-ne rebutaient point: «Ma chère fille, lui répondit-elle,
-il ne m'est pas encore tombé en la pensée que je servisse
-aux créatures; j'ai toujours cru qu'en la personne
-de ces pauvres j'essuyois les plaies de Jésus-Christ<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">&nbsp;[163]</a>.»</p>
-
-<p>Mais Dieu n'allait pas lui faire attendre l'une des plus
-grandes douleurs qu'elle pût éprouver. Un an à peine
-après son départ de Dijon, elle apprit la mort de son père,
-le digne et vénéré président Frémiot. Elle trouva dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-cette cruelle perte une raison de plus de se serrer contre
-cette croix, maintenant sa force et son unique asile.
-«Dieu lui laissa sentir toute la pesanteur de ce coup,
-pour lui augmenter le mérite de la résignation. Il permit
-même qu'elle souffrît de cruels reproches que lui fit sa
-tendresse, d'avoir peut-être abrégé les jours de son père
-en l'abandonnant. Mais Dieu, qui frappe et qui guérit
-quand il lui plaît, consola la mère de Chantal, remit la
-paix dans son âme, et ne la laissa plus occupée que de
-lui<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">&nbsp;[164]</a>.»</p>
-
-<p>Elle désira se rendre en Bourgogne afin de pourvoir aux
-intérêts de ses enfants, et surtout de s'occuper de l'avenir
-de son fils, qu'elle avait laissé en partant chez son
-père. Saint François de Sales, maître aujourd'hui de toutes
-ses actions, approuva fort ce dessein, car il ne voulait
-pas que chez sa fille spirituelle l'ardeur religieuse étouffât
-la nature. M. de Thorens, son gendre, l'accompagna dans
-ce voyage, où elle régla, avec la sagesse dont elle avait
-fait preuve dans le monde, toutes les affaires de sa maison.
-Elle vint à Montholon revoir une dernière fois son
-vieux beau-père, qui touchait à sa fin, mit son fils à l'académie,
-après lui avoir donné toutes les marques d'une
-vive tendresse, et, au bout de quatre mois, revint à Annecy,
-malgré les instances de ses autres parents et de ses
-amis pour la retenir.</p>
-
-<p>Pendant les deux premières années, la maison-mère de
-l'institut de la Visitation s'était fort augmentée. Dès
-1612, les fondations du même ordre commencèrent au
-dehors. Le premier qui voulut l'avoir chez lui fut le
-cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon. Saint
-<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-François de Sales y ayant donné son consentement, la
-mère de Chantal partit pour cette ville, où elle resta près
-d'un an à former, sur la place Bellecour, l'établissement
-qu'on désirait. Le cardinal de Marquemont, reconnaissant
-des inconvénients à l'état de liberté laissé jusque-là
-aux religieuses de la Visitation, et pensant que
-l'ordre gagnerait à une plus complète organisation,
-écrivit, l'année d'après, à l'évêque de Genève et à la
-mère de Chantal, pour leur proposer «d'ériger leur institut
-en titre de religion, d'y mettre la clôture, et de
-faire faire à leurs filles des v&oelig;ux solennels<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">&nbsp;[165]</a>.» Par modestie,
-le saint instituteur résista quelque temps: cependant,
-par déférence envers l'éminent prélat qui lui
-avait fait cette proposition, il y consentit à la fin<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">&nbsp;[166]</a>.</p>
-
-<p>Ce fut toutefois un changement notable dans les pratiques
-de cet ordre créé, ainsi que l'indiquait son nom, pour
-fonctionner au dehors. Son utilité sociale perdit ce qu'il
-gagnait dans la hiérarchie religieuse. Les filles de la Visitation
-ne purent plus aller prodiguer elles-mêmes, dans
-les réduits de la misère et de la souffrance, ces soins qui
-les faisaient bénir par un peuple chaque jour témoin des
-merveilles de leur charité. Elles tâchèrent d'y suppléer.
-«Une fois cloîtrées, voyant, dit leur principal historien,
-qu'elles ne pouvoient plus vaquer à la visite des pauvres
-malades, elles prirent résolution de changer cette charité,
-non-seulement à recevoir les infirmes, mais les pauvres
-boiteux, manchots, contrefaits et aveugles, afin que,
-par ce moyen, leur congrégation ne fût pas privée des
-occasions de pratiquer les conseils de l'Évangile vers le
-<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-prochain<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">&nbsp;[167]</a>.» Ce fut encore une espèce de s&oelig;urs de charité,
-qui conservèrent quelque chose de leur premier institut,
-en continuant aussi de faire porter à domicile des
-secours aux malades, par des s&oelig;urs tourières, reçues en
-dehors de la clôture, et par d'autres intermédiaires, libres
-ou salariés.</p>
-
-<p>Mais la célébrité de l'évêque de Genève et la réputation
-naissante de la mère de Chantal attiraient chaque
-jour une popularité plus grande à leur &oelig;uvre. En 1616,
-la ville de Moulins demanda une fondation, par l'intermédiaire
-du maréchal de Saint-Géran, gouverneur du
-Bourbonnais. Malade alors, madame de Chantal ne put
-aller établir cette maison, où elle devait mourir. La mère
-de Brechat fut chargée de la suppléer.</p>
-
-<p>Ces succès affermissaient l'âme de la fondatrice;
-mais la Providence lui réservait une double affliction qui
-allait jeter bien de l'amertume dans sa joie. Au mois de
-février 1617, le baron de Thorens, frère de son père spirituel
-et son propre gendre, ayant été conduire en Piémont
-le régiment de cavalerie dont il était colonel, y
-tomba malade et mourut en très-peu de jours, laissant
-sa jeune femme enceinte. La douleur de celle-ci fut telle
-que, surprise d'un accouchement avant terme, dans le monastère
-d'Annecy, où elle était venue chercher des consolations,
-on n'eut pas le temps de la transporter chez
-elle, et dans moins de vingt-quatre heures elle expira,
-à peine âgée de vingt ans, entre les bras de sa mère,
-après avoir reçu les sacrements de la main de saint François
-de Sales, et avoir voulu revêtir l'habit de l'ordre de la
-Visitation. A chaque épreuve la mère de Chantal s'avançait
-<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-dans la voie de l'amour des souffrances et de la soumission
-parfaite aux volontés de la Providence. Ce double
-coup fut rude pour elle, mais elle chercha et trouva en
-Dieu la force dont elle avait besoin: «Quoique rien n'ait
-manqué à sa douleur, écrivait l'évêque de Genève à un
-membre de sa famille, rien n'a manqué à sa résignation<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">&nbsp;[168]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Chantal trouva encore des consolations dans
-les progrès toujours croissants de son ordre. Cette même
-année, elle alla avec son directeur fonder un couvent
-à Grenoble. L'année suivante, elle se rendit à Bourges,
-pour répondre à l'appel de son frère, qui demandait pareillement
-une maison, pendant que saint François de
-Sales partait pour Paris, où l'appelaient d'importantes
-affaires à traiter avec le clergé de France. La Mère
-passa six mois à Bourges, à recevoir des novices pour la
-formation du nouveau monastère. Elle était sur le point
-de revenir à Annecy, lorsque son directeur lui donna
-l'ordre de venir le trouver à Paris, où il était sollicité
-par un grand nombre de personnes notables, d'établir
-leur institut. Elle partit aussitôt, et arriva dans cette
-ville en mars 1619. Le 1<sup>er</sup> mai eut lieu l'établissement
-de la première maison de Paris, dans la rue Saint-Antoine,
-grâce aux bons soins et aux efficaces secours du
-pieux commandeur de Sillery, qui dès lors voulut être
-l'ami de madame de Chantal<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">&nbsp;[169]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-Celle-ci passa trois années consécutives à Paris: une
-entière avec l'assistance de saint François de Sales, et les
-deux autres aux prises avec les dégoûts et les tribulations
-que lui causèrent l'opposition des autres ordres
-religieux, jaloux de l'accueil fait à ces nouvelles venues,
-et l'humeur querelleuse et indocile de quelques novices,
-qu'elle parvint cependant à ramener par l'ascendant
-de son invincible douceur et de son éclatante sainteté.</p>
-
-<p>La mère de Chantal avait, au plus haut degré, l'art de
-la direction religieuse, le talent, puisé dans un c&oelig;ur
-ardent et un esprit froid, d'attirer et de conduire les
-âmes, par le lien invisible et tout-puissant d'une vertu
-en quelque sorte magnétique, et d'une ineffable charité;
-quelque chose de cet irrésistible attrait que, dans une
-sphère plus haute et plus large, exerçait son doux et
-saint directeur. Sortie du monde, ayant beaucoup souffert,
-habile au gouvernement des affaires domestiques,
-experte dans la cure et le maniement des consciences,
-elle vit bientôt accourir à elle ces malades de l'âme, de
-l'esprit ou du c&oelig;ur, qui, dérobant quelques instants au
-monde, venaient chercher dans les maisons religieuses
-des consolations et des conseils, en attendant qu'ils leur
-demandassent un port et l'oubli. Le cardinal de Bérulle
-lui amena la comtesse de Saint-Paul, à qui il avait
-promis de lui faire voir «une des plus grandes amantes
-que Dieu eût sur terre<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">&nbsp;[170]</a>.» A l'exemple de la comtesse
-de Saint-Paul, beaucoup de personnes de distinction se
-mirent sous la direction de la mère de Chantal<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">&nbsp;[171]</a>.</p>
-
-<p>Une femme, une religieuse comme elle, que son nom,
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-sa piété, son esprit ont rendue célèbre, la mère Angélique
-Arnauld, voulut la connaître et recourir à l'ascendant
-de sa vertu pour l'aider à ramener l'ordre dans l'abbaye
-de Maubuisson, dont la difficile réforme lui avait été
-confiée. La mention de ces relations de la grand'mère
-de madame de Sévigné avec la s&oelig;ur d'Arnauld d'Andilly
-et la tante de M. de Pomponne, deux des meilleurs
-amis de notre épistolaire, ne saurait être mal placée
-dans ce livre; et elles ne peuvent être omises dans la
-biographie que nous sommes en train de reconstruire
-aux yeux du lecteur.</p>
-
-<p>Ces relations s'établirent par l'intermédiaire de saint
-François de Sales, qui avait attiré à lui l'abbesse de Maubuisson
-et de Port-Royal avec cette promptitude sympathique
-qui avait marqué l'entraînement de madame
-de Chantal. Ayant appris que l'évêque de Genève était
-à Paris, au mois d'avril 1619, la mère Angélique le fit
-prier de venir donner la confirmation à Maubuisson. Il
-s'y rendit: «Si j'avois eu un grand désir de le voir, a-t-elle
-écrit depuis, sa vue m'en donna un plus grand de lui
-communiquer ma conscience, car Dieu étoit vraiment
-et visiblement dans ce saint évêque, et je n'avois point
-encore trouvé en personne ce que je trouvai en lui,
-quoique j'eusse vu ceux qui avoient la plus grande réputation
-entre les dévots<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">&nbsp;[172]</a>.» Sur la prière de la mère
-Angélique, il revint plusieurs fois à Maubuisson; il
-visita aussi Port-Royal, et approuva tout ce qu'il vit.
-«On a noté, dit l'exquis historien de ce monastère
-fameux, chaque circonstance, chaque mot de ces précieuses
-visites; Port-Royal y met un pieux orgueil;
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-accusé, plus tard, dans sa foi, il se pare des moindres
-anneaux d'or qui le rattachent à l'incorruptible mémoire
-de ce saint. La famille Arnauld, par tous ses membres,
-se hâtait de participer au trésor, et de jouir du cher
-bienheureux... Il disait sur chacun une parole qu'on
-interpréta, dès lors, en prophétie: à en prendre le
-récit à la lettre, ce seraient autant de prédictions miraculeuses
-qui se sont l'une après l'autre vérifiées. Surtout
-il donna des directions attentives et particulières à la
-mère Angélique; il forma sa liaison avec madame de
-Chantal, l'institutrice de la Visitation, autre amitié
-sainte dont on se montrera très-glorieux: plusieurs
-lettres de l'une à l'autre attestent le commerce étroit de
-<i>ces deux grandes âmes</i>, comme on disait<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">&nbsp;[173]</a>.»</p>
-
-<p>Sans s'être vues, la mère Angélique et la mère de
-Chantal se trouvaient unies en saint François de Sales.
-Il les avait déjà mises en rapport, et elles s'étaient entretenues
-par lettres, lorsque la supérieure de Maubuisson
-pria la fondatrice de la Visitation de venir à son tour faire
-entendre à ses religieuses ce langage de l'humilité et de
-l'obéissance qu'elle savait si bien parler. Poussée par
-son directeur, qui eut à contraindre sa modestie, madame
-de Chantal se rendit à Maubuisson, et fit sur le
-troupeau de la mère Angélique une telle impression
-qu'ayant été saignée dans une de ses visites à cette abbaye,
-bientôt gagnée à la réforme et à la régularité, les
-religieuses se partagèrent comme une relique les linges
-imbibés de son sang<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">&nbsp;[174]</a>.</p>
-
-<p>Touchée de la perfection de madame de Chantal, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-de plus en plus séduite par l'ascendant victorieux du
-fondateur de l'ordre de la Visitation, désireuse aussi de
-fuir la responsabilité et les honneurs de sa charge d'abbesse,
-la mère Angélique témoigna le désir d'entrer dans
-leur institut comme simple religieuse. Il y eut même,
-à cet égard, des consultations de docteurs pour savoir
-s'il était permis de changer ainsi de religion<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">&nbsp;[175]</a>. L'évêque de
-Genève n'approuva point ce projet. «Quand elle lui parla
-d'entrer dans l'ordre de la Visitation, ajoute l'historien de
-Port-Royal, il répondit avec humilité que cet ordre était
-peu de chose, que ce n'était presque pas une <i>religion</i>:
-il disait vrai, il avait cherché bien moins la mortification
-de la chair que celle de la volonté<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">&nbsp;[176]</a>.» L'un des biographes
-de la mère de Chantal donne un autre motif de ce
-refus, et il dit très-expressément que saint François de
-Sales ne se crut pas autorisé à favoriser <i>un changement
-de religion</i><a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">&nbsp;[177]</a>. Mais l'évêque de Genève n'en continua
-pas moins avec sollicitude à la mère Angélique Arnauld
-une part de son affectueuse direction, que celle-ci aimait
-à se figurer égale à celle de la supérieure de l'ordre de la
-Visitation. «Ce saint prélat (disait-elle trente-quatre ans
-après à son neveu, M. le Maître, en se rappelant non
-sans charme cette bienheureuse époque) m'a fort assistée,
-et j'ose dire qu'il m'a autant honorée de son affection
-et de sa confiance que madame de Chantal<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">&nbsp;[178]</a>.»</p>
-
-<p>Pressé de regagner son diocèse, qu'il avait quitté depuis
-<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-un an, l'évêque de Genève laissa la mère de Chantal
-à Paris, profondément affligée de son départ, mais forte
-des instructions qu'il lui rédigea pour se conduire dans
-cette grande ville, où leur ordre, d'abord mal accueilli,
-parvint, grâce à l'habileté ferme et douce de la mère, à
-rallier tous les esprits. Ses trois ans de supériorité finis,
-et son &oelig;uvre achevée, madame de Chantal se disposa
-aussi à revenir à Annecy. Ses filles, dans leur vif désir
-de la conserver, voulaient la réélire supérieure de la
-maison de la rue Saint-Antoine pour trois autres années
-(il n'existait pas dans l'ordre de supérieure générale
-et perpétuelle). Elle refusa, jugeant son retour à Annecy
-indispensable. Elle prit pour père spirituel de cette
-maison cet autre saint de l'Église moderne, aujourd'hui
-révéré sous le nom populaire de Vincent de Paul, et,
-réunissant la veille de son départ ses s&oelig;urs autour d'elle,
-elle leur donna en ces termes ses derniers enseignements,
-où respire un idéal d'abaissement chrétien que
-personne jusque-là n'avait formulé avec cette force et
-cette onction:</p>
-
-<p>«Je vous en prie, mes chères filles, soyez humbles,
-basses et petites à vos yeux, étant bien aises que l'on
-vous tienne pour telles, et que l'on vous traite ainsi. Oui,
-mes s&oelig;urs, nous sommes très-petites en nous-mêmes,
-et les dernières venues en l'Église de Dieu. Gardez-vous
-bien de perdre l'amour du mépris, car vous perdriez
-votre esprit... Ne soyez donc jamais si aises que quand
-on vous méprisera, qu'on dira mal de vous, qu'on n'en
-fera nul état...; car notre éclat est de n'avoir point d'éclat,
-notre grandeur de n'avoir point de grandeur. Prenez
-courage, mes chères s&oelig;urs, au service de celui qui s'est
-fait si petit pour notre amour, lui qui étoit si grand,
-<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-cachant toujours l'éclat de sa grandeur pour paroître
-abject à notre petitesse. Je vous exhorte donc, mes chères
-filles, d'obéir en toutes choses à Dieu. Soyez très-souples,
-très-humbles, très-maniables, très-dépouillées et
-abandonnées à son bon plaisir. Supportez-vous les unes
-les autres courageusement, et, lorsque vous sentirez des
-répugnances et des contradictions en votre chemin, ne
-vous étonnez point, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité,
-dans les contradictions et les répugnances d'un
-naturel hautain et orgueilleux<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">&nbsp;[179]</a>.»</p>
-
-<p>La mère de Chantal quitta Paris au printemps de 1622.
-Sur sa route elle visita les couvents de Sainte-Marie depuis
-peu fondés à Orléans et à Nevers; elle donna quelques
-jours à ceux de Bourges et de Moulins, et arriva en
-Bourgogne, où sa seconde fille venait d'épouser le comte de
-Toulongeon. Elle se trouvait chez son gendre lorsqu'elle
-reçut de saint François de Sales l'ordre d'aller à Dijon
-établir une maison nouvelle, que cette ville, pleine des
-souvenirs de la fille du président Frémiot, réclamait
-depuis longtemps. La modestie de madame de Chantal
-fut mise à une rude épreuve. Sa ville natale lui fit une
-réception qui ressemblait à un triomphe. Les habitants
-sortirent en foule au-devant d'elle; les travaux furent
-suspendus comme pour un jour de fête; on lui donnait
-mille bénédictions comme si déjà on l'eût tenue pour
-sainte et consacrée<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">&nbsp;[180]</a>. Cet enthousiasme lui rendit facile
-l'établissement qu'elle était venue fonder. Elle resta cependant
-six mois entiers à Dijon, afin de donner la perfection
-<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-à son ouvrage, et de diriger les premiers pas de
-sa fille dans son nouvel état. De là la mère de Chantal
-alla faire d'autres fondations, à Saint-Étienne et à Montferrand,
-et enfin, au mois d'octobre, elle arriva à Lyon,
-où, à sa grande joie, elle retrouva saint François de
-Sales, qui y était venu saluer Louis XIII, alors de passage
-dans cette ville, à son retour de Montpellier, où il
-avait terminé la guerre du midi contre les religionnaires.
-Madame de Chantal voulait rendre compte à son guide
-bien-aimé de sa gestion depuis deux ans, et lui communiquer
-les observations que l'expérience lui avait suggérées
-pour l'affermissement et les progrès de leur institut. Mais
-l'évêque, obligé de quitter Lyon pour quelque temps,
-ajourna toute conférence sérieuse à l'époque de leur
-retour à Annecy, et, en attendant, il l'envoya visiter
-les maisons déjà florissantes de Grenoble et de Belley.</p>
-
-<p>Hélas! ils ne devaient plus se revoir! Madame de
-Chantal était à peine arrivée à Grenoble que le saint
-évêque succombait à une courte maladie qui l'emporta
-le 28 décembre. Cette cruelle nouvelle lui parvint à Belley,
-le jour des Rois. Elle l'apprit par une lettre que lui
-écrivait le frère et le successeur à l'évêché de Genève, de
-saint François de Sales. La mère de Chantal a consigné
-elle-même, dans une lettre à l'une des supérieures de
-son ordre, et sa douleur, et sa confiance en la béatitude du
-saint prélat, et sa résignation en Dieu, fruit des enseignements
-de celui qu'elle appelle en vingt endroits de sa
-correspondance, <i>son père, son unique père, son très-cher
-seigneur, son directeur</i> et <i>son unique soutien sur
-la terre</i>. «En lisant cette lettre, dit-elle (celle qui lui
-annonçait la perte qu'elle venait de faire), je me mis à
-genoux, et adorai la divine Providence, embrassant
-<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-au mieux qu'il me fut possible, la très-sainte volonté de
-Dieu, et en elle mon incomparable affliction; je pleurai
-abondamment le reste du jour, toute la nuit, et jusqu'après
-la sainte communion du jour suivant, mais fort
-doucement, et avec grande paix et tranquillité dans cette
-volonté divine, et en la gloire dont jouit ce bienheureux,
-car Dieu m'en donna beaucoup de sentiments, avec des
-lumières fort claires des dons et grâces qu'il lui avoit
-conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon
-ce que j'ai reçu de cette sainte âme<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">&nbsp;[181]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Chantal voulut faire transporter dans l'église
-de la maison mère le corps du saint prélat, afin de
-passer ainsi auprès de lui les années que la Providence
-lui destinait encore. Elle multiplia les démarches,
-écrivit de la manière la plus pressante à tous les personnages
-compétents de France et de Savoie, et obtint
-enfin ce qu'elle désirait avec tant d'ardeur<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">&nbsp;[182]</a>. Elle rentra
-elle-même à Annecy vers le 15 janvier 1623: «En entrant
-dans son monastère, le c&oelig;ur pressé de douleur, et
-voyant ses filles fondre en larmes, elle ne put leur parler;
-mais elle les mena devant le saint sacrement pour y
-chercher la seule consolation que puissent espérer des
-âmes véritablement touchées<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">&nbsp;[183]</a>.» Dès le lendemain elle
-s'occupa avec un soin filial des préparatifs de la pompe
-funèbre de celui qui restait toujours son père spirituel; et
-quelques jours après, le corps de l'illustre évêque étant
-arrivé à Annecy, au milieu d'un immense concours de
-peuple accouru des points les plus éloignés pour le recevoir,
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-la mère de Chantal lui fit faire, dans l'église de la
-Visitation, des obsèques magnifiques. Il resta pendant
-quelques jours exposé près de la grille du sanctuaire, en
-attendant la construction du tombeau qui lui était destiné.
-Le c&oelig;ur fut laissé à la maison de Lyon, où saint François
-de Sales était mort. Le jour de l'arrivée du cercueil,
-madame de Chantal passa plusieurs heures à genoux devant
-ces restes vénérés, et comme si le saint pouvait l'entendre,
-persuadée tout au moins que du haut du ciel il
-lisait dans son c&oelig;ur et dans sa pensée, elle lui rendit ce
-compte de deux années de sa vie que son directeur avait
-renvoyé à leur retour à Annecy<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">&nbsp;[184]</a>.</p>
-
-<p>Ces derniers honneurs rendus à la dépouille du saint
-évêque, la mère de Chantal s'occupa de sa mémoire.
-Elle forma le triple projet de réunir et de publier ses
-écrits, de rassembler les éléments de sa biographie, et
-surtout de faire constater les preuves de sa sainteté,
-afin d'arriver à la béatification de celui qui avait réalisé
-à ses yeux le plus pur et le plus cher modèle de la perfection
-ici-bas. Elle partit immédiatement pour Moulins
-et Lyon, dans l'intention d'y constater tout ce que le
-prélat avait fait et dit dans les derniers temps de sa
-vie<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">&nbsp;[185]</a>. De retour à Annecy avec sa riche moisson de saintes
-paroles et de faits miraculeux, elle coordonna, de
-concert avec ses plus anciennes religieuses, les observations
-de leur fondateur pour la perfection de l'institut
-de la Visitation, et elle en fit un livre, appelé le
-<i>Coutumier</i>, qui devint et est resté la règle chérie de
-cet ordre<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">&nbsp;[186]</a>. Elle classa ensuite les notes qu'elle avait déjà
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-rédigées elle-même, à diverses époques, sur la vie de son
-directeur et de son ami, y ajouta les fidèles souvenirs
-des s&oelig;urs qui l'entouraient, et tous les renseignements
-qui lui furent transmis de France et de Savoie. Elle
-donna ses soins à l'impression des <i>Épîtres</i>, des <i>Entretiens</i>,
-des <i>Méditations</i> et des <i>Sermons</i> de l'éloquent prélat<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">&nbsp;[187]</a>.
-L'un des principaux ouvrages de l'évêque de Genève,
-le traité de <i>l'Amour de Dieu</i>, avait été composé à son intention,
-et en quelque sorte inspiré par elle. Saint François
-de Sales l'a indiqué lui-même dans sa préface:
-«Comme cette âme, dit-il, m'est en la considération que
-Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour animer la
-mienne en cette rencontre.» Et dans une de ses lettres,
-s'adressant à madame de Chantal elle-même, il lui dit
-expressément: «Le livre de <i>l'Amour de Dieu</i>, ma chère
-fille, a été fait particulièrement pour vous<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">&nbsp;[188]</a>.»</p>
-
-<p>Saint François de Sales avait aussi, de son côté, recueilli
-avec soin toutes les lettres que son amie en Dieu
-lui avait écrites, et il se proposait de les publier, comme
-un nouveau traité familier et naïf de l'amour divin.
-Sa mort trop prompte sauva l'humilité de la mère de
-Chantal de cet honneur redouté. «L'évêque de Genève
-(frère et successeur de saint François de Sales), ajoute le
-biographe émérite de la fondatrice de la Visitation, lui
-renvoya ses lettres contenant les plus secrets sentiments
-de son âme, que le saint évêque avoit cotées de sa main
-<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-pour servir à l'histoire de sa vie, qu'il vouloit écrire un
-jour à loisir<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">&nbsp;[189]</a>.» Il les avait conservées, disait-il, <i>comme
-un trésor qui n'avoit point de prix</i><a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">&nbsp;[190]</a>. Mais madame de
-Chantal les jeta au feu, afin de se soustraire à tout
-jamais au danger qu'elle avait couru.</p>
-
-<p>Cette double image de saint François de Sales et de
-sainte Chantal a été, au dix-septième siècle, un des
-beaux spectacles pour l'âme et pour la foi. «Leur mutuelle
-affection (dit éloquemment, en employant le
-style familier au saint lui-même, leur commun historien,
-qui le plus souvent n'est que minutieux et naïf),
-étoit claire comme le soleil et blanche comme la neige,
-forte, inviolable, sincère, mais douce, paisible, tranquille
-et toute en Dieu<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">&nbsp;[191]</a>.» C'est à la fois, sur cette étroite
-et mystique union, le dernier mot de la religion et de
-l'histoire.</p>
-
-<p>Restée seule chargée de la direction de l'institut de la
-Visitation de Sainte-Marie, la mère de Chantal ne négligea
-rien pour faire prospérer l'&oelig;uvre commune. Indépendamment
-de son désir, qui chez elle primait tout,
-d'être agréable à Dieu, il lui semblait que la meilleure
-manière d'honorer son père spirituel était de ne pas
-laisser dépérir entre ses mains, de conduire au contraire
-dans les voies d'une perfection constante la création
-préférée de cette grande âme.</p>
-
-<p>Au mois de mai 1624, la mère de la Visitation eut à
-s'occuper du mariage de son fils, le baron de Chantal,
-avec mademoiselle de Coulanges, «fort riche, fort
-<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-aimable et fort estimée d'elle<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">&nbsp;[192]</a>.» On a vu quel fut le
-caractère de ce fils ardent, bouillant, caustique, duelliste
-effréné, mais ami loyal et dévoué. On connaît sa
-mort, arrivée le 22 juillet 1627, trois ans seulement
-après son mariage, en combattant, dans l'île de Rhé,
-les Anglais venus au secours de la Rochelle, où se défendait
-la dernière armée de la Réforme<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">&nbsp;[193]</a>.</p>
-
-<p>La douleur et la résignation de madame de Chantal
-en apprenant cette perte nouvelle furent ce qu'on pouvait
-attendre d'une âme toute en Dieu, et du c&oelig;ur d'une
-mère qui croyait son fils sauvé pour l'éternité, parce qu'il
-avait trouvé la mort en combattant les hérétiques, et
-après avoir accompli ses devoirs religieux. Cette page,
-que nous empruntons à son historien le plus complet et
-le mieux informé, est ici doublement à sa place, et nous
-devons la reproduire sans scrupule, occupé que nous
-sommes d'écrire la biographie de l'aïeule de madame de
-Sévigné, et d'achever un ouvrage consacré à ce qui
-intéresse cette dernière, dans sa famille et dans ses
-amis.</p>
-
-<p>«Dieu abreuva la mère de Chantal du fiel d'une très-douloureuse
-affliction. Elle n'avoit qu'un fils unique qui
-lui étoit plus cher que la vie, qui avoit pour elle des
-tendresses et des respects dignes d'un enfant bien né,
-et d'une âme parfaitement généreuse. Aussi étoit-ce une
-merveille de son temps, un cavalier accompli de corps et
-d'esprit, qu'on ne pouvoit connoître sans l'aimer... Notre-Seigneur
-le favorisa, le dégoûtant du monde par un désastre
-<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-arrivé à un de ses amis qui eut la tête tranchée<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">&nbsp;[194]</a>,
-dont il conçut de fréquentes pensées de la mort et du
-mépris des choses de la terre; de sorte qu'il quitta
-volontiers les délices du Louvre pour aller servir l'Église
-et le roi en l'île de Rhé, où il gagna le ciel et perdit la
-vie. Pour se préparer à une si belle conquête et à une
-si heureuse perte, il se confessa et communia avec une
-piété extraordinaire, le jour du combat, et, après s'y
-être engagé bien avant, avec une chaleur digne de son
-courage, il fit, dans une si belle occasion, tout ce que
-peut faire entre le péril et la gloire un c&oelig;ur parfaitement
-généreux, qui n'a pas un corps impassible. Il
-change jusques à trois fois de cheval, il attaque, il est
-attaqué; enfin il est blessé à mort, il réclame la miséricorde
-de Dieu, et meurt d'une mort d'autant plus
-belle qu'elle a été chrétienne<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">&nbsp;[195]</a>.»</p>
-
-<p>Le frère de madame de Chantal, l'archevêque de
-Bourges, se trouvait alors à Annecy, où il avait été
-envoyé par le pape pour y procéder, de concert avec
-l'évêque de Belley, aux informations qui devaient conduire
-à la canonisation de saint François de Sales.
-Abîmé lui-même dans la douleur que lui causait cette
-perte qu'il venait d'apprendre, il ne se sentit pas le
-courage d'annoncer la cruelle nouvelle à sa s&oelig;ur. Il
-en chargea l'évêque de Genève. Celui-ci, à l'issue de la
-messe, fit appeler la mère de Chantal au parloir; elle
-y vint, suivie de quelques-unes de ses religieuses.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce bon seigneur lui dit: «Ma mère, nous avons
-des nouvelles de guerre à vous dire; il s'est donné un
-<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-rude choc en l'île de Rhé. Le baron de Chantal, avant
-que d'y aller, s'est confessé et a communié...&mdash;Et
-enfin, reprit-elle, il est mort!» Ce bon prélat se mit à
-pleurer sans pouvoir répondre une seule parole, et il se fit
-un gémissement universel dans le parloir. Elle, connaissant
-la vérité de sa perte, demeura seule tranquille parmi
-tant de sanglots, et, s'étant mise à genoux, les mains
-jointes, les yeux élevés au ciel, et le c&oelig;ur plein d'une
-véritable douleur, dit tout haut: «Mon Seigneur et
-mon Dieu, souffrez que je parle pour donner un peu
-d'essor à ma douleur. Et que dirai-je, mon Dieu, sinon
-vous rendre grâce de l'honneur que vous avez
-fait à cet unique fils de le prendre lorsqu'il combattoit
-pour l'Église romaine?» Puis elle prit un crucifix,
-duquel baisant les mains, elle dit: «Mon Rédempteur,
-j'accepte vos coups avec toute la soumission de mon
-âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les bras
-de votre infinie miséricorde. O mon cher fils! que
-vous êtes heureux d'avoir scellé de votre sang la fidélité
-que vos aïeux ont toujours eue pour la vraie
-Église! En cela je m'estime vraiment favorisée, et
-rends grâces à Dieu d'avoir été votre mère.» Et se
-tournant vers la mère de Chastel, elles dirent ensemble
-le <i>De profundis</i>, après quoi elle se leva, pleurant paisiblement,
-sans sanglots, et dit à monseigneur de Genève:
-«Je vous assure qu'il y a plus de dix-huit mois que je
-me sens intérieurement sollicitée de demander à Dieu
-que sa bonté me fît la grâce que mon fils mourût à son
-service, et non dans ces duels malheureux où on l'engageoit
-si souvent<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">&nbsp;[196]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-Cette préoccupation des duels de son fils avait été
-l'une des grandes douleurs de cette mère, qui mettait
-avant tout le salut de l'âme: «Hélas! répond-elle aux
-consolations de l'une de ses supérieures, la moindre des
-appréhensions que j'avois de le voir mourir en la disgrâce
-de Dieu, parmi ces duels où ses amis l'engageoient,
-me serroit plus le c&oelig;ur que cette mort qui a été bonne
-et chrétienne<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">&nbsp;[197]</a>.»</p>
-
-<p>La fille du baron de Chantal, alors âgée seulement de
-dix-huit mois, fut laissée aux soins de sa mère, Marie
-de Coulanges, pour laquelle, nous l'avons vu, la fondatrice
-de la Visitation avait une estime particulière, qui
-fait l'éloge de cette humble et douce femme, dont
-si peu de souvenirs nous sont restés. Six mois après la
-mort de son fils, madame de Chantal fit un second
-voyage à Paris, l'<i>Abrégé</i> de sa vie dit pour les besoins
-de son ordre<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">&nbsp;[198]</a>, mais on peut ajouter aussi pour y voir,
-consoler et conseiller sa bru, et pourvoir en même
-temps aux intérêts de sa petite-fille. Elle séjourna à
-Paris jusqu'au mois de mai 1628, et s'en retourna à
-Annecy par la Bourgogne. A quatre ans de là, la jeune
-baronne de Chantal elle-même vint à manquer à celle
-qui devait s'appeler madame de Sévigné. «La mère de
-Chantal fut fort touchée de la mort de sa belle-fille, par
-l'amitié qu'elle avoit pour elle, et encore plus pour l'intérêt
-de mademoiselle de Chantal, sa petite-fille, qui demeuroit
-orpheline à cinq ans<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">&nbsp;[199]</a>.» C'est six qu'il faut dire.
-«Elle aimoit tendrement sa belle-fille, reprend l'auteur
-<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-contemporain des mémoires de sa vie; néanmoins elle
-n'eut point d'autres paroles que celles qui lui étoient
-ordinaires en ces douloureuses rencontres: «Le Seigneur
-l'a donné, le Seigneur l'a ôté, le nom du Seigneur
-soit loué!<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">&nbsp;[200]</a>» D'un commun accord l'enfance
-de la jeune orpheline fut remise à la double sollicitude
-de son aïeul maternel et de son oncle, l'abbé de Coulanges,
-immortalisé sous le nom du <i>Bien Bon</i>, mais
-sous la surveillance qui pouvait être lointaine, car elle
-était heureusement inutile, de la supérieure du couvent
-d'Annecy<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">&nbsp;[201]</a>.</p>
-
-<p>Le lendemain du jour où elle avait reçu la nouvelle
-de la mort de sa bru, madame de Chantal apprit celle
-du comte de Toulongeon, son gendre, gouverneur de
-Pignerol: «Voilà bien des morts, dit-elle;» puis, se reprenant
-au même instant, écrit madame de Chaugy,
-joignit les mains et ajouta: «mais plutôt voilà bien des
-pèlerins qui se hâtent d'aller au logis éternel. Seigneur,
-recevez-les entre les bras de votre miséricorde!» Et,
-ayant un peu prié Dieu et jeté quelques larmes, se raffermit<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">&nbsp;[202]</a>.»</p>
-
-<p>La mère de Chantal ne vivait plus que pour la béatification
-de son saint directeur, qu'elle fut enfin assez
-heureuse pour obtenir, et pour la prospérité et la perfection
-de son ordre. L'institut de la Visitation avait fini
-ses temps d'épreuve. Non-seulement il était accepté par
-<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-les ordres rivaux, mais, grâce à la pure et sainte direction
-de la mère, grâce surtout à ses éclatantes vertus,
-il devenait maintenant populaire. On le demandait de
-partout. De 1626 à 1632, madame de Chantal, déférant
-au v&oelig;u bien constaté des populations, établit de
-nouvelles maisons à Chambéry, à Pont-à-Mousson, à Crémieu,
-à Châlons, à Marseille et à Montpellier, une succursale
-à Paris au faubourg Saint-Jacques, et un second
-monastère à Annecy même, le premier étant devenu
-complétement insuffisant pour contenir toutes les novices,
-filles ou veuves, qui voulaient faire profession entre les
-mains de la vénérable mère, et vivre auprès d'elle.</p>
-
-<p>Quelque temps après la mort de sa belle-fille et de son
-gendre, la mère de Chantal, pour les intérêts de son
-ordre, eut à faire un court voyage à Lyon. C'est là qu'elle
-fut mise en rapport pour la première fois avec une autre
-femme d'élite, à qui l'impitoyable politique de Richelieu
-venait d'infliger un de ces veuvages qui seraient la mort
-dans le désespoir, si le Dieu des affligés n'existait pas, et
-qui, après avoir vu son mari périr sur l'échafaud, se rendait
-au château de Moulins, qu'on lui avait assigné pour
-retraite, ou plutôt pour prison. C'est à l'écrivain, aujourd'hui
-disparu et regretté, et qui, hier encore, nous racontait
-avec tant de charme la vie et les larmes de
-la belle Marie des Ursins, que nous allons demander les
-premiers détails de ces relations de sainte Chantal avec
-la veuve du supplicié de Toulouse, cet infortuné duc
-de Montmorency, si coupable, mais si digne de pardon.</p>
-
-<p>«Une amertume nouvelle attendait la duchesse à
-Lyon, où le frère de Richelieu était archevêque. Elle se
-promettait quelque soulagement au couvent de Bellecour,
-où se trouvait alors la mère de Chantal, supérieure
-<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-de l'ordre de la Visitation. Une vive sympathie
-l'attirait vers cette amie de François de Sales, cette
-amante spirituelle dont le c&oelig;ur saignait encore de la
-perte du saint évêque. L'autre veuve aspirait à voir
-cette pure victime de l'amour divin; mais le frère de Richelieu
-ne lui permit pas la douceur d'une telle entrevue.
-Il fit sortir de Bellecour madame de Chantal, et lui
-commanda de se retirer dans une autre maison sur la
-montagne de Fourvières. La généreuse femme, ne pouvant
-voir la princesse, lui envoya ce qu'elle possédait
-de plus précieux, un portrait de François de Sales, au
-revers duquel elle écrivit quelques mots touchants de
-prière pour celle que sa parole ne pouvait consoler<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">&nbsp;[203]</a>.»
-L'affligée continua sa pénible route; mais, sans s'être
-rencontrées, ces deux grandes âmes s'étaient comprises et
-aimées, et la séduisante image de saint François de
-Sales allait, par un lien invisible et puissant, amener à
-la vie religieuse, et jeter dans les bras de la mère de
-Chantal cette illustre naufragée de la politique et du
-monde.</p>
-
-<p>Deux ans ne s'étaient pas écoulés, en effet, que la
-veuve de Henri de Montmorency, qui avait épuisé toutes
-les ressources du courage humain, vint demander au
-couvent de la Visitation de Moulins un refuge contre ses
-souvenirs et contre son propre c&oelig;ur. «Une vénération
-particulière pour saint François de Sales, fondateur de cet
-ordre, ajoute M. Amédée Renée, une extrême sympathie
-pour madame de Chantal, qui en était la supérieure,
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-arrêtèrent son choix; puis la maison de Moulins était
-pauvre, et avait besoin à ses débuts d'une haute assistance<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">&nbsp;[204]</a>.»</p>
-
-<p>Cette même année, la mère de Chantal, depuis peu
-rentrée en Savoie, fut appelée une troisième fois à
-Paris, pour les nécessités de son institut. Elle passa
-par Moulins, et put enfin voir l'infortunée duchesse
-de Montmorency, si désireuse, de son côté, de connaître
-celle dont la vertu l'avait attirée dans cette retraite,
-qui ne devait pas de sitôt donner à son c&oelig;ur toujours épris
-une paix faiblement désirée. De vive voix, comme elle
-l'avait fait par lettres, la triste veuve demanda à cette
-mère de la résignation un peu de l'absolue soumission
-envers la Providence, dont elle semblait être le foyer
-comme elle en était le docteur.</p>
-
-<p>Mais, dans le c&oelig;ur de la belle Marie des Ursins, de
-cette nièce de Marie de Médicis, dont les yeux, au milieu
-de la cour, n'avaient jamais distingué que son séduisant
-et volage époux, la douleur était immense, l'apaisement
-fut long. Madame de Chantal ne put rien, évidemment,
-à cette première entrevue, et, dans la suite, elle dut y
-revenir à bien des fois, avec toute la délicatesse de son
-esprit et l'onction de sa parole, avant de cicatriser l'horrible
-blessure faite à ce c&oelig;ur d'épouse aujourd'hui
-amoureuse d'un tombeau.</p>
-
-<p>Arrivée à Paris au mois de juillet 1634, la mère de
-Chantal n'en repartit qu'au mois d'avril suivant. Pendant
-ces neuf mois, elle s'occupa surtout des moyens de
-conserver l'union entre ses religieuses, qui, depuis l'établissement
-de la seconde maison du faubourg Saint-Jacques,
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-avaient une tendance que, dès le début, il fallait réprimer
-à la rivalité et à la division. Elle donna aussi des
-soins à l'éducation de Marie de Rabutin, alors âgée de huit
-ans, et dont la grâce précoce était faite pour séduire et attacher
-sa grand'mère, malgré son austérité et sa lutte
-contre les joies même les plus légitimes de la terre. A chaque
-voyage nouveau à Paris, la réputation de madame de
-Chantal grandissait et lui attirait de plus grands hommages
-et un plus grand nombre de clients spirituels, qui venaient
-chercher auprès d'elle des consolations, des exemples et
-des conseils. «Elle édifioit et contentoit tout le monde;
-et sa vertu fit tant de bruit que beaucoup de gens en
-crédit s'employèrent pour la faire demeurer toujours à
-Paris; mais, ne s'y croyant plus nécessaire, rien ne la put
-arrêter<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">&nbsp;[205]</a>.» La mère de Chantal, dans ce voyage, se lia
-encore plus intimement avec l'autre grand saint de ce
-temps, Vincent de Paul, fervent admirateur de sa vertu.
-Elle lui demandait la force et les conseils qu'elle avait si
-longtemps trouvés auprès de l'évêque de Genève et que le
-saint de la charité lui prodiguait en vrai père, comme
-l'avait fait le saint de l'amour divin<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">&nbsp;[206]</a>.</p>
-
-<p>En se rendant de Paris en Savoie, la mère de
-Chantal visita la plus grande partie des maisons de son
-ordre; elle donna quelque temps à la comtesse de Toulongeon,
-sa fille, poussa jusqu'en Provence et à Marseille,
-et rentra à Annecy au mois d'octobre de l'année 1635.</p>
-
-<p>Cette sainte vie, qui devait se prolonger six années
-encore, n'offre rien de particulier, jusqu'au quatrième
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-voyage de la mère de Chantal à Paris, qui marqua la fin
-de son apostolat. Ses biographes sont sobres de détails
-pour ces derniers temps, lassés peut-être eux-mêmes de
-redire les mêmes &oelig;uvres et les mêmes vertus. Quelques
-faits cependant peuvent et doivent être relevés. En 1638,
-la duchesse de Savoie l'ayant instamment priée de venir
-établir une maison de la Visitation à Turin, madame de
-Chantal s'y rendit «dans un équipage que lui envoya
-madame de Savoie, qui la reçut avec joie, la combla
-d'honneurs et d'amitiés, et lui fit de grands présents pour
-sa nouvelle fondation<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">&nbsp;[207]</a>.» La mère de Chantal employa
-sept mois à cette &oelig;uvre d'un grand avenir pour l'institut:
-de retour à Annecy, elle s'occupa à réaliser un
-projet qu'elle avait formé lors de son dernier retour de
-Paris, en l'honneur de son nouveau père, le vénéré Vincent
-de Paul; c'était celui de l'établissement à Annecy
-d'une maison des <i>Pères missionnaires</i>, dont le fondateur
-de l'&oelig;uvre des Enfants abandonnés était le supérieur
-général. «Cet évêché étant si étendu, écrit madame de
-Chantal à M. de Sillery, si nombreux en peuple, et si
-voisin de la malheureuse Genève, ce secours y étoit tout
-à fait nécessaire<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">&nbsp;[208]</a>.»</p>
-
-<p>L'année suivante (1640) fut marquée pour la mère de
-Chantal par de douloureuses séparations qui affligèrent
-son c&oelig;ur, mais n'entamèrent point son courage et sa résignation.
-Presque coup sur coup, elle perdit ses trois
-plus anciennes compagnes, les mères Favre, de Chastel et
-de Brechat, qui, avec elle, avaient posé les premiers fondements
-<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-de l'ordre. Elle eut encore l'affliction d'apprendre
-la mort de son meilleur ami dans le monde, le commandeur
-de Sillery, protecteur de la Visitation de Paris, et, enfin, le
-13 mai 1640, celle de son frère unique et bien-aimé, l'archevêque
-de Bourges<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">&nbsp;[209]</a>. Tous ses parents, ses amis, la quittaient;
-elle songea alors à sa fin, qu'elle croyait prochaine,
-et dont la pensée fixe ne l'avait jamais abandonnée. L'âge
-(elle avait plus de soixante-huit ans) et quelque pressentiment
-d'en haut l'avertissant, elle se démit de sa charge
-de supérieure de la maison mère d'Annecy. La communauté
-insista pour qu'elle conservât ces fonctions qu'elle
-remplissait avec tant de perfection et d'autorité; mais
-elle demanda avec de si vives instances «qu'on la laissât
-se préparer à la mort, dans la tranquillité d'une simple
-religieuse, qu'on le lui accorda, et d'autant plus que son
-grand âge demandoit du repos<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">&nbsp;[210]</a>.» Elle cessa d'être supérieure,
-mais rien ne pouvait lui ôter le titre de conseil,
-d'oracle, de directrice morale, de règle vivante de
-l'ordre, que lui continuèrent, malgré tous les efforts de
-son humilité, l'absolu respect de ses filles et la populaire
-vénération du dehors.</p>
-
-<p>C'est à tous ces titres, auxquels il faut joindre une
-amitié cultivée par lettres, et d'année en année croissante,
-que l'illustre novice de Moulins, ses épreuves religieuses
-terminées, et son c&oelig;ur presque soumis, car il ne pouvait
-être consolé, s'adressa à madame de Chantal, afin d'obtenir
-d'elle qu'elle vînt lui donner ce voile sous lequel
-elle voulait à jamais ensevelir son veuvage et sa douleur.
-<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-Chaque jour, pendant les six années de son noviciat dans
-le couvent de la Visitation, elle avait essayé de mourir à
-quelque souvenir de sa vie heureuse et charmée. Sa lutte
-contre le passé fut longue, pleine de larmes et d'orages
-intérieurs. Peu à peu cependant, sous l'empire des exhortations
-du père de Lingendes, son éloquent confesseur, et
-des tendres directions de la mère de Chantal, elle se dépouilla
-de tout ce qui lui rappelait trop son amour et ses
-malheurs: d'abord le portrait de son mari, puis ses lettres;
-ensuite son mépris pour Gaston d'Orléans, qui avait abandonné
-un ami après l'avoir entraîné à la révolte; enfin sa
-haine pour le sanglant Richelieu, qui ne savait que punir,
-et qui aurait pu, qui eût dû faire grâce. Chaque jour aussi
-elle s'était avancée davantage dans la pratique d'une
-règle où saint François de Sales avait déposé tant d'humilité,
-d'obéissance et de résignation, «se vouant de préférence
-aux emplois les plus bas, aux plus petits offices de
-la cuisine, aux soins les plus rebutants de l'infirmerie<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">&nbsp;[211]</a>.»&mdash;«Le
-v&oelig;u qu'avait formé la princesse, continue son
-historien, de recevoir le voile des mains de la mère de
-Chantal, trouva de la résistance chez l'évêque de Genève.
-C'était à l'entrée de l'hiver, et le prélat redoutait pour la
-supérieure l'épreuve d'un voyage dans cette saison. Il
-céda pourtant aux instantes prières de la duchesse, et madame
-de Chantal se rendit à Moulins (septembre 1641). Ces
-deux âmes se retrouvèrent avec une inexprimable joie;
-elles se comprenaient en tous leurs amours. «Qui aime
-accomplit toute la loi,» disaient-elles. «Soumise en
-tout à sa mère spirituelle, l'humble postulante consentit
-à différer ses v&oelig;ux. La supérieure lui représenta qu'il
-<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-fallait régler ses affaires, arrêter ses comptes de fortune,
-avant de fermer sur elle les portes du monde. La
-duchesse, touchée de ces avis, s'y rendit avec tristesse<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">&nbsp;[212]</a>.»</p>
-
-<p>Le prélat contemporain de madame de Chantal qui s'est
-fait son minutieux annaliste, parlant de ce séjour à Moulins,
-dit un mot caractéristique, qui fait bien comprendre
-la puissante sympathie qui unissait ces deux âmes: «La
-mère de Chantal fit une si grande union avec madame de
-Montmorency, <i>qu'elles étoient, ce semble, indivisibles</i><a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">&nbsp;[213]</a>.»
-Et le même ajoute que, touchant à sa fin, et en quelque
-sorte entièrement spiritualisée par l'approche de sa récompense,
-l'amie de saint François de Sales répétait à
-chaque instant: «Amour! amour! mes chères s&oelig;urs, je
-ne veux plus parler que d'amour<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">&nbsp;[214]</a>!»</p>
-
-<p>Madame de Chantal était sur le point de retourner
-à Annecy, lorsqu'elle reçut de son supérieur, l'évêque de
-Genève, l'ordre formel d'aller trouver la reine, Anne
-d'Autriche, qui avait témoigné un vif désir de la voir. Se
-doutant bien que, par humilité, la mère chercherait tous
-les prétextes pour se dérober à l'hommage qu'on voulait
-lui rendre, la reine avait pris la précaution nécessaire de
-s'adresser à l'autorité diocésaine, afin de ne point éprouver
-de refus. «Elle lui fit l'honneur, ajoute l'une des biographies
-qui nous servent de guide, de lui envoyer une litière,
-et de la prier, par une lettre de sa main, de faire ce
-voyage. La mère de Chantal partit aussitôt et arriva à
-Paris le quatrième d'octobre<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">&nbsp;[215]</a>.» L'évêque du Puy ajoute
-<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-qu'Anne d'Autriche, pressée de la voir la première, voulut
-qu'elle passât par Saint-Germain, «où elle la reçut et
-l'honora d'un entretien particulier de deux ou trois
-heures, lui témoignant un grand désir d'avoir quelque
-chose d'elle pour le garder précieusement<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">&nbsp;[216]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Chantal resta un mois et quelques jours
-à Paris au milieu des hommages et des bénédictions que
-lui attirait sa réputation de sainteté toujours plus grande.
-Il faut, pour en bien juger, reproduire dans leur texte
-même les témoignages contemporains. «Le concours des
-visites et des personnes de tous états et conditions, et
-même de tous pays, fut si grand que, n'y pouvant fournir
-sans perte de quelques-uns de ses exercices, elle se
-levoit à trois et quatre heures du matin pour les reprendre
-et répondre aux lettres qu'on lui écrivoit, et vaquer à
-l'entretien de ses filles et de ceux qui la venoient consulter.
-Car, comme sa réputation croissoit de jour à autre,
-aussi bien que sa sainteté, chacun désiroit d'y prendre
-part, de jeter dans son c&oelig;ur toutes les peines, les travaux
-et les difficultés, pour les changer en bénédiction,
-et en recevoir soulagement et conduite... Quelques-uns la
-venoient visiter, comme on fait, disoient-ils, les choses
-rares; d'autres pour dire qu'ils avoient vu une sainte.
-Enfin c'étoit une chose d'édification de considérer cette
-vertueuse mère parmi tout cela, dans une bonté incomparable,
-une humilité indicible, un visage égal, et des
-paroles autant pleines de douceur que de dévotion.
-Bref, elle se surpassoit tellement que, n'étant pas reconnoissable,
-on jugeoit bien dans une perfection
-si accomplie, que, son corps étant en terre, son esprit
-<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-étoit déjà au ciel, ne faisant plus aucune action qui ne
-fût toute céleste<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">&nbsp;[217]</a>.»</p>
-
-<p>Ces grandes occupations, cette vie de direction, de
-prières, et, il faut le dire maintenant, d'extase, permirent
-à peine à la mère de Chantal de s'occuper de sa petite-fille
-Marie de Rabutin, qu'elle retrouvait dans sa seizième
-année, pourvue d'une éducation complète selon le
-monde, et déjà, de bonne heure, toute pétillante de cet
-esprit qui, au dire d'une amie de sa jeunesse, madame
-de la Fayette, éblouissait les yeux. L'évêque du Puy nous
-a conservé un souvenir de cette époque flatteur pour
-madame de Sévigné, qu'il faut recueillir ici, car il ne
-l'a été par aucun de ses biographes, et c'est une des
-seules traces laissées dans cette histoire de famille des
-relations de notre grande épistolaire avec sa sainte aïeule.</p>
-
-<p>«En son dernier voyage à Paris, son c&oelig;ur vraiment
-détaché des créatures, et mortifié au delà de ce qu'on
-peut dire, traita mademoiselle de Chantal, sa petite-fille,
-autant aimée d'elle qu'elle est aimable, avec tant
-de réserve que, l'ayant tous les jours auprès de soi, elle
-ne lui donna qu'environ une heure de son temps, durant
-tout son séjour; encore ce fut à trois ou quatre reprises,
-et seulement pour satisfaire aux devoirs de la
-charité, et au zèle qu'elle avoit de contribuer de ses soins
-au salut de cette âme si bien née, et qui, grâce à Dieu,
-en fait si bon usage. Si j'ose dire que cette sage demoiselle
-est la digne fille d'une si digne mère, et que
-la personne la plus indifférente ne lui sauroit refuser
-une honnête amitié, à moins que de haïr la vertu, jugez
-<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-quelle victoire à notre sainte mère de se priver de la
-douceur de sa conversation, après de si longues absences,
-et de se surmonter soi-même dans les plus délicats
-sentiments de la nature, et les plus légitimes<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">&nbsp;[218]</a>.»</p>
-
-<p>La mère de Chantal eut peur des hommages que le monde
-lui rendait: «Tant d'applaudissements, dit l'abréviateur
-de sa vie, lui devinrent suspects: elle crut qu'il ne suffisoit
-pas de s'en défier, et qu'il les falloit fuir<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">&nbsp;[219]</a>.» Mais,
-avant son départ, elle voulut laisser une confession générale
-de sa vie si pure et si sainte pourtant, entre les
-mains de saint Vincent de Paul. «Voulant aussi, ajoute
-l'évêque du Puy, satisfaire au désir que madame de
-Port-Royal (Angélique Arnauld, on s'en souvient) lui
-témoigna de la voir en son monastère, elle y demeura
-deux jours, où ces deux grandes âmes s'entretinrent
-avec bénédiction et avec joie singulière de part et
-d'autre<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">&nbsp;[220]</a>.» Le 11 novembre, elle fit ses adieux à sa petite-fille,
-et, ayant réuni toutes ses religieuses dans le monastère
-de la rue Saint-Antoine, elle leur adressa ses
-dernières recommandations, persuadée qu'elle ne les
-reverrait plus: «Adieu, leur dit-elle en les quittant,
-mes chères filles, jusques à l'éternité<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">&nbsp;[221]</a>.»</p>
-
-<p>Son dessein était de s'en revenir à Annecy en repassant
-par Moulins. Chemin faisant elle visita les diverses
-maisons de l'ordre, et arriva à Nevers le 1<sup>er</sup> décembre. Là
-elle se sentit indisposée; mais malgré un froid très-vif elle
-insista pour continuer sa route, et, le surlendemain, elle
-rentra au couvent de Moulins, à la grande joie mais bientôt
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-à la grande frayeur de madame de Montmorency,
-frappée, comme toute la communauté, de l'altération
-que la fatigue d'un voyage d'hiver et le mal qui s'annonçait
-avaient produite dans les traits de la mère.
-Cinq jours après son arrivée la fièvre la prit, avec une
-sérieuse inflammation du poumon. Elle voulut se lever
-pour aller communier au ch&oelig;ur. Elle fut obligée de se
-remettre au lit, et, la maladie continuant de s'aggraver, on
-reconnut, le troisième jour, qu'elle était mortelle: «On
-exposa le Saint Sacrement; les prières, les aumônes, les
-remèdes et les soins ne furent point épargnés pour la
-sauver; elle seule demeura tranquille sur l'événement,
-et ne songea qu'à son intérieur<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">&nbsp;[222]</a>.»</p>
-
-<p>«Un tel événement (raconte l'historien de madame
-de Montmorency, en un récit plein d'onction) jeta le
-désespoir dans la communauté; mais pour madame
-de Montmorency c'était une perte deux fois cruelle. N'était-ce
-pas à son intention et d'après ses désirs que la
-sainte femme avait quitté sa retraite et entrepris ce périlleux
-voyage? Elle se voyait fatale à tous ceux qu'elle
-aimait. Elle-même, se soutenant à peine, passa des
-jours et des nuits à veiller, aussi pâle que la mourante:
-elle la couvrait de ses tristes regards, prosternée, haletante
-sous ce dernier coup de la douleur. Son âme, détachée
-de tout, faisait effort pour partir avec l'âme de
-la sainte. On a recueilli les dernières instructions que
-cette sainte adressa dans la sérénité de ses derniers
-moments, les conseils qu'elle donna à son amie, lui recommandant,
-dans sa sagesse, de ne point enrichir le
-couvent qu'elle avait choisi pour retraite, «afin, disait-elle,
-<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-que l'esprit de mortification et de pauvreté religieuse
-ne courût pas risque de s'y perdre, si on y
-avoit la facilité de se procurer les commodités de la
-vie.» L'&oelig;il clairvoyant de cette mourante, scrutant
-tous les c&oelig;urs autour d'elle, en marquait ainsi les
-faiblesses. «L'état où je suis, dit-elle à madame de
-Montmorency, ne n'empêchera pas de vous dire en
-peu de mots ce que je crois nécessaire pour votre perfection.
-J'ai remarqué que vous faites trop de réflexions
-sur vous-même et sur vos actions pour voir
-si vous agissez avec toute la pureté que votre esprit
-souhaite; retranchez-en un peu, je vous prie: je sais,
-par expérience, que les fréquents retours sur soi
-arrêtent l'âme hors de Dieu. Quand vous aurez fait
-quoi que ce soit, retournez simplement à lui: son regard
-perfectionne tout.» Puis, s'adressant aux religieuses
-assemblées: «Avant que de finir, reprit-elle, il
-faut que je vous conjure, mes filles, d'avoir un grand
-respect, une entière révérence pour madame de Montmorency,
-qui est une âme sainte, à qui l'ordre a des
-obligations infinies, pour tous les biens spirituels et
-temporels qu'elle y fait. Je vous estime heureuses de
-l'inspiration que Dieu lui a donnée; elle vit parmi nos
-s&oelig;urs avec plus d'humilité, de bassesse et de simplicité
-que si c'étoit une petite paysanne. Rien ne
-me touche à l'égal de la tendresse où elle est pour
-mon départ de cette vie. Elle croit que vous la blâmerez
-de ma mort; mais, mes chères filles, vous
-savez que la Providence ordonne de nos jours. Les
-miens n'auroient pas été plus longs d'un quart d'heure,
-et ce voyage a été un grand bien pour tout l'institut<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">&nbsp;[223]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-La veille de sa mort, madame de Chantal entretint
-encore, avec la plus vive et la plus douce affection, madame
-de Montmorency, désolée mais en même temps ravie
-des derniers discours de cette amie, de cette mère qui,
-pour elle, était déjà une bienheureuse du ciel. La mourante
-dicta, pendant trois heures, à son directeur, au milieu
-des plus vives souffrances, une instruction suprême pour
-le bien et la discipline de l'ordre, commençant par ces
-mots, qui disent toute une vie de soumission et de fidèle
-pratique des devoirs: «Je prie nos s&oelig;urs qu'elles observent
-nos règles, parce qu'elles sont leurs règles, et non
-parce qu'elles pourroient être selon leurs goûts<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">&nbsp;[224]</a>.»</p>
-
-<p>&mdash;«Cela fait (ajoute la marquise de Coligny, qui a reçu
-de ceux qui en furent les témoins la tradition de cette fin
-courageuse), elle se confessa, reçut le viatique, et parla de
-Dieu avec des sentiments si élevés, et marqua tant de résignation
-aux ordres divins, qu'elle ravit tous ceux qui l'écoutèrent.
-La nuit, elle souffrit beaucoup, et dit à celles qui
-la veilloient, et qui la plaignoient fort: «Il est vrai que
-la nature combat encore; mon esprit souffre, et je suis
-sur la croix.» Elle reposa peu, et le matin, sur les huit
-heures, le père de Lingendes, jésuite qu'elle avoit demandé,
-arriva; elle lui parla fort longtemps, et fit une
-revue générale de sa vie, et un grand détail de l'état présent
-de son âme; après quoi elle lui demanda l'extrême-onction,
-et la reçut, répondant elle-même aux prières
-qu'elle se faisoit expliquer<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">&nbsp;[225]</a>.»</p>
-
-<p>La mère mourante pria qu'on lui lût la Passion, et,
-<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-pressant de sa main droite une croix sur sa poitrine, elle
-suivit ce récit des souffrances du fils de Dieu en faisant de
-temps en temps des commentaires assortis à sa situation.
-On lui apporta, comme une relique dont la vertu pouvait
-lui procurer quelque soulagement, la mitre de saint
-François de Sales qu'elle avait brodée de sa propre main
-et qui était conservée dans l'église du couvent. Elle la
-baisa avec une touchante dévotion<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">&nbsp;[226]</a>.</p>
-
-<p>«Le père de Lingendes, continue madame de Coligny,
-la pria ensuite de donner sa bénédiction à ses
-filles, ce qu'elle refusa de faire en sa présence, par humilité:
-mais, le père le lui ayant ordonné, elle obéit,
-et leur parla avec tant de force sur l'éternité et sur la
-crainte qu'on devoit avoir des jugements de Dieu, que le
-père de Lingendes a dit n'avoir jamais entendu de sermon
-qui l'eût tant frappé. La sainte mère finit son discours
-par dire un adieu si touchant à ses filles qu'elles en
-furent longtemps attendries; et, de peur que leur extrême
-douleur ne fît de la peine à la mourante, on les fit retirer,
-après quoi elle pria le père de Lingendes de ne la
-point quitter. Son agonie fut rude et sa patience invincible<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">&nbsp;[227]</a>.»</p>
-
-<p>Mais il convient ici de donner la parole au principal
-témoin de cette mort mémorable.</p>
-
-<p>«Je ne penserois pas, mes chères s&oelig;urs, vous avoir
-satisfaites (disait quelques mois après le père de Lingendes,
-prononçant devant les religieuses de Paris l'oraison
-funèbre de leur sainte mère), si je ne vous parlois
-<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-de son heureux trépas et des derniers sentiments
-qu'elle eut en mourant. Je fus appelé pour lui administrer
-les derniers sacrements, et l'assister en son
-heureux passage. Elle étoit dans de si grandes douleurs
-qu'elle tiroit les larmes de nos yeux; jamais je n'ai
-vu une telle patience en de si grandes souffrances; elle
-avoit le corps tout en feu; je ne vis jamais de visage
-si enflammé: de fois à autre elle étendoit les bras,
-embrassoit le crucifix et le serroit sur sa poitrine,
-comme pour s'affermir dans ses grandes douleurs. Fort
-peu avant que de mourir, on lui présenta de la nourriture:
-<i>Il me semble</i>, dit-elle, <i>qu'il n'est plus nécessaire</i>;
-mais, pour obéir, elle prit ce qu'on vouloit avec
-un grand effort. Quelque temps après, je lui dis fortement:
-<i>Ma mère, vos grandes douleurs sont les clameurs
-qui précèdent la venue de l'Époux; sans doute
-il vient; ne voulez-vous pas aller au-devant de lui?</i>
-Elle me dit, avec une grande fermeté, quoique d'une
-voix plus basse: <i>Oui, mon père, je m'y en vais</i>; et
-prononça distinctement: <span class="smallc">Jésus, Jésus, Jésus!</span> puis,
-faisant un grand enclin, comme pour adorer Notre-Seigneur
-présent, elle baissa la tête et rendit l'esprit<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">&nbsp;[228]</a>.»</p>
-
-<p>Ainsi mourut saintement l'aïeule de madame de Sévigné,
-le vendredi 13 décembre 1641, à sept heures du
-soir. Ses s&oelig;urs lui découvrirent respectueusement la
-poitrine, et l'une après l'autre vinrent baiser le divin
-stigmate qu'elle y avait elle-même gravé<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">&nbsp;[229]</a>. Son corps
-<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-fut porté à Annecy; son c&oelig;ur resta au monastère de
-Moulins, sous la pieuse et fidèle garde de madame de
-Montmorency, qui, durant vingt-cinq ans encore, ne
-cessa de lui demander une résignation qui lui faisait
-toujours défaut<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">&nbsp;[230]</a>.</p>
-
-<p>Dès sa mort, de son vivant même, la fondatrice de
-l'ordre de la Visitation jouit d'une réputation de sainteté
-qu'à un siècle de là vint confirmer et proclamer le bref
-définitif du pape Benoit XIV. Elle méritait cet honneur
-par sa vie si bien remplie d'&oelig;uvres et de vertus, et si chrétiennement
-terminée dans cette cellule de Moulins, où
-nous avons laissé sa petite-fille sous l'impression de l'évocation
-de ce récent passé, dont elle avait connu une
-partie, et dont le reste appartenait à des traditions de
-famille par elle conservées avec une foi sincère, quoique
-bien éloignée des sublimités où avait atteint sa grand'mère<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">&nbsp;[231]</a>.</p>
-
-<p>Si, après ces longs détails, on nous permet encore
-quelques lignes pour apprécier le caractère de cette
-sainte femme, l'orgueil et le culte d'une petite-fille dont
-nous achevons l'histoire, nous n'aurons qu'à les emprunter
-aux trois hommes qui l'ont le mieux connue, trois
-hommes de Dieu, dont deux ont été placés comme elle,
-par la vénération des contemporains et le jugement de
-l'Église, au rang des bienheureux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-«C'est un abus assez commun, a dit le confesseur de la
-mère de Chantal, que les vertus les plus éclatantes sont
-les plus estimées; mais cet esprit si sage et solide en a
-bien fait un autre jugement: elle sut faire le choix des
-plus basses et cachées, comme de l'humilité, de la douceur,
-du support du prochain et de l'union des c&oelig;urs, de
-la mansuétude, de la patience, de la longanimité, et de
-semblables vertus qui ont moins d'actions en apparence
-que les autres, mais elles sont plus étendues et toujours
-dans l'emploi; les autres vertus extraordinaires arrivent
-rarement<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">&nbsp;[232]</a>.»</p>
-
-<p>Sur le coup de cette perte, saint Vincent de Paul délivra
-à l'ordre de la Visitation de Paris l'attestation suivante:
-«Nous, Vincent de Paul, supérieur général très-indigne
-des prêtres de la Mission, certifions qu'il y a
-environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être
-connu de défunte notre très-digne mère de Chantal, par
-de fréquentes communications de paroles et par écrit,
-qu'il a plu à Dieu que j'aie eues avec elle, tant au premier
-voyage qu'elle fit en cette ville, il y a environ vingt
-ans, qu'ès autres qu'elle y a faits depuis: en tous lesquels
-elle m'a honoré de la confiance de me communiquer
-son intérieur; qu'il m'a toujours paru qu'elle étoit
-accomplie de toutes sortes de vertus, et particulièrement
-qu'elle étoit pleine de foi, quoiqu'elle ait été, toute sa
-vie, tentée de pensées contraires...; qu'elle avoit l'esprit
-juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très-éminent;
-que l'humilité, la mortification, l'obéissance, le
-zèle de la sanctification de son saint ordre, et du salut
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-des âmes du pauvre peuple, étoient en elle à un souverain
-degré...» Saint Vincent de Paul ajoute, en
-terminant, qu'à ses yeux la mère de Chantal «étoit
-une des plus saintes âmes qu'il ait jamais connues sur la
-terre,» et qu'il la croit maintenant «une âme bienheureuse
-dans le ciel<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">&nbsp;[233]</a>.»</p>
-
-<p>Enfin, pour ne prendre qu'un passage dans tout ce
-que saint François de Sales a écrit de celle qu'il nomme
-ailleurs l'<i>honneur de son sexe</i>, et à laquelle il a prodigué
-les noms de sainte Paule, de sainte Angèle, de
-sainte Catherine de Gênes, nous allons copier ces quelques
-lignes extraites d'une lettre qu'il adressait à l'un de ses
-confrères dans l'épiscopat: «Je ne parle de cette âme
-toute sainte qu'avec respect. On ne peut assembler
-une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde
-humilité; elle est simple et sincère comme un
-enfant, avec un jugement solide et élevé, l'âme
-grande, un courage pour les saintes entreprises au-dessus
-de son sexe; et, en un mot, je ne lis jamais la
-description de la femme parfaite de Salomon, que je
-ne pense à la mère de Chantal. Je vous dis tout cela à
-l'oreille du c&oelig;ur, car cette âme vraiment humble
-seroit toute peinée si elle savoit que je vous eusse dit
-d'elle tant de bien<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">&nbsp;[234]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-Après avoir terminé sa station filiale dans la chambre
-mortuaire de son aïeule, madame de Sévigné admira le
-superbe mausolée que la duchesse de Montmorency avait
-fait élever à son époux tant aimé, dans l'église de la Visitation
-de Moulins<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">&nbsp;[235]</a>. Cinq ans auparavant, ce monument
-décoré de vingt magnifiques statues, sans compter
-celle du duc, avait aussi excité la juste admiration de
-madame de Grignan, se rendant de Paris en Provence<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">&nbsp;[236]</a>.
-Celle-ci avait vu alors à Moulins deux jeunes enfants,
-filles de la marquise de Valençay, que madame
-de Sévigné retrouvait au couvent de la Visitation grandies
-et embellies, et qui lui rappelaient à la fois et sa
-propre fille et son père, dont leur aïeul avait été l'ami.
-«Les petites filles que voilà, dit-elle, sont belles et
-aimables; vous les avez vues: elles se souviennent que
-vous faisiez de grands soupirs dans cette église; je
-pense que j'y avois quelque part, du moins sais-je bien
-qu'en ce temps j'en faisois de bien douloureux de mon
-côté<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">&nbsp;[237]</a>.» La marquise de Valençay, était la fille du frère
-d'armes du baron de Chantal<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">&nbsp;[238]</a>, ce Montmorency-Bouteville
-à qui Richelieu avait fait trancher la tête pour
-cause de duel, et dont la mort poussa à cette expédition
-désespérée de l'île de Rhé son malheureux ami,
-qui y rencontra sa glorieuse mort<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">&nbsp;[239]</a>.</p>
-
-<p>Outre ces souvenirs, la marquise de Sévigné en trouva
-<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-d'autres à Moulins, faits pour réveiller dans son c&oelig;ur
-tout un passé d'amitié, sinon d'amour, et des sentiments
-qu'un malheur inflexible n'avait point effacés.</p>
-
-<p>Après la chute du surintendant Fouquet, sa famille
-avait choisi pour lieu de résidence cette ville, dans le
-voisinage de laquelle elle possédait la terre de <i>Pomé</i>. Fidèle
-aux malheureux, madame de Sévigné n'était pas de
-ces gens qui se détournent de leur chemin pour les
-éviter; elle se fût plutôt dérangée pour venir apporter de
-nouvelles consolations aux parents d'un homme qu'elle
-avait pu aimer puissant, parce que ce n'était ni sa puissance
-si courtisée, ni ses trésors si prodigués qu'elle avait
-aimés en lui. Madame de Sévigné, ceci éclate dans sa
-correspondance, a été le caractère de femme le plus indépendant,
-le plus sûr de son temps. Elle n'éprouvait ni
-crainte ni souci de se compromettre en cultivant les
-disgraciés, les exilés. Dans sa station de Moulins, elle
-avait accepté sans hésiter l'hospitalité honorablement
-offerte de la famille du prisonnier de Pignerol. «Madame
-Fouquet, mande-t-elle avec simplicité à sa fille, son
-beau-frère (l'abbé Fouquet) et son fils vinrent au-devant
-de moi; ils m'ont logée chez eux<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">&nbsp;[240]</a>.» Que de retours
-et de réflexions sur un passé si proche et cependant
-si éloigné ils durent faire ensemble!</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE IV.<br />
-<span class="medium">1676.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-Madame de Sévigné arrive à Vichy.&mdash;Société qu'elle y trouve.&mdash;Vie
-des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en
-envoie à sa fille la véritable <i>gazette</i>.&mdash;Description du pays; promenades;
-danses et <i>bourrées</i> d'Auvergne.&mdash;<i>La colique de madame
-de Brissac.</i>&mdash;Quelques portraits d'originaux.&mdash;<i>La
-charmante douche.</i>&mdash;Madame de Sévigné reprend la route de
-Paris.&mdash;Elle visite la famille Fouquet; ses divers membres.&mdash;Dernière
-station de madame de Sévigné au château de Vaux.</p>
-
-<p class="space">Le surlendemain de son départ de Moulins, 18 mai,
-madame de Sévigné arriva à Vichy. Elle y resta un mois
-entier à prendre les eaux et les bains dans cet établissement,
-le plus anciennement connu en France, et le
-mieux disposé, quoique bien loin de ce qu'il est devenu
-depuis. Nous avons dix lettres d'elle, écrites pendant
-son séjour dans ce lieu si pittoresque: il n'est pas
-sans intérêt de les étudier à titre de gazette, de courrier,
-de <i>Chronique des Eaux</i>, comme nous dirions aujourd'hui.
-Madame de Sévigné a tous les tons, et, à coup sûr, nos
-chroniqueurs modernes pourraient trouver chez elle des
-exemples et des leçons.</p>
-
-<p>La marquise de Sévigné fut reçue aux bains de Vichy
-par une nombreuse société arrivée avant elle, et qui l'accueillit
-comme l'esprit l'est toujours dans un monde plutôt
-réuni pour se distraire que pour se guérir. «J'arrivai ici
-hier au soir, écrit-elle le mardi 19 mai; madame de
-Brissac avec le <i>Chanoine</i> (madame de Longueval); madame
-<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-de Saint-Hérem et deux ou trois autres me vinrent
-recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier. Je crois que,
-si on y regardoit bien, on y trouveroit encore les bergers
-de l'<i>Astrée</i>. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette,
-l'abbé Dorat, Plancy et d'autres encore suivoient dans
-un second carrosse ou à cheval. Je fus reçue avec une
-grande joie. Madame de Brissac me mena souper chez
-elle; je crois avoir déjà vu que le <i>Chanoine</i> en a jusque-là
-de la duchesse: vous voyez bien où je mets la main.
-Je me suis reposée aujourd'hui, et demain je commencerai
-à boire. M. de Saint-Hérem m'est venu prendre ce
-matin pour la messe et pour dîner chez lui. Madame de
-Brissac y est venue; on a joué: pour moi, je ne saurois
-me fatiguer à mêler des cartes. Nous nous sommes promenés,
-ce soir, dans les plus beaux endroits du monde;
-et, à sept heures, la poule mouillée vient manger son
-poulet et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en
-aime mieux quand on en voit d'autres. Je suis fort aise
-de n'avoir point ici mon <i>Bien Bon</i>; il y eût fait un mauvais
-personnage: quand on ne boit pas on s'ennuie;
-c'est une <i>billebaude</i> (une confusion) qui n'est pas
-agréable, et moins pour lui que pour un autre<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">&nbsp;[241]</a>.»</p>
-
-<p>Il y avait à Vichy, la lettre de madame de Sévigné
-l'indique, plus de monde qu'elle n'en dénomme. Ceux
-qu'elle nous fait connaître étaient les personnes avec
-lesquelles elle avait de plus particulières relations. Le
-marquis de Saint-Hérem (Gaspard de Montmorin),
-commandant de Fontainebleau, recevait dans ses voyages
-madame de Sévigné à la <i>Capitainerie</i>, partie du château
-destiné à l'habitation des gouverneurs de cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-résidence royale<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">&nbsp;[242]</a>. Le comte de la Fayette était le fils
-de la meilleure amie de la marquise. Nous ne trouvons
-rien sur cet abbé Dorat, cité au courant de la plume.
-Le marquis de Plancy avait pour père le secrétaire d'État
-du Plessis-Guénégaud, une victime de la chute de Fouquet,
-dont la femme était à Paris fidèlement visitée par
-madame de Sévigné. Madame de Longueval, appelée
-tantôt le <i>Chanoine</i>, tantôt le <i>joli Chanoine</i>, à cause de sa
-qualité de chanoinesse, avait pour s&oelig;urs la marquise de
-Senneterre et la maréchale d'Estrées. Froide, mais de rapports
-sûrs, elle formait avec madame de Brissac venue
-avec elle, «le plus bel assortiment de feu et d'eau<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">&nbsp;[243]</a>.» Cette
-dernière, s&oelig;ur d'un premier lit du duc de Saint-Simon,
-était, d'après celui-ci, «parfaitement belle et sage.» Son
-mariage avec le duc de Brissac, frère de la maréchale
-de Villeroy, avait été brouillé de bonne heure, et chacun
-vivait de son côté. «Le goût de M. de Brissac, ajoute
-son impitoyable beau-frère, était trop italien<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">&nbsp;[244]</a>.» L'ignominie
-du mari eût, aux yeux du monde, justifié de la
-part de madame de Brissac de bien plus grands écarts
-que ceux qui lui étaient alors reprochés. Saint-Simon, qui
-n'aime pas la mesure, égale sa sagesse à sa beauté.
-On n'en parlait pas ainsi de son temps. Sa beauté était
-reconnue, mais sa coquetterie était passée en proverbe,
-et la marquise de Sévigné en a fait, dans les années qui
-précèdent, de plaisantes mentions. Ses amours avec le
-<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-comte de Guiche avaient fort occupé la cour. On s'amusait
-de leur langage quintessencié et de leurs manières
-précieuses: «Le comte de Guiche et madame de Brissac,
-lit-on dans une lettre de 1672, sont tellement sophistiqués
-qu'ils auroient besoin d'un truchement pour s'entendre
-eux-mêmes<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">&nbsp;[245]</a>.» Y avait-il chez cette belle peu réservée
-autre chose que de la coquetterie? madame de
-Sévigné, elle, ne le pense pas: «Madame de Brissac, avait-elle
-écrit trois mois auparavant, a une très-bonne provision
-pour cet hiver, c'est-à-dire M. de Longueville et le
-comte de Guiche, mais en tout bien tout honneur; ce n'est
-seulement que pour le plaisir d'être adorée<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">&nbsp;[246]</a>.» Le peu de
-durée de sa douleur à la mort du dernier témoigne de
-sa sagesse ou de la légèreté de son c&oelig;ur. Quant à sa coquetterie,
-à son ardeur et à sa passion de plaire, nous
-allons en voir, pendant cette campagne même de Vichy,
-de curieux effets, car dans ces lettres des Eaux madame
-de Brissac est, sans contredit, l'héroïne de la saison.</p>
-
-<p>Quant à madame de Saint-Hérem, «grande sèche
-et point belle<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">&nbsp;[247]</a>,» il n'est plus question d'elle dans la
-suite de la correspondance. Mais elle dut contribuer,
-pour sa part, à l'agrément de Vichy et à l'amusement
-particulier de la marquise de Sévigné, s'il faut juger de
-son caractère par ce fait qui égayé une lettre de l'année
-suivante: «M. de Saint-Hérem a été adoré à Fontainebleau,
-tant il a bien fait les honneurs (lors du séjour
-de la cour): mais sa femme s'étoit mise dans la fantaisie
-de se parer, et d'être de tout; elle avoit des diamants et
-<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-des perles; elle envoya emprunter, un jour, toute la parure
-de madame de Soubise<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">&nbsp;[248]</a>, ne doutant point qu'avec cela
-elle ne fût comme elle: ce fut une grande risée. N'y a-t-il,
-dans le monde, ni ami ni miroir<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">&nbsp;[249]</a>?»</p>
-
-<p>D'autres survenants ne tardèrent pas à augmenter
-la société de madame de Sévigné: entre autres, Jeannin
-de Castille, marquis de Montjeu, beau-frère du surintendant
-Fouquet, ami et voisin de Bussy; l'abbé Bayard,
-<i>un Sage</i>, ami particulier de madame de la Fayette, venu
-de son château de Langlar, situé à quelques lieues, ce
-qui le fait appeler le <i>Druide Adamas</i> de la contrée,
-et madame de Péquigny, mère du duc de Chaulnes<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">&nbsp;[250]</a>.</p>
-
-<p>Faisons connaître maintenant la vie des Eaux au dix-septième
-siècle, telle qu'elle se retrouve dans une correspondance
-qui est une source inépuisable de renseignements
-sur les habitudes, les usages et les m&oelig;urs du temps.</p>
-
-<p>Le surlendemain de son arrivée, madame de Sévigné
-commence à boire, et voici l'emploi de sa première journée:</p>
-
-<p>«J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère:
-ah! qu'elles sont mauvaises! J'ai été prendre le <i>Chanoine</i>,
-qui ne loge point avec madame de Brissac. On va à six
-heures à la fontaine; tout le monde s'y trouve, on boit et
-l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles
-sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable.
-On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend
-la messe.... Enfin on dîne; après dîner, on va chez
-quelqu'un: c'étoit aujourd'hui chez moi. Madame de
-<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Plancy; le
-<i>Chanoine</i> et moi nous lisons l'Arioste; elle a l'italien
-dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles
-du pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée
-dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent
-leurs agréments; elles font des <i>dégognades</i> où les curés
-trouvent un peu à redire: mais enfin, à cinq heures, on
-va se promener dans des pays délicieux; à sept heures
-on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez
-présentement autant que moi<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">&nbsp;[251]</a>.»</p>
-
-<p>C'est une vie d'intimité comme on n'a point l'habitude
-de la mener à la ville, et comme on ne la rencontre plus
-dans nos établissements modernes.</p>
-
-<p>«On est tout le jour ensemble, écrit-elle à cinq jours
-de là. Madame de Brissac et le <i>Chanoine</i> dînent ici fort
-familièrement: comme on ne mange que des viandes simples,
-on ne fait nulle façon de donner à manger... On m'accable
-ici de présents; c'est la mode du pays, où d'ailleurs
-la vie ne coûte rien du tout: enfin trois sous deux poulets,
-et tout à proportion<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">&nbsp;[252]</a>.» Les choses ont fort changé.</p>
-
-<p>Surtout on va se promener, et elle, qui adore la campagne,
-s'y livre avec sa joie accoutumée. Madame de
-Sévigné, nous le dirons plus tard à propos de Livry et des
-Rochers, a joui et parlé de la nature comme personne
-de son temps. Vichy excite son enthousiasme: «La
-beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis
-vous en dire; cela seul me redonneroit la santé.»&mdash;«Je
-vais être seule (ajoute-elle plus tard, à mesure que sa
-société la quitte), et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-m'ôte pas le pays charmant, la rivière d'Allier, mille
-petits bois, des ruisseaux, des prairies, des moutons, des
-chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les
-champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays
-seul me guériroit<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">&nbsp;[253]</a>.»</p>
-
-<p>Vichy et ses environs méritent en effet tous ces éloges.
-Pittoresquement assise sur l'Allier, la ville offrait encore à
-cette date la ceinture de remparts et de hautes tours que
-lui avaient donnée ses anciens maîtres les ducs de Bourbon,
-ainsi que ses deux vastes couvents des célestins et des
-capucins, qui servaient d'asile aux baigneurs pauvres et
-aux militaires, avant l'établissement de l'hôpital fondé
-par Louis XIV<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">&nbsp;[254]</a>. Mais c'est le site surtout qui est digne
-d'admiration: «Il n'y a pas dans la nature (a écrit un
-contemporain de madame de Sévigné, l'éloquent panégyriste
-de Turenne, qui avait fait le même voyage qu'elle)
-de paysage plus beau, plus riche et plus varié que celui
-de Vichy. Lorsqu'on arrive, on voit d'un côté des plaines
-fertiles, de l'autre des montagnes dont le sommet se
-perd dans les nues, et dont l'aspect forme une infinité
-de tableaux différents, mais qui vers leurs bases sont
-aussi fécondes en toute sorte de productions, que les
-meilleurs terrains de la contrée... Ce qu'il y a de
-plus remarquable en ce lieu, c'est qu'on n'y trouve
-pas seulement de quoi récréer la vue lorsqu'on le contemple,
-et s'y nourrir délicieusement lorsqu'on l'habite,
-mais encore à se guérir quand on est malade; en
-sorte que toutes les beautés de la nature semblent
-<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-avoir voulu s'y réunir avec l'abondance et la santé<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">&nbsp;[255]</a>.»</p>
-
-<p>Les environs les plus fréquentés alors comme aujourd'hui
-étaient la <i>Montagne-Verte</i>, où l'on arrive par
-un chemin qui serpente au milieu des vignes et des vergers,
-et d'où l'on découvre le bassin entier de Vichy, et les
-frais détours de l'Allier, bordés de bois et de villages, à
-plusieurs lieues; l'<i>Allée des Dames</i>, formée d'une double
-rangée de magnifiques peupliers cheminant dans les plus
-vertes prairies, le long du Sichon, dont les eaux vives se
-cachent sous les voûtes de verdure qui protégent son cours;
-<i>Cusset</i>, à une lieue de là, arrosé d'un côté par le Sichon,
-de l'autre par le Jolan, qui se jettent dans l'Allier, et dominé
-par les dernières chaînes du Forez; au delà de cette
-ville, l'<i>Ardoisière</i>, située à l'extrémité d'une sorte d'amphithéâtre,
-que forment des montagnes dignes de la
-Suisse, et d'où le Sichon descend en bruyantes cascades;
-en face, la vallée du Jolan, profonde, étroite, triste, aride,
-à qui son aspect lugubre a fait donner le nom de <i>Malavaux</i>
-ou <i>Vallée maudite</i>; les châteaux plus éloignés de
-Randan, de Meaumont, d'Effiat, de Busset, de Charmeil;
-mais surtout, dans le voisinage de Vichy, ce site
-privilégié, cette belle colline appelée <i>la Côte Saint-Amand</i>,
-toute couverte de cultures, vrai bouquet de feuillage,
-de fleurs et de fruits<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">&nbsp;[256]</a>.</p>
-
-<p>Le grand divertissement de madame de Sévigné, au retour
-de ses chères promenades, c'est le spectacle des danses
-du pays, auxquelles elle trouve un piquant, une nouveauté
-champêtre, une aisance naturelle, qu'elle met au-dessus
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-des ballets compassés de la cour. Passionnée pour la
-danse, elle s'en donne souvent le plaisir, et, quand elle
-voit toute la bonne grâce que <i>ces restes des bergers et
-des bergères de l'Astrée</i> déploient dans leurs bourrées
-d'Auvergne, elle ne pense pas sans soupirs aux succès
-de mademoiselle de Sévigné qui, à Versailles, lui <i>faisoient
-rougir les yeux</i><a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">&nbsp;[257]</a>.</p>
-
-<p>La description de cette joie campagnarde n'est-elle pas
-charmante? «Il y a ici des femmes fort jolies: elles dansèrent
-hier des bourrées du pays, qui sont, en vérité,
-les plus plaisantes du monde; il y a beaucoup de mouvement,
-et les <i>dégognades</i> n'y sont point épargnées; mais,
-si on avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en
-mascarades, on en seroit ravi par la nouveauté, car cela
-passe encore les bohémiennes. Il y avoit un grand
-garçon déguisé en femme qui me divertit fort; car sa
-jupe étoit toujours en l'air, et l'on voyoit dessous de fort
-belles jambes<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">&nbsp;[258]</a>....»</p>
-
-<p>«....Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point
-danser les bourrées de ce pays; c'est la plus surprenante
-chose du monde; des paysans, des paysannes, une
-oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition;
-enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon
-avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans
-ces prés et ces jolis bocages, c'est une joie que de voir
-danser les restes des bergers et des bergères du Lignon.
-Il m'est impossible de ne vous pas souhaiter, toute sage
-que vous êtes, à ces sortes de folies<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">&nbsp;[259]</a>.....»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-«...Je voudrois bien vous envoyer deux filles et deux
-garçons qui sont ici, avec le tambour de basque, pour vous
-faire voir cette bourrée. Enfin les <i>bohémiens</i> sont fades
-en comparaison. Je suis sensible à la parfaite bonne
-grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les
-yeux à force de bien danser? Je vous assure que cette
-bourrée dansée, sautée, coulée naturellement et dans
-une justesse surprenante, vous divertiroit<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">&nbsp;[260]</a>....»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné n'aimait pas le jeu, rare exception
-à cette époque, car presque toutes les femmes en avaient
-le goût; de plus, elle arrivait à l'âge où cette passion d'arrière-saison
-prend ordinairement aux plus sages. Même
-aux Eaux, où tout le monde joue, elle ne peut se décider
-à toucher les cartes. «Si j'avois envie de faire un doux
-sommeil, dit-elle, je n'aurois qu'à prendre des cartes;
-rien ne m'endort plus sûrement<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">&nbsp;[261]</a>.»</p>
-
-<p>Sa principale, sa plus chère occupation après sa santé,
-qu'elle soigne encore pour sa fille, c'est, comme à Paris,
-comme à Livry, comme en Bretagne, d'écrire à celle-ci.
-Elle fait pour elle une véritable gazette des Eaux, où le
-prochain ne trouve pas toujours son compte. Si le jeu l'endort,
-cette correspondance sans répit tient son esprit
-alerte et constamment debout: «Si je veux, ajoute-t-elle,
-être éveillée comme on l'ordonne, je n'ai qu'à penser à
-vous, à vous écrire, à causer avec vous des nouvelles de
-Vichy; voilà le moyen de m'ôter toute sorte d'assoupissement<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">&nbsp;[262]</a>.»
-Et comme il faut surtout amuser madame
-de Grignan, sa mère lui sert, dans son style mêlé de
-<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-sel et de bonhomie, les originaux de Vichy après s'en
-être elle-même diverti. C'est un piquant album de
-voyage dont nous détachons quelques feuillets:</p>
-
-<p>«Nous avons ici une madame de la Baroir qui bredouille
-d'une apoplexie: elle fait pitié; mais, quand on la
-voit laide, point jeune, habillée du bel air, avec de petits
-bonnets à double carillon, et qu'on songe de plus
-qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée
-de M. de la Baroir, qui en aimoit une autre, à
-la vue du public, à qui elle a donné tout son bien, et
-qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle,
-pour fixer les donations, et qui l'a chassée de chez lui
-outrageusement (voici une grande période); mais
-quand on songe à tout cela, on a extrêmement envie
-de lui cracher au nez<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">&nbsp;[263]</a>.»</p>
-
-<p>Après ce portrait arrive celui de la marquise de Péquigny,
-mère du duc de Chaulnes, le gouverneur de la
-Bretagne et son bon ami: «On dit que madame de
-Péquigny vient aussi; c'est la <i>Sibylle Cumée</i>. Elle
-cherche à se guérir de soixante-seize ans, dont elle est
-fort incommodée; ceci devient les Petites-Maisons.»
-Madame de Péquigny débarque, aussitôt la voilà produite
-sur la scène: «Nous avons <i>Sibylle Cumée</i>, toute
-parée, tout habillée en jeune personne; elle croit
-guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce seroit une
-chose possible, si c'étoit ici la fontaine de Jouvence<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">&nbsp;[264]</a>.»</p>
-
-<p>Mais la marquise de Sévigné la voit de plus près; elle la
-pratique en considération du duc son fils, et, comme elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-reconnaît qu'elle est naturellement généreuse et charitable,
-ses ridicules disparaissent et ne l'empêchent pas de
-la louer de sa libéralité qu'elle lui envie. La <i>Sibylle
-Cumée</i> devient alors <i>la bonne Péquigny</i>: «La bonne
-Péquigny est survenue à la fontaine; c'est une machine
-étrange, elle veut faire tout comme moi, afin
-de se porter comme moi. Les médecins d'ici lui disent
-que oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant
-bien de l'esprit avec ses folies et ses foiblesses; elle a
-dit cinq ou six choses très-plaisantes. C'est la seule personne
-que j'aie vue, qui exerce sans contrainte la vertu
-de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis qu'elle
-a résolu de laisser dans le pays; elle donne, elle jette,
-elle habille, elle nourrit les pauvres: si on lui demande
-une pistole, elle en donne deux; je n'avois fait qu'imaginer
-ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq
-mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense
-pas dix mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour
-moi, je trouve qu'elle doit être louée d'avoir la volonté
-avec le pouvoir, car ces deux choses sont quasi toujours
-séparées<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">&nbsp;[265]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné revient toujours à ceux dont le
-c&oelig;ur apparaît malgré leurs ridicules. Ce qui la trouve
-sans pitié, c'est l'afféterie, la manière, les tons faux
-de l'esprit qui ne sont corrigés par aucun sentiment
-naturel et bon. Voilà pourquoi elle se montre spirituellement
-méchante pour madame de Brissac, cette s&oelig;ur de
-Saint-Simon, que celui-ci, en bon frère, nous donne
-pour le modèle de toutes les vertus, ne se doutant pas
-que madame de Sévigné, dans des lettres destinées,
-<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-à son insu, à voir plus tard le jour, nous la révélerait
-comme le type achevé de la franche et ridicule coquette.</p>
-
-<p class="quote">Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas!</p>
-
-<p>La <i>colique de madame de Brissac</i> est une des plus
-jolies pièces qui se jouent dans cette correspondance où
-il y a parfois de si bonnes scènes. Molière aurait souri.</p>
-
-<p>«Madame de Brissac avoit aujourd'hui la colique;
-elle étoit au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde:
-je voudrois que vous eussiez vu l'usage qu'elle faisoit
-de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et des
-bras, et des mains qui traînoient sur sa couverture,
-et les situations, et la compassion qu'elle vouloit
-qu'on eût: chamarrée de tendresse et d'admiration,
-je regardois cette pièce, et je la trouvois si
-belle que mon attention a dû paroître un saisissement
-dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez
-que c'étoit pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Montjeu
-et Plancy, que la scène étoit ouverte. En vérité, vous
-êtes une vraie <i>pitaude</i>, quand je pense avec quelle
-simplicité vous êtes malade; le repos que vous donnez
-à votre joli visage; et enfin quelle différence: cela me
-paroît plaisant.» Vient ensuite la comédie de la guérison:
-«Après la pièce admirable de la colique, on nous
-a donné d'une convalescence pleine de langueur, qui est,
-en vérité, fort bien accommodée au théâtre: il faudroit
-des volumes pour dire tout ce que je découvre dans ce
-chef-d'&oelig;uvre des cieux. Je passe légèrement sur bien des
-choses, pour ne point trop écrire<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">&nbsp;[266]</a>.»</p>
-
-<p>Une fois sur pied, la jolie duchesse se livre sans remords
-<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-à tous les ravages que peuvent produire ses
-beaux jeux. Vichy n'est pas la cour, mais tout est bon
-à qui veut plaire à tout prix. «La duchesse (continue
-madame de Sévigné, qui trouve moyen de tirer de ce
-qu'elle voit une louange pour sa fille) s'en va chez
-Bayard, parce que j'y dois aller: il s'en passeroit
-fort bien; il y aura une petite troupe d'<i>infelici amanti</i>.
-Ma fille, vous perdez trop, c'est cela que vous devriez
-regretter; il faudroit voir comme on tire sur tout, sans
-distinction et sans choix. Je vis l'autre jour, de mes
-propres yeux, flamber un pauvre célestin: jugez
-comme cela me paroît, à moi qui suis accoutumée à
-vous... Je voudrois voir cette duchesse faire main basse
-dans votre place des Prêcheurs<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">&nbsp;[267]</a>, sans aucune considération
-de qualité ni d'âge: cela passe tout ce que l'on peut
-croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez qu'elle trouveroit
-fort bien à vivre où vous mourriez de faim<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">&nbsp;[268]</a>.»
-Madame de Sévigné, la bonne âme, dont la muette
-admiration avait fait la conquête de la duchesse cherchant
-à apitoyer la galerie sur ses douleurs, n'avait
-pu se retenir à la vue de cette inhumanité qui n'épargnait
-même pas la paix du cloître. «La bonne d'Escars
-(dit-elle à sa fille, comme ne voulant pas lui redonner
-d'elle-même son mot piquant) m'a fait souvenir de ce
-que j'avois dit à la duchesse le jour de l'embrasement
-du célestin; elle en rit beaucoup, et, comme vous vous
-attendez toujours à quelque sincérité de moi dans ces
-occasions, la voici. Je lui dis: «Vraiment, madame,
-vous avez tiré de bien près ce bon père; vous aviez
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-peur de le manquer.» Elle fit semblant de ne pas
-m'entendre, et je lui dis comme j'avois vu brûler le
-célestin: elle le savoit bien, et ne se corrigea pas pour
-cela du plaisir de faire des meurtres<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">&nbsp;[269]</a>.»</p>
-
-<p>La grande affaire de madame de Sévigné, nous l'avons
-dit, c'est toujours sa correspondance avec sa fille. C'est
-son besoin, son air, sa vie: «Pour vous écrire, ma
-chère enfant, c'est mon unique plaisir quand je suis loin
-de vous, et si les médecins, dont je me moque extrêmement,
-me défendoient de vous écrire, je leur défendrois
-de manger et de respirer, pour voir comme ils se trouveroient
-de ce régime...... Je vous écrirai tous les soirs;
-ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il
-plaira à un petit messager qui apporte les lettres, et
-qui veut partir un quart d'heure après: la mienne sera
-toujours prête<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">&nbsp;[270]</a>.» Cette correspondance assidue ne
-l'empêche pas de tenir tête à son fils, à Coulanges, à
-Bussy, à d'Hacqueville et à la princesse de Tarente, son
-amie de Vitré, placée à Bourbon dans l'intimité de la
-favorite qui avait repris son empire, quand le public
-le croyait encore douteux ou menacé.</p>
-
-<p>Jamais madame de Sévigné ne s'est plus louée des
-lettres de sa fille qu'à cette époque. Elle les trouve
-<i>tendres</i>, <i>bonnes</i>, <i>vraies</i>. «Vous me mandez, dit-elle,
-des choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi quand
-vous voulez<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">&nbsp;[271]</a>.» Ce qui prouve qu'elle ne le voulait pas
-toujours. Cette mère heureuse ne peut se tenir de communiquer
-sa félicité à ceux qui l'entourent: «Je suis
-<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-ravie quand je reçois vos lettres, ma chère enfant; elles
-sont si aimables que je ne puis me résoudre à jouir
-toute seule du plaisir de les lire...... Mais ne craignez
-rien (ajoute-t-elle, répondant à une appréhension souvent
-exprimée par madame de Grignan, qui redoutait
-les yeux indiscrets pour leurs mutuelles confidences), je
-ne fais rien de ridicule; j'en fais voir une petite ligne à
-Bayard, une autre au <i>Chanoine</i>, et en vérité on est
-charmé de votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce
-qui convient; et vous croyez bien que je me rends
-maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise pas sur mon
-épaule ce que je ne veux pas qui soit vu<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">&nbsp;[272]</a>.»</p>
-
-<p>Vichy est à moitié chemin de la Provence. Sentant sa
-mère ainsi rapprochée d'elle, madame de Grignan, qui
-passait cet été dans son château, lui offrit de faire elle-même
-l'autre moitié de la route, et de venir la voir aux
-Eaux. Voilà certes une offre bien séduisante; il semble
-que madame de Sévigné va prendre sa fille au mot.
-Nullement. Sa tendresse même la rend soupçonneuse
-et habile. Elle flaire un piége de la part de M. de Grignan,
-qui ne consent aussi généreusement à lui envoyer sa
-femme à Vichy qu'avec l'arrière-pensée de l'empêcher
-de venir passer un hiver promis à Paris. Piége pour
-piége. Elle déclare qu'elle veut bien de sa fille, mais à
-une condition, c'est que madame de Grignan reviendra
-avec elle à Paris, et qu'elle gagnera ainsi un automne;
-sinon, non. M. de Grignan en fut pour sa ruse. Il avait cru,
-par son offre spontanée, éblouir sa belle-mère, et gagner,
-lui, l'année entière, moyennant quelques jours donnés
-à Vichy. Mais il avait affaire à forte partie: une mère vigilante
-<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-et jalouse comme un amant. Il fallut donc s'en
-tenir à cette lutte sourde mais délicate et courtoise, poursuivie
-avec persévérance jusqu'à la fin par le gendre
-contre la belle-mère.</p>
-
-<p>Le traitement des malades à Vichy, dès lors comme
-aujourd'hui, se composait des eaux, des bains et des douches.
-C'est pour ce dernier remède, surtout, que madame
-de Sévigné était venue. La douche de Vichy, au moyen
-d'une vapeur presque brûlante, était une chose fort redoutée,
-et on n'y avait recours que dans les cas graves.
-Mais madame de Sévigné était décidée à tout souffrir afin
-de retrouver le plein et parfait usage de ses membres, si
-fort endommagés par un rhumatisme tenace, qui lui rendait
-encore pénibles les deux choses qu'elle préférait
-à tout, ses promenades et sa correspondance avec sa fille.
-Elle nous fait connaître cette terrible douche à laquelle
-elle ne se résigna que sur la fin de son séjour aux Eaux:
-la description en est piquante et est restée dans les traditions
-du pays.</p>
-
-<p>«J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez
-bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans
-un petit lieu souterrain, où l'on trouve un tuyau de cette
-eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous voulez.
-Cet état, où l'on conserve à peine une feuille de figuier
-pour tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avois
-voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore
-quelqu'un de connoissance. Derrière un rideau se met
-quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une
-demi-heure; c'étoit pour moi un médecin de Gannat, que
-madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle
-aime fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan
-ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure
-<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon
-bonnet; car ceux d'ici me sont entièrement insupportables,
-et cet homme m'amuse. Il ne ressemble point à
-un vilain médecin, il ne ressemble point aussi à celui
-de Chelles<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">&nbsp;[273]</a>; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connoît le
-monde; enfin j'en suis contente. Il me parloit donc pendant
-que j'étois au supplice. Représentez-vous un jet
-d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties, toute la
-plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met
-d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement
-tous les esprits, et puis on s'attache aux jointures qui
-ont été affligées; mais, quand on vient à la nuque du cou,
-c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre;
-c'est là cependant le n&oelig;ud de l'affaire. Il faut
-tout souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point
-brûlée, et on se met ensuite dans un lit chaud, où l'on
-sue abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore
-où mon médecin est bon; car, au lieu de m'abandonner à
-deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur,
-je le fais lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie
-sept ou huit jours, pendant lesquels je croyois boire, mais
-on ne veut pas, ce seroit trop de choses; de sorte que
-c'est une petite allonge à mon voyage. C'est principalement
-pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive,
-que l'on m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la
-raison: c'est comme si je renouvelois un bail de vie et
-de santé; et si je puis vous revoir, ma chère, et vous
-embrasser encore d'un c&oelig;ur comblé de tendresse et de
-joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre
-<i>bellissima madre</i>, et je ne renoncerai pas à la qualité de
-<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-<i>mère-beauté</i>, dont M. de Coulanges m'a honorée<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">&nbsp;[274]</a>.»</p>
-
-<p>«....Parlons de la charmante douche; je vous en ai fait
-la description; j'en suis à la quatrième: j'irai jusqu'à huit.
-Mes sueurs sont si extrêmes que je perce jusqu'à mes matelas;
-je pense que c'est toute l'eau que j'ai bue depuis
-que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il est
-vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en
-mouvement, tous les esprits en campagne, des battements
-partout. Je suis une heure sans ouvrir la bouche,
-pendant laquelle la sueur commence, et continue deux
-heures durant; et de peur de m'impatienter je fais lire
-mon médecin, qui me plaît; il vous plairoit aussi. Je lui
-mets dans la tête d'apprendre la philosophie de <i>votre père</i>
-Descartes; je ramasse des mots que je vous ai ouï dire. Il
-sait vivre; il n'est point charlatan, il traite la médecine
-en galant homme; enfin il m'amuse<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">&nbsp;[275]</a>.»</p>
-
-<p>«.... La douche et la sueur sont assurément des états
-pénibles; mais il y a une certaine demi-heure où l'on se
-trouve à sec et fraîchement, et où l'on boit de l'eau de
-poulet fraîche; je ne mets point ce temps au rang des
-plaisirs innocents; c'est un endroit délicieux. Mon médecin
-m'empêchoit de mourir d'ennui; je me divertissois
-à lui parler de vous, il en est digne. Il s'en est allé aujourd'hui;
-il reviendra, car il aime la bonne compagnie;
-et depuis madame de Noailles, il ne s'étoit pas trouvé à
-telle fête<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">&nbsp;[276]</a>.» C'est un des seuls compliments que se fait
-madame de Sévigné dans le cours de sa longue correspondance:
-elle sait ce que vaut sa société; l'empressement
-<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-dont elle est l'objet, la joie qu'on montre de la
-voir, le regret qu'on manifeste de la quitter, lui ont suffisamment
-dit le charme qui se trouve en elle.</p>
-
-<p>On admira la manière dont elle avait soutenu ce
-traitement vigoureux. «Je suis, mande-t-elle à sa fille, le
-prodige de Vichy, pour avoir soutenu la douche courageusement<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">&nbsp;[277]</a>.»
-Enfin, après un mois de séjour sur les
-bords de l'Allier, elle se disposa à retourner à Paris. Les
-eaux de Vichy lui avaient fait un bien réel, mais sans la
-guérir entièrement. Il lui fallut plus de temps avant de
-revenir à cette parfaite santé qui, sans la moindre altération,
-l'avait conduite jusqu'à sa cinquantième année.&mdash;Ses
-mouvements sont encore pénibles; cela la fait
-trembloter et la fait de la plus méchante grâce du monde
-dans le bon air des bras et des mains, mais elle tient très-bien
-une plume, et c'est ce qui lui fait prendre patience...
-Elle se porte fort bien et jouit avec plaisir et modération
-de la bride qu'on lui a mise sur le cou: elle n'est plus
-une sotte poule mouillée; elle conduit pourtant toujours
-sa barque avec sagesse, et, si elle s'égaroit, il n'y auroit
-qu'à lui crier: <i>Rhumatisme!</i> c'est un mot qui la feroit bien
-vite rentrer dans son devoir<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">&nbsp;[278]</a>.&mdash;«Les médecins, ajoute-t-elle,
-appellent l'opiniâtreté de mes mains un reste de
-rhumatisme un peu difficile à persuader... Je ne saurois
-couper ni peler des fruits, ni ouvrir des &oelig;ufs, mais je
-mange, j'écris, je me coiffe, je m'habille; on ne s'aperçoit
-de rien.... Je marche fort bien et mieux que jamais, car je
-ne suis plus <i>une grosse crevée</i>; j'ai le dos d'une <i>plateur</i>
-qui me ravit; je serois au désespoir d'engraisser et que
-<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-vous ne me vissiez pas comme je suis... Je ressemble
-comme deux gouttes d'eau à votre <i>bellissima</i>, hormis
-que j'ai la taille bien mieux qu'auparavant<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">&nbsp;[279]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné quitta Vichy le vendredi 12 juin.
-Elle avait promis à l'abbé Bayard, qui avait pris les devants,
-de passer par sa terre de Langlar; elle lui tint
-parole, et y arriva le lendemain. Elle se loue fort à madame
-de Grignan et du château et du châtelain: «Plût à
-Dieu, ma fille, que, par un effet de magie blanche ou noire,
-vous puissiez être ici; vous aimeriez les solides vertus du
-maître du logis, la liberté qu'on y trouve plus grande qu'à
-Fresne (<i>chez madame du Plessis-Guénégaud</i>), et vous
-admireriez le courage et la hardiesse qu'il a eue de rendre
-une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse et la
-plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que
-vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette montagne
-étoit à Versailles, je ne doute point qu'elle n'eût ses parieurs
-contre les violences dont l'art opprime la pauvre
-nature, dans l'effet court et violent de toutes les fontaines.
-Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne
-aux Faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir
-de vos parfums de Provence; enfin on y parle de
-vous, on y boit à votre santé: ce repos m'a été agréable
-et nécessaire....... L'abbé Bayard me paroît heureux et
-parce qu'il l'est et parce qu'il veut l'être... C'est un
-d'Hacqueville pour la probité, les arbitrages et les bons
-conseils, mais fort mitigé sur la joie, la confiance et les
-plaisirs. Il vous révère et vous supplie de le lui permettre,
-en faveur de l'amitié qu'il a pour moi<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">&nbsp;[280]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-Après trois jours passés à Langlar, madame de Sévigné
-en repartit pour gagner Moulins, où son amie de Bretagne,
-la princesse de Tarente, qui se rendait de Bourbon à Vitré
-sans passer par Paris, lui avait donné un rendez-vous
-auquel, à son grand regret, l'amitié exigeante de l'abbé
-Bayard ne lui permit pas de se trouver. «La bonne princesse
-de Tarente, écrit-elle de Moulins le 18 juin, m'avoit
-envoyé un laquais pour me dire qu'elle seroit mardi
-16 ici. Bayard, avec sa parfaite vertu, ne voulut jamais
-comprendre cette nécessité de partir; il retint le laquais,
-et m'assura si bien qu'elle m'attendroit jusqu'au mercredi,
-qui étoit hier, et que même il viendroit avec moi, que je
-cédai à son raisonnement. Nous arrivâmes donc hier ici;
-la princesse étoit partie dès la pointe du jour, et m'avoit
-écrit toutes les lamentations de Jérémie; elle s'en retourne
-à Vitré, dont elle est inconsolable; elle eût été, dit-elle,
-consolée si elle m'avoit parlé; je fus très-fâchée de ce
-contre-temps: je voulus battre Bayard, et vous savez ce
-que l'on dit<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">&nbsp;[281]</a>.»</p>
-
-<p>Madame Fouquet, qui se trouvait à «sa petite maison
-de Pomé,» avait mis son logis de Moulins à la disposition
-de la marquise de Sévigné et de l'abbé Bayard, et
-«une fort jolie femme de ses amies vint leur en faire les
-honneurs<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">&nbsp;[282]</a>.» Ils y couchèrent. Le lendemain madame
-de Sévigné alla dîner au couvent de la Visitation, «avec
-le tombeau de M. de Montmorency et les petites de
-Valençay,» et s'en vint coucher à Pomé, où elle passa
-trois jours en compagnie de la mère, de la femme et de
-la s&oelig;ur de Fouquet. <i>Ces pauvres femmes</i>, dit-elle dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-une lettre de Moulins; écrivant de Pomé, elle ajoute:
-«Toute la sainteté du monde est ici<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">&nbsp;[283]</a>.» Ces trois jours
-s'écoulèrent en entretiens sur un passé brillant et terrible,
-sur le triste sort du prisonnier, et sur quelques
-espérances qu'avait conçues la famille de voir adoucir
-son sort par l'entremise de madame de Montespan.
-Déjà, lors de son premier passage à Moulins, madame
-de Sévigné avait reçu des confidences à cet égard:
-«M. Fouquet, dit-elle (l'abbé de ce nom, frère du
-surintendant), et sa nièce, qui buvoient à Bourbon,
-l'ont été voir; elle causa une heure avec lui sur les
-chapitres les plus délicats. Madame Fouquet s'y rendit
-le lendemain; madame de Montespan la reçut très-honnêtement,
-et l'écouta avec douceur et avec une apparence
-de compassion admirable. Dieu fit dire à madame
-Fouquet tout ce qui se peut au monde imaginer de
-mieux, et sur l'instante prière de s'enfermer avec son
-mari, et sur l'espérance qu'elle avoit que la Providence
-donneroit à madame de Montespan, dans les occasions,
-quelque souvenir et quelque pitié de ses malheurs.
-Enfin, sans rien demander de positif, elle lui fit voir
-les horreurs de son état, et la confiance qu'elle
-avoit en sa bonté, et mit à tout cela un air qui ne peut
-venir que de Dieu: ses paroles m'ont paru toutes choisies
-pour toucher un c&oelig;ur, sans bassesse et sans importunité:
-je vous assure que le récit vous en auroit touchée<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">&nbsp;[284]</a>.»</p>
-
-<p>La mère de Fouquet était fille de M. de Maupeou
-d'Ableiges, maître des requêtes et intendant des finances.
-«Elle est encore célèbre à Paris (dit Saint-Simon, écrivant
-<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-trente ans après sa mort) par sa piété et ses bonnes
-&oelig;uvres, et par le courage et la résignation avec laquelle
-elle supporta la chute du surintendant, son fils, et la
-disgrâce de toute sa famille. Elle faisoit des remèdes,
-pansoit les pauvres, et on a encore des onguents très-utiles
-de son invention et qui portent son nom<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">&nbsp;[285]</a>.» Elle
-eut cinq fils, plus six filles qui toutes se firent religieuses,
-et c'est l'une d'elles que la marquise de Sévigné trouva à
-Pomé. De ses fils, le surintendant était l'aîné; le second,
-devenu archevêque de Narbonne, partagea la
-disgrâce de son frère, et resta, pendant bien des années,
-hors de son diocèse: il lui avait cependant été permis
-d'y venir mourir en 1673; le troisième fut cet abbé
-Fouquet, si connu par ses intrigues et ses extravagances;
-le quatrième était évêque d'Agde, et fut longtemps,
-comme son frère l'archevêque, exilé de son diocèse;
-le plus jeune, premier écuyer de la grande écurie,
-perdit sa charge lors de l'arrestation du chef de la famille,
-et ne reparut plus à la cour<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">&nbsp;[286]</a>.</p>
-
-<p>Le surintendant Fouquet avait été marié deux fois.
-De sa première femme, Marie Fourché, il n'eut qu'une
-fille, qui épousa le duc de Charost, et fut la mère du
-deuxième duc de ce nom, fait gouverneur de Louis XV.
-Sa seconde femme, que nous venons de voir à Bourbon,
-sollicitant madame de Montespan pour son mari prisonnier,
-était fille de Pierre Castille, intendant des finances
-sous Richelieu et Mazarin. Le frère de madame Fouquet
-joignit à leur nom de famille celui de Jeannin, qui
-était le nom de leur mère, fille du fameux président, ami
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-d'Henri IV; il obtint ensuite l'érection en marquisat
-de la terre de Montjeu, et se fit appeler Jeannin de
-Castille, marquis de Montjeu. Le surintendant, son
-beau-frère, l'avait fait trésorier de l'Épargne, et greffier
-de l'ordre du Saint-Esprit, ce qui lui donnait le cordon
-bleu; à la chute de Fouquet, il fut d'abord arrêté, puis
-exilé chez lui, à Montjeu. «C'est lui (ajoute Saint-Simon,
-à qui l'esprit de Bussy-Rabutin, grand médisant
-cependant, n'a pas le don de plaire), dont ces fades
-lettres de Bussy parlent tant. Il avait eu ordre en prison
-de donner sa démission de sa charge de l'ordre; ce
-qu'il refusa sous ce prétexte de ne le pouvoir, étant prisonnier.
-Il eut le même commandement lorsqu'il fut
-élargi et exilé; il persista dans son refus. On lui ôta le
-cordon bleu, nonobstant sa charge, et, comme son
-opiniâtreté durait toujours, la charge de greffier de
-l'ordre fut donnée par commission à Châteauneuf, secrétaire
-d'État, en 1671, et enfin en titre en 1683<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">&nbsp;[287]</a>.»</p>
-
-<p>De son second mariage, Fouquet avait eu trois fils et
-une fille. Son fils aîné, appelé le comte de Vaux, du
-nom de cette terre dont le faste inouï jusqu'alors hâta
-la chute du ministre, épousa, dans la suite, la fille de
-la célèbre madame Guyon, la mystique amie de Fénelon.
-Voici le portrait qu'en fait aussi Saint-Simon, qui
-a bien connu toute la famille: «C'est un fort honnête
-et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le roi
-permettait d'aller à la cour, mais qui jamais n'a pu être
-admis à aucune sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré
-de tout le monde<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">&nbsp;[288]</a>.» Le cadet s'appelait le père
-<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-Fouquet, «grand directeur, et célèbre prêtre de l'Oratoire<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">&nbsp;[289]</a>.»
-Le dernier prit un nom pareillement rendu
-fameux par le malheur de son père. «Ce troisième,
-ajoute le même, fut M. de Bellisle, qui, non plus que
-son frère, n'a jamais pu obtenir aucune sorte d'emploi,
-qui n'a jamais paru à la cour, et presque aussi peu dans
-le monde, fort honnête homme aussi avec beaucoup
-d'esprit et de savoir. Je l'ai fort connu à cause de son
-fils. Il était sauvage au dernier point, et néanmoins de
-bonne compagnie, mais battu de ses malheurs<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">&nbsp;[290]</a>.» De
-madame de Charlus, sa femme, fille du duc de Lévi, il
-eut ce fils dont parle Saint-Simon, qui releva enfin sa
-famille, et fut, sous le titre et le nom de maréchal de Bellisle,
-l'un des principaux personnages, si ce n'est l'homme
-le plus important du règne de Louis XV.</p>
-
-<p>Après trois jours passés à Pomé, la marquise de Sévigné
-revint coucher à Moulins, pour de là reprendre sa route
-vers Paris. «J'ai laissé à Pomé les <i>deux saintes</i> (écrit-elle
-à sa fille en désignant la mère et la femme de son ancien
-ami). J'ai amené mademoiselle Fouquet, qui me fait
-ici les honneurs de chez sa mère<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">&nbsp;[291]</a>.» Madame de Sévigné
-avait encore, pour le dernier jour, accepté cette hospitalité
-peu enviée par les courtisans, mais pour elle honorable.
-Elle ne récusait rien d'un passé exempt de
-faute, et ne manquait aucune occasion naturelle de
-donner une marque de souvenir à son malheureux ami
-dans la personne des siens. En revenant du Bourbonnais,
-elle devait rencontrer sur la route, à une lieue de Melun, le
-<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-château de Vaux, où se trouvait le fils aîné de Fouquet.
-Elle arrêta dans son itinéraire d'y aller coucher, se proposant,
-pleine des souvenirs de la beauté du lieu, «d'y
-passer une soirée divine<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">&nbsp;[292]</a>.» Elle y arriva le samedi 27,
-s'y reposa la soirée et la nuit, et, le lendemain, en repartit
-pour Paris, d'où elle rend compte en ces termes
-de sa visite à ce château fameux qu'elle n'avait pas revu
-depuis dix-huit ans: «J'avois couché à Vaux, dans le
-dessein de me rafraîchir auprès de ces belles fontaines,
-et de manger deux &oelig;ufs frais. Voici ce que je trouvai:
-le comte de Vaux, qui avoit su mon arrivée, et qui me
-donna un très-bon souper; et toutes les fontaines muettes,
-et sans une goutte d'eau, parce qu'on les raccommodoit;
-ce petit mécompte me fit rire. Le comte de Vaux a du
-mérite, et le chevalier (<i>de Grignan</i>) m'a dit qu'il ne
-connoissoit pas un plus véritablement brave homme.
-Les louanges du <i>petit glorieux</i> ne sont pas mauvaises;
-il ne les jette pas à la tête. Nous parlâmes fort, M. de
-Vaux et moi, de l'état de sa fortune présente, et de ce
-qu'elle avoit été. Je lui dis, pour le consoler, que, la
-faveur n'ayant plus de part aux approbations qu'il
-auroit, il pourroit les mettre sur le compte de son mérite,
-et qu'étant purement à lui, elles seroient bien plus
-sensibles et plus agréables: je ne sais si ma réthorique lui
-parut bonne<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">&nbsp;[293]</a>.» La chose est douteuse, et ce n'est pas
-lui, malgré son mérite et sa conduite parfaite, qui était
-destiné à relever sa famille d'une disgrâce qui devait
-rester inflexible tant que durerait le règne du roi que
-son père avait offensé.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE V.<br />
-<span class="medium">1676.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">Procès et supplice de <i>la Brinvilliers</i>.&mdash;Stupeur de la société
-parisienne.&mdash;L'attention revient aux intrigues de la cour et aux
-amours du roi.&mdash;Déclin de madame de Montespan; progrès de
-madame de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.&mdash;La
-marquise de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.&mdash;Elle
-est le véritable historien de cette époque de la vie galante de
-Louis XIV.&mdash;Retraite du cardinal de Retz à Commercy.&mdash;Madame
-de Sévigné plus que jamais fidèle à son admiration et à sa
-vieille amitié.&mdash;Son fils revient de l'armée.&mdash;Elle appelle sa
-fille à Paris.&mdash;Arrivée de madame de Grignan, après une absence
-de deux ans.</p>
-
-<p class="space">En se rendant à Vichy, madame de Sévigné avait
-laissé Paris entier sous l'émotion d'une affaire dont un
-nom à jamais fameux dira toute l'horreur, nous voulons
-parler du procès de la marquise de Brinvilliers, <i>la Brinvilliers</i>,
-comme la nomma, dès les premières rumeurs,
-l'indignation publique. Nous ne prétendons pas refaire
-ici un lugubre chapitre qu'on trouve dans tous les recueils
-de <i>Causes célèbres</i>, soigneux de se répéter<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">&nbsp;[294]</a>. Nous
-ne voulons qu'emprunter à la correspondance qui
-nous sert de guide quelques traits destinés à peindre
-cette héroïne de l'empoisonnement, ainsi que l'impression
-produite par ses forfaits dans le grand monde
-d'alors auquel elle appartenait, étant fille du lieutenant
-<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-civil d'Aubray, et de plus «alliée à toute la robe<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">&nbsp;[295]</a>.»</p>
-
-<p>On se figure la stupeur dans laquelle une semblable
-combinaison de scélératesses, une pareille perversité
-d'âme, jetèrent une société jusque-là vierge de tels faits.
-L'émotion allait croissant au fur et à mesure que les
-découvertes de l'instruction criminelle se répandaient
-dans le public. «Madame de Brinvilliers, écrit le 29 avril
-madame de Sévigné, n'est pas si aise que moi; elle est
-en prison, elle se défend assez bien; elle demanda, hier,
-à jouer au piquet, parce qu'elle s'ennuyoit. On a trouvé
-sa confession, elle nous apprend qu'à sept ans elle avoit
-cessé d'être fille; qu'elle avoit continué sur le même ton;
-qu'elle avoit empoisonné son père, ses frères, un de ses
-enfants et elle-même; mais que ce n'étoit que pour
-essayer d'un contre-poison: Médée n'en avoit pas tant
-fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture;
-c'est une grande sottise; mais qu'elle avoit la
-fièvre chaude quand elle l'a écrite; que c'étoit une frénésie,
-une extravagance, qui ne pouvoit pas être lue
-sérieusement<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">&nbsp;[296]</a>.» Le I<sup>er</sup> mai, madame de Sévigné ajoute:
-«on ne parle ici que des discours et faits et gestes de la Brinvilliers.
-A-t-on jamais vu craindre d'oublier, dans sa confession,
-d'avoir tué son père? Les peccadilles qu'elle craint
-d'oublier sont admirables. Elle aimoit ce Sainte-Croix<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">&nbsp;[297]</a>,
-<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-elle vouloit l'épouser, et empoisonnoit fort souvent son
-mari à cette intention. Sainte-Croix, qui ne vouloit
-point d'une femme aussi méchante que lui, donnoit du
-contre-poison à ce pauvre mari; de sorte qu'ayant été
-ballotté cinq ou six fois de cette sorte, tantôt empoisonné,
-tantôt désempoisonné, il est demeuré en vie, et s'offre
-présentement de venir solliciter pour sa chère moitié:
-on ne finiroit point sur toutes ces folies<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">&nbsp;[298]</a>.»</p>
-
-<p>On a relevé, pour s'en étonner, ce ton léger en parlant
-des plus grandes atrocités. On ne peut pas dire
-toutefois que l'âme de madame de Sévigné ne fût remplie
-d'horreur, en présence d'un pareil monstre. Mais
-telle est la tournure de son esprit et l'habitude de sa
-plume, que tout chez elle, même l'expression de l'indignation
-la moins douteuse, se traduit en traits piquants,
-en tours imprévus, d'autant plus saisissants qu'ils
-paraissent convenir moins au sujet qu'elle traite. Tel
-était, du reste, le ton général de la société parisienne
-aux prises avec cette épouvantable affaire, et l'on en
-trouve un bien autre exemple dans une lettre de M. de
-Coulanges, mêlée à la correspondance de sa cousine,
-et où le libre et plaisant chansonnier, en un style que
-nous n'osons reproduire, raconte à madame de Grignan
-comment la Brinvilliers a voulu se tuer, et n'a pu y
-parvenir pour avoir trop étudié l'histoire de Mithridate<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">&nbsp;[299]</a>.</p>
-
-<p>Les crimes de madame de Brinvilliers étaient tellement
-notoires qu'en ce qui la concernait personnellement
-la procédure ne fut ni longue ni compliquée. Ses
-aveux, d'ailleurs, son effrayant cynisme, simplifiaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-encore l'&oelig;uvre de la justice. Mais, soit qu'elle voulût
-faire durer son procès, soit qu'elle espérât se sauver en
-compromettant des personnes haut placées, soit par l'unique
-désir ou le besoin de révéler la vérité et des vérités
-redoutables, elle ne tarda pas à accuser à son tour. On
-n'a point conservé ces révélations vraies ou fausses de la
-marquise de Brinvilliers. Un seul de ceux qu'elle incrimina
-fut mis en justice. Il s'appelait Penautier, avait été
-trésorier des États de Languedoc, et se trouvait alors receveur
-général du clergé de France. La Brinvilliers l'accusait
-d'avoir fait empoisonner le trésorier des États
-de Bourgogne, nommé Matarel, dont il avait d'abord
-convoité la place sans l'obtenir, et ensuite Saint-Laurent,
-receveur du clergé, dont il avait obtenu, en effet, la
-succession lucrative<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">&nbsp;[300]</a>.</p>
-
-<p>Penautier était fort riche, menait grand train, avait
-une table renommée, et comptait beaucoup d'amis;
-aussi employait-on de grands efforts pour le tirer de là:
-et ce n'était point sans raison, car le roi avait recommandé
-de pousser son affaire avec une entière rigueur.
-«Penautier, écrit madame de Sévigné (1<sup>er</sup> juillet), a été
-neuf jours dans le cachot de Ravaillac; il y mouroit; on
-l'a ôté: son affaire est désagréable; il a de grands protecteurs;
-M. de Paris (<i>de Harlay</i>) et M. Colbert le
-soutiennent hautement.» Avant de prononcer la condamnation
-de la marquise, dont la culpabilité était
-surabondamment établie, on voulut la confronter avec
-celui qui paraissait son complice, et qui, à en croire ce
-qu'on va lire, aurait été son amant. Madame de Sévigné
-mentionne le fait de cette confrontation, mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-sans nous apprendre quels en furent les incidents et le
-résultat: «On a confronté Penautier à la Brinvilliers:
-cette entrevue fut fort triste: ils s'étoient vus autrefois
-plus agréablement. Elle a tant promis que si elle mouroit
-elle en feroit bien mourir d'autres, qu'on ne doute
-point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou
-du moins pour lui faire donner la question, qui est
-une chose terrible. Cet homme a un nombre infini d'amis
-d'importance, qu'il a obligés dans les deux emplois
-qu'il avoit. Ils n'oublient rien pour le servir; on ne
-doute point que de l'argent ne se jette partout; mais,
-s'il est convaincu, rien ne le peut sauver<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">&nbsp;[301]</a>.»</p>
-
-<p>A quelques jours de là, cette fille de l'un des premiers
-fonctionnaires de Paris, alliée à une grande partie
-de la magistrature qui la condamnait, après avoir fait
-amende honorable devant Notre-Dame, vint expier ses
-crimes en place de Grève, au milieu d'une immense
-affluence de toutes les classes de la société, car on
-n'avait point encor vu, ce qui devait se revoir quelques
-années après, des femmes d'un semblable rang finir
-pour de tels crimes sur l'échafaud. Madame de Sévigné
-n'assistait point à ce terrible spectacle; elle se contenta
-de voir passer la patiente sur le pont Notre-Dame,
-et c'est d'après les renseignements qui lui furent fournis
-par des témoins oculaires, qu'elle a adressé à sa
-fille ce récit qu'on lit dans sa correspondance, et qui,
-seul, fait bien connaître tous les détails de la fin de la célèbre
-empoisonneuse<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">&nbsp;[302]</a>. Penautier fut plus heureux: son
-innocence, ou le crédit de ses amis, ou le défaut de
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-preuves, le firent relâcher après une courte détention.</p>
-
-<p>Cette émotion passée, le public reporta toute son attention
-sur un théâtre où se développait une action qui
-n'était pas près de finir, et qui avait le privilége (telle
-était la place que Louis XIV tenait dans son siècle)
-d'occuper, d'intéresser non-seulement la France, mais
-l'Europe.</p>
-
-<p>On peut voir, dans M. Walckenaer, la séparation du
-roi et de la favorite en titre, par les efforts du parti
-religieux, dirigé surtout par Bossuet<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">&nbsp;[303]</a>: ce parti s'appuyait
-déjà sur madame Scarron, devenue, depuis deux ans,
-grâce à la faveur royale maintenant bien prononcée,
-marquise de Maintenon, et dont on connaissait les débats,
-les querelles d'humeur, en attendant les luttes d'influence,
-avec l'altière et bientôt jalouse Montespan. Cette
-séparation dura peu, et après que, moyennant une concession
-momentanée, Louis XIV eût pu, à la Pentecôte
-de 1675, accomplir, ce à quoi il tenait malgré de fâcheux
-écarts, tous ses devoirs religieux, il ne tarda pas à retourner
-à des habitudes plus fortes même que son amour.
-En effet, sa passion pour la marquise de Montespan commençait
-à décroître, minée en sens contraire par la séduction
-qui attirait son esprit, devenu plus sérieux,
-vers la gouvernante de ses enfants, et l'attrait qui
-poussait à d'irrésistibles infidélités ses sens rendus fragiles
-par la satiété.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné est le véritable historien de
-toutes ces intrigues de cour, qu'elle s'attache à suivre
-afin de satisfaire sa curiosité propre et pour tenir sa fille
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-et son gendre au courant de ce grave chapitre, les
-amours du roi, qu'il était utile et de bon ton de bien
-connaître, de la part de gouverneurs de province, obligés
-de régler là-dessus leur conduite et leurs entretiens. Elle
-mettait un grand prix et apportait un grand soin à
-pénétrer derrière la toile qui masquait, sous le triomphe
-apparent de la favorite attitrée, les progrès lents mais
-solides de celle qui, pressentant ou préparant sa suprême
-élévation, s'éloignait chaque jour davantage des amis
-qu'elle avait connus dans sa modeste fortune, et l'on sait
-que madame de Sévigné était du nombre. Celle-ci avait
-à sa portée plusieurs sources d'informations: madame
-de la Fayette et M. de la Rochefoucauld, quotidiennement
-renseignés par le prince de Marsillac, le confident,
-presque l'ami du roi; M. de Pomponne, ministre discret
-pour tout le monde, mais causeur confiant pour une femme
-dévouée et sûre; madame de Coulanges, l'amie la plus
-assidue de madame de Maintenon, la dernière quittée;
-madame de Thianges, la s&oelig;ur aînée de la marquise de
-Montespan; sans compter les rumeurs journalières,
-données et reçues de toutes mains, soit à la cour, soit à
-la ville, dans cette chasse aux nouvelles qui faisait la
-vie des courtisans, et une bonne partie de l'existence
-de la mère de madame de Grignan.</p>
-
-<p>L'ascendant de madame de Maintenon s'établissait
-mieux chaque jour depuis deux ans. On sait que, pendant
-les deux voyages qu'elle fit aux eaux des Pyrénées pour
-la santé du duc du Maine, son élève préféré, elle avait
-correspondu directement avec Louis XIV, usant du privilége
-qu'elle s'était réservé de ne rendre compte qu'à
-lui seul de l'éducation et du gouvernement de ses enfants.
-Le roi, qui avait goûté sa conversation, goûta plus encore
-<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-son style élégant, noble et sobre. Madame de Maintenon
-savait ce qu'elle valait la plume à la main; il est à croire
-qu'elle ne négligea aucun de ses avantages épistolaires,
-rehaussés par cette droite raison qui ne l'abandonnait jamais,
-et, dans la circonstance, mise au service d'une
-véritable tendresse pour son élève, dont la sincérité
-avait déjà séduit le c&oelig;ur d'un père plein de faiblesse
-pour cet enfant chéri.</p>
-
-<p>Les uns ont fait de madame de Maintenon une ambitieuse
-savante, une femme à desseins profonds et patients,
-et décidée, à peine admise à la cour, à employer tous les
-moyens pour parvenir au but le plus élevé et le plus lointain:
-ouvrière de sa fortune, qu'elle a su construire sans
-trop de mérite, avec cette facilité loisible à tous que donnent
-l'absence de scrupules, le manque de reconnaissance
-et de fidélité envers une amie qui se confie en nous.
-D'autres, n'admettant point cette amitié de madame de
-Montespan qui aurait fait son ingratitude, nient toute
-menée sourde de sa part pour supplanter sa rivale, ce
-qui eût constitué sa duplicité. Ils expliquent tout par
-une coïncidence naturelle entre la lassitude nécessairement
-produite par la satiété chez un homme de quarante
-ans, et le goût ordinaire à cet âge, qui commence
-une vie nouvelle, pour une liaison plus délicate, plus
-honnête, basée surtout sur l'estime, le respect, les
-jouissances de l'esprit et les satisfactions de l'âme.</p>
-
-<p>Nous croyons en effet que telle fut, à partir de l'année
-où nous sommes parvenus, la nature des sentiments que
-Louis XIV commença à éprouver pour madame de
-Maintenon. Nous croyons, de plus, à la sincère piété
-de celle-ci. Mais ce n'est point la traiter en ennemie, et
-l'on se rapproche, ce nous semble, de la vérité, en
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-disant que si, dès le commencement, elle ne forma point
-le projet de supplanter madame de Montespan, si on n'a
-rien de déloyal à lui reprocher dans sa marche ascendante
-vers le pouvoir presque souverain, si elle ne doit point
-être taxée d'ingratitude, puisqu'elle n'était engagée qu'envers
-le roi, et n'avait voulu accepter que de lui des bienfaits
-et des honneurs, un moment vint cependant où, ayant
-découvert chez Louis XIV les premiers symptômes de
-lassitude et les scrupules naissants d'une âme entraînée
-mais non enchaînée à l'adultère, elle conçut l'espoir,
-elle forma le dessein chaque jour mieux accusé, de
-devenir non la maîtresse mais l'amie d'un grand roi.
-C'est alors qu'on la vit (habile et séduisant contraste
-aux yeux d'un amant fatigué) lutter soigneusement
-par le charme et la douceur de son humeur toujours
-égale contre les bouderies, les larmes, les emportements,
-les reproches d'une amante irritée et se désolant d'un
-abandon pressenti. En produisant d'abord, avec un certain
-faste, une piété purement passive; en saisissant
-ensuite habilement l'instant propice où, son influence
-accrue, elle pouvait la rendre agressive, et blâmer avec
-quelque apparence de mission religieuse auprès des deux
-amants leur double et scandaleux adultère, madame de
-Maintenon, si elle poursuivait le triomphe de la morale,
-suivait aussi la seule voie qui pouvait amener la chute de
-sa rivale et sa propre élévation. Nous le dirons donc,
-madame de Maintenon n'a pas fait naître les causes qui
-ont amené ce double résultat, mais elle les a utilisées
-avec une remarquable habileté. L'occasion s'est offerte à
-elle; elle en a profité.</p>
-
-<p>Je sais bien que l'on a fait état de son projet d'abandonner
-la cour, et de tout sacrifier, dès cette même année
-<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-1676, alors que le prestige de madame de Montespan
-n'était point encore définitivement entamé, et que la
-retraite d'une rivale aussi redoutable eût peut-être, pour
-bien des années, consolidé sa position<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">&nbsp;[304]</a>. On produit la correspondance
-éminemment confidentielle de madame de
-Maintenon avec son confesseur. Son historien invoque
-surtout, à cet égard, une lettre d'elle écrite le 27 juin
-1676, pendant que madame de Montespan était aux
-eaux de Bourbon: «Je désire plus ardemment que jamais,
-y dit-elle, d'être hors d'ici, et je me confirme
-de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir
-Dieu; mais je vous en parle moins parce qu'il me revient
-que vous dites tout à l'abbé Testu... Je suis à merveille
-avec madame de Montespan, et je me sers de ce temps-là
-pour lui faire entendre que je veux me retirer: elle répond
-peu à ces propositions, il faudra voir ce que nous
-en ferons à son retour. Demandez à Dieu, je vous en
-conjure, qu'il conduise et rectifie mes desseins pour sa
-gloire et pour mon salut<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">&nbsp;[305]</a>.»</p>
-
-<p>Dieu seul peut savoir ce qu'il y a eu de sincère dans
-ces projets de retraite. Tout ce que nous pouvons dire, les
-lettres de notre auteur à la main, c'est que, presqu'à la
-même date, madame de Maintenon était loin d'afficher,
-aux yeux clairvoyants de la cour, le dégoût modeste et
-pieux qui respire dans sa correspondance: «J'avois rêvé,
-écrit madame de Sévigné à sa fille, le 6 mai, en vous
-disant que madame de Thianges étoit allée conduire sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-s&oelig;ur (<i>à Bourbon</i>); il n'y a eu que la maréchale de Rochefort
-et la marquise de la Vallière qui ont été jusqu'à
-Essonne; elle (<i>madame de Montespan</i>) est toute seule...
-Si elle avoit voulu mener tout ce qu'il y a de dames à la
-cour, elle auroit pu choisir. Mais parlons de l'<i>amie</i> (<i>madame
-de Maintenon</i>); elle est encore plus triomphante
-que celle-ci; tout est comme soumis à son empire: toutes
-les femmes de chambre de sa voisine sont à elle; l'une
-lui tient le pot à pâte à genoux devant elle, l'autre lui
-apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne salue personne,
-et je crois que, dans son c&oelig;ur, elle rit bien de cette servitude.
-On ne peut rien juger présentement de ce qui se
-passe entre elle et son amie<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">&nbsp;[306]</a>.» Madame de Sévigné fait
-ici allusion aux scènes de hauteur que la marquise de Montespan,
-pendant les deux années précédentes, avait fait
-endurer à madame de Maintenon, et qui avaient révolté
-l'orgueil ou, pour employer un mot plus équitable, la
-dignité de celle-ci, scènes qui, en définitive, tournèrent à
-son profit, car le roi, à qui elle mit en quelque sorte et
-avec le respect convenable, le marché à la main, avait
-montré toute sa crainte de lui voir quitter l'éducation
-de ses enfants. Il ménagea lui-même un rapprochement
-entre sa maîtresse et cette gouvernante devenue indispensable,
-et prescrivit d'autorité, à la première plus
-qu'à la seconde, de cesser des débats qui l'affligeaient et
-le mécontentaient.</p>
-
-<p>Toutefois il fallait bien du temps pour ruiner d'une
-manière définitive cet empire entamé de madame de Montespan,
-empire établi sur l'esprit, la beauté, le plaisir, ces
-trois fées qui avaient dominé la seconde jeunesse d'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-prince, séduit, au début de la vie, par la grâce et la candeur
-de la douce la Vallière, et qui devait finir sous le charme
-de la raison solide, de l'esprit droit, de l'humeur prévenante
-et docile d'une amie qui sut régner en professant
-l'obéissance. Mais ce qui retenait pour six ans encore
-Louis XIV dans les liens de cette Mortemart toujours
-belle, c'était l'ardeur sensuelle qui lui venait de son aïeul,
-et à laquelle répondait mal le vertueux et tendre amour
-de sa timide épouse. L'âge seul devait l'amortir. Lorsque
-le roi, après la prise de Bouchain, quitta son armée pour
-retourner à Versailles, on put donc croire au triomphe
-complet, à un règne nouveau de la marquise de Montespan,
-et ce n'était plus qu'en souriant que l'on reparlait
-de cette <i>pure amitié</i> qui, l'année d'avant, avait été le mot
-d'ordre à la cour, pour colorer aux yeux du parti religieux,
-la rentrée de la favorite dans son appartement accoutumé,
-sous le couvert et le prétexte de sa charge de
-première dame d'honneur de la reine.</p>
-
-<p>«Le roi arrive ce soir à Saint-Germain (écrit madame
-de Sévigné le 8 juillet 1676), et, par hasard, madame de
-Montespan s'y trouve aussi le même jour; j'aurois voulu
-donner un autre air à ce retour, puisque c'est une pure
-amitié<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">&nbsp;[307]</a>.» Deux jours après, elle fait connaître toutes les
-circonstances de ce retour caractéristique: «Le <i>bon ami
-de Quanto</i> avoit résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit
-de son côté; de sorte que, si cela ne se fût trouvé
-juste le même jour, il auroit couché à trente lieues d'ici:
-mais enfin tout alla à souhait. La famille de l'<i>ami</i> alla
-au-devant de lui: on donna du temps aux bienséances,
-mais beaucoup plus à la pure et simple amitié, qui occupa
-<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-tout le soir. On fit hier une promenade ensemble, accompagnés
-de quelques dames; on fut bien aise d'aller à Versailles,
-pour le visiter avant que la cour y vienne.» Après
-un tour en ville où elle a complété et rectifié ses renseignements,
-madame de Sévigné continue dans cette même
-lettre: «L'<i>ami de Quanto</i> arriva un quart d'heure avant
-<i>Quanto</i>, et, comme il causoit en famille, on le vint avertir
-de l'arrivée: il courut avec un grand empressement, et fut
-longtemps avec elle. Il fut hier à cette promenade que
-je vous ai dite, mais en tiers avec <i>Quanto</i> et <i>son amie</i>
-(<i>madame de Maintenon</i>): nulle autre personne n'y fut
-admise, et la s&oelig;ur (<i>madame de Thianges</i>) en a été très-affligée:
-voilà tout ce que je sais<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">&nbsp;[308]</a>.»</p>
-
-<p>Soit pour soustraire son royal amant aux séductions
-d'une cour où, depuis leur tentative de séparation, bien
-des femmes aspiraient à la remplacer; soit pour la satisfaction
-d'un amour de tête, si ce n'est de c&oelig;ur, et qui devenait
-plus exigeant à mesure qu'il était moins partagé, madame
-de Montespan, pendant près d'un mois, s'attacha à retenir
-le roi dans son appartement, redoublant de cette habile
-et souveraine coquetterie des manières et de l'esprit avec
-laquelle elle sut l'enchaîner si longtemps. Mais les courtisans
-ne tardèrent pas à se plaindre de cette sorte d'amoureuse
-séquestration, qui prenait sur leurs plaisirs et tenait
-leurs intérêts en souffrance. La favorite restaurée comprit
-qu'elle affichait par là des craintes ou un égoïsme
-également peu séants; elle s'empressa de <i>redonner le roi
-à la France</i>, comme le dit madame de Sévigné, dans une
-lettre des plus curieuses, où elle retrace de la cour, de
-la situation et de la personne de madame de Montespan,
-<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-du jeu royal, des autres divertissements de cette vie enchantée,
-et de sa propre réception dans ce lieu qu'elle
-visite rarement, un tableau que nous devons reproduire
-en entier. Notre épistolaire sans rivale est là avec tout
-l'art qu'elle veut avoir (car ceci est une relation qui sera
-lue au petit lever de la gouvernante de la Provence) et
-le naturel qu'elle ne peut jamais perdre.</p>
-
-<p>«Voici un changement de scène qui vous paraîtra
-aussi agréable qu'à tout le monde. Je fus samedi à Versailles
-avec les Villars: voici comme cela va. Vous connaissez
-la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il
-n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs
-Majestés sont à table; car, à trois heures, le roi, la reine,
-Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il y a de
-princes et de princesses, madame de Montespan, toute
-sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce
-qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement
-du roi que vous connoissez. Tout est meublé
-divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est
-que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre sans
-faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme
-et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan
-qui tient la carte; <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, la reine et madame de Soubise;
-Dangeau et compagnie; Langlée et compagnie;
-mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point d'autres
-jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien
-nous sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe
-qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent; il ne
-néglige rien, il profite de tout, il n'est point distrait: en
-un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux
-cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un
-mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit
-<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-que je prenois part à son jeu, de sorte que je fus assise
-très-agréablement et très-commodément. Je saluai le roi
-ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut
-comme si j'avois été jeune et belle. La reine me parla
-aussi longtemps de ma maladie, que si c'eût été une
-couche. Elle me dit encore quelques mots de vous. M. le
-Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas.
-Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier
-de Grignan; enfin <i>tutti quanti</i>. Vous savez ce que
-c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en
-son chemin. Madame de Montespan me parla de Bourbon;
-elle me pria de lui conter Vichy, et comme je m'en
-étois trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir
-un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos
-bien plat, comme disoit la maréchale de la Meilleraie;
-mais sérieusement c'est une chose surprenante que sa
-beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle
-étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en
-soient moins bien. Elle étoit tout habillée de point de
-France; coiffée de mille boucles; les deux des tempes lui
-tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur sa
-tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies
-de boucles et de pendeloques de diamants de la dernière
-beauté, trois ou quatre poinçons, point de coiffe, en un
-mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les
-ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle empêchoit
-toute la France de voir le roi; elle l'a redonné,
-comme vous voyez; et vous ne sauriez croire la joie que
-tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour.
-Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il
-y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu'à six.
-S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque
-musique qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause
-avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur.
-Enfin on quitte le jeu à six heures; on n'a point du tout
-de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni
-de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou
-sept cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On
-en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est cent; et puis
-celui qui fait en met dix; on donne chacun quatre louis
-à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer,
-et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la
-poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle
-sans cesse, et rien ne demeure sur le c&oelig;ur. Combien
-avez-vous de c&oelig;urs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai
-un; j'en ai quatre: il n'en a donc que trois, que quatre,
-et Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu,
-il tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin
-j'étois fort aise de voir cet excès d'habileté: vraiment
-c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait
-toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures
-en calèche, le roi, madame de Montespan, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>,
-madame de Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le
-strapontin, c'est-à-dire comme en paradis, ou dans <i>la
-gloire de Niquée</i><a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">&nbsp;[309]</a>. Vous savez comme ces calèches sont
-faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté.
-La reine étoit dans une autre avec les princesses, et ensuite
-tout le monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le
-canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on
-revient à dix heures, on trouve la comédie, minuit sonne,
-on fait <i>médianoche</i>; voilà comme se passa le samedi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-«De vous dire combien de fois on me parla de vous,
-combien on me demanda de vos nouvelles, combien on
-me fit de questions sans attendre la réponse, combien
-j'en épargnois, combien on s'en soucioit peu, combien
-je m'en souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel
-l'<i>iniqua corte</i>. Cependant elle ne fut jamais si agréable,
-et l'on souhaite fort que cela continue<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">&nbsp;[310]</a>.»</p>
-
-<p>Mais la triomphante sécurité de madame de Montespan
-ne devait pas être de longue durée. Le roi, en attendant
-cette grande infidélité du c&oelig;ur que préparait
-dans l'ombre l'ascendant toujours croissant de madame
-de Maintenon, se laissait aller à des caprices des sens qui
-désolaient la jalousie éveillée de sa maîtresse, moins
-jeune que belle. Rien n'est curieux comme de suivre la
-révélation de cette situation bizarre, dans la correspondance
-de madame de Sévigné, qui, l'oreille au guet,
-tantôt bien, tantôt mal renseignée, un jour croyant à
-l'éternel empire de la favorite, l'autre à sa chute imminente,
-reproduit en un style fait pour rester tous ces
-événements d'une heure, ces rumeurs passagères si peu
-dignes de vivre.</p>
-
-<p>Au commencement d'août, on avait parlé de l'une des
-filles de la reine, nièce de madame de Montespan, mademoiselle
-de Théobon: «J'ai vu, écrit le 7 la marquise de
-Sévigné, des gens qui sont revenus de la cour; ils sont
-persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule,
-et que jamais la souveraine puissance de <i>Quanto</i> n'a
-été si bien établie. Elle se sent au-dessus de toutes choses,
-et ne craint non plus ses petites morveuses de nièces, que
-si elles étoient charbonnées. Comme elle a bien de l'esprit,
-<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-elle paroît entièrement délivrée de la crainte d'enfermer
-le loup dans la bergerie: sa beauté est extrême, sa parure
-est comme sa beauté, et sa gaieté comme sa parure<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">&nbsp;[311]</a>.»</p>
-
-<p>Ce qui devait parfois faire une entière illusion à madame
-de Montespan, c'était la tendresse vive que le roi
-témoignait pour ses enfants, et surtout pour le jeune duc du
-Maine, que Louis XIV semblait préférer à sa descendance
-légitime. Ses grâces, son esprit précoce, étaient bien faits
-pour séduire même tout autre qu'un père, s'il en faut
-croire le témoignage peu suspect de madame de Sévigné.
-«M. du Maine, mande-t-elle, est un prodige d'esprit: premièrement
-aucun ton, aucune finesse ne lui manquent;
-il en veut comme les autres à M. de Montausier; c'est sur
-cela que je dis l'<i>iniqua corte</i>. Il le voyoit passer un jour
-sous ses fenêtres, avec une petite baguette qu'il tenoit
-en l'air, il lui cria: <i>M. de Montausier, toujours le bâton
-haut!</i> Mettez-y le ton et l'intelligence, et vous trouverez
-qu'à six ans on n'a guère de ces manières-là: il en dit
-tous les jours mille dans ce même genre. Il étoit, il y a
-quelques jours, sur le canal dans une gondole, où il
-soupoit fort près de celle du roi: on ne veut point qu'il
-l'appelle <i>mon papa</i>; il se mit à boire, et follement s'écria:
-<i>A la santé du roi, mon père!</i> et puis se jeta, en
-mourant de rire, sur madame de Maintenon. Je ne sais
-pourquoi je vous dis ces choses-là; ce sont, je vous assure,
-les moindres<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">&nbsp;[312]</a>.» Mais en jouissant de la spirituelle gentillesse
-d'un fils qu'il adorait, le roi en faisait moins honneur
-à la mère qu'à l'institutrice qui développait avec
-tant d'adresse et de sollicitude ces dons naturels; aussi,
-<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-quelques jours après, la marquise de Sévigné a-t-elle lieu
-d'ajouter: «L'amie de madame de Coulanges (on sait
-que cela veut dire madame de Maintenon) est toujours
-dans une haute faveur<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">&nbsp;[313]</a>.»</p>
-
-<p>Vers le milieu du même mois, on remarqua que madame
-de Montespan était restée deux ou trois jours sans
-paraître au salon du roi, qui, lui, n'avait garde de manquer
-à son jeu quotidien. C'était un nouvel accès de jalousie
-qui en était cause, mais, cette fois (la chronique
-posthume l'a révélé) mieux justifiée qu'à propos de
-cette Théobon dont parlait tout à l'heure madame de
-Sévigné. «J'apprends, écrit celle-ci le 19 août, que la
-belle <i>madame</i> a reparu dans le bel appartement comme
-à l'ordinaire, et que ce qui avoit causé son chagrin étoit
-une légère inquiétude de son <i>ami</i> et de madame de Soubise.
-Si cela est, on verra bientôt cette dernière sécher
-sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir
-plu<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">&nbsp;[314]</a>.» Et ce trait annonce ce que va être la jalousie croissante
-de cette femme ardente, altière et habituée à dominer,
-et combien elle va souffrir. La marquise de Sévigné
-est peu disposée à s'attendrir sur de pareilles douleurs:
-sans doute elle se rappelait ce que madame de Montespan
-avait fait endurer à la Vallière, et puis, avec ses principes
-d'honnête femme et de mère parfaite, elle pensait
-que la première n'avait que ce qu'elle méritait, ayant
-abandonné époux, enfants, pour venir à la cour vivre
-le front levé dans son double adultère. Aussi son ton
-n'est que plaisant lorsqu'elle parle des tribulations de la
-marquise de Montespan et des ruses qu'emploie son amant
-<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-couronné pour lui dissimuler ses infidélités: «On dit que
-l'on sent la chair fraîche dans le pays de <i>Quanto</i>. On ne
-sait pas bien droitement où c'est, on a nommé la dame
-que je vous ai nommée; mais, comme on est fin en ce
-pays, peut-être que ce n'est pas là. Enfin il est certain
-que le cavalier est gai et réveillé, et la demoiselle triste,
-embarrassée et quelquefois larmoyante. Je vous dirai la
-suite si je le puis. Madame de Maintenon est allée à <i>Maintenon</i>
-pour trois semaines. Le roi lui a envoyé le Nôtre
-pour ajuster cette belle et laide terre<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">&nbsp;[315]</a>.» Laide aujourd'hui,
-et bientôt digne d'une reine.</p>
-
-<p>Ces prévenances pour la gouvernante de ses enfants
-causaient aussi, pour leur part, les larmes de madame
-de Montespan, sentant par instinct les dangers de
-sa position, entre le goût qui poussait le roi vers madame
-de Soubise et la faveur envahissante de madame de
-Maintenon. Dans sa correspondance adressée à sa fille,
-madame de Sévigné fait marcher de front ce qui concerne
-ces trois femmes, et si, par elle, nous ne savons pas toujours
-avec vérité ce qui en était, au moins savons-nous
-bien ce qui paraissait et ce qu'on en croyait.</p>
-
-<p>A chaque pas on voit se dessiner mieux l'évolution
-habilement conduite par madame de Maintenon, soigneuse
-de s'éloigner de ses anciens amis, en vue et par
-pressentiment de sa prochaine fortune, dont les approches
-semblent troubler cette raison que l'on croyait si solide.
-«Madame de Maintenon, dit à ce propos madame
-de Sévigné, est toujours à Maintenon avec Barillon et
-<i>la Tourte</i><a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">&nbsp;[316]</a>: elle a prié d'autres gens d'y aller; mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-celui que vous disiez autrefois qui vouloit faire trotter
-votre esprit, et qui est le déserteur de cette cour, a répondu
-fort plaisamment qu'il n'y avoit point présentement
-de logement pour les amis, qu'il n'y en avoit que
-pour les valets. Vous voyez de quoi on accuse cette bonne
-tête: à qui peut-on se fier désormais? Il est vrai que sa
-faveur est extrême, et que l'<i>ami de Quanto</i> en parle
-comme de sa première ou seconde amie. Il lui a envoyé
-un illustre (<i>le Nôtre</i>) pour rendre sa maison admirablement
-belle. On dit que <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> y doit aller, je pense
-même que ce fut hier, avec madame de Montespan: ils
-devaient faire cette diligence en relais, sans y coucher<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">&nbsp;[317]</a>.»
-«On prétend, ajoute-t-elle trois semaines après, que
-cette <i>amie de l'amie</i> (<i>madame de Maintenon</i>) n'est plus
-ce qu'elle étoit, et qu'il ne faut plus compter sur aucune
-bonne tête, puisque celle-là n'a pas soutenu le tourbillon
-de ce bon pays<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">&nbsp;[318]</a>.»</p>
-
-<p>Mais, sans analyse et sans commentaire, il va être intéressant
-et il nous suffira de rapprocher, en un même
-récit, les divers passages où madame de Sévigné donne à
-sa fille le bulletin quotidien de cette ondoyante intrigue,
-de cette comédie de cour à quatre personnages,
-où madame de Montespan lutte héroïquement par le sourire
-et par les larmes, afin de disputer le c&oelig;ur du roi
-à l'attrait platonique de madame de Maintenon, et sa
-personne aux très-vulgaires desseins de la princesse
-de Soubise.</p>
-
-<p>«(2 septembre 1676.)&mdash;La vision de madame de
-Soubise a passé plus vite qu'un éclair; tout est raccommodé.
-On me mande que l'autre jour, au jeu, <i>Quanto</i> avoit
-<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-la tête appuyée familièrement sur l'épaule de <i>son ami</i>;
-on crut que cette affectation étoit pour dire: <i>Je suis
-mieux que jamais</i>. Madame de Maintenon est revenue
-de chez elle; sa faveur est extrême<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">&nbsp;[319]</a>.»</p>
-
-<p>«(4 septembre.)&mdash;<i>Quanto</i> n'a point été un jour à la
-comédie, ni joué deux jours. On veut tout expliquer:
-on trouve toutes les dames belles, c'est qu'on est trop
-fin: la belle des belles est gaie, c'est un bon témoignage.
-Madame de Maintenon est revenue; elle promet à madame
-de Coulanges un voyage pour elle toute seule; elle
-l'attend fort patiemment à Livry (où se trouve la marquise
-de Sévigné); elle a mille complaisances pour moi<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">&nbsp;[320]</a>.»</p>
-
-<p>«(11 septembre.)&mdash;Tout le monde croit que l'étoile
-de <i>Quanto</i> pâlit. Il y a des larmes, des chagrins naturels,
-des gaietés affectées, des bouderies; enfin, ma chère, tout
-finit. On regarde, on observe, on s'imagine, on croit voir
-des rayons de lumière sur des visages que l'on trouvoit indignes,
-il y a un mois, d'être comparés aux autres: on
-joue fort gaiement, quoique la belle garde sa chambre.
-Les uns tremblent, les autres rient, les uns souhaitent
-l'immutabilité, la plupart un changement de théâtre;
-enfin voici le temps d'une crise digne d'attention, à ce que
-disent les plus clairvoyants<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">&nbsp;[321]</a>.»</p>
-
-<p>«(14 septembre.)&mdash;Madame de Coulanges (alors à
-Versailles) me mande, et d'autres aussi, que madame de
-Soubise est partie pour aller à Lorges; ce voyage fait
-grand honneur à sa vertu. On dit qu'il y a eu un bon
-raccommodement, peut-être trop bon<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">&nbsp;[322]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-«(16 septembre.)&mdash;Madame de Soubise est partie
-avec beaucoup de chagrin, craignant bien qu'on ne lui
-pardonne pas l'ombre seulement de sa fusée: car ce fut
-une grande boucle tirée lorsque l'on y pensoit le moins
-qui mit l'alarme au camp. Je vous en dirai davantage
-quand j'aurai vu <i>Sylphide</i> (madame de Coulanges<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">&nbsp;[323]</a>).»</p>
-
-<p>«(30 septembre.)&mdash;Tout le monde croit que l'<i>ami</i>
-n'a plus d'amour, et que <i>Quanto</i> est embarrassée entre
-les conséquences qui suivroient le retour des faveurs, et
-le danger de n'en plus faire, crainte qu'on n'en cherche ailleurs.
-D'un autre côté le parti de l'amitié n'est point pris
-nettement: tant de beauté encore et tant d'orgueil se réduisent
-difficilement à la seconde place. Les jalousies sont
-vives; mais ont-elles jamais rien empêché? Il est certain
-qu'il y a eu des regards, des façons pour la <i>bonne femme</i>
-(madame de Soubise); mais, quoique tout ce que vous
-dites soit parfaitement vrai, elle est <i>une autre</i>, et c'est
-beaucoup<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">&nbsp;[324]</a>. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée
-pour lever l'étendard d'une telle perfidie, avec
-si peu d'apparence d'en jouir longtemps; elle seroit précisément
-en butte à la fureur de <i>Quanto</i>; elle ouvriroit le
-chemin à l'infidélité, et serviroit comme d'un passage
-pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes:
-voilà mes réflexions, chacun regarde, et l'on croit que
-le temps découvrira quelque chose. La <i>bonne femme</i> a
-demandé le congé de son mari (il servait à l'armée de
-Flandre) et, depuis son retour, elle ne se montre ni parée,
-ni autrement qu'à l'ordinaire<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">&nbsp;[325]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-«(2 octobre.)&mdash;Madame de Maintenon vint hier voir
-madame de Coulanges (qui relevait de maladie à Bâville);
-elle témoigna beaucoup de tendresse à cette pauvre malade,
-et bien de la joie de sa résurrection. L'<i>ami</i> et
-l'<i>amie</i> avoient été tout hier ensemble: la femme (<i>la
-reine</i>) étoit venue à Paris. On dîna ensemble, on ne joua
-point en public. Enfin la joie est revenue, et tous les
-airs de jalousie ont disparu... Les humeurs sont adoucies;
-et enfin ce que l'on mande aujourd'hui n'est plus
-vrai demain: c'est un pays bien opposé à l'immutabilité<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">&nbsp;[326]</a>.»</p>
-
-<p>«(7 octobre.)&mdash;La vision de la <i>bonne femme</i> passe
-à vue d'&oelig;il, mais sans croire qu'il y ait plus autre chose
-que la crainte qui attache à <i>Quanto</i>.... Madame de Soubise
-est allée voir son mari malade en Flandre: cela me
-plaît<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">&nbsp;[327]</a>.»</p>
-
-<p>«(15 octobre).&mdash;... Si <i>Quanto</i> avoit bridé sa coiffe à Pâques
-de l'année qu'elle revint à Paris, elle ne seroit pas dans
-l'agitation où elle est: il y avoit du bon esprit à prendre ce
-parti; mais la faiblesse humaine est grande; on veut ménager
-des restes de beauté; cette économie ruine plutôt
-qu'elle n'enrichit. La <i>bonne femme</i> est en Flandre: cela
-ferme la bouche<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">&nbsp;[328]</a>.»</p>
-
-<p>«(16 octobre.)&mdash;Madame de Soubise est revenue de
-Flandre; je l'ai vue et lui ai rendu une visite qu'elle me
-fit à mon retour de Bretagne. Je l'ai trouvée fort belle, à
-une dent près, qui lui fait un étrange effet au-devant de
-la bouche; son mari est en parfaite santé et fort gai<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">&nbsp;[329]</a>.....»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-«(21 octobre.)&mdash;Madame de Soubise a paru avec
-son mari, deux coiffes et une dent de moins, à la cour;
-de sorte que l'on n'a pas le mot à dire. Elle avoit une de
-ses dents de devant un peu endommagée; ma foi, elle a
-péri, et l'on voit une place comme celle du gros abbé (<i>le
-Camus de Pontcarré, aumônier du roi</i>) dont elle ne se soucie
-guère davantage; c'est pourtant une étrange perte<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">&nbsp;[330]</a>.»</p>
-
-<p>«(6 novembre.)&mdash;Madame de Coulanges vient de
-me mander que, du jour d'hier, la dent avoit paru arrachée:
-si cela est, vous aurez très-bien deviné qu'on n'aura
-point de dent contre elle<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">&nbsp;[331]</a>.»</p>
-
-<p>C'est par cette pointe d'un goût qui ne lui est pas habituel,
-que madame de Sévigné termine l'histoire alors cachée
-de la princesse de Soubise. Depuis, les mémoires
-contemporains ont parlé. Ce n'était, certes, point là <i>une
-vision</i>, comme le disait tout à l'heure madame de Sévigné.
-Mais le c&oelig;ur entra pour fort peu dans cette liaison,
-dont le plaisir, d'une part, et, de l'autre, les calculs
-les plus intéressés, formaient tout l'objet.</p>
-
-<p>Madame de Caylus et Saint-Simon se sont expliqués sur
-ce mystérieux épisode de la vie galante de Louis XIV, d'une
-façon qui ne laisse rien dans le doute et l'obscurité. «Madame
-de Montespan, dit la première, découvrit cette intrigue
-par l'affectation que madame de Soubise avoit de mettre
-certains pendants d'oreilles d'émeraudes, les jours que
-M. de Soubise alloit à Paris. Sur cette idée, elle observa
-le roi, le fit suivre, et il se trouva que c'étoit effectivement
-le signal du rendez-vous. Madame de Soubise avoit
-un mari qui ne ressembloit pas à celui de madame de
-<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-Montespan, et pour lequel il falloit avoir des ménagements.
-D'ailleurs madame de Soubise étoit trop solide pour s'arrêter
-à des délicatesses de sentiment que la force de son
-esprit ou la froideur de son tempérament lui faisoit regarder
-comme des faiblesses honteuses. Uniquement occupée
-des intérêts et de la grandeur de sa maison, tout
-ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent.
-Pour juger si madame de Soubise s'est conduite selon ces
-maximes, il suffit de considérer l'état présent de cette
-maison et de la comparer à ce qu'elle étoit quand elle
-y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il alors six
-mille livres de rente.</p>
-
-<p>«..... Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise
-et madame de Montespan n'aimoient guère plus le
-roi l'une que l'autre: toutes deux avoient de l'ambition,
-la première pour sa famille, la seconde pour elle-même.
-Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir;
-madame de Montespan vouloit gouverner et faire
-sentir son autorité. Mais je ne pousserai pas plus loin
-ce parallèle; je dirai seulement que, si l'on en excepte
-la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient en madame
-de Soubise que comme un beau tableau ou une belle
-statue, elle ne devoit pas disputer un c&oelig;ur avec madame
-de Montespan. Son esprit, uniquement porté aux affaires,
-rendoit sa conversation froide et plate; madame de
-Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières
-les plus sérieuses, et ennoblissoit les plus communes;
-aussi je crois que le roi n'a jamais été fort amoureux de
-madame de Soubise, et que madame de Montespan auroit
-eu tort d'en être inquiète<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">&nbsp;[332]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-Saint-Simon n'aime pas la maison de Soubise; il en
-veut à sa récente <i>princerie</i>: c'est dire de quel ton il
-parle de l'habile et peu scrupuleuse femme qui, pour
-grandir les siens, consentit à être une maîtresse d'occasion,
-n'éprouvant pas plus d'amour qu'elle n'en inspirait,
-et comment il qualifie le complaisant époux, trop
-satisfait des profits qu'attirait la faveur royale pour s'inquiéter
-des moyens employés à l'acquérir. Saint-Simon a
-connu les récits faits par la marquise de Sévigné, de cette
-chute progressive de madame de Montespan, de la marche
-ascendante de madame de Maintenon, et de l'intermède
-de madame de Soubise. «La fortune, pour n'oser nommer
-ici la Providence (dit-il au moment de sa plus grande
-bile contre madame de Maintenon) fortifia de plus en
-plus le goût du roi pour cette femme adroite et experte
-au métier, que les jalousies continuelles de madame de
-Montespan rendaient encore plus solide par les sorties
-fréquentes que son humeur aigrie lui faisait faire sans
-ménagement sur le roi et sur elle; et c'est ce que madame
-de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes,
-dans ses lettres à madame de Grignan, où elle l'entretient
-quelquefois de ces mouvements de cour, parce que
-madame de Maintenon avait été à Paris assez de la société
-de madame de Sévigné, de madame de Coulanges,
-de madame de la Fayette, et qu'elle commençait à leur
-faire sentir son importance. On y voit aussi, dans le
-même goût, des traits charmants sur la faveur voilée
-mais brillante de madame de Soubise<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">&nbsp;[333]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-Madame de Montespan néanmoins avait encore tous
-les dehors, toutes les allures et les prérogatives d'une
-maîtresse en titre. Son règne agité se manifestait par des
-signes où l'on reconnaissait les intermittences de l'amour
-du roi, tantôt refroidi et infidèle, et tantôt subjugué,
-comme aux meilleurs jours, par tant de beauté, de rare
-esprit et de charme voluptueux. Madame de Montespan
-était, en outre, la mère d'enfants que Louis XIV aimait
-tendrement. Le roi la traitait donc toujours avec une
-considération qui retenait les courtisans, trop enclins à
-délaisser les anciennes idoles pour en encenser de nouvelles.
-Aussi vit-on alors deux hommes de cour émérites
-lutter entre eux, pour offrir à la favorite menacée mais
-encore régnante des marques d'ingénieuse galanterie.</p>
-
-<p>«M. de Langlée (dit madame de Sévigné dans une
-lettre charmante et souvent reproduite) a donné à madame
-de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or,
-rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or
-mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait
-jamais été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage
-en secret; âme vivante n'en avoit connaissance. On
-la voulut donner aussi mystérieusement qu'elle avoit été
-fabriquée. Le tailleur de madame de Montespan lui apporta
-l'habit qu'elle lui avoit ordonné, il en avoit fait le
-corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des
-gronderies comme vous pouvez le penser; le tailleur dit
-en tremblant: «Madame, comme le temps presse, voyez si
-cet autre habit que voilà ne pourroit point vous accommoder,
-faute d'autre.» On découvrit l'habit:&mdash;Ah!
-la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il
-n'y en a point de pareille sur la terre. On essaye le corps;
-il est à peindre. Le roi arrive; le tailleur dit: «Madame,
-<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-il est fait pour vous.» On comprend que c'est une
-galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit
-le roi: C'est Langlée, assurément, dit madame de Montespan;
-personne que lui ne peut avoir imaginé une telle
-magnificence: c'est Langlée, c'est Langlée: tout le monde
-répète: C'est Langlée; les échos en demeurèrent d'accord,
-et disent, c'est Langlée; et moi, ma fille, je vous dis,
-pour être à la mode, C'est Langlée<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">&nbsp;[334]</a>.»</p>
-
-<p>C'était là un hommage de joueur souvent heureux au
-jeu du roi. Voici un cadeau d'un autre genre fait par un
-second joueur plus constamment heureux encore. «Dangeau
-(mande, à quelques jours de là, madame de Sévigné
-à sa fille) a voulu faire des présents aussi bien que Langlée:
-il a commencé la ménagerie de Clagny<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">&nbsp;[335]</a>: il a ramassé
-pour deux mille écus de toutes les tourterelles
-les plus passionnées, de toutes les truies les plus grasses,
-de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons
-les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit
-hier passer en revue tout cet équipage comme celui de
-Jacob, que vous avez dans votre cabinet de Grignan<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">&nbsp;[336]</a>.»</p>
-
-<p>Ce qu'écrivait la plupart du temps madame de Sévigné
-était uniquement par ouï-dire, car elle allait rarement
-<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-à la cour, et à cause de son âge, et à cause du peu
-de faveur qu'elle y trouvait, quoiqu'elle n'y rencontrât
-que des gens bien disposés pour elle, et tout au moins
-inoffensifs. Ses amitiés vives et fidèles étaient ailleurs, et
-celles-ci étaient peu faites pour rompre cette glace de
-politesse, mêlée de considération et d'une certaine crainte
-de sa plume, qui l'accueillait dans le cercle royal. Nous
-avons dit ce que n'avaient pas cessé de lui être Fouquet
-et tous les siens. Sa liaison intime avec le cardinal de
-Retz est bien connue de tous les lecteurs des volumes
-publiés par M. le baron Walckenaer.</p>
-
-<p>M. Walckenaer<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">&nbsp;[337]</a> nous a montré cet ancien héros de la
-Fronde, occupé à achever la rédaction de ses Mémoires,
-sorte de confession générale familière aux personnages
-sur le retour, et dans laquelle, peu indulgent aux péchés
-des autres, on se pare volontiers des siens, que l'on a soin
-d'habiller en belles actions, en combinaisons profondes,
-et en représailles toujours justifiées. On a vu aussi la retraite
-subite de Retz à Commercy, dans sa jolie maison
-de Ville-Issey, située près de sa riche abbaye de Saint-Mihiel.
-Il quittait le monde et ses rares amis, pour
-faire des économies dans le but de payer ses énormes
-dettes, bilan de la guerre civile et châtiment du chef de
-parti, et afin de mettre, comme le lui avait dit Turenne
-parlant de lui-même, quelque temps entre la vie et la
-mort. Voulant aussi finir dans l'humilité une carrière
-commencée dans la dissipation, l'ambition et l'intrigue,
-Retz s'était démis de ce chapeau de cardinal qu'il avait
-poursuivi par tant de moyens illégitimes et permis.</p>
-
-<p>On croyait peu à son abnégation et à la sincérité de
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-ce projet de retraite. Madame de Sévigné, qui prend
-toujours feu pour ceux qu'elle aime, ne supportait
-pas patiemment de telles irrévérences. «Le monde,
-écrit-elle à Bussy, par rage de ne pouvoir mordre sur
-un si beau dessein, dit qu'il en sortira. Eh bien,
-envieux, attendez donc qu'il en sorte, et en attendant
-taisez-vous; car, de quelque côté qu'on puisse
-regarder cette action, elle est belle; et, si on savoit
-comme moi qu'elle vient purement du désir de faire son
-salut et de l'horreur de sa vie passée, on ne cesserait
-point de l'admirer.» Quant à l'offre du chapeau,
-tout en affirmant la sincérité de son ami, madame de
-Sévigné affiche alternativement la crainte que le pape
-ne l'accepte, et l'espoir qu'il n'en voudra pas. Quelle
-joie quand elle apprend que le saint-père et le sacré
-collége ont refusé cette démission, habilement ou sérieusement
-offerte par son <i>cher cardinal</i>! «Voilà notre cardinal
-<i>recardinalisé</i>, mande-t-elle à sa fille!&mdash;Notre
-cardinal l'est à fer et à clou!»&mdash;«Sa Sainteté a parfaitement
-bien fait, ce me semble, ajoute-t-elle; la
-lettre du consistoire est un panégyrique: je serois fâchée
-de mourir sans avoir encore une fois embrassé cette
-chère Éminence. Vous devez lui écrire et ne le point
-abandonner, sous prétexte qu'il est dans la troisième
-région: on n'y est jamais assez pour aimer les apparences
-d'oubli de ceux qui nous doivent aimer<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">&nbsp;[338]</a>.»</p>
-
-<p>Ici se manifeste une fois de plus la nuance bien tranchée
-qui existe entre les sentiments de la mère et ceux
-de la fille à l'égard de la <i>chère Éminence</i>. Soit défaut de
-<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-sympathie, au fond, soit effet de sa tiède nature, ou plutôt
-circonspection excessive de la part d'une gouvernante de
-province pour le roi, madame de Grignan mettait dans
-ses rapports avec le chef mal amnistié de la Fronde, une
-réserve, une froideur qui contrastaient essentiellement
-avec la franche amitié, l'admiration publique de sa mère.
-Aussi, quand la première, un peu trop rudement peut-être,
-refusait une pièce d'argenterie que le prélat, partant pour
-sa retraite définitive, avait voulu envoyer comme souvenir
-à <i>sa chère nièce</i><a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">&nbsp;[339]</a>, madame de Sévigné, toute pleine
-de son affection admirative, écrivait de Retz, au milieu
-de sa douleur de la mort de Turenne, ces mots qu'on
-lui a avec raison reprochés: «On disoit l'autre jour, en
-bon lieu, que l'on ne connoissoit que deux hommes au-dessus
-des autres hommes, lui et M. de Turenne: <i>le
-voilà donc seul dans ce point d'élévation</i><a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">&nbsp;[340]</a>!» Et dans une
-lettre suivante, par opposition au <i>héros de la guerre</i>,
-elle l'appelle résolûment le <i>héros du Bréviaire</i>, car,
-auprès d'elle, rien ne diminue l'importance pourtant
-évanouie de cet homme dont la renommée a ébloui sa
-jeunesse, et dont l'amitié fut le charme durable de sa vie.</p>
-
-<p>Le cardinal de Retz passa un an dans la plus absolue
-retraite, accomplissant, au milieu des &oelig;uvres les plus
-édifiantes de piété et de charité, le programme qu'il
-s'était tracé, et demandant à la lecture et à l'étude les
-occupations nécessaires à sa dévorante activité. Une
-maladie assez semblable à celle qui avait failli emporter
-son amie vint l'affliger, et alarmer celle-ci au printemps
-de 1676. «Je suis toujours en peine, écrit-elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-à madame de Grignan le 28 mai, de la santé de
-notre cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avoit-il
-pas tout lu<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">&nbsp;[341]</a>?» Et la semaine suivante: «M. le
-cardinal me mandoit, l'autre jour, que les médecins
-avoient nommé son mal de tête un rhumatisme de
-membranes: quel diantre de nom! A ce mot de rhumatisme
-je pensai pleurer<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">&nbsp;[342]</a>.»</p>
-
-<p>Cependant, le pape Clément X étant mort, le cardinal de
-Retz, malgré ses réelles souffrances, dut, sur l'invitation
-personnelle du roi, se rendre au conclave afin d'y
-faire prévaloir les intérêts de la France. En partant
-pour Rome, le 2 août, il écrivit à madame de Sévigné
-pour lui dire adieu. Elle avait espéré qu'il irait s'embarquer
-à Marseille, et alors elle recommandait à sa
-fille «de faire toute chose pour avoir encore la joie de le
-voir en passant<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">&nbsp;[343]</a>.» Mais les cardinaux français prirent,
-à l'aller et au retour, la voie de terre, et passèrent par
-Grenoble, ce qui priva madame de Grignan du plaisir
-que sa mère s'était promis pour elle. «Vous n'aurez pas
-le plaisir d'avoir cette chère Éminence (écrit madame
-de Sévigné le 5 août, en annonçant à sa fille ce contre-temps
-qui est bien plutôt une déception pour elle-même
-que pour la gouvernante de la Provence); je suis en
-peine de sa santé: il étoit dans les remèdes, mais il a
-fallu céder aux instantes prières du maître, qui lui écrivit
-de sa propre main<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">&nbsp;[344]</a>.» Louis XIV avait, à bon droit,
-grande confiance dans les lumières, l'habileté et le
-patriotisme du cardinal de Retz, et celui-ci arrivait à
-<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-Rome en quelque sorte comme le chef du parti français,
-qui alors avait fort à lutter contre celui de l'Empire, son
-adversaire traditionnel en Italie.</p>
-
-<p>Le cardinal écrivit exactement à la marquise de Sévigné,
-de Lyon, de Turin, de Rome, et, contre les prévisions
-de tous et les craintes de son amie, il ne tarda pas
-à lui annoncer que «sa santé étoit bien meilleure qu'il
-n'eût osé l'espérer<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">&nbsp;[345]</a>.» Les opérations du conclave furent
-longues. Enfin, dans les derniers jours de septembre,
-Retz put mander, et il le fit avec empressement, à madame
-de Sévigné l'élection du cardinal Odescalchi, sous
-le nom d'Innocent XI. «M. le cardinal, dit-elle, m'écrit
-du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure qu'il n'a
-aucun scrupule.... Il me mande que le pape est encore plus
-saint d'effet que de nom; qu'il vous a écrit de Lyon en
-passant, et qu'il ne vous verra point en repassant,
-dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans
-peu de jours chez lui, comme si de rien n'étoit. Ce
-voyage lui a fait bien de l'honneur, car il ne se peut rien
-ajouter au bon exemple qu'il a donné. On croit même
-que, par le bon choix du souverain pontife, il a remis
-dans le conclave le Saint-Esprit, qui en étoit exilé depuis
-tant d'années<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">&nbsp;[346]</a>.» Le savant éditeur de la correspondance
-fait remarquer avec raison qu'il est probable
-que Retz avait combattu l'élection du nouveau pontife,
-mais que «le pape une fois nommé, il devait paraître
-de l'avis du conclave<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">&nbsp;[347]</a>.» Une première fois, en 1669,
-le cardinal de Retz s'était montré opposé à l'exaltation
-<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-d'Odescalchi, et le parti français était parvenu à faire
-nommer le cardinal Altieri, devenu Clément X. En 1676,
-la défection du cardinal d'Estrées fit passer celui que la
-France croyait lui être hostile, mais à la vertu duquel
-tout le monde rendait hommage. C'est ce qui résulte de
-la Relation des conclaves de 1689 et de 1691, que nous
-a laissée M. de Coulanges, le cousin de la marquise de
-Sévigné, lequel tenait ces détails rétrospectifs de la bouche
-du cardinal de Bouillon, qu'il avait accompagné à Rome<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">&nbsp;[348]</a>.</p>
-
-<p>Le cardinal de Retz rentra vers le milieu de novembre
-dans sa retraite de Commercy, mais sans repasser par
-Paris, dont il s'était lui-même exilé, à la grande douleur
-de son amie, qui ne pouvait se faire à cette idée de ne
-plus le voir. «M. de Pomponne, écrit-elle le 18, m'a
-dit qu'à Rome il n'est question que de notre cardinal;
-il n'en vient point de lettres qui ne soient pleines de ses
-louanges: on vouloit l'y retenir pour être le conseil du
-pape; il s'est encore acquis une nouvelle estime dans ce
-dernier voyage; il a passé par Grenoble, pour voir sa
-nièce (<i>la duchesse de Sault-Lesdiguières</i>), mais ce n'est
-pas <i>sa chère nièce</i>: c'est une chose bien cruelle de ne plus
-espérer la joie de le revoir; savez-vous bien que cela
-fait une de mes tristes pensées?»&mdash;«Je souhaite, redit-elle
-à sa fille le surlendemain, que vous vous accommodiez
-mieux que moi de la pensée de ne le voir jamais;
-je ne puis m'y accoutumer;» et mêlant à l'idée de cette
-séparation d'un ami la pensée d'un éloignement bien
-plus pénible encore: «Je suis destinée, ajoute-t-elle avec
-mélancolie, à périr par les absences<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">&nbsp;[349]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-Aussi madame de Sévigné ne s'occupe-t-elle que des
-moyens de posséder au plus tôt cette fille dont déjà depuis
-deux ans elle se trouvait séparée. Forte de son sacrifice de
-Vichy, elle insiste auprès de M. de Grignan pour qu'une
-satisfaction si nécessaire à sa vie ne lui soit pas plus
-longtemps refusée. Toutes ses lettres portent la trace de
-ce désir devenu chez elle une idée fixe. Désireuse, de son
-côté, de revoir sa mère, mais retenue par les devoirs de sa
-situation et les exigences de ses affaires domestiques, madame
-de Grignan, en septembre, en octobre, en novembre,
-annonça successivement son arrivée, sans pouvoir
-réaliser ses projets sincères à cet égard. Ainsi renvoyée
-de mois en mois, cette pauvre mère en vient à un état d'accablement
-et de tristesse qui serait une preuve, pour ceux
-qui en auraient besoin, de l'étendue et de la sincérité
-d'une tendresse dont on a dit l'expression exagérée,
-tandis qu'elle n'est que passionnément vraie<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">&nbsp;[350]</a>.</p>
-
-<p>En attendant, madame de Sévigné cherche et trouve
-une occupation du goût de son c&oelig;ur dans la poursuite
-des affaires de son gendre et de son fils. Après avoir pris
-une honorable part aux événements de la campagne
-dont nous avons rappelé les principaux faits, le baron
-de Sévigné, malade d'un rhumatisme à la cuisse, et
-croyant toute opération sérieuse ajournée, était revenu
-de lui-même à Paris, sans congé, le 22 octobre<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">&nbsp;[351]</a>. Ce
-retour justifié, mais irrégulier quant à la forme, ne laissa
-pas que de causer quelques ennuis à sa mère. Sévigné
-montrait en effet, par là, qu'il n'était pas trop esclave
-<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-de la discipline militaire, et le roi n'aimait guère qu'on
-prît de telles libertés avec la hiérarchie. Madame de Sévigné
-jugea prudent de garder son fils en quelque sorte
-caché à Livry, jusqu'à ce que sa position eût été régularisée.
-«Le <i>Frater</i> est toujours ici, mande-t-elle à madame
-de Grignan, attendant ses attestations qui lui feront
-avoir son congé. Il clopine, il fait des remèdes; et
-quoique on nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne
-discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance
-que nous ne serons point pendus. Nous causons et nous
-lisons: le compère, qui sent que je suis ici pour l'amour
-de lui, me fait des excuses de la pluie, et n'oublie rien
-pour me divertir; il y réussit à merveille; nous parlons
-souvent de vous avec tendresse.» Et le <i>Frater</i>, de ce
-charmant esprit qui contraste avec le ton un peu tendu
-de sa s&oelig;ur, continue: «Ma mère est ici pour l'amour de
-moi; je suis un pauvre criminel, que l'on menace tous
-les jours de la Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant
-que tout s'apaisera par le retour prochain de toutes les
-troupes. L'état où je suis pourrait tout seul produire cet
-effet; mais ce n'est plus la mode. Je fais tout ce que je
-puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et d'avoir
-quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand
-je lui parle là-dessus. Elle revient toujours sur les soins
-que j'ai pris d'elle pendant sa maladie, et, à ce que je
-puis juger par ses discours, elle est fort fâchée que mon
-rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas la
-fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute sa
-tendresse et toute l'étendue de sa reconnoissance. Elle
-seroit tout à fait contente si elle m'avoit seulement vu en
-état de me faire confesser; mais, par malheur, ce n'est pas
-pour cette fois: il faut qu'elle se réduise à me voir clopiner
-<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-comme clopinoit jadis M. de la Rochefoucauld,
-qui va présentement comme un Basque<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">&nbsp;[352]</a>.»</p>
-
-<p>En même temps qu'elle poursuivait le congé de son
-fils auprès de Louvois, qui, à cause de sa parenté avec
-madame de Coulanges, se montrait gracieux pour elle,
-la marquise de Sévigné sollicitait de Colbert le renouvellement
-de la faible indemnité que le roi avait l'habitude
-d'accorder, à titre de gratification, aux gouverneurs de
-province dont il était satisfait. Louvois était rude dans
-le service, mais galant pour les dames. Il n'en était pas
-de même de Colbert: celui-ci faisait toujours mauvais
-visage à qui venait lui demander de l'argent<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">&nbsp;[353]</a>. Madame
-de Sévigné l'éprouva pour son compte en allant l'entretenir
-des intérêts de son gendre et de sa fille. «J'ai
-voulu aller à Saint-Germain parler à M. Colbert de votre
-pension, écrit-elle à cette dernière; j'y étois très-bien
-accompagnée: M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et
-plusieurs autres me consoloient par avance de la glace
-que j'attendois. Je lui parlai donc de cette pension, je
-touchai un mot des occupations continuelles et du zèle
-pour le service du roi; un autre mot des extrêmes dépenses
-à quoi l'on étoit obligé, et qui ne permettoient pas
-de rien négliger pour les soutenir; que c'étoit avec peine
-que M. l'abbé de Grignan et moi nous l'importunions de
-cette affaire: tout cela étoit plus court et mieux rangé;
-mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la réponse:
-<i>Madame, j'en aurai soin</i>; et il me ramène à la porte; et
-voilà qui est fait<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">&nbsp;[354]</a>.» Toutefois madame de Sévigné fut
-<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-plus heureuse que madame Cornuel. On sait, que ne
-pouvant tirer du ministre austère ni un mot de réponse,
-ni même une marque d'attention: «Monseigneur, lui
-dit celle-ci, faites au moins signe que vous m'entendez<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">&nbsp;[355]</a>!»</p>
-
-<p>Enfin madame de Grignan se décida à venir à Paris
-aussitôt que son mari auroit obtenu des États de Provence
-le <i>don</i> extraordinaire de huit cent mille francs
-que le roi leur demandait pour cette année (un tiers de
-plus que les années précédentes), et fait nommer M. de
-Saint-Andiol, son beau-frère, procureur du pays, c'est-à-dire
-chargé d'aller porter à Versailles le vote de l'assemblée.
-C'est dans cette circonstance qu'il faut voir toute la
-tendresse maternelle de madame de Sévigné. «Je suis
-vraiment bien contente, dit-elle à sa fille en recevant cette
-nouvelle, de la bonne résolution que vous prenez; elle
-sera approuvée de tout le monde, et vous êtes fort loin de
-comprendre la joie qu'elle me donne<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">&nbsp;[356]</a>!»</p>
-
-<p>Mais voici un messager envoyé devant, qui accourt
-annonçant cette chère venue. Quel feu! quelle allégresse,
-quel trouble!</p>
-
-<p>«<i>Livry, mercredi 25 novembre 1676.</i>&mdash;Je me promène
-dans cette avenue; je vois venir un courrier. Qui est-ce?
-C'est Pomier: ah! vraiment, voilà qui est admirable.
-Et quand viendra ma fille?&mdash;Madame, elle doit être partie
-présentement.&mdash;Venez donc que je vous embrasse. Et
-votre don de l'assemblée?&mdash;Madame, il est accordé.&mdash;A
-combien?&mdash;A huit cent mille francs.&mdash;Voilà qui est fort
-bien, notre pressoir est bon, il n'y a rien à craindre, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne. Enfin j'ouvre
-votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnois
-aisément les deux caractères, et je vois enfin que
-vous partez. Je ne vous dis rien sur la parfaite joie que
-j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon fils; il n'y a plus
-de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne
-pour lui présenter notre courrier. Vous êtes en chemin
-par un temps admirable, mais je crains la gelée. Je vous
-enverrai un carrosse où vous voudrez. Je vais renvoyer
-Pomier, afin qu'il aille, ce soir, à Versailles, c'est-à-dire
-à Saint-Germain. J'étrangle tout, car le temps presse. Je
-me porte fort bien; je vous embrasse mille fois, et le
-<i>Frater</i> aussi<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">&nbsp;[357]</a>.»</p>
-
-<p>Avant l'arrivée de sa fille, madame de Sévigné n'écrit
-plus que trois lettres, trois billets de ce même style, rapide,
-coupé, joyeux. On voit qu'à la veille de jouir de
-cette chère présence, elle n'a plus le c&oelig;ur à l'écriture.
-«Je ne sais ce que j'ai, dit-elle à son idole, je n'ai plus de
-goût à vous écrire: d'où vient cela? seroit-ce que je ne
-vous aime plus<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">&nbsp;[358]</a>?» Elle annonce aux gouverneurs de la
-Provence que «la nouvelle des huit cent mille francs a
-été très-agréable au roi et à tous ses ministres»; et, pour
-compléter cette bouffée de contentement, voilà que le
-maître accorde à M. de Grignan cette gratification modeste,
-mais indispensable au voyage de Paris, tant était
-grande alors la gêne de la noblesse provinciale, et si
-avancée la ruine latente d'une maison dont le faste
-apparent ne se soutenait qu'à force d'artifices et d'héroïques
-expédients. «M. de Pomponne, ajoute cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-mère heureuse, le 9 décembre, a glissé fort à propos
-nos cinq mille francs. Le roi dit, en riant: On dit tous
-les ans que ce sera pour la dernière fois. M. de Pomponne,
-en riant, répliqua: Sire, ils sont employés à vous bien
-servir. Sa Majesté apprit aussi que le marquis de Saint-Andiol
-étoit procureur du pays; le sourire continua,
-comme disant qu'on voyoit bien la part qu'avoit M. de
-Grignan à cette nomination. M. de Pomponne lui dit:
-Sire, la chose a passé d'une voix, sans aucune contestation
-ni cabale. Cette conversation finit, et se passa
-fort bien<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">&nbsp;[359]</a>.»</p>
-
-<p>Partie d'Aix le 1<sup>er</sup> décembre, la comtesse de Grignan,
-seule, car son mari était encore retenu par ses fonctions,
-cheminait lentement à travers la neige et la glace qu'elle
-avait trouvées sur sa route, au lieu du beau temps que
-lui prédisait sa mère, d'abord parce qu'elle le souhaitait,
-mais aussi pour l'encourager à entreprendre cette longue
-et fastidieuse marche. Son c&oelig;ur suit sa fille dans ses pénibles
-étapes. Elle ne veut pas qu'elle arrive sans trouver
-sur sa route des excuses de tout ce mauvais temps: «Que
-ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de
-peines, de fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas,
-de veilles? Je crois avoir souffert toutes ces incommodités
-avec vous; ma pensée n'a pas été un moment
-séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai
-trouvé mille fois que je ne valois pas l'extrême peine que
-vous preniez pour moi; c'est-à-dire, par un certain côté,
-car celui de la tendresse et de l'amitié relève bien mon
-mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu! et quelle
-saison! vous arriverez précisément le plus court jour de
-<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-l'année, et par conséquent vous nous ramènerez le soleil.
-J'ai vu une devise qui me conviendroit assez; c'est un
-arbre sec et comme mort, et autour ces paroles: <i>fin che
-sol ritorni</i>. Qu'en dites-vous, ma fille? Je ne vous parlerai
-donc point de votre voyage, nulle question là-dessus;
-nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues,
-et nous tâcherons de donner un autre cours aux
-<i>petits esprits</i>, et d'autres idées à votre imagination<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">&nbsp;[360]</a>.....
-Je vous attendrai à dîner à Villeneuve Saint-Georges;
-vous y trouverez votre potage tout chaud; et, sans faire
-tort à qui que ce puisse être (ceci pour vous, monsieur
-de Grignan), vous y trouverez la personne du
-monde qui vous aime le plus parfaitement. L'abbé vous
-attendra dans votre chambre bien éclairée avec un bon
-feu. Ma chère enfant, quelle joie! Puis-je en avoir
-jamais une plus sensible<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">&nbsp;[361]</a>!»</p>
-
-<p>Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre. On
-peut se figurer les transports de madame de Sévigné de
-revoir sa fille après deux années entières d'absence, et
-il faut affirmer aussi la joie de celle-ci, de se retrouver
-enfin auprès d'une telle mère. Mais, vanité des projets
-humains, même des plus légitimes rêves de l'amour
-maternel, ce séjour commun à Paris, que madame
-de Sévigné avait tant souhaité, fut pour elle l'époque
-la plus pénible, la plus agitée et la plus douloureuse
-de son existence, et cela à cause de sa fille et par sa
-fille, ainsi que nous le verrons dans le chapitre suivant.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE VI.<br />
-<span class="medium">1677.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et Bussy.&mdash;Moment
-de la plus grande intimité entre madame de Sévigné
-et son cousin.&mdash;Ils se conviennent et se plaisent.&mdash;Vanité,
-extravagances de Bussy-Rabutin.&mdash;Il refuse le <i>Monseigneur</i> aux
-maréchaux.&mdash;Il se crée lui-même maréchal de France <i>in petto</i>.&mdash;Ne
-pouvant être <i>duc</i>, il ne veut plus qu'on l'appelle <i>comte</i>.&mdash;Le
-roi lui permet de revenir une seconde fois à Paris.&mdash;Sa cousine
-désire connaître ses <i>Mémoires</i>; ils les lisent ensemble.&mdash;Position
-de madame de Montespan à la cour.&mdash;Le roi distingue
-madame de Ludre.&mdash;On attribue à Bussy des couplets satiriques;
-sa justification.&mdash;La guerre recommence.&mdash;Louis XIV
-se met en campagne avant la fin de l'hiver.&mdash;Siége et prise de
-Valenciennes.&mdash;Le baron de Sévigné y est blessé.&mdash;Saint-Omer
-et Cambrai sont obligés de se rendre.&mdash;<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> gagne
-la bataille de Cassel.&mdash;Retour triomphant du roi; ovations qui
-lui sont faites: l'année 1677 appelée <i>l'année de Louis le Grand</i>.&mdash;Corneille
-chante les victoires du roi.&mdash;Madame de Sévigné
-achète à son fils la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.&mdash;Maladie
-de madame de Grignan.&mdash;Appréhensions de sa mère.&mdash;Quelques
-troubles surviennent entre la mère et la fille.&mdash;Malentendus
-expliqués.</p>
-
-<p class="space">Madame de Grignan resta six mois à Paris. Pour cette
-période, nous ne trouvons que deux lettres de sa mère,
-l'une à Bussy, l'autre au comte de Guitaud. Toutefois,
-au moyen d'une correspondance qui recommence avec
-l'exactitude accoutumée, au lendemain de la séparation,
-il nous sera possible de connaître quelle fut, durant cette
-première moitié de l'année 1677, l'existence de la mère
-et de la fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-En arrivant à Paris, madame de Grignan, indépendamment
-des amis de sa mère, qui étaient aussi les siens
-et que nous connaissons, retrouva son frère, guéri de son
-rhumatisme; le chevalier, son beau-frère, qui avait fait
-tout entière la longue campagne de 1676, sans y rencontrer
-d'occasion particulière d'accroître une fort jolie réputation
-que l'on tardait bien à récompenser; M. de la
-Garde, ce cousin à héritage des Grignan, qui, quelques
-mois auparavant, avait failli, à cinquante-six ans, épouser
-une jeune fille dont il eût pu être l'aïeul, et avait eu le
-bon esprit d'y renoncer, à la grande approbation de madame
-de Sévigné, qui, pour cela, lui restitue le nom de
-<i>sage</i>; et enfin Bussy-Rabutin, venu à Paris au mois de
-juin précédent avec une permission de deux mois, successivement
-prorogée jusqu'en mai 1677, par un accès
-de commisération royale, où la vanité de plus en plus
-vivace de ce disgracié satisfait voulait presque voir un
-retour de faveur.</p>
-
-<p>M. a fait connaître en détail le premier
-voyage effectué par Bussy en 1674, après sept années
-d'exil, et ses tentatives infructueuses de réconciliation
-auprès de ses principaux ennemis, tels que Condé, la Rochefoucauld,
-Marsillac<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">&nbsp;[362]</a>. Lorsque madame de Sévigné,
-en juin 1676, retourna de Vichy à Paris, elle y trouva
-son cousin déjà installé depuis quelques jours. Il y avait
-deux ans qu'ils ne s'étaient revus; mais ils n'avaient point
-interrompu une correspondance qui chez eux paraissait
-un besoin, comme elle était un plaisir. Bussy disait plus
-tard à sa cousine que les lettres qu'elle lui avait écrites
-pendant les années 1674, 1675 et 1676, étaient celles
-<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-qu'il trouvait le plus à son goût<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">&nbsp;[363]</a>. A ces diverses dates, ce
-quinteux parent en est revenu aux tendresses. Tantôt il
-lui écrit: «Vous êtes de ces gens qui ne devraient jamais
-mourir, comme il y en a qui ne devroient jamais naître<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">&nbsp;[364]</a>.»
-Tantôt il lui proteste que, «comme il ne trouve aucune
-conversation qui lui plaise autant que la sienne, il ne
-trouve aussi point de lettres si agréables que celles
-qu'elle lui écrit<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">&nbsp;[365]</a>.» Le 11 août 1675, il lui adresse
-cet éloge plus complet et plus cordial encore de sa façon
-d'écrire: «J'ai reçu votre lettre, madame, elle est
-assez longue, et je vous assure que je l'ai trouvée trop
-courte. Soit que votre style, comme vous dites, soit laconique,
-soit que vous vous étendiez davantage, il y a,
-ce me semble, dans vos lettres, des agréments qu'on ne
-voit point ailleurs; et il ne faut pas dire que c'est l'amitié
-que j'ai pour vous qui me les embellit, puisque de fort
-honnêtes gens, qui ne vous connoissent pas, les ont admirées<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">&nbsp;[366]</a>.»</p>
-
-<p>La correspondance de madame de Sévigné et de Bussy,
-pendant ces deux années écoulées sans se voir, se compose
-de trente-cinq lettres, dix-neuf écrites par celui-ci
-et seize par sa cousine. Le ton de cordialité qui y règne
-fait contraste avec le style de bec et d'ongles qui semble
-l'allure naturelle de cet esprit aigu, pointilleux, mieux
-disposé à rendre un coup qu'une tendresse, et n'ayant
-qu'un souci, dans les petites comme dans les grandes
-luttes, avec une femme et une parente comme avec un
-<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-ennemi bardé de fer, ne pas avoir le dernier. Il est quelques
-parties de leur correspondance que nous voulons
-relever, car on y rencontre de nouveaux traits des deux
-principales figures de ces Mémoires, et de plus elles caractérisent
-des relations dont l'historique fait partie du
-plan dont nous achevons l'exécution.</p>
-
-<p>Le faux bruit avait couru d'une première maladie sérieuse
-de madame de Sévigné avant celle de Bretagne. Se
-faisant de la nature et de la cause du mal de bizarres idées,
-et imaginant à ce sujet de plus singuliers remèdes, Bussy
-adresse à sa cousine cette lettre d'un ton qu'il se permet
-volontiers avec elle et que celle-ci sait entendre et pardonner:
-«J'ai appris que vous aviez été fort malade, ma
-chère cousine; cela m'a mis en peine pour l'avenir, et
-j'ai appréhendé une rechute. J'ai consulté votre mal à un
-habile médecin de ce pays-ci. Il m'a dit que les femmes
-d'un bon tempérament comme vous, demeurées veuves
-de bonne heure, et qui s'étoient un peu contraintes, étoient
-sujettes à des vapeurs. Cela m'a remis de l'appréhension
-que j'avois d'un plus grand mal; car enfin, le remède
-étant entre vos mains, je ne pense pas que vous haïssez
-assez la vie pour n'en pas user, ni que vous eussiez plus
-de peine à prendre un galant que du vin émétique. Vous
-devriez suivre mon conseil, ma chère cousine, d'autant
-plus qu'il ne sauroit vous paroître intéressé; car, si vous
-aviez besoin de vous mettre dans les remèdes, étant à
-cent lieues de vous, comme je suis, vraisemblablement
-ce ne seroit pas moi qui vous en servirois.»&mdash;«Votre
-médecin (lui répond madame de Sévigné de la même
-plume, mais plus finement taillée) qui dit que mon mal
-sont des vapeurs, et vous qui me proposez le moyen d'en
-guérir, n'êtes pas les premiers qui m'avez conseillé de
-<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-me mettre dans les remèdes spécifiques; mais la raison
-de n'avoir point eu de précaution pour prévenir ces vapeurs
-par les remèdes que vous me proposez m'empêchera
-encore d'en user pour les guérir. Le désintéressement
-dont vous voulez que je vous loue dans le conseil que
-vous me donnez n'est pas si estimable qu'il l'auroit été
-du temps de notre belle jeunesse: peut-être qu'en ce
-temps-là vous auriez eu plus de mérite. Quoi qu'il en
-soit, je me porte bien, et, si je meurs de cette maladie,
-ce sera d'une belle épée, et je vous laisserai le soin de
-mon épitaphe<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">&nbsp;[367]</a>.»</p>
-
-<p>Cet accent de jovialité un peu crue revient quelquefois
-dans le commerce de ces deux esprits prompts à
-la riposte, et qui ne dédaignent pas ce qu'on appelle le
-mot pour rire. Madame de Sévigné ne s'en fait nullement
-faute. Le marquis de Coligny, avant d'épouser mademoiselle
-de Bussy, lui avait écrit, comme à une parente considérable
-et considérée, afin de lui demander en quelque
-sorte son consentement. «J'ai reçu, mande-t-elle au
-père, un compliment très-honnête de M. de Coligny.
-Je vois bien que vous n'avez pas manqué de lui dire que
-je suis l'aînée de votre maison, et que mon approbation
-est une chose qui tout au moins ne sauroit lui faire de
-mal.» Et, sur ce, elle décoche à son cousin, friand de
-telles épices, cette historiette un peu gauloise: «A propos
-de cela, je veux vous faire un petit conte qui me fit rire
-l'autre jour. Un garçon, étant accusé en justice d'avoir
-fait un enfant à une fille, il s'en défendoit à ses juges, et
-leur disoit: «Je pense bien, messieurs, que je n'y ai pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-nui, mais ce n'est pas à moi l'enfant.» Mon cousin, je
-vous demande pardon, je trouve ce conte naïf et plaisant.
-S'il vous en vient un à la traverse, ne vous en contraignez
-pas<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">&nbsp;[368]</a>.» Mis en goût et en gaieté, Dieu sait si
-Bussy <i>s'en contraint</i>, et il répond à sa cousine par une
-anecdote sur le chevalier de Rohan et madame d'Heudicourt
-que nous devons laisser (telle est chez nous
-le changement du langage, je ne dis pas des m&oelig;urs) à la
-place qu'elle occupe dans la correspondance de l'historien
-de la Gaule amoureuse<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">&nbsp;[369]</a>.</p>
-
-<p>La vanité de Bussy doit se dire comme on a dit,
-dans ce temps, l'héroïsme de Condé, l'éloquence de
-Bossuet, la sagesse de Catinat, la douceur de Fénelon.
-Bussy est une des curiosités du règne de Louis XIV. Ses
-lettres de la période qui nous occupe nous offrent deux
-remarquables exemples de cet orgueil à la fois triste et
-bouffon qui a dirigé et perdu sa vie.</p>
-
-<p>On a vu qu'à la mort de Turenne, Louis XIV fit d'un
-seul coup huit maréchaux de France. C'était pour Bussy,
-leur doyen à tous, une belle occasion manquée, de parvenir
-à cette dignité, jusque-là le vif objet de son envie.
-«Dieu, écrit-il à sa cousine, n'a pas voulu que cela fût,
-ou que cela fût encore; je n'en murmure point, et, au
-contraire, je lui rends mille grâces du repos d'esprit qu'il
-m'a donné sur cela, et de ce qu'il m'a fait le courage
-encore plus grand que mes malheurs<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">&nbsp;[370]</a>.» Résignation
-factice, paroles arrangées qui masquent le dépit le plus
-amer, et bientôt le plus injurieux pour autrui, ainsi qu'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-va le voir dans une lutte que le <i>mestre de camp général
-de la cavalerie légère</i> soutint avec la plupart des nouveaux
-élus, et que l'on peut appeler sa campagne du
-<i>monseigneur</i>.</p>
-
-<p>Quelle que fût sa pensée sur cette fournée de maréchaux,
-qu'il appelait <i>maréchaux à la douzaine</i>, Bussy,
-courtisan lors même qu'il n'affectionne ni n'estime, crut
-devoir faire son compliment à ceux qui lui étaient particulièrement
-connus, mais il omit de leur donner le titre de
-<i>monseigneur</i>, auquel les maréchaux de France pensaient
-avoir droit, et qui, en effet, était passé en tradition et
-en habitude. Par une théorie nouvelle et subtile, il entendait
-ne rendre cet hommage qu'à ceux qui étaient ses
-anciens comme lieutenants généraux, et il le refusait à
-ses cadets.</p>
-
-<p>Il est curieux, d'abord, de comparer les termes de ses
-compliments avec sa méprisante façon de penser sur
-ses heureux rivaux. «Je me réjouis avec vous, monsieur,
-écrit-il au maréchal de Navailles, qu'enfin l'on vous ait
-fait justice; il y a longtemps que vous devriez avoir reçu
-celle-ci: le mérite a forcé les étoiles. Vous êtes en bonne
-et nombreuse compagnie<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">&nbsp;[371]</a>.» A Vivonne il dit: «Enfin,
-monsieur, vous voilà parvenu aux grands honneurs de
-la guerre. Il n'y a guère plus d'un an que vous n'aviez
-ni établissement ni titre. La fortune avoit été un peu
-lente à vous récompenser, mais elle s'est assez bien
-remise en son devoir, et elle n'a plus qu'à vous donner les
-moyens d'augmenter la gloire que vous avez acquise...
-Je vous assure que je le souhaite de tout mon c&oelig;ur;
-car personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-aime plus que je ne fais<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">&nbsp;[372]</a>.» Et à M. de Duras, il témoigne
-toute «sa joie de la justice que le roi vient de
-lui faire<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">&nbsp;[373]</a>.»</p>
-
-<p>Nous ne voyons pas que ceux-ci se soient formalisés
-de ce que Bussy leur refusait le <i>monseigneur</i>, et les appelait
-tout bonnement <i>monsieur</i>. Il n'en fut pas de même
-du maréchal de Créqui. Au mois de mai 1676, Bussy, se
-conformant au protocole dont il usait vis-à-vis de ses
-cadets, lui avait écrit une lettre, d'ailleurs fort polie,
-pour le remercier de quelques honnêtetés faites à son fils,
-qui servait en Flandre dans son corps. «Comptez, s'il
-vous plaît, sur moi, monsieur, lui disait-il, comme sur
-l'homme du monde qui vous aimera autant toute sa vie,
-et qui s'intéressera le plus à ce qui vous arrivera jamais<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">&nbsp;[374]</a>.»
-Ce n'est pas de ce ton qu'il en parlait, sept mois auparavant,
-à madame de Sévigné lorsque, sur la nouvelle de
-la défaite essuyée par le nouveau maréchal, à Consarbrüch,
-il lui demandait si elle ne pensait pas que ce
-général malheureux voudrait n'être encore que le chevalier
-de Créqui. «Pour moi, ajoutait-il avec injure, je le
-souhaiterois si j'étois à sa place, car on pourroit croire
-qu'il mériteroit un jour d'être maréchal de France, et
-l'on voit aujourd'hui qu'il en est indigne<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">&nbsp;[375]</a>.»</p>
-
-<p>Soit qu'il connût ce premier jugement de Bussy sur sa
-personne et sa promotion (évidemment par d'autres que
-madame de Sévigné, cette opinion ayant pu être communiquée
-à plusieurs par l'indiscret complimenteur),
-soit qu'il eût une plus haute idée de sa dignité que
-<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-quelques-uns de ses collègues, qui peut-être n'étaient
-qu'indulgents pour un maniaque d'orgueil et de médisance,
-dont la réputation était bien faite, le maréchal de
-Créqui refusa d'accepter les félicitations de Bussy, dans
-la forme employée par lui. Nouvelle lettre de celui-ci,
-où il développe son système sur le <i>monseigneur</i>. «Je ne
-crois pas, dit-il au maréchal, que vous ayez reçu ma
-lettre, car je n'en ai point eu de réponse. J'ai vu ici
-quelqu'un qui m'a voulu persuader que vous pouviez
-ne me l'avoir pas faite, parce que je ne vous avois pas
-traité de <i>monseigneur</i>, et que vous prétendiez que tout
-ce qui n'étoit pas officier de la couronne en devoit user
-ainsi avec MM. les maréchaux de France; mais je lui
-ai répondu qu'il n'y avoit point de règles si générales où
-il n'y eût des exceptions, et que, s'il y avoit quelqu'un
-qui les méritât, vous ne doutiez pas que ce ne dût être
-moi, de même que les Coligny, les Passage, les Estrées
-et les Gadagne; et il est si vrai que je dois être excepté,
-que MM. les maréchaux de Bellefonds, d'Humières, de
-Navailles, de Schomberg et de Lorges (gens qui savent
-aussi bien que qui que ce soit soutenir leur dignité) me
-font réponse comme si j'avois l'honneur d'être de leur
-corps, sachant bien qu'il n'y a que le peuple qui fasse
-de la différence d'un maréchal de France à moi, et que,
-quand le roi ne m'a pas fait la grâce de m'en donner le
-titre, Sa Majesté a eu ses raisons qui ne sont bonnes que
-pour elle<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">&nbsp;[376]</a>.» Ces arguments et le ton avec lequel ils
-étaient exprimés ne purent convaincre le maréchal de
-Créqui, et il refusa de faire à Bussy la réponse qu'il
-demandait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-Bussy, alors, porta le débat devant son indulgent et
-compatissant ami, le duc de Saint-Aignan, «afin, dit-il
-dans les notes explicatives de sa correspondance, que
-si le maréchal de Créqui me vouloit faire sur cela une
-affaire auprès du roi, il lui fît entendre mes raisons<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">&nbsp;[377]</a>.»
-Il lui envoyait en même temps sa lettre au maréchal. Le
-duc de Saint-Aignan adressa à Bussy la réponse suivante,
-que nous ne pouvons prendre au sérieux, et qui, si
-elle est, comme nous le croyons, une leçon donnée à un
-amour-propre que rien ne peut ni satisfaire ni contenir,
-reste comme un modèle de fine ironie et d'amical persiflage:
-«Je vous confesse, Monsieur, que j'aurois admiré
-la hauteur et la manière dont vous savez prendre
-les choses, si vous ne m'aviez accoutumé de telle sorte à
-l'admiration, que ce qui vient de vous ne me surprend
-plus. Cela est du meilleur sens, et le plus juste du
-monde, de faire de la distinction entre les vieux et les
-nouveaux maréchaux de France, c'est-à-dire entre ceux
-qui vous commandoient, et vos camarades ou ceux que
-vous avez commandés. Avec toute la qualité et tous les
-services que vous avez, vous ne sauriez vous mettre plus
-à la raison que vous faites<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">&nbsp;[378]</a>.»</p>
-
-<p>Il faut dire cependant, à la décharge de Bussy, qu'il
-n'était pas le seul qui éprouvât de la répugnance à traiter
-les maréchaux de <i>monseigneur</i>, même sans avoir sur eux
-l'ancienneté des services. Madame de Sévigné cite deux
-exemples de ce titre dérisoirement donné, ce qui équivalait
-à ne le donner point. «Le comte de Gramont,
-dit-elle à son cousin sans doute pour lui complaire, qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-est en possession de dire toutes choses sans qu'on ose
-s'en fâcher, a écrit à Rochefort, le lendemain (de sa
-nomination):</p>
-
-<p class="titel">«Monseigneur,</p>
-
-<p class="quote">«La faveur l'a pu faire autant que le mérite.</p>
-
-<p class="signature">«Monseigneur,<br />
-je suis votre très-humble serviteur,<br />
-<span class="i2 cap">«L</span><span class="smallc">E COMTE DE</span> <span class="cap">G</span><span class="smallc">RAMONT.</span>»</p>
-
-<p>«Mon père, ajoute-t-elle, est l'original de ce style;
-quand on fit maréchal de France M. de Schomberg,
-celui qui fut surintendant des finances, il lui écrivit:</p>
-
-<p class="titel">«Monseigneur,</p>
-
-<p class="quote">«Qualité, barbe noire, familiarité.</p>
-
-<p class="signature">«<span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL.</span>»</p>
-
-<p>«Vous entendez bien qu'il vouloit dire qu'il avoit
-été fait maréchal de France parce qu'il avoit de la
-qualité, la barbe noire comme Louis XIII, et qu'il
-avoit de la familiarité avec lui. Il étoit joli, mon père<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">&nbsp;[379]</a>!»</p>
-
-<p>La marquise de Sévigné qui connaissait, par M. de Pomponne,
-les idées du roi sur cette question d'étiquette, et
-qui déjà, par précaution, avait fait passer à M. de Grignan
-un avis qui n'était point inutile, conseille ainsi son
-irascible cousin, par voie d'allusion. Voyant qu'elle n'est
-pas comprise, elle y revient au moyen de cette anecdote
-clairement caractéristique. «Sur la plainte que le maréchal
-d'Albret a faite au roi que le marquis d'Ambres, en
-lui écrivant, ne le traitoit pas de <i>monseigneur</i>, Sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-Majesté a ordonné à ce marquis de le faire, et, sur cela,
-il a écrit cette lettre au maréchal:</p>
-
-<p class="titel">«Monseigneur,</p>
-
-<p>«Votre maître et le mien m'a commandé d'user
-avec vous du terme de monseigneur; j'obéis à l'ordre
-que je viens d'en recevoir, avec la même exactitude
-que j'obéirai toujours à ce qui vient de sa part, persuadé
-que vous savez à quel point je suis, monseigneur,
-votre très-humble et très-obéissant serviteur.»</p>
-
-<p>Voici la réponse du maréchal d'Albret:</p>
-
-<p class="titel">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Le roi, votre maître et le mien, étant le prince du
-monde le plus éclairé, vous a ordonné de me traiter de
-monseigneur, parce que vous le devez; et parce que
-je m'explique nettement et sans équivoque, je vous
-assurerai que je serai, à l'avenir, selon que votre
-conduite m'y obligera, monsieur, votre, etc.<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">&nbsp;[380]</a>.»</p>
-
-<p>Bussy fait la sourde oreille, et c'est le seul article de
-la lettre de sa cousine, qui en contient beaucoup d'autres,
-sur lequel, dans sa réponse détaillée, il oublie de s'expliquer.
-Mais, afin de faire disparaître cette différence
-qui le blesse, il adopte un parti d'une excentricité bouffonne,
-et qui frise vraiment la folie: il se nomme sans
-hésiter maréchal de France, et il put alors se donner
-à lui-même, <i>in petto</i>, du <i>monseigneur</i> tout à son aise<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">&nbsp;[381]</a>.</p>
-
-<p>En même temps, il lui prit une autre lubie, une
-autre <i>vision</i>, pour employer le mot du dix-septième siècle.
-<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-Trouvant sans doute qu'on lui avait fait tort de ne
-pas le nommer duc et pair, comme on l'avait maltraité
-en ne le faisant point maréchal, il ne voulut plus de
-son titre de comte: «Ne m'appelez plus <i>comte</i>,
-écrit-il à sa cousine, j'ai passé le temps de l'être. Je
-suis pour le moins aussi las de ce titre que M. de Turenne
-l'étoit de celui de maréchal. Je le cède volontiers
-aux gens qu'il honore<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">&nbsp;[382]</a>.» La surprise de madame de
-Sévigné ne fut pas médiocre. Elle dut croire son cousin
-décidément fou: «Vous ne voulez plus qu'on vous
-appelle comte, lui répond-elle presque sérieusement, et
-pourquoi, mon cher cousin? Ce n'est pas mon avis. Je
-n'ai encore vu personne qui se soit trouvé déshonoré de
-ce titre. Les comtes de Saint-Aignan, de Sault, du Lude,
-de Grignan, de Fiesque, de Brancas, et mille autres,
-l'ont porté sans chagrin. Il n'a point été profané comme
-celui de marquis. Quand un homme veut usurper un
-titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui de marquis,
-qui est tellement gâté qu'en vérité je pardonne à
-ceux qui l'ont abandonné. Mais pour comte, quand on
-l'est comme vous, je ne comprends point du tout qu'on
-veuille le supprimer. Le nom de Bussy est assez commun;
-celui de comte le distingue, et le rend le nôtre,
-où l'on est accoutumé. On ne comprendra point ni d'où
-vous vient ce chagrin, ni cette vanité, car personne n'a
-commencé à désavouer ce titre. Voilà le sentiment de
-votre petite servante, et je suis assurée que bien des
-gens seront de mon avis. Mandez-moi si vous y résistez
-ou si vous vous y rendez, et en attendant, je vous
-embrasse, mon cher <i>comte</i><a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">&nbsp;[383]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-Bussy n'a pas l'habitude de se rendre aussi facilement,
-et ce n'est pas petite affaire que de ramener au
-sens commun cette vanité qui fermente et s'aigrit dans
-la disgrâce et l'éloignement. Il veut traiter à fond cette
-bizarre question, et rien ne vaut son incroyable dissertation,
-pour faire bien connaître un personnage que
-Molière a oublié, et qui tient naturellement une très-grande
-place dans cet ouvrage.</p>
-
-<p>«Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre
-de comte, j'ai cru que vous entendriez d'abord la
-raison que j'avois d'en avoir; mais, puisqu'il vous la
-faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la
-promotion aux grands honneurs de la guerre que le roi a
-faite m'a donné meilleure opinion de moi que je n'avois,
-et que, m'étant persuadé que, sans ma mauvaise conduite,
-Sa Majesté m'auroit fait la grâce de me mettre dans
-le rang que mes longs et considérables services me
-devoient faire tenir, j'ai été honteux de la qualité de
-comte. En effet, me trouvant, sans vanité, égal en naissance,
-en capacité, en services, en courage et en esprit,
-aux plus habiles de ces maréchaux, et fort au-dessus
-des autres, je me suis fait maréchal <i>in petto</i>, et j'ai
-mieux aimé n'avoir aucun titre que d'en avoir un qui
-ne fût plus digne de moi. De dire que je serai confondu
-dans le grand nombre de gens qui portent le nom de
-Bussy, je vous répondrai que je serai assez honorablement
-différencié par celui de Rabutin, qui accompagnera
-toujours l'autre.</p>
-
-<p>«Et pour répondre maintenant à ce que vous me
-dites de tous ces messieurs qui ne se sont point trouvés
-déshonorés de porter le titre de comte, je vous dirai
-que les comtes de Saint-Aignan et du Lude étoient
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-bien las de l'être quand le roi leur fit la grâce de les
-faire ducs; que le comte de Sault étoit encore jeune quand
-il fut duc par la mort de son père; que les comtes de
-Fiesque et de Brancas, s'ennuyant de l'être, comme je ne
-doutois pas qu'ils ne l'eussent fait, ne pourroient s'en
-prendre qu'à eux-mêmes, parce qu'ils n'avoient rien fait
-pour être plus, et que M. de Grignan n'avoit pas encore
-assez rendu de services pour s'impatienter d'être comte.</p>
-
-<p>«Je crois, ma chère cousine, que vous approuverez
-mes raisons, car vous n'êtes pas personne à croire qu'il
-y a de la foiblesse à changer d'opinion quand vous en
-voyez une meilleure<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">&nbsp;[384]</a>.»</p>
-
-<p>Ainsi, de son aveu, Bussy quitte son titre parce que,
-seul, celui de duc lui semblait en harmonie avec la qualité
-de maréchal de France qu'il s'était octroyée. Ses ennemis,
-qu'il avait tant offensés, devaient être bien vengés
-de voir cet orgueil tombé là. Aussi c'est comme un malade
-que madame de Sévigné traite maintenant son
-cousin. Celui-ci lui avait envoyé la copie d'une lettre
-dans laquelle il demandait au roi la faveur de faire auprès
-de lui la campagne de 1676: «Faut-il que je vous
-parle, lui écrit-elle des Rochers, après avoir lu cette épître,
-de votre petit manifeste au roi? Il est digne de vous, de
-votre siècle et de la postérité.» Rien n'y manque&mdash;vous
-avez raison, ce que vous dites est parfait&mdash;c'est ainsi qu'on
-répond aux gens avec lesquels on ne veut plus discuter.</p>
-
-<p>Bussy saisissait avidement les occasions, il les faisait
-naître au besoin, de se rappeler au souvenir de Louis XIV.
-Avec son caractère, écrasé par cette interminable disgrâce
-qui humiliait son amour-propre et ruinait ses intérêts, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-est hors de doute que Bussy devait sentir dans son
-c&oelig;ur une haine violente et, en vérité, bien compréhensible
-contre le prince qui, malgré ses supplications, persistait
-à le reléguer au fond de sa province. Aussi ce n'est
-pas sans dégoût qu'on lit toutes les plates adulations,
-les protestations sans dignité, les humilités excessives
-qui affadissent sa correspondance. «Quelque raison que
-Votre Majesté sache qu'on a de vous aimer, dit-il à
-Louis XIV dans ce manifeste dont vient de parler madame
-de Sévigné, peut-être que vous seriez surpris de voir que
-cette amitié résiste à la prison, à la destitution de charge
-et à l'exil; mais vous en serez persuadé quand je vous en
-aurai dit les raisons. Premièrement, Sire, il faut que vous
-teniez pour constant que, depuis que j'ai eu l'honneur
-d'approcher Votre Majesté, j'ai eu une admiration et, si
-je l'ose dire, une tendresse extraordinaire pour elle; et
-je ne doute pas que, me confiant un peu trop en ces sentiments-là,
-en la croyance qu'on ne pouvoit faillir avec de
-si bons principes, et en quelque sorte de mérite que je me
-sentois avoir d'ailleurs, je ne me sois relâché dans le reste
-de ma conduite, je n'aie négligé de faire des amis, et donné
-prise sur moi à ceux qui ne m'aimoient pas<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">&nbsp;[385]</a>.»</p>
-
-<p>En parcourant la fastidieuse série des placets de Bussy
-à Louis XIV, groupés toutefois avec raison par son habile
-éditeur à la suite de chaque volume de sa correspondance,
-on rencontre vingt passages de ce style piteux
-et abaissé, qui contraste si fort avec l'humeur intraitable
-et arrogante du personnage. Citons quelques fragments;
-nous y trouverons des traits qui complètent cette rogue
-et triste physionomie:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-&mdash;«Sire, j'ai failli, écrit-il le 8 décembre 1671, et,
-quoiqu'il soit fort naturel de chercher à s'excuser, l'extrême
-respect que j'ai pour la justice de Votre Majesté
-fait que je n'essaye pas de paroître moins coupable devant
-elle; mais, Sire, ce qui aide fort à ma sincérité,
-en cette rencontre, c'est le zèle extraordinaire que j'ai eu
-toute ma vie pour la personne de Votre Majesté. Je me
-tiens si fort de ces sentiments, et je trouve qu'ils me font
-tant de mérite, que je n'ai pas de peine d'avouer franchement
-les fautes que j'ai faites<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">&nbsp;[386]</a>.»</p>
-
-<p>&mdash;«Sire (répète-t-il l'année d'après, avec un redoublement
-d'obséquiosité) il y a plus d'un an que je me donnai
-l'honneur d'écrire à Votre Majesté, pour lui demander
-très-humblement pardon, et lui offrir mes très-humbles
-services. Je n'aurois pas si longtemps attendu à vous demander
-miséricorde, si je n'avois pas appréhendé d'importuner
-Votre Majesté; mais, enfin, à qui aurois-je recours
-qu'au meilleur maître du monde? Pardonnez-moi
-donc, Sire, et, pour cet effet, permettez-moi d'aller à l'armée
-pour essayer de mériter les bonnes grâces de Votre
-Majesté par tous les services les plus considérables que
-je pourrai lui rendre, ou pour mourir en lui témoignant
-mon zèle. Si je pouvois faire à Votre Majesté un plus
-grand sacrifice que celui de ma vie, je le ferois de tout
-mon c&oelig;ur, car personne n'aime plus Votre Majesté que
-je fais, et je prie Dieu qu'il m'abîme si je mens; oui, Sire,
-je vous aime plus que tout le monde ensemble, et, si je
-n'avois plus aimé Votre Majesté que Dieu même, peut-être
-n'aurois-je pas eu tous les malheurs qui me sont arrivés;
-car, enfin, il n'y a guère de plus vieil officier d'armée en
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-France que moi, ni qui ait guère mieux servi; et (le dirai-je
-encore?) guère qui soit plus en état de servir. Il faut
-bien que Dieu ait été en colère contre moi, d'avoir aimé
-quelqu'un plus que lui, pour avoir rendu tout ce mérite
-inutile, et pour m'avoir laissé tomber dans les fautes qui
-ont obligé Votre Majesté de me châtier aussi justement
-qu'elle a fait<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">&nbsp;[387]</a>.»</p>
-
-<p>En 1673, remerciant le roi de la première permission
-qu'il lui avait accordée, après sept années d'exil, de
-revoir Paris, où l'appelait un procès important, Bussy
-s'exprime de la sorte: «Sire, je demande très-humblement
-pardon à Votre Majesté, si je ne puis plus retenir ma
-reconnoissance sur la permission qu'elle m'a donnée de
-venir à Paris pour quelque temps. Quoique cette grâce me
-soit considérable par l'ordre qu'elle me donnera moyen
-de mettre à mes affaires, elle me l'est bien plus par la
-marque qu'elle me donne du radoucissement de Votre
-Majesté.... Il n'a pas tenu à moi, Sire, que je n'en aie
-obtenu de plus considérables de Votre Majesté. Elle sait
-que je l'ai plusieurs fois très-humblement suppliée de m'accorder
-l'honneur de la suivre à ses campagnes, c'est-à-dire
-d'aller employer ma vie pour le service d'un maître
-adorable, dont j'eusse été trop heureux de baiser la main
-qui me frappoit; car personne ne s'est tant fait de justice
-que moi. J'ai toujours cru, Sire, et j'en suis encore
-persuadé de la plus claire vérité du monde, que Votre
-Majesté, à qui rien n'est caché, avoit toujours su que je
-l'avois aimée de tout mon c&oelig;ur, et toujours admirée, et
-que cela lui avoit même donné quelque bonté pour moi;
-mais que, blâmant ma conduite avec raison, elle avoit
-<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-mieux aimé satisfaire à sa justice qu'à ses propres inclinations<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">&nbsp;[388]</a>.»</p>
-
-<p>Au début de la campagne de 1674, persistant à offrir,
-systématiquement et sans perdre courage, des services
-toujours refusés: «J'espère, Sire, dit-il, que Votre Majesté,
-qui est l'image de Dieu, se laissera enfin fléchir à la
-persévérance, et que, considérant qu'il y a neuf ans que
-je souffre, elle donnera des bornes à ses châtiments; c'est
-peut-être la mort que je vous demande, Sire, mais il
-n'importe: je commence à l'aimer mieux, en vous servant,
-que la vie dans la disgrâce de Votre Majesté. Accordez-moi
-donc la grâce de pouvoir vous suivre à cette
-campagne, j'en supplie très-humblement Votre Majesté,
-et de croire que jamais homme qui a eu le malheur de déplaire
-à son maître n'en a eu tant de repentir que moi,
-ne s'est fait tant de justice sur les châtiments qu'il a reçus,
-et n'est, après tout cela, du meilleur c&oelig;ur et avec plus
-de soumission, de Votre Majesté, etc<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">&nbsp;[389]</a>....» Mais, voyant
-le peu de succès de ses offres de service, Bussy se mit à
-afficher une résignation en apparence complète, et, au
-lendemain de la conquête de la Franche-Comté, il écrivit
-au roi en ces termes: «Je supplie très-humblement
-Votre Majesté de me permettre de lui témoigner la joie
-que j'ai de ses dernières conquêtes, et de voir que mon
-maître prenne le chemin de le devenir de tout le monde.
-Ma satisfaction auroit été tout entière si Votre Majesté
-avoit daigné accepter les offres de mon très-humble service;
-mais, enfin, comme je n'ai pu avoir ce plaisir, je
-m'en suis fait un autre qui est de me soumettre à vos
-<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-volontés avec une résignation dont je suis assuré que
-Dieu se contenteroit. Si Votre Majesté la pouvoit connoître
-aussi bien que lui, et voir le fond de mon c&oelig;ur,
-je ne serois pas aussi malheureux que je le suis<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">&nbsp;[390]</a>.....»</p>
-
-<p>Malgré ce dessein de faire contre mauvaise fortune
-bon c&oelig;ur, Bussy, jusqu'à la paix de Nimègue, ne cessa
-de poursuivre Louis XIV de ses placets. Il devait attendre
-six ans encore avant de voir fléchir sa sévère disgrâce,
-et avant d'obtenir l'autorisation de reparaître à la
-cour, où même il ne put rester. Il fallait que les péchés de
-langue et de plume de cet esprit malfaisant fussent bien
-grands et eussent atteint plus haut que ceux que nous
-avons déjà nommés, peut-être le roi lui-même, plus
-vraisemblablement sa mère, pour expliquer cette rigueur
-si longtemps inflexible.</p>
-
-<p>Dans le cours de l'année 1676, Louis XIV, qui mesurait
-à Bussy avec une si lente parcimonie le retour de ses
-bonnes grâces, avait paru se radoucir. A son retour de Bretagne,
-madame de Sévigné sut que son cousin avait obtenu,
-pour quelques mois, une nouvelle permission de résider
-à Paris; mais ce ne fut pas de Bussy qu'elle l'apprit.
-De la part de celui-ci, ce n'était point précisément
-défiance, car que pouvait-il appréhender d'une parente
-qui, malgré ses torts, lui avait donné tant de preuves
-d'affection? Probablement il redoutait les confidences,
-même involontaires, de madame de Sévigné à madame
-de la Fayette, son intime amie, et, par celle-ci, à la Rochefoucauld,
-dont il suspectait toujours la rancune. Mais,
-comme on l'a vu en 1674<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">&nbsp;[391]</a>, madame de Sévigné savait,
-<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-avant même son cousin, par M. de Pomponne, qui ne lui
-cachait rien de ces choses et d'autres plus importantes,
-et que l'exilé employait de préférence auprès du roi,
-madame de Sévigné, disons-nous, connaissait parfaitement
-ce qui concernait Bussy: dans ses visites de bienvenue,
-le ministre dut lui apprendre ce que celui-ci ne lui
-disait point. En rentrant des Eaux, elle le trouva donc
-depuis quelques jours établi à Paris, content de n'avoir
-plus à se cacher, et, dans sa modestie habituelle, se faisant
-un triomphe exceptionnel de cette mince tolérance:
-«C'est une faveur qui me distingue des autres exilés,
-lui avait-il écrit à Vichy; le roi n'en a fait de pareilles
-qu'à moi<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">&nbsp;[392]</a>.»</p>
-
-<p>Pendant les six mois qui précédèrent l'arrivée de sa
-fille madame de Sévigné reçut souvent les visites de
-Bussy; elles eurent lieu avec un contentement réciproque,
-car, malgré de profondes différences morales, ces deux
-esprits de même souche se conviennent et se plaisent.
-Bussy et sa cousine, dans leur jeunesse, avaient failli se
-laisser entraîner à un sentiment plus vif que l'amitié<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">&nbsp;[393]</a>;
-mais cette amitié, du moins, quoiqu'elle eût été mise à de
-délicates épreuves, avait toujours survécu, et aujourd'hui,
-toutes les vieilles querelles apaisées, elle était plus cordiale
-que jamais.</p>
-
-<p>Toutefois durant ces six mois de commun séjour à Paris,
-soit dans les lettres de Bussy à ses divers correspondants,
-soit dans celles de madame de Sévigné à sa fille,
-on trouve peu de détails sur leurs relations journalières.
-«Venez m'aider, écrit le premier à madame de Grignan,
-<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-le 27 juillet, à désopiler la rate de madame votre mère:
-votre absence empêche l'effet de mes remèdes<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">&nbsp;[394]</a>.» Au
-mois d'octobre, nous le trouvons à Livry, où il est allé
-passer quelques jours, afin de contenter l'envie que sa
-cousine lui avait plusieurs fois manifestée de connaître
-ses Mémoires, auxquels il travaillait, et dont on parlait
-dans leur monde. «Vous devriez m'envoyer quelques
-morceaux de vos <i>Mémoires</i>, lui avait écrit le 18 septembre
-madame de Sévigné, je sais des gens qui en ont vu
-quelque chose, qui ne vous aiment pas tant que je fais,
-quoiqu'ils aient plus de mérite<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">&nbsp;[395]</a>.» Bussy ne voulut
-pas lui adresser son manuscrit; il tenait à lui en faire
-la lecture lui-même. Son motif est «qu'il aime les
-louanges à tous les beaux endroits, et que si elle lisoit ses
-mémoires sans lui, elle ne lui en donneroit qu'en général
-pour tout l'ouvrage<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">&nbsp;[396]</a>.» Cela peut s'appeler un auteur
-gourmet en fait d'éloge. La lecture eut lieu, et madame
-de Sévigné en rend un témoignage plus amical que sincère
-à sa fille, car les <i>Souvenirs</i> de Bussy, publiés après
-sa mort, par les soins de la marquise de Coligny, sont
-un assez terne ouvrage, et ne sauraient lutter d'intérêt
-avec la plupart des mémoires contemporains<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">&nbsp;[397]</a>.</p>
-
-<p>Bussy, dans ce voyage, communiqua la partie terminée
-de son travail à quelques amis dont il voulait avoir le
-sentiment. L'un d'eux était M. de Thou, président de
-l'une des chambres des Enquêtes, fils de l'historien et
-frère du malheureux ami de Cinq-Mars, qui avait dû
-<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-épouser madame de Sévigné, fait omis par tous les biographes
-de celle-ci. «J'ai lu vos <i>Mémoires</i> avec beaucoup
-de satisfaction,» écrit le président à Bussy. Il lui donne en
-même temps les éloges que celui-ci recherchait, et il est
-difficile de n'y pas voir la complaisance usitée en pareil
-cas. Mais ce qu'il loue sans restriction, ce qu'il semble heureux
-de louer, ce sont les lettres de madame de Sévigné,
-que Bussy avait eu l'heureuse idée d'intercaler dans son
-récit. «J'ai admiré les lettres de madame de Sévigné,
-ajoute M. de Thou, et je les ai relues deux fois; c'est une
-personne pour laquelle j'ai eu toute ma vie un grand respect
-et une très-grande inclination: je l'ai pensé épouser,
-et c'est M. de la Châtre et madame votre cousine,
-sa femme, qui ménageoient la chose<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">&nbsp;[398]</a>.» Nouveau témoignage
-de cette constante bonne renommée que, dans un
-mauvais jour, Bussy, sauf à s'en repentir plus tard, avait
-voulu obscurcir, et preuve nouvelle que, de son vivant,
-madame de Sévigné a joui de toute sa réputation épistolaire.</p>
-
-<p>Nous avons dit que nous manquions presque entièrement
-de détails sur les faits personnels à madame de Sévigné
-et à madame de Grignan pendant le séjour de six
-mois de celle-ci à Paris. Cela se comprend. La marquise
-de Sévigné ayant avec elle sa fille et son cousin, ses
-deux principaux correspondants, ses lettres, source intarissable
-d'informations, nous font entièrement défaut.
-Mais, grâce à un recueil qui, après une interruption de
-quatre ans, recommença précisément à paraître vers cette
-époque, et auquel nous aurons dorénavant recours, comme
-à un répertoire historique des plus curieux, malgré sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-forme presque toujours futile ou fade, nous pouvons
-énumérer (tout détail nous mènerait trop loin) les événements
-de politique, de guerre, d'art et de société, qui
-formèrent le spectacle ou l'entretien de la ville et de la
-cour, et par conséquent de la mère et de la fille, pendant
-ce premier semestre de 1677.</p>
-
-<p>On y voit que l'hiver de cette année fut extrêmement
-brillant. Le premier jour de l'an, les comédiens de l'hôtel
-de Bourgogne donnèrent la première représentation de la
-<i>Phèdre</i> de Racine, à laquelle la troupe du roi, qui jouait au
-faubourg Saint-Germain, répondit le surlendemain, par
-l'apparition de la <i>Phèdre</i> de Pradon, cause de débats
-qui raviva un instant les passions littéraires amorties depuis
-dix ans<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">&nbsp;[399]</a>. La marquise de Sévigné et sa fille ne furent
-pas de celles (il y en eut!) qui donnèrent la préférence à ce
-dernier sur l'auteur d'<i>Andromaque</i>. Mais, si elle arrivait
-pleinement à Racine, madame de Sévigné ne faiblissait
-point dans son admiration pour son <i>vieil ami</i> Corneille,
-et ce dut être pour elle une joie toute particulière, un
-triomphe d'arrière-saison presque personnel, que de voir,
-par le choix et l'ordre du roi, le répertoire de ce père de
-notre tragédie, glorieusement ressuscité, après quelques
-années de négligence, non d'oubli. «Les beautés de l'opéra
-d'<i>Isis</i>, ajoute l'auteur du <i>Mercure galant</i>, n'ont
-pas fait perdre au roi et à toute la cour le souvenir des
-inimitables tragédies de M. Corneille l'aîné, qui furent
-représentées à Versailles pendant l'automne dernier<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">&nbsp;[400]</a>.»</p>
-
-<p>On connaît les vers dans lesquels le vieux poëte, qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-s'était cru à jamais banni de la scène, transmet à ce roi si
-épris des choses grandes et belles l'expression émue d'une
-reconnaissance à laquelle se mêle ce sentiment si vif, si
-naturel mais si bizarre de tendresse, de préférence presque
-d'un père qui vieillit pour ses derniers et plus chétifs
-enfants. C'est le <i>Mercure</i> (il faut lui en laisser l'honneur)
-qui le premier a reproduit ces beaux vers: «Je vous
-envoie, dit le rédacteur à son correspondant anonyme,
-les vers que fit cet illustre auteur pour remercier Sa
-Majesté: il y a longtemps que vous me les demandez, et
-je n'avois pu, jusqu'à présent, en recouvrer une copie<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">&nbsp;[401]</a>.»</p>
-
-<p>En voici quelques-uns; nous voudrions tout citer:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter</p>
-<p>Que tu prennes plaisir à me ressusciter?</p>
-<p>Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace,</p>
-<p>Reviennent à la mode et retrouvent leur place;</p>
-<p>Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux</p>
-<p>N'ôte point le vieux lustre à mes premiers travaux?</p>
-<p>Achève, les derniers n'ont rien qui dégénère,</p>
-<p>Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père:</p>
-<p>Ce sont des malheureux étouffés au berceau,</p>
-<p>Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau.</p>
-<p>Déjà Sertorius, &OElig;dipe et Rodogune</p>
-<p>Sont rentrés, par ton choix, dans toute leur fortune;</p>
-<p>Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna</p>
-<p>Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.</p>
-<p>Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent;</p>
-<p>Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent;</p>
-<p>Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit,</p>
-<p>Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.</p>
-<p>Mais contre un tel abus que j'aurois de suffrages,</p>
-<p>Si tu donnois le tien à mes derniers ouvrages!</p>
-<p>Que de cette bonté l'impérieuse loi</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div>
-<p>Ramèneroit bientôt et peuple et cour vers moi!</p>
-<p>Tel Sophocle, à cent ans, charmoit encore Athènes,</p>
-<p>Tel bouillonnoit encor son vieux sang dans ses veines,</p>
-<p>Diroient-ils à l'envi, lorsque &OElig;dipe aux abois</p>
-<p>De cent peuples pour lui gagna toutes les voix.</p>
-<p>Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres</p>
-<p>Font encor quelque peine aux modernes illustres,</p>
-<p>S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,</p>
-<p>Je n'aurai pas longtemps à les importuner.</p>
-<p>Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre,</p>
-<p>C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;</p>
-<p>Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir,</p>
-<p>Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.</p>
-<p>Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie</p>
-<p>Te consacre le peu qui me reste de vie<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">&nbsp;[402]</a>......</p>
-</div></div>
-
-<p>Madame de Grignan trouva la cour livrée à de nouvelles
-intrigues. Sous les apparences d'un triomphe renouvelé,
-et d'un empire affiché avec plus d'ostentation
-qu'avant d'être contesté, madame de Montespan, en attendant
-qu'elle succombât sous la politique patiente de sa
-vraie rivale, avait, avons-nous dit, à se débattre contre
-des rivalités passagères, qui la piquaient, l'alarmaient,
-mais surtout l'indignaient, parce qu'elle les trouvait, sous
-tous les rapports, au-dessous d'elle. Celle dont on parlait
-alors le plus était madame de Ludre, fille d'honneur de
-<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, seconde duchesse d'Orléans, et chanoinesse du
-Poussay. Son nom revient souvent dans la suite de la correspondance
-de madame de Sévigné avec sa fille<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">&nbsp;[403]</a>. Dès
-<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-le mois de janvier, Bussy, le premier, en écrit de Paris à
-l'un de ses correspondants, le premier président Brûlart,
-chef du parlement de Dijon, à qui il mandait tout, le sérieux
-et le galant: «Madame de Ludre fait bien du bruit
-à Saint-Germain; elle donne, dit-on, de l'amour au roi
-et alarmes à madame de Montespan, et les spectateurs
-attendent quelque changement avec impatience<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">&nbsp;[404]</a>.»</p>
-
-<p>M. Ludovic Lalanne a reproduit une note de Bussy-Rabutin,
-des plus intéressantes, et pour la biographie de
-son écrivain, et pour la connaissance des circonstances
-qui marquèrent la chute graduelle de madame de Montespan.
-Mais, afin de bien comprendre cette page nouvelle
-des mémoires de Bussy, il est bon de dire quelques mots
-d'un fait pour lui très-fâcheux, qui eut lieu précisément
-pendant cet hiver de 1677.</p>
-
-<p>Successivement on avait vu paraître plusieurs pièces
-satiriques contre divers personnages de la cour, pièces
-que, nous ne savons pourquoi, on appelait des <i>logements</i>.
-Comme la réputation de médisance de Bussy était, quoi
-qu'il fît, indélébile, on les lui attribua. Il en fut avisé
-par le duc de Saint-Aignan, à la fois son ami et son collègue
-à l'Académie française, qualité qu'il cumulait avec
-celle de membre de l'académie d'Arles. C'est le roi lui-même
-qui avait appris ce fait au duc, un jour où cet infatigable
-intermédiaire lui présentait un rondeau de la
-composition de Bussy, humble et suppliant, sur le mot
-<i>Pardonnez-moi</i>, et assez mauvais pour que Louis XIV
-fût autorisé à l'attribuer à l'un des plus ridicules poëtes de
-son royaume: Bussy, en effet, ne mettait pas dans ses vers</p>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-l'esprit et l'arrangement de sa prose. Mais cette scène
-vaut la peine d'être reproduite.</p>
-
-<p>«J'ai trouvé ce matin, lui écrit le duc de Saint-Aignan
-le 9 février, l'occasion favorable de donner votre lettre
-au roi, Monsieur, avec le rondeau. Sa Majesté n'a pas
-cru d'abord qu'il fût de vous; et lorsque je lui ai dit en
-riant que les académiciens étoient obligés à se servir les
-uns les autres, surtout auprès de leur protecteur, Sa Majesté
-m'a répondu: «Ce n'est donc pas de l'académie royale
-d'Arles?» J'ai répliqué: «Non, Sire, c'est de l'Académie
-françoise.» Le roi m'a dit, toujours d'un visage fort
-ouvert: «C'est de l'abbé Cottin?» Enfin, je me suis expliqué,
-et je lui ai dit que c'étoit de vous. Sa Majesté a
-pris l'un et l'autre, et a dit qu'il les verroit, ajoutant avec
-un air qui témoignoit ne le pas croire, qu'il s'étoit fait
-des <i>logements</i> qu'on vous attribuoit. Je lui ai répondu que
-cela ne pouvoit pas être, mais que, comme on prenoit
-le temps pour dérober que les <i>bohémiens</i> étoient en quelque
-lieu, je ne doutois pas qu'on n'en usât ainsi maintenant
-que vous étiez à Paris; et comme je voulois continuer,
-le roi m'a interrompu pour me dire qu'une marque
-qu'il ne croyoit pas cela de vous, étoit qu'il vous laissoit
-à Paris; et là-dessus, lui voyant ouvrir votre lettre, je
-suis sorti du cabinet. Voilà, Monsieur, le détail de ce qui
-s'est passé ce matin, dont j'attends un heureux succès
-par les paroles et les manières douces et honnêtes que le
-roi a employées en parlant de vous<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">&nbsp;[405]</a>.»</p>
-
-<p>Le duc de Saint-Aignan avait fait &oelig;uvre d'amitié et
-aussi de justice en défendant, à cette occasion, ce
-pauvre médisant, victime de son mauvais renom. Il eût
-<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-pu ajouter que Bussy, qui n'était pas un sot, n'aurait
-point été si mal avisé que de choisir précisément le
-moment de sa présence à Paris pour faire courir des
-satires à l'adresse de ses ennemis: dès qu'elles circulaient,
-lui présent, il est clair qu'elles n'étaient pas de lui. C'est
-ce qu'il répond lui-même à son ami, en lui rappelant
-un semblable précédent de son premier séjour à Paris,
-et, sur ce point, sa justification est complète: «Ne vous
-souvenez-vous pas, Monsieur, qu'en 1673, le roi m'ayant
-permis de venir ici, Sa Majesté vous dit, quelque temps
-après, qu'on m'attribuoit des chansons qu'il savoit bien
-que je n'avois pas faites? Voici une pareille rencontre,
-où le roi ne se laisse pas surprendre aux méchants ni aux
-sots. J'admire Sa Majesté de voir, en un moment, le vraisemblable
-de ce qu'on lui dit de moi. Il sent bien que
-j'ai l'âge et la raison qui sont nécessaires pour faire sage
-tout le monde, et que j'ai, par-dessus cela, une longue
-pénitence, qui me fait plus sage que tous les barbons.
-S'il savoit la reconnoissance que j'ai dans le c&oelig;ur, de la
-justice qu'il me fait, il me feroit peut-être des grâces.
-Quoi qu'il fasse, je l'aimerai toujours comme mon bon
-maître, aux châtiments duquel je dois ce qui me manquoit
-de bonnes qualités<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">&nbsp;[406]</a>.» On ne parle pas différemment de
-Dieu.</p>
-
-<p>Mais Bussy ne tarda pas à connaître à qui il devait
-ce mauvais office. Ce n'était rien moins que la s&oelig;ur
-de la sultane encore régnante, madame de Thianges, à
-laquelle l'unissait une parenté d'alliance, et qui, selon
-lui, avait été poussée à cela par ses ennemis, en tête desquels
-<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-il place toujours M. de la Rochefoucauld, et le
-prince de Marsillac, son fils; mais c'est sans administrer
-aucune preuve qu'il accuse ces solides amis de madame
-de Sévigné.</p>
-
-<p>«Deux jours après avoir écrit cette lettre (dit-il dans
-l'annotation dont nous parlions tout à l'heure) mademoiselle
-de Grancey me manda, par un de ses amis et
-des miens, que, s'étant trouvée dans la chambre de madame
-de Montespan, où étoit le roi, il y avoit sept ou
-huit jours, et la conversation étant tombée sur les <i>logements</i>
-qui couroient dans le monde, madame de Thianges
-avoit dit qu'on ne voyoit de ces sortes de médisances-là
-que quand j'étois à Paris, et je connus par là que le roi
-ne savoit cela que de madame de Thianges.</p>
-
-<p>«Je savois déjà que cette femme avoit eu la lâcheté de
-m'abandonner, depuis cinq ou six ans, moi son parent et
-son ami, après s'être réchauffée pour moi et m'avoir
-promis de s'employer fortement aux occasions pour
-m'attirer des grâces; mais je ne croyois pas qu'elle fût
-assez infâme pour me vouloir couper la gorge, et pour
-inventer des choses contre moi, dans un temps où des
-accusations de cette nature me pourroient faire un tort
-irréparable dans l'esprit du roi; contre moi, dis-je, qui
-n'avois jamais manqué de respect ni d'amitié pour elle.
-Après avoir bien cherché les raisons qu'elle pouvoit
-avoir de sa rage, je n'en trouvai point d'autres, sinon
-que les Marsillac, qui me haïssoient et qui me craignoient,
-prenant la peine de vouloir satisfaire à sa sensualité,
-elle n'avoit osé refuser d'entrer dans la bassesse de leurs
-passions, et peut-être avoit-elle le c&oelig;ur assez bas pour
-l'avoir fait sans contrainte.</p>
-
-<p>«Dans ce temps-là, les plus clairvoyants de la cour demeuroient
-<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-d'accord que madame de Montespan étoit fort
-baissée dans les bonnes grâces du roi, et disoient, pour
-appuyer leur opinion, qu'elle pleuroit souvent, qu'elle
-avoit sur le visage une tristesse profonde, que le roi paroissoit
-avoir un air plus dégagé que de coutume, qu'il
-se communiquoit plus aux courtisans, qu'il passoit
-moins de temps qu'à l'ordinaire dans la chambre de
-madame de Montespan, qu'il se couchoit de meilleure
-heure, qu'il étoit plus curieux en beaux habits depuis
-deux ou trois mois qu'il n'avoit encore été, et que cela
-faisoit voir qu'il cherchoit fortune. Pour moi qui ne
-voyois ces choses-là que de loin, je m'en fusse rapporté
-au jugement des gens qui étoient sur les lieux, si l'assassinat
-que me venoit de faire madame de Thianges,
-ne m'eût fait croire que sa s&oelig;ur n'étoit pas sur le point
-de tomber, puisqu'en cet état on a bien d'autres choses
-à songer qu'à faire du mal aux gens qui ne contribuent
-pas à notre décadence<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">&nbsp;[407]</a>.»</p>
-
-<p>Mesdames de Sévigné et de Grignan n'étaient pas au
-nombre des personnes dont parle Bussy, qui se trouvaient
-sur les lieux, c'est-à-dire au sein même de la cour.
-La première n'y paraissait qu'en de rares occasions:
-quant à la gouvernante de la Provence, sa jeunesse, sa
-beauté fraîche encore, quoique à la veille de subir une
-éclipse, les intérêts de son mari, lui avaient fait jusque-là
-un devoir de s'y produire, mais une affection de poitrine
-qui vint l'affliger dans le cours de cet hiver la tint éloignée
-de Versailles et de Saint-Germain. D'ailleurs les plaisirs
-de la cour, avant la fin même du carnaval, se trouvèrent
-subitement interrompus par le départ inattendu du roi
-<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-pour l'armée de Flandre, qui eut lieu le dernier jour
-du mois de février<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">&nbsp;[408]</a>.</p>
-
-<p>En commençant ainsi brusquement, et contre toute
-habitude, la campagne au sein même de l'hiver, Louis XIV
-avait voulu surprendre les ennemis, et c'était pour
-mieux cacher ses projets qu'il avait multiplié les fêtes
-à sa cour. On voit dans le fidèle <i>Mercure</i> l'agitation de
-ce départ précipité: «On s'y attendoit si peu qu'on avoit
-fait quantité d'agréables parties pour la fin du carnaval,
-qui furent rompues par la nécessité où chacun se trouva
-de songer à son équipage<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">&nbsp;[409]</a>.»</p>
-
-<p>Sévigné partait <i>guidon</i>, comme devant. Quant au chevalier
-de Grignan, il obtenait enfin la récompense de sa
-conduite dans la journée d'Altenheim. A la veille de l'ouverture
-de la campagne, il fut nommé brigadier de cavalerie,
-ce qui tenait le milieu entre le grade de colonel et celui
-de maréchal de camp, en même temps que Catinat, son
-camarade, était fait brigadier d'infanterie, et que le marquis
-de La Trousse, ce cousin de madame de Sévigné,
-qui était le colonel de son fils, était promu au grade
-de lieutenant général<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">&nbsp;[410]</a>.</p>
-
-<p>Louis XIV se proposait de prendre encore quelques-unes
-des principales villes de la Flandre. Avec une activité
-chaque jour plus habile et plus exigeante, Louvois lui avait
-tout préparé, hommes, approvisionnements, matériel.
-«Grâce à lui, ajoute le <i>Mercure</i>, cinquante mille hommes
-de cavalerie et d'infanterie ont trouvé toutes sortes de provisions
-dans une saison peu avancée, dans un pays ruiné,
-<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-et sur des terres encore couvertes de neige. Cependant
-rien n'a manqué, et une place abondante en toutes choses,
-considérable par ses fortifications, difficile à prendre à
-cause de sa situation, défendue par un brave gouverneur
-qui avoit toute la résolution qu'il falloit pour soutenir
-un long siége, et par une nombreuse garnison
-composée d'Espagnols, de Walons et d'Allemands, et de
-quantité de noblesse du pays, a été prise d'assaut après
-huit jours<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">&nbsp;[411]</a>.» C'est de l'importante place de Valenciennes
-qu'il est ici question. Vauban dirigeait ce siége, sous
-Louis XIV, qui était, en outre, assisté des maréchaux
-de Schomberg, de Lorges, de la Feuillade, d'Humières
-et de Luxembourg. Les assiégés se croyaient à l'abri de
-toute surprise. «Les bourgeois, fiers de tout ce que nous
-avons marqué qui leur servoit de défense, donnèrent les
-violons sur leurs remparts, le jour de carême-prenant,
-pour se moquer des troupes qui avoient investi la place;
-mais on leur répondit, quelques jours après, avec d'autres
-instruments qui leur ôtèrent l'envie de danser<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">&nbsp;[412]</a>.» Le
-huitième jour de l'ouverture de la tranchée, le 10 mars,
-eut lieu l'assaut de l'un des principaux ouvrages de la
-place. L'attaque était conduite par le marquis de la Trousse
-et le comte de Saint-Géran. Les assiégés ne purent résister
-à l'élan des Français, qui emportèrent le bastion attaqué,
-en chassèrent les ennemis, les poursuivirent dans
-la ville, où ils entrèrent pêle-mêle avec eux, de telle sorte
-que le roi apprit la prise de Valenciennes presque en même
-temps que celle de ses ouvrages avancés. Il préserva les
-habitants du pillage, et accorda à la garnison les honneurs
-<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-militaires. Tous ceux auxquels madame de Sévigné
-s'intéressait se distinguèrent à ce siége mémorable. Son
-fils même y reçut une blessure: «M. le marquis de
-Sévigné, dit en finissant la relation que nous avons
-sous les yeux, a aussi été blessé, à la tête des Dauphins,
-en portant des fascines avec une intrépidité sans
-exemple<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">&nbsp;[413]</a>.»</p>
-
-<p>Le reste de la campagne répondit à ce brillant début.
-En moins de deux mois, les deux fortes places de Saint-Omer
-et de Cambrai tombèrent en notre pouvoir, et
-<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, frère du roi, eut la bonne fortune de battre
-dans une véritable bataille rangée le prince d'Orange,
-qui voulait secourir la première de ces villes. Nous emprunterons
-seulement quelques lignes, sur cette campagne,
-aux mémoires de celui qui y commandait le
-corps où servait le baron de Sévigné:</p>
-
-<p>«Monsieur, dit le marquis de la Fare, attaqua Saint-Omer,
-et le roi, Cambrai: ces deux conquêtes ne
-furent pas si faciles. Le prince d'Orange marcha, avec
-trente mille hommes, au secours de Saint-Omer, mais
-Monsieur le battit bien à Cassel: après quoi le roi fit à
-son aise le siége de la ville et de la citadelle de Cambrai,
-et s'en retourna glorieusement à Versailles, non sans
-mal au c&oelig;ur de ce que Monsieur avoit par-dessus lui une
-bataille gagnée. On remarqua qu'après la prise de Cambrai,
-étant venu voir Saint-Omer et Monsieur qui y
-étoit, il fut fort peu question de cette bataille dans leur
-conversation; qu'il n'eut pas la curiosité d'aller voir le
-lieu du combat, et ne fut apparemment pas trop content
-<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-de ce que les peuples, sur son chemin, crioient: <i>Vivent le
-roi, et Monsieur qui a gagné la bataille!</i> Aussi a-ce été
-et la première et la dernière de ce prince; car, comme il
-fut prédit dès lors par des gens sensés, il ne s'est retrouvé
-de sa vie à la tête d'une armée. Cependant il étoit naturellement
-intrépide et affable sans bassesse, aimoit
-l'ordre, étoit capable d'arrangement, et de suivre un
-bon conseil. Il avoit assez de défauts pour qu'on soit
-obligé en conscience de rendre justice à ses bonnes
-qualités<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">&nbsp;[414]</a>.»</p>
-
-<p>Les troupes furent mises dans leurs cantonnements,
-et Louis XIV, comme on vient de le voir, s'en revint
-triomphant à Versailles, vers la fin du mois de mai.
-Cette rapide campagne, plus brillante encore que celle
-de l'année précédente, avait frappé tous les esprits. Ce
-fut un concert unanime de louanges. Tous les corps
-vinrent complimenter le prince heureux qui avait pleinement
-prouvé, au profit de la France, qu'il pouvait se
-passer des généraux jusque-là réputés indispensables. Le
-peuple était dans l'ivresse au spectacle de cette grandeur
-nationale croissante, et l'imperturbable prospérité du
-roi augmentait encore le respect par l'admiration; aussi
-appela-t-on cette année 1677, <i>l'année de Louis le
-Grand</i><a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">&nbsp;[415]</a>. Jours heureux, siècle d'or de la royauté à la
-fois imposante et populaire! mémorable époque, aussi,
-pour la France, alors pleinement identifiée avec son roi!</p>
-
-<p>Tous les poëtes s'en mêlèrent. Les recueils du temps
-<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-sont pleins de vers, sonnets, rondeaux, odes, épîtres, la
-plupart détestables, à la louange de Louis et de son frère.
-L'année d'avant Boileau disait au roi:</p>
-
-<p class="quote">Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!</p>
-
-<p>Il avait chanté <i>Bouchain et Condé terrassés</i>. Corneille,
-cette année, le devança, et, dans sa reconnaissance ravivée,
-écrivit ces vers, qui ne se ressentent en rien de la
-vieillesse de l'auteur:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Je vous l'avois bien dit, ennemis de la France,</p>
-<p>Que pour vous la victoire auroit peu de constance,</p>
-<p>Et que de Philisbourg à vos armes rendu</p>
-<p>Le pénible succès vous seroit cher vendu.</p>
-<p>A peine la campagne aux zéphyrs est ouverte,</p>
-<p>Et trois villes déjà réparent notre perte,</p>
-<p>Trois villes dont la moindre eût pu faire un État,</p>
-<p>Lorsque chaque province avoit son potentat;</p>
-<p>Trois villes qui pouvoient tenir autant d'années,</p>
-<p>Si le ciel à Louis ne les eût destinées:</p>
-<p>Et, comme si leur prise étoit trop peu pour nous,</p>
-<p>Mont-Cassel vous apprend ce que pèsent nos coups.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Partout vous trouverez son âme et son ouvrage,</p>
-<p>Des chefs faits de sa main, formés sur son courage,</p>
-<p>Pleins de sa haute idée, intrépides, vaillants,</p>
-<p>Jamais presque assaillis, toujours presque assaillants;</p>
-<p>Partout de vrais François, soldats dès leur enfance,</p>
-<p>Attachés au devoir, prompts à l'obéissance;</p>
-<p>Partout enfin des c&oelig;urs qui savent aujourd'hui</p>
-<p>Le faire partout craindre et ne craindre que lui.</p>
-<p>Sur le zèle, grand roi, de ces âmes guerrières</p>
-<p>Tu peux te reposer du soin de tes frontières,</p>
-<p>Attendant que leur bras, vainqueur de tes Flamands,</p>
-<p>Mêle un nouveau triomphe à tes délassements,</p>
-<p>Qu'il réduise à la paix la Hollande et l'Espagne,</p>
-<p>Que, par un coup de maître, il ferme la campagne,</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span></div>
-<p>Et que l'Aigle jaloux n'en puisse remporter</p>
-<p>Que le sort des Lions que tu viens de dompter<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">&nbsp;[416]</a>.»</p>
-</div></div>
-
-<p>La plus grande partie de la noblesse revint à Paris en
-même temps que le roi. Madame de Grignan, avant de
-partir, put y revoir son beau-frère, qui, selon sa coutume,
-avait honorablement figuré au siége de Valenciennes et
-à la bataille de Cassel, et son frère, qui avait à guérir
-une incommode blessure au talon.</p>
-
-<p>Sévigné, à son retour, obtint ou plutôt se donna, pour
-son argent, un avancement qui le fit enfin sortir de son
-éternel <i>guidonage</i>. A la date du 19 mai, sa mère annonce
-ce changement en ces termes à Bussy, retourné, depuis
-quelques jours, en Bourgogne, sans avoir pu, cette
-fois encore, se raccommoder avec ses ennemis: «Mon fils
-a traité de la sous-lieutenance des Gendarmes de M. le
-Dauphin, avec la Fare, pour douze mille écus et son
-enseigne. Cette charge est fort jolie: elle nous revient à
-quarante mille écus; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il se
-trouve par là à la tête de la compagnie, M. de la Trousse
-étant lieutenant-général. M. le Dauphin devient tous les
-jours plus considérable. La paix rendra cette charge encore
-plus belle que la guerre<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">&nbsp;[417]</a>.» Les gendarmes-Dauphin
-étaient une espèce de gardes du corps de l'héritier
-de la couronne. Le lieutenant avait le grade de brigadier
-ou de maréchal de camp, et le sous-lieutenant, le rang de
-colonel. «La charge est jolie, répond Bussy avec son expérience
-des choses de la guerre, et très-jolie pour un homme
-<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-de son âge. Vous voyez qu'avec de la patience il n'y a
-guère d'affaires au monde dont on ne vienne à bout<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">&nbsp;[418]</a>.»</p>
-
-<p>Le marquis de la Fare a consigné dans ses mémoires
-ce fait de la biographie du baron de Sévigné, ainsi que
-les motifs qui le déterminèrent lui-même à se défaire de
-sa charge, mais avec une différence relativement au prix
-mentionné par madame de Sévigné. «En ce temps-là,
-dit-il, ce général (M. de Luxembourg) ayant demandé
-que je fusse fait brigadier, attendu que plusieurs autres
-qui avoient moins de service que moi étoient déjà maréchaux
-de camp, il me fut répondu sèchement par Louvois
-que j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. Cette
-réponse brutale et sincère du ministre alors tout-puissant,
-qui me haïssoit depuis longtemps, et à qui jamais je
-n'avois voulu faire ma cour, jointe au méchant état de mes
-affaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour une
-femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de
-me défaire de ma charge de sous-lieutenant des gendarmes
-de monseigneur le Dauphin, que j'avois presque toujours
-commandés depuis la création de ma compagnie, et je
-puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge, avec
-la permission du roi, quatre-vingt-dix mille livres au marquis
-de Sévigné, enseigne de la même compagnie. C'est
-ainsi que la haine de Louvois me fit quitter le service,
-parce que je m'imaginois que cet homme étoit immortel.
-Il le fit quitter à bien d'autres, qui valoient bien mieux que
-moi, et, entre autres, au duc de Lesdiguières, un des plus
-grands seigneurs de France et des plus capables de bien
-servir<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">&nbsp;[419]</a>.» Cette femme dont parle le marquis de la Fare
-<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-était madame de la Sablière, à laquelle il sacrifiait alors
-sa carrière, et qu'il quitta, hélas! pour le jeu, peu d'années
-après.</p>
-
-<p>S'adressant à un ami, le comte de Guitaud, que nous
-voyons souvent, à partir de cet instant, figurer dans sa
-correspondance, madame de Sévigné explique ces chiffres
-d'une manière qui doit faire préférer sa version à celle
-de M. de la Fare. Dans cette lettre, à laquelle un éditeur
-des <i>Lettres inédites</i> a donné, sans désigner le jour, la
-date du mois de mai 1677, et qui est évidemment antérieure
-à celle qu'elle écrit à Bussy le 19, madame de Sévigné
-montre son fils occupé à la fois de céder son guidon
-à M. de Verderonne, et d'acheter une sous-lieutenance
-des chevau-légers du roi, ne sachant point alors que M. de
-la Fare voulait quitter le service. Elle confie à M. de
-Guitaud que Sévigné «perd quarante mille francs sur
-sa charge, car il ne la vend que quatre-vingt;» mais,
-ajoute-t-elle, «les charges sont fort rabaissées<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">&nbsp;[420]</a>.» Douze
-mille écus, déjà mentionnés, plus quatre-vingt mille livres,
-se rapprochent plus des quarante mille écus dont parlait
-madame de Sévigné, que des quatre-vingt-dix mille
-livres énoncées par le marquis de la Fare. On voit par là
-ce qu'étaient les charges militaires, même les plus modestes;
-et on y voit aussi (c'est surtout ce que nous avons
-voulu établir), que madame de Sévigné, si dévouée aux
-intérêts de sa fille, ne reculait devant aucun sacrifice
-pour améliorer la carrière de son fils, et même pour satisfaire
-ses seules convenances. Elle avait pour ce fils une
-réelle et solide tendresse, mais elle était d'une autre nature
-que cette adoration perpétuelle pour madame de Grignan,
-<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-dont, au reste, Sévigné n'était nullement jaloux, car il
-aimait lui aussi tendrement sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur de madame de Sévigné fut mis à une cruelle
-épreuve pendant ce court séjour de madame de Grignan
-à Paris. La santé de celle-ci, sa fraîcheur, sa beauté, entières
-jusque-là, commencèrent à subir des atteintes
-qui durèrent plusieurs années, dues à ses préoccupations
-morales, causées à leur tour par le désordre des
-affaires de sa maison, ou, si l'on adopte une version de
-Bussy, à ses nombreuses couches, et probablement à
-ces deux causes à la fois. Il est facile de se figurer les
-alarmes et les tourments de madame de Sévigné. Au
-moindre symptôme elle s'inquiétait aussitôt, et madame
-de Grignan, répugnant à s'avouer malade, se refusait, par
-système, à tous les soins. Insistance d'un côté, résistance
-de l'autre: la mère veut que sa fille craigne, afin d'être
-assurée de sa prudence et de sa docilité, et celle-ci, en dissimulant
-ses souffrances, prétendait par là ménager sa
-mère et lui prouver son amour. Depuis la grave maladie
-de madame de Sévigné, sa fille avait aussi la tendance
-opposée de croire, au moindre signe, sa mère malade, et
-voulait exiger d'elle encore plus de précautions et de
-soins. Ainsi c'était à force de ménagements, d'attentions
-mutuelles, de sollicitude, de bonne volonté et de délicates
-intentions, que ces deux femmes en arrivaient à
-se rendre vraiment malheureuses. Mais cela n'autorise
-pas à dire, comme on l'a fait, qu'elles passaient leur vie
-à souhaiter d'être ensemble, et qu'elles ne pouvaient y
-vivre une fois réunies. On s'est emparé, à cet égard, des
-lettres très-rares de madame de Sévigné qui portent la
-trace des malentendus qui ont pu, à deux ou trois reprises,
-exister entre elle et sa fille, et l'on en a conclu
-<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-à la froideur de celle-ci et à son manque de gracieuseté
-pour sa mère.</p>
-
-<p>Par quelques passages relevés dans la correspondance
-qui suivit immédiatement le départ de madame
-de Grignan, nous allons faire bien connaître quelle
-fut leur vie intime pendant ces six mois dont on a
-invoqué le trouble et l'agitation pour prouver qu'il
-y avait entre elles une complète incompatibilité d'humeur<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">&nbsp;[421]</a>.
-Le lecteur approuvera qu'en cet endroit, comme
-dans deux ou trois autres qui vont suivre, nous recueillions
-avec soin toutes les traces de ces discussions.
-C'est la bonne fortune du cadre élargi, adopté par le
-premier et savant auteur des <i>Mémoires sur madame de
-Sévigné</i>, de permettre, à cet égard, le seul exposé
-complet qui ait été encore donné de ces petits orages
-intérieurs. Il n'en faut rien négliger, afin que l'on puisse
-bien juger le procès qui a été fait à la passion proverbiale
-de la mère, et à la froideur également traditionnelle
-de la fille.</p>
-
-<p>Voyant donc qu'à force d'attentions réciproques, elles
-en étaient venues à ne plus s'entendre, M. de Grignan se
-décida à hâter le départ de sa femme, après s'être bien
-assuré toutefois auprès des médecins les plus habiles que
-non-seulement le voyage n'aurait aucun inconvénient
-pour sa santé, mais qu'il aiderait, au contraire, à un rétablissement
-que, suivant eux, l'air de la Provence devait
-infailliblement compléter; car, grâce au ciel, madame de
-Grignan n'était point atteinte de cette redoutable maladie
-de poitrine que sa mère, effrayée de sa maigreur soudaine,
-<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-s'était prise à craindre. Cette opinion des docteurs, partagée
-par les amis, n'en effraye pas moins madame de
-Sévigné. Elle croit sa fille perdue, en songeant aux fatigues
-de la route et à la <i>bise</i> de Grignan. Et si, contre
-son attente, tout tourne à bien, quelle humiliation que
-l'on puisse dire que l'éloignement leur est plus salutaire
-que leur présence! Mais que sa fille guérisse, cela seul
-importe: elle en aura à la fois la joie et l'affront.</p>
-
-<p>A peine madame de Grignan partie, cette mère éplorée
-continue avec la plume la conversation interrompue par
-ce brusque départ:</p>
-
-<p class="dater">«Paris, mardi 8 juin 1677.</p>
-
-<p>«Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout:
-vous ne savez que trop ce que mon c&oelig;ur est pour vous;
-mais puis-je vous cacher tout à fait l'inquiétude que me
-donne votre santé? C'est un endroit par où je n'avois pas
-encore été blessée; cette première épreuve n'est pas
-mauvaise: je vous plains d'avoir le même mal pour moi;
-mais plût à Dieu que je n'eusse pas plus de sujet de
-craindre que vous! Ce qui me console, c'est l'assurance
-que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à
-bout votre courage; il est chargé d'une vie où tient
-absolument la mienne: ce n'est pas une raison pour lui
-faire augmenter ses soins; celle de l'amitié qu'il a pour
-vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance,
-mon très-cher comte, que je vous recommande encore
-ma fille: observez-la bien, parlez à Montgobert (<i>femme
-de madame de Grignan</i>), entendez-vous ensemble pour
-une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma
-chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins
-de ceux qui sont autour de vous ne vous manqueront
-<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-pas, mais ils vous seront bien inutiles si vous ne vous
-gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que personne;
-et si vous trouvez que vous ayez assez de force
-pour aller à Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez
-que vous n'en avez pas assez pour revenir à Paris; si enfin
-les médecins de ce pays-là, qui ne voudront pas que
-l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent
-au point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne
-croyez pas que je puisse résister à cette douleur. Mais
-je veux espérer qu'à notre honte tout ira bien. Je ne me
-soucierai guère de l'affront que vous ferez à l'air natal,
-pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis
-chez la bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle
-autre ne m'étoit propre; je vous écrirai encore demain
-un mot; ne m'ôtez point cette unique consolation. J'ai
-bien envie de savoir de vos nouvelles; pour moi, je suis
-en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal.
-Adieu, mes chers enfants; que cette calèche que j'ai vue
-partir est bien précisément ce qui m'occupe, et le sujet
-de toutes mes pensées!» Madame de la Troche continue:
-«La voilà, cette chère commère, qui a la bonté
-de me faire confidence de sa sensible douleur. Je viens
-de la faire dîner, elle est un peu calmée; conservez-vous,
-belle comtesse, et tout ira bien; ne la trompez point sur
-votre santé, ou, pour mieux dire, ne vous trompez point
-vous-même; observez-vous, et ne négligez pas la moindre
-douleur ni la moindre chaleur que vous sentirez à cette
-poitrine: tout est de conséquence, et pour vous et pour
-cette aimable mère. Adieu, belle comtesse, je vous assure
-que je suis bien vive pour sa santé, et que je suis à
-vous bien tendrement.» Madame de Sévigné ajoute le
-lendemain: «Adieu, mon ange, je vous rends ce que
-<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-vous me dites sans cesse: songez que votre santé fait la
-mienne, et que tout m'est inutile dans le monde, si
-vous ne guérissez<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">&nbsp;[422]</a>.»</p>
-
-<p>Vraiment, c'est la mère; mais c'est quelque chose de
-plus que la tendresse maternelle ordinaire. Il y a
-dans l'expression un feu, un pathétique qui ne peut venir
-que d'un c&oelig;ur dont madame de Grignan a été le seul
-amour. Qu'on en juge par ces lignes, qui font également
-honneur à la tendresse de celle-ci, aussi vive que sa mère
-sur ces mutuelles inquiétudes de santé, quoiqu'elle se
-montre toujours moins démonstrative, moins facile à
-l'attendrissement et aux larmes.</p>
-
-<p>«Il me semble que, pourvu que je n'eusse mal qu'à
-la poitrine, et vous qu'à la tête, nous ne ferions qu'en
-rire; mais votre poitrine me tient fort au c&oelig;ur, et vous
-êtes en peine de ma tête; hé bien! je lui ferai, pour l'amour
-de vous, plus d'honneur qu'elle ne mérite; et,
-par la même raison, mettez bien, je vous supplie, votre
-petite poitrine dans du coton... Songez à vous, ma
-chère enfant, ne vous faites point de <i>dragons</i>; songez
-à me venir achever votre visite, puisque, comme vous
-dites, la destinée, c'est-à-dire la Providence, a coupé si
-court, contre toute sorte de raison, celle que vous aviez
-voulu me faire.... Quelle journée! quelle amertume!
-quelle séparation! Vous pleurâtes, ma très-chère, et c'est
-une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose pour
-moi, c'est mon tempérament. La circonstance de votre
-mauvaise santé fait une grande augmentation à ma douleur:
-il me semble que, si je n'avois que l'absence pour
-quelque temps, je m'en accommoderais fort bien; mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-cette idée de votre maigreur, de cette foiblesse de voix,
-de ce visage fondu, de cette belle gorge méconnoissable,
-voilà ce que mon c&oelig;ur ne peut soutenir. Si vous voulez
-donc me faire tout le plus grand bien que je puisse désirer,
-mettez toute votre application à sortir de cet état...
-Adieu, ma très-chère; je me trouve toute nue, toute seule,
-de ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence
-dans cette séparation: on n'y comprendroit rien
-autrement; mais c'est peut-être par là que Dieu veut vous
-redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon cher
-comte, vous nous en avez quasi répondu; donnez donc
-tous vos soins, je vous en conjure<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">&nbsp;[423]</a>.»</p>
-
-<p>Pendant que cette fille adorée chemine sous la conduite
-prudente de M. de Grignan, et retrouve, à chaque
-étape, une santé qui l'attendait sur la route, madame de
-Sévigné se soulage dans ses lettres de la contrainte
-qu'elle s'est imposée et qu'on lui a imposée; car <i>on lui
-a fait bien des injustices</i> depuis deux mois! non point
-sa fille, qu'elle proclame affectueuse et bonne, quoique
-celle-ci s'accuse du contraire, craignant (madame de Sévigné
-doit être au fond de cet avis) de n'avoir pas montré
-assez d'amour à une mère qui en mérite tant.</p>
-
-<p>«Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez
-mieux, et que le repos, le silence et la complaisance que
-vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent
-un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous
-représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous
-rétablir; je vous avoue que nul remède au monde n'est si
-bon pour me soulager le c&oelig;ur, que de m'ôter de l'esprit
-l'état où je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens
-<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-point cette pensée; j'en ai même été si frappée que
-je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce
-que j'ai senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la
-sensible joie que j'ai de vous voir, et de l'ennui que je
-trouve à passer ma vie sans vous: cependant je ne suis
-pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai fait que
-penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre
-qu'il ne devienne pis; voilà ce qui m'a possédée; quand
-je serai en repos là-dessus, je crois que je n'aurai pas le
-temps de penser à toutes ces autres choses, et que vous
-songerez à votre retour. Ma chère enfant, il faut que les
-réflexions que vous ferez entre ci et là vous ôtent un peu
-des craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me
-sens coupable d'une partie de vos <i>dragons</i>; quel dommage
-que vous prodiguiez vos inquiétudes pour une santé
-toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que le mal que
-vous faites à la vôtre!... Vous qui avez tant de raison et
-de courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains
-fantômes? Vous croyez que je suis malade, je me porte
-bien: vous regrettez Vichy, je n'en ai nul besoin que par
-une précaution qui peut fort bien se retarder; ainsi de
-mille autres choses... Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude,
-elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une
-vision que l'état où je vous ai laissée. M. de Grignan et
-tous vos amis en ont été effrayés. Je saute aux nues quand
-on vient me dire: Vous vous faites mourir toutes deux,
-il faut vous séparer; vraiment voilà un beau remède, et
-bien propre, en effet, à finir tous mes maux; mais ce
-n'est pas comme ils l'entendent: ils lisoient dans ma
-pensée, et trouvoient que j'étois en peine de vous; et de
-quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai jamais
-vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers
-<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-temps. Ce n'étoit pas vous; au contraire, je vous conjure,
-ma fille, de ne point croire que vous ayez rien à
-vous reprocher à mon égard: tout cela rouloit sur ce
-soin de ma santé dont il faut vous corriger; vous n'avez
-point caché votre amitié, comme vous le pensez. Que
-voulez-vous dire? est-il possible que vous puissiez tirer
-un <i>dragon</i> de tant de douceurs, de caresses, de soins,
-de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc
-plus sur ce ton: il faudroit que je fusse bien déraisonnable,
-si je n'étois pleinement satisfaite......<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">&nbsp;[424]</a>»</p>
-
-<p>«.... Quels remercîments ne dois-je point à Dieu de
-l'état où vous êtes? Enfin vous dormez, vous mangez un
-peu, vous avez du repos: vous n'êtes point accablée,
-épuisée, dégoûtée comme ces derniers jours: ah! ma
-fille! quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le
-chemin de se rétablir! Que voulez-vous dire du mal que
-vous m'avez fait? c'est uniquement par l'état où je vous
-ai vue; car, pour notre séparation, elle m'auroit été supportable
-dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à
-l'ordinaire; mais, quand il est question de la vie, ah!
-ma très-chère, c'est une sorte de douleur dont je n'avois
-jamais senti la cruauté, et je vous avoue que j'y aurois
-succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me garantir
-du plus grand de tous les maux<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">&nbsp;[425]</a>.»</p>
-
-<p>Puis viennent les résolutions de mieux vivre à l'avenir,
-dont madame de Sévigné prend quelques-unes à
-son compte, mais en en laissant la plus grande part à sa
-fille, qui a eu le double tort de ne pas se croire malade
-et de prêter des maux à sa mère. Il faut se corriger,
-<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-user mutuellement de complaisance, de confiance, afin
-de ne plus jouer la partie de M. de Grignan, qui, déposant
-sa femme presque guérie dans son château, répète,
-l'affreux homme! que le meilleur remède à leurs maux
-réels ou imaginaires est une bonne séparation.</p>
-
-<p>«Il faut penser, ma fille, à vous guérir l'esprit et le
-corps; et si vous ne voulez point mourir dans votre pays,
-et au milieu de nous, il ne faut plus voir les choses que
-comme elles sont, ne les point grossir dans votre imagination,
-ne point trouver que je suis malade quand je me
-porte bien: si vous ne prenez cette résolution, on vous
-fera un régime et une nécessité de ne jamais me voir:
-je ne sais si ce remède seroit bon pour vous; quant à
-moi, je vous assure qu'il seroit indubitable pour finir ma
-vie. Faites sur cela vos réflexions; quand j'ai été en peine
-de vous, je n'en avois que trop de sujet; plût à Dieu
-que ce n'eût été qu'une vision! le trouble de tous vos
-amis et le changement de votre visage ne confirmoient
-que trop mes craintes et mes frayeurs. Travaillez donc,
-ma chère enfant, à tout ce qui peut rendre votre retour
-aussi agréable que votre départ a été triste et douloureux.
-Pour moi, que faut-il que je fasse? Dois-je me bien porter?
-je me porte très-bien; dois-je songer à ma santé?
-j'y pense pour l'amour de vous; dois-je enfin ne me
-point inquiéter sur votre sujet? c'est de quoi je ne vous
-réponds pas quand vous serez dans l'état où je vous
-ai vue. Je vous parle sincèrement: travaillez là-dessus;
-et, quand on vient me dire présentement: Vous voyez
-comme elle se porte; et vous-même, vous êtes en repos:
-vous voilà fort bien toutes deux. Oui, fort bien, voilà
-un régime admirable; tellement que, pour nous bien
-porter, il faut que nous soyons à deux cent mille lieues
-<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-l'une de l'autre; et l'on me dit cela avec un air tranquille:
-voilà justement ce qui m'échauffe le sang, et me fait sauter
-aux nues. Au nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre
-réputation par un autre voyage, où nous soyons plus raisonnables,
-c'est-à-dire vous, et où l'on ne nous dise plus:
-Vous vous tuez l'une l'autre. Je suis si rebattue de ces
-discours que je n'en puis plus... Adieu, ma très-chère,
-profitez de vos réflexions et des miennes; aimez-moi, et
-ne me cachez point un si précieux trésor. Ne craignez
-point que la tendresse que j'ai pour vous me fasse du
-mal, c'est ma vie<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">&nbsp;[426]</a>.»</p>
-
-<p>Cette crainte, qu'au nom de leur santé réciproque on
-ne veuille les tenir dorénavant éloignées l'une de l'autre,
-demeure la constante préoccupation de madame de Sévigné.
-Afin donc que cette expérience ne fasse point autorité,
-elle ne peut se lasser de dire et de prouver que les
-choses se fussent passées bien différemment et au plus
-grand avantage de madame de Grignan, si celle-ci y avait
-mis une docilité dont sa mère veut, pour l'avenir, recevoir
-la promesse, car là seulement est pour elle la certitude
-de la santé de sa fille, et la possibilité de son retour.</p>
-
-<p>«... Vous étiez disposée, ajoute-t-elle, d'une manière si
-extraordinaire, que les mêmes pensées qui vous ont déterminée
-à partir m'ont fait consentir à cette douleur, sans
-oser faire autre chose que d'étouffer mes sentiments. C'étoit
-un crime pour moi, que d'être en peine de votre santé: je
-vous voyois périr devant mes yeux, et il ne m'étoit pas permis
-de répandre une larme; c'étoit vous tuer, c'étoit vous
-assassiner; il falloit étouffer: je n'ai jamais vu une sorte
-de martyre plus cruel ni plus nouveau. Si, au lieu de
-<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-cette contrainte, qui ne faisoit qu'augmenter ma peine,
-vous eussiez été disposée à vous tenir pour languissante,
-et que votre amitié pour moi se fût tournée en complaisance,
-et à me témoigner un véritable désir de suivre les
-avis des médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à
-m'avouer que le repos et l'air de Livry vous eussent
-été bons; c'est cela qui m'eût véritablement consolée, et
-non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille! nous
-étions d'une manière sur la fin qu'il falloit faire comme
-nous avons fait. Dieu nous montroit sa volonté par cette
-conduite: mais il faut tâcher de voir s'il ne veut pas bien
-que nous nous corrigions, et qu'au lieu du désespoir auquel
-vous me condamniez par amitié, il ne seroit point un
-peu plus naturel et plus commode de donner à nos
-c&oelig;urs la liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il
-n'est pas possible de vivre en repos. Voilà qui est dit une
-fois pour toutes; je n'en dirai plus rien: mais faisons nos
-réflexions chacune de notre côté, afin que, quand il plaira
-à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne
-retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une
-marque du besoin que vous aviez de ne plus vous contraindre,
-que le soulagement que vous avez trouvé dans les
-fatigues d'un voyage si long. Il faut des remèdes extraordinaires
-aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent
-jamais imaginé celui-là: Dieu veuille qu'il continue
-d'être bon, et que l'air de Grignan ne vous soit point
-contraire! Il falloit que je vous écrivisse tout ceci une
-seule fois pour soulager mon c&oelig;ur, et pour vous dire
-qu'à la première occasion, nous ne nous mettions plus
-dans le cas qu'on vienne nous faire l'abominable compliment
-de nous dire, avec toute sorte d'agrément, que, pour
-être fort bien, il faut ne nous revoir jamais. J'admire la
-<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">&nbsp;[427]</a>.»</p>
-
-<p><i>Je n'en dirai plus rien</i>; c'est-à-dire que, même après
-cette longue explosion, elle ne peut s'en taire. «Vous
-me mandez des choses admirables de votre santé (écrit-elle
-le 19 juillet, heureuse et humiliée du prodige accompli,
-contre ses prévisions, par ce redoutable air de
-Grignan); vous dormez, vous mangez, vous êtes en
-repos: point de devoirs; point de visites; point de mère
-qui vous aime: vous avez oublié cet article, et c'est le
-plus essentiel. Enfin, ma fille, il ne m'étoit pas permis
-d'être en peine de votre état; tous vos amis en étoient
-inquiétés, et je devois être tranquille! J'avois tort de
-craindre que l'air de la Provence ne vous fît une maladie
-considérable; vous ne dormiez ni ne mangiez; et vous
-voir disparoître devant mes yeux devoit être une bagatelle
-qui n'attirât pas seulement mon attention! Ah! mon
-enfant, quand je vous ai vue en santé, ai-je pensé
-à m'inquiéter pour l'avenir? Étoit-ce là que je portois mes
-pensées? Mais je vous voyois, et je vous croyois malade
-d'un mal qui est à redouter pour la jeunesse; et, au lieu
-d'essayer à me consoler par une conduite qui vous redonne
-votre santé ordinaire, on ne me parle que d'absence:
-c'est moi qui vous tue, c'est moi qui suis cause de
-tous vos maux. Quand je songe à tout ce que je cachois
-de mes craintes, et le peu qui m'en échappoit faisoit de
-si terribles effets, je conclus qu'il ne m'est pas permis de
-vous aimer, et je dis qu'on veut de moi des choses si monstrueuses
-et si opposées que, n'espérant pas d'y pouvoir
-parvenir, je n'ai que la ressource de votre bonne santé pour
-me tirer de cet embarras. Mais, Dieu merci, l'air et le repos
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-de Grignan ont fait ce miracle; j'en ai une joie proportionnée
-à mon amitié. M. de Grignan a gagné son procès,
-et doit craindre de me revoir avec vous, autant qu'il
-aime votre vie: je comprends ses bons tons et vos plaisanteries
-là-dessus. Il me semble que vous jouez bon jeu,
-bon argent: vous vous portez bien, vous le dites, vous
-en riez avec votre mari; comment pourroit-on faire de la
-fausse monnoie d'un si bon aloi<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">&nbsp;[428]</a>?»</p>
-
-<p>Sa joie continue à chaque lettre: «Je tâche de me consoler
-(dit-elle le 23, songeant toujours à cette visite interrompue
-de sa fille), dans la pensée que vous dormez, que
-vous mangez, que vous êtes en repos, que vous n'êtes plus
-dévorée de mille <i>dragons</i>, que votre joli visage reprend
-son agréable figure, que votre gorge n'est plus comme
-celle d'une personne étique: c'est dans ces changements
-que je veux trouver un adoucissement à notre séparation...»
-Le 28 elle ajoute, forte de l'attestation de sa
-femme de confiance, car les assurances de sa fille ont auprès
-d'elle besoin d'une caution: «Enfin, ma très-chère, je
-suis assurée de votre santé; Montgobert ne me trompe
-pas; dites-le-moi cependant encore; écrivez-le-moi en vers
-et en prose; repétez-le-moi pour la trentième fois: que
-tous les échos me redisent cette charmante nouvelle:
-si j'avois une musique comme M. de Grignan, ce seroit
-là mon opéra. Il est vrai que je suis ravie de penser au
-miracle que Dieu a fait en vous guérissant par ce pénible
-voyage, et ce terrible air de Grignan qui devoit vous
-faire mourir: j'en veux un peu à la prudence humaine;
-je me souviens de quelques tours qu'elle a faits, et qui
-sont dignes de risée: la voilà décriée pour jamais. Comprenez-vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-bien la joie que j'aurai, si je vous revois avec
-cet aimable visage qui me plaît, un embonpoint raisonnable,
-une gaieté qui vient quasi toujours de la bonne
-disposition; quand j'aurai autant de plaisir à vous regarder
-que j'ai eu de douleur sensible; quand je vous verrai
-comme vous devez être, étant jeune, et non pas usée,
-consumée, dépérie, échauffée, épuisée, desséchée; enfin
-quand je n'aurai que les chagrins courants de la vie,
-sans en avoir un qui assomme? Si je puis jamais avoir
-cette consolation, je pourrai me vanter d'avoir senti le
-bien et le mal en perfection. Cependant votre exemple
-coupe la gorge, à droite et à gauche: le duc de Sully
-dit à sa femme: «Vous êtes malade, venez à Sully;
-voyez madame de Grignan, le repos de sa maison l'a
-rétablie sans qu'elle ait fait aucun remède<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">&nbsp;[429]</a>.»</p>
-
-<p>Revenue en santé, madame de Grignan croit pouvoir se
-permettre avec sa mère une innocente plaisanterie, et lui
-écrit à son tour que l'expérience vient bien de démontrer
-qu'elles sont plus heureuses éloignées qu'ensemble. Il faut
-voir <i>sauter aux nues</i> madame de Sévigné! Elle n'admet
-pas de plaisanterie en semblable matière. «Je reprends,
-ma fille, lui répond-elle le 11 août, les derniers
-mots de votre lettre; ils sont assommants: «Vous ne
-sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez plus;
-j'étois le désordre de votre esprit, de votre santé, de
-votre maison; je ne vaux rien du tout pour vous.»
-Quelles paroles! comment les peut-on penser? et comment
-les peut-on lire? Vous dites bien pis que tout ce qui
-m'a tant déplu, et qu'on avoit la cruauté de me dire quand
-vous partîtes. Il me paroissoit que tous ces gens-là avoient
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-parié à qui se déferoit de moi le plus promptement.
-Vous continuez sur le même ton: je me moquois d'eux
-quand je croyois que vous étiez pour moi; à cette heure
-je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à
-vous répondre que ce que vous me disiez l'autre jour:
-«Quand la vie et les arrangements sont tournés d'une
-certaine façon, qu'elle passe donc cette vie tant qu'elle
-voudra;» et même le plus vite qu'elle pourra: voilà ce
-que vous me réduisez à souhaiter avec votre chienne de
-Provence<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">&nbsp;[430]</a>!»</p>
-
-<p>C'est la fin de ces tendres explications. Après avoir
-combattu avec une vivacité que l'on apporte à la défense du
-foyer, le système de M. de Grignan sur les avantages d'une
-séparation qui fait tout son tourment dans ce monde,
-madame de Sévigné se met à désirer de nouveau la
-venue de sa fille, bien inspirée toutefois, si, dans l'impossibilité
-d'aimer moins cette chère et parfois trop froide
-idole, elle s'était attachée à le laisser moins paraître.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE VII.<br />
-<span class="medium">1677.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">Vie active de madame de Sévigné.&mdash;Son empressement pour
-les membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime
-en eux.&mdash;Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive
-affection.&mdash;Madame de Sévigné s'inquiète de la santé de cette
-<i>chère Éminence</i>.&mdash;Les amis du cardinal veulent le ramener
-à Paris.&mdash;La retraite lui pèse, mais il est retenu par le respect
-humain.&mdash;Madame de Sévigné reprend sa chronique habituelle
-des amours royales.&mdash;Courte faveur de madame de Ludre.&mdash;Le
-roi l'abandonne.&mdash;Madame de Montespan sans pitié
-pour elle.&mdash;Madame de Sévigné compatit à l'infortune de la <i>pauvre
-Io</i>.&mdash;Madame de Ludre se retire au couvent.&mdash;Ascendant
-croissant de madame de Maintenon.&mdash;Le baron de Sévigné revient
-de l'armée, et retourne à sa vie dissipée. Sa mère et sa
-s&oelig;ur cherchent inutilement à le marier.&mdash;Madame de Sévigné
-se rend pour la seconde fois aux Eaux. De Vichy; elle loue à
-Paris l'<i>hôtel Carnavalet</i> pour elle et sa fille, qui lui annonce son
-prochain retour.&mdash;Elles s'y retrouvent au mois de novembre.</p>
-
-<p class="space">Restée seule, madame de Sévigné reprend sa vie accoutumée,
-pleine de mouvement, de courses, de visites,
-et nous la voyons à Saint-Maur, où madame de la Fayette
-cherche à rétablir une santé délabrée, et dont les médecins
-disent qu'il est grand temps «de s'en inquiéter<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">&nbsp;[431]</a>;»
-chez Gourville, près de l'hôtel de Condé, avec tous
-leurs amis, dans un jardin où ils trouvent «des jets d'eau,
-des cabinets, des allées en terrasses, six hautbois dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-un coin, six violons dans un autre, des flûtes douces un
-peu plus près, un souper enchanté, une basse de viole admirable,
-une lune qui fut témoin de tout<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">&nbsp;[432]</a>;» au Palais,
-où elle sollicite un procès en personne, et où «elle fit si
-bien, le <i>bon abbé</i> le dit ainsi, qu'elle obtint une petite
-injustice (on s'en vante!) après en avoir souffert beaucoup
-de grandes, par laquelle elle touchera deux cents louis,
-en attendant sept cents autres qu'elle devroit avoir il y a
-huit mois, et qu'on dit qu'elle aura cet hiver<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">&nbsp;[433]</a>;» chez
-le frère du roi, à la cour duquel elle se montre plus souvent
-qu'à Versailles, car elle y est toujours très-bien reçue,
-et où «Monsieur, qui étoit chagrin, ne parla qu'à elle<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">&nbsp;[434]</a>;»
-chez son ami le ministre, à Pomponne, où elle trouve un
-membre nouveau de cette famille d'anachorètes, Arnauld
-de Lusancy, «qui avoit trois ans de solitude par-dessus
-M. d'Andilly, leur père<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">&nbsp;[435]</a>;» à Livry enfin, où elle va
-souvent pour fuir la ville et retrouver sa fille.</p>
-
-<p>Mais, en l'absence de madame de Grignan, c'est à ceux
-qui portent ce nom et qui se trouvent à Paris, aux
-membres de cette famille d'adoption et devenue bien
-sienne, au coadjuteur, au <i>bel abbé</i>, au chevalier, à la
-Garde, que la marquise de Sévigné demande ses meilleurs,
-ses plus doux moments. C'est un besoin d'intimité, un
-entraînement dont l'expression est plaisante: «Je m'en
-vais chercher des Grignan, écrit-elle le 18 juin, je ne
-puis vivre sans en avoir pied ou aile<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">&nbsp;[436]</a>.»&mdash;«J'ai été chercher
-<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-des Grignan, répète-t-elle, car il m'en falloit<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">&nbsp;[437]</a>;» et
-la semaine suivante: «Je ne puis être longtemps sans
-quelque Grignan, je les cherche, je les veux, j'en ai
-besoin<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">&nbsp;[438]</a>.» Sans doute leurs qualités sont pour beaucoup
-dans cet empressement; mais il est peu probable que la
-gouvernante de la Provence leur ait montré ces trois lignes
-de la lettre suivante: «Je suis fort contente des soins de
-tous vos Grignan; je les aime, et leurs amitiés me sont
-nécessaires par d'autres raisons encore que par leur mérite<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">&nbsp;[439]</a>.»
-Leur plus grand mérite, on le devine, c'est
-que madame de Sévigné peut avec eux parler sans retenue
-de sa fille. C'est cette fille qu'elle aime en eux.</p>
-
-<p>Un autre culte, moins vif, mais non moins réel, était
-celui qu'elle avait voué à cette <i>chère Éminence</i> qu'elle
-craignait tant de ne plus revoir. Madame de Sévigné est,
-autant que la politique le lui permet, l'unique et minutieux
-biographe des dernières années de Retz; aussi mettons-nous
-du soin à recueillir ce qu'elle nous a conservé de ce personnage
-fameux<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">&nbsp;[440]</a>. Corbinelli, ambassadeur des amis communs,
-était allé le trouver dans sa retraite de Commercy,
-peut-être pour l'engager à sortir d'un isolement que l'on
-croyait funeste à sa santé<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">&nbsp;[441]</a>. Il envoie exactement son
-bulletin à madame de Sévigné, qui le repasse à sa fille:
-«Je vous envoie, lui dit-elle le 16 juin, ce que m'écrit
-Corbinelli de la vie de notre cardinal et de ses dignes occupations<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">&nbsp;[442]</a>.»
-Malheureusement nous ne possédons point
-<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-les lettres de Corbinelli, qui nous eussent fait entièrement
-connaître la vie intérieure du cardinal de Retz, occupé à
-rédiger les dernières pages de ses mémoires. Mais le
-prudent ambassadeur, connu par sa finesse, ne devait pas
-tout écrire de ce qui concernait l'ancien chef de la Fronde,
-alors dans le feu des souvenirs de ses exploits passés.
-Avide de renseignements nouveaux et plus complets, madame
-de Sévigné alla l'attendre, au retour, sous les discrets
-ombrages de Livry, qui se trouvait sur sa route.
-«Je me fais un plaisir, dit-elle, de l'attendre sur le grand
-chemin de Châlons, et de le tirer du carrosse au bout de
-l'avenue, pour l'amener passer un jour avec nous: nous
-causerons beaucoup; je vous en tiendrai compte<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">&nbsp;[443]</a>.» Mais
-elle en fut pour sa course. «Je suis ici depuis hier matin
-(écrit-elle le lendemain). J'avois dessein d'attendre Corbinelli
-au passage, et de le prendre au bout de l'avenue, pour
-causer avec lui jusqu'à demain. Nous avons pris toutes les
-précautions, nous avons envoyé à Claie, et il se trouve
-qu'il avoit passé une demi-heure auparavant. Je vais
-demain le voir à Paris, et je vous manderai des nouvelles
-de son voyage<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">&nbsp;[444]</a>.» Elle le voit, parle de longues heures
-avec lui, mais elle en écrit à sa fille avec une gêne et
-une discrétion désolantes:</p>
-
-<p>«.... J'ai fort causé avec Corbinelli: il est charmé du
-cardinal; il n'a jamais vu une âme de cette couleur:
-celles des anciens Romains en avoient quelque chose.
-Vous êtes tendrement aimée de cette âme-là, et je suis
-assurée plus que jamais qu'il n'a jamais manqué à cette
-amitié: on voit quelquefois trouble, et cela vient du
-<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-péché originel. Il faudroit des volumes pour vous rendre
-le détail de toutes les merveilles qu'il me conte<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">&nbsp;[445]</a>.... La
-santé du cardinal n'est pas mauvaise présentement,
-quelquefois sa goutte fait peur; il semble qu'elle veuille
-remonter. J'ai une si grande amitié pour cette bonne Éminence,
-que je serois inconsolable que vous voulussiez
-lui faire le mal de lui refuser la vôtre; ne croyez pas que
-ce soit pour lui une chose indifférente<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">&nbsp;[446]</a>.... Corbinelli est
-revenu encore plus philosophe de Commercy. Il me paroît
-qu'il a bien diverti le cardinal: nous en parlons sans
-cesse, et tout ce qu'il en dit augmente l'admiration et
-l'amitié qu'on a pour cette Éminence<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">&nbsp;[447]</a>.»</p>
-
-<p>Voilà tout ce qu'on trouve dans madame de Sévigné sur
-cette mission de l'habile et ténébreux Corbinelli. Ce sont
-autant d'énigmes jetées à notre curiosité impuissante.
-Une seule chose nous apparaît clairement, c'est qu'un désaccord
-s'était manifesté entre le cardinal de Retz et <i>sa
-chère nièce</i>, et que madame de Sévigné poussait de toutes
-ses forces à la paix: nous rencontrerons bientôt d'autres
-détails qui complètent ce point délicat de la biographie
-de madame de Grignan.</p>
-
-<p>Quinze jours après, la marquise de Sévigné reçut, sur
-le compte de cet ami pour elle si cher et si illustre, des
-nouvelles qui vinrent troubler toute la joie que lui
-avaient causée les assurances rapportées par Corbinelli
-au sujet d'une santé soumise à d'inquiétantes intermittences.
-«Il est revenu, mande-t-elle, un gentilhomme
-de Commercy, depuis Corbinelli, qui m'a fait peur de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-santé du cardinal; ce n'est plus une vie, c'est une langueur:
-j'aime et honore cette Éminence d'une manière
-à me faire un tourment de cette pensée: le temps ne répare
-point de telles pertes<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">&nbsp;[448]</a>.»</p>
-
-<p>Soit qu'ils craignissent réellement pour lui le séjour
-de Commercy, soit désir de jouir encore de sa précieuse
-société, les plus chauds amis du cardinal de Retz avaient
-formé le dessein de l'attirer d'abord à Saint-Denis, dont il
-était abbé. Saint-Denis n'était pas Paris, mais s'en trouvait
-bien près; aussi était-il difficile de faire accepter à ce dégoûté
-théâtral ou convaincu, un tel séjour comme une
-continuation de sa retraite proclamée définitive. On entama
-probablement auprès du pape une négociation dans
-le but de lui faire intimer l'ordre au cardinal de quitter
-Commercy<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">&nbsp;[449]</a>. Dans le passage suivant, madame de Sévigné
-nous indique que, malgré la désapprobation de quelques
-amis de Retz, peut-être les plus considérables, qui, surtout
-soucieux de sa dignité, blâmaient ce retour déguisé,
-si peu de temps après son départ solennel, le projet allait
-son train, et elle loue fort sa fille, plus tendre à l'Éminence
-par lettre que de près, de si bien s'associer au désir
-des plus zélés: «Pour notre cardinal, j'ai pensé souvent
-comme vous; mais, soit que les ennemis ne soient pas en
-état de faire peur, ou que les amis ne soient pas sujets à
-prendre l'alarme, il est certain que rien ne se dérange.
-Vous faites très-bien d'en écrire à d'Hacqueville, et même
-au cardinal. Est-il un enfant? ne sauroit-il venir à Saint-Denis
-sans le consentement de ses précepteurs? et s'ils
-l'oublient, faut-il qu'il se laisse égorger? Vous avez très-bonne
-<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-grâce à vous inquiéter sur la conservation d'une
-personne si considérable, et à qui vous devez tant d'amitié<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">&nbsp;[450]</a>.»</p>
-
-<p>A deux mois de là, les choses en étaient au même point.
-Retz, qui évidemment s'ennuyait dans son exil volontaire,
-hésitait encore, car ses amis étaient toujours divisés sur
-l'opportunité de son retour. Quant à madame de Sévigné,
-plus que jamais son choix est fait, et le croyant en danger
-à Commercy, où, pour vaincre l'ennui qui le dévore, il
-s'épuise de travail et s'est mis à étudier les sciences les plus
-ardues, elle rappelle de tous ses v&oelig;ux, au moins à Saint-Denis
-(elle préférerait Paris), cet ami qu'elle aime trop en
-femme qu'emporte son c&oelig;ur pour raffiner sur sa dignité et
-sa réputation; bien appuyée en cela par madame de Grignan,
-qui se souvient à propos que Retz, ce parent plus
-proche par les sentiments que par le sang, était le parrain
-de sa fille Pauline. «Je ne suis point du tout contente,
-écrit sa mère le 12 octobre, de ce que j'ai appris
-de la santé du Cardinal; je suis assurée que, s'il demeure
-à Commercy, il ne la fera pas longue: il se casse la tête
-d'application; cela me touche sensiblement<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">&nbsp;[451]</a>.» Et le 15:
-«Je suis en peine, comme vous de son parrain (de Pauline);
-cette pensée me tient au c&oelig;ur et à l'esprit. Vous
-ignorez la grandeur de cette perte: il faut espérer que
-Dieu nous le conservera; il se tue, il s'épuise, il se casse
-la tête; il a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas
-que les autres en soient aussi en peine que moi: enfin,
-hormis le quart d'heure qu'il donne du pain à ses truites,
-il passe le reste avec dom Robert<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">&nbsp;[452]</a>, dans les distillations
-<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-et les distinctions de métaphysique, qui le feront mourir.
-On dira: Pourquoi se tue-t-il? Et que diantre veut-on qu'il
-fasse? Il a beau donner un temps considérable à l'église,
-il lui en reste encore trop<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">&nbsp;[453]</a>.» Cette hésitation dura encore
-quelques mois, au grand chagrin de madame de
-Sévigné, qui cependant n'en parle plus dans ses lettres
-de cette année<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">&nbsp;[454]</a>.</p>
-
-<p>A peine madame de Grignan partie, madame de Sévigné
-retourne à son rôle de chroniqueur de tout ce monde
-qu'elle redonne à sa fille, pour son agrément et son instruction,
-vivant et pris sur le fait. C'est surtout des
-choses de la cour qu'elle est soigneuse de l'instruire,
-et madame de Sévigné, nous le redisons, est véritablement
-l'historien, et l'historien le plus complet, le plus
-fin, le plus piquant et le mieux renseigné, de ces révolutions
-féminines qui tenaient alors en éveil toute cette
-nation à part appelée <i>la cour</i>, laquelle ne se composait
-pas seulement des <i>courtisans</i> présents à Versailles ou à
-Paris, mais de tous ceux qui accidentellement se trouvaient
-disséminés dans les provinces.</p>
-
-<p>«Nous attendons le roi (écrivait la marquise de Sévigné
-à Bussy, quelques jours avant le départ de sa fille), et
-les beautés sont alertes pour savoir de quel côté il tournera:
-ce retour-là est assez digne d'être observé<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">&nbsp;[455]</a>.» Ce
-qui piquait surtout la curiosité publique, c'était de savoir
-quelle serait la conduite du roi à l'égard de madame de
-Ludre, qu'il avait distinguée depuis quelque temps, et
-dans laquelle plusieurs voulaient voir une rivale préférée
-<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-et l'héritière présomptive de madame de Montespan. Les
-courtisans n'attendaient qu'un signe pour tourner le dos
-à la favorite régnante, et acclamer la belle chanoinesse.
-Mais l'illusion ne fut pas de longue durée. «Ah! ma
-fille (s'écrie madame de Sévigné dès le 11 juin, en revenant
-de la cour), quel triomphe à Versailles! quel orgueil
-redoublé! quel solide établissement! quelle duchesse de
-Valentinois<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">&nbsp;[456]</a>! quel ragoût, même par les distractions et
-par l'absence! quelle reprise de possession! Je fus une
-heure dans cette chambre; elle (<i>madame de Montespan</i>)
-étoit au lit, parée, coiffée: elle se reposoit pour la <i>médianoche</i>.
-Je fis vos compliments; elle répondit des douceurs,
-des louanges: sa s&oelig;ur, en haut (<i>madame de
-Thianges</i>), se trouvant en elle-même toute <i>la gloire de
-Niquée</i>, donna des traits de haut en bas sur la pauvre <i>Io</i>
-(madame de Ludre), et rioit de ce qu'elle avoit l'audace
-de se plaindre d'elle. Représentez-vous tout ce qu'un
-orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe,
-et vous en approcherez. On dit que la petite reprendra
-son train ordinaire chez <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>. Elle s'est promenée,
-dans une solitude parfaite, avec la Moreuil, dans les
-jardins du maréchal du Plessis<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">&nbsp;[457]</a>.»</p>
-
-<p>La marquise de Sévigné parle avec quelque intérêt de
-cette pauvre Ludre, qui était depuis longtemps l'une
-des bonnes amies de son amie madame de Coulanges<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">&nbsp;[458]</a>,
-dont Sévigné, quatre ans auparavant, avait été ou avait
-voulu être amoureux, car «son ambition, disait à
-<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-ce propos M. de la Rochefoucauld, est de mourir d'une
-amour qu'il n'a pas<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">&nbsp;[459]</a>;» et qui surtout, rencontrée un
-jour à Saint-Germain par la mère de la gouvernante de
-la Provence, n'avait pas eu de peine à faire sa conquête,
-en s'écriant devant toute la cour, avec sa prononciation
-germanique, qui n'était pas sans grâce dans sa jolie
-bouche: <i>Ah! pour matame te Grignan, elle est atorable<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">&nbsp;[460]</a>!</i></p>
-
-<p>Cet amour pour madame de Ludre avait duré ce
-que dure un caprice. A son retour de Flandre, désirant
-calmer l'esprit jaloux et froissé de madame de Montespan,
-Louis XIV afficha pour la chanoinesse du Poussay une
-indifférence, une froideur qui la livra aux moqueries de
-la cour et aux représailles sans pitié de sa rivale. Celle-ci,
-bien plus encore que sa s&oelig;ur, ne devait lui pardonner
-l'audace qu'elle avait eue de penser un instant pouvoir la
-supplanter, et, rétablie, du moins en apparence, dans tout
-son empire, elle lui fit payer cher la peur qu'elle-même
-avait éprouvée, bien plus réelle que ses mépris ne voulaient
-dire. Tout cela se trouve épars dans les lettres de madame
-de Sévigné, de cette seconde moitié de l'année 1677.
-Tantôt elle désigne madame de Ludre sous le nom d'<i>Io</i>,
-tantôt sous celui d'<i>Isis</i>, par une allusion à l'opéra de
-ce nom, représenté au commencement de l'année. «Cet
-opéra, dit M. Monmerqué dans une note à la lettre du
-23 juin, ne réussit pas à cause de madame de Montespan,
-que toute la cour crut reconnaître dans le rôle de Junon,
-et l'on ne manqua pas de faire à madame de Ludre l'application
-<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-de ces vers qu'Argus adresse à <i>Io</i>, dans la première
-scène du troisième acte:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i3"> Vous êtes aimable;</p>
-<p class="i1">Vos yeux devoient moins charmer:</p>
-<p class="i3"> Vous êtes coupable</p>
-<p class="i1">De vous faire trop aimer.</p>
-<p class="i1">C'est une offense cruelle,</p>
-<p class="i3"> De paroître belle</p>
-<p class="i3"> A des yeux jaloux;</p>
-<p>L'amour de Jupiter a trop paru pour vous<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">&nbsp;[461]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>«<i>Io</i>, ajoute madame de Sévigné le 15 juin, a été à
-la messe (<i>à Versailles</i>); on l'a regardée sous cape; mais
-on est insensible à son état et à sa tristesse. Elle va reprendre
-sa pauvre vie ordinaire: ce conseil est tout
-simple, il n'y a point de peine à l'imaginer. Jamais
-triomphe n'a été si complet que celui des autres; il est
-devenu inébranlable depuis qu'il n'a pu être ébranlé. Je
-fus une heure dans cette chambre; on n'y respire que la
-joie et la prospérité: je voudrois bien savoir qui osera
-s'y fier désormais<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">&nbsp;[462]</a>.»</p>
-
-<p>L'une des amies qui correspondent le plus assidûment
-avec Bussy, lui donne de piquants détails sur cet
-incident de la messe royale, qui fut une cause d'affront
-pour cette malheureuse <i>Io</i>, si facilement sacrifiée à la jalousie
-de Junon irritée: «Le roi, allant ou revenant de
-la messe, regarda madame de Ludre, et lui dit quelque
-chose en passant; le même jour, cette dame-ci étant allée
-chez madame de Montespan, celle-ci la pensa étrangler,
-et lui fit une vie enragée. Le lendemain, le roi dit à
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-Marsillac, qui étoit présent à la messe la veille, qu'il
-étoit son espion; de quoi Marsillac fut fort embarrassé;
-et le lendemain, il pria le roi de trouver bon qu'il allât
-faire un petit voyage de quinze jours à Liancourt. On dit
-qu'il ne reviendra pas sitôt, et qu'il pourroit bien aller
-en Poitou, car Sa Majesté lui accorda son congé fort
-librement. Tout le monde croit madame de Ludre abîmée
-sans ressource, et madame de Montespan triomphante<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">&nbsp;[463]</a>.»
-Le fils de la Rochefoucauld était, on le sait, le confident,
-dirons-nous le complaisant de Louis XIV; mais
-il était, en même temps, l'ami de madame de Montespan
-qui, de son côté, avait contribué à sa haute faveur, et il
-la défendait de son mieux contre ces rivalités passagères,
-et surtout contre une rivalité bien plus redoutable, entourée
-de mystère encore, mais cheminant d'un pas sûr
-quoique lent, à l'ombre même et sous le couvert de ces
-infidélités bruyantes et peut-être calculées. Le bruit courait,
-en effet, qu'à son retour de l'armée, le roi, voulant
-faire d'un seul coup à madame de Maintenon la fortune
-qui lui manquait, lui avait donné pour deux cent mille
-écus de pierreries, comme témoignage de sa satisfaction
-pour les soins prodigués à ses enfants<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">&nbsp;[464]</a>.</p>
-
-<p>En abandonnant madame de Ludre, Louis XIV voulut
-aussi pourvoir à son sort et lui fit offrir, disait-on, une
-somme de quatre cent mille francs. La délaissée refusa
-d'abord tous les bienfaits. Il faut en faire honneur aux
-premières inspirations d'une âme honnête; toutefois
-son dépit et sa douleur furent grands, car elle avait ambitionné,
-<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-sans trop d'amour peut-être, la première place
-dans le c&oelig;ur du roi. Ce sont les amies de Bussy qui nous
-font connaître ces détails. «Madame de Ludre, écrit
-madame de Scudéry, est à Versailles, malade et affligée;
-on dit qu'elle a refusé deux cent mille francs que
-le roi lui a envoyés. En effet, cela est peu de chose à
-qui a prétendu partager le c&oelig;ur et, en quelque façon,
-la couronne. Si elle n'avoit pas tant fait la sultane pendant
-qu'elle espéroit le devenir, on auroit pitié d'elle.»&mdash;«On
-dit, ajoute la même à dix jours de là, qu'on
-lui offre quatre cent mille francs, qu'elle refuse. Elle se
-conduit assez noblement et assez fièrement en tout ceci;
-mais tout ce qu'on fait sans fortune ne brille guère. Elle
-sortit, l'autre jour, de chez la reine comme le roi y
-entroit, et, à la chapelle, elle détourne la tête quand
-elle passe. Madame de Montespan est plus belle que
-jamais<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">&nbsp;[465]</a>.»</p>
-
-<p>Bussy répond à ces lettres. «J'ai été surpris (dit-il
-fort désappointé à madame de Scudéry) de ne voir point
-de changement au retour du roi. Il me sembloit, par
-tout ce que j'avois entendu dire, qu'il y en auroit un.
-Ces immutabilités (voilà un grand mot) n'accommodent
-pas les misérables: ils voudroient, tous les jours, un
-changement jusqu'à ce qu'ils soient plus heureux; cependant
-il faut s'accommoder aux inclinations aussi bien
-qu'aux volontés du maître, et attendre avec tranquillité
-des conjonctures favorables. Madame de Montespan a
-eu de grandes alarmes cet hiver: la voilà un peu rassurée.
-Qui peut croire que cela durera longtemps? Elle-même,
-après les premiers moments de joie de son raffermissement,
-<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-ne reprendra-t-elle pas de nouvelles
-craintes de retomber? car le temps, qui incommode les
-affaires des exilés, ruine celles des maîtresses. Pour
-madame de Ludre, les damnés souffrent-ils plus qu'elle?
-Et le roi lui-même, qui fait leur bonne et mauvaise
-fortune, aussi bien que celle de toute l'Europe, ce prince
-heureux et si digne de l'être, le croyez-vous content,
-madame? Pour moi, je ne le crois pas: il a le c&oelig;ur
-trop bien fait pour mettre, sans quelques remords, le
-poignard dans le sein d'une fille qu'il quitte après l'avoir
-aimée, ou du moins après l'avoir persuadée de sa passion<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">&nbsp;[466]</a>.»&mdash;«Si
-le refus, écrit-t-il avec son franc
-cynisme à madame de Montmorency, que fait madame
-de Ludre de ce qu'on lui veut donner, lui fait revenir son
-amant, je la trouverai fort habile: sinon, je dirai avec
-le vieux Senneterre, que les gens d'honneur n'ont
-point de chausses. Il n'appartient pas à ceux qui n'ont
-point de pain de faire les généreux<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">&nbsp;[467]</a>.»</p>
-
-<p>Aux prises avec les mépris de madame de Montespan
-et ne trouvant plus la position tenable, la belle chanoinesse
-prit le parti de quitter la cour, et se retira pendant
-quelque temps au Bouchet, chez la maréchale de
-Clérambault. «La belle <i>Isis</i> est au Bouchet, dit le 23 juin
-madame de Sévigné; le repos de la solitude lui plaît
-davantage que la cour ou Paris<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">&nbsp;[468]</a>.» La semaine d'après,
-suivant jusqu'au bout son allusion mythologique, elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-ajoute: «<i>Io</i> est dans les prairies, en toute liberté, et n'est
-observée par aucun Argus: Junon tonnante et triomphante<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">&nbsp;[469]</a>.»
-Madame de Montespan, en effet, ne cessait
-d'afficher sa victoire dans tout son faste comme dans sa
-dureté. «<i>Quanto</i> et son ami, lit-on dans une lettre du
-2 juillet, sont plus longtemps et plus vivement ensemble
-qu'ils n'ont jamais été: l'empressement des premières
-années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies,
-afin de mettre une bride sur le cou, qui persuade
-que jamais on n'a vu d'empire plus établi<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">&nbsp;[470]</a>.» (30 juillet):
-«Madame de Montespan étoit, l'autre jour, toute
-couverte de diamants; on ne pouvoit soutenir l'éclat
-d'une si brillante divinité. L'attachement paroît plus fort
-qu'il n'a jamais été; ils en sont aux regards: il ne s'est
-jamais vu d'amour reprendre terre comme celui-là<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">&nbsp;[471]</a>.»</p>
-
-<p>Mais les hauteurs de madame de Montespan avaient fini
-par valoir quelque sympathie à la pauvre abandonnée:
-«Vous ne pouvez assez plaindre, écrit à sa fille la
-marquise de Sévigné, ni assez admirer la triste aventure
-de cette nymphe: quand une certaine personne (<i>madame
-de Montespan</i>) en parle, elle dit <i>ce haillon</i>. L'événement
-rend tout permis<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">&nbsp;[472]</a>.» Ce mot ne s'accorde point avec la
-réputation de beauté de madame de Ludre, que constate
-madame de Sévigné en annonçant son retour à son
-service de dame d'honneur de la duchesse d'Orléans:
-«<i>Isis</i> est retournée chez <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, tout comme elle
-étoit, belle comme un ange. Pour moi, j'aimerois mieux
-<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-ce haillon loin que près<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">&nbsp;[473]</a>.» Ailleurs elle l'appelle <i>la belle
-Ludre</i>, et s'extasie sur <i>sa divine beauté</i><a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">&nbsp;[474]</a>. Elle n'était
-pas sans esprit comme sans ambition, témoin ces deux
-mots que rapporte madame de Sévigné: «Un homme
-de la cour disoit, l'autre jour, à madame de Ludre:
-«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais!&mdash;Tout
-de bon, dit-elle, j'en suis bien aise, c'est un
-ridicule de moins.»&mdash;«<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, disoit, l'autre
-jour, à madame de Ludre, en badinant avec un compas:
-Il faut que je crève ces deux yeux-là qui font tant de
-mal.&mdash;Crevez-les, madame, puisqu'ils n'ont pas
-fait tout celui que je voulois<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">&nbsp;[475]</a>.»</p>
-
-<p>Mais, ne pouvant supporter l'humiliation à laquelle
-l'avait réduite la ruine éclatante de ses ambitieux desseins,
-madame de Ludre prit le parti définitif de se retirer
-aux Dames de Sainte-Marie du faubourg Saint-Germain.
-Lorsque <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, à qui elle avait demandé la
-permission de quitter le service de la duchesse d'Orléans
-pour se mettre au couvent, fut venu sonder à cet égard
-la volonté du roi: «N'y est-elle pas déjà?» répondit celui-ci<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">&nbsp;[476]</a>.
-Ce fut le coup de grâce.</p>
-
-<p>Si l'on en croit les lettres de la Palatine, madame de
-Montespan serait surtout parvenue à dégoûter Louis XIV
-de madame de Ludre en lui persuadant que, par l'effet
-d'un poison qu'on lui avait fait prendre dans sa première
-jeunesse, cette belle avait conservé une maladie de
-<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-peau d'une dangereuse espèce<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">&nbsp;[477]</a>. La dureté du roi peut
-s'expliquer, sans cela, par l'inconstance de son c&oelig;ur et son
-désir d'apaiser madame de Montespan et de lui faire
-illusion sur la durée de son règne. Il faut aussi prendre
-quelques-uns des motifs donnés par Bussy. «Du
-Ludre, dit-il dans une lettre à madame de Scudéry, a eu
-la plus méchante conduite du monde dans le temps
-qu'elle disputoit le c&oelig;ur du roi; il sembloit, par le bruit
-qu'elle faisoit, qu'elle songeoit plus à passer pour maîtresse
-qu'à l'être, et le roi n'aime pas ces ostentations-là.
-Il faut dire la vérité, elle n'a ni le visage ni l'esprit comparables
-à l'esprit et au visage de madame de Montespan,
-et le mérite d'être la dernière en date n'est quelquefois
-pas considérable aux personnes qui sont gens d'habitude
-comme est le roi<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">&nbsp;[478]</a>.» Quoi qu'il en soit, en qualité d'idole
-tombée avant d'avoir brillé, madame de Ludre ne
-tarda pas à être profondément oubliée. Un mois à peine
-après sa retraite au couvent, madame de Scudéry écrit
-dans une lettre à Bussy, cette ligne, qui ressemble à une
-épitaphe: «De Ludre est oubliée comme si elle étoit
-morte du temps du déluge<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">&nbsp;[479]</a>.» Mais son oraison funèbre,
-la voici: «Vous savez bien, dit la marquise de Sévigné
-à sa fille à deux ans et demi de là, que madame de
-Ludre, lasse de bouder sans qu'on y prît garde, a enfin
-obtenu de son orgueil, si bien réglé, de prendre du roi
-deux mille écus de pension, et vingt-cinq mille francs pour
-payer ses pauvres créanciers, qui, n'ayant point été outragés,
-souhaitoient fort d'être payés grossièrement, sans
-<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-rancune<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">&nbsp;[480]</a>.» A cette date, elle quitta la maison des
-Dames de Sainte-Marie, pour se retirer dans l'un des
-couvents de Nancy, où à soixante-dix ans, assure la
-duchesse d'Orléans, elle était encore belle<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">&nbsp;[481]</a>.</p>
-
-<p>Pendant ces derniers triomphes de madame de Montespan,
-madame de Maintenon quittait Paris, et se rendait,
-pour la troisième fois, aux eaux de Baréges, auxquelles
-elle allait demander l'entière guérison de son royal élève.
-Le duc du Maine arriva, vers le milieu du mois de mai
-1677, à Cognac, où commandait le comte d'Aubigné, qui
-lui fit une réception toute princière, destinée aussi, dans
-son intention, à honorer sa s&oelig;ur. Le <i>Mercure</i> donne
-les détails caractéristiques de ce troisième voyage peu
-connu de madame de Maintenon et de son élève. Le
-comte d'Aubigné, à la tête de cent gentilshommes des
-plus qualifiés de la province, et comme lui à cheval,
-vint plus d'une lieue au-devant des voyageurs. En entrant
-dans la ville, le jeune prince y fut reçu «au bruit des
-boîtes et des mousquetades, que toute la bourgeoisie,
-qui étoit sous les armes, déchargea à son arrivée<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">&nbsp;[482]</a>.»
-Pour lui servir de garde pendant les deux jours qu'il devait
-rester à Cognac, le gouverneur avait formé une
-compagnie des premiers enfants de la ville, qui, vêtus en
-Aragonnais, firent le service, la pique à la main, à la
-porte de sa chambre, ce qui le divertit fort. A Jonzac, la
-comtesse de ce nom vint prendre les voyageurs sur la
-route, et les hébergea magnifiquement. A Blaye, le duc
-du Maine trouva le duc de Roquelaure et M. de Sève, l'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-gouverneur, l'autre intendant de la Guyenne, qui l'attendaient
-à la tête d'une députation des Jurats de Bordeaux.
-L'artillerie de la place annonça sa venue et son départ.
-Le lendemain il arriva dans la capitale de la province,
-et, en y entrant, il fut complimenté par le premier Jurat,
-M. de la Lande. Le même jour, le jeune prince visita Bordeaux,
-sous la conduite du duc de Roquelaure, mais toujours
-accompagné de sa gouvernante, que chacun traitait
-avec une déférence où il entrait quelque involontaire pressentiment.
-Lorsque le duc du Maine parut dans la cour
-du château Trompette, il y trouva toute la garnison rangée
-en bataille, qui lui présenta les armes au bruit des tambours
-et des fanfares. C'étaient là de véritables honneurs
-souverains<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">&nbsp;[483]</a>. On lui préparait d'autres fêtes, mais madame
-de Maintenon redouta l'exagération provinciale, déjà
-trop surexcitée, et, malgré les instances faites pour la
-retenir quelques jours à Bordeaux, elle en repartit le
-lendemain, avec son élève, pour se rendre à Baréges, où
-elle demeura quatre mois entiers, en apparence étrangère
-aux événements, aux intrigues encore embrouillées de
-la cour, mais toujours présente, par sa correspondance
-directe avec le roi, privilége essentiel qu'elle maintenait
-avec autorité, après l'avoir conquis avec peine. Cette correspondance
-entretenait de loin ce charme d'égale douceur,
-de lumineuse et forte raison, si puissant déjà sur
-l'esprit ébranlé du prince, et bientôt décisif auprès d'un
-homme qui se trouvait aux prises avec les restes orageux
-d'une passion presque éteinte, et les caprices fréquents
-d'un tempérament mal dompté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-Après la prise de Saint-Omer, dans le courant du
-mois de mai, Charles de Sévigné, on l'a vu, était venu
-rejoindre sa mère, afin de guérir sa blessure au talon,
-ce qui ne l'empêchait guère, toutefois, de courir la ville
-et les environs, en quête d'aventures et de futiles amours.
-Impuissante à le retenir, sa mère le persifle sans pitié
-sur ses bonnes fortunes et ses tribulations galantes. Ce
-qui la dépite ou la console, c'est que c'est sans passion
-au fond du c&oelig;ur, qu'il se lance dans cette vie laborieuse,
-et compromettante pour sa réputation d'homme
-sérieux, qui formait l'ambition constamment déçue de
-sa mère. «Rien n'est si occupé, écrit celle-ci à madame
-de Grignan, qu'un homme qui n'est point amoureux; il
-représente en cinq ou six endroits, quel martyre<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">&nbsp;[484]</a>!»
-Le baron de Sévigné éprouvait ou simulait alors une
-grande passion pour madame du Gué-Bagnols. M. Walckenaer
-a fait connaître, par anticipation, ses amours
-avec cette s&oelig;ur de madame de Coulanges, amours d'un
-jour pour une femme ridicule, qui, en vérité, ne méritait
-pas mieux<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">&nbsp;[485]</a>: nous n'en dirons rien ici.</p>
-
-<p>Lorsque Sévigné avait douze ans de moins déjà sa mère
-était sa confidente; et quelles confidences! ses rapports
-avec Ninon, qui l'a qualifié avec tant de mépris amoureux.
-Aujourd'hui encore, il égaye cette mère, qui, comme autrefois,
-l'écoute pour le ramener, de la correspondance
-burlesque de sa nouvelle et bientôt défunte passion:
-«On pâme de rire avec moi, dit-elle, du style, de l'orthographe<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">&nbsp;[486]</a>.»
-Elle le plaint sincèrement d'être condamné à
-<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-répondre, trois fois la semaine, à de pareille prose: «Ma
-fille, cela est cruel, je vous assure... le pauvre garçon
-y succomberoit, sans la consolation qu'il trouve en moi<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">&nbsp;[487]</a>.»
-Mais cela n'empêche point Sévigné de donner ses soins à
-sa mère. Ils se gardent l'un l'autre, et rien n'est charmant
-comme cette existence de mère et de fils, vivant
-ensemble en amis qui se soignent, sans se gêner. Qu'on
-en juge par cette gracieuse peinture que trace la fine
-plume du baron de Sévigné: «Pour vous montrer que
-votre frère, le sous-lieutenant, est plus joli garçon que
-vous ne croyez, c'est que j'ôte la plume des mains de
-maman mignonne, pour vous dire moi-même que je
-fais fort bien mon devoir. Nous nous gardons mutuellement,
-nous nous donnons une honnête liberté; point de
-petits remèdes de femmelettes. Vous vous portez bien; ma
-chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi, cette
-nuit: comment va la tête? point de vapeurs? Dieu soit
-loué; allez prendre l'air, allez à Saint-Maur (<i>chez madame
-de la Fayette</i>), soupez chez madame de Schomberg,
-promenez-vous aux Tuileries; du reste, vous n'avez
-point d'incommodité, je vous mets la bride sur le cou.
-Voulez-vous manger des fraises, ou prendre du thé? Les
-fraises valent mieux. Adieu, maman, j'ai mal au talon:
-vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à trois
-heures, et puis <i>vogue la galère</i>. Voilà, ma petite s&oelig;ur,
-comme font les gens raisonnables<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">&nbsp;[488]</a>.»</p>
-
-<p>Afin de soustraire son fils à cette vie de dissipation
-stérile, madame de Sévigné aurait voulu le marier, et
-madame de Grignan, s'associant au désir de leur mère,
-<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-essaya de lui faire épouser la fille de l'intendant de la
-Provence, M. de Rouillé, qui jouissait d'une fortune considérable.
-C'est ce qui se lit dans ce passage d'une lettre
-du 21 juillet, où l'on voit la loyauté de madame de Sévigné,
-sa rondeur dans les affaires mêmes les plus délicates:
-«Nous avons fort causé ici de nos desseins pour
-la petite intendante: madame de Vins m'assure que tout
-dépend du père, et que, quand la balle leur viendra, ils
-feront des merveilles. Nous avons trouvé à propos, pour
-ne point languir si longtemps, de vous envoyer un mémoire
-du bien de mon fils, et de ce qu'il peut espérer,
-afin qu'en confidence, vous le montriez à l'intendant, et
-que nous puissions savoir son sentiment, sans attendre
-tous les retardements et toutes les instructions qu'il faudroit
-essuyer si vous ne lui faisiez voir la vérité; mais
-une telle vérité, que si vous souffrez qu'il en rabatte,
-comme on fait toujours, et qu'il croie que votre mémoire
-est exagéré, il n'y a plus rien à faire. Notre style est si
-simple, et si peu celui des mariages, qu'à moins qu'on ne
-nous fasse l'honneur de nous croire, nous ne parviendrons
-jamais à rien: il est vrai qu'on peut s'informer, et que
-c'est où la franchise et la naïveté trouvent leur compte.
-Enfin, ma fille, nous vous recommandons cette affaire,
-et surtout un oui ou un non, afin que nous ne perdions
-pas un grand temps à une vision inutile<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">&nbsp;[489]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Grignan fit tous ses efforts pour procurer
-à un frère qu'elle aimait ce riche établissement. Madame
-de Sévigné lui rend bien cette justice: «Je suis persuadée
-du plaisir que vous auriez à marier votre frère: je connois
-parfaitement votre c&oelig;ur, et combien il seroit touché
-<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-d'une chose si extraordinaire<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">&nbsp;[490]</a>.» Cette chose extraordinaire
-n'eut point lieu, et il fallut quelques tentatives
-encore et quelques années au baron de Sévigné, avant
-de trouver un établissement qui, à la grande joie de sa
-mère, mit fin à cette vie de fades intrigues qui le compromettait
-et le diminuait. «Le roi, écrit celle-ci le 3 juillet
-1677, a parlé encore comme étant persuadé que Sévigné
-a pris le mauvais air des officiers subalternes de
-cette compagnie<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">&nbsp;[491]</a>;» la compagnie des Gendarmes-Dauphin,
-dont les officiers, renommés pour leur bravoure,
-semblaient peu soucieux de la discipline, et montraient
-peu de goût pour les détails journaliers et fastidieux du
-service. Pour ceux-là, la correspondance de madame de
-Sévigné en fournit maint exemple, Louis XIV et Louvois
-n'avaient point de pitié<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">&nbsp;[492]</a>.</p>
-
-<p>Depuis quelques mois, les armées étaient au repos. Mais,
-vers la fin de juillet, le prince d'Orange ayant fait quelques
-mouvements, les officiers en congé reçurent l'ordre
-de rejoindre leurs corps. Sévigné souffrait réellement encore
-de sa blessure et ne marchait qu'avec grand'peine.
-Cependant, comme il ne laissait pas de vivre en homme
-de plaisir, et qu'il se faisait partout voir, en voiture ou en
-chaise, son intérêt, sa réputation, lui conseillèrent de
-partir; sa mère l'y engageait. «Je trouve, dit madame
-de Sévigné à ce propos, la réputation des hommes
-bien plus délicate et blonde que celle des femmes<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">&nbsp;[493]</a>.»
-Le sentiment du devoir est chez elle très-net, et supérieur
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-aux inquiétudes de la mère. «J'attends mon fils,
-ajoute-t-elle, il s'en va à l'armée: il n'étoit pas possible
-qu'il fît autrement; je voudrais même qu'il ne traînât
-point, et qu'il eût tout le mérite d'une si honnête résolution<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">&nbsp;[494]</a>.»
-Mais, le bruit du siége de Charleroi par les
-ennemis s'étant répandu, Sévigné, alors, n'hésite plus entre
-ses plaisirs et la nécessité jusqu'à cet instant problématique
-de sa présence à l'armée. Il part avec son ardeur
-des jours de combat. «La nouvelle du siége de
-Charleroy, écrit madame de Sévigné à sa fille, le 10 août,
-a fait courir tous les jeunes gens et même les boiteux.
-Mon fils s'en va demain en chaise, sans nul équipage:
-tous ceux qui lui disent qu'il ne devroit pas y aller
-trouveroient fort étrange qu'il n'y allât pas. Il est donc
-fort louable de prendre sur lui pour faire son devoir<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">&nbsp;[495]</a>.»
-Et, le 13, elle annonce, pour le louer encore, son départ
-en boitant: «Mon fils partit hier; il est fort loué de
-cette petite équipée; tel l'en blâme qui l'auroit accablé
-s'il n'étoit point parti: c'est dans ces occasions que le
-monde est plaisant... pour moi, j'ai fort approuvé son
-dessein, je l'avoue<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">&nbsp;[496]</a>.»</p>
-
-<p>Mais ce ne fut qu'une fausse alerte, et la marquise
-de Sévigné apprit la levée du siége de Charleroy et le retour
-prochain de son fils, au moment où elle allait pour
-la seconde fois demander aux eaux de Vichy l'entière
-guérison des restes tenaces de son cruel rhumatisme.</p>
-
-<p>Au plus fort de ses inquiétudes relativement à sa
-mère, madame de Grignan lui avait fait promettre d'aller
-<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-passer une nouvelle saison à ces Eaux dont elle s'était
-si bien trouvée l'année d'avant. Madame de Sévigné
-n'y allait, en vérité, que pour donner à sa fille un
-exemple d'obéissance en matière de santé. «Songez
-à votre santé, lui redit-elle le 15 août en partant, si
-vous aimez la mienne; elle est si bonne, que, sans
-vous, je ne penserois pas à faire le voyage de Vichy;
-il est difficile de porter son imagination dans l'avenir,
-quand on est sans aucune sorte d'incommodité; mais
-enfin vous le voulez, et voilà qui est fait<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">&nbsp;[497]</a>.» Elle partait
-avec son oncle, l'abbé de Coulanges, et devait
-trouver à Vichy le chevalier de Grignan. Elle prit, cette
-fois, par la Bourgogne; donna quelques jours au château
-d'Époisse, à son bon ami, M. de Guitaud; une journée
-à Bussy, dans sa résidence de Chasen; mit quelques
-affaires en ordre dans son domaine paternel de Bourbilly,
-et arriva, le 4 septembre, à Vichy, où elle trouva
-une société encore plus nombreuse que l'année précédente<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">&nbsp;[498]</a>.</p>
-
-<p>La narration de ce voyage de vingt jours, que nous
-sommes obligé d'omettre, est délicieuse dans madame de
-Sévigné. Parmi les incidents dont il fut semé, nous ne
-voulons relever que celui-ci, que l'on lit dans une
-lettre de Bussy-Rabutin à Corbinelli, et qui est aussi
-joliment conté que si madame de Sévigné avait tenu la
-plume.</p>
-
-<p>«... J'oubliois de vous dire que nous allâmes cinq lieues
-au-devant de la marquise. Elle nous fit mettre dans son
-carrosse, ne voulant fier sa conduite qu'à un cocher célèbre
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-qu'elle a depuis peu. A la vérité, à un quart de
-lieue de la dînée, il nous versa dans le plus beau chemin
-du monde. Le bon abbé de Coulanges étant tombé sur
-sa nièce, et Toulongeon sur la sienne, cela nous donna
-un peu de relâche. Mais admirez la fermeté de notre
-amie et son bon naturel. Dans le moment que nous versâmes,
-elle parloit de l'histoire de don Quichotte. Sa
-chute ne l'étourdit point, et, pour nous montrer qu'elle
-n'avoit pas la tête cassée, elle dit qu'il falloit remettre
-le chapitre de don Quichotte à une autre fois, et demanda
-comment se portoit l'Abbé. Il n'eut non plus
-de mal que les autres. On nous releva, et ma cousine fut
-trop heureuse de se remettre à la conduite du cocher de
-ma fille qu'elle avoit tant méprisé. Vous croyez bien
-que notre aventure ne tomba pas à terre, comme nous
-avions fait. Nous badinâmes quelque temps sur ce chapitre,
-et ce fut là où nous commençâmes à vous trouver à
-redire<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">&nbsp;[499]</a>.»</p>
-
-<p>Nous avons déjà fait connaître Vichy et la vie qu'on
-y menait<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">&nbsp;[500]</a>. Le défaut d'espace ne nous permet pas, non
-plus, de demander à madame de Sévigné de nouvelles
-peintures de cette existence si différente de nos usages
-actuels. Aucun des hôtes de Vichy n'était réellement
-malade, sauf le chevalier de Grignan, déjà travaillé de
-sa goutte précoce. Les Eaux lui furent très-salutaires:
-au bout de quinze jours, «il marchoit tout seul et
-n'avoit nul besoin d'assistance.» Quant au <i>Bien Bon</i>,
-c'était une nouvelle provision de santé à dépenser en
-bons repas, qu'il était venu chercher, car <i>il aime à</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-<i>remplir son sac</i>; et, pour madame de Sévigné, Vichy
-apporta une nouvelle amélioration à ses mains si éprouvées,
-sans cependant faire entièrement disparaître ce mal
-interminable: «L'incommodité qui en reste, écrit-elle
-à sa fille en guise de consolation, est si petite que le temps
-est le seul remède que je veuille souffrir<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">&nbsp;[501]</a>.»</p>
-
-<p>Une grande affaire, un vif souci domestique préoccupait
-la marquise de Sévigné, pendant son séjour à Vichy.
-Dans son désir persistant d'attirer sa fille à Paris, lorsque
-le moment serait venu pour le jeune duc de Vendôme
-d'aller prendre possession de son gouvernement de Provence
-dont M. de Grignan n'était qu'intérimaire, elle
-était en quête d'une grande maison, d'un véritable
-hôtel, où tous les membres des deux familles pussent
-tenir. Loger ensemble, c'était diminuer notablement la
-dépense et ajouter aux agréments de la société entre gens
-qui se convenaient et qui perdaient chaque jour beaucoup
-de temps à se trouver.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs années, la marquise de Sévigné n'avait
-pas quitté cette maison ou plutôt cet appartement
-de la rue Saint-Anastase, où elle était venue s'installer
-en 1672, en sortant de la rue de Thorigny, après avoir
-habité aussi la rue du Temple<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">&nbsp;[502]</a>. Dès le 14 juillet, un
-mois avant son départ pour Vichy, nous la voyons cherchant
-et faisant chercher une habitation commode pour
-elle et sa fille. Elle hésite entre l'une des maisons de la
-place Royale, appartenant à madame du Plessis-Guénégaud,
-et un hôtel de la rue des Trois-Pavillons, toujours
-dans ce quartier du Marais, où elle est née, et qu'elle a
-<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-de la répugnance à abandonner<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">&nbsp;[503]</a>. Elle ne trouve pas facilement
-ce qu'elle veut, et elle n'est pas la seule: «Ce
-qui la console, c'est que la Bagnols et M. de la Trousse
-sont aussi embarrassés qu'elle<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">&nbsp;[504]</a>.» Enfin, elle avisa
-un grand et bel hôtel, entre cour et jardin, situé rue
-Culture-Sainte-Catherine, à deux pas de la Place-Royale,
-et depuis un siècle illustré plus par les souvenirs de Jean
-Goujon, qui l'avait décoré, que par ceux des sires de
-Carnavalet qui l'avaient fait bâtir. L'<i>Hôtel Carnavalet</i>
-était devenu la propriété d'un M. d'Agaurry, conseiller
-au parlement de Grenoble, et il se trouvait alors
-occupé par la comtesse de Lillebonne, dont le temps devait
-expirer à la Saint-Rémy, c'est-à-dire, le 1<sup>er</sup> octobre,
-à moins que cette locataire qui avait témoigné l'intention
-de quitter la place, ne demandât, ce qui paraissait
-dans son droit, un renouvellement de bail. C'est dans
-cette appréhension que madame de Sévigné était partie
-de Paris, et ses craintes étaient vives, car l'hôtel Carnavalet,
-par ses dimensions, sa distribution, le nombre
-de ses appartements, se prêtait mieux qu'aucune des
-nombreuses maisons qu'elle avait visitées, à ses projets
-si caressés de vie en commun avec madame de Grignan,
-laquelle lui faisait espérer son arrivée pour le commencement
-de l'hiver.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné avait chargé le zélé mais formaliste
-d'Hacqueville de suivre cette affaire, qui forme un
-article obligé de toutes ses lettres de Vichy. «Je vous conjure
-(écrit-elle le 7 septembre à sa fille, qui mettait, elle
-aussi, dans la conclusion sa part d'indécision) de mander
-<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-à d'Hacqueville ce que vous avez résolu pour cet hiver,
-afin que nous prenions l'hôtel de Carnavalet ou
-non<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">&nbsp;[505]</a>.» Cette même semaine lui apporta l'assurance de la
-venue de sa fille qui la priait, nous ne savons pourquoi, de
-n'en point trop parler. Le vieil archevêque d'Arles, le patriarche
-et l'oracle de la famille, avait décidé que ce voyage,
-où l'on devait produire les filles d'un premier lit de M. de
-Grignan, était dans les intérêts de la maison. Madame de
-Sévigné s'empressa d'écrire le dernier mot à d'Hacqueville.
-«La Providence veut donc que vous veniez cet
-hiver, répond-elle en même temps tout heureuse à madame
-de Grignan, et que nous soyons en même maison:
-je n'ai nul dessein d'en sonner la trompette; mais
-il a fallu le mander à d'Hacqueville pour nous arrêter le
-Carnavalet. Il me semble que c'est une grande commodité
-à toutes deux, et bien de la peine épargnée, de ne
-pas avoir à nous chercher. Il y a des heures du soir et
-du matin, pour ceux qui logent ensemble, qu'on ne
-remplace point quand on est pêle-mêle avec les visites.»
-Dans la crainte que, malgré ces raisons si cordiales et
-si vraies, son gendre ou sa fille n'aient quelque projet
-personnel pour leur établissement à Paris, elle leur fait
-entendre qu'ils sont encore libres de refuser, car ce qui
-lui importe avant tout, c'est que sa fille revienne; et
-pour l'attirer, et en souvenir des récentes querelles,
-elle lui promet une mère bien accommodante, bien
-obéissante, ce qui est peut-être une manière délicate
-de lui prêcher la docilité. «Si je me trompe, lui dit-elle
-donc, et que vous ayez pour vous seule une autre
-maison trouvée, je me conformerai à vos desseins, j'entrerai
-<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-dans vos pensées, je me ferai un plaisir de vos
-volontés; vous me ferez changer d'opinion, je croirai
-que tout ce que j'avois imaginé n'étoit point bien; car
-je veux sur toutes choses que vous soyez contente, et
-quand vous le serez, je le serai<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">&nbsp;[506]</a>.» Mais le courrier suivant
-vint complétement rassurer madame de Sévigné,
-au moins du côté de sa fille. Celle-ci lui déclarait <i>fort
-nettement</i> «qu'elle vouloit dérober la chambre de quelqu'un
-(dans telle maison que sa mère choisirait) et
-venir loger chez elle, sans se soucier si elle le trouve
-bon ou non, seulement pour lui apprendre à l'avoir persuadée
-qu'elle ne pouvoit jamais l'incommoder.»&mdash;«Venez,
-venez, ma très-chère, s'écrie cette mère ravie,
-voilà un style qui convient mieux à la tendresse que
-j'ai pour vous, que celui que vous aviez l'autre jour dans
-une de vos lettres,»&mdash;et auquel, sans doute, madame
-de Sévigné faisait réponse en lui mettant maternellement
-et le c&oelig;ur gros, le marché à la main pour cet hôtel
-Carnavalet si désiré, qu'elle veut maintenant plus que
-jamais, puisque sa fille entend l'habiter avec elle. «Je
-crois, ajoute-t-elle, que d'Hacqueville nous a pris <i>la
-Carnavalette</i>, nous nous y trouverons fort bien; il
-faudra tâcher de s'y accommoder, rien n'étant plus
-honnête, ni à meilleur marché que de loger ensemble.
-J'espère que ce voyage, qui est l'ouvrage de la politique
-de toute la famille, sera aussi heureux que l'autre a
-été triste et désagréable par le mauvais état de votre
-santé<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">&nbsp;[507]</a>.»</p>
-
-<p>Mais maintenant c'est d'Hacqueville qui tarde. Il veut
-<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-si bien faire les choses, si justement peser le pour et le
-contre, les avantages et les inconvénients; voir, sur le
-point de conclure, s'il ne trouverait pas quelque demeure
-plus à la convenance de ses amies, qu'il ne peut se décider
-à en finir; et cependant il n'était d'abord question
-que d'un bail à l'essai de six mois. Madame de Sévigné
-s'impatiente contre ce méticuleux et trop obligeant ami:
-«D'Hacqueville lanterne tant pour <i>la Carnavalette</i>, que
-je meurs de peur qu'il ne la laisse aller: hé, bon Dieu!
-faut-il tant de façons pour six mois? Avons-nous mieux?
-Écrivez-lui, comme moi, qu'il ne se serve point en cette
-occasion de son profond jugement<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">&nbsp;[508]</a>.» Madame de Sévigné
-en écrit dans les mêmes termes à l'un de ses confidents,
-M. de Guitaud: «J'espère que M. d'Hacqueville
-nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que son profond
-jugement, qui veut que tout soit parfait, ne lui fasse
-perdre cette occasion, qui nous mettroit entièrement sur
-le pavé. Vous verrez par cette lettre, que je vous envoie
-quasi tout entière, que nous avons besoin d'une maison,
-puisque la bonne Grignan est forcée de venir à Paris,
-par M. l'archevêque, qui a prononcé <i>ex cathedrâ</i>, que
-ce voyage étoit nécessaire<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">&nbsp;[509]</a>.»</p>
-
-<p>Mais d'Hacqueville continue à se taire, et les inquiétudes
-de la marquise de Sévigné se tournent de nouveau
-du côté de madame de Lillebonne. «Je crois (mande-t-elle
-à sa fille le 21), que d'Hacqueville nous louera
-l'hôtel de Carnavalet, à moins que madame de Lillebonne
-ne se ravise et n'en veuille point sortir à cette
-Saint-Rémy: je reconnoîtrois bien notre guignon à
-<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-cela<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">&nbsp;[510]</a>.» Le lendemain, même incertitude, même tourment;
-décidément d'Hacqueville est trop soigneux, trop
-parfait: «Nous verrons ce que fera le grand d'Hacqueville;
-je meurs de peur que madame de Lillebonne ne
-veuille pas déloger<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">&nbsp;[511]</a>.» Madame de Sévigné quitta Vichy
-le 22 septembre, sans savoir encore si décidément elle
-resterait maîtresse de cet hôtel si vif objet de son envie.</p>
-
-<p>Afin de stimuler l'irrésolu d'Hacqueville elle lui avait
-adjoint la pétulante madame de Coulanges, et elle augurait
-bien de cette intervention. Du château de Langlar,
-où elle ne trouva point son ami l'abbé Bayard, qui
-précisément à cette heure mourait à Paris, elle ajoute:
-«J'attends des nouvelles de d'Hacqueville sur cet hôtel de
-Carnavalet; mais il est si plein de difficultés, que si nous
-l'avons ce sera par madame de Coulanges, qui les aplanit
-toutes<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">&nbsp;[512]</a>.» Rien encore à la station de Saint-Pierre-le-Moûtier.
-Elle ne sait où elle va descendre à Paris. Elle
-pense que madame de Grignan est sans doute mieux instruite,
-et qu'on lui aura directement écrit: «Vous
-savez mieux que moi si nous avons une maison ou non;
-je n'ai plus de lettres de d'Hacqueville, et je marche en
-aveugle, sans savoir ma destinée; qu'importe, c'est un
-plaisir,»&mdash;puisqu'elle va attendre sa fille à Paris<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">&nbsp;[513]</a>.
-Enfin, à Autri, elle trouve une lettre de d'Hacqueville lui
-annonçant que tout est terminé, et que l'hôtel Carnavalet
-est bien à elle! «Je m'en vais vous ranger <i>la Carnavalette</i>,
-écrit-elle toute joyeuse à madame de Grignan,
-<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-car enfin nous l'avons, et j'en suis fort aise<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">&nbsp;[514]</a>!»</p>
-
-<p>Arrivés à Paris, la marquise de Sévigné et le <i>Bien Bon</i>
-allèrent descendre chez M. de Coulanges, où toute leur
-famille et leurs amis les attendaient. Si elle revenait de
-Vichy avec les mains encore un peu raides, madame de
-Sévigné en rapportait une seconde jeunesse qui semblait
-devoir toujours durer, même à faire la part de l'exagération
-pleine de verve et de cordialité de son joyeux cousin.
-«Nous la tenons enfin cette incomparable mère-Beauté,
-écrit le gai chansonnier à madame de Grignan, plus
-incomparable et plus mère-Beauté que jamais: car
-croyez-vous qu'elle soit arrivée fatiguée? croyez-vous
-qu'elle ait gardé le lit? rien de tout cela; elle me fit
-l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus fraîche,
-plus rayonnante qu'on ne peut dire; et, depuis
-ce jour-là, elle a été dans une agitation continuelle,
-dont elle se porte très-bien, quant au corps s'entend:
-et, pour son esprit, il est, ma foi, avec vous, et, s'il
-vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour
-parler encore de cette rare comtesse qui est en Provence<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">&nbsp;[515]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné s'empressa d'aller visiter <i>son</i>
-hôtel Carnavalet qu'elle n'avait vu que superficiellement
-jusque-là. Elle en rend bon compte à sa fille: «Dieu
-merci, nous avons l'hôtel de Carnavalet. C'est une affaire
-admirable; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel
-air: comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer
-des parquets et des petites cheminées à la mode; mais
-nous aurons une belle cour, un beau jardin, un beau
-<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-quartier, et de bonnes <i>petites Filles bleues</i> qui sont fort
-commodes<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">&nbsp;[516]</a>; et nous serons ensemble, et vous m'aimerez,
-ma chère enfant: je voudrois pouvoir retrancher
-de ce trésor qui m'est si cher, toute l'inquiétude que
-vous avez pour ma santé; demandez à tous ces hommes,
-comme je suis belle<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">&nbsp;[517]</a>...» Coulanges a répondu pour
-tous.</p>
-
-<p>Arrivée le 6 octobre, dès le 12 M<sup>me</sup> de Sévigné commence
-son emménagement. «Nous sommes en l'air, dit-elle
-le 15, tous mes gens occupés à déménager: j'ai campé
-dans ma chambre, je suis présentement dans celle du
-<i>Bien Bon</i>, sans autre chose qu'une table pour vous écrire;
-c'est assez: je crois que nous serons tous fort contents
-de <i>la Carnavalette</i><a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">&nbsp;[518]</a>.» Pendant que ce déménagement,
-sans doute considérable, s'opérait, et qu'on disposait,
-en même temps, pour les convenances de ses nouveaux
-hôtes l'hôtel Carnavalet, madame de Sévigné avait pris
-gîte chez son cousin de Coulanges. Elle y resta plusieurs
-jours, car le 20, rendant compte à madame de Grignan,
-de toutes ses fatigues et de ses tracas, elle écrit: «Il faut
-un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de Carnavalet.
-J'y serai dans un jour ou deux: mais comme
-nous sommes très-bien chez M. et madame de Coulanges,
-et que nous voyons clairement qu'ils en sont fort aises,
-nous nous rangeons, nous nous établissons, nous meublons
-notre chambre, et ces jours de loisir nous ôtent tout l'embarras
-et tout le désordre du délogement. Nous irons
-<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
-coucher paisiblement, comme on va dans une maison où
-l'on demeure depuis trois mois. N'apportez point de tapisserie,
-nous trouverons ici ce qu'il vous faut: je me
-divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir
-aucun chagrin, <i>au moins en arrivant</i>.... Je reçois des
-visites en l'air, des Rochefoucauld, des Tarente; c'est
-quelquefois dans la cour de Carnavalet, sur le timon
-de mon carrosse. Je sois dans le chaos; vous trouverez
-le démêlement du monde et des éléments<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">&nbsp;[519]</a>.» Huit
-jours après, tenant sa fille au courant des dispositions
-prises, et la croyant en route, elle ajoute: «M. de Coulanges
-est parti ce matin pour aller à Lyon; il vous dira
-comme nous sommes logés fort honnêtement. Il n'y
-avoit pas à balancer à prendre le haut pour nous, le bas
-pour M. de Grignan et ses filles: tout sera fort bien<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">&nbsp;[520]</a>.»</p>
-
-<p>Le 3 novembre, madame de Grignan n'était point
-encore arrivée, car sa mère écrit à Bussy: «Je suis
-logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une belle et grande
-maison; je souhaite d'y être longtemps, car le déménagement
-m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle
-comtesse<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">&nbsp;[521]</a>.» Ce ne fut point impunément que, dans
-sa vive impatience d'être plus tôt prête à recevoir son
-idole, madame de Sévigné avait multiplié les fatigues;
-elle fut prise tout à coup d'une assez sérieuse indisposition
-que, malgré son habituelle répugnance pour les
-remèdes, elle attaqua avec une grande vigueur, voulant
-surtout guérir avant l'arrivée de sa fille, dont elle craignait
-évidemment les reproches. C'est ce qu'on lit dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-cette lettre adressée à M. et à madame de Guitaud, qui
-venaient de quitter Paris pour retourner en Bourgogne:
-«Comment vous portez-vous, monsieur et madame, de
-votre voyage? Vous avez eu un assez beau temps; pour
-moi j'ai eu une colique néphrétique et bilieuse (rien que
-cela) qui m'a duré depuis le mardi, lendemain de votre
-départ, jusqu'à vendredi. Ces jours sont longs à passer,
-et si je voulois vous dire que, depuis que vous êtes partis,
-les jours m'ont duré des siècles, il y auroit un air assez
-poétique dans cette exagération, et ce seroit pourtant
-une vérité. Je fus saignée le mercredi, à dix heures du
-soir, et parce que je suis très-difficile, on m'en tira quatre
-palettes, afin de n'y pas revenir une seconde fois; enfin,
-à force de remèdes, de ce qu'on appelle remèdes, dont
-on compteroit aussitôt le nombre que celui des sables de
-la mer, je me suis trouvée guérie le vendredi; le samedi
-on me purgea, afin de ne manquer à rien; le dimanche
-je vais à la messe avec une pâleur honnête, qui faisoit
-voir à mes amis que j'avois été digne de leurs soins; et
-aujourd'hui je garde ma chambre et fais l'entendue dans
-mon hôtel de Carnavalet, que vous ne reconnoîtriez pas
-depuis qu'il est rangé. J'y attends la belle Grignan dans
-cinq ou six jours<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">&nbsp;[522]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Grignan arriva, en effet, vers le milieu du
-mois de novembre, seule, son mari étant retenu encore
-par son service en Provence. Elle prit possession, à son
-tour, d'une maison que la mère et la fille conservèrent
-pendant vingt ans, et qui fut la dernière habitation de
-madame de Sévigné à Paris: grande illustration pour cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-demeure que nous décrirons dans l'un des chapitres
-suivants. Cette considération que madame de Sévigné
-y passa le reste de son existence, nous a paru justifier
-l'espèce d'historique qui précède.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE VIII.<br />
-<span class="medium">1678-1679.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">Mauvaise santé de madame de Grignan.&mdash;Bussy console sa mère.&mdash;Madame
-de Sévigné veut faire nommer son cousin historiographe
-du roi.&mdash;Le baron de Sévigné se distingue à la bataille
-de Mons.&mdash;Paix de Nimègue.&mdash;Apogée de Louis XIV.&mdash;La
-<i>Princesse de Clèves</i>.&mdash;Retour de Retz à Paris.&mdash;Mort de d'Hacqueville.&mdash;Le
-coadjuteur d'Arles prêche devant le roi.&mdash;Grâces
-aux exilés et aux prisonniers.&mdash;Mademoiselle de Fontanges.&mdash;Nouvelles
-discussions entre madame de Sévigné et sa fille.&mdash;Mort
-du cardinal de Retz.</p>
-
-<p class="space">Madame de Sévigné garda sa fille deux ans avec elle,
-en proie à de nouvelles inquiétudes sur cette santé si
-chère, moins sérieusement compromise qu'elle ne se le
-figurait, mais cependant assez sérieusement atteinte pour
-altérer une beauté qui non-seulement était son orgueil,
-mais faisait sa sécurité. «La <i>belle Madelonne</i><a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">&nbsp;[523]</a> est ici
-(dit-elle le 8 décembre 1677 à Bussy, son correspondant
-assidu pendant ces deux années), mais comme il
-n'y a pas un plaisir pur en ce monde, la joie que j'ai de
-la voir est fort troublée par le chagrin de sa mauvaise
-santé. Imaginez-vous, mon pauvre cousin, que cette
-jolie personne, que vous avez trouvée si souvent à votre
-<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-gré, est devenue d'une maigreur et d'une délicatesse qui
-la rend une autre personne, et sa santé est tellement
-altérée, que je ne puis y penser sans en avoir une
-véritable inquiétude. Voilà ce que le bon Dieu me gardoit,
-en me redonnant ma fille<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">&nbsp;[524]</a>.»</p>
-
-<p>Dès le premier jour, ce sont les mêmes alarmes, les
-mêmes exagérations qu'au voyage précédent, si rempli
-de craintes démenties par l'événement. Bussy ne
-prend point ainsi au tragique l'état de maigreur et d'épuisement
-de madame de Grignan, et il en fait le texte
-de quelques plaisanteries conjugales, dont le ton seul
-devait scandaliser sa cousine, car, au fond, elle pensait
-comme lui, et avait plus d'une fois fait, auprès de son
-gendre, acte de belle-mère indiscrète et grondeuse. «Ce
-que vous me mandez de la <i>belle Madelonne</i>, lui répond-il,
-me touche extrêmement pour son intérêt et pour le
-vôtre, car je vous aime fort toutes deux. Je vous disois,
-quand vous me mandâtes le dessein que vous aviez de
-donner votre fille à M. de Grignan, que vous ne pouviez
-mieux faire, et que je ne trouvois rien à redire en lui, sinon
-qu'il usoit trop de femmes. En effet, n'est-ce pas
-une honte, et un honnête assassinat de faire six enfants
-à une pauvre enfant elle-même, en neuf ans? Dieu me
-garde d'être prophète!.... mais quand il ne lui feroit
-d'autre mal que de l'avoir mise dans l'état où elle est,
-c'en seroit assez pour diminuer l'amitié que j'avois pour
-lui. Cependant, madame, il faut avoir grand soin de
-cette infante; il la faut surtout réjouir... Mais cela est
-plaisant que je m'embarque à vous dire pour une simple
-maigreur, tout ce qu'on diroit pour les plus grands malheurs.
-<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-C'est vous qui m'avez surpris en vous lamentant
-pour cela, comme si c'étoit un mal incurable. Cependant
-le plaisir de vous voir, et Paris, engraisseront, avant
-qu'il soit deux mois, la <i>belle Madelonne</i>; un peu de
-célibat lui seroit fort salutaire; je ne sais, pourtant, si
-elle n'aimeroit pas mieux le mal que le remède: mais,
-n'est-ce pas assez parler d'elle pour une fois<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">&nbsp;[525]</a>?....»</p>
-
-<p>Le mois suivant, à cause de la rigueur exceptionnelle de
-l'hiver, revinrent les grandes inquiétudes au sujet de la
-poitrine de madame de Grignan. «Je vous avoue, redit
-avec douleur sa mère à Bussy, que la mauvaise santé de
-cette pauvre Provençale me comble de tristesse; sa poitrine
-est d'une délicatesse qui me fait trembler, et le froid
-l'avoit tellement pénétrée, qu'elle en perdit, hier, la voix
-plus de trois heures; elle avoit une peine à respirer qui
-me faisoit mourir. Avec cela elle est opiniâtre, et refuse
-le seul remède qui la pourroit guérir, qui est le lait de
-vache: je crois que la nécessité l'y contraindra à la fin;
-en attendant, il est bien triste de la voir dans l'état où
-elle est<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">&nbsp;[526]</a>.»</p>
-
-<p>Bussy qui, malgré de grandes protestations de paroles,
-n'est pas bienveillant pour madame de Grignan, laquelle,
-sous les mêmes apparences amicales, le lui rendait bien,
-cherche à rassurer sa mère par des arguments où il y a
-plus de malice enveloppée que de véritable intérêt. «Une
-égratignure avec du chagrin, lui dit-il, fait plus de mal
-que la fièvre quarte avec un esprit content d'ailleurs.
-Je vous parle ainsi, ma chère cousine, parce que je crois
-<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-que tous les maux de la <i>belle Madelonne</i> viennent de sa
-tête. Tant qu'elle a été <i>la plus jolie fille de France</i><a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">&nbsp;[527]</a>,
-elle a été la plus saine; elle est encore jeune, et cela me
-fait assurer qu'il n'y a que son esprit qui rende ses maux
-incurables. Son opiniâtreté est un bon témoignage; si
-elle vouloit guérir, elle ne résisteroit pas aux conseils
-des habiles gens en ces matières. Qu'elle se retourne de
-bon c&oelig;ur à Dieu, en lui demandant la patience; qu'elle
-aime à vivre et à vivre gaiement. Je ne lui conseille rien
-que je n'aie pratiqué depuis douze ans<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">&nbsp;[528]</a>.»</p>
-
-<p>Bussy voulait dire par là que madame de Grignan
-s'ennuyait en Provence, et regrettait Paris. «Je crois (lui
-écrivait-il trois ans auparavant, pendant le deuxième
-séjour de la jeune gouvernante auprès de sa mère),
-que vous aimeriez mieux aller et demeurer en Provence,
-que de faire la moindre des choses contre votre
-devoir; mais je crois que vous souhaiteriez extrêmement
-que votre devoir s'accordât à demeurer à Paris<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">&nbsp;[529]</a>.» Dans
-ce même voyage de 1678, madame de Grignan ayant cru
-mander une douceur à Bussy en lui disant qu'il faisait fort
-mal de passer ses hivers en Bourgogne, quand elle passait
-les siens dans la capitale: «Vous savez aussi bien que
-moi (lui réplique-t-il avec une vivacité peu courtoise et
-un malicieux sous-entendu) que n'est pas à Paris qui
-veut<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">&nbsp;[530]</a>!....»</p>
-
-<p>Pour qui connaît Bussy, <i>Paris</i> ne veut pas signifier
-ici madame de Sévigné, mais la cour; et ce ne serait
-<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
-peut-être pas calomnier ce bon parent que de dire qu'à
-ce moment il lui passait dans l'esprit, pour en faire un
-sujet de regret à sa cousine, quelque souvenir des projets
-gratuitement attribués à Louis XIV, et qui le portaient
-à écrire à madame de Montmorency avec autant de joie
-que peu de scrupule: «Je serois fort aise que le roi s'attachât
-à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle est
-fort de mes amies, et il ne pourroit être mieux en maîtresse<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">&nbsp;[531]</a>.»
-M. Walckenaer a déjà désintéressé Louis XIV
-de ce dessein, et, par conséquent, il n'y a rien à en dire
-quant à madame de Grignan. En la tenant donc pour ce
-que la reconnaît Bussy, pour une femme qui mettait le
-devoir avant tout, il n'y aurait point à la blâmer d'avoir
-souhaité, ce qu'elle chercha inutilement à obtenir, une
-charge de cour pour son mari, qui l'eût fait elle-même vivre
-et probablement briller sur un théâtre plus digne d'elle, lui
-eût donné les moyens de relever la fortune de ses enfants,
-et surtout lui eût permis de passer sa vie avec sa mère.</p>
-
-<p>Mais Bussy n'aime point madame de Grignan. A la
-mère il proteste «qu'en quelque lieu que sa fille et lui
-se trouvent, il l'aimera et l'estimera toujours extrêmement<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">&nbsp;[532]</a>:»
-sa correspondance de 1678 nous fournit deux
-exemples de cette tendresse, qui n'ont pas été relevés
-dans la biographie de madame de Grignan, et qui doivent
-trouver place ici, car ils constituent un de ces contrastes,
-entre ce qu'on dit et ce qu'on pense, qui sont à la
-fois plaisants et tristes.</p>
-
-<p>Afin d'empêcher un luxe désordonné, auquel même les
-<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-femmes qui passaient pour les plus sages prenaient part,
-le roi avait, sous peine d'amende, défendu le port des
-étoffes d'or et d'argent<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">&nbsp;[533]</a>. C'est à ce propos que l'une des
-nombreuses amies de Bussy, madame de Seneville, lui
-mande de Paris, le 25 avril: «Je ne saurois fermer
-ma lettre sans vous dire que votre belle cousine de Grignan,
-étant ces jours passés au Petit Saint-Antoine, toute
-couverte d'or et d'argent, malgré l'étroite défense et la
-plus exactement observée que jamais, essuya la réprimande
-et les menaces d'un commissaire qui en étonna
-tout le monde, et dont la dame fut fort embarrassée<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">&nbsp;[534]</a>.»
-«Cela est bien imprudent à madame de Grignan, répond
-Bussy, de s'exposer à recevoir un affront; mais je ne
-comprends pas que le commissaire se soit contenté de la
-menacer, et ne lui ait pas fait payer l'amende. Cette
-femme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre, d'une gloire
-insupportable, et fera bien des sottises. Elle se fera
-autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'adorateurs<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">&nbsp;[535]</a>.»
-Trois mois après, et madame de Grignan à
-peu près guérie mais toujours très-maigre, l'amie la
-plus assidue de Bussy lui mande à son tour: «Je rencontrai,
-l'autre jour, madame de Sévigné, en vérité encore
-belle. On dit que madame de Grignan ne l'est plus,
-et qu'elle voit partir sa beauté avec un si grand regret,
-que cela la fera mourir<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">&nbsp;[536]</a>.» Bussy reprend, toujours affectueux
-pour la mère, mais fort peu tendre au chagrin
-de la fille: «Ce n'est pas seulement le bon tempérament
-<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-de madame de Sévigné qui la fait encore belle, c'est
-aussi son bon esprit. Je crois que quand on a la tête
-bien faite, on en a le visage plus beau. Pour madame de
-Grignan, je la trouve bien folle de ne vouloir pas survivre
-à sa beauté<a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">&nbsp;[537]</a>.» Ces rudesses, qui révèlent le fond
-du c&oelig;ur, ont été raturées avec soin par Bussy ou par les
-siens<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">&nbsp;[538]</a> sur le manuscrit où il a copié de sa main les lettres
-qu'il écrivait et celles qu'il recevait, et qui, à défaut
-des missives autographes, a servi de texte original au dernier
-éditeur de sa correspondance. Il faut remercier celui-ci
-d'avoir, par une habile lecture, rétabli ces passages
-caractéristiques ainsi que plusieurs autres fragments intéressants
-que n'avaient pu déchiffrer ses devanciers. Bussy
-se gardait bien de faire connaître de tels blasphèmes à
-madame de Sévigné, et il continua à simuler pour la
-fille une grande tendresse, tout en éprouvant pour la mère
-une sincère et touchante affection, que l'âge ne faisait
-qu'accroître, affection mutuelle dont on trouve des marques
-nombreuses dans leur correspondance suivie de
-ces deux remarquables années 1678 et 1679<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">&nbsp;[539]</a>.</p>
-
-<p>Ces deux années virent le point culminant de la grandeur
-de Louis XIV et de la prospérité de l'ancienne monarchie.
-Les victoires antérieures n'avaient pu encore décider
-l'Europe à la paix. Dans la campagne de 1678, Louis
-voulut frapper un grand coup qui décourageât toutes les
-espérances et forçât toutes les volontés. La guerre fut reprise,
-au c&oelig;ur même de l'hiver, en Allemagne et en
-<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-Flandre. Le roi partit lui-même, dès le 7 février, pour
-aller faire le siége de Gand, qui ouvrit ses portes le 9
-mars, en même temps qu'on investissait Mons, Namur,
-Charleroy et Ypres, par une ruse de guerre dont l'ennemi
-fut complètement la dupe<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">&nbsp;[540]</a>.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné rend bon compte à Bussy, son correspondant
-militaire, de ce nouveau succès: «Que dites-vous
-de la prise de Gand? Il y avoit longtemps, mon
-cousin, qu'on n'y avoit vu un roi de France. En vérité,
-le nôtre est admirable, et mériteroit bien d'avoir d'autres
-historiens que deux poëtes: vous savez aussi bien
-que moi ce qu'on dit en disant des poëtes? Il n'en auroit
-nul besoin; il ne faudroit ni fable ni fiction pour le mettre
-au-dessus des autres; il ne faudroit qu'un style droit, pur
-et net d'un homme de qualité et de guerre comme j'en
-connois. J'ai toujours cela dans la tête, et je reprendrai
-le fil de la conversation avec le ministre, comme le doit
-une bonne Françoise<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">&nbsp;[541]</a>.» Ce ministre était M. de Pomponne,
-et madame de Sévigné veut parler ici d'un projet
-que, dans sa sollicitude de parente, elle avait formé d'obtenir
-pour Bussy le titre d'historiographe du roi, espérant
-qu'il y trouverait quelque occasion de profit ou de faveur.</p>
-
-<p>Elle en avait déjà entretenu son cousin, quelques mois
-auparavant, en lui annonçant que le roi venait de charger
-Boileau et Racine d'écrire son histoire, et c'est à ceux-ci
-qu'elle fait allusion dans le passage que nous venons de
-transcrire. «Vous savez bien, lui disait-elle, que le roi
-a donné deux mille écus de pension à Racine et à Despréaux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
-en leur commandant de tout quitter pour travailler
-à son histoire, dont il aura soin de leur donner
-des mémoires. Je voudrois déjà voir ce bel ouvrage<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">&nbsp;[542]</a>.»&mdash;«Je
-ne pense pas, riposte Bussy, que Despréaux et Racine
-soient capables de bien faire l'histoire du roi; mais
-ce sera sa justice et sa clémence qui le rendront recommandable
-à la postérité; sans cela on découvriroit toujours
-que les louanges qu'on lui auroit données ne seroient
-que des flatteries<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">&nbsp;[543]</a>.» Le bel esprit, le capitaine-académicien,
-le <i>Mestre de camp de la cavalerie légère</i> et <i>Maréchal
-de France in petto</i>, en parle avec moins de modestie
-encore à son ami le duc de Saint-Aignan: «On m'a
-mandé que le roi avoit chargé Racine et Despréaux de
-travailler à son histoire. Sans parler du caractère de ces
-gens-là, que je tiens plus propres à des vers qu'à de la
-prose, j'avois cru qu'il falloit de plus nobles mains que les
-leurs pour cet ouvrage. Outre qu'un homme de guerre
-n'eût pas eu besoin de consulter personne pour parler
-en termes du métier, il me paroît que les actions du plus
-grand roi du monde devoient être écrites par un de ses
-principaux capitaines, si lui-même, comme César, ne
-s'en vouloit pas donner la peine<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">&nbsp;[544]</a>.»</p>
-
-<p>Dix-sept ans auparavant Bussy-Rabutin avait conçu de
-lui-même le dessein formé dans ces derniers temps par l'amitié
-de sa cousine. C'est lui qui nous l'apprend en ces
-termes dans une lettre à Corbinelli: «Quand je priai le duc
-de Saint-Aignan, en 1664, de dire au roi qu'en attendant
-<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-que je pusse recommencer à le servir dans la guerre, je
-suppliois Sa Majesté de trouver bon que j'écrivisse son
-histoire, il me fit réponse qu'il n'avoit pas encore assez
-fait pour cela, mais qu'il espéroit me donner un jour de
-la matière<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">&nbsp;[545]</a>.» Aujourd'hui que la matière commençait à
-devenir suffisamment riche, Louis XIV avait mieux aimé
-confier le soin de sa renommée aux plumes respectées de
-Racine et de Boileau, qu'à celle de l'historien de madame
-de Montglat et de la comtesse d'Olonne.</p>
-
-<p>Il est vrai que l'auteur d'<i>Andromaque</i> et son fidèle
-ami s'annonçaient un peu trop en <i>poëtes</i>, c'est-à-dire en
-exagérateurs, ainsi que le sous-entend madame de Sévigné.
-Sa réponse à Bussy en note un exemple: «Vous
-me parlez fort bien, en vérité, sur Racine et sur Despréaux.
-Le roi leur dit, il y a quatre jours: «Je suis
-fâché que vous ne soyez venus à cette dernière
-campagne; vous auriez vu la guerre et votre voyage
-n'eût pas été long.» Racine lui répondit: «Sire, nous
-sommes deux bourgeois qui n'avons que des habits de
-ville; nous en commandâmes de campagne, mais les
-places que vous attaquiez furent plutôt prises que nos
-habits ne furent faits.» Cela fut reçu très-agréablement.
-Ah! que je sais un homme de qualité à qui j'aurois
-bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces bourgeois-là, si
-j'étois son maître: c'est cela qui seroit digne de la postérité<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">&nbsp;[546]</a>!»
-Il n'est pas possible de prendre au sérieux de
-telles exclamations. Parents, amis, avons-nous dit, traitent
-cette vanité comme une maladie incurable. On passe
-<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
-tout à un homme qui ne doit point guérir. Madame de Sévigné
-suivait, cependant, avec sincérité, son projet auprès
-de M. de Pomponne, pressé par elle de pressentir le roi.
-En se faisant appuyer par Corbinelli, elle demande à son
-cousin, dans l'espoir de le faire parvenir au maître, un
-fragment choisi de ses Mémoires, comme échantillon
-de son savoir-faire, ce que Bussy s'empressa de lui envoyer,
-en y joignant un commencement de l'histoire de
-Louis XIV, qu'il avait essayé pendant son séjour à la
-Bastille<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">&nbsp;[547]</a>.</p>
-
-<p>Le roi avait emmené avec lui, au siége de Gand, ses
-deux historiens-poëtes, qui avaient eu tout le temps de s'équiper
-en guerre. La marquise de Sévigné s'égaye à leurs
-dépens, prenant le ton de la noblesse militaire, laquelle
-ne pensait pas que <i>des bourgeois</i>, ce qui veut alors dire
-tout ce qui n'était pas d'épée, eussent qualité pour parler
-des choses de la guerre: «Ces deux poëtes-historiens
-suivent donc la cour, plus ébaubis que vous ne le sauriez
-penser, à pied, à cheval, dans la boue jusqu'aux oreilles,
-couchant poétiquement aux rayons de la belle maîtresse
-d'Endymion. Il faut cependant qu'ils aient de bons yeux
-pour remarquer exactement toutes les actions du prince
-qu'ils veulent peindre. Ils font leur cour par l'étonnement
-qu'ils témoignent de ces légions si nombreuses, et
-des fatigues qui ne sont que trop vraies. Il me semble
-qu'ils ont assez de l'air des deux <i>Jean Doucet</i><a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">&nbsp;[548]</a>. Ils disoient
-l'autre jour au roi, qu'ils n'étoient plus si étonnés
-de la valeur extraordinaire des soldats, qu'ils avoient
-<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-raison de souhaiter d'être tués pour finir une vie si épouvantable.
-Cela fait rire, et ils font leur cour. Ils disoient
-aussi qu'encore que le roi craigne les senteurs, ce <i>Gand
-d'Espagne</i> ne lui fera point de mal à la tête. J'y ajoute
-qu'un prince moins sage et moins grand que Sa Majesté,
-en pourroit bien être entêté, sans avoir de vapeurs. Voilà
-bien des sottises, mon cher cousin; je ne sais comme
-Racine et Despréaux m'ont conduite sans y penser; c'est
-ma plume qui a mis tout ceci sans mon consentement<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">&nbsp;[549]</a>.»
-N'y avait-il pas là, de la part de madame de Sévigné,
-quelque légère pointe de rancune contre l'impitoyable
-bourreau de ce pauvre Chapelain, son maître, et contre
-le compagnon de joyeuse jeunesse de son fils, un confrère
-en Champmeslé, et, de plus, rival heureux de
-notre <i>vieil ami</i> Corneille?</p>
-
-<p>Dans son beau travail sur madame de Maintenon, M. le
-duc de Noailles a reproduit une page des souvenirs de Racine
-fils qui doit figurer en cet endroit, car elle fait bien
-connaître toutes les circonstances de ce curieux épisode
-d'histoire littéraire, où se trouvent mêlés le nom de
-madame de Montespan et celui de sa rivale, avec des
-détails qui se rattachent à la chute de l'une et à l'élévation
-de l'autre:</p>
-
-<p>«A cette époque (1677) on eut l'idée de faire une histoire
-par les médailles, des principaux événements du
-règne. «Ce projet, dit Louis Racine dans ses Mémoires
-sur la vie de son père, se changea bientôt en celui d'une
-histoire suivie du règne entier. C'est chez madame de
-Montespan qu'il fut agité et résolu. C'était elle qui l'avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-imaginé, et, lorsqu'on eut pris ce parti, ce fut madame
-de Maintenon qui proposa au roi de charger du
-soin d'écrire cette histoire Boileau et mon père. Le roi,
-qui les en jugea capables, les nomma ses historiographes
-en 1677. Les deux historiens se mirent aussitôt à
-l'&oelig;uvre, et quand ils avaient écrit quelque morceau intéressant,
-ils allaient le lire au roi. Ces lectures se faisaient
-chez madame de Montespan. Tous deux avaient
-leur entrée chez elle aux heures que le roi venait y jouer,
-et madame de Maintenon était ordinairement présente à
-la lecture. Elle avait, au rapport de Boileau, plus de goût
-pour mon père que pour lui, et madame de Montespan
-avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour
-mon père; mais ils faisaient toujours leur cour ensemble,
-sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait
-chez madame de Montespan, ils lui lisaient quelque chose
-de son histoire; ensuite le jeu commençait, et lorsqu'il
-échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des
-paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu
-clairvoyants, que le roi sans lui répondre regardait en souriant
-madame de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de
-lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à coup de
-ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et ils
-lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur
-lecture. Elle leur répondit fort froidement: «Je ne suis
-plus admise à ces mystères.» Comme ils lui trouvaient
-beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés.
-Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi,
-obligé de garder le lit, les fit appeler avec ordre d'apporter
-ce qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire,
-et qu'ils virent en entrant madame de Maintenon assise
-dans un fauteuil, près du chevet du roi, s'entretenant familièrement
-<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-avec Sa Majesté. Ils allaient commencer
-leur lecture, lorsque madame de Montespan, qui n'était
-point attendue, entra, et après quelques compliments au
-roi en fit de si longs à madame de Maintenon que, pour
-les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir; «n'étant pas
-juste, ajouta-t-il, qu'on lût sans vous un ouvrage que
-vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement
-fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur.
-Elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de
-s'asseoir et de faire tous ses efforts pour paraître attentive
-à la lecture. Depuis ce jour le crédit de madame de
-Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible
-que les deux historiens lui firent leur cour autant qu'ils
-la savaient faire<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">&nbsp;[550]</a>.» Dans ce rôle étudié, dans ce courroux
-concentré de madame de Montespan, on pressent
-la jalousie, les éclats, la colère dont nous serons bientôt
-les témoins.</p>
-
-<p>Ce projet d'histoire confié au double talent de Boileau et
-de Racine, qui devaient se consulter avec Pellisson, déjà
-chargé précédemment de la même mission, n'aboutit
-point<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">&nbsp;[551]</a>. Quinze ans après, l'abbé de Choisy en parle comme
-d'un travail en cours d'exécution et dont on attendait
-encore les premières feuilles<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">&nbsp;[552]</a>. Brossette s'entretient souvent
-avec son ami de cette &oelig;uvre longue et difficile qui paraît
-avoir rebuté deux hommes pourvus de tous les dons
-<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-de l'écrivain, mais à qui la nature avait refusé le génie
-tout particulier de l'histoire<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">&nbsp;[553]</a>.</p>
-
-<p>Soit que Louis XIV n'acceptât point l'offre qui lui était
-faite au nom de Bussy, soit que M. de Pomponne se souciât
-peu d'intervenir dans cette délicate affaire, madame
-de Sévigné en fut pour ses peines et ses v&oelig;ux. Mais
-Bussy avait pris goût au projet; il s'y entêta, et, comme
-il s'était créé lui-même maréchal de France, il s'adjugea
-la mission plus loisible et mieux justifiée d'écrire l'histoire
-du roi. Il voulut l'en aviser directement par une
-lettre des plus bizarres, datée de son lieu d'exil, et où,
-entre autres choses, il lui dit ce qui suit: «Ce qui donnera
-encore beaucoup de créance à ce que j'écrirai de vous,
-Sire, ce sera de voir que je ne suis pas payé pour en
-parler, et de peur même qu'on ne croie, un jour, que
-c'étoit pour être rappelé que j'en disois tant de bien, je
-supplie Votre Majesté très-humblement de me laisser ici
-le reste de ma vie; où je la servirai mieux que la plupart
-de ceux qui l'approchent tous les jours. J'ai de la naissance
-et de l'esprit, Sire, aussi bien que M. de Comines,
-pour faire estimer ce que j'écrirai, et j'ai plus de services
-à la guerre que lui, ce qui donnera plus de poids à
-des mémoires qui traitent des actions d'un grand capitaine
-aussi bien que d'un grand roi<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">&nbsp;[554]</a>.» Pour n'être pas d'un
-poëte, le lecteur voit qu'il ne manque rien à cet éloge.
-Quant à la bizarrerie du tour employé pour faire agréer
-sa demande, Bussy en donne, lui-même, une explication
-qui, sous le peu de modestie des termes, révèle toute
-l'habileté d'un courtisan sans cesse en quête de combinaisons
-<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-capables de rappeler cette <i>folle de Fortune à qui
-véritablement il déplaît</i><a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">&nbsp;[555]</a>. «Cette lettre (dit-il en la transcrivant
-et en l'annotant sur ses manuscrits pour l'édification
-de la postérité) paroîtra si extraordinaire à la plupart
-du monde qui ne regardent que le dehors des affaires,
-que je veux dire les raisons qui me l'ont fait
-écrire. Premièrement, il faut qu'on sache que je ne voudrois
-pas avoir permission de retourner à la cour ou seulement
-à Paris, si l'on ne me donnoit, en même temps,
-des honneurs et du bien; car j'aurois beaucoup plus de
-peine de voir de près des gens, qui ont toujours été au-dessous
-de moi, tenir un plus grand rang et marcher d'un
-plus grand air, que je n'en ai de demeurer dans une province
-où les emplois que j'ai eus me distinguent de tout le
-monde; et quand même on me donneroit le bien et les
-honneurs que je devrois avoir, à quoi je ne vois nulle
-apparence, je m'en soucierois fort peu. L'âge que j'ai
-(soixante et un ans) et les injustices qu'on m'a faites me
-donnent un grand mépris de tout cela: cependant je voudrois
-bien établir mes enfants, et c'est ce qui m'oblige de
-faire au roi un grand sacrifice, en apparence, qui ne me
-coûte guère en effet, croyant ou qu'il ne se voudra pas
-laisser vaincre en honnêtetés, et qu'il me fera justice, ou
-qu'au moins il fera quelque chose pour ma famille. Si
-l'on examine cette lettre on la trouvera délicate et fine,
-et si elle ne fait pas l'effet qu'on en devroit attendre, ce seroit
-la faute de la Fortune, sans laquelle les desseins les
-mieux concertés et les mieux conduits ont toujours un
-méchant succès<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">&nbsp;[556]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-Louis XIV reçut avec une sorte de compassion cette
-épître qui lui fut remise par M. de Pomponne. C'est ce
-qu'on peut induire de la réponse de ce ministre à Bussy:
-«J'ai satisfait, monsieur, à ce que vous désiriez de moi.
-J'ai lu au roi la lettre que vous avez bien voulu m'adresser
-pour Sa Majesté. Elle étoit telle et si pleine de
-zèle et de passion pour sa gloire et pour son service,
-qu'elle m'a paru en avoir été agréablement écoutée. Personne,
-assurément, monsieur, ne peut mieux traiter que
-vous le grand sujet que vous proposez de l'histoire de
-Sa Majesté<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">&nbsp;[557]</a>.»</p>
-
-<p>Bussy se pare de ce résultat négatif auprès de tous
-ses amis, ou de ceux qu'il croyait tels, quêtant de doubles
-félicitations, pour la lettre qu'il avait écrite et la banale
-réponse qui lui était faite. Sa cousine, en lui payant
-le tribut charitable et usité de ses louanges, lui donne
-quelques détails plus flatteurs pour son amour-propre sur
-l'accueil fait à sa mémorable épître par le roi et son bienveillant
-ministre. «Je loue fort, lui dit-elle, la lettre que
-vous avez écrite au roi; je l'avois déjà dit à son ministre, et
-nous avions admiré ensemble comme le désir de l'immortalité
-et de ne rien perdre de toutes les grandes vérités que
-l'on doit dire de son règne, ne l'a point porté à vouloir
-un historien digne de lui. Il reçut fort bien votre lettre, et
-dit en souriant: «Il a bien de l'esprit; il écrira bien
-quand il voudra écrire.» On dit là-dessus tout ce qu'il
-faut dire, et cela demeure tout court. Il n'importe, je
-trouve votre lettre d'un style noble, libre et galant, qui
-me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais
-<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-conseillé à son maître de laisser dans l'exil son petit serviteur,
-afin de donner créance au bien qu'on a à dire de
-lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à l'histoire qu'on
-veut écrire.» Le fidèle et compatissant Corbinelli ajoute
-aussi son coup d'encensoir et renchérit encore sur le style
-de madame de Sévigné, sachant bien qu'avec cet amour-propre
-robuste, il n'y a pas d'exagération à craindre, et
-qu'on ne peut jamais outrer la condescendance ni l'éloge.
-«J'ai lu, monsieur, lui dit-il, la lettre que vous écrivez
-au roi; je l'ai trouvée charmante par les sentiments, par
-le tour, par le style, par la noble facilité, et par tout ce
-qui peut rendre un ouvrage de cette espèce incomparable.
-Je n'y ai rien vu dont on se pût passer, ni rien non plus
-à y ajouter. Le roi devroit vous commander d'être son
-unique historien<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">&nbsp;[558]</a>.»</p>
-
-<p>C'est chose risible de voir l'épanouissement de satisfaction
-et de reconnaissante tendresse qui se manifeste chez
-Bussy enivré par de telles complaisances. «Je voudrois,
-répond-il d'abord à sa cousine, que vous vissiez avec
-quelle joie je reçois vos lettres, madame; tout ce que je
-vous dirai jamais de plus tendre ne vous persuaderoit pas
-si bien que je vous aime, ni toutes les louanges que je
-vous donnerai, ne vous feront pas tant voir combien je
-vous estime... Je suis charmé de l'approbation que vous
-donnez à la lettre que j'ai écrite au roi; c'est, à mon gré,
-mon chef-d'&oelig;uvre, et je trouve que quand Sa Majesté ne
-seroit pas touchée de ce que je fais pour elle, son intérêt
-propre l'obligeroit à quelque reconnoissance pour moi ou
-pour ma maison. Je crois que mes <i>Mémoires</i>, et particulièrement
-<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-cette dernière lettre, seront à la postérité une
-satire contre lui s'il est ingrat; et j'ai trouvé plus sûr,
-plus délicat et plus honnête de me venger ainsi des maux
-qu'il m'a faits, en cas qu'il ne veuille point les réparer,
-que de m'emporter contre lui en injures que j'aurois de
-la peine à faire passer pour légitimes<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">&nbsp;[559]</a>.» Et dans un
-<i>post-scriptum</i>, à l'adresse de Corbinelli, Bussy saisit encore
-l'occasion de varier son double thème sur ses mérites
-propres et sur les obligations du roi: «J'ai trouvé
-ma lettre au roi fort belle, monsieur, quand je l'eus écrite;
-mais on ne peut jamais mieux connoître si elle l'est effectivement
-que vous le faites, ni le mieux dire. Il ne me
-paroît pas que Sa Majesté me dût commander de faire
-son histoire. Il devroit, seulement, avoir de la reconnoissance
-pour la manière dont je parle de lui, qui lui fera
-bien plus d'honneur que tout ce que diront les Pellisson,
-les Despréaux et les Racine. Qu'il soit aussi long qu'il
-voudra à reconnoître ce que je fais pour lui, sa lenteur à
-me faire du bien ne me ralentira pas à en dire de lui, et
-j'ai mes raisons de dire la vérité jusqu'au bout. Je fais
-depuis vingt ans tout ce que je puis pour faire dignement
-son éloge, et lui, il fait tout ce qu'il peut par son ingratitude
-pour faire de cet éloge une satire<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">&nbsp;[560]</a>.»</p>
-
-<p>On voit ce qu'il y avait sous cette résignation factice
-et toute d'apparat. Bussy, quoi qu'il en ait dit, ne cessa
-jamais d'espérer, non pas seulement son retour à la cour,
-mais sa réintégration dans ses emplois. En attendant, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-multipliait les prétextes de solliciter quelques faveurs
-pour ses deux fils, l'un d'épée et l'autre d'église, qu'on
-lui fit attendre, et qui furent médiocres, car le roi se
-contenta de donner au premier une compagnie de cavalerie,
-et une abbaye au second.</p>
-
-<p>La marquise de Sévigné avait le sien à la guerre qui se
-poursuivait avec des succès constants. Quelques jours
-après la prise de Gand, le roi avait en personne attaqué
-Ypres, qui, malgré une vive défense, fut obligé de se rendre
-le 25 avril 1678<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">&nbsp;[561]</a>. Ce dernier succès décida de la paix,
-et Louis XIV retourna à Versailles pendant que les négociateurs
-de Nimègue activaient sérieusement leur &oelig;uvre,
-conduite jusque-là avec tant de lenteurs calculées. Mais
-toutes les puissances coalisées ne se rendirent point en
-même temps. La Hollande, qui avait le plus souffert depuis
-le commencement de la lutte, céda la première, et,
-le 10 août, un traité fut signé entre les envoyés des États
-généraux et les plénipotentiaires de la France, au grand
-dépit du tenace Guillaume d'Orange, qui, connaissant
-probablement (on l'en a accusé) la conclusion de la paix,
-<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
-quatre jours après n'en voulut pas moins combattre une
-dernière fois les Français qui tenaient la campagne sous
-le commandement de Luxembourg, dans le voisinage
-de Mons: il espérait en avoir bon marché, en les surprenant
-dans la croyance où ils étaient de la cessation des
-hostilités.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné donne sur cette rencontre inattendue
-des détails où la belle conduite de son fils tient
-une grande et maternelle part. «Où est votre fils, mon
-cousin (écrit-elle à Bussy)? Pour le mien, il ne mourra
-jamais, puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès
-de Mons. La paix étant faite et signée le 9 août, M. le
-prince d'Orange a voulu se donner le divertissement de
-ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu moins de sang
-répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya
-faire des excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que,
-s'il lui avoit fait savoir que la paix étoit signée, il se
-seroit bien gardé de le combattre. Cela ne vous paroît-il
-pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la comédie,
-et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne
-dans le corps de son ennemi. Les principaux officiers des
-deux partis prirent donc, dans une conférence, un air de
-paix, et convinrent de faire entrer du secours dans Mons.
-Mon fils étoit à cette entrevue romanesque. Le marquis
-de Grana (<i>il commandait le contingent espagnol dans
-l'armée coalisée</i>) demanda à M. de Luxembourg qui étoit
-un escadron qui avoit soutenu, deux heures durant, le
-feu de neuf de ses canons, qui tiroient sans cesse pour se
-rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenoit. M. de
-Luxembourg lui dit que c'étoient les gendarmes-Dauphin,
-et que M. de Sévigné, qu'il lui montra là présent,
-étoit à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui fut dit d'agréable,
-<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
-et combien, en pareille rencontre, on se trouve
-payé de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut
-quarante de ses gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends
-pas comment on peut revenir de ces occasions si
-chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une immutabilité qui
-nous fait voir la mort mille fois plus horrible que quand on
-est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se défendre.
-Voilà l'aventure de mon pauvre fils, et c'est ainsi que
-l'on en usa le propre jour que la paix commença. C'est
-comme cela qu'on pourroit dire de lui, plus justement
-qu'on ne disoit de Dangeau: «<i>Si la paix dure dix ans,
-il sera maréchal de France</i><a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">&nbsp;[562]</a>.» Dangeau était devenu
-général sans presque avoir vu le feu: on ne pouvait
-mieux se moquer d'un avancement militaire obtenu
-seulement par des services de cour<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">&nbsp;[563]</a>.</p>
-
-<p>Cette belle conduite de Charles de Sévigné, qui inaugurait
-dignement ainsi son premier commandement militaire,
-est attestée par un journal soigneux d'enregistrer
-les nouvelles de guerre, et qui trouve moyen de
-joindra à l'éloge du sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin,
-celui de sa mère et de sa s&oelig;ur. «M. le marquis
-de Sévigné, dit l'auteur du <i>Mercure galant</i> à sa correspondante
-anonyme, commandant la compagnie de
-monseigneur le Dauphin, demeura exposé pendant trois
-heures à neuf pièces de canon des ennemis, qui tuèrent
-ou blessèrent quarante cavaliers de son escadron. On ne
-peut montrer plus de fermeté qu'il n'en fit paroître en
-cette rencontre. Vous n'en serez pas surprise après ce que
-<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
-je vous ai dit de lui dans plusieurs de mes lettres. Elles
-vous ont appris qu'il s'est souvent distingué, et on est aisément
-persuadé, par tout ce qu'il a fait, qu'il n'a pas
-moins de c&oelig;ur qu'il y a de beauté et d'esprit dans sa
-famille<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">&nbsp;[564]</a>.»</p>
-
-<p>Le procédé de Guillaume d'Orange fut diversement apprécié
-dans cette circonstance. «Les amis du prince, dit
-le chevalier Temple, firent, aussi bien que ses ennemis,
-plusieurs réflexions sur cette bataille. Quelques-uns dirent
-que Son Altesse savoit, avant le commencement du
-combat, que la paix avoit été signée; qu'il avoit trop hasardé
-les forces des États (de Hollande) et fait un trop
-grand sacrifice à son honneur, puisqu'il ne lui en pouvoit
-revenir aucun avantage. D'autres dirent que les lettres
-que les États écrivoient au prince pour l'avertir que la paix
-avoit été conclue, étoient, à la vérité, arrivées au camp
-au commencement du combat, mais que le marquis de
-Grana les avoit interceptées et les avoit cachées au prince,
-dans l'espérance que cette action pourroit empêcher les
-effets du traité. Je n'ai jamais pu être informé de la vérité
-de cette affaire; ce qu'il y a de certain, est que le
-prince d'Orange ne pouvoit finir la guerre avec plus de
-gloire, ni témoigner un plus grand ressentiment qu'on
-lui arrachât des mains une si belle occasion, en signant
-si précipitamment la paix, qu'il n'avoit jamais cru que
-les États pussent signer sans le consentement de l'Espagne<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">&nbsp;[565]</a>.»
-«Mais (ajoute le diplomate anglais, lequel, malgré
-sa mauvaise humeur, ne marchande pas les louanges à
-<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
-la France, c'est-à-dire à son chef, qui, avec tant de succès
-et de gloire, faisait alors ses destinées), l'Espagne
-fut contrainte, d'une nécessité indispensable, d'accepter
-les conditions de paix que les Hollandois avoient négociées
-pour elle, ce qui laissa la paix de l'Empire et la restitution
-de la Lorraine entièrement à la discrétion de la
-France. Tout ce que je viens de rapporter me fait encore
-conclure que la conduite des François dans toute cette
-affaire a été admirable, et qu'il est très-vrai, selon le
-proverbe italien, que <i>gli Francesi pazzi sono morti</i><a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">&nbsp;[566]</a>.»</p>
-
-<p>Les négociations ayant pour objet de procurer une
-paix générale prirent encore près d'une année. Enfin les
-premiers mois de 1679 virent successivement à Paris les
-cérémonies, les compliments et les fêtes pour la signature
-des divers traités avec la Hollande, l'Espagne, l'empereur
-d'Allemagne et le marquis de Brandebourg, qui
-n'était point encore roi de Prusse, traités où la France intervenait
-comme la puissance prépondérante en Europe.
-Ce furent dans tout le royaume, comme à Paris, des réjouissances
-infinies<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">&nbsp;[567]</a>. On était heureux et fier d'une
-aussi glorieuse issue de dix ans de guerres, qui avaient
-accru le renom de la France, tout en augmentant son
-territoire. Louis XIV en reçut ce nom de <i>Grand</i>, qui
-étonnait moins l'Europe qu'il ne nous étonne, et qu'elle
-traduisait à sa façon, en appelant <i>le roi</i> celui qu'il est
-de mode aujourd'hui d'amoindrir, parce qu'on ne veut
-voir que les malheurs et les fautes de sa vieillesse, trop
-<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
-oublieux des grandes choses accumulées dans les vingt-cinq
-années de sa splendeur. On sait que Louis XIV avait
-pris, ou, pour mieux dire, qu'on lui avait donné le soleil
-pour emblème. M. Clément, membre de l'Académie des
-inscriptions et belles-lettres, fit à propos de la paix générale
-une nouvelle devise pour lui. Elle se composait de
-l'arc-en-ciel, brillant après l'orage, avec ces mots: <i>Solis
-opus</i><a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">&nbsp;[568]</a>. Tout le monde applaudit à cette devise si bien
-trouvée.</p>
-
-<p>La paix publiée, les armées rentrèrent en France, et la
-plupart des corps furent licenciés. Sévigné et le chevalier
-de Grignan revinrent à Paris, et contribuèrent pour leur
-part à l'agrément de l'hôtel Carnavalet, qui, grâce aux
-nombreux amis de madame de Sévigné et de sa fille,
-commençait à devenir l'un des centres de la vie parisienne,
-qu'il ne faut pas confondre avec la vie de cour.</p>
-
-<p>Pendant ces deux radieuses années de 1678 et 1679,
-la mère et la fille furent témoins de plusieurs événements
-publics et privés, bien faits, les derniers surtout,
-pour provoquer leur intérêt, car ils concernaient des
-amis ou des connaissances dont les noms reviennent souvent
-dans ces Mémoires.</p>
-
-<p>Le 16 mars 1678 parut, chez Barbin, un ouvrage
-annoncé d'avance, longtemps attendu avec impatience, et
-connu sans doute de madame de Sévigné par des lectures
-faites dans l'intimité. Nous voulons parler de <i>la Princesse
-de Clèves</i> de madame de La Fayette<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">&nbsp;[569]</a>. Il faut lire dans
-la notice exquise dont M. Sainte-Beuve a orné cette
-galerie de portraits de femmes qu'il a pris le temps
-de faire courts, et qui est un véritable écrin littéraire, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
-faut lire, disons-nous, tout ce qui est relatif à la composition,
-à l'apparition, au succès, à la portée et à l'influence de
-ce délicieux roman, qui accomplit la révolution du genre<a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">&nbsp;[570]</a>.
-Malgré quelques prétentions de coopération attribuées à
-Segrais, et que ce juge à l'&oelig;il sûr écarte d'une manière
-définitive, <i>la Princesse de Clèves</i>, ainsi qu'il le dit, «fut
-bien reçue comme l'&oelig;uvre de la seule madame de La
-Fayette, aidée du goût de M. de La Rochefoucauld.» Madame
-de Sévigné avait trop de goût elle-même, et aimait
-trop les auteurs, pour ne pas apprécier favorablement
-leur livre; aussi en écrit-elle d'abord à Bussy sur le ton
-du plus complet éloge: «C'est une des plus charmantes
-choses, dit-elle, que j'aie jamais lues.» Mais Bussy trouve
-à redire; il distingue, il épluche, et, sur la demande de sa
-cousine, il lui envoie sa critique, assez bénigne toutefois.
-«Votre critique de <i>la Princesse de Clèves</i> est admirable,
-mon cousin, lui répond-elle un peu vite; j'y ai
-trouvé ce que j'en ai pensé<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">&nbsp;[571]</a>...» C'est là un de ces traits
-qui ont fait accuser madame de Sévigné de prendre assez
-facilement l'opinion des gens, de hurler parfois avec les
-loups. Non dans cette circonstance; et c'est bien plutôt une
-approbation de formule, telle qu'elle est depuis quelque
-temps dans l'habitude d'en prodiguer à Bussy.</p>
-
-<p>Elle se montra moins facile à lui donner gain de
-cause sur le compte d'un autre ami dont le retour à
-Paris réalisait l'un de ses v&oelig;ux les plus ardents, mais
-scandalisait fort ceux qui avaient admiré et approuvé sa
-disparition du monde. Après avoir longtemps hésité, le
-<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
-cardinal de Retz s'était enfin décidé à quitter sa retraite
-de Commercy, et, non content du séjour de Saint-Denis,
-était venu prendre gîte chez sa vraie nièce, à l'hôtel Lesdiguières,
-où il se dédommageait, paraît-il, de sa longue
-contrainte. C'est madame de Scudéry, toujours friande de
-détails malicieux, qui annonce cette nouvelle à Bussy en
-ces termes, à la date du 29 avril 1678: «Le cardinal de
-Retz est ici logé avec M. et madame de Lesdiguières;
-c'est une maison qui fait grosse figure, et le seul réduit
-(<i>lieu de réunion</i>) de Paris. Toute la France y est tous
-les soirs<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">&nbsp;[572]</a>.» Bussy, qui avait cru à l'éternelle retraite de
-Retz, se répand en exclamations: «Le cardinal de Retz
-a donc jeté le froc aux orties. A qui se fiera-t-on après
-cela? Je n'ai jamais vu une vocation qui eût non-seulement
-tant d'apparence de sincérité, mais encore de durer
-jusqu'au tombeau. On m'a dit que le roi lui avoit fait
-mille amitiés. Je vois bien qu'on n'est dévot que jusqu'aux
-caresses d'un grand prince<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">&nbsp;[573]</a>.» Toujours courtisan sous
-cachet: il sait bien que la poste a peu de respect et de
-scrupules et il veut avoir les bonnes grâces du Cabinet noir.</p>
-
-<p>Quelques jours après l'arrivée de Retz à Paris, la marquise
-de Sévigné en écrit à l'un de ceux auxquels elle
-ouvre son c&oelig;ur avec le plus de confiance. Cette lettre curieuse,
-qui fait connaître les motifs du retour du cardinal,
-ou du moins le tour que ses amis voulaient donner à sa
-rentrée dans le monde, ainsi que le mécontentement du
-public en regard de la joie un peu isolée de madame de
-Sévigné, ne se trouve pas dans la correspondance générale
-de celle-ci. On la lit dans le recueil particulier des
-<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
-<i>Lettres inédites</i>, publiées une première fois par Millevoye
-en 1814, et qui devront, quoi qu'en ait pensé le plus savant
-des éditeurs de notre illustre épistolaire, être comprises
-intégralement dans toute nouvelle édition de sa
-Correspondance<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">&nbsp;[574]</a>. Voici cette lettre, envoyée de Paris, le
-28 avril, à M. le comte de Guitaud:</p>
-
-<p>«J'ai épuisé tout mon esprit à écrire à mes hommes
-d'affaires, vous n'aurez que le reste. M. le cardinal de
-Retz est arrivé tout tel qu'il est parti: il loge à l'hôtel
-Lesdiguières. Il est allé, ce matin, à Saint-Germain; il a
-un procès à faire juger, qui achève de payer ses dettes,
-cela vaut bien la peine qu'il le sollicite lui-même. Je crois
-qu'il sera à Saint-Denis pendant le voyage du roi, qui
-s'en va le dixième de mai. Tout le monde meurt d'envie
-de trouver à reprendre quelque chose à cette Éminence;
-et il semble même que l'on soit en colère contre lui, et
-qu'on veuille rompre à feu et à sang. Je ne comprends
-point cette conduite, et, pour moi, j'ai été extrêmement
-aise de le voir: je ne suis point payée ni députée de la part
-de la forêt de Saint-Mihiel pour la venger de ce qu'il n'y
-passe point le reste de sa vie; je trouve que le pape en a
-mieux disposé qu'il n'auroit fait lui-même: le monde
-tout entier ne vaut pas la peine d'une telle contrainte, il
-n'y a que Dieu qui mérite qu'on soutienne ces sortes de
-retraites. Je lui fais crédit pour sa conduite; tous ses
-amis se sont si bien trouvés de s'être fiés à lui, que je
-veux m'y fier encore; il saura très-bien soutenir la gageure
-par la règle de sa vie. Vous ne le verrez point de
-ruelle en ruelle soutenir les conversations et juger les
-beaux ouvrages; il sera retiré de bonne heure, fera et
-<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
-recevra peu de visites, ne verra que ses amis et des gens
-qui lui conviennent, et qui ne seront point de contrebande
-à la régularité de sa vie. Voilà de quoi je trouve qu'on
-doit s'accommoder: pour moi, j'en suis contente, et j'aime
-et honore cette Éminence plus que jamais. Il m'a témoigné
-beaucoup d'amitié; la méchante santé de ma
-fille l'a empêchée de pouvoir rendre ce premier devoir
-par une visite<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">&nbsp;[575]</a>.»</p>
-
-<p>Cette espèce de plaidoyer adressé par madame de Sévigné
-au comte de Guitaud, qui évidemment ne le lui demandait
-pas, indique la situation d'esprit des amis du
-cardinal de Retz: ils le défendent plus qu'on ne l'attaque,
-tant ils sentent le côté faible de sa conduite. On voit aussi,
-dans cette lettre, la confirmation qui va devenir plus
-formelle tout à l'heure, de cette négociation pressentie des
-amis de Retz, pour obtenir du pape qu'il usât envers lui
-d'une autorité qui devait trouver peu de résistance.</p>
-
-<p>C'est dans ces circonstances que Bussy, voulant avoir
-le c&oelig;ur net sur la réapparition qu'on lui disait très-mondaine,
-d'un homme dont il avait fort loué la retraite,
-s'adressa à sa cousine, qui, mieux que personne, pouvait
-le renseigner à cet égard. «Mais je vous supplie, lui
-écrit-il le 14 juin, de me mander ce que c'est que le retour
-du cardinal de Retz dans le monde; cet homme que
-nous ne croyions revoir qu'au jour du jugement, est dans
-l'hôtel de Lesdiguières avec tout ce qu'il y a d'honnêtes
-gens en France<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">&nbsp;[576]</a>. Expliquez-moi cela, madame, car il me
-semble que ce retour n'est autre chose que ce que disoient
-ceux qui se moquoient de sa retraite<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">&nbsp;[577]</a>.»&mdash;«Pour le
-<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-cardinal de Retz (répond madame de Sévigné reprenant
-les choses d'un peu haut), vous savez qu'il a voulu se
-démettre de son chapeau de cardinal. Le pape ne l'a
-pas voulu, et non-seulement s'est trouvé offensé qu'on
-veuille se défaire de cette dignité quand on veut aller en
-paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à
-Saint-Mihiel, à trois lieues de Commercy, qui est le lieu
-qu'il avoit choisi pour demeure, disant qu'il n'est pas
-permis aux cardinaux de faire aucune résidence dans
-d'autres abbayes que dans les leurs. C'est la mode de
-Rome; et l'on ne se fait point ermite <i>al dispetto del Papa</i>.
-Ainsi Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il
-est venu demeurer à Saint-Denis, où il passe sa vie très-conformément
-à la retraite qu'il s'est imposée. Il a été quelque
-temps à l'hôtel de Lesdiguières; mais cette maison
-étoit devenue la sienne. Ce n'étoient plus les amis du duc
-qui y dînoient, c'étoient ceux du cardinal. Il a vu très-peu
-de monde, et il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis.
-Il a un procès qu'il fera juger, parce que, selon
-qu'il se tournera, ses dettes seront achevées d'être payées
-ou non. Vous savez qu'il s'est acquitté de onze cent mille
-écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne
-le suivra. Enfin, il faut se fier à lui de soutenir sa gageure.
-Il est bien plus régulier qu'en Lorraine, et il est toujours
-très-digne d'être honoré. Ceux qui veulent s'en dispenser
-l'auroient aussi bien fait, quand il seroit demeuré à Commercy,
-qu'étant revenu à Saint-Denis<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">&nbsp;[578]</a>.»</p>
-
-<p>Ainsi le biais donné à la résurrection de cet ermite à bout
-de voies, c'était que Commercy se trouvant trop accessible
-et trop mondain, et Saint-Mihiel n'étant point sa propre
-<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
-abbaye, le cardinal, par esprit d'obéissance et un plus
-grand amour de la solitude, avait dû venir se loger à
-Saint-Denis, dont il était abbé titulaire, mais en subissant
-l'obligation d'en sortir lorsque ses affaires l'appelleraient
-à Paris, ce qui, quoi qu'en dise son heureuse, indulgente
-et peut-être candide amie, lui arrivait souvent. La considération
-du procès était pourtant réelle, si toutefois la
-présence de Retz eût été indispensable pour assurer le
-succès d'une cause juste. Ce procès fut gagné, et l'ancien
-dissipateur put achever de payer ses dettes. «Je suis
-bien aise (répond Bussy, décidé à se contenter de peu,
-évidemment pour plaire à sa cousine), que vous m'ayez
-éclairci de la conduite du cardinal de Retz, qui, de loin,
-me paroissoit changée, car j'aimois à l'estimer, et cela
-me fait croire qu'il soutiendra jusqu'au bout la beauté de
-sa retraite<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">&nbsp;[579]</a>.» On voit combien Bussy est accommodant
-d'appeler retraite ce nouveau genre de vie dont Retz
-ne se départit point.</p>
-
-<p>Le contentement de la marquise de Sévigné fut douloureusement
-troublé par la perte d'un ami unique, qui
-était aussi pour le cardinal de Retz l'un des <i>trois fidèles</i>
-qui, lors de son départ, lui avaient fait la conduite jusqu'à
-la frontière de la Lorraine<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">&nbsp;[580]</a>. Nous voulons parler de ce
-d'Hacqueville, révélé seulement mais pour toujours
-connu par la correspondance de madame de Sévigné: cet
-ami si dévoué, si obligeant, «trésor de bonté, de capacité,
-d'application, d'exactitude et d'impénétrable discrétion;»
-cet homme <i>adorable</i>, <i>sans pareil</i>, <i>inépuisable</i>,
-qui «faisoit des affaires de ses amis les siennes propres»,
-<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
-et même, «n'aimoit que ceux dont il étoit accablé»;
-<i>si allant, si venant, toujours courant</i>, si habile à se multiplier
-qu'on l'avait surnommé <i>les d'Hacqueville</i>, dans
-l'impossibilité de croire qu'un seul pût rendre tant de
-services à la fois, et que madame de Sévigné, dans sa
-reconnaissance bien justifiée, nomme à son tour <i>le grand
-d'Hacqueville</i><a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">&nbsp;[581]</a>.</p>
-
-<p>Les lettres où elle devait parler de la perte de cet ami
-ne nous sont point parvenues. Son meilleur éditeur, sans
-rien rapporter des circonstances de cette mort, nous
-apprend qu'une note ancienne, inscrite sur une lettre
-adressée à la comtesse de Guitaud par d'Hacqueville,
-énonce que celui-ci était mort subitement à Paris, le
-31 juillet 1678<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">&nbsp;[582]</a>. On trouve, à cet égard, dans la nouvelle
-Correspondance de Bussy et de ses amis, quatre lignes
-négligées par les précédents éditeurs, que nous reproduisons,
-malgré la nature des détails qu'elles nous font
-connaître: «M. d'Hacqueville, écrit le 5 août M. de
-Gaignères<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">&nbsp;[583]</a>, est mort en sept heures de temps, après avoir
-pris un lavement: chacun l'a cru empoisonné; cependant
-on l'a ouvert, et l'on a trouvé que le lavement avoit fait
-crever un abcès qu'il avoit dans le boyau<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">&nbsp;[584]</a>.» Bussy
-repousse cette idée d'un empoisonnement si étrange. «Il
-faut avoir bien envie, répond-il, de trouver des causes
-étrangères à la mort de d'Hacqueville pour l'attribuer
-au poison. Pour moi je m'étonnois qu'avec le visage qu'il
-<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
-avoit il y avoit si longtemps, il eût tant vécu, outre qu'il
-étoit si généralement aimé que personne n'en vouloit à
-sa vie<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">&nbsp;[585]</a>.»</p>
-
-<p>C'est une des premières fois, depuis la Brinvilliers,
-que revient, dans les correspondances du temps, ce mot
-sinistre d'empoisonnement, qui, avant un an, va de
-nouveau épouvanter Paris<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">&nbsp;[586]</a>. Le passage si précis et si
-peu destiné à déguiser la vérité, de Gaignères, doit suffire
-pour enlever à la mort de d'Hacqueville tout caractère
-extraordinaire. Cependant les soupçons dont
-parle le correspondant de Bussy ont été recueillis par un
-autre contemporain, l'abbé Blache, qui dans des Mémoires
-inouïs, non-seulement affirme que d'Hacqueville
-serait mort empoisonné, mais l'accuse lui-même
-(ceci est tout un monde de menées et d'horreurs souterraines)
-d'avoir été le complice du cardinal de Retz et
-de la marquise d'Assérac, dans un complot ourdi pendant
-de longues années, pour faire périr par le poison
-d'abord le cardinal Mazarin, et plus tard Louis XIV et le
-Dauphin son fils<a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">&nbsp;[587]</a>. Des preuves, l'abbé Blache n'en donne
-point dans son &oelig;uvre, qui offre souvent des caractères
-d'évidente extravagance; mais il nous a semblé que nous
-<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
-ne devions rien déguiser au lecteur de ce qui concerne
-les principaux personnages de cette histoire<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">&nbsp;[588]</a>.</p>
-
-<p>Ce mois de juillet vit encore le mariage de la fille de
-l'un des hommes qui figurent souvent dans la correspondance
-de madame de Sévigné. Mais pour elle ce n'était
-qu'un <i>ami de province</i>, c'est-à-dire un de ceux
-à qui elle montrait une bienveillance un peu banale à
-cause de son séjour à Aigues-Mortes, où il avait été relégué,
-ce qui lui permettait de donner à madame de
-Grignan quelques soins dont la mère était reconnaissante.
-Nous voulons parler de ce brillant et perverti
-marquis de Vardes, exilé en 1672 pour avoir dévoilé à
-la reine Marie-Thérèse les amours de son époux et de
-la Vallière<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">&nbsp;[589]</a>. Lié depuis bien des années avec le disgracié,
-Corbinelli avait été choisi par lui pour <i>son résident</i> à
-Paris et auprès des puissances, et, prudent et de bon conseil,
-il conduisait ses affaires au contentement de toute la
-famille<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">&nbsp;[590]</a>. «C'est lui (écrit madame de Sévigné, deux ans
-avant, dans cette lettre que nous venons de citer), qui maintient
-l'union entre madame de Nicolaï (<i>belle-mère de
-Vardes</i>) et son gendre; c'est lui qui gouverne tous les
-desseins qu'on a pour la petite (<i>la fille de Vardes</i>); tout
-a relation et se mène par Corbinelli; il dépense très-peu
-à Vardes, car il est honnête, philosophe et discret<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">&nbsp;[591]</a>.»
-En 1678, Corbinelli avait négocié le mariage de mademoiselle
-de Vardes, une riche héritière, avec Louis de
-Rohan-Chabot, duc de Rohan. L'agrément du roi obtenu,
-<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
-il partit pour le Languedoc, afin d'y faire consentir
-le père, à qui le roi demandait sa charge de capitaine
-des Cent-Suisses, pour en revêtir le marquis de Tilladet,
-et le prix probablement en être compté à sa fille.
-L'exilé voulait, au préalable, obtenir comme compensation
-son retour à la cour. Corbinelli revint du Languedoc
-avec la démission de Vardes et son consentement au
-mariage, qui eut lieu le 28 juillet, en son absence, son
-rappel devant se faire attendre encore cinq années<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">&nbsp;[592]</a>.</p>
-
-<p>Les amis de Corbinelli se flattaient que, satisfait de
-ses services, Vardes, dont la générosité était connue,
-profiterait de cette occasion pour accomplir, vis-à-vis
-de son résident, quelqu'un de ces actes de libéralité
-qu'un gentilhomme pauvre pouvait alors accepter sans
-honte et sans blâme, d'un plus grand seigneur que lui,
-favorisé de la fortune, et auquel il <i>appartenait</i>. Il n'en
-fut rien pour cette fois. Mais un ami, devenu plus magnifique
-à mesure qu'il avait mis plus d'ordre dans ses
-affaires, vint au secours d'un dénoûment si philosophiquement
-supporté jusque-là. «M. le cardinal de Retz,
-(mande à Bussy madame de Sévigné toute joyeuse et à
-cause de celui qui reçoit et à cause de celui qui donne),
-le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a
-voulu donner à Corbinelli une marque de son amitié
-et de son estime. Il le reconnoît pour son allié, mais,
-bien plus, pour un homme aimable et fort malheureux.
-Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où
-M. de Vardes l'a laissé, après tant de souffrances pour
-lui, et tant de services importants, et enfin il lui porta,
-<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
-avant-hier, deux cents pistoles pour une année de la
-pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps que je
-n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup
-moindre; il n'y a que sa reconnoissance qui soit infinie;
-sa philosophie n'en est pas ébranlée; et comme je sais que
-vous l'aimez, je suis assurée que vous serez aussi aise que
-moi<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">&nbsp;[593]</a>.» Bussy montre, en effet, un contentement égal: «Si
-vous saviez, dit-il, le redoublement d'estime et d'amitié
-que j'ai pour M. le cardinal de Retz depuis les grâces que
-j'ai appris qu'il a faites à notre ami, vous comprendriez
-combien je l'aime, et je suis si content du cardinal que je
-lui souhaiterois dix ans de moins que son pensionnaire;
-ce seroit le compte de tous les deux<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">&nbsp;[594]</a>.» Lors de la guerre
-de la Fronde, Bussy avait plus d'une fois utilisé les services
-de Corbinelli, resté pour lui un ami<a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">&nbsp;[595]</a>. La parenté,
-prise évidemment pour prétexte par Retz dans cet
-acte de libéralité, venait du mariage d'Antoine de Gondi
-avec Madeleine Corbinelli, contracté en 1463, quand les
-deux familles habitaient ensemble à Florence<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">&nbsp;[596]</a>. Mais le
-cardinal de Retz, qui avait curieusement étudié sa généalogie,
-n'en était pas, en 1678, à découvrir cette particularité
-de l'histoire de sa maison. Il est plus probable que
-ce qu'il récompensait d'une pension chez Corbinelli, c'était
-un dévouement récemment mis à l'épreuve, et une
-participation habile et discrète aux faits qui avaient amené
-son retour à Saint-Denis, ou pour mieux dire à Paris.</p>
-
-<p>A la fin de cette année, M. de Grignan, après avoir
-<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
-tenu les Etats de la Provence à Lambesc, vint rejoindre
-sa femme à Paris. En annonçant leur clôture, de Visé
-ajoute avec sa galanterie habituelle pour le nom de Sévigné:
-«C'est M. le comte de Grignan, lieutenant-général
-de la province, qui a clos cette assemblée, et le même
-qui nous a enlevé la belle mademoiselle de Sévigné qui
-faisoit un des agréables ornements de la cour<a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">&nbsp;[597]</a>.» Le
-mois suivant, le même recueil annonce que «le duc
-de Vendôme avoit prêté serment de fidélité entre les
-mains du roi, pour son gouvernement de Provence<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">&nbsp;[598]</a>.»
-Malgré cela, le jeune duc, aussi avide de plaisirs qu'il
-venait de se montrer passionné pour la guerre, était fort
-peu pressé d'aller prendre possession de son gouvernement,
-qu'il laissa, au gré de la cour, deux années encore
-entre les mains de son habile lieutenant.</p>
-
-<p>Le recueil que nous consultons volontiers, et auquel
-nous trouvons à emprunter des détails nouveaux et négligés
-par les éditeurs de madame de Sévigné, nous apprend
-qu'au commencement de cet hiver, l'un des membres
-de la famille de Grignan, le coadjuteur d'Arles, qui,
-déjà, lors de la mort de Turenne, avait su se faire applaudir
-en haranguant le roi au nom du clergé<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">&nbsp;[599]</a>, s'était de nouveau
-signalé en prêchant à Versailles à l'occasion de la fête
-de tous les Saints. Après avoir constaté avec complaisance
-«l'éloquence qu'on admira dans le sermon que M. de Grignan,
-coadjuteur d'Arles, fit à Versailles, le jour de la
-Toussaint, en présence de Leurs Majestés,» le <i>Mercure</i> de
-décembre ajoute: «Il seroit difficile d'exprimer les applaudissements
-<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-qu'il en reçut. Le roi, lui-même, l'en félicita,
-et eut la bonté de lui dire qu'il n'avoit jamais mieux
-entendu prêcher<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">&nbsp;[600]</a>.» Le mot est fort, à cette époque où
-la chaire retentissait de ces voix éloquentes ayant nom
-Fléchier, Bourdaloue, Bossuet. Il est difficile cependant
-de révoquer en doute cette courtoisie royale vis-à-vis
-du coadjuteur d'Arles, car, si bienveillant qu'il paraisse
-pour la famille de Grignan, De Visé, l'auteur du <i>Mercure
-galant</i>, à l'excès prudent et timide, n'eût osé gratuitement
-prêter au roi des discours que celui-ci n'aurait point tenus.
-Il y revient, et avec plus de détails, en rendant compte
-au mois de janvier de l'année suivante, des nouveaux
-succès obtenus par le coadjuteur à la station de l'Avent,
-que Louis XIV, évidemment satisfait de lui, l'avait chargé
-de prêcher devant la cour. Nous copions le <i>Mercure</i>, qui
-profite de l'occasion pour faire l'éloge des divers membres
-de la maison de Grignan, surtout de leur doyen
-vénéré, l'archevêque d'Arles, l'une des grandes situations
-du clergé provincial d'alors:</p>
-
-<p>«Je me souviens de vous avoir parlé, le dernier mois,
-du succès qu'avoit eu M. le coadjuteur d'Arles en prêchant
-devant le roi, le jour de la fête de tous les
-Saints. J'aurois aujourd'hui beaucoup à vous dire, si
-j'entreprenois de vous marquer combien toute la cour a
-donné d'applaudissements à ses derniers sermons de
-l'Avent. Il est certain que Sa Majesté n'avoit de longtemps
-entendu un prédicateur, ni avec tant d'assiduité,
-ni avec tant de satisfaction: aussi a-t-elle dit plusieurs
-fois, à son avantage, qu'elle n'avoit jamais ouï mieux
-prêcher. Tous les compliments que lui a faits ce digne
-<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
-prélat, ont été aussi justes que bien tournés; et dans les
-louanges qu'il a données au roi, il a conservé toujours un
-certain air grave et d'autorité qu'inspire aux prédicateurs
-la dignité de leur caractère. Vous savez qu'il est de la
-maison de Grignan. Il a pour frères M. le comte de Grignan,
-lieutenant de roi en Provence, M. le chevalier
-de Grignan, mestre de camp et brigadier de cavalerie,
-qui s'est signalé dans plusieurs occasions pendant cette
-dernière guerre, et M. l'abbé de Grignan, que nous
-avons vu agent du clergé. Ils sont tous neveux de M. l'archevêque
-d'Arles, commandeur des ordres du roi. Personne
-n'ignore le mérite de ce grand prélat. Il est d'une
-vertu consommée, et, tout aveugle qu'il est, on peut dire
-qu'il y a peu d'hommes en France aussi éclairés que lui.
-J'irois loin si je m'engageois à vous faire ici l'éloge
-en particulier de tous ceux que je viens de vous nommer.
-Je vous dirai seulement une chose qui les fait admirer
-de toute la terre, c'est la parfaite union qu'on leur voit
-garder entre eux. Ils ont tous une si tendre et si cordiale
-amitié l'un pour l'autre, et ils vivent dans une si
-étroite correspondance, qu'il semble qu'ils n'aient
-qu'un c&oelig;ur et qu'une âme. C'est ce qui fera toujours
-subsister cette illustre famille dans le même état, et qu'on
-peut prendre pour un présage assuré d'une prospérité
-éternelle<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">&nbsp;[601]</a>.» L'union des Grignan, leur amour, leur
-fidèle dévouement de famille, ressortent de toutes les
-pages de la correspondance de madame de Sévigné, sauf
-toutefois en ce qui concerne le coadjuteur d'Arles, qui est
-l'occasion de cet éloge collectif, et dont nous verrons
-les coupables froideurs à l'égard d'un oncle qu'il fuyait
-<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
-trop pour le bruit de Paris. Quant à la prospérité présente
-de la maison de Grignan, madame de Sévigné
-nous dira bientôt ce qu'il fallait en penser; et ces promesses
-de splendeur future nous font un singulier effet
-à nous, qui connaissons les embarras alors cachés du
-gouverneur de la Provence, et qui savons que madame
-de Simiane se vit obligée, à quarante ans de là, de vendre
-le château de ses pères pour payer les frais de leur faste
-traditionnel.</p>
-
-<p>M. de Grignan, qui avait amené avec lui son jeune fils,
-âgé de sept ans, fit pendant ce séjour à Paris sortir de leur
-couvent les deux filles nées de son premier mariage avec
-Angélique-Claire d'Angennes<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">&nbsp;[602]</a>, et la correspondance de
-la marquise de Sévigné avec Bussy nous montre tout
-ce monde vivant plutôt de la vie de famille que des plaisirs
-du temps, dans l'hôtel de Carnavalet où l'on n'était
-point définitivement établi, ne l'ayant d'abord pris qu'à
-titre d'essai.</p>
-
-<p>Pour la Cour et les grandes réunions mondaines de
-la Ville, l'hiver était des plus brillants. La paix mettait la
-joie dans tous les c&oelig;urs. C'était à Saint-Germain qu'avaient
-encore lieu les fêtes royales, en attendant l'achèvement
-de ce fastueux, ruineux et meurtrier Versailles,
-appelé avec raison un <i>favori sans mérite</i>, car il semblait
-un défi jeté à la nature par une volonté impatiente
-de tout dominer, même les éléments. «Le roi (dit
-à ce propos madame de Sévigné, le 12 octobre 1678)
-veut aller samedi à Versailles, mais il semble que Dieu
-ne le veuille pas, par l'impossibilité de faire que les bâtiments
-soient en état de le recevoir, et par la mortalité
-<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
-prodigieuse des ouvriers, dont on emporte, toutes les
-nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de
-morts: on cache cette triste marche pour ne pas effrayer
-les ateliers, et ne pas décrier l'air de <i>ce favori sans
-mérite</i>. Vous savez ce bon mot sur Versailles<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">&nbsp;[603]</a>.» La
-marquise de Sévigné ne dit point l'auteur de ce mot, qui
-n'était pas sans courage, et qu'elle accompagne de commentaires,
-pour le temps non moins hardis; mais Voltaire
-l'attribue au duc de Créqui<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">&nbsp;[604]</a>.</p>
-
-<p>Cet hiver, comme le précédent, fut d'une rigueur inusitée.
-Madame de Sévigné se plaint fort «des glaces et des
-neiges insupportables qui avoient fait des rues autant de
-grands chemins rompus d'ornières;» et, voulant justifier,
-auprès de Bussy, sa fille en retard d'une réponse, elle
-ajoute: «Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées, tout
-est gelé<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">&nbsp;[605]</a>.» Ce grand froid ne les empêchait point de courir
-aux prédications du rival de Bossuet, qui alors attiraient
-tout Paris. «Nous sommes occupées présentement,
-(écrit en février, au même, la marquise de Sévigné) à juger
-des beaux sermons: le père Bourdaloue tonne à Saint-Jacques
-de la Boucherie; il falloit qu'il prêchât dans un
-lieu plus accessible; la presse et les carrosses y font une
-telle confusion, que le commerce de tout ce quartier-là
-en est interrompu<a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">&nbsp;[606]</a>.»</p>
-
-<p>La joie de la paix était encore accrue par les bruits répandus
-de grâces prochaines. La pensée se reportait vers
-les disgraciés, les exilés, les prisonniers. Louis XIV était
-<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
-triomphant, l'opinion le faisait clément. Après avoir
-vaincu l'extérieur, il voulait, disait-on, remporter sa
-dernière victoire sur le c&oelig;ur de ses sujets. Madame de
-Sévigné recueillait avidement tous ces bruits, son regard
-tourné vers la Bourgogne et Pignerol. Ce n'est pas elle,
-toutefois, qui annonce à son cousin, son seul correspondant
-de cette date, et, de plus, fort intéressé à la chose,
-la nouvelle des premières grâces faites par le roi; c'est le
-marquis de Trichâteau, gouverneur de Semur, l'un des
-voisins de terre du disgracié, lequel lui apprend, dans une
-lettre du 13 janvier 1679, qu'on lui mande de Paris que
-«le roi a fait revenir d'exil MM. d'Olonne, de Vassé,
-Vineuil, les abbés d'Effiat et de Bellébat<a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">&nbsp;[607]</a>,» éloignés
-des résidences royales, comme soupçonnés d'avoir pris
-part à des intrigues de cour pendant la jeunesse de
-Louis XIV.</p>
-
-<p>Ce bon traitement envers des personnages relativement
-obscurs, ouvrait les c&oelig;urs à l'espérance pour d'autres
-absents plus célèbres et plus malheureux. C'était
-un sujet d'entretien toujours saisi avec empressement par
-la marquise de Sévigné. Le 27 février, elle mentionne
-à Bussy une conversation tenue à cet égard chez un
-personnage qu'elle ne désigne point, ce qui nous laisse
-flotter entre M. de Pomponne, M. de La Rochefoucauld,
-ou plutôt le cardinal de Retz, à cause de certains v&oelig;ux
-de mauvaise fortune, formés à l'encontre de gens puissants:
-«J'étois, l'autre jour, en un lieu où l'on tailloit en
-plein drap sur les grâces que le public attendoit de la bonté
-du roi. On ouvroit des prisons, on faisoit revenir des
-exilés, en remettoit plusieurs choses à leur place, et on
-<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
-en ôtoit plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fûtes
-pas oublié dans ce remue-ménage, et l'on parla de vous
-dignement. Voilà tout ce qu'une lettre vous en peut apprendre<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">&nbsp;[608]</a>.»
-Et comme présage de cet avenir souhaité, elle
-est heureuse de mander que celui qui tient évidemment
-une place privilégiée dans ses préoccupations et dans
-ses v&oelig;ux, vient enfin d'obtenir une première faveur.
-«Savez-vous, reprend-t-elle, l'adoucissement de la prison
-de MM. de Lauzun et Fouquet? Cette permission qu'ils
-ont de voir tous ceux de la citadelle, et de se voir eux-mêmes,
-de manger et de causer ensemble, est peut-être
-une des plus sensibles joies qu'ils auront jamais<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">&nbsp;[609]</a>.» Est-ce
-le hasard ou une sorte d'affectation d'indifférence en
-parlant à l'homme le plus malicieux et le mieux disposé à
-ne rien laisser tomber, qui lui fait ainsi nommer Lauzun,
-dont elle se soucie peu, avant Fouquet, toujours son ami?</p>
-
-<p>Le premier, on le sait, après l'éclair de faveur extraordinaire
-qui faillit lui faire épouser la cousine germaine
-de Louis XIV, s'était par ses violences envers madame
-de Montespan, à laquelle il attribuait sa déconvenue,
-attiré le courroux royal, et au mois de novembre 1671
-il avait été enfermé dans la citadelle de Pignerol, à
-côté du surintendant, qui resta neuf ans à se douter
-d'un pareil voisinage<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">&nbsp;[610]</a>. Fouquet obtint bientôt d'autres
-adoucissements que ceux dont parle son ancienne
-amie. Il put recevoir les habitants de Pignerol: enfin sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
-famille fut autorisée à le visiter et même à demeurer avec
-lui. Déjà son frère, l'abbé Fouquet, avait vu lever la défense
-qui, depuis vingt ans, pesait sur lui d'habiter Paris<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">&nbsp;[611]</a>.</p>
-
-<p>Les grâces que devait amener la paix se bornèrent
-là, et Bussy attendit encore trois ans avant de voir arriver
-son tour.</p>
-
-<p>D'autres préoccupations vinrent bientôt captiver l'attention
-de la cour. C'est à l'année 1679 que se place le commencement
-du règne éphémère de cette beauté d'esprit
-simple, qu'on appelait mademoiselle de Fontanges. La
-première mention que l'on trouve d'elle se lit dans le
-<i>Mercure</i> du mois d'octobre 1678. En annonçant sa réception
-comme fille d'honneur de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, seconde duchesse
-d'Orléans, De Visé, louangeur intrépide, lui accorde
-un témoignage qu'il ne craint pas d'étendre de sa
-personne à son esprit. «Le roi, dit-il, étant parti pour
-Versailles, le 16 de ce mois, Leurs Altesses Royales
-vinrent ici (<i>à Paris</i>) le lendemain, et reçurent mademoiselle
-de Fontanges à la place de mademoiselle de Mesnières,
-à présent duchesse de Villars. C'est une fort
-belle personne. Elle est grande, blonde, a le teint vif,
-les yeux bleus, et mille belles qualités de corps et
-d'esprit dans une grande jeunesse. M. le comte de
-Roussille, son père, est d'Auvergne<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">&nbsp;[612]</a>. Elle devait
-être présentée par madame la princesse Palatine, qui l'a
-donnée; mais, comme elle étoit malade, madame la duchesse
-<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
-de Ventadour l'a présentée au lieu d'elle»<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">&nbsp;[613]</a>. Née
-en 1661, mademoiselle de Fontanges avait alors dix-huit
-ans. <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span> confirme, en un point, ce portrait de
-l'auteur du <i>Mercure</i>: «Elle était, écrit-elle, belle des
-pieds jusqu'à la tête;» mais (ajoute-t-elle aussitôt) «elle
-avait peu de jugement»<a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">&nbsp;[614]</a>. De plus, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span> lui accorde
-«un fort bon c&oelig;ur.» Elle ne parut pas plaire d'abord
-au roi: «Voilà un loup qui ne me mangera pas,» dit-il
-en riant à sa belle-s&oelig;ur<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">&nbsp;[615]</a>.</p>
-
-<p>Mais son éclatante beauté, sa jeunesse radieuse, ne tardèrent
-pas à fixer tous les regards. «Mademoiselle de Fontanges
-fait bruit à la cour,» mande le 23 novembre madame
-de Scudéry<a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">&nbsp;[616]</a>. Six mois ne s'étaient pas écoulés
-que des scènes vives et multipliées entre madame de
-Montespan et le roi, vinrent faire connaître à tous un
-amour que Louis XIV désirait tenir caché, amour violent
-comme une passion dernière de jeunesse attardée. Voulant
-surtout tenir de madame de Sévigné, si curieuse de
-tels faits, si bien renseignée de ces mystères, l'histoire
-de la nouvelle galanterie royale, nous renvoyons au chapitre
-suivant tous détails à cet égard, que nous fournira
-avec abondance sa correspondance bientôt reprise avec
-sa fille, et qui ici nous fait défaut. Il en sera de même
-de l'affaire dite <i>des Poisons</i>, qui commença aussi vers
-le même temps, et dont madame de Sévigné, une fois
-sa fille partie, lui déroule au long l'histoire vraiment
-inouïe.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
-Au mois de mai de cette année 1679, madame de
-Grignan avait formé le projet de s'en retourner en Provence,
-car le désir du duc de Vendôme de ne point encore
-quitter sa vie de plaisirs, y rappelait son mari. Le 29
-du mois la marquise de Sévigné annonce en ces termes à
-Bussy une douleur pour elle toujours nouvelle: «Il y
-a dix jours que nous sommes tous à Livry par le plus
-beau temps du monde: ma fille s'y portoit assez bien; elle
-vient de partir avec plusieurs Grignans; je la suivrai demain.
-Je voudrois bien qu'elle me demeurât tout l'été:
-je crois que sa santé le voudroit aussi, mais elle a une
-raison austère qui lui fait préférer son devoir à sa vie.
-Nous l'arrêtâmes l'année passée, et, parce qu'elle croit
-se porter mieux, je crains qu'elle ne nous échappe
-celle-ci<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">&nbsp;[617]</a>.» Mais dès la lettre suivante elle reprend: «Ma
-fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte
-mieux. Elle vous fait mille amitiés. Si vous la connoissiez
-davantage, vous l'aimeriez encore mieux<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">&nbsp;[618]</a>.»</p>
-
-<p>Qu'est-ce qui décida ainsi tout d'un coup madame de
-Grignan à prolonger de quatre mois son séjour à Paris,
-et fit aussi consentir M. de Grignan, pressé pourtant
-de retourner à son poste, à attendre sa femme pendant
-tout ce temps? Il y a là un petit mystère d'intérieur qui
-n'a jamais été recherché, ni même, ce nous semble,
-soupçonné, et qui nous paraît emprunter quelque lumière
-de certains points négligés de la correspondance de madame
-de Sévigné.</p>
-
-<p>On a vu tout son culte pour le cardinal de Retz; on
-connaît aussi les sentiments affectueux et publiquement
-<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
-manifestés de celui-ci pour cette amie si ancienne et
-si fidèle, ainsi que pour sa fille<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">&nbsp;[619]</a>. Gondi avait presque
-fait le mariage de mademoiselle de Rabutin-Chantal avec
-le marquis de Sévigné, son parent. Il avait voulu être
-le parrain du troisième enfant de madame de Grignan
-qu'il se plaisait à appeler <i>sa nièce</i>, quoiqu'il n'y eût,
-au fond, entre eux, qu'une alliance fort éloignée. On
-lui attribuait des intentions testamentaires favorables
-à la maison de Grignan; mais ce n'était point à Pauline,
-sa filleule, que l'on pensait qu'il laisserait une
-portion, peut-être la totalité d'une fortune considérable
-encore, malgré de grands payements de dettes effectués
-depuis quelques années. Le cardinal avait paru s'attacher
-d'une manière toute particulière au jeune marquis
-de Grignan, qui annonçait une intelligence heureuse et
-un charmant caractère. Il lui avait déjà témoigné de
-loin de bienveillantes dispositions: la gentillesse de ses
-sept ans ne fit qu'accroître, à ce premier voyage à Paris,
-un attachement tout paternel et plein d'espérances.
-Comme la duchesse de Lesdiguières, la plus proche parente
-du cardinal de Retz, n'avait qu'un fils déjà puissamment
-riche, rien ne faisait obstacle à ce que celui de
-madame de Grignan fût choisi pour l'héritier du prélat.</p>
-
-<p>C'était là l'un des rêves les plus choyés de madame
-de Sévigné, qui devinait, plus encore qu'elle ne la connaissait,
-la position gênée de son gendre. En vue de sa
-réalisation, elle ne négligeait rien de tout ce que pouvaient
-lui inspirer son amour passionné pour sa fille,
-son tact, son adresse, qu'amnistiait en ceci son véritable
-dévouement pour le cardinal de Retz. Elle trouvait
-<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-un aide dans Corbinelli, pleinement associé à ses v&oelig;ux
-et à ses projets, et employant sans restriction, dans
-l'intérêt des Grignan, son influence récente, mais réelle,
-sur l'esprit du cardinal.</p>
-
-<p>Quoique désirant fort pour son fils une fortune si nécessaire
-à son avenir, madame de Grignan était loin de
-mettre à sa poursuite la vivacité et les soins de sa mère.
-La tournure de son caractère, sa susceptibilité, sa roideur,
-la rendaient peu propre à ce manége obstiné, au
-moyen duquel les gens experts savent attirer à eux les
-successions les plus éloignées, les plus improbables. Incapable,
-autant qu'elle, de rien tenter d'excessif et de
-déloyal, madame de Sévigné eût voulu que sa fille se
-montrât, du moins, prévenante, polie sinon gracieuse,
-pour un homme dont l'amitié présente, indépendamment
-de tout futur bienfait, était à ses yeux un honneur et
-une source d'avantages.</p>
-
-<p>Françoise de Sévigné avait été élevée à aimer le cardinal
-de Retz. Mais, depuis son mariage, elle paraissait
-avoir apporté dans ses relations avec lui une réserve,
-une tiédeur que n'expliqueraient pas suffisamment les
-restrictions prudentes mises par Retz à l'assentiment
-qui lui était demandé pour l'union de sa nièce avec le
-comte de Grignan, dont il pressentait les embarras de
-fortune. Le médiocre penchant, parfois visible, de celui-ci
-pour l'Éminence trop avisée, est-il un indice que cette opinion
-peu favorable lui fut connue? Quoi qu'il en soit,
-on peut trouver d'autres raisons du peu de cordialité
-qu'il éprouvait et que très-probablement il contribua
-à inspirer à sa femme, et c'est ici que se placent quelques
-aperçus, que nous croyons nouveaux, que l'on
-trouvera vraisemblablement hasardés, et dont nous ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-nous dissimulons pas la délicatesse, sur la biographie de
-la fille de madame de Sévigné.</p>
-
-<p>On connaît, par ce qu'il en a dit lui-même après
-beaucoup d'autres, la réputation galante de l'abbé de
-Gondi: coadjuteur, il n'en perdit rien; devenu cardinal,
-il en garda quelque chose, et, quoiqu'il ne fût plus
-jeune, on l'eût difficilement vu, sans soupçon injuste ou
-fondé, rendre des soins assidus à une jeune et jolie
-femme, qui, de son côté, se fût montrée heureuse ou
-seulement flattée de ses assiduités. M. de Grignan n'avait
-donc nul désir que sa femme se prêtât aux empressements
-souvent manifestés par Retz, qui, sous le couvert
-d'une parenté illusoire, eût pu prétendre à de faciles et
-dangereuses privautés. Rien ne permet de supposer au
-prélat des desseins, encore moins des entreprises, dont
-nulle trace sérieuse ne subsiste dans les souvenirs écrits
-du temps. Mais tout dans la conduite de madame de
-Grignan dénote une préoccupation, un souci, une crainte
-même de l'opinion, qui est à nos yeux la seule cause
-et l'explication plausible de sa froideur pour la <i>chère
-Éminence</i> de sa mère.</p>
-
-<p>Cette froideur était intermittente, et la comtesse de
-Grignan en témoignait plus ou moins suivant les oscillations
-de l'opinion et de la médisance parisiennes. Parfois
-elle semblait répondre à l'affection affichée de cet oncle
-pour rire. Nous en trouvons un exemple dans ce passage
-d'une lettre de la vigilante madame de Scudéry, écrite
-quatre ans auparavant, à l'époque où le prince de l'Église,
-selon ses prôneurs pleinement dégoûté, préludait par la
-démission de son chapeau à une retraite que l'on disait
-sans retour: «Notre ami, le cardinal de Retz, quitte prochainement
-son chapeau, mais il ne quitte point, dit-on,
-<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
-madame de Grignan ni madame de Coulanges. Il passe le
-jour avec ces dames. Que dites-vous de cette retraite<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">&nbsp;[620]</a>?»
-Madame de Scudéry fournit aussi la preuve que, même à
-l'époque où ce récit est parvenu, après le retour si peu édifiant
-de Commercy, Retz n'avait rien rabattu de ses allures
-mondaines, on pourrait dire de ses habitudes galantes: le
-vieil homme subsistait toujours, sa pénitence au désert
-n'avait pu le changer. «On dit, écrit à Bussy sa fidèle
-amie, le 23 novembre 1678, que notre ami le cardinal de
-Retz ne bouge de chez madame de Bracciano. Cela n'est-il
-pas étrange qu'il faille de ces amusements-là toute la
-vie? qu'est-ce qui paroissoit avoir mieux renoncé à tout
-cela que lui?»<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">&nbsp;[621]</a> Bussy s'en explique d'abord avec son
-voisin de Semur, M. de Trichâteau: «On me mande, lui
-dit-il, que le cardinal de Retz achève de faire sa pénitence
-chez madame de Bracciano, qui, comme vous
-savez, étoit madame de Chalais, fille de Noirmoutier.
-Si cela est, je ne désespère pas de voir l'abbé de La Trappe
-revenir soupirer pour quelques dames de la Cour<a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">&nbsp;[622]</a>.»
-Dans sa réponse à madame de Scudéry, il manifeste encore
-son étonnement de voir le cardinal, dont il avait
-admiré le renoncement, quitter la voie de l'abbé de
-Rancé pour s'attacher aux pas de la future princesse
-des Ursins. «Si le cardinal de Retz, ajoute-t-il, va au
-paradis par chez madame de Bracciano, l'abbé de La
-Trappe est bien sot de tenir le chemin qu'il tient pour y
-aller»<a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">&nbsp;[623]</a>. C'est en tout bien tout honneur, nous voulons le
-<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
-croire, que le cardinal de Retz fréquentait avec cette assiduité
-l'hôtel de la duchesse de Bracciano, encore jeune
-et belle; mais le peu de réserve de sa vie et la curiosité
-dont ses moindres actions étaient l'objet, suffisent pour
-expliquer et nous dirons justifier la conduite de madame
-de Grignan, amoureuse de sa bonne renommée.</p>
-
-<p>Nous ne pensons pas que celle-ci eût fait à sa mère
-la confidence de son for intérieur et de ses scrupules à
-l'endroit du mondain prélat. Madame de Sévigné, qui
-croyait à la vertu de sa fille, comme elle croyait à son
-esprit et à sa raison, c'est-à-dire avec une foi tenant
-du culte, n'eût point accordé aux plus malintentionnés
-le pouvoir d'effleurer même sa pure réputation: d'un
-autre côté elle tenait son ami pour incapable d'autoriser
-tout mauvais jugement; c'était donc sans préoccupation
-aucune qu'elle poussait madame de Grignan à rendre
-au cardinal des soins plus assidus, et par reconnaissance
-d'une affection qu'elle lui certifiait, et à cause des
-espérances qu'elle avait conçues pour son petit-fils, dernier
-soutien d'une maison chancelante.</p>
-
-<p>Déjà, en 1675, la marquise de Sévigné avait entretenu
-sa fille des dispositions favorables de leur ami commun,
-mais dans des termes indiquant qu'alors c'était à madame
-de Grignan, elle-même, que Retz voulait laisser tout ou
-partie de sa fortune. On va voir dans le passage suivant le
-peu de penchant qu'avait celle-ci à cultiver avec suite
-et bonne grâce ces chances de succession: «Pour ce
-que vous me dites de l'avenir touchant M. le cardinal, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
-est vrai que je l'ai vu fort possédé de l'envie de vous témoigner
-en grand volume son amitié, quand il aura payé
-ses dettes; ce sentiment me paroît assez obligeant pour
-que vous en soyez informée; mais, comme il y a deux
-ans à méditer sur la manière dont vous refuserez ses
-bienfaits, je pense, ma chère enfant, qu'il ne faut point
-prendre des mesures de si loin: Dieu nous le conserve
-et nous fasse la grâce d'être en état, dans ce temps, de
-lui faire entendre vos résolutions; il est fort inutile,
-entre ci et là, de s'en inquiéter.<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">&nbsp;[624]</a>» Évidemment c'était
-là aux yeux de madame de Grignan un héritage compromettant.</p>
-
-<p>Sa répugnance sur ce point allait jusqu'à repousser
-les présents en apparence les plus innocents. M. Walckenaer
-a déjà parlé du refus de cette cassolette d'argent,
-de forme gothique, valant trois cents francs à
-peine, et que le cardinal de Retz, partant pour Saint-Mihiel,
-avait voulu envoyer comme souvenir à sa nièce<a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">&nbsp;[625]</a>:
-rien ne put décider madame de Grignan à accepter ce
-mince cadeau, ni les instances du prélat, ni les prières
-et même les reproches de sa mère. «Il n'y a rien de
-noble à cette vision de générosité, lui écrivait celle-ci;
-je crois n'avoir pas l'âme trop intéressée, et j'en ai
-fait des preuves, mais je pense qu'il y a des occasions où
-c'est une rudesse et une ingratitude de refuser: que
-manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous
-faire un tel présent? à qui voulez-vous qu'il envoie
-cette bagatelle? Il a donné sa vaisselle à ses créanciers;
-s'il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent écus;
-<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
-c'est une curiosité, c'est un souvenir, c'est de quoi
-parer un cabinet: on reçoit tout simplement avec
-tendresse et respect ces sortes de présents, et, comme
-il disoit cet hiver, il est au-dessous du <i>magnanime</i> de
-les refuser; c'est les estimer trop que d'y faire tant
-d'attention<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">&nbsp;[626]</a>.» Le cardinal, sans doute pour forcer la
-main à madame de Grignan, s'étant obstiné à lui faire
-adresser dans son château ce présent malencontreux,
-celle-ci n'hésita pas à le lui renvoyer<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">&nbsp;[627]</a>. «Savez-vous
-bien, lui dit sa mère avec humeur, que vous n'avez
-pas pensé droit sur la cassolette, et qu'il (le cardinal)
-a été piqué de la hauteur dont vous avez traité cette
-dernière marque de son amitié! Assurément vous avez
-outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille,
-où vous devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie:
-vous ne trouverez personne de votre sentiment,
-et vous devez vous défier de vous quand vous êtes seule
-de votre avis<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">&nbsp;[628]</a>.» Nous dirons encore ici que ce don
-avait trop peu de valeur pour que le refus vînt uniquement
-d'une excessive et même ridicule générosité de caractère.</p>
-
-<p>Trois ans après, comme le cardinal de Retz, toutes
-ses dettes payées, persistait dans son désir de témoigner
-à madame de Grignan son amitié «en grand volume»,
-le moment était venu pour elle de refuser,
-comme elle en avait eu jusque-là le dessein, cette considérable
-et très-significative marque d'une affection plus
-redoutée que cultivée. C'est alors, sans doute, que
-<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
-Retz, soit par une inspiration personnelle, soit par
-suite de quelque maternelle insinuation de madame de
-Sévigné, soit plutôt par l'effet d'un habile conseil donné
-par le fidèle et ingénieux Corbinelli, s'arrêta à l'idée
-d'adopter pour héritier le jeune marquis de Grignan.
-Cette combinaison sauvait toutes les apparences: madame
-de Grignan n'était pas en nom, et cependant le
-bien arrivait à ce qu'elle avait de plus cher au monde.
-Nous pensons que c'est lorsque cette perspective s'ouvrit
-devant elle que la comtesse de Grignan, qui était sur
-le point de partir pour la Provence, se décida, de l'aveu
-de son mari, à rester à Paris, afin d'y suivre les chances
-qui se prononçaient en faveur de leur maison.</p>
-
-<p>Mais, en faisant cette concession, madame de Grignan
-ne put prendre sur elle de changer sa conduite vis-à-vis
-du cardinal de Retz. Elle eût souhaité que la fortune
-vînt à son fils, mais sans paraître s'en occuper elle-même;
-et, bizarrerie que l'on conçoit après ce que
-nous venons de dire, plus le dessein du cardinal prenait
-forme et couleur, plus elle affichait de réserve et de
-froideur. Elle voulait et ne voulait pas. Sa tendresse
-maternelle lui faisait vivement désirer le succès, la
-crainte de l'opinion le lui faisait appréhender. Alternativement
-elle avouait et désavouait sa mère, qui, elle,
-marchait au but sans hésitation, sans souci jugé superflu.
-Tantôt elle trouvait le zèle de Corbinelli indiscret,
-et tantôt elle entrait à son égard dans d'injustes
-défiances, le prenant pour un faux ami. Que l'on ajoute
-à cela ce vice de caractère, ce défaut d'expansion, de
-confiance, de communication relativement à ses affaires
-domestiques, plus marqués encore à ce dernier
-voyage; que l'on tienne compte enfin d'une jalousie
-<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
-véritable, non moins vive qu'imméritée, contre l'ami le
-plus dévoué mais en même temps le confident le plus
-secret de sa mère, et l'on aura une idée de la situation
-morale de cette femme, d'ailleurs maladive de corps
-comme d'esprit, et, par contre-coup, des tribulations,
-des souffrances de madame de Sévigné.</p>
-
-<p>Ce trouble douloureux a laissé des traces plus accusées
-encore que la première agitation de 1677, dont
-nous avons entretenu le lecteur au chapitre précédent,
-en mettant les textes sous ses yeux<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">&nbsp;[629]</a>. Nous voulons procéder
-de même dans cette seconde occasion: il ne faut
-rien perdre de l'expression de ces orages d'intérieur,
-car, intérêt de style et éloquence du c&oelig;ur à part, ce
-sont des pièces de ce procès d'incompatibilité d'humeur
-qu'il a paru piquant d'intenter à cette mère idolâtre et
-à cette fille solidement dévouée.</p>
-
-<p>Voici d'abord une lettre écrite à l'hôtel Carnavalet,
-d'une chambre à l'autre, après une véritable scène
-d'amoureux, où l'on s'est dit de désagréables choses,
-le c&oelig;ur gros d'impatience, de tendresse, et surtout de
-larmes, qui débordent le lendemain, dans un assaut
-de générosité où chacune revendique pour elle seule
-les torts de la veille:</p>
-
-<p>«J'ai mal dormi; vous m'accablâtes hier au soir, je
-n'ai pu supporter votre injustice. Je vois plus que les
-autres les qualités admirables que Dieu vous a données.
-J'admire votre courage, votre conduite. Je suis persuadée
-du fonds de l'amitié que vous avez pour moi. Toutes
-ces vérités sont établies dans le monde, et plus encore
-chez mes amis. Je serois bien fâchée qu'on pût douter
-<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
-que, vous aimant comme je fais, vous ne fussiez point pour
-moi comme vous êtes. Qu'y a-t-il donc? C'est que c'est
-moi qui ai toutes les imperfections dont vous vous chargiez
-hier au soir; et le hasard a fait qu'avec confiance je me
-plaignis hier à M. le chevalier que vous n'aviez pas assez
-d'indulgence pour toutes ces misères; que vous me les
-faisiez quelquefois trop sentir, que j'en étois quelquefois
-affligée et humiliée. Vous m'accusez aussi de parler à des
-personnes à qui je ne dis jamais rien de ce qu'il ne faut
-point dire. Vous me faites, sur cela, une injustice trop
-criante; vous donnez trop à vos préventions; quand elles
-sont établies, la raison et la vérité n'entrent plus chez
-vous. Je disois tout cela <i>uniquement</i> à M. le chevalier, il
-me parut convenir avec bonté de bien des choses; et quand
-je vois, après qu'il vous a parlé sans doute dans ce sens,
-que vous m'accusez de trouver ma fille tout imparfaite,
-toute pleine de défauts, tout ce que vous me dites hier
-au soir, et que ce n'est point cela que je pense et que
-je dis, et que c'est au contraire de vous trouver trop dure
-sur mes défauts dont je me plains, je dis: Qu'est-ce que
-ce changement? et je sens cette injustice, et je dors mal;
-mais je me porte fort bien et prendrai du café, ma bonne,
-si vous le voulez bien<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">&nbsp;[630]</a>.»</p>
-
-<p>Au mois de mai 1679, la mésintelligence avait déjà
-commencé, et madame de Sévigné ayant peut-être un peu
-brusquement quitté l'hôtel Carnavalet pour les ombrages
-de Livry, si favorables aux soupirs, pendant que sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
-fille allait faire à Versailles une expédition utile aux
-intérêts de sa maison, celle-ci se permit quelques reproches,
-auxquels répond le billet suivant:</p>
-
-<p>«Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée
-des illusions et des fantômes, vous deviez bien m'épargner
-la vilaine idée des dernières paroles que vous m'avez dites.
-Si je ne vous aime pas, si je ne suis point aise de
-vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous
-avoue, ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les
-personnes du monde. J'ai fait mon possible pour oublier
-vos reproches, et je n'ai pas eu beaucoup de peine
-à les trouver injustes. Demeurez à Paris et vous verrez
-si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je
-ne suis venue ici. Je me suis un peu remise en pensant
-à tout ce que vous allez faire où je ne serai point,
-et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heure où vous
-puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même et j'aime
-à vous regarder et à n'être pas loin de vous pendant que
-vous êtes en ces pays où les jours vous paroissent si longs;
-ils me paroîtroient tout de même si j'étois longtemps
-comme je suis présentement...<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">&nbsp;[631]</a>.»</p>
-
-<p>Mais le précieux recueil édité par Millevoye nous
-fournit la plus curieuse de toutes les lettres de madame
-de Sévigné, publiées jusqu'ici sur ces troubles de
-famille.</p>
-
-<p>En remettant au chevalier de Perrin la correspondance
-de son aïeule pour la première édition autorisée de 1734,
-la marquise de Simiane avait eu soin d'en retirer ce qui
-accusait de trop vives discussions entre la mère et la
-fille. Les lettres fournies par elle contiennent cependant
-<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
-la preuve de ces dissentiments passagers; on l'a vu pour
-l'année 1677, on le verra tout à l'heure pour cette
-nouvelle crise. Mais dans ce que la piété trop timorée
-de la petite-fille a laissé passer, rien n'approche de
-la netteté et de la franchise émue de cet accent maternel
-qui domine dans la lettre qu'un hasard heureux
-avait mise entre les mains de Millevoye. C'est toujours
-le même c&oelig;ur idolâtre, mais qui veut en finir avec un
-caractère malheureux, cause de chagrins renaissants.
-Toutefois, au courant de ce langage inusité de froide raison
-et de maternelle autorité, madame de Sévigné se
-sent prise d'un accès de plus tendre faiblesse à l'idée
-d'une séparation prochaine, que ces nouveaux malentendus
-semblent devoir hâter. Les autres parties de
-la lettre ont reçu leur commentaire de ce que nous
-avons dit de la situation d'esprit de madame de Grignan
-à l'égard du confident de sa mère, et du cardinal de Retz,
-ainsi que des démarches qui étaient faites en vue de la
-succession du prélat. On y voit encore que celui-ci avait
-cru devoir renouveler, mais sans plus de succès que
-pour sa cassolette, l'offre de quelque libéralité nouvelle,
-afin d'éprouver la docilité de sa nièce en matière
-de présents.</p>
-
-<p class="dater">Paris, 1679.</p>
-
-<p>«Il faut, ma chère bonne, que je me donne le plaisir de
-vous écrire, une fois pour toutes, comme je suis pour vous.
-Je n'ai point l'esprit de vous le dire; je ne vous dis rien
-qu'avec timidité et de mauvaise grâce, tenez-vous donc
-à ceci. Je ne touche point au fond de la tendresse sensible
-et naturelle que j'ai pour vous; c'est un prodige. Je ne
-sais pas quel effet peut faire en vous l'opposition que
-<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
-vous dites qui est dans nos esprits; il faut qu'elle ne soit
-pas si grande dans nos sentiments, ou qu'il y ait quelque
-chose d'extraordinaire pour moi, puisqu'il est vrai
-que mon attachement pour vous n'en est pas moindre.
-Il semble que je veuille vaincre ces obstacles, et que cela
-augmente mon amitié plutôt que de la diminuer: enfin,
-jamais, ce me semble, on ne peut aimer plus parfaitement.
-Je vous assure, ma bonne, que je ne suis occupée que
-de vous, ou par rapport à vous, ne disant et ne faisant
-rien que ce qui me paroît vous être le plus utile. C'est
-dans cette pensée que j'ai eu toutes les conversations
-avec S. E. qui ont toujours roulé sur dire que vous
-avez de l'aversion pour lui. Il est très-sensible à la perte
-de la place qu'il croit avoir eue dans votre amitié; il ne
-sait pourquoi il l'a perdue. Il croit devoir être le premier
-de vos amis, il croit être des derniers. Voilà ce qui
-cause ses agitations et sur quoi roulent toutes ses pensées.
-Sur cela, je crois avoir dit et ménagé tout ce que l'amitié
-que j'ai pour vous, et l'envie de conserver un ami si bon
-et si utile, pouvoit m'inspirer, contestant ce qu'il falloit
-contester, ne lâchant jamais que vous eussiez de l'horreur
-pour lui, soutenant que vous aviez un fonds d'estime,
-d'amitié et de reconnoissance, qu'il retrouveroit s'il prenoit
-d'autres manières; en un mot, disant toujours si
-précisément tout ce qu'il falloit dire, et ménageant si
-bien son esprit malgré ses chagrins, que, si je méritois
-d'être louée de faire quelque chose de bien pour vous, il
-me sembloit que ma conduite l'eût mérité. C'est ce qui
-me surprit, lorsqu'au milieu de cette exacte conduite, il
-me parut que vous faisiez une mine de chagrin à Corbinelli,
-qui la méritoit justement comme moi, et encore
-moins, s'il se peut, car il a plus d'esprit et sait mieux
-<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
-frapper où il veut. C'est ce que je n'ai pas encore compris,
-non plus que la perte que je vois que vous voulez bien
-faire de cette Éminence. Jamais je n'ai vu un c&oelig;ur si
-aisé à gouverner pour peu que vous voulussiez en prendre
-la peine. Il croyoit avoir retrouvé, l'autre jour, ce fonds
-d'amitié dont je lui avois toujours répondu; car j'ai cru
-bien faire de travailler sur ce fonds; mais je ne sais comme
-tout d'un coup cela s'est tourné d'une autre manière.
-Est-il juste, ma bonne, qu'une bagatelle sur quoi il
-s'est trompé, m'assurant que vous la souffririez sans colère,
-m'étant moi-même appuyée sur sa parole pour la
-souffrir; est-il possible que cela puisse faire un si grand
-effet? Le moyen de le penser! Eh bien! nous avons mal
-deviné; vous ne l'avez pas voulu: on l'a supprimé et renvoyé:
-voilà qui est fait; c'est une chose non avenue,
-cela ne vaut pas, en vérité, le ton que vous avez pris. Je
-crois que vous avez des raisons; j'en suis persuadée par
-la bonne opinion que j'ai de votre raison. Sans cela ne
-seroit-il point naturel de ménager un tel ami? Quelle affaire
-auprès du roi, quelle succession, quel avis, quelle
-économie pourroit jamais vous être si utile, qu'un c&oelig;ur
-dont le penchant naturel est la tendresse et la libéralité,
-qui tient pour une faveur de souffrir qu'il l'exerce pour
-vous, qui n'est occupé que du plaisir de vous en faire,
-qui a pour confident toute votre famille, et dont la conduite
-et l'absence ne peuvent, ce me semble, vous obliger
-à de grands soins? Il ne lui faudroit que d'être persuadé
-que vous avez de l'amitié pour lui, comme il a cru que
-vous en aviez eu, et même avec moins de démonstrations,
-parce que ce temps est passé. Voilà ce que je vois du point
-de vue où je suis; mais comme ce n'est qu'un côté, et que
-du vôtre je ne sais aucune de vos raisons ni de vos sentiments,
-<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
-il est très-possible que je raisonne mal. Je trouvois
-moi-même un si grand intérêt à vous conserver cette
-source inépuisable, et cela pourroit être bon à tant de
-choses, qu'il étoit bien naturel de travailler sur ce fonds.</p>
-
-<p>«Mais je quitte ce discours pour revenir un peu à moi.
-Vous disiez bien cruellement, ma bonne, que je serois
-trop heureuse quand vous seriez loin de moi, que vous
-me donniez mille chagrins, que vous ne faisiez que me
-contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le
-c&oelig;ur percé, et fondre en larmes. Ma très-chère, vous
-ignorez bien comme je suis pour vous, si vous ne savez
-que tous les chagrins que me peut donner l'excès de la
-tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous
-les plaisirs du monde où vous n'avez point de part. Il est
-vrai que je suis quelquefois blessée de l'entière ignorance
-où je suis de vos sentiments, du peu de part que j'ai à
-votre confiance: j'accorde avec peine l'amitié que vous
-avez pour moi avec cette séparation de toutes sortes de
-confidences. Je sais que vos amis sont traités autrement;
-mais enfin, je me dis que c'est mon malheur que vous
-êtes de cette humeur, qu'on ne se change point; et, plus
-que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse d'une véritable
-tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un
-mot d'amitié, un retour, une douceur, me ramène et me
-fait tout oublier. Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de
-joie que de chagrin, et le fonds étant invariable, jugez
-avec quelle douleur je souffre que vous pensiez que je
-puisse aimer votre absence. Vous ne sauriez le croire, si
-vous pensez à l'infinie tendresse que j'ai pour vous; voilà
-comme elle est invariable et toujours sensible. Tout autre
-sentiment est passager et ne dure qu'un moment, le fonds
-est comme je vous le dis. Jugez comme je m'accommoderai
-<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
-d'une absence qui m'ôte de légers chagrins que je
-ne sens plus, et qui m'ôte une créature dont la présence
-et la moindre amitié fait ma vie et mon unique plaisir.
-Joignez-y les inquiétudes de votre santé, et vous n'aurez
-pas la cruauté de me faire une si grande injustice; songez-y,
-ma bonne, à ce départ, et ne le pressez point, vous
-en êtes la maîtresse. Songez que ce que vous appelez des
-forces a toujours été par votre faute et l'incertitude de
-vos résolutions; car, pour moi, hélas! je n'ai jamais eu
-qu'un but, qui est votre santé, votre présence, et de vous
-retenir avec moi. Mais vous ôtez tout crédit par la force
-des choses que vous dites pour confondre, qui sont précisément
-contre vous. Il faudroit quelquefois ménager
-ceux qui pourroient faire un bon personnage dans les occasions.
-Ma pauvre bonne, voilà une abominable lettre;
-je me suis abandonnée au plaisir de vous parler et de vous
-dire comme je suis pour vous. Je parlerois d'ici à demain,
-je ne veux point de réponse; Dieu vous en garde, ce n'est
-pas mon dessein. Embrassez-moi seulement et me demandez
-pardon; mais je dis pardon, d'avoir cru que je
-puisse trouver du repos dans votre absence<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">&nbsp;[632]</a>.»</p>
-
-<p>Mais l'événement le plus imprévu allait mettre fin à
-cette délicate et pénible situation. Vers le milieu du
-mois d'août, le cardinal de Retz, dont la santé semblait
-s'être raffermie depuis son retour, tomba subitement
-malade. En peu de jours le mal eut fait de tels progrès
-que ses amis purent tout craindre, surtout en voyant la
-complète divergence d'opinions des médecins et des personnes
-qui le soignaient à l'hôtel Lesdiguières, où il s'était
-alité. Sa maladie paraît avoir été une véritable fièvre
-<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
-pernicieuse que l'on s'obstinait à traiter par les moyens
-impuissants de la vieille médecine, quand on avait
-sous la main le remède infaillible, le <i>Quinquina</i>, introduit,
-depuis quelques années, avec de grandes contestations
-de la part de l'École, mais alors, précisément,
-popularisé par un médecin venu de Londres. Le chevalier
-Talbot, c'est son nom, avait dû à la précieuse
-écorce du Pérou des cures éclatantes qui, en peu de
-temps, l'avaient rendu lui-même célèbre: on ne l'appelait
-plus que l'<i>Anglois</i>, et son remède qui était du vin
-fortement saturé de quina, le <i>remède de l'Anglois</i>.</p>
-
-<p>Les merveilles, avec raison attribuées au Quinquina,
-étaient faites pour séduire un esprit hardi et porté aux
-nouveautés comme le cardinal de Retz, et, quelque
-temps auparavant, l'abbé de Livry, cet oncle si utile et
-si cher à madame de Sévigné, ayant été atteint d'une
-fièvre catarrhale, qui pouvait devenir grave, ce fut le
-cardinal qui décida facilement son amie, vraie disciple
-de Molière à l'égard de la pédantesque Faculté, à faire
-appeler l'<i>Anglois</i> pour soigner son Bien-Bon. En quelques
-jours le chevalier Talbot eut coupé la fièvre de l'abbé de
-Coulanges, donnant ainsi tout loisir de guérir, sans crainte
-de complication fâcheuse, une oppression de poitrine
-qui avait grandement effrayé madame de Sévigné. Aussi,
-dès que la fièvre du cardinal de Retz eut pris une tournure
-alarmante, la marquise fut-elle une des plus vives
-à réclamer que le remède de l'Anglois lui fût administré,
-soutenue en cela par sa fille et madame de la Fayette,
-qui, comme elle, visitaient assidûment l'hôtel de Lesdiguières.
-Mais elles n'y avaient pas la même influence
-que les maîtres de la maison qui d'accord avec quelques
-autres amis considérables, paraissent avoir été opposés à
-<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
-l'emploi du curatif nouveau, soit par crainte de froisser
-les sommités médicales qui entouraient le cardinal, soit,
-ce qu'il vaut mieux penser, par une conviction contraire
-à cette panacée, dénigrée et vantée avec un égal emportement,
-mais que, cependant, le malade réclamait avec
-insistance. Après quelques jours de ces débats funestes,
-et devant l'impuissance avouée de l'École officielle, on
-se décida enfin à recourir au chevalier Talbot. A la vue
-du malade, celui-ci déclara qu'on l'avait fait appeler
-trop tard. Le lendemain, 24 août, en effet, à deux heures
-de l'après-midi, le cardinal de Retz rendait le dernier
-soupir, à la grande désolation de madame de Sévigné,
-empressée de raconter cette mort et sa douleur à
-son correspondant des choses délicates et intimes, le
-comte de Guitaud. Voici son récit, emprunté au recueil
-de Millevoye, dont l'importance se trouve, par ces détails,
-confirmée une fois de plus:</p>
-
-<p>«Hélas! mon pauvre monsieur, quelle nouvelle vous
-allez apprendre, et quelle douleur j'ai à supporter!
-M. le cardinal de Retz mourut hier, après sept jours de
-fièvre continue. Dieu n'a pas voulu qu'on lui donnât du
-remède de l'Anglois, quoiqu'il le demandât, et que l'expérience
-de notre bon abbé de Coulanges fût tout chaud, et
-que ce fût même cette Éminence qui nous décidât pour
-nous tirer de la cruelle Faculté, en protestant que s'il avoit
-un seul accès de fièvre, il enverroit quérir ce médecin anglois.
-Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède; il
-a la fièvre; il est accablé d'humeurs qui lui causent des
-faiblesses; il a un hoquet qui marque la bile dans l'estomac.
-Tout cela est précisément ce qui est propre pour être
-guéri et consommé par le remède chaud et vineux de cet
-Anglois. M<sup>me</sup> de la Fayette, ma fille et moi, nous crions
-<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
-miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et
-Dieu ne veut pas que personne décide, et chacun, en disant:
-Je ne veux me charger de rien, se charge de tout;
-et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l'a premièrement
-fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits
-verres de casse, qui l'ont fait mourir dans l'opération, car
-la casse n'est pas un remède indifférent quand la fièvre
-est maligne. Quand ce pauvre cardinal fut à l'agonie, ils
-consentirent qu'on envoyât quérir l'Anglois: il vint et
-dit qu'il ne savoit pas ressusciter les morts. Ainsi est péri
-devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre,
-que l'on ne pouvoit connoître sans l'aimer.</p>
-
-<p>«Je vous mande tout ceci dans la douleur de mon
-c&oelig;ur, par cette confiance qui me fait vous dire plus qu'aux
-autres, car il ne faut point, s'il vous plaît, que cela retourne.
-Le funeste succès n'a que trop justifié nos discours,
-et l'on ne peut retourner sur cette conduite, sans
-faire beaucoup de bruit; voilà ce qui me tient uniquement
-à l'esprit. Ma fille est touchée comme elle le doit. Je n'ose
-parler de son départ; il me semble pourtant que tout me
-quitte et que le pis qui me puisse arriver, qui est son absence,
-va bientôt m'achever d'accabler. Monsieur et madame,
-ne vous fais-je pas un peu de pitié? Ces différentes
-tristesses m'ont empêchée de sentir assez la convalescence
-de notre bon abbé, qui est revenu de la mort... J'aurois
-cent choses à vous dire, mais le moyen, quand on a le
-c&oelig;ur pressé<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">&nbsp;[633]</a>!»</p>
-
-<p>Voilà de la vraie douleur. Ainsi exprimés, ces regrets
-honorent celui qui les inspire et celle qui les ressent. Le
-<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
-même jour, la marquise de Sévigné mande cette perte
-à Bussy, dans des termes également sentis, quoiqu'on y
-trouve moins de confiance et d'abandon: «Plaignez-moi,
-mon cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz.
-Vous savez combien il étoit aimable et digne de l'estime
-de tous ceux qui le connoissoient. J'étois son amie
-depuis trente ans, et je n'avois jamais reçu que des
-marques tendres de son amitié. Elle m'étoit également
-honorable et délicieuse. Il étoit d'un commerce aisé plus
-que personne du monde. Huit jours de fièvre continue
-m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au
-fond du c&oelig;ur..... Notre bon abbé de Coulanges a pensé
-mourir. Le remède du médecin anglois l'a ressuscité.
-Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de Retz s'en servît,
-quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa
-mort étoit marquée et cela ne se dérange point<a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">&nbsp;[634]</a>.» La
-réponse de Bussy est assez sèche: «Votre lettre m'a
-d'abord réjoui, Madame, mais ensuite j'ai été fâché de
-voir qu'elle n'étoit que d'une petite feuille de papier, et
-je l'ai été bien davantage quand j'y ai vu la mort de
-M. le cardinal de Retz; je sais l'amitié qui étoit entre vous
-deux, et quand je ne le regretterois pas par l'estime que
-j'avois pour lui, et par l'amitié qu'il m'avoit promise, je
-le regretterois pour l'amour de vous, aux intérêts de
-qui je prends toute la part qu'on peut prendre.... Je suis
-ravi que le bon abbé n'ait pas suivi le cardinal. Il est
-encore plus nécessaire que Son Éminence<a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">&nbsp;[635]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné nous fournit à peu près les seuls
-<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
-détails que nous possédions sur la mort du cardinal de
-Retz, comme presque seule elle nous a fait connaître
-l'emploi de ses dernières années. Dans la publication
-mensuelle qui tient registre exact de tous les faits relatifs
-aux personnages notables du temps, nous lisons
-cependant ces quelques lignes qui ont échappé aux
-biographes du célèbre cardinal: «On a trouvé pour
-plus de trois millions quatre cent mille livres de quittances
-de ses dettes...... Sa résignation à la mort a été
-admirable. Il a employé ses derniers moments à des
-actes d'humilité, et voulu être enterré à Saint-Denis,
-hors le ch&oelig;ur, et sur la main droite, et sans aucune cérémonie.
-Il a été porté dans un carrosse, avec un seul
-prêtre, comme il l'avoit expressément demandé. Messieurs
-de l'Abbaye n'ont pas laissé de lui faire tous les
-honneurs qui lui étoient dus, et sont venus recevoir son
-corps à la porte de la ville. On a su, depuis sa mort,
-une chose très-particulière. Le pape lui avoit écrit, depuis
-quelque temps, pour lui demander l'idée d'un parfait
-cardinal, afin qu'apprenant de lui les qualités qu'il
-jugeoit nécessaires à le former, il ne fît aucun choix sans
-connoissance. La lettre étoit pleine de marques d'estime
-pour M. le cardinal de Retz, qu'on assure avoir travaillé
-à cet ouvrage. Il est mort âgé de soixante-six
-ans<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">&nbsp;[636]</a>.»</p>
-
-<p>En avril était morte la duchesse de Longueville et en
-juillet la non moins fameuse duchesse de Chevreuse.
-Ainsi disparaissaient, en plein midi de la royauté triomphante,
-ces premiers acteurs de la Fronde, dont les noms,
-coup sur coup prononcés, réveillèrent pour un court
-<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
-instant le souvenir effacé de leur importance évanouie.
-Vingt-huit ans à peine s'étaient écoulés depuis cette
-époque si pleine de bruit et de passions heureusement
-contraires; on eût dit d'un siècle, tant le pouvoir royal
-(effet ordinaire des révolutions avortées et des tentatives
-malavisées de gratuite anarchie) avait grandi en
-force et en éclat!</p>
-
-<p>Ce qui se faisait toujours, même pour des personnages
-qui n'avalent ni l'importance ni la célébrité du
-cardinal de Retz, n'eut point lieu à la mort de l'ancien
-chef de la Fronde. Il ne fut prononcé en son honneur
-aucune oraison funèbre, &oelig;uvre délicate, on le conçoit,
-et, par conséquent, peu recherchée. Six ans après, Bossuet,
-dans son panégyrique du chancelier Le Tellier,
-ayant à louer la fidélité de son héros, pendant la crise de
-1648, ne recula pas devant la figure de ce Gracque en
-camail, et, en quelques traits de sa main de maître, il
-reproduisit, saisissante pour tous, une physionomie peut-être
-unique dans l'histoire de nos troubles et de nos
-m&oelig;urs. On a cité vingt fois ce passage à la Tacite, dont
-les premiers mots firent aussitôt circuler dans tout l'auditoire
-le nom du cardinal de Retz: «Puis-je oublier
-celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs,
-cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'État,
-d'un caractère si haut qu'on ne pouvoit ni l'estimer,
-ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie
-que nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une
-dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement
-achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnoître
-dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et
-enfin comme peu capable de contenter ses désirs? tant
-il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines!
-<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
-Mais, pendant qu'il vouloit acquérir ce qu'il devoit un
-jour mépriser, il remua tout par de secrets et de puissants
-ressorts; et après que tous les partis furent abattus,
-il sembla encore se soutenir seul, et seul encore
-menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides
-regards<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">&nbsp;[637]</a>.»</p>
-
-<p>Quatre années auparavant, un portrait de Retz dans
-le goût du temps, plus détaillé, plus familier, mais également
-vrai quoique d'une manière bien différente, avait
-couru dans la société de madame de Sévigné, laquelle
-s'était empressée de l'envoyer à sa fille, avec cette annonce
-qui en certifie la ressemblance et le prix: «Voilà
-un portrait qui s'est fait brusquement sur le cardinal;
-celui qui l'a fait n'est point son intime ami, il n'a nul
-dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure;
-il n'a point prétendu le louer: le portrait m'a paru très-bon
-par toutes ces raisons; je vous l'envoie et vous prie
-de n'en donner aucune copie: on est si lassé de louanges
-en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être assuré que
-l'on n'a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce
-qu'on dit quand on dit la vérité toute nue, toute
-naïve<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">&nbsp;[638]</a>.</p>
-
-<p class="titre"><i>Portrait du cardinal de Retz.</i></p>
-
-<p>«Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation,
-d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation
-que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire
-extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
-paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la foiblesse
-à souffrir les plaintes et les reproches de ses
-amis; peu de piété, quelques apparences de religion.
-Il paroît ambitieux sans l'être; la vanité, et ceux qui
-l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes
-choses, presque toutes opposées à sa profession: il
-a suscité les plus grands désordres de l'État, sans
-avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et bien
-loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin, pour
-occuper sa place, il n'a pensé qu'à lui paroître redoutable,
-et à se flatter de la fausse vanité de lui être
-opposé. Il a su, néanmoins, profiter avec habileté
-des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert
-sa prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à
-sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant
-plusieurs années dans l'obscurité d'une vie errante
-et cachée; il a conservé l'archevêché de Paris
-contre la puissance du cardinal Mazarin; mais, après
-la mort de ce ministre, il s'en est démis, sans connoître
-ce qu'il faisoit et sans prendre cette conjoncture
-pour ménager les intérêts de ses amis et les siens
-propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite
-a toujours augmenté sa réputation. Sa pente
-naturelle est l'oisiveté; il travaille, néanmoins, avec
-activité dans les affaires qui le pressent, et il se
-repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a
-une grande présence d'esprit, et il sait tellement tourner
-à son avantage les occasions que la fortune lui
-offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées.
-Il aime à raconter; il veut éblouir indifféremment
-tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires,
-et souvent son imagination lui fournit plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
-que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses
-qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation,
-est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est
-insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins
-qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre.
-Il est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu,
-soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis,
-qu'un particulier ne pouvoit espérer de leur pouvoir
-rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit,
-et à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de
-goût ni de délicatesse; il s'amuse à tout, et ne se plaît
-à rien; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a
-qu'une légère connoissance de toutes choses<a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">&nbsp;[639]</a>.....»</p>
-
-<p>Dans une lettre subséquente, la marquise de Sévigné
-donne à sa fille le nom de l'auteur de ce portrait, qui
-était pour elle un ami presque à l'égal du cardinal de
-Retz. Elle lui fait connaître, en même temps, l'opinion
-de ce dernier sur cette appréciation de son caractère
-que, par une indiscrétion louable dans ses motifs, elle
-n'avait pu se tenir de lui communiquer. «Il m'a paru,
-dit-elle, que l'envie d'être approuvé de l'académie
-d'Arles pourra vous faire avoir quelques <i>Maximes</i> de
-M. de La Rochefoucauld. Le <i>portrait</i> vient de lui, et ce
-qui me le fit trouver bon, et le montrer au cardinal,
-c'est qu'il n'a jamais été fait pour être vu: c'étoit un
-secret que j'ai forcé, par le goût que je trouvai à des
-louanges en absence, de la part d'un homme qui n'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
-ni intime ami, ni flatteur. Notre cardinal trouva le
-même plaisir que moi à voir que c'étoit ainsi que la vérité
-forçoit à parler de lui quand on ne l'aimoit guère,
-et qu'on croyoit qu'il ne le sauroit jamais<a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">&nbsp;[640]</a>.» De l'aveu
-de Retz et de son amie, cette peinture où, avec un art
-infini et dans une forme exquise, les parts sont faites
-égales à l'ombre et à la lumière, à l'éloge et au blâme,
-est donc ressemblante et fidèle. On pouvait dire plus
-en faveur du personnage, et la supériorité que déploya
-le cardinal de Retz dans les négociations religieuses où
-il fut employé après sa réconciliation avec la cour, n'est
-pas ici suffisamment accusée. Mais un trait surtout, le
-plus honorable pour le caractère du prélat, a été omis
-par La Rochefoucauld, trait qu'a recueilli avec soin un
-autre contemporain: «Quand il pouvoit découvrir, dit
-Saint-Evremont, que des personnes qu'il considéroit
-manquoient des choses nécessaires, il trouvoit mille
-moyens ingénieux pour soulager leur besoin et pour
-ménager leur amour-propre. Les dernières années de sa
-vie, il leur distribuoit, le premier jour de chaque mois,
-une somme assez considérable, qu'il prenoit sur son
-entretien<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">&nbsp;[641]</a>.»</p>
-
-<p>Corbinelli avait été un de ceux à qui l'ingénieuse libéralité
-du cardinal de Retz savait forcer la main. Mais
-l'impassible philosophe, dont la Fortune semblait vouloir
-fatiguer la patience, ne jouit pas longtemps de la pension
-que, sous le couvert de leur parenté illusoire, le
-prélat généreux lui avait fait accepter. «Admirez en
-<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
-passant (écrit à ce propos à son cousin la marquise de
-Sévigné) le malheur de Corbinelli. M. le cardinal de
-Retz l'aimoit chèrement: il commence à lui donner
-une pension de deux mille francs; son étoile a, je crois,
-fait mourir cette Éminence<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">&nbsp;[642]</a>.» Et Bussy, rappelant la
-mort non moins inopportune d'un protecteur encore plus
-puissant de leur ami commun, ajoute: «C'est notre
-ami Corbinelli qui est encore plus à plaindre; personne
-ne perd tant que lui. Il y a longtemps que j'ai remarqué
-que son étoile changeoit le bien en mal, et qu'il portoit
-malheur à ses amis. Le pape Urbain VIII, qui le reconnoissoit
-pour son parent, et qui, sur ce pied-là, l'auroit
-avancé, mourut dès qu'il commença de l'aimer. Le cardinal
-de Retz veut lui faire du bien: il ne passe pas
-l'année<a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">&nbsp;[643]</a>.»</p>
-
-<p>Quant à la succession du cardinal, la promptitude de
-sa mort l'empêcha sans doute d'en disposer ainsi qu'il
-en avait témoigné le désir: l'absence de testament
-fit donc passer ce qui lui restait à la duchesse de Lesdiguières,
-sa nièce à la mode de Bretagne, et la famille
-de Grignan se vit ainsi privée d'un héritage qui lui eût
-été si utile. Le souvenir et le regret de l'inutilité de ses
-efforts à cet égard, poursuivent encore à un an de là madame
-de Sévigné passant au pied du château de Nantes
-où son ami avait été retenu prisonnier après la Fronde
-et d'où il s'était évadé avec une grande audace. «Nous
-venons d'arriver en cette ville si bien située (écrit-elle à
-sa fille le 13 mai 1680); je ne puis jamais passer au
-pied d'une certaine tour que je ne me souvienne de ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
-pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste
-que vous ne le sauriez penser. Je passe entièrement
-sur cet article sur quoi il y auroit trop à dire; il vaut
-mieux se taire mille fois; peut-être que la Providence
-voudra quelque jour que nous en parlions à fond<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">&nbsp;[644]</a>.»
-Ce passage de madame de Sévigné a fait penser à quelques-uns
-que la mort du cardinal de Retz n'avait pas
-été naturelle; d'autres ont cru qu'il avait lui-même
-abrégé ses jours, par le poison sans doute<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">&nbsp;[645]</a>. M. Monmerqué
-estime que cette double opinion n'est pas fondée.
-Il fait remarquer avec raison que madame de Grignan
-ayant assisté comme sa mère aux derniers moments du
-cardinal, celle-ci ne pouvait lui apprendre aucun détail
-qui lui fût inconnu. Nous dirons comme lui que cette
-mort inopinée aura été <i>funeste</i> à la fortune de madame
-de Grignan, en empêchant le prélat de faire en faveur
-de son fils des dispositions testamentaires qu'il semblait
-avoir depuis longtemps arrêtées. A l'appui de cette explication
-on peut invoquer avec M. Monmerqué le passage
-suivant d'une lettre écrite par madame de Sévigné
-à sa fille le 25 août 1680: «Il y a bientôt un an que je
-vous ai quittée, et ce fut comme hier que le petit marquis
-fit une grande perte<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">&nbsp;[646]</a>.» Une preuve que la mort du
-cardinal de Retz fut naturelle nous paraît encore résulter
-de ce fragment tiré d'une lettre du 18 août de la même
-année, et qui n'a point été relevé: «J'ai songé, ma
-fille, en quel état étoit ce bon abbé il y a un an, et tous vos
-<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
-soins aimables, que je dois mettre sur mon compte, et
-quels secours je tirois de vos conseils, et cet Anglois, <i>et
-ce cardinal y qui mourut, ce me semble, de la maladie
-de l'abbé</i><a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">&nbsp;[647]</a>.»</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE IX.<br />
-<span class="medium">1679-1680.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">Madame de Grignan retourne en Provence.&mdash;Douleur toujours
-nouvelle de madame de Sévigné.&mdash;Dernières explications entre
-la mère et la fille.&mdash;Mariage de Louise d'Orléans avec Charles
-II, roi d'Espagne.&mdash;La duchesse de Villars accompagne la
-jeune reine à Madrid.&mdash;Sa correspondance avec mesdames de
-Coulanges et de Sévigné.&mdash;Disgrâce de M. de Pomponne.&mdash;Belle
-conduite de madame de Sévigné.&mdash;Le ministre disgracié emporte
-dans sa retraite l'estime publique et les regrets de la cour.</p>
-
-<p class="space">La comtesse de Grignan quitta Paris, le 13 septembre,
-sous la conduite de son mari, et en compagnie de
-son fils et des deux demoiselles de Grignan, «dans une
-santé assez délicate (écrit madame de Sévigné à Bussy),
-pour qu'elle en soit continuellement en peine<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">&nbsp;[648]</a>.» Ces
-préoccupations, dues à l'excessive maigreur de sa fille,
-durèrent encore près d'une année. Afin de ménager madame
-de Grignan, le voyage devait avoir lieu en grande
-partie par eau: sur la Seine et l'Yonne de Paris à Auxerre,
-en diligence d'Auxerre à Châlons, et sur la Saône et le
-Rhône, de cette dernière ville à Grignan<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">&nbsp;[649]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
-A chaque séparation de madame de Sévigné d'avec
-sa fille, on est tenté de reproduire ses plaintes, toujours
-répétées, mais toujours nouvelles, sur la cruelle destinée
-qui lui faisait passer le meilleur de sa vie loin de
-cette idole de son c&oelig;ur. Nous ne voulons point faire
-subir au lecteur d'inutiles redites. La maternelle tendresse
-de madame de Sévigné n'est point à prouver; non
-qu'on ne l'ait niée, on conteste bien, depuis quelque
-temps, son mérite d'écrivain, car, pas plus que les contemporains
-d'Aristide, les Athéniens de Paris n'aiment
-les longues et monotones réputations. Mais nous nous
-sommes promis de couler à fond ce qui concerne les démêlés
-qui ont eu lieu entre la mère et la fille, démêlés
-souvent invoqués pour établir que cette grande passion
-affichée de madame de Sévigné n'avait été qu'un thème
-littéraire, un sujet d'amplification, une vanité de c&oelig;ur,
-née du désir de paraître, dans son temps, la plus tendre
-mère, quand en réalité sa fille et elle ne pouvaient vivre
-quelques mois ensemble sans se piquer et se quereller.
-Ces querelles, dans toute leur vie, se sont reproduites
-trois fois: en 1674, et M. Walckenaer a fait connaître
-à quel propos<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">&nbsp;[650]</a>; en 1677, et nous avons vu que le souci
-réciproque de leur santé en fut la seule cause; et dans
-cette dernière circonstance, dont il nous reste trop peu
-à dire pour laisser incomplet un exposé qui ne pouvait
-trouver place dans les notices et biographies publiées
-jusqu'ici sur madame de Sévigné, à cause de leur cadre
-trop restreint, mais que la dimension de ces Mémoires
-nous a sollicité à reproduire dans son entier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
-Madame de Sévigné est restée le double type du genre
-épistolaire et de l'amour maternel. On dit indifféremment
-l'auteur des Lettres, et la mère de madame de
-Grignan. Quant à l'écrivain, il n'est pas une page de
-son recueil qui ne le défende; la mère y éclate aussi
-dans toute sa sincère exagération et son adoration inquiète;
-et, selon nous, les passages les plus troublés,
-ceux qui ont trait aux discussions survenues entre ces
-deux femmes, fournissent la plus saisissante preuve
-d'une tendresse avec raison devenue proverbiale. Ils
-prouvent aussi, toute différence de caractère gardée, la
-véritable et solide affection de madame de Grignan,
-dont il faut apprécier avec une équitable indulgence la
-situation difficile, partagée qu'elle était entre ses devoirs
-souvent contradictoires de fille et d'épouse. Nous allons
-donc réunir ici les quelques fragments qui se lisent encore
-sur ce sujet dans la correspondance de madame de Sévigné,
-après le départ de sa fille: ils sont la dernière et
-plus caractéristique expression de ces querelles faute de
-s'entendre.</p>
-
-<p>Comme à la précédente séparation, une fois partie,
-madame de Grignan, qui, afin de complaire à son mari,
-avait refusé de prolonger son séjour à Paris, a senti ce
-que dans ces derniers mois son humeur malheureuse
-pouvait avoir eu de blessant et d'injuste pour une telle
-mère. Son âme droite et son c&oelig;ur honnête, s'exagérant
-l'offense, prodiguent les réparations, et, dès ses premières
-lettres, écrites à chaque étape, elle se répand en
-tendres excuses, implorant un pardon qui a devancé
-ses regrets.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné est venue cacher son ennui à
-Livry. C'est de là qu'elle répond à sa fille:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
-«J'attendois votre lettre avec impatience, et j'avois
-besoin d'être instruite de l'état où vous êtes; mais je
-n'ai jamais pu voir sans fondre en larmes tout ce que
-vous me dites de vos réflexions et de votre repentir sur
-mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire
-de pénitence et de pardon? je ne vois plus rien que tout
-ce que vous avez d'aimable, et mon c&oelig;ur est fait d'une
-manière pour vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à
-l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une
-douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarme,
-me guérit en un moment comme par une puissance
-miraculeuse, et mon c&oelig;ur retrouve toute sa tendresse
-qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon
-les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai
-dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une
-vérité; je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser,
-mais il est certain que vous faites toujours, en quelque
-façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme:
-jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me
-mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir
-à l'hôtel de Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour
-y faire pénitence, mais pour vous embrasser et vous
-faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans
-vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous
-m'a pu donner, me sont plus agréables que toute la
-fausse paix d'une ennuyeuse absence! Si votre c&oelig;ur
-étoit un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste:
-par exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru
-qu'on vouloit vous ôter de mon c&oelig;ur, et sur cela me
-dire des choses dures<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">&nbsp;[651]</a>? Et le moyen que je pusse deviner
-<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
-la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étoient fondés:
-c'étoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous
-aviez une conduite qui étoit plus capable de faire ce que
-vous craigniez, si c'étoit une chose faisable, que tous les
-discours que vous supposiez qu'on me faisoit: ils étoient
-sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous
-aimois toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée,
-et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de
-me faire connoître que vous m'aimiez? Je perdois beaucoup
-à me taire; j'étois digne de louange dans tout ce
-que je croyois ménager, et je me souviens que deux ou
-trois fois vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendois
-point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de
-pareilles injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine
-pas; ne faites point comme disoit le maréchal de Grammont,
-ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la
-gorge coupée et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux
-gens raisonnables; c'est par là qu'on s'entend, et l'on
-se trouve toujours bien d'avoir de la sincérité: le
-temps vous persuadera peut-être de cette vérité. Je ne
-sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce
-discours, il est peut-être mal à propos<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">&nbsp;[652]</a>.....»</p>
-
-<p>Deux jours après, elle continue: «Je reçois, ma
-très-aimable, votre lettre de tous les jours, et puis enfin
-d'Auxerre. Cette lettre m'étoit nécessaire. Je vous vois
-hors de ce bateau, où vous avez été dans un faux repos;
-car, après tout, cette allure est incommode. Ne me dites
-plus que je vous regrette sans sujet; où prenez-vous que
-je n'en aie pas tous les sujets du monde? Je ne sais pas
-ce qui vous repasse dans la tête; pour moi, je ne vois
-<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
-que votre amitié, que vos soins, vos bontés, vos caresses;
-je vous assure que c'est tout cela que j'ai perdu,
-et que c'est là ce que je regrette, sans que rien au
-monde puisse m'effacer un tel souvenir, ni me consoler
-d'une telle perte. Soyez bien persuadée, ma très-chère,
-que cette amitié, que vous appelez votre bien, ne vous
-peut jamais manquer: plût à Dieu que vous fussiez aussi
-assurée de conserver toutes les autres choses qui sont à
-vous<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">&nbsp;[653]</a>!» Le surlendemain, d'un style plus tendre encore,
-elle ajoute: «Je pense toujours à vous, et comme j'ai
-peu de distractions, je me trouve bien des pensées.... Je
-suis déjà trop vivement touchée du désir extrême de
-vous revoir, et de la tristesse d'une année d'absence;
-cette vue en gros ne me paraît pas supportable. Je suis
-tous les matins dans ce jardin que vous connoissez; je
-vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai
-vue me font mal; vous voyez bien que les moindres
-choses de ce qui a rapport à vous, ont fait impression
-dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrois pas
-de ces sortes de foiblesses, dont je suis bien assurée
-que vous vous moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui
-est un peu sur la pointe des vents: je ne réponds à
-rien, et je ne sais point de nouvelles.... Vos lettres
-aimables font toute ma consolation; je les relis souvent,
-et voici comme je fais: je ne me souviens plus
-de tout ce qui m'avoit paru des marques d'éloignement
-et d'indifférence; il me semble que cela ne vient
-point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et
-dites et écrites, pour le véritable fond de votre c&oelig;ur
-pour moi. Êtes-vous contente, ma belle? est-ce le moyen
-<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
-de vous aimer? et pouvez-vous jamais douter de mes
-sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette conduite<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">&nbsp;[654]</a>?»</p>
-
-<p>Voici enfin le plus vif et le plus pur accent de cette
-passion maternelle, qu'on a eu raison de comparer à
-l'amour même, artisan d'émotions et de trouble, et qui
-s'accroît par la souffrance:</p>
-
-<p>«.... Il y a justement aujourd'hui quinze jours que je
-vous voyois et vous embrassois encore; il me semble
-que je ne pourrai jamais avoir le courage de passer un
-mois, et deux mois, et trois mois sans ma chère enfant.
-Ah! ma fille, c'est une éternité! J'ai des bouffées et des
-heures de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle possession
-vous avez prise de mon c&oelig;ur, et quelle trace
-vous avez faite dans ma tête! Vous avez raison d'en
-être bien persuadée, vous ne sauriez aller trop loin; ne
-craignez point de passer le but; allez, allez, portez
-vos idées où vous voudrez, elles n'iront pas au delà:
-et, pour vous, ma fille, ah! ne croyez point que j'aie
-pour remède à ma tendresse la pensée de n'être pas
-aimée de vous; non, non, je crois que vous m'aimez, je
-m'abandonne sur ce pied-là, et j'y compte sûrement.
-Vous me dites que votre c&oelig;ur est comme je le puis souhaiter
-et comme je ne le crois pas; défaites-vous de
-cette pensée, il est comme je le souhaite et comme je le
-crois. Voilà qui est dit, je n'en parlerai plus, je vous
-conjure de vous en tenir là, et de croire, vous même,
-qu'un mot, un seul mot sera toujours capable de me remettre
-devant les yeux cette vérité, qui est toujours
-dans le fond de mon c&oelig;ur, et que vous y trouverez
-<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
-quand vous voudrez m'ôter les illusions et les fantômes
-qui ne font que passer; mais je vous l'ai dit une fois,
-ma fille, ils me font peur et me font transir, tout fantômes
-qu'ils sont: ôtez-les moi donc, il vous est aisé,
-et vous y trouverez toujours, je dis <i>toujours</i>, le même
-c&oelig;ur persuadé du vôtre, ce c&oelig;ur qui vous aime uniquement,
-et que vous appelez <i>votre bien</i> avec justice, puisqu'il
-ne peut vous manquer. Finissons ce chapitre, qui
-ne finiroit pas naturellement, la source étant inépuisable,
-et parlons, ma chère enfant, des fatigues infinies de
-votre voyage<a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">&nbsp;[655]</a>......»</p>
-
-<p>Facile aux concessions vis-à-vis de sa fille pour les
-personnes médiocrement aimées, madame de Sévigné
-ne lui cède jamais pour ce qui concerne ses vrais amis,
-ceux dont le dévouement lui est prouvé, dont la
-loyauté lui est connue, et elle les défend contre des préventions
-trop souvent injustes avec une vivacité qui
-surprend et plaît en même temps. C'est surtout du calomnié
-Corbinelli qu'elle se fait le défenseur obstiné.
-«Vous me répondez trop <i>aimablement</i> (écrit-elle à
-madame de Grignan dans la lettre suivante); il faut
-que je fasse ce mot exprès pour l'article de votre lettre,
-où vous me paraissez persuadée de toutes les vérités que
-je vous ai dites sur le retour sincère de mon c&oelig;ur:
-mais que veut dire <i>retour</i>? mon c&oelig;ur n'a jamais été
-détourné de vous. Je voyois des froideurs sans les pouvoir
-comprendre, non plus que celles que vous aviez
-pour ce pauvre Corbinelli; j'avoue que celles-là m'ont
-touchée sensiblement, elles étoient apparentes, et c'étoit
-une sorte d'injustice dont j'étois si bien instruite et
-<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
-que je voyois tous les jours si clairement qu'elle me faisoit
-petiller: bon Dieu! combien étoit-il digne du contraire!
-Avec quelle sagesse n'a-t-il pas supporté cette
-injuste disgrâce! je le retrouvois toujours le même
-homme, c'est-à-dire fidèlement appliqué, avec tout ce
-qu'il a d'esprit et d'adresse, à vous servir solidement<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">&nbsp;[656]</a>.»
-Mais la gouvernante de la Provence était partie pleinement
-réconciliée avec Corbinelli, et, à dater de cet instant,
-elle ne cessa d'avoir pour lui des sentiments conformes
-à ceux de sa mère.</p>
-
-<p>Au commencement d'octobre, madame de Grignan,
-bien confessée, bien pardonnée, mourante, suivant sa
-mère, mieux portante selon son mari, arriva dans son
-château, où elle devait trouver le repos et une entière
-guérison, et où le lieutenant de M. de Vendôme se proposait
-de réaliser quelques économies rendues nécessaires
-par le séjour coûteux de la capitale. Ce fut, nous l'avons
-dit, la fin des querelles, mais non des explications,
-et un an après, dans une lettre de Bretagne, nous trouvons
-ce ressouvenir des vieux péchés, naturellement
-amené par un accès de cordiale confiance de la part
-d'une cousine, mademoiselle de Méri, s&oelig;ur de M. de la
-Trousse, et assez semblable à madame de Grignan par
-son esprit susceptible et ses manières peu ouvertes:</p>
-
-<p>....«Ah! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec
-moi! qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de confiance,
-même superficielle, que tout cela me mène loin!
-Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que
-moi dans le commerce de la vie civile; je voudrois que
-vous vissiez comme cela va bien, quand notre cousine
-<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
-veut: elle me témoigna, l'autre jour, qu'elle savoit en
-gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût bien voulu
-en savoir davantage; je me tins obligée de cette curiosité,
-et je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi
-que de plusieurs autres choses<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">&nbsp;[657]</a>. Voilà ce qui s'appelle vivre
-avec les vivants! Mais quand on ne peut jamais rien
-dire qui ne soit repoussé durement; quand on croit avoir
-pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est
-pas cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les
-portes fermées sur tous les chapitres qu'on pourroit traiter;
-que les choses les plus répandues se tournent en
-mystère; qu'une chose avérée est une médisance et une
-injustice; que la défiance, l'aigreur, l'aversion, sont visibles
-et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité
-cela serre le c&oelig;ur, et franchement cela déplaît un peu. On
-n'est point accoutumé à ces chemins raboteux; et quand
-ce ne seroit que pour vous avoir enfantée, on devroit
-espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille,
-j'ai souvent éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce
-qui fait que je vous en parle, c'est que cela est changé,
-et que j'en sens la douceur: si ce retour pouvoit durer,
-je vous jure que j'en aurois une joie sensible, mais je
-vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je
-ne parle pas toujours. Ce n'a point été un raccommodement,
-c'est un radoucissement de sang, entretenu par
-des conversations douces et assez sincères, et point
-comme si on revenoit toujours d'Allemagne. Enfin, je
-suis contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me
-contenter: la privation des rudesses me tiendroit lieu
-<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
-d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si
-vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie
-de confiance, la causerie, et tout ce qu'on a
-enfin avec ceux qui savent vivre, puisse être désormais
-établi entre elle et moi<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">&nbsp;[658]</a>.»</p>
-
-<p>Ceci est d'un ton moins affectueux qu'au lendemain de
-la séparation. Madame de Sévigné prévoit le retour de
-sa fille, et, de peur d'une rechute qu'elle veut empêcher
-à tout prix, soit par apostrophe directe, soit sous
-le couvert de mademoiselle de Méri, elle cherche à produire
-sur son esprit une impression salutaire et définitive.
-Dans toute la suite de la correspondance on ne trouve plus
-rien de ce style. Le lecteur sait donc bien maintenant,
-car tout a été mis sous ses yeux, ce qu'il faut penser de ce
-point délicat de la biographie de madame de Sévigné et
-de sa fille: elles ont, en vérité, vécu comme des amants,
-et ce n'est certes point de l'indifférence que prouvent ces
-brouilles d'un jour suivies de tendres raccommodements.</p>
-
-<p>La comtesse de Grignan avait promis à sa mère de
-revenir dans un an. Cette année fut passée par madame
-de Sévigné moitié à Paris, et moitié en Bretagne. Mais
-avant de se rendre à sa terre des Rochers, elle put faire connaître
-à sa fille toute une série d'événements dont l'importance
-croissante donne à sa correspondance de cette date
-un prix vraiment exceptionnel. On y trouve, en effet,
-avec des détails qu'on demanderait vainement aux autres
-chroniqueurs contemporains,&mdash;les mariages de Louise
-d'Orléans avec le roi d'Espagne, du prince de Conti
-avec la fille de la Vallière, et du Dauphin avec la princesse
-de Bavière; le règne éphémère de mademoiselle de
-<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
-Fontanges, l'exaltation de madame de Maintenon, la
-sinistre affaire des <i>Poisons</i>, la disgrâce imprévue de
-M. de Pomponne, la mort de Fouquet, et enfin celle de
-La Rochefoucauld. Certes, il y aurait là de quoi faire un
-volume bien rempli, mais nous avons tant à dire encore,
-et il nous reste si peu de place, que nous abrégeons forcément,
-et le lecteur nous excusera si nous ne tirons pas
-de ces sujets intéressants tout le parti dont ils sont facilement
-susceptibles.</p>
-
-<p>Le premier fait, en date, est le mariage de cette fille de la
-belle et infortunée Henriette d'Angleterre, comme sa
-mère destinée au malheur. Déjà, le 20 juillet, la marquise
-de Sévigné avait annoncé à Bussy les préparatifs d'une
-union par laquelle Louis XIV préludait au rôle qu'il voulait
-jouer dans les affaires de l'Espagne<a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">&nbsp;[659]</a>. Mais l'ambition
-de Louise d'Orléans, si ce n'est son c&oelig;ur, était ailleurs.
-Se doutant, la première, du désir de la jeune princesse
-d'épouser le Dauphin, la grande <i>Mademoiselle</i> avait reproché
-à son père, à qui elle attribue les mêmes projets,
-de la mener trop souvent à la cour: «Cela lui donnera,
-disait-elle, des dégoûts pour tous les autres partis, et
-si elle n'épouse pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez
-le reste de sa vie par l'espérance qu'elle en aura
-eue<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">&nbsp;[660]</a>.» Aussi, quand il fut question, pour la fille de
-<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, de quitter la France, même aux magnifiques
-conditions que la fortune lui offrait sans attendre, elle
-ne put s'empêcher de manifester son désappointement et
-sa tristesse. «Je vous fais reine d'Espagne, lui dit le
-<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
-roi, que pourrois-je de plus pour ma fille?&mdash;Ah! lui
-répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">&nbsp;[661]</a>!»
-A en croire <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>, le Dauphin, pas plus que
-Louis XIV, n'avait donné à entendre qu'il désirât ce mariage,
-et lorsqu'il vint féliciter sa cousine, soit défaut
-naturel de galanterie, soit désir d'éteindre une passion
-qu'il ne partageait point, il se borna à lui demander
-de lui envoyer de Madrid un produit du pays, appelé
-<i>du Tourou</i>, ajoutant, pour toute gracieuseté, <i>qu'il l'aimait
-fort</i>. «Cela la mit au désespoir, dit <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>,
-et elle ne l'oublia pas<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">&nbsp;[662]</a>.»</p>
-
-<p>La correspondance de madame de Sévigné est toute
-pleine des douleurs et des larmes de cette pauvre Louise
-d'Orléans, si désolée de quitter la France pour aller
-s'enfouir dans l'étouffante étiquette des palais espagnols.
-«La reine d'Espagne crie et pleure,» écrit-elle à
-madame de Grignan, dans sa première lettre<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">&nbsp;[663]</a>. «La reine
-d'Espagne, ajoute-t-elle le 18 septembre, crie toujours
-miséricorde, et se jette aux pieds de tout le monde;
-je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode
-de ces désespoirs. Elle arrêta, l'autre jour, le roi par-delà
-l'heure de la messe; le roi lui dit: «Madame, ce
-seroit une belle chose que la reine catholique empêchât
-le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit
-qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">&nbsp;[664]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
-La cour s'apitoyait peu sur le sort de cette princesse,
-malheureuse de devenir reine. Mais outre son attachement,
-on le verra payé de retour, pour la fille de la première
-<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span> qu'elle avait bien connue, la marquise de
-Sévigné, au lendemain du départ de sa fille, ne pouvait
-s'empêcher de compatir à la situation d'une jeune femme
-qui allait pour jamais quitter tous les siens. «La reine
-d'Espagne, mande-t-elle le 20 septembre, devient fontaine
-aujourd'hui; je comprends bien aisément le mal des
-séparations<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">&nbsp;[665]</a>.» Le 22, elle y revient: «On dit que la reine
-d'Espagne pleura excessivement en disant adieu au roi;
-ils retournèrent deux ou trois fois aux embrassades et
-au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose
-que les séparations<a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">&nbsp;[666]</a>!» La semaine d'après, enfin, elle
-donne ces derniers détails sur le départ triste et forcé de
-cette aimable princesse pressentant, peut-être, la tragique
-destinée qui l'attendait dans sa nouvelle patrie: «La
-reine d'Espagne va toujours criant et pleurant. Le peuple
-disoit, en la voyant dans la rue Saint-Honoré: «Ah!
-<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> est trop bon, il ne la laissera point aller,
-elle est trop affligée.» Le roi lui dit devant madame la
-Grande-Duchesse (la duchesse de Toscane, Marguerite-Louise
-de France, séparée de son mari, et à qui Louis XIV
-semble avoir voulu donner une leçon): «Madame, je
-souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce seroit le
-plus grand malheur qui vous pût arriver que de revoir
-la France<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">&nbsp;[667]</a>.»</p>
-
-<p>Louise d'Orléans quitta Paris sous la conduite du
-prince et de la princesse d'Harcourt, chargés dans cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
-circonstance de représenter le roi, de la maréchale de
-Clérembault, gouvernante des enfants de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>,
-et de madame, ou plutôt mademoiselle de Grancey, fille
-du maréchal de ce nom. Les lecteurs des <i>Mémoires sur
-madame de Sévigné</i> ont déjà pu se faire de ces
-deux derniers personnages une juste et suffisante idée<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">&nbsp;[668]</a>.
-M. Walckenaer a eu occasion de parler également, en faisant
-connaître leurs relations avec la marquise de Sévigné,
-du duc et de la duchesse de Villars, père et mère
-du futur maréchal de ce nom, envoyés devant pour recevoir
-la jeune reine à Madrid et aider ses premiers pas
-dans un monde pour elle si nouveau<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">&nbsp;[669]</a>.</p>
-
-<p>Pendant son ambassade de dix-huit mois, la duchesse
-de Villars eut, avec madame de Coulanges, une correspondance
-dont il ne nous est parvenu que trente-sept
-lettres, d'un style simple, aisé, parfois piquant, pleines
-d'intérêt quant au fond et faisant bien connaître la cour
-d'Espagne de ce temps, les m&oelig;urs et les usages du pays,
-mais ne pouvant certes lutter d'originalité, d'inspiration,
-de <i>brio</i> et d'ampleur, avec les lettres de son amie, madame
-de Sévigné<a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">&nbsp;[670]</a>. A la mort du chevalier Marius de
-Perrin, éditeur de cette dernière (1754), la correspondance
-de madame de Villars, qui lui avait été confiée
-pour la publier pareillement, se trouva dans ses papiers,
-et c'est d'après la copie qu'il avait préparée et qu'il n'eut
-<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
-point le temps de faire imprimer que ces lettres ont été
-publiées depuis.</p>
-
-<p>La duchesse de Villars était liée à la fois avec mesdames
-de Sévigné, de la Fayette et de Coulanges. Si elle
-fit choix pour sa correspondante ordinaire de celle-ci,
-plus jeune, plus répandue et non moins spirituelle, aimée et
-choyée par madame de Maintenon, et, de plus, cousine
-de Louvois, c'est qu'on la citait moins pour sa discrétion
-que pour sa vanité et son désir de paraître, et madame
-de Villars n'était point fâchée qu'on connût à Versailles
-les détails de son ambassade.</p>
-
-<p>Cette conduite d'une amie ne laisse pas que d'émouvoir
-la susceptibilité de la marquise de Sévigné. «Madame
-de Villars (mande-t-elle à sa fille, le 8 novembre 1679)
-n'a écrit uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à madame
-de Coulanges, et, dans cette lettre, elle nous fait des compliments
-à toutes nous autres, vieilles amies: madame
-de Schomberg, mademoiselle de Lestranges, madame de
-la Fayette, tout est en un paquet. Madame de Villars dit
-<i>qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour n'avoir plus d'envie
-d'y bâtir des châteaux</i>. Vous voyez bien qu'elle ne
-pouvoit mieux adresser sa lettre, puisqu'elle vouloit
-mander cette gentillesse<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">&nbsp;[671]</a>.»</p>
-
-<p>Dans cette correspondance de dix-huit mois, qu'il serait
-trop long d'analyser, on voit bien les débuts de
-l'histoire de cette belle et triste fille d'une malheureuse
-mère: on y suit sa marche à travers l'Espagne pauvre et
-déchue; son arrivée à Madrid, ému un instant de sa venue;
-les premiers enchantements de Charles II, surpris
-de la beauté et heureux du bon esprit de sa compagne;
-<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
-puis les ennuis de celle-ci dans une cour où l'on déteste
-la France, ses quelques fautes de conduite ou plutôt ses
-quelques erreurs d'étiquette, et les commencements de
-son crédit sur l'esprit de son époux, qui lui coûtera la vie.</p>
-
-<p>Charles II, accompagné de l'ambassadeur de France,
-était parti pour aller au-devant de la reine jusqu'au delà
-de Burgos, «transporté d'amour et d'impatience (écrit
-la duchesse de Villars), et d'une telle impétuosité qu'on
-ne peut le suivre<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">&nbsp;[672]</a>.» La première entrevue ayant eu beaucoup
-de témoins, les conducteurs de la princesse, entre
-autres, et leur suite, fut connue à Paris bien avant que
-la relation que madame de Villars tenait de son mari,
-partie de Madrid le 29 novembre, eût pu parvenir à madame
-de Coulanges. Aussi, dès le 6 décembre, la marquise
-de Sévigné en envoie les détails à sa fille:</p>
-
-<p>«On lit mille relations de la reine d'Espagne. Elle est
-toute livrée à l'Espagne: elle n'a conservé que quatre
-femmes de chambre françoises. Le roi la surprit comme
-elle se coiffoit, il ouvrit la porte lui-même; elle voulut se
-jeter à genoux et lui baiser la main; il la prévint, et lui
-baisa la sienne, de sorte qu'ils étoient tous deux à genoux.
-Ils se marièrent sans cérémonie, et puis se retirèrent
-pour <i>causer</i>: la reine entend l'espagnol; ils étoient
-habillés à l'espagnole. Ils arrivèrent à Burgos; ils se couchèrent
-à huit heures, et furent au lit le lendemain matin
-jusqu'à dix. La reine écrit de là à <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, et lui
-mande qu'elle est heureuse et contente; qu'elle a trouvé
-le roi bien plus aimable qu'on ne lui avoit dit. Le roi
-est fort amoureux: la reine a été très-bien conseillée, et
-s'est fort bien conduite dans tout cela: devinez par quels
-<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
-conseils? Par ceux de madame de Grancey, car la maréchale
-(<i>de Clérembault</i>) étoit immobile, ayant joint une
-dose de la gravité d'Espagne avec sa philosophie stoïcienne.
-C'est donc madame de Grancey qui a fait le plus
-raisonnable personnage; aussi a-t-elle reçu de grandes
-louanges et de grands présents. Le roi (<i>d'Espagne</i>) lui
-donne une pension de six mille francs qu'elle prendra
-sur Bruxelles; elle a un don de dix mille écus sur un avis
-que Los Balbasez lui donna, et pour dix mille écus de
-pierreries. Elle mande que l'âme de madame de Fiennes
-est passée en elle, qu'elle prend à toutes mains, et qu'elle
-s'y accoutumera si bien, qu'elle s'ennuiera en France si
-on ne la traite comme en Espagne<a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">&nbsp;[673]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Fiennes, renommée par sa causticité, l'était
-aussi par son avarice et son avidité. C'est d'elle que
-mademoiselle de Montpensier a dit qu'elle ambitionnait
-le bonheur des laquais, habitués qu'ils étaient à recevoir
-des étrennes<a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">&nbsp;[674]</a>. Madame de Grancey, de son côté, avait
-bien peu de violence à se faire pour ouvrir les deux mains,
-car, si l'on en croit la seconde <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, il ne se vendait
-pas une charge dans la maison de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> qu'on
-n'en payât un pot-de-vin à madame de Grancey et au
-chevalier de Lorraine, son amant, et favori scandaleux
-du duc d'Orléans<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">&nbsp;[675]</a>. Quant à la maréchale de Clérembault,
-qui avait paru s'acquitter de mauvaise grâce et même
-avec humeur d'une mission où elle trouvait, sans doute,
-que le profit ne compensait pas la peine, elle se vit remerciée
-avant son retour et bientôt remplacée comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
-gouvernante des enfants de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, par la marquise
-d'Effiat<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">&nbsp;[676]</a>.</p>
-
-<p>Vers la fin de décembre, l'une des lettres de la duchesse
-de Villars, lettre perdue, fut pour madame de
-Sévigné, qui en donne cette analyse à sa fille: «J'ai
-reçu, ce matin, une grande lettre de madame de Villars;
-je vous l'enverrois sans qu'elle ne contient que trois
-points qui ne vous apprendroient rien de nouveau. Il me
-paroît, de plus, qu'elle se renferme fort chez elle, voulant
-éviter tous les airs d'empressement, et faire mentir les
-prophéties. La reine veut la voir <i>incognito</i>; elle se fait
-prier pour se donner un nouveau prix. La reine est adorée;
-elle a paru, pour la dernière fois, chez la reine, sa
-belle-mère, habillée et parée à la françoise. Elle apprend
-le françois au roi, et le roi lui apprend l'espagnol:
-tout va bien jusqu'ici<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">&nbsp;[677]</a>.» Ces lignes disent que l'ambassadrice
-de France à Madrid réservait pour la seule madame
-de Coulanges ses relations étendues et ses confidences
-intimes. Elles nous apprennent aussi que la
-connaissance du caractère un peu vain de la duchesse de
-Villars avait fait <i>prophétiser</i> qu'elle voudrait se rendre
-importante, et afficher son influence à la cour d'Espagne,
-par le moyen de la jeune reine, qui, en effet, lui témoignait
-un grand attachement. Mais, bien dirigée par son
-mari, madame de Villars se faisait, au contraire, désirer
-dans un palais où tout ce qui appartenait à la France
-était mal vu; non, comme le dit avec un peu de malice
-la marquise de Sévigné, pour donner à ses visites plus
-de prix, mais pour ne pas assumer, soit à Madrid, soit à
-<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
-Versailles, la responsabilité de tout ce que ferait et dirait
-la reine. Louis XIV n'eût point approuvé que l'on
-dégoûtât sa nièce de sa nouvelle patrie, «si loin de Versailles
-pour l'élégance et les amusements<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">&nbsp;[678]</a>». Aussi la
-duchesse de Villars est-elle alerte à prendre ses précautions
-sur ce point, dans ses lettres qu'elle adresse
-plus encore, nous l'avons dit, à madame de Maintenon
-qu'à madame de Coulanges: «Vous pouvez penser, dit-elle
-à cette dernière, que je ne tiens guère à la reine de
-propos qui soient propres à la faire soupirer incessamment
-après la France<a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">&nbsp;[679]</a>.»</p>
-
-<p>La correspondance de madame de Villars obtenait un
-grand succès dans la société de la marquise de Sévigné,
-presque toute composée de ceux qui avaient aimé la mère
-de Louise d'Orléans et reportaient sur celle-ci des sentiments
-par elle connus et partagés. Madame de Sévigné
-constate ce succès, tout en laissant percer quelque jalousie
-de la préférence presque exclusive accordée à madame de
-Coulanges, et en faisant malicieusement honneur à l'air
-de l'Espagne d'un radoucissement dans l'humeur de
-l'ambassadrice, ce qui semblerait justifier quelque peu
-Saint-Simon, lequel, avec sa manière excessive, a dit
-d'elle: <i>de l'esprit comme un démon</i>,&mdash;<i>méchante
-comme un serpent</i><a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">&nbsp;[680]</a>: «Madame de Villars mande
-mille choses agréables à madame de Coulanges, chez qui
-on vient apprendre les nouvelles. Ce sont des relations
-qui font la joie de beaucoup de personnes: M. de La
-Rochefoucauld en est curieux. Madame de Vins et moi
-<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
-nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons
-les raisons qui font que tout est réduit à ce bureau
-d'adresse; mais cela est mêlé de tant d'amitié et de tendresse,
-qu'il semble que son tempérament soit changé
-en Espagne, et qu'elle ait même oublié de souhaiter qu'on
-nous en fasse part. Cette reine d'Espagne est belle et
-grasse, le roi amoureux et jaloux sans savoir de quoi
-ni de qui: les combats de taureaux affreux, deux grands
-pensèrent y périr, leurs chevaux tués sous eux; très-souvent
-la scène est ensanglantée: voilà les divertissements
-d'un royaume chrétien: les nôtres sont bien opposés
-à cette destruction, et bien plus aisés à comprendre<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">&nbsp;[681]</a>.»</p>
-
-<p>Quelques mois après, l'ambassadrice faisait frissonner
-ses amies de Paris par des relations, que sa correspondance
-imprimée n'a point reproduites, sur les
-abominables divertissements que la cour et le peuple
-de Madrid cherchaient dans ces <i>auto-da-fé</i>, dignes
-des nations et des temps les plus barbares. Ceci a été
-écrit en plein dix-septième siècle! (13 juin 1680) «Il
-y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup
-de plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si
-furieux... Il y aura une autre fête, le 31 de ce mois, dont
-je vous ferai écrire une ample relation. Vous la trouverez
-bien extraordinaire; elle ne se fait que de cinquante en
-cinquante ans. On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a
-d'autres supplices pour des hérétiques et des athées. Ce
-sont des choses horribles.»&mdash;(25 juillet) «Je n'ai
-pas eu le courage d'assister à cette horrible exécution
-des Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que j'en
-<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
-ai entendu dire; mais, pour la semaine du jugement,
-il fallut bien y être, à moins de bonnes attestations
-de médecins d'être à l'extrémité, car autrement on
-eût passé pour hérétique; on trouve même très-mauvais
-que je ne parusse pas me divertir tout à fait de ce qui
-s'y passoit. Mais ce qu'on a vu exercer de cruautés à la
-mort de ces misérables, c'est ce qu'on ne vous peut décrire<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">&nbsp;[682]</a>.»
-Ne se croirait-on pas revenu à Philippe II et
-au duc d'Albe?</p>
-
-<p>Quoique la préférence trop marquée de la duchesse de
-Villars pour madame de Coulanges eût mis un peu de froideur
-entre elle et madame de Sévigné, si friande pour sa
-fille de nouvelles de première main, elles ne laissèrent pas,
-néanmoins, d'échanger quelques lettres, et dans celle-ci,
-datée du mois de mars, on trouve cette nouvelle trace
-d'une correspondance malheureusement perdue; on y voit,
-en outre, que la jeune reine conservait fidèle souvenir des
-amis de sa mère, restés les siens: «J'ai reçu, par cet
-ordinaire, une lettre de madame de Sévigné. Je ne saurois
-lui faire réponse aujourd'hui, quelque envie que j'en
-aie. J'ai fait lire à la reine l'endroit où madame de Sévigné
-parle d'elle et de ses jolis pieds, qui la faisoient
-si bien danser, et marcher de si bonne grâce. Cela lui a
-fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pensé que ses
-jolis pieds, pour toute fonction, ne vont présentement
-qu'à faire quelques tours de chambre, et à huit heures et
-demie, tous les soirs, à la conduire dans son lit. Elle
-m'a ordonné de vous faire à toutes deux bien des amitiés...
-La reine me demanda fort des nouvelles de madame
-de Grignan, et si elle ne reviendroit point cet hiver
-<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
-à Paris<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">&nbsp;[683]</a>.» Louise d'Orléans savait, comme tous les
-amis de la marquise de Sévigné, les moyens de plaire à
-cette mère idolâtre.</p>
-
-<p>Deux mois après, et les choses se dessinant de jour en
-jour mieux à la cour d'Espagne, madame de Villars peut
-transmettre à madame de Coulanges ce résumé fidèle
-et complet de la situation: «La reine m'ordonne, et, si
-j'ose le dire, me prie instamment de la voir souvent.
-L'ennui du palais est affreux, et je dis quelquefois à cette
-princesse, quand j'entre dans sa chambre, qu'il me semble
-qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le touche, tant il est répandu
-épais. Cependant je n'oublie rien pour faire en
-sorte de lui persuader qu'il faut s'y accoutumer et tâcher
-de le moins sentir qu'elle pourra; car il n'est pas en mon
-pouvoir de la gâter, en la flattant de sottises et de chimères,
-dont beaucoup de gens ne sont que trop prodigues....
-Je ne m'entremets de rien ici: la reine a du
-plaisir à voir une Françoise, et à parler sa langue naturelle.
-Nous chantons ensemble des airs d'opéra. Je chante
-quelquefois un menuet qu'elle danse. Quand elle me
-parle de Fontainebleau, de Saint-Cloud, je change de
-discours; et il faut éviter de lui en écrire des relations.
-Quand elle sort, rien n'est si triste que ses promenades.
-Elle est avec le roi dans un carrosse fort rude, tous les
-rideaux tirés. Mais, enfin, ce sont les usages d'Espagne;
-et je lui dis souvent qu'elle n'a pas dû croire qu'on les
-changeroit pour elle ni pour personne. Entre nous, ce que
-je ne comprends pas, c'est qu'on ne lui ait pas cherché
-par mer et par terre, et au poids de l'or, quelque femme
-d'esprit, de mérite et de prudence, pour servir à cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
-princesse de consolation et de conseil. Croyoit-on qu'elle
-n'en eût pas besoin en Espagne? Elle se conduit envers
-le roi avec douceur et complaisance. Pour des plaisirs,
-elle n'en voit aucun à espérer dans cette cour; mais,
-comme je n'ai aucun personnage à faire auprès d'elle, et
-que je n'ai ni charge ni mission de m'en mêler, ni de
-pénétrer rien sur le présent, le passé et l'avenir, elle me
-fait beaucoup d'honneur de vouloir que je sois souvent
-auprès d'elle; mais quand cela n'est pas, je ne meurs
-point d'ennui avec M. de Villars, avec qui j'aime bien
-autant m'aller promener<a id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor">&nbsp;[684]</a>.»</p>
-
-<p>Malgré ses précautions et son habileté, malgré tout ce
-soin de ne pas s'immiscer dans des débuts délicats, et sa
-crainte d'en être soupçonnée, la duchesse de Villars n'était
-pas depuis un an à Madrid, que, déjà, les ministres
-espagnols l'accusaient d'intriguer et de vouloir exercer
-une influence indiscrète sur l'esprit de leur reine. Au
-mois de mars 1681, ils en vinrent jusqu'à demander le
-rappel de M. de Villars, auquel on ne reprochait rien,
-mais pour se débarrasser de sa femme, qu'ils redoutaient
-surtout. L'ambassadrice proteste, dans ses lettres à madame
-de Coulanges, qu'elle est pure de toute intrigue.
-«Vous et mes enfants, lui écrit-elle, me dites que j'ai fait
-des intrigues dans le palais. Si on savoit ce que c'est
-que l'intérieur de ce palais, et qu'aucune dame ni moi,
-ne nous disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que
-je n'ai pu apprendre la langue du pays, on ne diroit pas
-que ç'a été avec les femmes, non plus qu'avec les hommes,
-dont aucun ne met le pied dans tout l'appartement
-de la reine.... Avec toute la tranquillité que doit
-<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
-inspirer le repos d'une bonne conscience, je suis pourtant
-affligée du malheur que j'ai de ne pouvoir quasi
-douter que mon nom n'a jamais été proféré que bien sinistrement
-devant tout ce qu'il y a de plus grand et de
-plus respectable dans le monde; et ce que je souffre à
-cet égard, me fait porter une véritable envie aux gens
-dont on n'a jamais entendu parler ni en bien ni en
-mal<a id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor">&nbsp;[685]</a>.» Ce qu'il y a <i>de plus grand</i>, c'est Louis XIV, et
-ce qu'il y a <i>de plus respectable</i>, évidemment madame
-de Maintenon.</p>
-
-<p>Madame de Coulanges servait, néanmoins, de tout son
-pouvoir la duchesse de Villars à Versailles et à Paris, et
-celle-ci reconnaît dans ses lettres ces bons offices par d'inimaginables
-flatteries<a id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor">&nbsp;[686]</a>. Mais Louis XIV n'avait point encore
-révélé sa politique future envers l'Espagne; vingt ans
-devaient s'écouler avant qu'il pût asseoir son petit-fils
-sur le trône de Charles II. Il était alors dans la période
-de ces ménagements habiles par lesquels il savait toujours
-masquer la préparation de ses hardis desseins. Il eut l'air
-de faire une concession à l'influence rivale de la France,
-et il rappela de Madrid le duc et la duchesse de Villars,
-toutefois sans leur infliger aucun blâme, car l'un et l'autre
-ne paraissent avoir eu d'autre tort à se reprocher que
-d'être trop bien reçus par la jeune reine, toujours fidèle
-et trop fidèle à son ancienne patrie.</p>
-
-<p>Son amour pour la France lui coûta, on le sait, la vie
-dix ans après. Madame de La Fayette qui a raconté la
-tragique mort d'Henriette d'Angleterre, nous donne aussi
-des détails sinistres et précis sur la fin de cette nouvelle
-<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
-et innocente victime de la scélératesse des cours. «La
-reine d'Espagne, lit-on dans les <i>Mémoires de la cour de
-France</i>, mourut empoisonnée. Elle en avoit toujours eu
-du soupçon, et le mandoit presque tous les ordinaires à
-<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>. Enfin <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> lui avoit envoyé du contre-poison
-qui arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Espagne
-aimoit passionnément la reine; mais elle avoit
-conservé pour sa patrie un amour trop violent pour une
-personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyoit
-qu'elle gouvernoit son mari, et qu'apparemment, si elle
-ne le mettoit pas dans les intérêts de la France, tout au
-moins l'empêcheroit-elle d'être dans des intérêts contraires,
-ce conseil, dis-je, ne pouvant souffrir cet empire,
-prévint par le poison l'alliance qui paroissoit devoir
-se faire. La reine fut empoisonnée, à ce que l'on a
-jugé, par une tasse de chocolat. Quand on vint dire à
-l'ambassadeur qu'elle étoit malade, il se transporta au
-palais, mais on lui dit que ce n'étoit pas la coutume que
-les ambassadeurs vissent les reines au lit. Il fallut qu'il
-se retirât, et le lendemain on l'envoya quérir dans le
-temps qu'elle commençoit à n'en pouvoir plus. La reine
-pria l'ambassadeur d'assurer <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> qu'elle ne songeoit
-qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois
-qu'elle mouroit de sa mort naturelle. Cette précaution
-qu'elle prenoit augmenta beaucoup les soupçons au lieu
-de les diminuer. Elle mourut plus âgée de six mois que
-feue <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, qui étoit sa mère, et qui mourut de la
-même mort, et eut à peu près les mêmes accidents<a id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor">&nbsp;[687]</a>.»</p>
-
-<p>Mais revenons sur nos pas. En même temps qu'il unissait
-<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
-sa nièce au roi d'Espagne, Louis XIV négociait le mariage
-de son fils unique avec la princesse Christine-Victoire
-de Bavière. L'un des frères de Colbert, président au
-parlement, Colbert, marquis de Croissy, avait été envoyé
-auprès de l'Électeur bavarois, afin de lui demander sa
-fille pour l'héritier de la couronne de France. Quelque
-brillante que fût cette alliance, le duc de Bavière hésitait,
-influencé sans doute par les menées de l'Autriche, en
-tout et partout hostile à la France et craignant de
-la voir prendre ainsi pied au c&oelig;ur de l'Allemagne.
-Depuis un mois Louis XIV attendait une solution
-qu'on lui faisait désirer, et le marquis de Pomponne,
-chargé du département des affaires étrangères, avait
-reçu recommandation de suivre cette affaire avec un
-soin tout particulier. Mais celui-ci, depuis quelque temps,
-se trouvait en butte aux sourdes menées de Louvois et de
-Colbert, réunis pour le perdre en une commune jalousie,
-avant d'en arriver à se disputer la prépondérance dans
-le conseil. L'aménité et la sûreté de son caractère lui
-avaient valu l'amitié et la considération du public ainsi
-que l'estime du maître. C'est ce qui faisait l'envie de ses
-deux collègues, plus craints qu'aimés. Ils avaient d'abord
-exploité contre lui l'épouvantail du jansénisme, où
-Louis XIV voyait à la fois un trouble religieux et une cabale
-politique. Mais la pureté et la prudence de conduite
-de M. de Pomponne étaient telles qu'on ne pouvait, sans
-une criante injustice, lui rien imputer de la polémique gênante
-et hautaine du grand Arnauld, son oncle, qui venait,
-au reste, de se retirer à Bruxelles afin d'user, sans
-compromettre personne, de toute la liberté de son indomptable
-esprit. Colbert et Louvois se rabattirent sur
-les détails du service d'un collègue dont ils voulaient se
-<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
-débarrasser dans l'espoir de le remplacer par un homme
-à eux. M. de Pomponne avait dans ses habitudes quelque
-nonchalance qui faisait son seul défaut, et contrastait
-avec la fiévreuse activité, l'imperturbable exactitude et
-l'initiative hardie de ses deux collègues. Ils le prirent par
-là, faisant valoir au roi, difficile sur les détails, des minuties
-comme des affaires de conséquence. Louis XIV, au
-comble de la puissance et dans tout l'éclat de sa renommée,
-sorti sans rivaux, du congrès de Nimègue, reprochait
-aussi alors au ministre chargé de traduire sa politique en
-Europe, de mettre trop de douceur, de contours polis, de
-formes conciliantes dans son langage; il eût voulu chez
-lui plus d'accent et plus d'élévation; un peu de hauteur
-même ne lui eût pas déplu. Mais Pomponne, qui ne manquait
-à l'occasion ni de dignité ni de fermeté, ne pouvait
-demander à l'exquise mesure de sa nature douce et
-tempérée, rien de ce qui froisse et de ce qui blesse.</p>
-
-<p>Les choses en étaient là, lorsqu'un fait vraiment inexplicable
-vint précipiter sa chute.</p>
-
-<p>Louis XIV, avons-nous dit, attendait avec une impatience
-croissante l'acquiescement de la cour de Munich
-à l'alliance qu'il avait proposée. Le jeudi, 18 novembre,
-M. de Pomponne reçut enfin les dépêches par lesquelles le
-président Colbert faisait pressentir au roi l'heureuse conclusion
-de cette affaire. Il montait en voiture pour retourner
-à sa résidence favorite de <i>Pomponne</i>, sur les bords de
-la Marne, où il s'était attardé pendant quelques journées
-d'arrière-saison, au milieu d'une société d'intimes, tels
-que le duc de Chaulnes, M. de Caumartin, madame de
-Sévigné et quelques autres, également liés avec l'aimable
-ministre et sa charmante et influente belle-s&oelig;ur, la marquise
-de Vins. Les dépêches de Bavière étaient chiffrées;
-<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
-M. de Pomponne les envoya à Paris pour être traduites,
-et, pensant que le roi ne connaîtrait point la date précise
-de l'arrivée du courrier, par une négligence, il faut le dire
-blâmable, il resta deux jours entiers avant de lui porter
-la correspondance tant désirée. Mais l'ambassadeur
-avait chargé le même courrier de remettre à son frère,
-le ministre, une lettre dans laquelle il lui donnait le résumé
-de ses dépêches; Colbert le fit lire au roi, qui, ayant
-inutilement attendu M. de Pomponne tout le vendredi
-et le samedi, ne le voyant point paraître, se décida enfin
-à le sacrifier. Louvois, qui avait le plus poussé à la
-chute, n'eut pas le bénéfice de cette campagne entreprise
-en commun avec son rival; celui-ci en recueillit tous
-les fruits, et ce fut le président Colbert de Croissy qui
-fut appelé au département des affaires étrangères.</p>
-
-<p>L'histoire de la disgrâce de M. Pomponne forme l'un
-des épisodes les plus complets, les mieux sentis de la correspondance
-de madame de Sévigné: c'est avec le c&oelig;ur,
-le c&oelig;ur d'une amie de trente ans, qu'elle l'a racontée à
-sa fille. Les lettres qu'elle lui a consacrées sont un égal
-éloge pour le ministre tombé et pour son amie fidèle.
-Elles font bien comprendre aussi ce qu'était alors une disgrâce,
-mot effrayant, dernier des malheurs, sous un régime
-où la faveur royale, comme une divinité mystérieuse
-et redoutée, est l'objet de tous les hommages, de toutes
-les adorations, mêlées à la fois d'espérance et d'effroi. A
-ces divers titres, ces pages, remarquables d'ailleurs, doivent
-trouver place ici; ce n'est pas de la grande histoire,
-mais un intéressant chapitre de mémoires, destiné à
-faire connaître ce qu'on peut appeler le ménage intérieur
-du gouvernement de Louis XIV.</p>
-
-<p>Voici la lettre qui annonça à madame de Grignan
-<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
-étonnée la chute d'un ministre qui était un intermédiaire
-utile, sinon un patron puissant, pour le lieutenant
-de la Provence:</p>
-
-<p class="dater">A Paris, mercredi 22 novembre 1679.</p>
-
-<p>«Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma
-chère enfant; M. de Pomponne est disgracié; il eut ordre
-samedi au soir, comme il revenoit de <i>Pomponne</i>, de se
-défaire de sa charge. Le roi avoit réglé qu'il auroit sept
-cent mille francs, et que la pension de vingt mille francs
-qu'il avoit comme ministre lui seroit continuée: Sa Majesté
-vouloit lui marquer par cet arrangement qu'elle
-étoit contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui
-fit ce compliment, en l'assurant qu'il <i>étoit au désespoir
-d'être obligé</i>, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne
-pourroit point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre
-de sa bouche quelle étoit la faute qui avoit attiré
-ce coup de tonnerre; on lui dit qu'il ne le pouvoit pas,
-en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son extrême
-douleur et l'ignorance où il étoit de ce qui pouvoit avoir
-contribué à sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse
-famille et le supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il
-avoit. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse
-et revint à Paris où il arriva à minuit. M. de Pomponne
-n'étoit pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à
-propos pour leur apprendre l'humanité qu'ils ont presque
-tous oubliée; la fortune n'avoit fait qu'employer les
-vertus qu'il avoit pour le bonheur des autres; on l'aimoit
-surtout, parce qu'on l'honoroit infiniment. Nous
-avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi
-à <i>Pomponne</i>, M. de Chaulnes, Caumartin et moi:
-nous le trouvâmes, et les dames, qui nous reçurent fort
-<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
-gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs:
-ah! quel échec et mat on lui préparoit à Saint-Germain!
-Il y alla dès le lendemain matin, parce qu'un courrier
-l'attendoit, de sorte que M. Colbert, qui croyoit le trouver
-le samedi au soir à l'ordinaire, sachant qu'il étoit allé
-droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas et pensa
-crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de
-<i>Pomponne</i> qu'après dîner; nous y laissâmes les dames,
-madame de Vins m'ayant chargée de mille amitiés
-pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste nouvelle:
-ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne,
-qui arriva le dimanche à neuf heures dans la chambre
-de madame de Vins; c'étoit une marche si extraordinaire
-que celle de cet homme, et il étoit si excessivement
-changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venoit
-lui dire la mort de M. de Pomponne, de sorte que,
-quand elle sut qu'il n'étoit que disgracié, elle respira;
-mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle
-alla le dire à sa s&oelig;ur. Elles partirent à l'instant, laissant
-tous ces petits garçons en larmes, et, accablées de douleur,
-elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi.
-Vous pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de
-Pomponne, et ce qu'ils sentirent en se revoyant si différents
-de ce qu'ils pensoient être la veille.</p>
-
-<p>«Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan;
-je vous avoue qu'elle me toucha droit au c&oelig;ur.
-J'allai à leur porte dès le soir; on ne les voyoit point en
-public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne
-m'embrassa sans pouvoir prononcer une parole:
-les dames ne purent retenir leurs larmes ni moi les miennes:
-ma fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres; c'étoit
-un spectacle douloureux: la circonstance de ce que
-<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
-nous venions de nous quitter à <i>Pomponne</i> d'une manière
-si différente augmenta notre tendresse. Enfin, je ne puis
-vous représenter cet état; la pauvre madame de Vins que
-j'avois laissée si fleurie n'étoit pas reconnoissable; je dis
-pas reconnoissable, une fièvre de quinze jours ne l'auroit
-pas tant changée: elle me parla de vous, et me dit
-qu'elle étoit persuadée que vous sentiriez sa douleur et
-l'état de M. de Pomponne; je l'en assurai. Nous parlâmes
-du contre-coup qu'elle ressentoit de cette disgrâce; il est
-épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément
-de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son mari;
-elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne
-n'étoit point en faveur; mais il étoit en état d'obtenir
-de certaines choses ordinaires, qui font pourtant
-l'établissement des gens: il y a bien des degrés au-dessous
-de la faveur des autres, qui font la fortune des
-particuliers. C'étoit aussi une chose bien douce de se trouver
-naturellement établie à la cour: ô Dieu, quel changement!
-quel retranchement! quelle économie dans cette
-maison! Huit enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir
-la moindre grâce! Ils doivent trente mille livres de rente;
-voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire tristement
-à Paris, à <i>Pomponne</i>. On dit que tant de voyages,
-et quelquefois des courriers qui attendoient, même celui
-de Bavière qui étoit arrivé le vendredi, et que le roi attendoit
-impatiemment, ont un peu attiré ce malheur. Mais
-vous comprendrez aisément ces conduites de la Providence,
-quand vous saurez que c'est M. le président Colbert
-qui a la charge; comme il est en Bavière, son
-frère la fait en attendant, et lui a écrit, en se réjouissant
-et pour le surprendre, comme si on s'étoit trompé au-dessus
-de la lettre: <i>A monsieur, monsieur Colbert, ministre</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
-<i>et secrétaire d'État</i>. J'en ai fait mes compliments dans
-la maison affligée; rien ne pouvoit être mieux. Faites un
-peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et
-joignez les pays étrangers à tout le reste; et vous verrez
-que tout ce qui est de l'autre côté <i>où l'on se marie</i>, ne
-vaut point cela.</p>
-
-<p>«Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des
-circonstances; mais il me semble qu'ils ne sont point désagréables
-dans ces sortes d'occasions: il me semble
-que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que
-trop parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus
-à le présenter; c'est encore un de mes chagrins de vous
-être désormais entièrement inutile; il est vrai que je
-l'étois déjà par madame de Vins; mais on se rallioit ensemble.
-Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde.
-M. de Pomponne est plus capable que personne de
-soutenir ce malheur avec courage, avec résignation et
-beaucoup de christianisme. Quand, d'ailleurs, on a usé
-comme lui de la fortune, on ne manque point d'être
-plaint dans l'adversité<a id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor">&nbsp;[688]</a>.»</p>
-
-<p>Toute l'histoire de la disgrâce de M. de Pomponne
-est, en abrégé, dans cette première lettre. On y voit la
-cause occasionnelle de sa chute, la ligue antérieure de
-Colbert et de Louvois, le succès du premier et la déconvenue
-<i>de ce côté où l'on se marie</i> (mademoiselle de Louvois
-était à la veille d'épouser le petit-fils de La Rochefoucauld,
-fils de Marsillac le favori), la portée de cette
-disgrâce pour M. de Pomponne et les siens, sa résignation
-religieuse, et, enfin, les regrets dont il est l'objet.</p>
-
-<p>Pendant deux mois, madame de Sévigné ne cesse de
-<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
-développer ces divers points, afin de satisfaire la curiosité
-de sa fille, curiosité inspirée par sa reconnaissance
-envers un ministre qui avait souvent aidé M. de Grignan
-dans son administration et son amitié plus particulière
-pour la belle-s&oelig;ur de celui-ci, la marquise de Vins.</p>
-
-<p>«Il est extrêmement regretté; toute la cour le plaint
-et lui fait des compliments,» dit madame de Sévigné,
-au lendemain de la chute<a id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor">&nbsp;[689]</a>. Un mois après, en constatant
-qu'elle venait de voir chez M. de Pomponne plus
-de gens considérables qu'avant sa disgrâce, elle ajoute:
-«C'est le prix de n'avoir point changé pour ses amis;
-vous verrez qu'ils ne changeront point pour lui<a id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor">&nbsp;[690]</a>.» Et,
-pensant aux flatteurs habituels du succès, et peut-être
-aux Argus de Louvois, lequel cumulait avec le ministère
-de la guerre la surintendance des postes: «Un ministre
-de cette humeur, dit-elle, avec une facilité d'esprit
-et une bonté comme la sienne, est une chose si rare qu'il
-faut souffrir qu'on sente un peu une telle perte<a id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor">&nbsp;[691]</a>.» Madame
-de Grignan, au bout de peu de jours, se trouvant <i>trop
-pleine</i> d'une nouvelle qu'elle croyait déjà vieille pour la
-cour: «Elle ne sera pas sitôt oubliée de beaucoup de gens
-(lui réplique sa mère, forcée toutefois d'avouer que le
-temps a déjà passé par-là), car, pour le torrent, il va
-comme votre Durance quand elle est endiablée; mais elle
-n'entraîne pas tout avec elle<a id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor">&nbsp;[692]</a>.»</p>
-
-<p>Quant à elle, avec un ton qu'autorise l'indépendance
-de son âme, elle s'écrie: «Le malheur ne me chassera
-<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
-pas de cette maison: il y a trente ans (c'est une belle
-date) que je suis amie de M. de Pomponne, je lui jure
-fidélité jusqu'à la fin de ma vie, plus dans la mauvaise
-que dans la bonne fortune<a id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor">&nbsp;[693]</a>.» Elle se fait la compagne,
-le courtisan assidu des affligés, mais avec des ménagements
-que la plus exquise délicatesse peut seule inspirer.
-«Je leur rends, dit-elle, des soins si naturellement que
-je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation
-et d'une fausse générosité.» Elle ajoute, et on le
-conçoit de reste: «Ils sont contents de moi<a id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor">&nbsp;[694]</a>.»</p>
-
-<p>M. de Pomponne s'honorait par la façon simple et
-digne dont il supportait la disgrâce. Dès le premier jour
-son amie l'avait dit: «M. de Pomponne prendra bien son
-parti, et soutiendra dignement son infortune<a id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor">&nbsp;[695]</a>.» Elle le
-peint, la semaine suivante, «sans tristesse et sans abattement,
-mais, pourtant, sans affectation d'être gai, et
-d'une manière si noble, si naturelle, et si précisément
-mêlée et composée de tout ce qu'il faut pour attirer l'admiration,
-qu'il n'a pas de peine à y réussir<a id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor">&nbsp;[696]</a>.» Elle proclame
-que c'est la tête la mieux faite qu'elle ait vue.
-«Comme le ministère ne l'avoit pas changé, dit-elle, la
-disgrâce ne le change point aussi.» «Enfin, ajoute-t-elle,
-nous l'allons revoir ce M. de Pomponne si parfait,
-comme nous l'avons vu autrefois: il ne sera plus que
-le plus honnête homme du monde<a id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor">&nbsp;[697]</a>.»</p>
-
-<p>Pomponne appartenait à une famille de fervents disciples
-de la Providence. Il n'était pas de ceux qui attendent
-<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
-l'adversité pour penser à Dieu. Il s'humilia et ne
-s'irrita point. Ame croyante et, pour sa part, résignée
-aux nécessités d'une vie qui avait trompé tous
-ses v&oelig;ux, son amie était faite pour le comprendre et
-l'approuver. Le lendemain du coup, c'est le sujet de leur
-premier entretien. «Nous avons bien parlé de la Providence,
-dit madame de Sévigné en quittant son cher disgracié,
-il entend bien cette doctrine.» «Il faut en revenir
-à la Providence, redit-elle dans la lettre suivante,
-dont M. de Pomponne est adorateur et disciple; et le
-moyen de vivre sans cette divine doctrine? il faudroit se
-pendre vingt fois le jour, et encore, avec tout cela, on a
-bien de la peine à s'en empêcher<a id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor">&nbsp;[698]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Vins prenait avec moins de fermeté et
-surtout moins de résignation religieuse cette ruine de la
-commune fortune. Madame de Sévigné lui prodigue de
-plus féminines consolations dans la persuasion où elle
-est «qu'elle sentira bien plus longtemps cette douleur
-que M. de Pomponne<a id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor">&nbsp;[699]</a>.» Madame de Grignan et madame
-de Villars, ses deux meilleures amies, étant absentes,
-la marquise de Sévigné les remplace auprès d'elle.
-Elle lui sert de compagnie et de contenance dans ses visites
-à ceux qui aujourd'hui la plaignent ou en ont l'air,
-et qui la courtisaient hier à cause de son influence reconnue
-sur son beau-frère. Un grand mois après, elle n'avait
-pu trouver encore la force nécessaire pour accepter ce
-renversement soudain d'une position dont elle s'était fait
-une douce habitude, et qui devait profiter à l'avancement
-de son mari et à l'établissement de son fils. «Madame
-<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span>
-de Vins, écrit à sa fille madame de Sévigné le 29 décembre,
-me paroît toujours touchée jusqu'aux larmes, dont
-j'ai vu rougir plusieurs fois ses beaux yeux. Elle ne veut
-faire de visites qu'avec moi, puisque vous et madame de
-Villars lui manquez; elle peut disposer de ma personne
-tant qu'elle s'en accommodera. J'ai trop de raisons pour
-me trouver heureuse de ce goût... Son c&oelig;ur la mène et
-lui fait souhaiter le séjour de <i>Pomponne</i>; cet attachement
-est digne d'être honoré, et adoucit les malheurs communs<a id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor">&nbsp;[700]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné resta seize jours à recevoir la réponse
-de sa fille à la lettre par laquelle elle lui faisait
-connaître le renvoi de leur ami. Comme elle avait à
-s'expliquer sur un acte plus ou moins loyal des deux
-principaux ministres, la gouvernante de la Provence jugea
-prudent de ne point adresser directement sa lettre
-à sa mère; elle la lui fit parvenir par une voie détournée,
-ce qui apporta dans sa correspondance un retard
-inusité, dont madame de Sévigné, on s'en doute, fut
-prompte à s'alarmer. «Le voilà donc, ce cher paquet
-(s'écrie-t-elle le 8 décembre en tenant enfin la réponse
-de sa fille), le voilà! Vous avez très-bien fait de le déguiser
-et de le dépayser un peu. Je ne suis point du tout
-surprise de votre surprise, ni de votre douleur; ce que j'en
-ai senti, je le sens encore tous les jours<a id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor">&nbsp;[701]</a>;» et elle loue
-«les réflexions si tendres, si justes, si sages et si bonnes»
-de madame de Grignan. Celle-ci envoyait à sa mère, pour
-M. de Pomponne et madame de Vins, des lettres dont
-nous avons l'une, celle adressée au ministre déchu, où,
-<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span>
-en des termes un peu trop entortillés pourtant, elle lui demande,
-comme le plus honorable et le plus précieux des
-biens qu'elle ait encore reçus de lui, la continuation de
-son amitié. «Avec les sentiments que je me trouve pour
-vous, monsieur (lui dit-elle en terminant, du ton d'un
-hommage naturel et mieux senti), il m'est difficile de vous
-plaindre; il me semble que vous auriez beaucoup perdu
-si vous aviez cessé d'être M. de Pomponne, quand vous
-avez eu d'autres dignités; mais de quelle perte ne doit-on
-pas se consoler quand on est assuré d'être toujours
-l'homme du monde dont les vertus et le singulier mérite
-se font le plus aimer et respecter<a id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor">&nbsp;[702]</a>.» Les condoléances
-de madame de Grignan furent accueillies comme venant
-aussi d'un c&oelig;ur sincère. Le 27 décembre, sa mère lui
-mande que M. de Pomponne lui avait parlé fort tendrement
-d'elle, et lui avait paru fort touché de sa dernière
-lettre, et que madame de Vins s'était attendrie en parlant
-de la bonté de son c&oelig;ur; «et tous nos yeux rougirent,»
-ajoute-t-elle<a id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor">&nbsp;[703]</a>.</p>
-
-<p>L'une des réflexions de madame de Grignan, réflexion
-bien singulièrement personnelle, était que son malheur,
-sa mauvaise fortune avait dû influer sur la disgrâce de
-M. de Pomponne, leur patron. La marquise de Sévigné
-n'hésite pas à revendiquer pour son fils et pour elle une
-part de ce <i>guignon</i> de famille. Mais, en répondant à sa
-fille, elle lui donne une meilleure explication de la chute de
-leur ami, amenée, nous l'avons dit, par les efforts communs
-de ses deux collègues, de Louvois surtout, qui se
-trouva, à son grand désappointement, n'avoir travaillé que
-<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
-pour son rival. Madame de Sévigné précise mieux ici les
-détails relatifs à cette dépêche de Bavière, qui fit éclater
-l'orage. Madame de Grignan avait paru craindre de trop
-s'appesantir sur un sujet qui déjà, depuis quelque temps,
-faisait tous les frais de la correspondance de sa mère:</p>
-
-<p>«... Parlons-en tant que vous voudrez, ma très-chère, lui
-dit celle-ci; vous aurez vu par toutes mes lettres que je
-traite ce chapitre très-naturellement, et qu'il me seroit difficile
-de m'en taire puisque j'y pense très-souvent, et que
-si j'ai un degré de chaleur moins que vous pour la belle-s&oelig;ur,
-j'en ai aussi bien plus que vous pour le beau-frère.
-Les anciennes dates, les commerces, les liaisons, me font
-trouver, dans cette occasion, plus d'attachement que je ne
-pensois en avoir. Ils sont encore à la campagne: je vous envoie
-deux de leurs billets qu'ils m'écrivent en me renvoyant
-vos paquets. Voilà l'état où ils sont; se peut-il rien ajouter
-à la tendresse et à la droiture de leurs sentiments? Je n'oublierai
-rien pour leur confirmer la bonne opinion qu'ils
-ont de l'amitié et de l'estime que j'ai pour eux; elle est
-augmentée par leurs malheurs: je suis persuadée, ma
-fille, que le nôtre a contribué à leur disgrâce. Jetez les
-yeux sur tous nos amis, et vous trouverez vos réflexions
-fort justes. Il y auroit bien des choses à dire sur toute
-cette affaire; tout ce que vous pensez est fort droit. Je crois
-vous avoir fait entendre que depuis longtemps on faisoit
-valoir les minuties: cela avoit formé une disposition
-qui étoit toujours fomentée dans la pensée d'en profiter,
-et la dernière faute impatienta et combla cette
-mesure: d'autres se servirent sur-le-champ de l'occasion,
-et tout fut résolu en un moment. Voici le fait: un courrier
-attendu avec impatience étoit arrivé le jeudi au soir; M. de
-Pomponne donne tout à déchiffrer, et c'étoit une affaire
-<span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
-de vingt-quatre heures. Il dit au courrier de ne point
-paroître; mais, comme le courrier étoit à celui qui l'envoyoit,
-il donna les lettres à la famille: cette famille,
-c'est-à-dire le frère, dit à Sa Majesté ce qu'on mandoit
-de Bavière; l'impatience prit de savoir ce qu'on déchiffroit;
-on attendit donc le jeudi au soir, le vendredi tout
-le jour, et le samedi jusqu'à cinq heures du soir. Vraiment,
-quand M. de Pomponne arriva, tout étoit fait; et le
-matin encore on eût pu se remettre dans les arçons. Il
-étoit chez lui à la campagne, persuadé qu'on ne sauroit
-rien; il y reçut les déchiffrements le soir du vendredi;
-il partit le samedi matin à dix heures; mais il étoit
-trop tard. Et voilà la raison, le prétexte, et tout ce qu'il
-vous plaira; car il est certain que, soit cela, soit autre
-chose, on avoit enfin renversé cette fortune qui ne tenoit
-plus à rien. Mais le plaisant de cette affaire, c'est
-que celui qui avoit ses desseins n'en a pas profité, et
-a été plus affligé qu'on ne peut croire<a id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor">&nbsp;[704]</a>.»</p>
-
-<p>Madame de Grignan, comme sa mère, avait bien pensé
-que cette affaire de courrier n'était que la goutte d'eau
-qui fait répandre le vase<a id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor">&nbsp;[705]</a>. Les courtisans, néanmoins,
-ceux qui dans le silence du maître ne sont jamais embarrassés
-pour trouver à sa décharge les justes motifs d'une rigueur,
-disaient (c'est madame de Sévigné qui parle) que,
-depuis deux ans, M. de Pomponne était gâté auprès du
-roi, qu'il était opiniâtre au conseil, qu'il allait trop souvent
-à <i>Pomponne</i>, que cela lui ôtait l'exactitude et que
-les courriers attendaient<a id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor">&nbsp;[706]</a>. Madame de Grignan avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
-pensé aussi que, sans doute, le nom d'Arnauld n'était
-point étranger à la disgrâce de Pomponne: «Personne
-ne croit, lui répond sa mère, que le nom y ait eu part;
-peut-être aussi qu'il y est entré pour sa <i>vade</i><a id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor">&nbsp;[707]</a>.» Et elle
-résume ainsi, d'une manière piquante, son opinion conforme
-à celle de sa fille: «Vous avez raison, la dernière
-faute n'a point fait tout le mal, mais elle a fait résoudre
-ce qui ne l'étoit pas encore. Un certain homme (<i>Louvois</i>)
-avoit donné de grands coups depuis un an, espérant
-tout réunir: mais on bat les buissons, et les autres
-prennent les oiseaux, de sorte que l'affliction n'a pas été
-médiocre... C'est donc un <i>mat</i> qui a été donné, lorsqu'on
-croyoit avoir le plus beau jeu du monde, et rassembler
-toutes ses pièces ensemble.<a id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor">&nbsp;[708]</a>» On comprend que Louis XIV
-n'eût pas voulu mettre dans les mêmes mains les affaires
-étrangères et la guerre.</p>
-
-<p>Malgré la résignation de M. de Pomponne, son calme
-et sa force d'esprit, ses amis redoutaient pour lui le vide de
-sa nouvelle existence. C'est une pensée venue, dès le début,
-à madame de Sévigné. Elle avait fait, avec madame
-de Coulanges, une visite à son ami le lendemain de sa disgrâce:
-«Ce premier jour nous toucha, remarque-t-elle;
-il étoit désoccupé et commençoit à sentir la vie et la véritable
-longueur des jours, car, de la manière dont les
-siens étoient pleins, c'étoit un torrent précipité que sa
-vie; il ne la sentoit pas; elle couroit rapidement sans
-qu'il pût la retenir<a id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor">&nbsp;[709]</a>.» Six semaines après, on trouve
-cet aveu de M. Pomponne, que même pour les âmes les
-<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
-moins portées aux vanités de la puissance, la vie de
-cour avait une séduction à laquelle il n'était pas facile de
-se soustraire: «M. de Pomponne aura besoin de toute
-sa raison pour oublier parfaitement ce pays-là, et pour
-reprendre la vie de Paris. Savez-vous bien qu'il y a un
-sort dans ce tourbillon, qui empêche d'abord de sentir le
-charme du repos et de la tranquillité? Puisqu'il est de cet
-avis, il faut croire sa solide sagesse<a id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor">&nbsp;[710]</a>.» Mais, comme madame
-de Sévigné connaît la sincère piété de son ami, elle
-estime que sa disgrâce sera le chemin de son salut, et
-croit pouvoir assurer «qu'il ne perdra guère de temps à
-se jeter dans la solitude<a id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor">&nbsp;[711]</a>» En effet, le ministre disgracié,
-voulant faire une retraite complète, avait formé le
-dessein d'aller se fixer sur les bords de la Marne, dans
-son château ou plutôt sa maison de <i>Pomponne</i>, et il
-n'attendait pour partir que la liquidation de la finance
-de sa charge, c'est-à-dire le remboursement de ce qu'il
-avait eu à payer en remplaçant M. de Lyonne. Quoique
-dépendant du choix et de la confiance la plus directe du
-prince, les charges de secrétaires d'État étaient, comme
-tous les emplois, soumises au régime de la vénalité.</p>
-
-<p>Mais ici encore une appréhension vint traverser l'esprit,
-ou mieux, le c&oelig;ur de madame de Sévigné. Elle
-craint «que le séjour de <i>Pomponne</i>, que son ami a aimé si
-démesurément, et qui a causé tous ses péchés véniels, ne
-lui devienne insupportable par un caprice qui arrive souvent.»
-«Cette trop grande liberté d'y être, ajoute-t-elle,
-lui donnera du dégoût, et le fera souvenir que
-ce <i>Pomponne</i> a contribué à son malheur. Ne sera-ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
-point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin
-contre Veret, disoit qu'il avoit épousé sa maîtresse?
-Mais non, car tout cela est fou et M. de Pomponne est
-sage.<a id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor">&nbsp;[712]</a>.» C'était un sage, en effet.</p>
-
-<p>Le 12 janvier, enfin, M. de Pomponne reçut son argent
-et paya ses dettes. Il sortait des affaires plus pauvre
-qu'il n'y était entré. Cela était rare. Il en reçut plus de
-louange et plus d'estime: supérieurs à lui en génie et en
-services, Colbert et Louvois, qui le renversaient, ne
-peuvent se parer, devant l'histoire, d'un pareil désintéressement.</p>
-
-<p>Avant de partir pour son exil volontaire, il restait à
-M. de Pomponne une épreuve à subir. Il avait à prendre
-congé du roi qui, lui ayant fait attendre une audience
-près de trois mois, la lui accorda enfin le lundi, 5 février.
-Il faut encore emprunter à madame de Sévigné
-le récit de cette dernière entrevue du souverain déjà
-calmé et radouci, et du ministre fidèle et attendri, et,
-on le sent, toujours estimé d'un maître qui s'en sépare
-à regret:</p>
-
-<p>«... Il y eut une bien triste scène lundi, et que vous
-comprendrez aisément: M. de Pomponne est enfin allé
-à la cour. Il craignoit fort cette journée: vous pouvez
-vous imaginer tout ce qu'il pensa par le chemin, et lorsqu'il
-revit les cours de Saint-Germain, lorsqu'il reçut
-les compliments de tous les courtisans dont il fut accablé.
-<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
-Il étoit saisi: il entra dans la chambre du roi qui l'attendoit.
-Que peut-on dire? et par où commencer? Le
-roi l'assura qu'il étoit toujours content de sa fidélité,
-de ses services; qu'il étoit en repos de toutes les affaires
-secrètes dont il avoit connoissance; qu'il lui feroit du
-bien et à sa famille. M. de Pomponne ne put retenir
-quelques larmes, en lui parlant du malheur qu'il avoit eu
-de lui déplaire: il ajouta que, pour sa famille, il l'abandonnoit
-aux bontés de Sa Majesté; que toute sa douleur
-étoit d'être éloigné d'un maître auquel il étoit attaché
-autant par inclination que par devoir; qu'il étoit
-difficile de ne pas sentir vivement cette sorte de perte;
-que c'étoit celle qui le perçoit, et qui faisoit voir en lui
-des marques de faiblesse, qu'il espéroit que Sa Majesté
-lui pardonneroit. Le roi lui dit qu'il en étoit touché;
-qu'elles venoient d'un si bon fond qu'il ne devoit pas en
-être fâché. Tout roula sur ce point, et M. de Pomponne
-sortit avec les yeux un peu rouges, et comme un
-homme qui ne méritoit pas son malheur. Il me conta
-tout cela hier au soir; il eût bien voulu paroître plus
-ferme, mais il ne fut pas le maître de son émotion. C'est
-la seule occasion où il ait paru trop touché; et ce ne
-seroit pas mal faire sa cour, s'il y avoit encore une cour
-à faire. Il reprendra la suite de son courage, et le voilà
-quitte d'une grande affaire: ce sont des renouvellements
-que l'on ne peut s'empêcher de sentir comme lui. Madame
-de Vins a été à Saint-Germain; bon Dieu, quelle
-différence! on lui a fait assez de compliments, mais c'étoit
-son pays, et elle n'y a plus ni feu ni lieu: j'ai senti
-ce qu'elle a souffert dans ce voyage<a id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor">&nbsp;[713]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
-En dehors de madame de Sévigné, nous trouvons peu
-de choses sur ce renvoi de M. de Pomponne qui tient
-tant de place dans sa correspondance. L'ancien valet de
-chambre de l'abbé de La Rochefoucauld, devenu successivement,
-à force de justesse d'esprit, de droiture de
-c&oelig;ur, d'intelligence, d'habileté et surtout de probité,
-secrétaire de l'auteur des <i>Maximes</i>, intendant du prince
-de Condé, ministre plénipotentiaire, conseiller d'État,
-et surtout riche à millions, Gourville, dans cette affaire,
-cherche un peu à justifier tout le monde, mais
-cependant plutôt Louvois que Colbert<a id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor">&nbsp;[714]</a>. Il rend d'abord
-justice à la matière dont M. de Pomponne s'acquittait
-de sa charge. Il montre l'entreprenant Louvois
-cherchant, dès le début, à s'immiscer dans les questions
-étrangères, et «prenant occasion, quand il la pouvoit
-trouver, de faire voir au roi qu'il en savoit plus que les
-autres.» Mais il nie qu'il ait été pour quelque chose dans
-la disgrâce de son collègue, attribuée par Gourville au
-fait unique du courrier de Bavière, qu'il raconte comme
-madame de Sévigné, et à propos duquel il donne de
-justes louanges à la patience de Louis XIV. Il n'affirme
-pas l'hostilité active de Colbert; néanmoins son ton réservé
-l'accuse plus qu'il ne le justifie. «Il se peut bien
-faire, dit-il, que M. Colbert ne se soit pas mis beaucoup
-en peine d'excuser M. de Pomponne, cela n'étant
-guère d'usage entre les ministres; car, entre amis particuliers,
-M. Colbert auroit envoyé un cavalier à M. de
-Pomponne pour l'avertir de la peine où étoit le roi, et il
-ne falloit pas plus de trois heures pour cela<a id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor">&nbsp;[715]</a>.»</p>
-
-<p>Bienvenu partout, Gourville fut un des premiers reçus
-<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
-par M. de Pomponne. A l'en croire (et la connaissance
-de son caractère comme le ton de ses mémoires
-portent à la confiance), le ministre l'accueillit comme un
-ami, l'embrassa, et lui communiqua pour en avoir son
-sentiment la lettre qu'il écrivait au roi, cette lettre dont
-parle madame de Sévigné, où Pomponne cherchait à
-excuser ou plutôt à expliquer sa conduite, et demandait
-l'appui du roi pour sa famille. A deux reprises et
-malgré les contestations de Gourville, M. de Pomponne
-lui avoua «qu'il croyoit que M. de Louvois étoit cause
-de sa perte.» Le grand argument de Gourville, sans
-aucun doute de bonne foi, était que Louvois, «en l'ôtant
-de là, ne devoit pas espérer d'en mettre un autre
-en sa place, et même pouvoit craindre que celui sur
-qui le roi jetteroit les yeux, ne lui fît peut-être plus de
-peine que lui<a id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor">&nbsp;[716]</a>.» Gourville semble croire qu'il avait
-fini par convaincre son interlocuteur. Mais il y a lieu
-d'en douter, en voyant madame de Sévigné, pendant
-trois mois écho persistant de la maison affligée, attribuer
-à l'ambitieux Louvois la principale part, l'initiative
-ancienne dans la disgrâce de M. de Pomponne,
-soit qu'il eût voulu mettre à sa place, comme on l'a prétendu,
-M. Courtin, son ami, soit, comme on l'a dit
-encore, qu'il eût espéré se faire adjuger le portefeuille
-des affaires étrangères<a id="FNanchor_717" href="#Footnote_717" class="fnanchor">&nbsp;[717]</a>.</p>
-
-<p>Après Gourville, l'abbé de Choisy et Saint-Simon
-sont presque les seuls qui parlent encore de M. de Pomponne,
-le premier avec une sévérité excessive, le second
-avec cette plénitude dans la louange, qui est chez lui la
-contre-partie de son impitoyable critique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
-Suivant l'abbé de Choisy, M. de Pomponne aurait eu
-de grandes obligations à sa mère: «Elle avoit, dit-il, un
-an durant, montré au roi de belles lettres qu'il lui écrivoit
-de Suède, et cela n'avoit pas peu contribué à le faire
-ministre. Il est vrai que, ces belles lettres, il étoit trois
-mois à les faire; et quand il fut en place, on s'aperçut
-bientôt que c'étoit un bon homme, d'un génie assez
-court<a id="FNanchor_718" href="#Footnote_718" class="fnanchor">&nbsp;[718]</a>.» L'historien de <i>Port-Royal</i> a raison de dire que
-l'abbé de Choisy, «quand il tranche à ce point, est une
-autorité légère<a id="FNanchor_719" href="#Footnote_719" class="fnanchor">&nbsp;[719]</a>.»</p>
-
-<p>Quant à Saint-Simon, il a tracé de ce ministre, si parfaitement
-honnête homme, ce qui n'est pas synonyme de
-bon homme, un portrait qui est un de ses mieux réussis
-dans l'éloge, chose plus difficile, surtout pour lui, de
-réussir en louant que d'exceller dans l'invective.</p>
-
-<p>«C'étoit, dit-il, un homme qui excelloit surtout par
-un sens droit, juste, exquis, qui pesoit tout et faisoit
-tout avec maturité, mais sans lenteur; d'une modestie,
-d'une modération, d'une simplicité de m&oelig;urs admirables,
-et de la plus solide et de la plus éclairée piété. Ses
-yeux montroient de la douceur et de l'esprit; toute sa
-physionomie, de la sagesse et de la candeur; un art, une
-dextérité, un talent singulier à prendre ses avantages en
-traitant; une finesse, une souplesse sans ruse qui savoit
-parvenir à ses fins sans irriter; une douceur et une patience
-qui charmoit dans les affaires; et, avec cela, une
-fermeté, et, quand il le falloit, une hauteur à soutenir
-l'intérêt de l'État et la grandeur de la couronne, que rien
-<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
-ne pouvoit entamer. Avec ces qualités il se fit aimer de
-tous les ministres étrangers, comme il l'avoit été dans les
-divers pays où il avoit négocié. Il en étoit également estimé,
-et il en avoit su gagner la confiance. Poli, obligeant, et
-jamais ministre qu'en traitant, il se fit adorer à la cour,
-où il mena une vie égale, unie, et toujours éloignée du
-luxe et de l'épargne, et ne connaissant de délassement
-de son grand travail qu'avec sa famille, ses amis et ses
-livres. La douceur et le sel de son commerce étoient
-charmants, et ses conversations, sans qu'il le voulût,
-infiniment instructives. Tout se faisoit chez lui et par
-lui avec ordre, et rien ne demeuroit en arrière, sans jamais
-altérer sa tranquillité<a id="FNanchor_720" href="#Footnote_720" class="fnanchor">&nbsp;[720]</a>.»</p>
-
-<p>Saint-Simon pense que la disgrâce de M. de Pomponne
-fut principalement due à des considérations religieuses,
-et il affirme aussi, par la tradition conservée jusqu'à
-lui, que Louvois et Colbert, dès longtemps ligués ensemble,
-furent les véritables instigateurs de sa chute.</p>
-
-<p>Les qualités de M. de Pomponne formaient, selon lui, un
-trop grand contraste avec celles des deux autres ministres,
-plus brillants mais moins aimables, pour en pouvoir
-être souffertes avec patience. «Chacun d'eux vouloit
-ambler sur la besogne d'autrui.» Ils désiraient surtout
-avoir la main dans les affaires étrangères. Mais, au dire de
-Saint-Simon, la grande connaissance qu'avait M. de
-Pomponne de la situation de l'Europe et du personnel
-des cours, lui avait maintenu, pour les questions extérieures,
-la première place dans le conseil du roi. De là
-<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
-chez ses collègues le désir de s'en débarrasser, afin de le
-remplacer par un homme plus docile. Saint-Simon déclare
-nettement que le jansénisme fut leur prétexte et leur
-moyen. Se relayant dans leurs attaques, «allant l'un après
-l'autre à la sape,» ils décidèrent enfin le roi «au sacrifice,»
-mais non «sans une extrême répugnance<a id="FNanchor_721" href="#Footnote_721" class="fnanchor">&nbsp;[721]</a>.» Louis
-de Brienne est plus formel encore sur la part qu'eut dans
-le renvoi de M. de Pomponne la crainte du jansénisme.
-«Le cardinal d'Estrées, dit-il, donna avis à Sa Majesté
-que M. Arnauld seroit infailliblement cardinal s'il vouloit
-l'être, et si elle ne l'empêchoit. Ce fut la principale
-cause de la disgrâce de son neveu... Je suis persuadé,
-quant à moi, que le jansénisme et la peur qu'eurent les
-jésuites de voir M. Arnauld cardinal ont contribué plus
-que toute autre chose à la perte de M. de Pomponne<a id="FNanchor_722" href="#Footnote_722" class="fnanchor">&nbsp;[722]</a>.»</p>
-
-<p>Comme madame de Sévigné, Saint-Simon appelle
-l'incident du courrier de Bavière, «la dernière goutte
-d'eau.» Aux détails que nous connaissons déjà, il ajoute
-deux particularités. Madame de Soubise, «alors dans
-le temps florissant de sa beauté et de sa faveur,»
-bien instruite de tout ce qui se tramait contre M. de
-Pomponne, son ami, et présente, sans doute, lorsque
-celui-ci reçut son courrier, l'aurait conjuré de ne
-point retourner à <i>Pomponne</i>, et probablement d'aller
-avertir le roi de l'arrivée d'une correspondance si impatiemment
-attendue, en même temps qu'il l'envoyait déchiffrer.
-Comme elle n'osa s'expliquer davantage, M. de
-Pomponne partit pour sa maison des champs, pensant
-pouvoir le lendemain satisfaire la curiosité du roi. Mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span>
-le commis qui déchiffrait habituellement les dépêches
-étrangères, profitant de l'absence de son maître, était
-allé se divertir à l'Opéra. Il ne revint de Paris à Saint-Germain,
-à l'hôtel ministériel où se faisaient les déchiffrements,
-que le lendemain, et ce contre-temps ajouta
-encore aux trop longs délais que l'absence du ministre
-devait entraîner<a id="FNanchor_723" href="#Footnote_723" class="fnanchor">&nbsp;[723]</a>.»</p>
-
-<p>Le duc de Saint-Simon termine l'article qu'il a consacré
-à la disgrâce de M. de Pomponne par cette anecdote
-réellement piquante si elle est vraie.&mdash;«Ce grand coup
-frappé, Louvois, dont Colbert, qui avoit ses raisons,
-avoit exigé de ne pas dire un mot de toute cette menée
-à son père (<i>le chancelier</i>), se hâta d'aller lui conter la
-menée et le succès: «Mais, lui répondit froidement
-l'habile Le Tellier, avez-vous un homme tout prêt pour
-mettre en cette place?&mdash;Non, lui répondit son fils, on
-n'a songé qu'à se défaire de celui qui y étoit, et maintenant
-la place vide ne manquera pas, et il faut voir
-de qui la remplir.&mdash;Vous n'êtes qu'un sot, mon fils,
-avec tout votre esprit et vos vues, lui répliqua Le Tellier;
-M. Colbert en sait plus que vous, et vous verrez
-qu'à l'heure qu'il est, il sait le successeur et il l'a proposé;
-vous serez pis qu'avec l'homme que vous avez
-chassé, qui, avec toutes ses bonnes parties, n'étoit pas,
-au moins, plus à M. Colbert qu'à vous: je vous le répète,
-vous vous en repentirez<a id="FNanchor_724" href="#Footnote_724" class="fnanchor">&nbsp;[724]</a>.» Saint-Simon ajoute
-que Louvois en fut brouillé plus que jamais avec Colbert.
-Gourville, de son côté, dit tenir de M. de Pomponne,
-que «ses enfants ayant pris le parti de la guerre, M. de
-<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
-Louvois les avoit aidés en tout ce qu'il avoit pu;» par un
-remords, sans doute, de sa conduite envers leur père, ou
-plutôt par dépit du succès de Colbert, son rival<a id="FNanchor_725" href="#Footnote_725" class="fnanchor">&nbsp;[725]</a>.</p>
-
-<p>Il nous reste à reproduire une dernière explication de
-la chute de M. de Pomponne. Celle-ci devrait être la véritable,
-si l'on considère l'autorité dont elle émane. Il
-n'en est pas de plus haute.</p>
-
-<p>On sait que Louis XIV, voulant laisser au Dauphin
-son fils un monument de son expérience et de son affection,
-avait entrepris des Mémoires qui, malgré le concours
-de Pellisson et surtout de son lecteur, devenu précepteur
-du Dauphin, M. de Périgny, ne purent être
-menés à fin, soit difficulté du sujet soit inconstance de
-l'auteur, et fatigue de ses interprètes. Une nouvelle et
-complète édition de cette &oelig;uvre de forme indigeste
-mais remarquable à tant d'autres titres, permet de juger
-Louis XIV, non peut-être tel qu'il était, mais tel qu'il
-voulait paraître aux yeux de la postérité plus encore qu'à
-ceux de son fils<a id="FNanchor_726" href="#Footnote_726" class="fnanchor">&nbsp;[726]</a>. Ce qu'il prépare à celui-ci, c'est une
-théorie du pouvoir royal, réalisant son idéal du parfait
-souverain et de la vraie grandeur. Il lui recommande
-surtout, ce dont il faisait montre, la fermeté, la force
-<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
-d'âme, la résistance aux suggestions de la bonté, quand
-parle le bien de l'État, ou l'intérêt de la royauté, ce qui,
-dans son esprit, est synonyme. C'est à ce propos que,
-dans un morceau fameux sur <i>le Métier de roi</i>, après
-avoir résumé avec grandeur son système des devoirs
-royaux, il donne à son fils, comme un exemple de faiblesse
-à éviter, et que par conséquent il se reproche, sa
-condescendance à conserver M. de Pomponne au ministère,
-même longtemps après s'être aperçu de son insuffisance
-et de son peu d'aptitude à représenter au dehors la
-politique d'un roi tel que lui. Le lecteur ne nous blâmera
-point de mettre, en entier sous ses yeux ce fragment
-déjà donné une première fois par Voltaire, qui dans
-sa lettre de remercîment au maréchal de Noailles, qui le
-lui avait procuré, l'appelle «un des plus beaux monuments
-de la gloire de Louis XIV, qui est bien pensé, bien
-fait, qui montre un esprit juste et une grande âme<a id="FNanchor_727" href="#Footnote_727" class="fnanchor">&nbsp;[727]</a>.»
-Toujours écrivain, même lorsqu'il copie, Voltaire, n'a pu
-s'empêcher de marquer de sa touche ce morceau souvent
-remanié, mais que le dernier et scrupuleux éditeur
-des <i>Mémoires</i> de Louis XIV, a eu le bon esprit de reproduire
-en lui laissant à la fois toute la saveur et toute
-l'incorrection d'un premier jet. Voici donc, avec son orthographe
-si étrange, ce chapitre sur <i>le Métier de roi</i>,
-qui appartient à l'histoire du renvoi de M. de Pomponne:</p>
-
-<p>«Les roys sont souvent obligés à faire des choses
-contre leur inclination et qui blesse leur bon naturel. Ils
-doivent aimer à faire plesir et il faut qu'ils chatie souvent
-et perde des gens à qui naturellement ils veulent du
-<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span>
-bien. L'interest de l'Estat doit marcher le premier. On
-doit forser son inclination et ne ce pas mettre en estat
-de ce reprocher dans quelque chose d'important qu'on
-pouvoit faire mieux, mais que quelques interet particuliers
-en ont empesché et ont destourné les veues qu'on
-devoit avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de
-l'Estat. Souvent où il y a des endroits qu'ils font peine
-il y en a de délicats qu'il est difficile à desmesler<a id="FNanchor_728" href="#Footnote_728" class="fnanchor">&nbsp;[728]</a>. On a
-des idées confuses. Tant que cela est on peut demeurer
-sans ce desterminer. Mais dès que l'on s'est fixé l'esprit
-à quelque chose et qu'on croit voir le meilleur party il
-le faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans
-ce que jay fait. Les fautes que jay faites et qui m'ont
-donné des peines infinies ont esté par complaisance ou
-pour me laisser aller trop nonchalament aux avis des autres.
-Rien naist si dangereux que la foiblesse de quelque
-nature qu'elle soit. Pour commander aux autres il faut
-seslever au-dessus d'eux et après avoir entendu ce qui
-vient de tous les endroits on ce doit desterminer par le
-jugement qu'on doit faire sans préocupation et pensant
-toujours à ne rien ordonner<a id="FNanchor_729" href="#Footnote_729" class="fnanchor">&nbsp;[729]</a> qui soit indigne de soy du
-caractère qu'on porte ny de la grandeur de l'Estat. Les
-princes qui ont de bonnes intentions et quelque connoissance
-de leurs affaires soit par expérience soit par étude
-et une grande application à ce rendre capables trouve
-tant de différentes choses par lesquelles ils ce peuvent
-connoistre qu'ils doivent avoir un soing particulier et
-<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
-une aplication universelle à tout. Il faut ce garder contre
-soy mesme prendre garde à toute inclination et estre
-toujours en garde contre son naturel. Le mestier de roy
-est grand noble et délitieux quand on ce sent digne de
-bien s'acquister de toutes les choses auxquelles il engage.
-Mais il naist pas exempt de peines, de fatigues et d'inquiestudes.
-L'incertitude désespère quelquefois et quand
-on a passé un temps raisonnable<a id="FNanchor_730" href="#Footnote_730" class="fnanchor">&nbsp;[730]</a> à examiner une affaire
-il faut se desterminer et prendre le party qu'on croit le
-meilleur<a id="FNanchor_731" href="#Footnote_731" class="fnanchor">&nbsp;[731]</a>. Quand on a l'Estat en veue on travaille pour
-soy. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le
-premier est heureux élevé et puissant celuy qui en est
-cause en est glorieux et par<a id="FNanchor_732" href="#Footnote_732" class="fnanchor">&nbsp;[732]</a> conséquent doit plus
-gouster que ses sujets par raport à luy et à eux tout ce
-qu'il y a de plus agréable dans la vie. Quand on c'est
-mespris il faut resparer<a id="FNanchor_733" href="#Footnote_733" class="fnanchor">&nbsp;[733]</a> la faute le plus tost qu'il est possible
-et que nulle considération en empesche pas mesme
-la bonté. En 1671 un ministre<a id="FNanchor_734" href="#Footnote_734" class="fnanchor">&nbsp;[734]</a> mourut qui avoit une
-charge de secrétaire d'Estat ayant le despartement des
-étrangers. Il estoit homme capable mais non pas sen défaut.
-Il ne laissoit pas de bien remplir ce poste qui est
-très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je
-ferois avoir sa charge et après avoir bien examiné je
-<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
-treuvé qu'un homme<a id="FNanchor_735" href="#Footnote_735" class="fnanchor">&nbsp;[735]</a> qui avoit longtemps servy dans
-les ambassades estoit celuy qui la rempliroit le mieux. Je
-l'envoïé querir. Mon choix fut aprouvé de tout le monde
-ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en possession
-de la charge à son retour. Je ne le connaissois que de
-réputation et par les commissions dont je l'avois chargé
-qu'il avoit bien exécutées<a id="FNanchor_736" href="#Footnote_736" class="fnanchor">&nbsp;[736]</a>. Mais l'employ que je luy ay
-donné s'est trouvé trop grand et trop estendu pour luy. J'ai
-soufer plusieurs ennées de sa foiblesse de son opiniastreté
-et de son inaplication<a id="FNanchor_737" href="#Footnote_737" class="fnanchor">&nbsp;[737]</a>. Il m'en a cousté des choses considérables.
-Je nay pas profité de tous les avantages que
-je pouvois avoir et tout cela par complaisance et bonté.
-Enfin il faut<a id="FNanchor_738" href="#Footnote_738" class="fnanchor">&nbsp;[738]</a> que je lui ordonne de ce retirer, parce que
-tout ce qui passe par luy perd de la grandeur et de la
-force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roy
-de France qui naist pas malheureux. Ci j'avois pris le
-party de l'esloigner plus tost j'aurois esvité les inconvéniens
-qui me sont arrivés et je ne me reprocherois pas
-que ma complaisance pour luy a pu nuire à l'Estat. Jay
-fait ce destail pour faire voir une exemple de ce que jay
-dit cy devant.<a id="FNanchor_739" href="#Footnote_739" class="fnanchor">&nbsp;[739]</a>»</p>
-
-<p>Louis XIV reproche à Pomponne «son opiniâtreté et
-son inapplication»; la marquise de Sévigné, qui recueille
-<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
-tous les bruits relatifs à son ami, nous a dit également
-qu'on l'accusait, depuis deux ans, «d'être opiniâtre
-au conseil, d'aller trop souvent à Pomponne, ce qui
-lui ôtoit l'exactitude<a id="FNanchor_740" href="#Footnote_740" class="fnanchor">&nbsp;[740]</a>.» On pourrait croire que les secrétaires
-de Louis XIV, ceux qui étaient chargés de
-donner habituellement à ses pensées une allure littéraire
-dont la postérité se fût bien passée, ont divulgué les motifs
-indiqués par lui à son fils de la disgrâce de M. de
-Pomponne, dans cette tirade qui paraît écrite au jour
-même de l'événement; à moins que le roi, ce qu'on doit
-peu supposer de sa discrétion habituelle, n'ait fait entendre
-à son entourage les reproches qu'il croyait pouvoir
-adresser à son ministre.</p>
-
-<p>Mais, à douze ans de là, Louis XIV, un peu moins
-enivré de son grand succès de Nimègue, se chargea de
-justifier en quelque sorte contre lui-même, M. de Pomponne,
-en lui restituant avec honneur sa place dans le
-conseil<a id="FNanchor_741" href="#Footnote_741" class="fnanchor">&nbsp;[741]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE X.<br />
-<span class="medium">1680.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">Mariage du prince de Conti à M<sup>lle</sup> de Blois.&mdash;Chambre de l'Arsenal
-ou Chambre ardente.&mdash;Affaire des poisons.&mdash;Emprisonnement
-du maréchal de Luxembourg.&mdash;Fuite de la comtesse de
-Soissons.&mdash;La Voisin accuse M<sup>me</sup> de Bouillon.&mdash;Le Sage accuse
-le marquis de Cessac.&mdash;Mariage du Dauphin.&mdash;M<sup>me</sup> de Richelieu
-nommée dame d'honneur de la Dauphine.&mdash;M<sup>me</sup> de Soubise
-se plaint amèrement au roi de n'avoir pas été préférée à M<sup>me</sup> de
-Richelieu et est exilée.</p>
-
-<p>Cette année s'ouvrit par le mariage de mademoiselle
-de Blois, cette première fille de Louis XIV et de la
-tendre La Vallière, dont la réputation de beauté, portée
-au delà les mers, lui avait valu les hommages de l'empereur
-du Maroc, désireux de devenir son époux<a id="FNanchor_742" href="#Footnote_742" class="fnanchor">&nbsp;[742]</a>. Saint-Simon
-prétend que son père avait voulu la marier au prince
-<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
-d'Orange, lequel aurait répondu que, dans sa maison, on
-avait l'habitude d'épouser des filles et non des bâtardes
-de roi; et il ajoute que c'est de là que vint la haine irréconciliable
-de Louis XIV pour le futur roi de la Grande-Bretagne<a id="FNanchor_743" href="#Footnote_743" class="fnanchor">&nbsp;[743]</a>.
-Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui
-demanderait une autre caution pour être crue, le roi
-s'estimait alors heureux de voir sa fille, la plus chère
-de celles que ses coupables amours lui avaient données,
-recherchée par un prince du sang royal, le neveu du grand
-Condé, dont les solides qualités lui ont fait donner par
-le grand médisant de ce règne, le nom de Germanicus
-français, que l'histoire sanctionnerait, s'il n'emportait
-pas avec lui un injurieux souvenir de Tibère<a id="FNanchor_744" href="#Footnote_744" class="fnanchor">&nbsp;[744]</a>.</p>
-
-<p>Le prince de Conti, sortant de l'adolescence, était devenu
-très-vite et très-passionément amoureux de mademoiselle
-de Blois, fort jeune aussi, belle, naïve, tendre
-et fort bien élevée par sa gouvernante, madame Colbert,
-sans doute sous la direction discrète mais efficace de la
-douce et pieuse carmélite, qui expiait sous la bure la
-faute de sa naissance. Outre la satisfaction de sa tendresse
-paternelle, Louis XIV cherchait dans l'établissement
-de sa fille aînée, une occasion de donner à celle
-qu'il avait la première et, à coup sûr, le mieux aimée,
-une marque qu'elle ne pût refuser de son estime et de
-sa durable affection. Madame de Sévigné remarque qu'il
-mariait sa fille comme si elle eût été celle de la reine,
-qu'il eût mariée au roi d'Espagne, avec une dot de cinq
-cent mille écus d'or, ainsi qu'on avait l'habitude d'en
-user avec les couronnes<a id="FNanchor_745" href="#Footnote_745" class="fnanchor">&nbsp;[745]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
-Nous voudrions pouvoir emprunter à notre inépuisable
-épistolaire tout ce joli petit roman, ainsi qu'elle l'appelle,
-des amours enfantines du prince de Conti et de
-mademoiselle de Blois, dont le monarque, arbitre de
-l'Europe, s'amusait avec une grâce inattendue et touchante.
-Mais l'espace qui se resserre de plus en plus nous
-force à contre-c&oelig;ur (le lecteur partagera nos regrets) à
-nous contenter de ces deux extraits.</p>
-
-<p>Voici ce qu'écrit une première fois madame de Sévigné,
-le 27 décembre 1679:</p>
-
-<p>«La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince
-de Conti et de mademoiselle de Blois. Ils s'aiment comme
-dans les romans: le roi s'est fait un grand jeu de leur
-inclination: il parla tendrement à sa fille, et l'assura qu'il
-l'aimoit si fort, qu'il n'avoit point voulu l'éloigner de lui:
-la petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi
-lui dit qu'il voyoit bien que c'est qu'elle avoit de l'aversion
-pour le mari qu'il lui avoit choisi: elle redoubla ses
-pleurs; son petit c&oelig;ur ne pouvoit contenir tant de joie.
-Le roi conta cette petite scène, et tout le monde y prit
-plaisir. Pour M. le prince de Conti, il étoit transporté, il
-ne savoit ni ce qu'il disoit, ni ce qu'il faisoit; il passoit
-par-dessus tous les gens qu'il trouvoit en son chemin,
-pour aller voir mademoiselle de Blois. Madame Colbert
-ne vouloit pas qu'il la vît que le soir; il força les portes,
-et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main; elle, sans autre
-façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne
-petite princesse est si tendre et si jolie, que l'on voudroit
-la manger. Le comte de Gramont<a id="FNanchor_746" href="#Footnote_746" class="fnanchor">&nbsp;[746]</a> fit ses compliments,
-<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
-comme les autres, au prince de Conti: «Monsieur, je
-me réjouis de votre mariage; croyez-moi, ménagez le
-beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde
-à peu de chose avec lui; vivez bien dans cette famille,
-et je vous réponds que vous vous trouverez fort bien de
-cette alliance.» Le roi se réjouit de tout cela, et marie
-sa fille, en faisant des compliments, comme un autre, à
-M. le Prince, à M. le Duc (fils de Condé), et à madame
-la Duchesse, à laquelle il demande son amitié pour mademoiselle
-de Blois, disant qu'elle seroit trop heureuse
-d'être souvent auprès d'elle, et de suivre un si bon exemple.
-Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti;
-il lui fait dire que les articles ne sont pas sans difficulté;
-qu'il faut remettre l'affaire à l'hiver qui vient:
-là-dessus le prince amoureux tombe comme évanoui;
-la princesse l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre.
-Cette fin s'écarte un peu dans le don Quichotte; mais,
-dans la vérité, il n'y eut jamais un si joli roman. Vous
-pouvez penser comme ce mariage et la manière dont le
-roi le fait donnent de plaisir en certain lieu<a id="FNanchor_747" href="#Footnote_747" class="fnanchor">&nbsp;[747]</a>!» Madame
-de Montespan, en effet, pensait bien que ses enfants ne
-seraient pas différemment traités.</p>
-
-<p>Ce mariage remit pour quelque temps en évidence cette
-pauvre La Vallière, déjà bien oubliée, car même celle qui
-l'avait remplacée avec tant de faste et d'arrogance, touchoit
-à son déclin. <i>La timide violette</i><a id="FNanchor_748" href="#Footnote_748" class="fnanchor">&nbsp;[748]</a>, pendant son
-règne tout intime et renfermé, n'avait choqué ni lésé personne.
-Elle était généralement aimée, et malgré sa faute
-avait emporté l'estime publique dans sa pieuse retraite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
-On était donc heureux du bien qui lui arrivait dans la
-personne de sa fille. Tout le monde vint faire compliment
-«à cette sainte carmélite<a id="FNanchor_749" href="#Footnote_749" class="fnanchor">&nbsp;[749]</a>.» Le grand Condé et
-son fils, plus courtisans toutefois que sincères, y coururent
-des premiers. On trouva «qu'elle avoit parfaitement
-accommodé son style à son voile noir, et assaisonné sa
-tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ<a id="FNanchor_750" href="#Footnote_750" class="fnanchor">&nbsp;[750]</a>.»</p>
-
-<p>La marquise de Sévigné avait formé le projet, nous
-dirions plutôt fait la partie, d'aller la voir avec madame
-de Coulanges, car on venait là un peu comme à un
-spectacle intéressant et délicat. Mais la grande <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>,
-de temps en temps prise de tendre ressouvenir
-pour une femme, presque une amie, devant qui elle avait
-pleuré sans contrainte la rupture de son mariage avec
-Lauzun, voulut faire cette visite avec elle. Comme les autres!
-madame de Sévigné subit le charme qu'exerçait encore
-sous son voile <i>s&oelig;ur Louise de la Miséricorde</i>, et sa
-visite nous a valu une jolie page qui eût manqué à l'histoire
-de cette amante délaissée par un roi, consolée par un Dieu.</p>
-
-<p>«Je fus hier aux grandes Carmélites avec <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>,
-qui eut la bonne pensée de mander à madame de
-Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans ce saint
-lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès<a id="FNanchor_751" href="#Footnote_751" class="fnanchor">&nbsp;[751]</a>; elle me
-parla de vous, comme vous connoissant par sa s&oelig;ur. Je
-vis madame Stuart belle et contente. Je vis mademoiselle
-d'Épernon qui ne me trouva pas défigurée<a id="FNanchor_752" href="#Footnote_752" class="fnanchor">&nbsp;[752]</a>; il y avoit
-plus de trente ans que nous ne nous étions vues: elle me
-parut horriblement changée... Mais quel ange m'apparut
-<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
-à la fin! car M. le prince de Conti la tenoit au
-parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes que nous
-avons vus autrefois; je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune;
-elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mêmes
-yeux et ses mêmes regards; l'austérité, la mauvaise
-nourriture et le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés,
-ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne
-grâce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus
-grande que quand elle donnoit au monde une princesse
-de Conti; mais c'est assez pour une carmélite. Elle me
-dit mille honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à
-propos, tout ce qu'elle dit étoit si assorti à sa personne,
-que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti
-l'aime et l'honore tendrement: elle est son directeur; ce
-prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité,
-cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour
-elle<a id="FNanchor_753" href="#Footnote_753" class="fnanchor">&nbsp;[753]</a>.»</p>
-
-<p>Le mariage se fit le 16 janvier, et l'on peut en voir
-de gracieuses descriptions dans la Correspondance de
-madame de Sévigné<a id="FNanchor_754" href="#Footnote_754" class="fnanchor">&nbsp;[754]</a>. Mais, ô vanité des jeunes amours,
-ce joli roman ne put aller au delà de six mois. «Que
-dites-vous, écrit la marquise désappointée à sa fille dès
-le 7 juillet, de ce mariage de la princesse de Conti,
-sur qui toutes les fées avoient soufflé?» Elle s'arrête là,
-soit que la mésintelligence des époux fût déjà notoire et
-connue même en Provence, soit que les éditeurs de ses
-lettres aient fait porter sur ce chapitre leurs habituels et
-dommageables retranchements. Mais dans la lettre suivante,
-<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
-on lit ces mots qui paraissent donner tous les torts
-à l'acariâtre fille d'une si douce mère: «M. le Prince est
-du voyage (le roi allait partir pour Lille), et cette jeune
-princesse de Conti, qui est méchante comme un petit aspic
-pour son mari, demeure à Chantilly auprès de madame
-la Duchesse; cette école est excellente<a id="FNanchor_755" href="#Footnote_755" class="fnanchor">&nbsp;[755]</a>.» On comprend
-que le prince de Conti dut aussi se refroidir de son côté.</p>
-
-<p>La suite de l'histoire des deux époux peut se faire en
-quelques lignes. Leur mariage avait duré cinq ans, en
-proie à une incurable mésintelligence, lorsqu'au mois de
-novembre 1685, la princesse de Conti fut atteinte de la
-petite vérole. Son mari s'enferma avec elle pour la soigner.
-Elle guérit et sauva même sa beauté, qui dura
-longtemps encore, mais le prince prit la même maladie
-et succomba en peu de jours<a id="FNanchor_756" href="#Footnote_756" class="fnanchor">&nbsp;[756]</a>. «Tel vient de mourir
-à Paris, dit évidemment à ce propos La Bruyère, de
-la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit
-point<a id="FNanchor_757" href="#Footnote_757" class="fnanchor">&nbsp;[757]</a>.» En annonçant cette mort du prince de Conti madame
-de Sévigné ajoute: «Sa belle veuve l'a fort pleuré;
-elle a cent mille écus de rente, et a reçu tant de marques
-de l'amitié du roi, et de son inclination naturelle
-pour elle, qu'avec de tels secours personne ne doute qu'elle
-ne se console<a id="FNanchor_758" href="#Footnote_758" class="fnanchor">&nbsp;[758]</a>.» Elle se consola, en effet, et les mémoires
-du temps sont pleins de ses amours avec le chevalier de
-Clermont-Chate. Mais cette liaison devint la cause pour
-elle de cuisants chagrins et d'une mortification sanglante,
-<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
-le chevalier de Clermont ayant fait le sacrifice insultant
-de sa correspondance à l'une de ses filles d'honneur, mademoiselle
-Chouin, dont il était devenu amoureux<a id="FNanchor_759" href="#Footnote_759" class="fnanchor">&nbsp;[759]</a>.</p>
-
-<p>En même temps que la cour prenait part aux fêtes du
-mariage de la princesse de Conti, et se disputait les places
-de la maison de la nouvelle Dauphine, qui allait bientôt
-arriver, on s'entretenait avec curiosité et effroi des révélations
-qui surgissaient à chaque instant devant la
-Chambre de l'Arsenal, établie pour juger les nombreuses
-affaires d'empoisonnement depuis peu découvertes par
-la justice. Après avoir compromis des noms obscurs,
-la Voisin et la Vigoureux, dignes émules de la Brinvilliers,
-mais, de plus quelle, adonnées aux sortiléges
-et à la magie, indiquèrent des noms plus relevés, et
-l'instruction judiciaire se crut sur la voie de plus grands
-coupables. Dans le cours de l'année 1679, à la suite de
-leurs révélations, on vit arrêter successivement trois prêtres,
-Le Sage, Mariette et Davot, madame Brissart, femme
-d'un conseiller au parlement, Françoise Sainctot, femme
-de M. de Dreux, maître des requêtes, et madame Le Féron,
-veuve du président de la deuxième chambre des Enquêtes.
-Au mois d'août, les révélations montant toujours, on arrêta
-la <i>dame suivante</i> de madame la comtesse de Soissons,
-cette Olympe Mancini la plus italienne des nièces de
-Mazarin<a id="FNanchor_760" href="#Footnote_760" class="fnanchor">&nbsp;[760]</a>. Parmi les clientes qui la consultaient en qualité
-de devineresse, la Voisin, avait nommé en même
-temps, la Sénéchale de Rennes, madame de Canilhac,
-la comtesse du Roure, la vicomtesse de Polignac, la
-<span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span>
-maréchale de La Ferté, et bientôt la duchesse de Bouillon
-et la comtesse de Soissons, les deux s&oelig;urs. Pour couronner
-l'&oelig;uvre, la Vigoureux jeta enfin dans l'instruction le
-nom du maréchal de Luxembourg. On arrivait au plus
-hautes sphères de l'État.</p>
-
-<p>Les deux révélatrices ne mêlaient d'abord ces noms
-que dans des opérations de sorcellerie, d'art divinatoire,
-de conjurations et de sorts. Mais chez elles l'empoisonneuse
-était tellement identifiée à la devineresse, que les avoir
-fréquentées était une note qui appelait nécessairement
-de la part de la justice de plus amples investigations. Le
-22 décembre 1679, le roi justement alarmé, et voulant
-avoir le fin mot de ces ténébreuses affaires, où, on le
-verra, sa personne était intéressée, avait ordonné à la commission
-de l'Arsenal (que le peuple désignait sous le nom
-de <i>Chambre ardente</i>, car elle avait pour mission d'envoyer
-au feu les empoisonneurs) «de faire justice exacte, dans
-ce malheureux commerce, sans aucune distinction de
-personnes, de condition et de sexe<a id="FNanchor_761" href="#Footnote_761" class="fnanchor">&nbsp;[761]</a>.» Un mois après
-seulement, le 23 janvier, on apprit avec une stupéfaction
-facile à comprendre, l'arrestation ou l'ajournement
-en justice des plus grands personnages de la cour, la
-comtesse de Soissons et sa s&oelig;ur la duchesse de Bouillon,
-le maréchal de Luxembourg et la princesse de Tingry, sa
-belle-s&oelig;ur, la marquise d'Alluye, la maréchale de la
-Ferté, mesdames du Fontet et de Polignac, le comte de
-Cessac, de la maison de Clermont-Lodève, les marquis
-de Thermes et de Feuquières. Ici il faut donner la parole
-à madame de Sévigné.</p>
-
-<p>Le mercredi, 24 janvier 1680, elle venait d'envoyer
-<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span>
-à la poste une longue lettre pour sa fille. Mais, ayant
-appris, dans la soirée, ces graves événements, elle
-reprend la plume et lui adresse ce supplément daté
-de <i>dix heures du soir</i>; «Ma grosse lettre est partie;
-mais quand il y a de grandes nouvelles, il faut les
-écrire, quoique vous puissiez les savoir par d'autres.
-Je vous dirai donc que madame la comtesse de Soissons
-est partie, cette nuit, pour Liége, ou pour quelque
-autre endroit qui ne soit pas la France. La Voisin
-l'a extrêmement marquée, et je pense que Sa Majesté
-lui a donné charitablement le temps de se retirer.
-M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille,
-et se croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle
-de madame de Tingry, de plusieurs autres encore; mais
-c'est un chaos, et je vous mande ce qui est positif; à
-vendredi le reste. On a trompetté madame la comtesse
-de Soissons <i>à trois briefs jours</i>, c'est-à-dire qu'on va lui
-faire son procès par contumace. Le roi dit à madame de
-Carignan<a id="FNanchor_762" href="#Footnote_762" class="fnanchor">&nbsp;[762]</a>: «Madame, j'ai bien voulu que madame la
-Comtesse se soit sauvée; peut-être en rendrai-je
-compte un jour à Dieu et à mes peuples<a id="FNanchor_763" href="#Footnote_763" class="fnanchor">&nbsp;[763]</a>».</p>
-
-<p>Dans la lettre suivante, du vendredi 26 janvier, on
-trouve ces détails de l'étrange emprisonnement d'un maréchal
-de France, d'un Montmorency, du premier général
-d'alors après Turenne et Condé, impliqué dans une
-pareille affaire: «M. de Luxembourg étoit mercredi
-(24) à Saint-Germain, sans que le roi lui fît moins bonne
-mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avoit contre
-<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span>
-lui un décret de prise de corps: il voulut parler au roi;
-vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que
-s'il étoit innocent il n'avoit qu'à s'aller mettre en prison,
-et qu'il avoit donné de si bons juges pour examiner ces
-sortes d'affaires, qu'il leur en laissoit toute la conduite.
-M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât point, et en
-effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le père
-de La Chaise: Mesdames de Lavardin et de Mouci, qui
-venoient ici, le rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré,
-assez triste dans son carrosse: après avoir été une heure
-aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à Bezemaux (le
-gouverneur) l'ordre qu'il avoit apporté de Saint-Germain.
-Il entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame
-de Mecklembourg (sa s&oelig;ur) vint l'y voir, et pensa
-fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure après
-qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans
-une des horribles chambres grillées qui sont dans les
-tours, où l'on voit à peine le ciel, et défense de voir qui
-que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion:
-songez à la fortune brillante d'un tel homme, à l'honneur
-qu'il avoit eu de commander les armées du roi, et
-représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer
-ces gros verrous, et, s'il a dormi par excès d'abattement,
-pensez au réveil. Personne ne croit qu'il y ait du poison
-à son affaire. Je vous assure que voilà une sorte de
-malheur qui en efface bien d'autres<a id="FNanchor_764" href="#Footnote_764" class="fnanchor">&nbsp;[764]</a>.» La belle-s&oelig;ur du
-maréchal, qui avait quitté l'état religieux pour devenir,
-l'année d'avant, dame du palais de la reine et princesse
-de Tingry,<a id="FNanchor_765" href="#Footnote_765" class="fnanchor">&nbsp;[765]</a> recevait en même temps assignation de comparaître
-<span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span>
-à bref délai devant le commission de l'Arsenal.</p>
-
-<p>Soit qu'elle se sentît coupable, soit, comme on le lui
-a fait dire, par crainte de la haine de Louvois, qui, selon
-elle, la voulait perdre, la comtesse de Soissons ne se sentit
-ni la volonté ni le courage <i>d'envisager la prison</i><a id="FNanchor_766" href="#Footnote_766" class="fnanchor">&nbsp;[766]</a>.
-Voici comment la marquise de Sévigné raconte sa disparition:
-«Elle jouoit à la bassette mercredi; M. de Bouillon
-entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit
-qu'il falloit sortir de France, ou aller à la Bastille. Elle
-ne balança point: elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye;
-elles ne parurent plus. L'heure du souper vint;
-on dit que madame la Comtesse soupoit en ville; tout
-le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire.
-Cependant on fit beaucoup de paquets; on prit
-de l'argent, des pierreries; on fit prendre des justaucorps
-gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux
-au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le
-fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne vouloit pas
-aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à
-ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle
-étoit innocente, mais que ces coquines de femmes avaient
-pris plaisir à la nommer. Elle pleura; elle passa chez madame
-de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du
-matin<a id="FNanchor_767" href="#Footnote_767" class="fnanchor">&nbsp;[767]</a>...» Bussy-Rabutin, qui, depuis le 11 décembre,
-avait été autorisé à venir à Paris, pour y suivre deux
-procès, intéressant, l'un sa femme, l'autre sa fille, transmet
-ces détails de plus à son futur gendre et futur ennemi,
-M. de la Rivière: «Le roi envoya M. de Bouillon
-dire à la comtesse de Soissons que si elle se sentoit innocente,
-<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span>
-elle entrât à la Bastille, et qu'il la serviroit comme
-son ami dans le procès qu'on lui feroit; mais que si elle
-étoit coupable, elle se retirât où elle voudroit. Elle manda
-au roi qu'elle étoit fort innocente, mais qu'elle ne pouvoit
-souffrir la prison, et ensuite elle partit avec la marquise
-d'Alluye, avec deux carrosses à six chevaux; elle va,
-dit-on, en Flandre<a id="FNanchor_768" href="#Footnote_768" class="fnanchor">&nbsp;[768]</a>.» Le marquis de Cessac s'empressa
-aussi de quitter la France, en même temps qu'Olympe
-Mancini et la marquise d'Alluye.</p>
-
-<p>Bussy, dont il faut, dans cet exposé, rapprocher, ce
-qu'on n'a point fait encore, la correspondance de celle de
-sa cousine, est plus expressif et plus dur, et il formule
-en termes très-crus les accusations dont la plupart des personnes
-nommées étaient l'objet et qui étaient accueillies
-comme vérité par une portion du public: «On dit, écrit-il
-dans la première et plus fiévreuse semaine, que le crime
-de M. de Luxembourg est d'avoir fait empoisonner, à
-l'armée, un intendant des contributions de Flandre,
-duquel il avoit tiré l'argent du roi. La comtesse de Soissons
-(est accusée d'avoir empoisonné son mari<a id="FNanchor_769" href="#Footnote_769" class="fnanchor">&nbsp;[769]</a>); la
-marquise d'Alluye, son beau-père, Sourdis; la princesse
-de Tingry, des enfants dont elle étoit accouchée; madame
-de Bouillon, un valet de chambre qui savoit ses commerces
-amoureux<a id="FNanchor_770" href="#Footnote_770" class="fnanchor">&nbsp;[770]</a>.» Et Bussy, acceptant pour plus que
-probable tout ce qu'on dit, ajoute: «On n'a jamais vu
-tant d'horreurs en France, parmi les gens de qualité,
-<span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span>
-qu'on en voit aujourd'hui<a id="FNanchor_771" href="#Footnote_771" class="fnanchor">&nbsp;[771]</a>.» En province l'effet produit
-par cette affaire était plus grand encore, et la mise en
-justice seule de si hauts personnages, y semblait une
-preuve des crimes que l'opinion leur reprochait. «Je
-crois, monsieur (écrit de Laon, le 26 janvier, à Bussy sa
-fille, madame de Rabutin), que vous êtes bien surpris
-de voir tant de femmes de qualité accusées et quasi convaincues
-de poison, car il faut qu'il y ait des indices
-bien forts contre elles, puisqu'on a donné des prises de
-corps<a id="FNanchor_772" href="#Footnote_772" class="fnanchor">&nbsp;[772]</a>.» Un autre correspondant de Bussy, constatant
-le retentissement de cette affaire au dehors, et étendant
-outre mesure la solidarité de tels faits, lui écrit de Semur:
-«Voilà la cour de France bien décriée dans les
-pays étrangers, grâce aux dames et aux courtisans<a id="FNanchor_773" href="#Footnote_773" class="fnanchor">&nbsp;[773]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span>
-Quant aux personnes simplement ajournées sans être
-détenues, le marquis de Feuquières, la comtesse du Roure,
-cette compagne intime de la Vallière, connue sous le
-nom de mademoiselle d'Attigny, la vicomtesse de Polignac,
-mère du futur cardinal de ce nom, la maréchale
-de La Ferté, de la famille d'Angennes, la princesse de
-Tingry, et la duchesse de Bouillon, elles furent interrogées
-à diverses reprises par la Chambre de l'Arsenal, et
-madame de Sévigné tient avec son soin accoutumé sa
-fille au courant de tout ce qui transpirait dans le public,
-curieux et inquiet, sur cette incroyable affaire. Elle put
-lui redonner en entier, dans la forme piquante où on le
-rapportait, l'interrogatoire de la duchesse de Bouillon,
-et on peut affirmer, sans le savoir, qu'il n'a dû rien perdre
-en malice en passant par la plume qui l'a reproduit.</p>
-
-<p>«Madame de Bouillon entra comme une petite reine
-dans cette chambre; elle s'assit dans une chaise qu'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span>
-lui avoit préparée, et au lieu de répondre à la première
-question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit
-dire; c'étoit: «Qu'elle ne venoit là que par le respect
-qu'elle avoit pour l'ordre du roi, et nullement pour la
-chambre, qu'elle ne reconnaissoit point, ne voulant
-point déroger aux priviléges des ducs.» Elle ne dit
-pas un mot que cela ne fût écrit; et puis elle ôta son
-gant et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement
-jusqu'à son âge.&mdash;Connaissez-vous la Vigoureux?&mdash;Non.&mdash;Connaissez-vous
-la Voisin?&mdash;Oui.&mdash;Pourquoi
-voulez-vous vous défaire de votre
-mari?&mdash;Moi, m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander
-s'il en est persuadé; il m'a donné la main jusqu'à
-cette porte.&mdash;Mais, pourquoi alliez-vous si souvent
-chez cette Voisin?&mdash;C'est que je voulois voir les
-Sibylles qu'elle m'avoit promises; cette compagnie méritoit
-bien qu'on fît tous les pas.&mdash;N'avez-vous pas montré
-à cette femme un sac d'argent?&mdash;Elle dit que non,
-par plus d'une raison, et, tout cela d'un air fort riant et
-fort dédaigneux.&mdash;Eh! bien, messieurs, est-ce là tout ce
-que vous avez à me dire?&mdash;Oui madame. Elle se lève,
-et en sortant, elle dit très-haut: «Vraiment, je n'eusse
-jamais cru que des hommes sages pussent demander tant
-de sottises.» Elle fut reçue de tous ses parents, amis et
-amies avec adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle,
-hardie, et d'un bon air et d'un esprit tranquille.<a id="FNanchor_774" href="#Footnote_774" class="fnanchor">&nbsp;[774]</a>»
-On ajoutait dans le public qu'interrogée par un des juges
-si elle avait vu le diable chez la Voisin, madame de
-Bouillon lui avait répondu que oui, lui en décrivant le
-costume semblable à celui de son interrogateur<a id="FNanchor_775" href="#Footnote_775" class="fnanchor">&nbsp;[775]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span>
-Madame de Sévigné est un fidèle écho des rumeurs et
-des impressions de la grande société parisienne, aux
-prises avec un mystère dans lequel se trouvaient compromis
-un si grand nombre de ses membres. En face de
-l'humble public, de cette masse qui, jusque là, n'avait
-point été habituée à voir de tels personnages accusés de
-tels crimes, un sentiment involontaire de solidarité s'empare
-d'une partie des hautes classes. Dans le premier
-moment de surprise on avait cru tout possible; on
-avait tout accepté, même les crimes les plus énormes.
-Au bout de quelques jours, une réaction en sens contraire
-se manifestait déjà: la marquise de Sévigné la
-subit et la constate.</p>
-
-<p>«Mesdames de Bouillon et de Tingry furent interrogées
-lundi à cette Chambre de l'Arsenal. Leurs nobles
-familles les accompagnèrent jusqu'à la porte. Il ne paroît
-pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises
-qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris brun. Si
-on ne trouve rien de plus, voilà de grands scandales
-qu'on auroit pu épargner à des personnes de cette qualité.
-Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs et ces
-dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable.
-Vraiment on conte des choses ridicules de tout ce qui se
-passoit chez ces abominables femmes. La maréchale de
-La Ferté alla par complaisance (<i>chez la Voisin</i>) avec
-madame la Comtesse et ne monta point. M. de Langres
-étoit avec la maréchale; voilà qui est bien noir: cette
-affaire lui donne un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement,
-c'est d'entendre dire qu'elle est innocente<a id="FNanchor_776" href="#Footnote_776" class="fnanchor">&nbsp;[776]</a>. La
-<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span>
-duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de
-poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari
-qu'elle avoit, et une invention pour épouser un jeune
-homme qu'elle aimoit. Ce jeune homme étoit M. de
-Vendôme, qui la menoit d'une main, et son mari de l'autre;
-et de rire. Quand une <i>Mancine</i> ne fait qu'une folie
-comme celle-là, c'est donné; et ces sorcières vous rendent
-cela sérieusement, et font horreur à toute l'Europe d'une
-bagatelle. Madame la comtesse de Soissons demandoit
-si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui
-l'avoit quittée; cet amant étoit un grand prince, et on
-assure qu'elle dit que, s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit:
-cela s'entend du roi, et tout est considérable
-sur un tel sujet. Mais voyons la suite: si elle a
-fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces
-gueuses-là. Un de nos amis dit qu'il y a une branche
-aînée au poison, où l'on ne remonte point, parce qu'elle
-n'est pas originaire de France; ce sont ici de petites
-branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La Tingry
-fait imaginer quelque chose de plus important, parce
-qu'elle a été maîtresse des novices<a id="FNanchor_777" href="#Footnote_777" class="fnanchor">&nbsp;[777]</a>. Elle dit: J'admire
-le monde; on croit que j'ai eu des enfants de M. de
-Luxembourg. Hélas! Dieu le sait. Enfin, le ton aujourd'hui
-c'est l'innocence des nommées et l'horreur de la
-diffamation; peut-être que demain ce sera le contraire.
-Vous connoissez ces sortes de voix générales, je vous en
-instruirai fidèlement; on ne parle ici d'autre chose; en
-effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil scandale
-dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit
-dans un four tous les petits enfants dont elle faisoit
-<span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span>
-avorter; et madame de Coulanges, comme vous pouvez
-penser, ne manque pas de dire, en parlant de la Tingry,
-<i>que c'étoit pour elle que le four chauffoit</i><a id="FNanchor_778" href="#Footnote_778" class="fnanchor">&nbsp;[778]</a>.» On
-dirait que le public impartial, auquel appartient évidemment
-madame de Sévigné, est tiraillé entre deux partis,
-dont l'un exagère et l'autre amoindrit tout, et qui
-l'emportent chacun à leur tour, les jolis mots comme
-les mots cruels allant leur train et brochant sur le
-tout.</p>
-
-<p>L'affaire du maréchal duc de Luxembourg semblait
-prendre une tournure plus sérieuse. On n'en parlait pas
-sur ce ton léger; non que l'opinion du plus grand nombre
-lui fût contraire, mais la sévérité dont il était l'objet,
-pouvait tout faire croire et tout faire craindre. Ce que
-l'on racontait même de son attitude humble et pusillanime
-ne contribuait pas peu à alarmer les amis qui lui
-restaient. Nous ne pouvons omettre ce chapitre relatif
-au futur vainqueur de Steinkerque, chapitre si extraordinaire
-dans la correspondance de madame de Sévigné
-des mois de janvier et de février 1680, qui forme (on
-ne trouve ces détails que là) l'histoire <i>extérieure</i> de l'affaire
-des Poisons, dont nous verrons tout à l'heure la réalité
-judiciaire.</p>
-
-<p>«Il faut reprendre (mande-t-elle à madame de Grignan,
-le 31 janvier) le fil des nouvelles que je laisse
-toujours un peu reposer quand je traite le chapitre de
-votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans
-manger; il avait demandé plusieurs jésuites; on les lui
-a refusés: il a demandé la <i>Vie des Saints</i>, on la lui a
-donnée: il ne sait, comme vous voyez, <i>à quel Saint se
-vouer</i>. Il fut interrogé quatre heures, vendredi ou samedi,
-<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span>
-je ne m'en souviens pas; il parut ensuite fort
-soulagé, et soupa. On croit qu'il auroit mieux fait de
-mettre son innocence en pleine campagne, et de dire qu'il
-reviendroit quand ses juges naturels le feroient revenir. Il
-fait grand tort au duché en reconnoissant cette Chambre;
-mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté<a id="FNanchor_779" href="#Footnote_779" class="fnanchor">&nbsp;[779]</a>.» (En
-sa double qualité de duc et de pair, le maréchal de Luxembourg
-avait le privilége de ne pouvoir être jugé que
-par la grand'chambre du Parlement, avec l'adjonction
-des pairs de France.) Avant de clore sa lettre, la consciencieuse
-nouvelliste est allée une dernière fois par la
-ville à la chasse aux propos, et voici ce qu'elle en rapporte
-à la confusion plus grande du maréchal prisonnier:
-«M. de Luxembourg est entièrement déconfit; ce n'est
-pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même
-une femme, c'est une vraie femmelette. «Fermez cette
-fenêtre&mdash;allumez du feu&mdash;donnez-moi du chocolat&mdash;donnez-moi
-ce livre&mdash;j'ai quitté Dieu, il m'a abandonné.»
-Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses
-commissaires, avec une pâleur mortelle. Quand on n'a
-que cela à porter à la Bastille, il vaut bien mieux gagner
-pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui en
-avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé;
-mais il faut en revenir, malgré soi, à la Providence;
-il n'étoit pas naturel de se conduire comme il a
-fait, étant aussi foible qu'il le paroît<a id="FNanchor_780" href="#Footnote_780" class="fnanchor">&nbsp;[780]</a>».</p>
-
-<p>D'un naturel prompt à accuser, et, de plus, ulcéré par
-son éternelle disgrâce, et envieux-né de tous les maréchaux,
-ses cadets à l'armée, Bussy accueille et enregistre
-sans hésiter toutes les rumeurs les plus absurdes comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span>
-les plus noires sur M. de Luxembourg. Pour lui, il est en
-plein avec une étonnante crédulité dans le parti des pessimistes;
-et c'est un curieux symptôme de ce temps, de
-voir cet esprit qui n'est pas ordinaire et sans distinction,
-ne pas croire impossible l'existence et la puissance de la
-magie. «Le bruit est qu'on recherche M. de Luxembourg,
-écrit-il à Jeannin de Castille, sur les concussions
-aussi bien que sur les empoisonnements et sur la magie...
-Ses amis se moquent de l'accusation qu'on lui fait
-d'avoir fait des pactes avec le diable, et disent qu'on ne
-punit point de mort, au Parlement de Paris, le crime de
-sorcellerie. Il est vrai, mais on punit les maléfices, et ce
-fut pour cela qu'on fit brûler le maréchal de Raiz<a id="FNanchor_781" href="#Footnote_781" class="fnanchor">&nbsp;[781]</a>; et
-qu'on feroit mourir M. de Luxembourg, si par la sorcellerie,
-il avoit fait mourir quelqu'un<a id="FNanchor_782" href="#Footnote_782" class="fnanchor">&nbsp;[782]</a>.» Bussy paraît
-très-consolé à l'avance de tout ce qui peut advenir de
-plus sinistre au maréchal. C'est sur le même ton que
-ses correspondants lui donnent la réplique. Faisant allusion
-à Boutteville, père du maréchal, décapité en 1627
-pour cause de duel, et au duc de Montmorency, qui paya
-de sa tête, cinq ans après, sa révolte contre Louis XIII,
-ou plutôt contre Richelieu, madame de Rabutin, une
-femme! mande à son père ce mot cruel qui semble promettre
-au bourreau la tête du prisonnier: «Si M. de
-Luxembourg étoit convaincu, il passeroit mal son temps
-aussi bien que son père: <i>on dit que l'échafaud est substitué
-dans cette maison</i><a id="FNanchor_783" href="#Footnote_783" class="fnanchor">&nbsp;[783]</a>;» c'est à dire que la hache y
-est héréditaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span>
-Ce grand procès criminel marchait trop lentement au
-gré de la galerie avide de nouvelles et d'émotions. Le
-2 février madame de Sévigné annonce avec un certain regret
-que la Chambre ne travaillera de vingt jours, soit
-pour faire des informations nouvelles, soit pour faire venir
-de loin des gens accusés, «comme, par exemple,
-cette Polignac, qui a un décret, ainsi que la comtesse
-de Soissons<a id="FNanchor_784" href="#Footnote_784" class="fnanchor">&nbsp;[784]</a>.» Pour le plus grand nombre, les charges,
-à ce que l'on répétait, étaient bien légères. «Feuquières
-et madame du Roure, écrit madame de Sévigné,
-toujours des peccadilles.» Madame de La Ferté (redit-elle,
-car elle tient à son mot), «ravie d'être innocente
-une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette
-qualité.» Quoiqu'on l'eût laissée libre de ne pas venir
-s'expliquer devant la Chambre de l'Arsenal, elle insista
-pour être entendue; «et cela fut trouvé encore plus léger
-que madame de Bouillon.» Aussi la marquise ajoute-t-elle
-que «l'on continue à blâmer un peu la sagesse des
-juges, qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement
-de si grands noms pour si peu de chose<a id="FNanchor_785" href="#Footnote_785" class="fnanchor">&nbsp;[785]</a>.»</p>
-
-<p>Le premier feu des suppositions calmé, et dans le silence
-de l'&oelig;uvre mystérieuse des magistrats, la fatigue ou
-plutôt la légèreté parisienne finit par prendre entièrement
-le dessus. On ne voulut plus s'occuper de cette affaire,
-qui avait trompé l'attente publique, à moins de quelque
-grosse et très-certaine révélation. «On recommencera
-à travailler à cette Chambre plus tôt qu'on ne pensoit
-(mande le 7 février, madame de Sévigné): on assure qu'il
-y a bien des confrontations à faire. Il nous faut quelque
-chose de nouveau pour nous réveiller; on s'endort;
-<span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span>
-et ce grand bruit est cessé jusqu'à la première occasion.
-On ne parle plus de M. de Luxembourg: j'admire
-vraiment comme les choses passent; c'est bien un vrai
-fleuve qui emporte tout avec soi. On nous promet pourtant
-encore des scènes curieuses<a id="FNanchor_786" href="#Footnote_786" class="fnanchor">&nbsp;[786]</a>.» Le surlendemain, même
-absence de nouvelles, si ce n'est qu'il n'y aura pas de
-tragédie: «L'affaire des Poisons est tout aplatie; on
-ne dit plus rien de nouveau. Le bruit est qu'il n'y aura
-point de sang répandu<a id="FNanchor_787" href="#Footnote_787" class="fnanchor">&nbsp;[787]</a>.» Le 14 février, la marquise annonce
-que la Chambre ardente a repris ses travaux, et
-que M. de Luxembourg a été mené deux fois à Vincennes,
-où étaient détenus notamment la Voisin, Le Sage
-et la Vigoureux, pour leur être confronté; mais «qu'on
-ne sait point le véritable état de son affaire.» Le 16,
-elle se plaint toujours que «les juges sont muets<a id="FNanchor_788" href="#Footnote_788" class="fnanchor">&nbsp;[788]</a>.»</p>
-
-<p>Dans ce mutisme sans doute recommandé, et les choses
-semblant perdre chaque jour de leur gravité, après
-avoir accusé les magistrats de trop de précipitation, on s'égaya
-à leurs dépens au moyen de l'interrogatoire de la
-duchesse de Bouillon, qui, selon M. de La Rivière, se vengeait
-comme elle pouvait en se moquant de ses juges<a id="FNanchor_789" href="#Footnote_789" class="fnanchor">&nbsp;[789]</a>.
-M. de Bouillon parlait de l'envoyer dans toute l'Europe,
-«où l'on pourroit croire que sa femme est une empoisonneuse<a id="FNanchor_790" href="#Footnote_790" class="fnanchor">&nbsp;[790]</a>.»
-Bussy apprend à La Rivière que cette conduite
-«avoit fort fâché le roi contre elle, car cela donne
-un grand ridicule à la chambre de justice<a id="FNanchor_791" href="#Footnote_791" class="fnanchor">&nbsp;[791]</a>. «Aussi, dix
-<span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span>
-jours après, la marquise de Sévigné annonce à sa fille
-que madame de Bouillon s'était si bien vantée des réponses
-par elle faites aux juges, qu'elle s'était attiré une
-bonne lettre de cachet pour aller à Nérac, où elle fut,
-en effet obligée de se rendre<a id="FNanchor_792" href="#Footnote_792" class="fnanchor">&nbsp;[792]</a>.</p>
-
-<p>Le 21 février madame de Sévigné constate qu'on «ne
-parle plus de M. de Luxembourg<a id="FNanchor_793" href="#Footnote_793" class="fnanchor">&nbsp;[793]</a>.» Revenant sur la
-comtesse de Soissons, elle rapporte à sa fille le bruit qui
-courait qu'on lui avait fermé les portes de Namur et
-d'Anvers, et de plusieurs autres villes de Flandre, en
-disant: <i>Nous ne voulons point de ces empoisonneuses</i>.
-Avec un sérieux mêlé d'amertume elle ajoute: «C'est
-ainsi que cela se tourne; et désormais un François, dans
-les pays étrangers, et un empoisonneur, ce sera la même
-chose<a id="FNanchor_794" href="#Footnote_794" class="fnanchor">&nbsp;[794]</a>.» Dans la lettre suivante, elle redonne à madame
-de Grignan, d'après La Rochefoucauld, un incident grotesque
-et insultant de cette triste odyssée d'Olympe Mancini,
-où l'on voit bien l'horreur que cette affaire inouïe
-avait provoquée dans toute l'Europe: «M. de La Rochefoucauld
-nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de
-Soissons avoit été contrainte de sortir doucement de l'église,
-et que l'on avoit fait une danse de chats liés ensemble,
-où, pour mieux dire, une criaillerie par malice,
-et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même
-temps que c'étoient des diables et des sorciers qui la
-suivoient, elle avoit été obligée, comme je vous dis, de
-quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne
-vient pas d'une trop bonne disposition des peuples<a id="FNanchor_795" href="#Footnote_795" class="fnanchor">&nbsp;[795]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span>
-Enfin, le 22 février, la Voisin fut brûlée en place de
-Grève. «Elle ne nous a rien produit de nouveau, dit
-madame de Sévigné;» c'est-à-dire qu'elle trompa le public,
-qui, voyant qu'elle n'avait rien établi de péremptoire
-dans le cours de la procédure contre les personnages
-dénommés par elle, l'attendait aux révélations
-<i>in extremis</i>, aux inspirations de l'échafaud. La marquise
-de Sévigné la vit passer des fenêtres de l'hôtel Sully,
-situé rue Saint-Antoine, en compagnie de mesdames de
-Sully, de Chaulnes, de Fiesque et de «bien d'autres.» Au
-retour elle fait à sa fille ce récit connu des dernières heures
-et du supplice de la condamnée, dont nous n'empruntons
-que les dernières et terribles lignes: «A Notre-Dame,
-elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable,
-et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put
-de sortir du tombereau: on l'en tira de force; on la mit
-sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la couvrit de
-paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou
-six fois; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de
-vue, et ses cendres sont en l'air présentement. Voilà la
-mort de madame Voisin, célèbre par ses crimes et par
-son impiété<a id="FNanchor_796" href="#Footnote_796" class="fnanchor">&nbsp;[796]</a>.»</p>
-
-<p>On ne trouve plus dans madame de Sévigné que deux
-ou trois détails, à grande distance, sur ce procès des
-Poisons qui avait débuté avec tant de bruit. Le 1<sup>er</sup> mai,
-elle fait connaître la sortie de prison de madame de Dreux,
-après avoir été «<i>admonestée</i>, qui est une très-légère
-peine, avec cinq cents livres d'aumône.»&mdash;«On croit,
-ajoute-t-elle, que M. de Luxembourg sera tout aussi bien
-traité que madame de Dreux.... et c'est une chose terrible
-<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span>
-que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre
-les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges<a id="FNanchor_797" href="#Footnote_797" class="fnanchor">&nbsp;[797]</a>.» Le
-18 mai, enfin, elle apprend à madame de Grignan que
-dans l'affaire du maréchal, il n'y a que son intendant
-de condamné; qu'il a fait amende honorable et justifié
-son maître. Sa lettre toutefois est pleine de sous-entendus:
-«Il y auroit extrêmement à causer, dit-elle, à raisonner,
-à admirer sur tout cela<a id="FNanchor_798" href="#Footnote_798" class="fnanchor">&nbsp;[798]</a>.» Elle rend compte à peu près
-dans les mêmes termes à M. de Guitaud de cette solution
-qui surprenait quoiqu'elle ne déplût pas: «On me
-mande (elle est à la campagne) que l'intendant de
-M. de Luxembourg est condamné aux galères; qu'il
-s'est dédit de tout ce qu'il avoit dit contre son maître:
-voilà un bon ou un mauvais valet; pour lui, il est sorti
-de la Bastille plus blanc qu'un cygne; il est allé pour
-quelque temps à la campagne. Avez-vous jamais vu des
-fins et des commencements d'histoires comme celles-là?
-Il faudroit faire un petit tour en litière sur tous ces
-événements<a id="FNanchor_799" href="#Footnote_799" class="fnanchor">&nbsp;[799]</a>.»</p>
-
-<p>Faisons, en compagnie des pièces originales, ce
-tour en litière que souhaitait madame de Sévigné pour
-s'expliquer sans réticences sur la fin d'une affaire qui
-lui semblait prêter autant à causer, à raisonner, à s'étonner.
-Elle était plus grosse, en effet, que ne l'a fait
-supposer son issue. L'histoire conventionnelle l'a traitée
-avec une légèreté et un vague dont était complice la
-royauté elle-même, peu désireuse de révéler au public
-de grands desseins avortés, des périls personnels conjurés.
-<span class="pagenum"><a id="Page_456"> 456</a></span>
-Une publication spéciale qui, sous la direction d'un
-esprit sagace, laborieux et exact, s'occupe des anciennes
-causes criminelles, en même temps que des procès
-nouveaux, vient de répandre sur l'affaire des Poisons
-une lumière inattendue, grâce à la découverte faite
-à la bibliothèque du Corps législatif (découverte pour
-nous, et non pour le savant membre de l'institut qui administre
-ce riche dépôt<a id="FNanchor_800" href="#Footnote_800" class="fnanchor">&nbsp;[800]</a>) d'un résumé de la procédure
-instruite devant la Chambre de l'Arsenal<a id="FNanchor_801" href="#Footnote_801" class="fnanchor">&nbsp;[801]</a>. Malgré
-l'ordre donné, dit-on, par Louis XIV d'en livrer
-les actes au feu, une partie fut retrouvée, en 1789,
-dans les archives de la Bastille, et de là portée à la
-bibliothèque de l'Arsenal, où M. Monmerqué a pu
-s'en servir en 1819 pour les notes de son édition des
-<i>Lettres de madame de Sévigné</i>, qui nous offrent quelques
-courtes analyses de ces précieux documents<a id="FNanchor_802" href="#Footnote_802" class="fnanchor">&nbsp;[802]</a>.
-M. Dufey (de l'Yonne) les a utilisés aussi pour la composition
-de son Histoire de la Bastille<a id="FNanchor_803" href="#Footnote_803" class="fnanchor">&nbsp;[803]</a>. «Disparus aujourd'hui,
-ajoute M. Fouquier, enlevés non-seulement
-à la curiosité publique, mais même à la France, on
-pense que si l'on pouvait les retrouver (ces papiers) ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_457"> 457</a></span>
-serait en Russie qu'il faudrait les chercher<a id="FNanchor_804" href="#Footnote_804" class="fnanchor">&nbsp;[804]</a>.» Les documents
-conservés à la bibliothèque du Palais Bourbon
-consistent en une analyse des cartons de la <i>Chambre
-ardente</i>, trouvés dans la succession du lieutenant de
-police M. de la Reynie. On y lit les noms de plus de
-deux cents personnes dont la Chambre a eu à s'occuper,
-avec des détails qui autorisent celui qui a eu la bonne
-fortune de les consulter le premier, à dire que, grâce à
-ce document irrécusable, nous pouvons aujourd'hui
-connaître l'histoire vraie et jusqu'à présent ignorée de
-ce scandaleux procès. On le peut surtout en y joignant
-un travail récent de M. Michelet, où se remarquent
-plus qu'en aucun de ses écrits les défauts excessifs et les
-rares qualités de sa méthode historique, et le solide ouvrage
-consacré par M. Rousset à la vie et à l'administration
-de Louvois, qui a eu dans la direction de la procédure
-des <i>Poisons</i> une part ignorée jusqu'ici<a id="FNanchor_805" href="#Footnote_805" class="fnanchor">&nbsp;[805]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span>
-Le peu d'espace qui nous reste ne nous permet pas
-de faire nous-mêmes une pareille histoire. Le lecteur
-pourra facilement recourir aux sources que nous lui indiquons,
-et il reconnaîtra la portée politique de cette ténébreuse
-affaire, et les efforts du gouvernement pour
-l'étouffer et l'amoindrir.</p>
-
-<p>Dès la fin de l'année 1679, Le Sage avait demandé à
-faire des révélations. Louvois fut chargé de les recevoir
-et de lui promettre la vie sauve s'il les jugeait complètes:
-l'exil dont cet accusé fut seulement frappé prouve que le
-ministre fut suffisamment édifié sur la sincérité de ses
-aveux. M. Rousset publie une lettre adressée à Louis XIV
-dans laquelle Louvois apprécie, sans les reproduire, les
-indications fournies à la justice par ce principal complice
-de La Voisin. D'après ses conversations avec lui, il signale
-au roi le danger de la présence de certains personnages
-à la Cour. Ce qui prouve l'importance des révélations
-de Le Sage, c'est que ce fut bientôt après, le 23
-janvier, qu'eurent lieu les arrestations ou les ajournements
-qui produisirent dans Paris une si profonde émotion.</p>
-
-<p>Celle qui reste le plus sérieusement chargée, soit dans
-les documents conservés à la bibliothèque du Corps législatif
-<span class="pagenum"><a id="Page_459"> 459</a></span>
-soit dans les trop courts extraits empruntés par
-M. de Monmerqué au dossier aujourd'hui disparu de la
-bibliothèque de l'Arsenal, est la comtesse de Soissons.
-Soumise à la question le 17 février, deux jours avant sa
-condamnation, La Voisin avait déclaré qu'il était très-vrai
-que la comtesse était venue chez elle avec la maréchale
-de La Ferté et la marquise d'Alluyes; que lui ayant dit,
-d'après l'inspection de sa main, qu'elle avait été aimée
-d'un grand prince, madame de Soissons lui avait demandé
-si cela reviendrait, ajoutant: «Qu'il fallait bien
-que cela revînt d'une façon ou d'autre..... et qu'elle porteroit
-sa vengeance plus loin, et sur l'un et sur l'autre,
-et jusqu'à s'en défaire<a id="FNanchor_806" href="#Footnote_806" class="fnanchor">&nbsp;[806]</a>.» Dans le résumé de M<sup>e</sup> Brunet,
-analysé par M. Fouquier, on trouve nettement
-formulée, à la charge de la comtesse de Soissons, l'accusation
-d'avoir fait préparer un placet contenant un poison
-en poudre très-subtil qu'elle devait remettre au roi en
-se jetant à ses genoux, et le résumé ajoute même que,
-pendant que le roi l'aurait lu, la comtesse devait encore
-glisser dans ses poches de cette poudre empoisonnée<a id="FNanchor_807" href="#Footnote_807" class="fnanchor">&nbsp;[807]</a>.</p>
-
-<p>La Voisin, sur la sellette, s'était expliquée sur le
-compte de la duchesse de Bouillon. Elle ne chargea pas
-comme sa s&oelig;ur cette seconde nièce de Mazarin: elle
-dit qu'en effet elle était venue chez elle, mais uniquement
-pour satisfaire un motif de curiosité. M. de Monmerqué
-a reproduit une partie de l'interrogatoire subi par
-madame de Bouillon, le 29 janvier, cinq jours après le
-<span class="pagenum"><a id="Page_460"> 460</a></span>
-départ de sa s&oelig;ur. Cette pièce ressemble peu au piquant
-dialogue recueilli par madame de Sévigné, et où la duchesse
-semblait avoir mis tant de persiflage et de hauteur.
-Elle est ici suffisamment humble et parfaitement
-sérieuse, car Le Sage, dans ses révélations, l'avait accusée
-d'avoir voulu obtenir par la magie la mort de son
-mari, afin d'épouser le duc de Vendôme. Madame de
-Bouillon fut obligée d'avouer qu'en effet elle était allée
-chez La Voisin pour y consulter <i>un très-habile homme</i>,
-que celle-ci disait connaître, et «qui savoit faire des
-merveilles,» lequel n'était autre que Le Sage. La duchesse
-était partie en compagnie du duc de Vendôme,
-du marquis de Ruvigny, de madame de Chaulieu et de
-l'abbé de ce nom. «Étant passée, déclara-t-elle, où
-étoit ledit Le Sage, elle lui demanda ce qu'il savoit faire
-d'extraordinaire, et ledit le Sage lui ayant dit qu'il feroit
-brûler en sa présence un billet, et qu'après cela il le feroit
-retrouver où elle voudroit, et elle répondante lui ayant dit
-sur cela qu'il n'en falloit pas davantage, ledit Le Sage lui
-dit qu'il falloit écrire quelques demandes; sur quoi M. le
-duc de Vendôme en écrivit deux, dont l'une étoit pour
-savoir où étoit alors M. le duc de Nevers, et l'autre si
-M. le duc de Beaufort étoit mort; lequel billet ayant été
-cacheté, ledit Le Sage le lia avec du fil ou de la soie,
-et y mit du soufre avec quelques enveloppes de papier;
-après quoi M. de Vendôme prit ledit billet qu'il fit brûler
-lui-même en la présence d'elle répondante, sur un réchaud,
-dans la chambre de La Voisin, et après cela ledit
-Le Sage dit à elle répondante qu'elle retrouveroit ce billet
-brûlé dans une porcelaine chez elle, ce qui n'arriva pas
-néanmoins. Mais deux ou trois jours après Le Sage vint
-chez elle et lui rapporta ledit billet, ce qui la surprit
-<span class="pagenum"><a id="Page_461"> 461</a></span>
-extrêmement, et de le voir cacheté comme il étoit, et
-au même état que lorsqu'il fut remis audit Le Sage.»
-Surpris d'un pareil fait, les mêmes voulurent recommencer
-l'expérience. Un nouveau billet fut, à quelques jours
-de là, remis à Le Sage, et pareillement brûlé par lui.
-Mais, comme il tardait à le rapporter, la duchesse de
-Bouillon envoya plusieurs fois chez lui, «et y passa elle-même.»
-Après plusieurs excuses, Le Sage «vint trois
-ou quatre jours après chez elle répondante, où il lui dit
-que les sibylles (qu'il disait consulter) étoient empêchées.»
-La duchesse ajoute dans son interrogatoire que
-depuis elle n'avoit pas revu Le Sage, et qu'elle trouva la
-chose si ridicule qu'elle la raconta à plusieurs personnes
-et en écrivit même à son mari, alors à l'armée. L'un des
-commissaires, la mettant en présence de la déclaration
-de Le Sage qui la concernait, lui demanda s'il n'était
-pas vrai que dans l'un des billets donnés par elle ou en
-son nom il eût été question de la mort du duc de Bouillon,
-elle répondit que non, «et que la chose étoit si
-étrange qu'elle se détruisoit d'elle-même<a id="FNanchor_808" href="#Footnote_808" class="fnanchor">&nbsp;[808]</a>.»</p>
-
-<p>Le fait de Le Sage n'était qu'un vulgaire tour de passe-passe,
-que le dernier de nos bateleurs accomplit chaque
-jour sans faillir aux yeux ébahis de la foule. Quant
-à l'accusation portée contre la duchesse de Bouillon, eût-elle
-été prouvée, elle ne constituait qu'un fait de prétendue
-magie, et, quoi qu'on en dise, quoi qu'en semble
-penser Bussy, ni Louis XIV, ni ses ministres, ni les juges
-ne pensaient que l'on pût, par les pratiques de la sorcellerie,
-amener la mort de quelques personnes; au point de
-vue religieux, au point de vue même de la législation civile
-<span class="pagenum"><a id="Page_462"> 462</a></span>
-qui punissait l'impiété et le blasphème, on pouvait
-être reconnu coupable de magie, mais non d'homicide
-par magie. La duchesse de Bouillon alla donc, pour quelque
-temps, expier à Nérac sa trop grande curiosité, peut-être
-son désir trop hâtif de devenir veuve, mais surtout
-sa légèreté de paroles, au sortir d'un interrogatoire où
-elle semble avoir eu trop de peur pour y mettre tant d'esprit.</p>
-
-<p>Les rigueurs extrêmes furent réservées aux personnes
-convaincues ou très-fortement soupçonnées d'avoir eu
-recours au poison. C'est ce qui explique la différence du
-traitement fait aux deux nièces de Mazarin. Après une
-courte absence, l'une reparut à la Cour; mais la comtesse
-de Soissons ne put jamais rentrer en France, et mourut
-en exil, léguant sa vengeance à son avant-dernier fils,
-qui malheureusement se trouva être un homme de génie,
-et fit cruellement connaître à Louis XIV le nom du
-<i>prince Eugène</i>.</p>
-
-<p>Un regrettable et charmant écrivain a voulu désintéresser
-Olympe Mancini dans toutes les accusations
-dont elle a été l'objet, et, tout en avouant son amour
-pour Louis XIV et son ardent désir de reconquérir un
-empire perdu, rejeter sur l'implacable et aveugle animosité
-de Louvois sa sortie déshonorante de la France
-et son exil sans fin. Un peu de passion galante pour les
-nièces de Mazarin, et un sentiment de générosité vis-à-vis
-d'une femme perdue par la tradition populaire, l'ont
-égaré<a id="FNanchor_809" href="#Footnote_809" class="fnanchor">&nbsp;[809]</a>. L'analyse de la procédure de l'Arsenal, qui nous
-a été transmise par le notaire Brunet, incrimine cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_463"> 463</a></span>
-femme d'une façon bien autrement grave et précise que
-les extraits uniques conservés par M. de Monmerqué. Il
-est un fait, ensuite, dans lequel il est bien difficile de la
-justifier entièrement: c'est l'empoisonnement de la reine
-d'Espagne, la malheureuse Louise d'Orléans. Saint-Simon
-en accuse formellement la comtesse de Soissons. En effet,
-ses liaisons avec l'ambassadeur d'Autriche, le comte
-de Mansfeld, auteur présumé du coup, sa fuite précipitée
-de Madrid, au lendemain de la mort de la reine,
-sont de grands indices contre elle; nous disons indices,
-car il a été dans la destinée d'Olympe Mancini d'être
-soupçonnée de tous les crimes, sans avoir été convaincue
-d'aucun.</p>
-
-<p>L'un des plus compromis par les révélations de Le
-Sage était le marquis de Cessac. A l'en croire, ce crédule
-et peu scrupuleux personnage était venu plusieurs fois
-le trouver pour lui demander le secret de gagner, ou
-pour mieux dire de tricher sûrement au jeu du roi; un
-moyen de se défaire en cachette de son frère, le comte
-de Clermont, et une recette pour se faire aimer de sa
-belle-s&oelig;ur<a id="FNanchor_810" href="#Footnote_810" class="fnanchor">&nbsp;[810]</a>. Resté hors de France pendant dix ans, le
-marquis de Cessac, en 1690, vint se constituer prisonnier
-à la Bastille, et en sortit avec un arrêt favorable,
-qui l'acquitta sans trop le réhabiliter.</p>
-
-<p>Madame du Roure avait été accusée par La Voisin
-d'être venue la consulter pour se faire aimer du roi, et
-amener la mort de mademoiselle de La Vallière. Mais,
-confrontée avec son accusatrice, elle n'en fut pas reconnue,
-et La Voisin déclare, pour expliquer son manque
-<span class="pagenum"><a id="Page_464"> 464</a></span>
-de mémoire, que les faits énoncés par elle remontaient
-déjà à quatorze ans<a id="FNanchor_811" href="#Footnote_811" class="fnanchor">&nbsp;[811]</a>.</p>
-
-<p>Dans un extrait de l'interrogatoire de Marie de La
-Marc, femme du marquis de Fontet, mestre de camp
-d'un régiment de cavalerie, tiré des mêmes manuscrits
-de l'Arsenal, on trouve quelques détails qui ne sont
-point dépourvus d'intérêt, sur certains faits relatifs au
-marquis de Feuquières et au maréchal de Luxembourg.
-Ce qui concerne ce dernier doit d'autant plus fixer l'attention,
-que les pièces de son dossier, distinctes des documents
-consultés par M. de Monmerqué à la bibliothèque
-de l'Arsenal, n'ont pas, selon le même, «été retrouvées
-parmi celles de l'affaire des Poisons qui existent à la
-bibliothèque de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>»<a id="FNanchor_812" href="#Footnote_812" class="fnanchor">&nbsp;[812]</a>. Seraient-ce les mêmes
-pièces qui auraient passé du cabinet de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>,
-le comte d'Artois à cette époque (1819), dans la bibliothèque
-du Corps législatif? C'est un doute, un fait à vérifier.</p>
-
-<p>Après avoir gardé un silence presque absolu dans son
-premier interrogatoire du 28 janvier 1680, la marquise
-de Fontet, le 6 mars suivant, fit connaître aux commissaires
-«qu'ayant appris que l'instruction que l'on faisoit
-regardoit le service du roi, la considération du bien public
-l'obligeoit de déclarer que le duc de Luxembourg et
-M. le marquis de Feuquières étoient venus chez elle, un
-jour que Le Sage (qui se faisait appeler du Buisson) s'y
-trouvoit.» Ils montèrent tous trois dans une chambre
-haute, avec un laquais qui portait un réchaud de feu.
-«Ils firent sortir le laquais, ne demeurèrent pas longtemps
-<span class="pagenum"><a id="Page_465"> 465</a></span>
-dans cette chambre, et sortirent ensuite, sans
-parler à madame de Fontet, et sans qu'elle ait su ce qui
-s'étoit passé chez elle.» On y avait brûlé des billets
-dont le contenu n'est point constaté, et il paraît que ni le
-maréchal, ni M. de Feuquières, n'avaient été satisfaits des
-<i>tours</i> de Le Sage, car, le 12 mars, madame de Fontet,
-complétant ses souvenirs, déclara aux magistrats instructeurs
-«qu'ayant revu le duc de Luxembourg quelques
-jours après, il lui dit que Le Sage étoit un fripon, qui ne
-savoit rien.» Elle ajouta que le marquis de Feuquières,
-regrettant sans doute les pistoles arrachées à sa crédulité,
-lui avait dit, de son côté, «que Le Sage étoit un escroc.»
-L'historien de la maison de Montmorency, Dézormeaux,
-donne à cette scène un tour plus favorable pour le maréchal.
-Celui-ci, on le sait, publia pour sa défense une
-lettre où il rappelait avec hauteur et noblesse les services
-de sa famille. On lui imputait d'avoir fait un pacte
-avec le diable, dans un écrit remis à Le Sage, et cela
-pour obtenir trois choses: la découverte de titres égarés
-ou dérobés, et qui devaient lui faire adjuger des biens
-considérables qu'il réclamait en justice comme ayant autrefois
-appartenu à sa maison; les moyens d'arriver à de
-grands commandements militaires et à de hautes fonctions
-dans l'État, et, comme moyen de fortune assurée,
-la réussite du dessein qu'on lui attribuait de faire épouser
-à son fils la fille de Louvois, celle que nous venons
-de voir mariée au petit-fils de la Rochefoucauld. C'est à
-ce dernier point que le duc de Luxembourg, dans sa
-lettre, a fait cette réponse que l'histoire a recueillie et
-admirée: «Quand Matthieu de Montmorency épousa
-la veuve de Louis le Gros, il ne s'adressa point au
-diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que,
-<span class="pagenum"><a id="Page_466"> 466</a></span>
-pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency
-il fallait faire ce mariage<a id="FNanchor_813" href="#Footnote_813" class="fnanchor">&nbsp;[813]</a>.» Voltaire a pris
-le ton de cette lettre, écrite après coup, pour le ton de
-l'interrogatoire de Luxembourg. Il ne s'annonce point
-ainsi dans le consciencieux travail de M. Fouquier: sa
-tenue y est trop conforme à celle que nous a révélée la
-correspondance de madame de Sévigné. Dans sa lettre
-déjà citée, Louvois, dès le lendemain de son entretien
-avec Le Sage, avait fait connaître au roi ces mêmes imputations
-sur lesquelles fut basée la procédure suivie contre
-le maréchal. Les hommes de guerre, avides de fortune
-et de gloire comme lui, courtisaient à l'envi un ministre
-dont l'influence était si considérable: rien ne fait
-donc obstacle à la réalité du projet matrimonial attribué
-au duc de Luxembourg.</p>
-
-<p>Le Sage, le chargeant d'un crime vulgaire, l'avait en
-outre accusé d'avoir voulu faire empoisonner une comédienne,
-la Dupin, entre les mains de laquelle se trouvaient
-ses titres perdus, et qui refusait de les rendre.
-Ceci était plus grave qu'un pacte avec le diable pour les
-retrouver, et l'on comprend l'indignation avec laquelle
-Luxembourg rejeta une pareille accusation. On lui représenta
-l'écrit, signé de lui, dans lequel il se vouait au
-diable pour obtenir son appui. Il reconnut sa signature,
-mais il dénia, comme &oelig;uvre d'une main étrangère, le
-corps de l'écriture. Le jugement intervenu dans son affaire
-mit au compte de son intendant Bonnard ces lignes
-accusatrices. Bonnard fut convaincu de les avoir
-ajoutées au pouvoir signé en blanc que son maître disait
-<span class="pagenum"><a id="Page_467"> 467</a></span>
-lui avoir remis pour arriver à la découverte des papiers
-intéressant sa fortune. Mis hors de cause par arrêt en
-date du 14 mai 1681, le maréchal de Luxembourg reçut
-le 18 l'ordre de se rendre à vingt lieues de Paris dans ses
-terres, d'où il ne fut rappelé qu'au mois de juin de l'année
-suivante.</p>
-
-<p>Quant aux autres personnes de distinction comprises
-dans la procédure des Poisons, et que nous avons nommées,
-mesdames de La Ferté, de C&oelig;nishac, du Fontet,
-de Polignac, de Tingry, MM. de Thermes, de Feuquières,
-etc., elles s'en tirèrent encore à meilleur marché que le
-maréchal, les premières investigations n'ayant mis à leur
-charge que des faits de puérile curiosité, ou de croyance
-ridicule, mais fort commune, en la puissance de la magie.
-C'est là ce qu'il est peut-être permis de reprocher
-au vainqueur de Fleurus; car, pour des crimes, nul ne
-peut y songer. D'ailleurs la manière dont Louis XIV le
-traita par la suite indique qu'il l'avait surtout reconnu
-pur de tout mauvais dessein, de tout complot contre sa
-personne, comme son inflexible sévérité à l'égard de la
-comtesse de Soissons prouve qu'il l'en croyait capable,
-sinon coupable.</p>
-
-<p>Si l'on en croit le document conservé à la bibliothèque
-du Corps législatif, c'est au même motif qu'il faudrait
-attribuer la rigueur persistante dont fut l'objet le surintendant
-Fouquet; et c'est ici la partie nouvelle et vraiment
-imprévue du travail de M. Fouquier. Il a recueilli
-dans le résumé de M<sup>e</sup> Brunet des indices nombreux,
-nous n'oserions dire des preuves, que, pendant de longues
-années, du fond de sa prison, Fouquet organisa, ou
-mieux inspira une conjuration permanente contre la
-personne de Louis XIV, lorsqu'il eut acquis la conviction,
-<span class="pagenum"><a id="Page_468"> 468</a></span>
-partagée par quelques-uns de ses amis, que la mort seule
-du roi pourrait le rendre à la liberté. Déjà son nom avait
-été prononcé dans le procès de la Brinvilliers. Il n'en fut
-nullement question dans le public en cette dernière circonstance,
-et la marquise de Sévigné n'eut ni le chagrin
-d'entendre accuser son ami, ni l'occasion, sans nul doute
-chaleureusement saisie, de le défendre: mais il faut finir
-cet article déjà trop long de ces mémoires. Nous renvoyons
-donc à la <i>Chambre ardente</i> de M. Fouquier le
-lecteur désireux d'approfondir la grave accusation portée
-contre un homme, que la science historique nouvelle
-a déjà assez maltraité, et que de plus complètes recherches
-finiraient peut-être par accabler<a id="FNanchor_814" href="#Footnote_814" class="fnanchor">&nbsp;[814]</a>.</p>
-
-<p>Quelle conclusion y a-t-il à tirer de toute cette affaire
-quant au temps qui en fut témoin? Faut-il, comme M. Michelet,
-condamner un régime tout entier pour des faits
-individuels quoique trop nombreux, et y voir une preuve
-de la gangrène générale d'une société parée, au dehors,
-<span class="pagenum"><a id="Page_469"> 469</a></span>
-de tout l'éclat du génie, de toutes les grâces de la civilisation
-la plus polie? Nous aimons mieux (ce sera plus
-juste et plus vrai) dire avec Voltaire: «Cette abomination
-ne fut que le partage de quelques particuliers, et
-ne corrompit point les m&oelig;urs adoucies de la nation<a id="FNanchor_815" href="#Footnote_815" class="fnanchor">&nbsp;[815]</a>.»</p>
-
-<p>Après les premières émotions de l'affaire des Poisons,
-la Cour porta toute son attention sur le mariage de l'héritier
-de la couronne, qui devait être l'occasion de grâces
-nombreuses et de la création de nouvelles charges
-fort enviées et chaudement disputées. Madame de Maintenon
-eut la haute main dans la composition de la maison
-de la Dauphine, et on vit bien alors quel chemin
-elle avait fait dans l'esprit plutôt que dans le c&oelig;ur d'un
-prince qui s'éloignait chaque jour davantage de madame
-de Montespan, et que mademoiselle de Fontanges, eût-elle
-vécu, n'eût pu garder longtemps avec sa beauté
-sans esprit.</p>
-
-<p>L'histoire de madame de Maintenon à cette époque décisive
-de sa vie est fort mêlée à celle du mariage du Dauphin;
-mais, seule, madame de Sévigné nous en fait connaître
-quelques particularités. Ailleurs on la voit tout d'un coup
-établie souveraine; madame de Sévigné nous fait compter
-les pas et mesurer les degrés de cette élévation lente,
-continue et sans pareille. Ses renseignements étaient sûrs.
-Par madame de La Fayette et M. de La Rochefoucauld,
-elle savait ce que pouvait en dire le prince de Marsillac,
-ce demi-favori du roi, depuis qu'il s'était décidé à ne
-plus avoir de favori en titre; et par madame de Coulanges
-elle pénétrait dans l'intérieur de madame de Maintenon.
-Dès le 29 novembre 1679, diligente à renseigner
-<span class="pagenum"><a id="Page_470"> 470</a></span>
-sa fille sur la situation du thermomètre de la Cour, elle
-lui écrit: «Madame de Coulanges a été quinze jours à la
-Cour; madame de Maintenon étoit enrhumée, et ne vouloit
-pas la laisser partir..... <i>Quanto</i> et <i>l'enrhumée</i> sont
-très-mal; cette dernière est toujours parfaitement bien
-avec le centre de toutes choses, et c'est ce qui fait la rage.
-Je vous conterois mille bagatelles si vous étiez ici<a id="FNanchor_816" href="#Footnote_816" class="fnanchor">&nbsp;[816]</a>.» Le
-13 décembre elle ajoute: «Nous saurons bientôt ceux qui
-seront nommés pour madame la Dauphine; c'est à l'arrivée
-de ce dernier courrier qu'on les déclarera. Il y en a
-qui disent que madame de Maintenon sera placée d'une
-manière à surprendre; ce ne sera pas à cause de <i>Quanto</i>,
-car c'est la plus belle haine de nos jours.» Et, rendant
-justice à un mérite par elle pratiqué et bien connu, madame
-de Sévigné termine par cette observation: «Elle
-n'a vraiment besoin de personne que de son bon
-apprêt<a id="FNanchor_817" href="#Footnote_817" class="fnanchor">&nbsp;[817]</a>.»</p>
-
-<p>Les colères de madame de Montespan n'étaient pas
-faites pour ramener le roi. Ces transports produisaient un
-effet tout contraire à celui qu'en attendait peut-être
-une femme dont la passion troublait l'esprit, si clairvoyant
-autrefois. Madame de Caylus, bien au courant
-de cet intérieur troublé, a dit avec raison: «L'esprit
-qui ne nous apprend pas à vaincre notre humeur devient
-inutile, quand il faut ramener les mêmes gens qu'elle a
-écartés, et si les caractères doux souffrent plus longtemps
-que les autres, leur fuite est sans retour<a id="FNanchor_818" href="#Footnote_818" class="fnanchor">&nbsp;[818]</a>.» Pendant
-qu'à la vue de son empire croulant, madame de Montespan
-<span class="pagenum"><a id="Page_471"> 471</a></span>
-s'abandonnait aux désagréables éclats de sa colère,
-la supériorité de sa rivale s'établissait par le contraste
-de sa douceur, de son égalité d'âme, qualités inestimables
-pour un homme lassé des passions orageuses,
-et cherchant le port au sein d'une affection paisible et
-solide. La nièce de madame de Maintenon a parfaitement
-mis en relief cette différence des deux caractères, donnant
-à sa tante les mêmes louanges que l'histoire a consacrées:
-«Le roi trouva une grande différence dans
-l'humeur de madame de Maintenon; il trouva une femme
-toujours modeste, toujours maîtresse d'elle-même, toujours
-raisonnable, et qui joignoit encore à des qualités si
-rares les agréments de l'esprit et de la conversation.»</p>
-
-<p>C'est sans doute à un temps voisin du mariage du Dauphin
-qu'il faut placer cette sorte de ligue formée par Louvois
-et le prince de Marsillac, de concert avec madame de
-Montespan, pour perdre madame de Maintenon dans
-l'esprit du roi, ligue dont parle seulement madame de
-Caylus. Mêlant ensemble leurs intérêts et leurs passions,
-ils voulurent, dit-elle<a id="FNanchor_819" href="#Footnote_819" class="fnanchor">&nbsp;[819]</a>, dégoûter le roi, «mais ils
-s'y prirent trop tard; l'estime et l'amitié qu'il avoit pour
-elle avoient déjà pris de trop fortes racines. Sa conduite
-étoit d'ailleurs trop bonne et ses sentiments trop purs
-pour donner le moindre prétexte à l'envie et à la calomnie.
-J'ignore les détails de cette cabale, dont madame
-de Maintenon ne m'a parlé que très-légèrement, et seulement
-en personne qui sait oublier les injures, mais
-qui ne les ignore pas<a id="FNanchor_820" href="#Footnote_820" class="fnanchor">&nbsp;[820]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_472"> 472</a></span>
-Voulant distinguer, même au déclin de son amour,
-dans madame de Montespan, la mère des enfants qu'il
-se proposait de reconnaître, Louis XIV lui avait donné,
-quelque temps auparavant, la grande place de Surintendante
-de la maison de la reine, dont la comtesse de
-Soissons avait été forcée de se démettre. Par une sorte
-de balance égale entre la femme qu'il ménageait encore
-avant de l'abandonner, et celle qu'il estimait de plus en
-plus, il désira que madame de Maintenon trouvât, dans
-la maison de la Dauphine, un état indépendant, car
-jusque là elle n'avait eu à la cour d'autre position que
-celle de gouvernante des enfants du roi et de madame
-de Montespan. Elle eût pu prétendre à la première place,
-celle de dame d'honneur; elle aima mieux y faire nommer
-une ancienne amie, la duchesse de Richelieu, alors
-dame d'honneur de la reine. Le même emploi auprès de
-l'épouse jeune et inexpérimentée de l'héritier de la couronne,
-était d'une importance supérieure à cause de l'influence
-qui devait s'y attacher.</p>
-
-<p>La veuve de Scarron, et ce lui fut un honneur dans
-sa mauvaise fortune, avait été fort bien accueillie à l'<i>hôtel
-Richelieu</i>, sorte de doublure et d'héritier de l'<i>hôtel
-Rambouillet</i>, dont l'abbé Testu était le Voiture, où elle
-avait rencontré madame de Sévigné, et où brillait madame
-de Coulanges, ce qui fut l'origine de leur intimité<a id="FNanchor_821" href="#Footnote_821" class="fnanchor">&nbsp;[821]</a>.
-«Sans bien, sans beauté, sans jeunesse, et même sans
-beaucoup d'esprit, madame de Richelieu avait épousé
-par son savoir-faire, au grand étonnement de toute la
-Cour et de la reine-mère, qui s'y opposa, l'héritier du cardinal
-de Richelieu, un homme revêtu des plus grandes
-<span class="pagenum"><a id="Page_473"> 473</a></span>
-dignités de l'État, parfaitement bien fait, et qui, par
-son âge, auroit pu être son fils; mais il étoit aisé de
-s'emparer de M. de Richelieu: avec de la douceur, et
-des louanges sur sa figure, son esprit et son caractère, il
-n'y avoit rien qu'on ne pût obtenir de lui<a id="FNanchor_822" href="#Footnote_822" class="fnanchor">&nbsp;[822]</a>.» Le duc
-de Richelieu fut fait chevalier d'honneur de la Dauphine
-en même temps que sa femme était mise à la tête de la
-maison de la nouvelle princesse. La bonne renommée de
-la duchesse de Richelieu fut aussi l'une des raisons de l'appui
-de madame de Maintenon, comme la vertu reconnue
-de la marquise de Montchevreuil, une autre amie, fut
-cause qu'elle la fit nommer gouvernante des filles d'honneur
-formant <i>la Chambre</i> de la Dauphine, bien aise de
-se parer devant la Cour de ses honorables et anciennes
-amitiés<a id="FNanchor_823" href="#Footnote_823" class="fnanchor">&nbsp;[823]</a>. Les filles de la reine furent mesdemoiselles de
-Laval, depuis duchesse de Roquelaure; de Biron et de
-Gontaud, deux s&oelig;urs, mariées, la première au marquis
-de Nogaret, et la seconde au marquis d'Urfé; de Tonnerre,
-devenue madame de Musy; de Rambure, qui
-épousa M. de Polignac, et mademoiselle de Jarnac,
-morte jeune sans être mariée: «Toutes de grande naissance
-et sans nulle beauté extraordinaire,» dit madame
-de Sévigné<a id="FNanchor_824" href="#Footnote_824" class="fnanchor">&nbsp;[824]</a>; Louis XIV n'avait pas voulu mettre à côté
-de son fils les séductions qui avaient entraîné sa jeunesse.</p>
-
-<p>La marquise de Sévigné entretient sa fille de tout un
-épisode se rattachant à la formation de la maison de la
-Dauphine et relatif à la duchesse de Soubise. Ce nom
-semble venir là pour compléter le nombre des femmes, des
-<span class="pagenum"><a id="Page_474"> 474</a></span>
-sultanes qui se disputaient la faveur du maître. Avide
-d'honneur et surtout d'argent, l'ambition rangée de madame
-de Soubise avait prétendu à la place de dame d'honneur
-de la reine, laissée vacante par la duchesse de Richelieu.
-Mais Louis XIV, désireux sans doute de rompre
-tous ses anciens liens, n'avait pas voulu donner les mains
-à un arrangement qui eût placé chaque jour devant ses
-yeux, avec tous les priviléges et les facilités de l'intimité,
-madame de Soubise. Celle-ci jouissait depuis longtemps
-de la confiance de la reine, qui, dans sa simplicité et sa
-crédulité, insistait vivement afin de l'avoir pour dame
-d'honneur: mademoiselle de Montpensier dit «qu'elle
-la préféroit à tout le monde<a id="FNanchor_825" href="#Footnote_825" class="fnanchor">&nbsp;[825]</a>.» Le roi fut inflexible.
-Madame de Soubise se plaignit; <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span> ajoute
-même qu'elle écrivit à Louis XIV une lettre «fort emportée,»
-ce qui lui valut un exil momentané dans ses
-terres. Naturellement la duchesse évincée dut s'en prendre
-à celle dont l'influence avait fait préférer madame de
-Richelieu, et que les courtisans commençaient à appeler
-madame de <i>Maintenant</i>, et peut-être est-ce à elle qu'elle
-en avait dans cette lettre qui la fit éloigner de la Cour,
-où elle ne reparut plus dans cet état de faveur demi-voilée
-qui servait à la fois ses intérêts et sa réputation<a id="FNanchor_826" href="#Footnote_826" class="fnanchor">&nbsp;[826]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<div class="footnotes">
-<h2 class="normal">NOTES:</h2>
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 avril 1676), t. IV, p. 243, édition de
-M. Monmerqué.</p>
-
-<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (22 avril 1676), t. IV, p. 267, éd. Monmerqué.</p>
-
-<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 245.</p>
-
-<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t IV, p. 248 et 270.</p>
-
-<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 avril 1676), t. IV, p. 250.</p>
-
-<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 avril, 1676), t. IV, p. 256.</p>
-
-<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (22 avril), t. IV, p. 265.</p>
-
-<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 252.</p>
-
-<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 avril 1676), t. IV, p. 244.</p>
-
-<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Conférez M. Walckenaer, <i>Mémoires touchant la vie et les
-écrits de madame de Sévigné</i>, t. V, p. 247.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
-<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 346.</p>
-
-<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> C'est Bossuet, on le sait, qui avait eu l'honneur de la conversion
-de Turenne.</p>
-
-<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Le Marais.</p>
-
-<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Le prince de Condé et son fils.</p>
-
-<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Turenne: on pourrait confondre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 347.</p>
-
-<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Neveu de Turenne.</p>
-
-<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Le cardinal de Retz.</p>
-
-<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 août 1675), t. III, p. 352 et 354.</p>
-
-<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Madame d'Heudicourt (mademoiselle de Pons).</p>
-
-<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Versailles.</p>
-
-<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 août 1675), t. III, p. 361 et 363.</p>
-
-<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 août 1675), t. III, p. 372.&mdash;<i>Correspondance
-de Roger de Rabutin, comte de Bussy</i>, édit. de M. Ludovic
-Lalanne; Paris, 1858, chez Charpentier, t. III, p. 69.</p>
-
-<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Mélanges inédits</i> de l'abbé de Choisy, cités par M. Monmerqué
-dans une note à la lettre du 31 juillet 1675 (t. III, p. 349 de son
-édition).</p>
-
-<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <span class="cap">B</span><span class="smallc">USSY-</span>R<span class="smallc">ABUTIN</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 66, édit. Ludovic Lalanne.</p>
-
-<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <i>Ibid.</i>, p. 67.</p>
-
-<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <span class="cap">B</span><span class="smallc">USSY-</span>R<span class="smallc">ABUTIN</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 77, éd. L. Lalanne.&mdash;<span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>,
-<i>Lettres</i>, t. III, p. 377.</p>
-
-<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 août 1675), t. III, p. 431.</p>
-
-<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 388.</p>
-
-<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> A la fois son curé et son confesseur.</p>
-
-<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Neveu de Turenne, par sa mère.</p>
-
-<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. III, p. 391.</p>
-
-<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Le comte de Beringhen, premier écuyer.</p>
-
-<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 août 1675), t. III, p. 397.</p>
-
-<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Charles-Martel, Hugues le Grand, Bertrand du Guesclin et le
-connétable de Sancerre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 409.</p>
-
-<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 438-441.</p>
-
-<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 443.</p>
-
-<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> On sait que ce mot veut dire toute la maison militaire et civile,
-bien plus que le personnel de la domesticité.</p>
-
-<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 445.</p>
-
-<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 447.</p>
-
-<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (9 septembre 1675), t. III, p. 461.</p>
-
-<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, Collection de MM. Michaud
-et Poujoulat, t. XXXII, p. 282.</p>
-
-<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 août 1675), t. III, p. 396.</p>
-
-<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 401.</p>
-
-<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 433.</p>
-
-<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 457.</p>
-
-<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 475.</p>
-
-<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 août 1675), t. III, p. 358.</p>
-
-<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 365.</p>
-
-<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple, ministre d'Angleterre, en
-Hollande</i>, Coll. de MM. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 97.</p>
-
-<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (21 août 1675), t. III, p. 414.</p>
-
-<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 386 et 389.</p>
-
-<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 août), t. III, p. 393.</p>
-
-<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 novembre 1675), t. IV, p. 89.</p>
-
-<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, Coll. Michaud et Ponjoulat,
-t. XXXII, p. 282.</p>
-
-<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 460.</p>
-
-<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 386.</p>
-
-<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 août 1675), t. III, p. 403.</p>
-
-<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 août 1675), t. III p. 407.</p>
-
-<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <i>Procès-verbaux des assemblées du clergé</i>, t. V, p. 220, et
-<i>Pièces justificatives</i>, à fin du volume, p. 131.</p>
-
-<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 août 1675), t. III, p. 405.</p>
-
-<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 404.</p>
-
-<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, édition de MM. Chéruel et Sainte-Beuve, t. X, p. 341.</p>
-
-<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> Cf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. VI, p. 37; VII, p. 263; et La Fare, Coll.
-Michaud, t. XXXII, p. 281.</p>
-
-<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 389 et 392.</p>
-
-<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 451.</p>
-
-<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, ambassadeur d'Angleterre en
-Hollande; Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 92.</p>
-
-<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (20 septembre 1675), t. III, p. 477; <i>Mémoires
-du chevalier Temple</i>, Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII,
-p. 100 et 104.&mdash;<i>Mémoires de La Fare</i>, <i>ibid.</i>, p. 283.</p>
-
-<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 avril 1675), t. IV, p. 250.</p>
-
-<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 223.</p>
-
-<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Valet de chambre de madame de Sévigné.</p>
-
-<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 255. Ceci est une allusion à la scène IX
-du troisième acte du <i>Médecin malgré lui</i>. Sganarelle, en passe d'être
-pendu, dit à sa femme: <i>Retire-toi de là, tu me fends le c&oelig;ur!</i>
-Martine lui répond: <i>Non, je veux demeurer pour encourager à
-la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 206.</p>
-
-<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 avril 1676), t. IV, p. 256.</p>
-
-<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 avril 1676), t. IV, p. 263.</p>
-
-<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 avril 1676), t. IV, p. 271-274.</p>
-
-<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Voy. <i>Lettres de la Palatine</i> (duchesse d'Orléans), p. 121.</p>
-
-<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 277.</p>
-
-<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 303.</p>
-
-<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, Collection Michaud, t. XXXII,
-p. 82.</p>
-
-<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, p. 84.</p>
-
-<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, p. 108.</p>
-
-<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, p. 106.</p>
-
-<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 28 mai 1676, t. IV, p. 319.</p>
-
-<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 205.</p>
-
-<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 157.</p>
-
-<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> <i>Mémoires de M. de La Fare</i>, Coll. Michaud, t. XXXII, p. 284.</p>
-
-<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> <i>Voy.</i> aussi, sur le même fait, les <i>Mémoires de Temple</i>,
-p. 102 et 119, et ceux de <i>l'abbé de Choisy</i>, t. XXX, p. 559.</p>
-
-<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 149. (Lettre du 23
-avril 1676.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 351.</p>
-
-<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Conférez <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. IV, p. 286.</p>
-
-<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 165.</p>
-
-<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Lettre du maréchal de Schomberg au comte de <span class="cap">B</span><span class="smallc">USSY-</span>R<span class="smallc">ABUTIN</span>
-dans la <i>Correspondance</i> de celui-ci, t. III, p. 166.</p>
-
-<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 377.</p>
-
-<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 367 et 385.</p>
-
-<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 367.</p>
-
-<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 juillet 1676), t. IV, p. 366.</p>
-
-<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 389.</p>
-
-<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 403.</p>
-
-<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Fils aîné du surintendant Fouquet.</p>
-
-<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 5 août 1676, t. IV, p. 409.</p>
-
-<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 414.</p>
-
-<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 415.</p>
-
-<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 427.</p>
-
-<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 415.</p>
-
-<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 407.</p>
-
-<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 413.</p>
-
-<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 7 août, t. IV, p. 418.</p>
-
-<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 421.</p>
-
-<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 19 août, t. IV, p. 427.</p>
-
-<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 19 août, t. IV, p. 433.</p>
-
-<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 439.</p>
-
-<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 444.</p>
-
-<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 28 août, t. IV. p. 445.</p>
-
-<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 2 septembre 1676, t. IV, p. 448-453.</p>
-
-<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 21 septembre 1676, t. IV, p. 478.</p>
-
-<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, coll. Michaud, t. XXXII,
-p. 284.</p>
-
-<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> <i>Correspondance du comte de Bussy</i> (lettre du 19 septembre
-1676), t. III, p. 185.</p>
-
-<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 23 octobre 1676, t. V, p. 46.</p>
-
-<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> <i>Historiettes de Tallemant des Réaux</i>; éd. in-12, t. V, p. 232.</p>
-
-<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 269 et 287.</p>
-
-<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 295.</p>
-
-<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 296.</p>
-
-<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (<i>lettre</i> du 24 juin 1676), t. IV, p. 319.</p>
-
-<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 298.</p>
-
-<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> <i>Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de Sévigné,
-etc.</i>, t. I<sup>er</sup>, chap. I<sup>er</sup>, p. 3.</p>
-
-<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> <i>Vie de sainte Chantal</i>, par la marquise de <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, en tête des
-<i>Lettres de madame de </i><span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>. Paris, 1823. Ed. de Blaise.</p>
-
-<p>Cette vie abrégée résume heureusement les principaux faits de la
-biographie de la baronne de Chantal. Elle est l'&oelig;uvre de la fille de
-Bussy-Rabutin, petite fille, par sa mère, de la sainte. Elle a surtout été
-composée avec le secours des <i>Mémoires</i> contemporains de la mère
-de Chaugy, du même ordre, <i>sur la vie de madame de Chantal</i>.
-Madame de Chaugy était fille de la s&oelig;ur du comte de Toulongeon,
-qui épousa mademoiselle de Chantal, l'une des tantes de
-madame de Sévigné (<i>Lettres de madame de Chantal</i>; Paris,
-1860, t. 1<sup>er</sup>, p. 522; note). Ces remarquables et très-curieux <i>Mémoires</i>
-ont été publiés en 1842 par M. l'abbé Boulangé. Ils furent
-connus et consultés par les deux principaux biographes de la mère
-de Chantal, le père Fichet, jésuite, qui fit paraître sur la fondatrice
-de l'ordre de la Visitation une Histoire in-4<sup>o</sup>, deux ans seulement
-après sa mort, et M. Henri de Maupas du Tour, évêque du Puy,
-plus tard d'Évreux, auteur également d'une vie très-détaillée. Il n'y
-a aucune estime à faire de la <i>Vie de madame de Chantal</i> par Marsollier,
-que le dernier et heureux historien de saint François de Sales,
-M. Hamon, appelle avec raison «le plus infidèle des biographes.»
-Une abondante source d'informations, pour l'histoire de l'aïeule
-de madame de Sévigné, et que nous n'avons point négligée, se
-trouve dans la collection de ses lettres, publiée depuis peu d'une
-manière très-complète par M. de Barthélemy, à laquelle il faut
-joindre aussi la précieuse correspondance de l'évêque de Genève.</p>
-
-<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> <i>Détails historiques</i> sur les ancêtres, le lieu de naissance, les
-possessions et les descendants de madame de Sévigné par M. Girault,
-en tête des <i>Lettres inédites de madame de Sévigné</i>; Paris, 1814,
-chez Klostermann. <i>Introduction</i>, p. <span class="smallc">XXV</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> <i>Vie de la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot de
-Chantal</i>, première mère et religieuse de la Visitation de Sainte-Marie,
-par Henri de Maupas du Tour, évêque et comte du Puy;
-2<sup>e</sup> édition, Paris, 1658, p. 72.&mdash;V. Aussi l'<i>Histoire des ordres monastiques,
-religieux et militaires</i>, par le père Hélyot, t. IV,
-p. 318.</p>
-
-<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> <i>Vie de la sainte mère de Chantal</i>, par le P. Alexandre Fichet,
-jésuite; Paris, 1643, p. 161.</p>
-
-<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> <i>Vie de saint François de Sales, d'après les manuscrits et
-les auteurs contemporains</i>, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice;
-Paris, 1858, 3<sup>e</sup> édition, t. I<sup>er</sup>, p. 480.</p>
-
-<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> <i>Vie de la mère de Chantal</i>, par Alexandre Fichet, p. 132.</p>
-
-<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> <i>Abrégé de la vie de la B. de Chantal</i>; Paris, 1752, chez Claude
-Herissant, p. 10.&mdash;Cet excellent abrégé, en grande partie emprunté
-à la Vie de madame de Coligny, est l'&oelig;uvre d'une religieuse de la
-Visitation. Il mérite d'être cité.</p>
-
-<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> <i>Vie de la vénérable mère Jeanne Françoise Frémiot</i>, etc.,
-par Henri de Maupas, p. 84.</p>
-
-<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> <i>Abrégé de la vie de la B. de Chantal</i>, etc., p. 13.</p>
-
-<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">LEX.</span> <span class="cap">F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 140.&mdash;<i>Abrégé</i>, etc., p. 13.</p>
-
-<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ÉLYOT</span>, <i>Histoire des ordres monastiques</i>, etc., t. IV, p. 313.</p>
-
-<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> <i>Histoire de saint François de Sales</i>, par M. Hamon; 3<sup>e</sup> éd.,
-1858, t. I<sup>er</sup>, p. 513, et t. II, p. 11.</p>
-
-<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy.</i> Ed. de M. Boulangé, p. 84.</p>
-
-<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> <i>Abrégé de la vie de la B. de Chantal</i>, p. 15.&mdash;<span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 151.</p>
-
-<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 155.</p>
-
-<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Voici la lettre que l'évêque de Genève écrivit au vieux baron
-de Chantal au sujet de ce mariage. Elle a été publiée pour la première
-fois par M. le chevalier Datta, sous-archiviste aux archives de
-la cour de Turin, dans le recueil intitulé: <i>Nouvelles lettres inédites
-de saint François de Sales</i>; Paris, chez Blaise, 1835, t. I<sup>er</sup>,
-p. 291.</p>
-
-<p><i>A M. de Chantal, capitaine de 50 hommes d'armes, chevalier
-de l'ordre de Sa Majesté.</i></p>
-
-<p class="titel">Monsieur,</p>
-
-<p>J'ai bien assez de cognoissance de la grandeur de la courtoisie
-avec laquelle vous avez agréable le dessein du mariage de mademoiselle
-vostre fille aynée avec mon frère; mais il ne m'est pas advis
-que jamais j'en puisse faire aucune sorte de digne recognoissance
-et remercîment. Seulement vous supplié-je bien humblement
-de croire que vous ne pouviez obliger de cet honneur des gens qui
-le receussent avec plus de ressentiment que nous faisons, mes
-proches et moy, qui touts en sommes remplis de consolation; et
-bien, monsieur, que nous soyons fort esloignés des mérites que vous
-pouviez justement requérir pour nous faire cette faveur, et nous
-recevoir à une sy estroite alliance avec vous, sy espérerons-nous
-de tellement y correspondre par une entière, sincère et humble affection
-à vostre service, que vous en aurez contentement. En mon
-particulier, monsieur, permettez-moi que je dise que l'amitié non-seulement
-fraternelle, mais encore paternelle que je portois à ma
-petite s&oelig;ur, m'est demeurée en l'esprit pour la donner à cette autre
-encore plus petite s&oelig;ur que, ce me semble, me prépare<a id="FNanchor_144-a" href="#Footnote_144-a" class="fnanchor">&nbsp;[144-a]</a>; et sy cela,
-lui donneray avec un surcroît de respect et d'estime tout singulier,
-et considération de l'honneur extrême que je vous porte, monsieur,
-et à M. de Bourges, et à M. le Président, sans y comprendre ce que
-je pense de la dilection que je dois à madame sa mère, vostre
-chère fille. Or j'espère que Dieu bénira le tout, et se rendra le protecteur
-de ce projet que je lui recommande de tout mon c&oelig;ur, et
-qu'il vous conserve et comble de ses grandes grâces et faveurs;
-c'est le souhait perpétuel,</p>
-
-<p class="signature">Monsieur,<br />
-<span class="i1">De vostre plus humble et</span><br />
-<span class="i1">très-affectionné serviteur,</span><br />
-<span class="i2 cap">F</span><span class="smallc">RANÇOIS</span>, évêque de Genève</p>.
-
-<p class="i2"><a id="Footnote_144-a" href="#FNanchor_144-a" class="label">[144-a]</a>: L'évêque venait de perdre une s&oelig;ur qu'il aimait beaucoup.</p>
-
-<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> <i>Abrégé de la Vie, etc.</i>, p. 18.</p>
-
-<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 94.</p>
-
-<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 169.&mdash;<i>Abrégé de la Vie</i>, <i>etc.</i>, p. 16.</p>
-
-<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 96.</p>
-
-<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <i>Abrégé de la vie</i>, <i>etc.</i>, p. 20.</p>
-
-<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> <i>Abrégé de la vie, etc.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 181.</p>
-
-<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <i>Ibid.</i>, p. 175.</p>
-
-<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <i>Abrégé de la vie, etc.</i>, p. 21, d'après les <i>Mémoires</i> de madame
-de Chaugy.&mdash;<i>Histoire de saint François de Sales</i>, par
-M. Hamon, t. II, p. 25.</p>
-
-<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> <span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 199.</p>
-
-<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> <i>Mémoires</i> de madame de Chaugy.&mdash;<span class="cap">H</span><span class="smallc">AMON</span>, <i>Hist. de saint
-François de Sales</i>, t. II, p. 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 203.&mdash;Conf. aussi <i>Lettres de saint François
-de Sales</i> (éd. de Blaise), n<sup>o</sup> CXCVIII.&mdash;<span class="cap">F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 208.&mdash;<i>Mémoires
-de madame de Chaugy</i> dans <span class="cap">H</span><span class="smallc">AMON</span>, t. II, p. 32.&mdash;<span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>,
-<i>Vie de la B. de Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 204.</p>
-
-<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> <i>Abrégé, etc.</i>, p. 26.&mdash;<span class="cap">M</span><span class="smallc">ARQUISE DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie, etc.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 211.</p>
-
-<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> <i>Abrégé de la Vie, etc.</i>, p. 26.</p>
-
-<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> <i>Abrégé de la vie</i>, etc., p. 27.</p>
-
-<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> <i>Ibid.</i>, p. 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 141.</p>
-
-<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> <i>Abrégé de la vie</i>, etc., p. 32.</p>
-
-<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 298.</p>
-
-<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie</i>, etc.&mdash;<i>Lettres de madame de Rabutin Chantal.</i>
-Ed. nouvelle par M. Édouard de Barthélemy, auditeur au conseil
-d'État. Paris, 1860, chez J. Lecoffre, t. I<sup>er</sup>, p. 7.</p>
-
-<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Les premières religieuses séjournèrent quelque temps rue Saint-Michel
-avant d'aller s'installer définitivement sur l'emplacement
-des écuries de l'hôtel Zamet, situé près de la Bastille. (<span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>,
-p. 333.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 337.</p>
-
-<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> <span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 334.&mdash;<i>Abrégé</i>, etc., p. 37.</p>
-
-<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> <i>Port-Royal</i>, par M. Sainte-Beuve, t. I<sup>er</sup>, p. 220.</p>
-
-<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, <i>ibid.</i>, p. 221.</p>
-
-<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> <span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 338.&mdash;<span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 346.</p>
-
-<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> <i>Lettres inédites de saint François de Sales</i>, publiées par
-M. le chevalier <span class="cap">D</span><span class="smallc">ATTA</span>. Paris, 1835, t. II, p. 120.&mdash;<span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>,
-<i>Port-Royal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 221.</p>
-
-<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, tome I<sup>er</sup>, p. 249.</p>
-
-<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 345.</p>
-
-<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, <i>Port-Royal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 224.</p>
-
-<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 344.</p>
-
-<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAUGY</span>, p. 180.&mdash;<span class="smallc">P. Fichet</span>, p. 340.</p>
-
-<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, lettre à la supérieure de Paris: <i>Lettres</i>,
-t. I<sup>er</sup>, p. 473.&mdash;<span class="smallc">P. Fichet</span>, p. 351.</p>
-
-<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, <i>Lettres</i>, t. II, p. 94.</p>
-
-<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 40.</p>
-
-<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 364.</p>
-
-<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 365.</p>
-
-<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span> <i>Lettres</i>, t. II, p. 251, 377 et 471.</p>
-
-<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 370.&mdash;<i>Abrégé</i>, etc., p. 42. Dans les
-lettres inédites données récemment par M. de Barthélemy, on voit
-bien toute la sollicitude de madame de Chantal pour la publication des
-&oelig;uvres de son ami. (Conf. t. II, p. 119, 120, 121, 151, 164, 184, 303
-et 353. Ce deuxième volume est entièrement inédit.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 371.</p>
-
-<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 366.</p>
-
-<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 42.</p>
-
-<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 359.</p>
-
-<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 42.</p>
-
-<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> Cf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. I<sup>er</sup>,
-p. 4-7. Cf. encore <i>Notice</i> sur la même, éd. Monmerqué, t. I<sup>er</sup>,
-p. 55.</p>
-
-<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> Montmorency-Boutteville.</p>
-
-<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 383.&mdash;<i>Mémoires de mad. de Chaugy</i>,
-p. 211.</p>
-
-<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 385, d'après les <i>Mémoires de madame
-de Chaugy</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 211.</p>
-
-<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> P. 38.</p>
-
-<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> <i>Vie de sainte Chantal</i>, par madame de Coligny, en tête des
-<i>Lettres de sainte Chantal</i>, éd. de Blaise, Paris, 1823.</p>
-
-<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAUGY</span>, p. 233.</p>
-
-<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> Nous reproduisons dans les notes placées à la fin du volume
-des fragments de la correspondance de madame de Chantal qui
-prouvent toute sa sollicitude pour l'enfance de madame de Sévigné,
-et sa grande affection pour la famille maternelle de celle-ci.</p>
-
-<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> <i>Mémoires</i>, p. 233.</p>
-
-<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> <i>Madame de Montmorency, m&oelig;urs et caractères du dix-septième
-siècle</i>, par Amédée Renée, 2<sup>e</sup> éd. Paris, 1858. MM. Didot
-frères, p. 161.</p>
-
-<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <i>Madame de Montmorency</i>, p. 170.</p>
-
-<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> V. <i>Lettres de madame de Chantal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 109 et 114. Elle
-l'appelle <i>le bon, le très-bon M. Vincent</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.&mdash;<i>Lettres de madame
-de Chantal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 70.</p>
-
-<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 109.&mdash;<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>,
-<i>Abrégé</i>, etc., p. 51.</p>
-
-<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 559.&mdash;<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>,
-<i>Vie de sainte Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, <i>Madame de Montmorency</i>, p. 185.</p>
-
-<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, p. 189.</p>
-
-<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 484.</p>
-
-<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 471.</p>
-
-<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 53.</p>
-
-<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 484.&mdash;<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAUGY</span>, p. 276.</p>
-
-<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 485. Le P. Fichet l'appelle alors <i>le miracle
-de ce siècle</i> (p. 451).</p>
-
-<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 747.</p>
-
-<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 53.</p>
-
-<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 489.</p>
-
-<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 492.</p>
-
-<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, p. 190.</p>
-
-<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 54.</p>
-
-<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> Détails recueillis par la mère de Musy, supérieure du couvent de
-Moulins.&mdash;V. aussi le <span class="smallc">P. Fichet</span>, p. 455.</p>
-
-<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 508.&mdash;<i>Mémoires de madame de Chaugy</i>,
-p. 283.</p>
-
-<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> <i>Oraison funèbre de la vénérable mère de Chantal</i>, prononcée
-à Paris, aux religieuses de la Visitation.</p>
-
-<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 291.</p>
-
-<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> Voir, sur les derniers temps de madame de Chantal, ses <i>Lettres</i>
-(éd. de M. de Barthélemy), t. I<sup>er</sup>, p. 557-579.</p>
-
-<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Le premier biographe en date de madame de Chantal, le P. Fichet,
-qui au lendemain de sa mort écrivait une histoire de la sainte,
-publiée deux ans après, parle en deux endroits de Marie de Rabutin,
-alors sur le point d'épouser le marquis de Sévigné. Page 66, il
-l'appelle «une héritière belle, riche et très-vertueuse;» et p. 108,
-«la perle des demoiselles et un rare parti.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> <i>Oraison funèbre de la mère de Chantal</i>, par le père de Lingendes.</p>
-
-<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> <i>Sentiment de saint Vincent de Paul, de la sainteté de la
-mère de Chantal</i>, dans l'<i>Abrégé de la vie</i>, etc., p. 57.</p>
-
-<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 56.</p>
-
-<p>A la mort de madame de Chantal on comptait quatre-vingt-sept
-monastères de la Visitation, et en 1792, à l'époque de la suppression
-des ordres religieux, cent soixante-sept. Il en existe aujourd'hui cent
-huit, tant en France qu'à l'étranger. (Tableau placé par M. l'abbé
-Boulangé à la fin de son édition des <i>Mémoires de madame de
-Chaugy</i>, sur l'histoire de la mère de Chantal.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 mai, 1676), t. IV, p. 298.</p>
-
-<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. III,
-p. 325. Voy. la description de ce tombeau dans <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, <i>Madame
-de Montmorency</i>, p. 321.</p>
-
-<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 299.</p>
-
-<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. III, p. 324.</p>
-
-<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> Voy. sur la marquise de Valençay et ses filles, <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>,
-t. VII, p. 110, et <i>Mémoires</i> de Dangeau, t. I<sup>er</sup>, p. 48 (éd. Didot).</p>
-
-<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> <i>Lettres</i> (1676), t. IV, p. 298.</p>
-
-<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 303.</p>
-
-<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 305 et 355.&mdash;Sur M. de Saint-Hérem, voir
-<i>Mémoires</i> du duc de Saint-Simon, t. III, p. 206; XII, p. 396, et XIX,
-p. 307.</p>
-
-<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> Sur madame de Longueval, conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 308,
-314, 322 et 431; VI, p. 476; VII, p. 419, et VIII, p. 117 et 135.</p>
-
-<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 115, et II, p. 230.</p>
-
-<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> <i>Lettres</i> (16 mars 1672), t. II, p. 365. Voy. aussi même volume,
-p. 296 et 414.</p>
-
-<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> <i>Ibid.</i>, p. 292.</p>
-
-<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. III, p. 206.</p>
-
-<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> Citée aussi pour sa beauté.</p>
-
-<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 octobre 1677), t. V, p. 253.</p>
-
-<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 306, 325.</p>
-
-<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (1676), t. IV, p. 304.</p>
-
-<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 mai 1676), <i>ibid.</i>, p. 310.</p>
-
-<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 309 et 323.</p>
-
-<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> <i>Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs</i>, par le
-docteur Barthez. Vichy, 1856, p. 17.</p>
-
-<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Paroles de Fléchier, dans M. Barthez, p. 19.</p>
-
-<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> <i>Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs</i>, par
-M. Barthez, p. 39-50.</p>
-
-<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 337.</p>
-
-<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (26 mai 1676), t. IV, p. 314.</p>
-
-<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (8 juin 1676), t IV, p. 331.</p>
-
-<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 juin 1676), t. IV, p. 337.</p>
-
-<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1676), <i>ibid.</i>, p. 333.</p>
-
-<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 334.</p>
-
-<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 juin 1676), t. IV, p. 325.&mdash;Sur cette famille
-de la Baroir, voir Tallemant des Réaux, t. IX, p. 69.</p>
-
-<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 325 et 331.</p>
-
-<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1676), t. IV, p. 333.</p>
-
-<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 306 et 310.</p>
-
-<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> C'était la promenade du bel air, à Aix.</p>
-
-<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 314 et 322.</p>
-
-<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 335.</p>
-
-<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 304 et 305.</p>
-
-<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 324.</p>
-
-<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 307.</p>
-
-<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> Renommé pour sa beauté.</p>
-
-<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 316.</p>
-
-<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 322.</p>
-
-<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 324.</p>
-
-<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 331.</p>
-
-<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 316 et 338.</p>
-
-<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 371 et 412.</p>
-
-<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 339 et 342.</p>
-
-<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 342.</p>
-
-<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 342 et 345.</p>
-
-<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 300.</p>
-
-<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> <i>Mémoires</i>, t. XIII, p. 193. On a même publié en un gros volume
-les recettes de madame Fouquet.</p>
-
-<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>ibid.</i>, p. 194.</p>
-
-<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. XIII, p. 195; t. XIV, p. 112.</p>
-
-<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. XIII, p. 196.</p>
-
-<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. XIII, p. 196.</p>
-
-<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 21 juin 1676, t. IV, p. 346.</p>
-
-<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 350.</p>
-
-<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 356.</p>
-
-<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> Voy. surtout <i>Causes célèbres de Richer</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 362.</p>
-
-<p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> Billet de Corbinelli dans les <i>Lettres de madame de Sévigné</i>,
-t. IV, p. 259. Conf. aussi t. VI, p. 259 et 277.</p>
-
-<p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> T. IV, p. 272. Afin de ne rien oublier de ses crimes, la marquise
-de Brinvilliers avait pris la précaution de les écrire. Son avocat
-(voir <span class="smallc">Richer</span>, <i>Causes célèbres</i>) analyse cette confession, qui servit
-de base à la condamnation, et cherche à prouver qu'elle ne doit point
-être invoquée contre l'accusée.&mdash;Voir aussi les notes de ce volume.</p>
-
-<p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> Celui qui l'avait instruite dans l'art des poisons.</p>
-
-<p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 277.</p>
-
-<p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 274.</p>
-
-<p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 375.</p>
-
-<p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 358 et 375.</p>
-
-<p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 et 22 juillet 1676), t. IV, p. 378 et 383.</p>
-
-<p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> Conférez <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 190 et
-suiv.</p>
-
-<p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> <i>Histoire de madame de Maintenon et des principaux événements
-du règne de Louis XIV</i>, par M. le duc de Noailles, de
-l'Académie française. 2<sup>e</sup> édition. Paris, 1849, t. I<sup>er</sup>, p. 516-520.</p>
-
-<p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> Lettre à l'abbé Gobelin, <i>Histoire de madame de Maintenon</i>,
-t. I<sup>er</sup>, p. 518.</p>
-
-<p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 284.</p>
-
-<p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 372.</p>
-
-<p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 juillet 1676), t. IV, p. 375.</p>
-
-<p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> Allusion à l'une des féeries du roman d'<i>Amadis de Gaule</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 juillet 1676), t. IV, p. 394.</p>
-
-<p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 août 1676), t. IV, p. 415.</p>
-
-<p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> Même lettre, p. 416.</p>
-
-<p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 432.</p>
-
-<p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 429.</p>
-
-<p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (21 août 1676), t. IV, p. 436.</p>
-
-<p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> M. Monmerqué nous apprend qu'on désignait ainsi mademoiselle
-de Montgeron. (<i>Note de la lettre citée.</i>)</p>
-
-<p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (26 août 1676), t. IV, p. 441.</p>
-
-<p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 462.</p>
-
-<p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 453.</p>
-
-<p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 455.</p>
-
-<p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 460.</p>
-
-<p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322" class="label">[322]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 463.</p>
-
-<p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323" class="label">[323]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 467.</p>
-
-<p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324" class="label">[324]</a> Madame de Grignan objectait sans doute à sa mère les trente
-ans de madame de Soubise et ses huit enfants.</p>
-
-<p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325" class="label">[325]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 7.</p>
-
-<p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326" class="label">[326]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 11.</p>
-
-<p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327" class="label">[327]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 14 et 19.</p>
-
-<p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328" class="label">[328]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 20.</p>
-
-<p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329" class="label">[329]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330" class="label">[330]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 34.</p>
-
-<p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331" class="label">[331]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 53.</p>
-
-<p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332" class="label">[332]</a> <i>Mémoires de madame de Caylus</i>, coll. Michaud, t. XXXII,
-p. 486.</p>
-
-<p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333" class="label">[333]</a> Sur madame de Soubise conférez <i>Mémoires du duc de Saint-Simon</i>,
-t. XIII, p. 104. Voir aussi t. II, p. 155-167, 387, 309; t. V,
-p. 280, 431 et 433; t. VI, p. 151, 436; VII, p. 60; X, p. 219, 258;
-XI, p. 237; XIII, p. 5; XVIII, p. 4.</p>
-
-<p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334" class="label">[334]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 novembre 1676), t. V, p. 54.</p>
-
-<p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335" class="label">[335]</a> Terre achetée par madame de Montespan.</p>
-
-<p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336" class="label">[336]</a> T. V, p. 66, lettre du 18 novembre 1676. Dans une lettre du
-29 septembre de l'année précédente on trouve le mot de cette comparaison.
-«Le bon abbé (écrit madame de Sévigné parlant de son
-oncle de Coulanges) est fort en colère contre M. de Grignan; il espéroit
-qu'il lui manderoit si le voyage de <i>Jacob</i> a été heureux, s'il
-est arrivé à bon port dans la terre promise, s'il y est bien placé, bien
-établi, lui et ses femmes, ses enfants, ses moutons, ses chameaux.»
-C'était une collection de figurines en cire ou en bois, représentant
-le voyage du patriarche en Égypte.</p>
-
-<p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337" class="label">[337]</a> <i>Mémoires</i>, <i>etc.</i>, t. V, p. 138, 160-167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338" class="label">[338]</a> Pour ces citations, V. <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. IV, p. 30, 45, 54 et 55.&mdash;Sur
-la démission du cardinal de Retz, voir ses <i>Mémoires</i> (coll. Michaud,
-t. XXV, p. 612).</p>
-
-<p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339" class="label">[339]</a> Nièce à la mode de Bretagne. (Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 167.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340" class="label">[340]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 357.</p>
-
-<p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341" class="label">[341]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 320.</p>
-
-<p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342" class="label">[342]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 327.</p>
-
-<p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343" class="label">[343]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 405.</p>
-
-<p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344" class="label">[344]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 410.</p>
-
-<p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345" class="label">[345]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 443.</p>
-
-<p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346" class="label">[346]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 7 octobre 1676, t. V, p. 17.</p>
-
-<p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347" class="label">[347]</a> Note de M. Monmerqué à la lettre du 7 octobre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348" class="label">[348]</a> <i>Mémoires de Coulanges</i>, formant le t. XI de l'édition de
-M. Monmerqué, p. 65.&mdash;<i>Mémoires du cardinal de Retz</i>, p. 614.</p>
-
-<p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349" class="label">[349]</a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 64 et 68.</p>
-
-<p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350" class="label">[350]</a> V. <i>Lettres de madame de Sévigné</i>, t. IV, p. 477; V, p. 19,
-25, 32, 45, 47, 48, 59 et 62.</p>
-
-<p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351" class="label">[351]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 39.</p>
-
-<p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352" class="label">[352]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 octobre 1676), t. V, p. 43.</p>
-
-<p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353" class="label">[353]</a> <i>Vie de Colbert</i> par M. Pierre Clément, p. 106.</p>
-
-<p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354" class="label">[354]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 63.</p>
-
-<p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355" class="label">[355]</a> <i>Biographie Michaud</i>, art. Colbert, par M. Villenave.</p>
-
-<p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356" class="label">[356]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 18 novembre, t. V, p. 66.</p>
-
-<p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357" class="label">[357]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 70.</p>
-
-<p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358" class="label">[358]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 71.</p>
-
-<p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359" class="label">[359]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 73.</p>
-
-<p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360" class="label">[360]</a> Allusion au langage de la philosophie cartésienne, familière à
-madame de Grignan.</p>
-
-<p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361" class="label">[361]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 74.</p>
-
-<p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362" class="label">[362]</a> <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 147.</p>
-
-<p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363" class="label">[363]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 147.</p>
-
-<p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364" class="label">[364]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 16 août 1674),
-t. II, p. 385.</p>
-
-<p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365" class="label">[365]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. II, p. 396 (lettre du 19 septembre 1674).</p>
-
-<p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366" class="label">[366]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 401.</p>
-
-<p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367" class="label">[367]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettres des 16 août et 5 septembre
-1674), t. III, p. 385 et 393.</p>
-
-<p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368" class="label">[368]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (lettre du 8 octobre 1675), t. IV, p. 28.</p>
-
-<p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369" class="label">[369]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 108.</p>
-
-<p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370" class="label">[370]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 67.</p>
-
-<p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371" class="label">[371]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 72.</p>
-
-<p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372" class="label">[372]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 73.</p>
-
-<p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373" class="label">[373]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 78.</p>
-
-<p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374" class="label">[374]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 155.</p>
-
-<p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375" class="label">[375]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 101.</p>
-
-<p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376" class="label">[376]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 161.</p>
-
-<p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377" class="label">[377]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III., p. 163.</p>
-
-<p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378" class="label">[378]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III., p. 165.</p>
-
-<p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379" class="label">[379]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 août 1675), t. III, p. 276.</p>
-
-<p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380" class="label">[380]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 27 août 1675, t. III, p. 433.&mdash;Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>,
-t. IV, p. 279.</p>
-
-<p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381" class="label">[381]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 9 janvier 1676, t. IV, p. 176.</p>
-
-<p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382" class="label">[382]</a> <i>Correspondance de Bussy</i> (20 octobre 1675), t. III, p. 111.</p>
-
-<p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383" class="label">[383]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (20 décembre 1675), t. IV, p. 136.</p>
-
-<p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384" class="label">[384]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 129.</p>
-
-<p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385" class="label">[385]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 459.</p>
-
-<p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386" class="label">[386]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 436.</p>
-
-<p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387" class="label">[387]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 437.</p>
-
-<p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388" class="label">[388]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 438.</p>
-
-<p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389" class="label">[389]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 442.</p>
-
-<p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390" class="label">[390]</a> Placet du 9 juin 1674, <i>Correspondance</i>, t. II, p. 444.</p>
-
-<p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391" class="label">[391]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 60.</p>
-
-<p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392" class="label">[392]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 150.</p>
-
-<p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393" class="label">[393]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. I et II, <i>passim</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394" class="label">[394]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 169.</p>
-
-<p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395" class="label">[395]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 474.</p>
-
-<p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396" class="label">[396]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 184.</p>
-
-<p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397" class="label">[397]</a> <i>Voy.</i> la nouvelle et plus complète édition de ces Mémoires
-donnée en 1857 par M. Ludovic Lalanne.</p>
-
-<p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398" class="label">[398]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i> (31 octobre 1676), t. III, p. 189.</p>
-
-<p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399" class="label">[399]</a> <i>Mercure galant</i>, I<sup>er</sup> volume de 1677, contenant en un seul
-tome les mois de janvier, février et mars, p. 26. A partir d'avril
-chaque mois forme un volume.</p>
-
-<p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400" class="label">[400]</a> T. I<sup>er</sup>, p. 46.</p>
-
-<p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401" class="label">[401]</a> <i>Mercure galant</i>, t. I<sup>er</sup> p. 46.</p>
-
-<p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402" class="label">[402]</a> <i>Mercure galant</i> (1677), t. I<sup>er</sup>, p. 49.</p>
-
-<p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403" class="label">[403]</a> Marie-Élisabeth de Ludre avait d'abord été placée comme fille
-d'honneur auprès de la première duchesse d'Orléans, la belle Henriette
-d'Angleterre. A la mort de cette princesse, elle entra dans la
-maison de la reine, et, lors de la suppression des filles d'honneur
-de Marie-Thérèse, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> la mit auprès de sa deuxième femme.</p>
-
-<p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404" class="label">[404]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 205; lettre du
-30 janvier 1677.</p>
-
-<p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405" class="label">[405]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 209.</p>
-
-<p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406" class="label">[406]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 211, lettre du
-7 février 1677.</p>
-
-<p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407" class="label">[407]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 212.</p>
-
-<p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408" class="label">[408]</a> <i>Mercure galant</i>, I<sup>er</sup> vol. de 1677, p. 66.</p>
-
-<p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409" class="label">[409]</a> <i>Ibid.</i>, p. 67.</p>
-
-<p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410" class="label">[410]</a> <i>Ibid.</i>, p. 170.</p>
-
-<p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411" class="label">[411]</a> <i>Mercure galant</i> (1677), t. I<sup>er</sup>, p. 177.</p>
-
-<p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412" class="label">[412]</a> <i>Ibid.</i>, p. 180.</p>
-
-<p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413" class="label">[413]</a> <i>Mercure galant</i> (1677), t. I<sup>er</sup>, p. 202, et <i>Mémoires de la
-Fare</i>, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.</p>
-
-<p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414" class="label">[414]</a> <i>Mémoires de la Fare</i>, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285. <i>Voy.</i>
-aussi sur cette campagne, même collection, t. XXX, p. 559, et
-<i>Mémoires du maréchal de Villars</i>, t. XXXIII, p. 14.</p>
-
-<p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415" class="label">[415]</a> <i>Mercure</i>, janvier 1678, p. 1.</p>
-
-<p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416" class="label">[416]</a> Ces vers ont été donnés pour la première fois dans le <i>Mercure</i>
-de juillet 1677, p. 166.</p>
-
-<p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417" class="label">[417]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 81. <i>Voy.</i> aussi <i>Lettres inédites
-de madame de Sévigné</i>, 1814, éd. Klostermann, p. 74.</p>
-
-<p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418" class="label">[418]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 197.</p>
-
-<p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419" class="label">[419]</a> <i>Collection Michaud</i>, t. XXXII, p. 285.</p>
-
-<p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420" class="label">[420]</a> <i>Lettres inédites</i>, éd. Bossange (1819), p. 72.</p>
-
-<p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421" class="label">[421]</a> Conf. <i>Réflexion sur les Lettres de madame de Sévigné</i>, par
-M. l'abbé de Vauxcelles, réimprimées en tête de l'édition des <i>Lettres
-choisies</i>, Paris, 1817, chez Bossange et Masson.</p>
-
-<p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422" class="label">[422]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (juin 1677), t. V, p. 83.</p>
-
-<p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423" class="label">[423]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1677), t. V, p. 87.</p>
-
-<p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424" class="label">[424]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (14 juin 1677), t. V, p. 89.</p>
-
-<p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425" class="label">[425]</a> <i>Ibid.</i> (15 juin 1677), t. V, p. 92.</p>
-
-<p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426" class="label">[426]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 juin 1679), t. V, p. 94.</p>
-
-<p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427" class="label">[427]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (30 juin 1677), t. V, 109.</p>
-
-<p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428" class="label">[428]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 136.</p>
-
-<p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429" class="label">[429]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 145 et 152.</p>
-
-<p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430" class="label">[430]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 183.</p>
-
-<p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431" class="label">[431]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (9 juillet 1677), t. V, p. 121.</p>
-
-<p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432" class="label">[432]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 juillet 1677), t. V, p. 130.</p>
-
-<p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433" class="label">[433]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 juillet), t. V, p. 130.</p>
-
-<p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434" class="label">[434]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 juin), t. V, p. 106.</p>
-
-<p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435" class="label">[435]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 juillet), t. V, p. 135.</p>
-
-<p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436" class="label">[436]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 98.</p>
-
-<p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437" class="label">[437]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 juin 1677), t. V, p. 99.</p>
-
-<p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438" class="label">[438]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (23 juin), t. V, p. 104.</p>
-
-<p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439" class="label">[439]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 juin), t. V, p. 106.</p>
-
-<p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440" class="label">[440]</a> Sur les années précédentes <i>Conf.</i> <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 162.</p>
-
-<p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441" class="label">[441]</a> Retz avait déjà quitté Saint-Mihiel pour Commercy.</p>
-
-<p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442" class="label">[442]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 96.</p>
-
-<p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443" class="label">[443]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 juillet 1677), t. V, p. 112.</p>
-
-<p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444" class="label">[444]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 116.</p>
-
-<p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445" class="label">[445]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 juillet), t. V, p. 118.</p>
-
-<p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446" class="label">[446]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 120.</p>
-
-<p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447" class="label">[447]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (14 juillet), t. V, p. 128.</p>
-
-<p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448" class="label">[448]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 juillet), t. V, p. 156.</p>
-
-<p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449" class="label">[449]</a> Peut-être était-ce là l'objet de la mission de Corbinelli.</p>
-
-<p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450" class="label">[450]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 août 1677), t. V, p. 209.</p>
-
-<p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451" class="label">[451]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 252.</p>
-
-<p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452" class="label">[452]</a> Son aumônier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453" class="label">[453]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 270.</p>
-
-<p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454" class="label">[454]</a> Voy. la notice sur Retz en tête de ses Mémoires, coll. M, t. XXVI.</p>
-
-<p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455" class="label">[455]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 81.</p>
-
-<p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456" class="label">[456]</a> Allusion à la puissante et longue faveur de Diane de Poitiers.</p>
-
-<p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457" class="label">[457]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1677), t. V, p. 88.</p>
-
-<p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458" class="label">[458]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 février 1673) t. III, p. 72.</p>
-
-<p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459" class="label">[459]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (lettre de madame de la Fayette du 19 mai 1673),
-t. III, p. 81.</p>
-
-<p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460" class="label">[460]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 avril 1671), t. II, p. 32.</p>
-
-<p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461" class="label">[461]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 104.</p>
-
-<p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462" class="label">[462]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463" class="label">[463]</a> Lettre de madame de Montmorency du 18 juin 1677, <i>Corr.
-de Bussy</i>, t. III, p. 280.</p>
-
-<p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464" class="label">[464]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 209.</p>
-
-<p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465" class="label">[465]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 269 et 277.</p>
-
-<p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466" class="label">[466]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 19 juin 1677),
-t. III, p. 281.</p>
-
-<p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467" class="label">[467]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 23 juin),
-p. 285.</p>
-
-<p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468" class="label">[468]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 104.</p>
-
-<p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469" class="label">[469]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 111.</p>
-
-<p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470" class="label">[470]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 113.</p>
-
-<p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471" class="label">[471]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472" class="label">[472]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 119.</p>
-
-<p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473" class="label">[473]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 juillet), t. V, p. 157.</p>
-
-<p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474" class="label">[474]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 octobre), t. V, p. 254.</p>
-
-<p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475" class="label">[475]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 et 6 septembre), t. V, p. 219 et 221.</p>
-
-<p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476" class="label">[476]</a> Lettre de madame de Scudéry du 28 janvier 1678. (<i>Corresp. de
-Bussy</i>, t. IV, p. 21).</p>
-
-<p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477" class="label">[477]</a> <i>Corresp. de</i> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, duchesse d'Orléans. Ed. G. Brunet, t. I<sup>er</sup>,
-457.</p>
-
-<p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478" class="label">[478]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i> (10 février 1678), t. IV, p. 32.</p>
-
-<p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479" class="label">[479]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 43.</p>
-
-<p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480" class="label">[480]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 octobre 1680), t. VII, p. 11.</p>
-
-<p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481" class="label">[481]</a> <i>Corresp. de</i> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, duchesse d'Orléans, t. 1<sup>er</sup>, p. 457.</p>
-
-<p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482" class="label">[482]</a> <i>Mercure galant</i>, juillet 1677, p. 142.</p>
-
-<p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483" class="label">[483]</a> Voir ces détails dans le <i>Mercure galant</i>, juillet 1677, p. 143
-et suiv.</p>
-
-<p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484" class="label">[484]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485" class="label">[485]</a> Conf. <i>Mémoires</i>, etc., t. V, p. 360-369.</p>
-
-<p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486" class="label">[486]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, (26 juillet 1677), t. V, p. 150.</p>
-
-<p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487" class="label">[487]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 150.</p>
-
-<p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488" class="label">[488]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 juin 1677), t. V, p. 108.</p>
-
-<p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489" class="label">[489]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (21 juillet 1677), t. V, p. 143.</p>
-
-<p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490" class="label">[490]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 août 1677), t. V, p. 174.</p>
-
-<p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491" class="label">[491]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 août 1677), t. V, p. 117.</p>
-
-<p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492" class="label">[492]</a> Conf. lettre du 16 juillet 1677, t. V, p. 133.</p>
-
-<p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493" class="label">[493]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 Juillet 1677), t. V, p. 154.</p>
-
-<p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494" class="label">[494]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 août), t. V, p. 173.</p>
-
-<p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495" class="label">[495]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 178.</p>
-
-<p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496" class="label">[496]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 184.</p>
-
-<p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497" class="label">[497]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 188.</p>
-
-<p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498" class="label">[498]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 189-217.</p>
-
-<p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499" class="label">[499]</a> <i>Correspond. de Bussy-Rabutin</i> (1<sup>er</sup> sept. 1677), t. III, p. 340.</p>
-
-<p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500" class="label">[500]</a> Voir <i>supra</i>, p. 139 et suiv.</p>
-
-<p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501" class="label">[501]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 231, 234 et 245.</p>
-
-<p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502" class="label">[502]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. IV, p. 68 et 334.</p>
-
-<p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503" class="label">[503]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 127 et 162.</p>
-
-<p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504" class="label">[504]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (14 juillet), t. V, p. 129.</p>
-
-<p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505" class="label">[505]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 222.</p>
-
-<p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506" class="label">[506]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 septembre 1677), t. V, p. 224.</p>
-
-<p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507" class="label">[507]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 septembre 1677), t. V, p. 228.</p>
-
-<p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508" class="label">[508]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 septembre), t. V, p. 220.</p>
-
-<p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509" class="label">[509]</a> <i>Lettres inédites de madame de Sévigné</i>, p. 21.</p>
-
-<p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510" class="label">[510]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 232.</p>
-
-<p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511" class="label">[511]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 234.</p>
-
-<p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512" class="label">[512]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 septembre 1677), t. V, p. 236.</p>
-
-<p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513" class="label">[513]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 239.</p>
-
-<p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514" class="label">[514]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 octobre), t. V, p. 245.</p>
-
-<p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515" class="label">[515]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 octobre 1677), t. V, p. 249.</p>
-
-<p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516" class="label">[516]</a> Madame de Sévigné veut parler de l'église du couvent des religieuses
-de l'<i>Annonciade</i>, nommées <i>Filles bleues</i>, de leur costume,
-qui se trouvait dans la rue Culture-Sainte-Catherine même.</p>
-
-<p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517" class="label">[517]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 octobre 1677), t. V, p. 248.</p>
-
-<p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518" class="label">[518]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 265.</p>
-
-<p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519" class="label">[519]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 272.</p>
-
-<p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520" class="label">[520]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 278.</p>
-
-<p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521" class="label">[521]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 281.</p>
-
-<p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522" class="label">[522]</a> <i>Lettres inédites de madame de Sévigné.</i> Ed. Klostermann,
-p. 113.</p>
-
-<p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523" class="label">[523]</a> Ce nom, on le sait, était donné à madame de Grignan par Bussy
-en souvenir de la belle héroïne de <i>Pierre de Provence</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524" class="label">[524]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 285.</p>
-
-<p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525" class="label">[525]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 13 décembre
-1677), t. III, p. 438.</p>
-
-<p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526" class="label">[526]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 janvier 1678), t. V, p. 295.</p>
-
-<p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527" class="label">[527]</a> C'est le nom que donnait Bussy à mademoiselle de Sévigné.</p>
-
-<p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528" class="label">[528]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 5 janvier
-1678), t. IV, p. 2.</p>
-
-<p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529" class="label">[529]</a> <i>Corr. de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 20 mars 1675), t. III, p. 11.</p>
-
-<p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530" class="label">[530]</a> <i>Ibid.</i> p. 360.</p>
-
-<p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531" class="label">[531]</a> <i>Correspondance inédite de Bussy-Rabutin</i>, lettre du 17 juillet
-1668, citée par M<sup>r</sup> le baron <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. III, p. 92.</p>
-
-<p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532" class="label">[532]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 18.</p>
-
-<p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533" class="label">[533]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>: <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XVI.</p>
-
-<p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534" class="label">[534]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 99.</p>
-
-<p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535" class="label">[535]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. IV, p. 101 (lettre du 28 avril).</p>
-
-<p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536" class="label">[536]</a> <i>Corr. de Bussy</i> (lettre de madame de Scudéry du 14 juillet
-1678), t. IV, p. 152.</p>
-
-<p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537" class="label">[537]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 153.</p>
-
-<p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538" class="label">[538]</a> Note de M. Ludovic Lalanne à la lettre de Bussy du 28 avril.</p>
-
-<p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539" class="label">[539]</a> Elle se compose de quarante trois lettres. Ce sont les deux années
-qui en fournissent le plus pendant toute la durée des relations
-de Bussy avec sa cousine.</p>
-
-<p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540" class="label">[540]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 60.</p>
-
-<p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541" class="label">[541]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 mars 1678), t. V, p. 317. <i>Correspondance
-de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 61.</p>
-
-<p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542" class="label">[542]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 octobre 1677), t. V, p. 262.&mdash;<i>Correspondance
-de Bussy</i>, t. III, p. 388.</p>
-
-<p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543" class="label">[543]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 390.</p>
-
-<p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544" class="label">[544]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 424.</p>
-
-<p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545" class="label">[545]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 330.</p>
-
-<p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546" class="label">[546]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (3 novembre 1677), t. V, p. 281, et <span class="smallc">Bussy</span>,
-t. III, p. 405.</p>
-
-<p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547" class="label">[547]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 300.&mdash;<i>Correspondance de Bussy</i>,
-t. IV, p. 14 et 15.</p>
-
-<p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548" class="label">[548]</a> Personnages de comédie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549" class="label">[549]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 mars), t. V, p. 318. <i>Corr. Bussy</i>, t. IV,
-p. 61.</p>
-
-<p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550" class="label">[550]</a> <i>Mémoires sur la vie de Jean Racine</i>, par Louis Racine, son
-fils, p. 108, cités par M. le duc de Noailles, <i>Histoire de madame
-de Maintenon</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 126.</p>
-
-<p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551" class="label">[551]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 399, 401, 414
-et 417.</p>
-
-<p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552" class="label">[552]</a> <i>Mémoires de l'abbé de Choisy.</i> (Coll. Michaud., t. XXX,
-p. 553.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553" class="label">[553]</a> <i>Correspondance de Boileau, Despréaux et Brossette</i> publiée
-par M. Laverdet; Paris, 1858, p. 231, 232, 233, 367 et 387.</p>
-
-<p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554" class="label">[554]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 355.</p>
-
-<p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555" class="label">[555]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i> (23 déc. 1676) t. III, p. 355.</p>
-
-<p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556" class="label">[556]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 30 avril 1679),
-t. IV, p. 356.</p>
-
-<p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557" class="label">[557]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 16 mai 1679),
-t. IV, p. 364.</p>
-
-<p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558" class="label">[558]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 juin 1679), t. V, p. 408.&mdash;<i>Correspondance
-de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 396.</p>
-
-<p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559" class="label">[559]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 4 juillet 1679),
-t. IV, p. 400.</p>
-
-<p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560" class="label">[560]</a> <i>Ibid.</i> Cette dernière phrase ne sa trouve point dans le texte publié
-par M. L. Lalanne, mais on la lit dans l'édition des <i>Lettres de Madame
-de Sévigné</i> par M. Monmerqué, t. V, p. 412.</p>
-
-<p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561" class="label">[561]</a> <i>Art de vérifier les dates</i>, éd. in 8<sup>o</sup>, 2<sup>e</sup> partie, t. VI, p. 289.
-<i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 80.&mdash;Nous ajoutons
-ici un passage d'une lettre de Pellisson, datée du camp devant Ypres,
-le 19 mars 1678, qui vient à l'appui de ce que nous avons déjà dit
-(chap. II, p. 61) sur le calme et le sang-froid de Louis XIV à la guerre:
-«.... Comme le roi regardoit la place avec les excellentes lunettes
-du capucin de Paris, un boulet de canon passa sur sa tête, mais
-assez haut. Il remarqua qu'on chargeoit la pièce pour pointer plus
-bas, et le dit: on n'y manqua pas, et le coup donna à côté et fort
-proche. Il vit pointer une troisième fois, et dit à ceux qui le suivoient:
-Otons-nous d'ici; et, un peu après, le coup porta sur l'endroit
-où il avoit été longtemps arrêté.» (<i>Lettres historiques de
-Pellisson</i>, année 1678.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562" class="label">[562]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (23 août 1678), t. V, p. 352. <i>Correspondance
-de Bussy</i>, t. IV, p. 176.</p>
-
-<p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563" class="label">[563]</a> Conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. X, p. 207.</p>
-
-<p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564" class="label">[564]</a> <i>Mercure galant</i>, vol. de septembre 1678, p. 312.</p>
-
-<p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565" class="label">[565]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple.</i> (Coll. Michaud, t. XXXII,
-p. 158.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566" class="label">[566]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i> (Coll. Michaud, t. XXXII,
-p. 158.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567" class="label">[567]</a> V. le <i>Mercure galant</i>. Les volumes de janvier, février, mars,
-juin et juillet sont remplis des détails de ces fêtes.</p>
-
-<p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568" class="label">[568]</a> <i>Mercure galant</i>, volume de janvier 1679.</p>
-
-<p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569" class="label">[569]</a> <i>Mercure galant</i>, vol. de mars 1678, p. 359.</p>
-
-<p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570" class="label">[570]</a> <i>Portraits de femmes</i>, par <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span> (Madame de La
-Fayette), 2<sup>e</sup> édition; Paris, 1857, chez Didier et C<sup>ie</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571" class="label">[571]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 319, 343 et 346.</p>
-
-<p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572" class="label">[572]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 101.</p>
-
-<p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573" class="label">[573]</a> <i>Corr. de Bussy</i> (<i>Lettre</i> du 5 mai 1678), t. IV, p. 104.</p>
-
-<p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574" class="label">[574]</a> <span class="cap">M. M</span><span class="smallc">ONMERQUÉ</span> les trouve d'un trop mince intérêt.</p>
-
-<p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575" class="label">[575]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres inédites</i> (28 avril 1678); Paris, 1814, p. 17.</p>
-
-<p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576" class="label">[576]</a> <i>Honnêtes gens</i>, personnes de distinction.</p>
-
-<p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577" class="label">[577]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 126.</p>
-
-<p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578" class="label">[578]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 juin 1678), t. V, p. 339.</p>
-
-<p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579" class="label">[579]</a> <i>Corr. de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 140.</p>
-
-<p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580" class="label">[580]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 juin 1675), t. III, p. 299.</p>
-
-<p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581" class="label">[581]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 80 et 458; IV, p. 43, 74, 132, 268,
-269, 411 et 432; t. V, <i>passim</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582" class="label">[582]</a> Note de M. Monmerqué à la Lettre du 24 juillet 1680.</p>
-
-<p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583" class="label">[583]</a> Connu par son zèle pour l'histoire et la Collection qui porte son
-nom à la Bibliothèque impériale.</p>
-
-<p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584" class="label">[584]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 169.</p>
-
-<p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585" class="label">[585]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 173.</p>
-
-<p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586" class="label">[586]</a> La première mention, réellement, se lit dans une lettre de madame
-de Scudéry à Bussy, à propos de la mort de madame de Monaco:
-«On l'a crue empoisonnée, dit-elle; mais on n'accuse pas son mari
-quoique Italien.» Bussy est ou plus crédule, ou plus juste, ou plus
-cruel; il ne doute pas que madame de Monaco n'ait été empoisonnée:
-«Elle méritoit de l'être, ajoute-t-il, et son mari est Italien.»
-(T. IV, p. 124 et 129.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587" class="label">[587]</a> <i>Mémoires de l'abbé Blache</i> dans la <i>Revue rétrospective</i>, t. I<sup>er</sup>,
-p. 5 et suiv.&mdash;Conf. <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>, note de l'éditeur,
-t. IV, p. 488.</p>
-
-<p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588" class="label">[588]</a> Conf. sur d'Hacqueville <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. I, p. 219; II, p. 8 et 121;
-III, p. 339.</p>
-
-<p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589" class="label">[589]</a> <i>Siècle de Louis XIV.</i> Chap. XXVI.</p>
-
-<p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590" class="label">[590]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (<i>Lettre du</i> 2 septemb. 1676), t. IV, p. 452.</p>
-
-<p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591" class="label">[591]</a> <i>Ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592" class="label">[592]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 333, 335 et 340. <i>Corr. de Bussy-Rabutin</i>,
-t. IV, p. 112, 123, 133, 138 et 140.</p>
-
-<p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593" class="label">[593]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 383.</p>
-
-<p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594" class="label">[594]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 269.</p>
-
-<p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595" class="label">[595]</a> <i>Mémoires de Bussy</i>, t. I<sup>er</sup>, <i>passim</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596" class="label">[596]</a> <i>Histoire généalogique de la maison de Gondi</i>, par Corbinelli
-et Pezay, Paris, 1705.</p>
-
-<p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597" class="label">[597]</a> <i>Mercure galant</i>, volume de décembre 1678, p. 266.</p>
-
-<p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598" class="label">[598]</a> <i>Ibid.</i>, janvier, 1679, p. 300.</p>
-
-<p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599" class="label">[599]</a> Voir dans ce volume, chap. I<sup>er</sup> p. 38.</p>
-
-<p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600" class="label">[600]</a> Volume de décembre, p. 252.</p>
-
-<p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601" class="label">[601]</a> <i>Mercure galant</i>, vol. de janvier 1679, p. 161.</p>
-
-<p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602" class="label">[602]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. III, p. 137.</p>
-
-<p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603" class="label">[603]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 371.</p>
-
-<p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604" class="label">[604]</a> <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVIII.</p>
-
-<p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605" class="label">[605]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 décembre 1678 et 27 février 1679), t. V,
-p. 385 et 393.</p>
-
-<p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606" class="label">[606]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 393.</p>
-
-<p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607" class="label">[607]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 280.</p>
-
-<p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608" class="label">[608]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 394.</p>
-
-<p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609" class="label">[609]</a> <i>Ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610" class="label">[610]</a> Conf. <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. III, p. 241: M. le
-baron Walckenaer y a traité d'une manière aussi heureuse que
-complète tout cet épisode des amours de Lauzun et de mademoiselle
-de Montpensier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611" class="label">[611]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. II, p. 277.&mdash;<span class="smallc">Delort</span>, <i>Histoire de la détention
-des philosophes et des gens de lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 286.&mdash;Notice
-sur Fouquet, par M. P. Clément, en tête de sa <i>Vie de Colbert</i>;
-Paris, 1846, p. 67.</p>
-
-<p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612" class="label">[612]</a> Toutes les biographies disent de Rouergue.</p>
-
-<p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613" class="label">[613]</a> <i>Mercure galant</i>, oct. 1678, p. 338.</p>
-
-<p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614" class="label">[614]</a> <i>Correspondance de madame la duchesse d'Orléans.</i> Éd. de
-M. G. Brunet; Paris, Charpentier, 1859, t. I<sup>er</sup>, p. 198, 254 et 390.</p>
-
-<p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615" class="label">[615]</a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 221.</p>
-
-<p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616" class="label">[616]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 239.</p>
-
-<p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617" class="label">[617]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 401.&mdash;<i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 371.</p>
-
-<p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618" class="label">[618]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. V, p. 409.</p>
-
-<p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619" class="label">[619]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 20.</p>
-
-<p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620" class="label">[620]</a> Lettre sans date de madame de Scudéry à Bussy, <i>Corresp. de
-Bussy-Rabutin</i>, t. III, Appendice, p. 435.</p>
-
-<p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621" class="label">[621]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 240.</p>
-
-<p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622" class="label">[622]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 244.</p>
-
-<p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623" class="label">[623]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 247. Anne Marie, fille de
-Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, veuve en première noces
-de Talleyrand, prince de Chalais, épousa en 1675 Flavio des Ursins,
-duc de Bracciano. Connue d'abord sous ce dernier nom, elle prit,
-vers 1698, celui de des Ursins qu'elle a rendu fameux.</p>
-
-<p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624" class="label">[624]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> du 14 juin 1675, t. III, p. 312.</p>
-
-<p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625" class="label">[625]</a> <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, tom. V, p. 167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626" class="label">[626]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (26 juin 1675), tom. III, p. 307.</p>
-
-<p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627" class="label">[627]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, tom. III, p. 336.</p>
-
-<p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628" class="label">[628]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (9 sept. 1675), p. 460.</p>
-
-<p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629" class="label">[629]</a> <i>V. supra</i>, p. 247.</p>
-
-<p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630" class="label">[630]</a> <i>Lettres inédites</i> de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
-p. 202, année 1679.&mdash;Le second éditeur des <i>Lettres inédites</i>,
-Bossange, donne à celle-ci la date de 1678; mais nous adoptons
-de préférence la date de 1679 indiquée par MM. le comte Germain
-et de Monmerqué sur un exemplaire de M. de La Porte.</p>
-
-<p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631" class="label">[631]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 mai 1679), t. V, p. 400.</p>
-
-<p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632" class="label">[632]</a> <i>Lettres inédites</i> de madame de Sévigné, éd. Klostermann,
-p. 204.</p>
-
-<p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633" class="label">[633]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres inédites</i> (25 août 1679), éd. Klostermann,
-p. 35.</p>
-
-<p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634" class="label">[634]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 août 1679), t. V, p. 421.</p>
-
-<p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635" class="label">[635]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 août), p. 423.&mdash;<i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>,
-t. IV, p. 440.</p>
-
-<p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636" class="label">[636]</a> <i>Mercure galant</i> de septembre 1679, p. 194.</p>
-
-<p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637" class="label">[637]</a> <i>Oraison funèbre du chancelier Le Tellier</i>, prononcée dans
-l'église de Saint-Gervais le 2 janvier 1686.</p>
-
-<p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638" class="label">[638]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 juin 1675), t. III, p. 301.</p>
-
-<p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639" class="label">[639]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 302. M. Walckenaer (<i>Mémoires
-sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 164) a parlé de ce portrait,
-dont il n'a donné que la dernière phrase, que, pour cette raison,
-nous avons omise. Elle a trait au départ du cardinal pour Saint-Mihiel,
-départ dont l'auteur ne se montre point la dupe.</p>
-
-<p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640" class="label">[640]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (3 juillet 1675), t. III, p. 318.</p>
-
-<p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641" class="label">[641]</a> <i>Mémoires du cardinal de Retz</i>, t. II, <i>Appendice</i> (édition faisant
-partie de la <i>Bibliothèque variée</i> publiée par le <i>Comptoir des
-Imprimeurs-unis</i>, sous la direction de Charles Nodier.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642" class="label">[642]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 août 1679), t. V, p. 421.</p>
-
-<p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643" class="label">[643]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 440.</p>
-
-<p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644" class="label">[644]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 269.</p>
-
-<p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645" class="label">[645]</a> Deuxième édition des <i>Lettres inédites</i> (Paris, Bossange), note
-à la lettre V<sup>e</sup>, p. 204.&mdash;Notes de M. Monmerqué, <i>Lettres de madame
-de Sévigné</i>, t. V, p. 422 et VI, p. 269.</p>
-
-<p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646" class="label">[646]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 433.</p>
-
-<p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647" class="label">[647]</a> T. VI, p. 423. A la fin de l'édition nouvelle des <i>Mémoires</i> du cardinal
-de Retz, donnée par MM. Champollion-Figeac dans la collection
-Michaud et Poujoulat (t. XXV), on trouve d'intéressantes pièces
-relatives à la seconde partie de sa vie. Dans le tome III des <i>Lettres
-d'Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne</i> (Nancy, 1727, p. 153
-et 155) il faut recueillir aussi deux lettres de condoléance adressées
-par le célèbre docteur à madame de Lesdiguières et à la mère du Fargis
-de Port-Royal, autre parente du cardinal de Retz. Le père Lelong
-a remarqué avec raison que les Lettres d'Arnauld «renfermaient
-bien des faits depuis 1640 jusqu'en 1694.» Elles peuvent être très-utilement
-consultées par l'histoire.</p>
-
-<p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648" class="label">[648]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 474.</p>
-
-<p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649" class="label">[649]</a> On peut lire des détails curieux et entièrement nouveaux sur
-les moyens de voyager alors, par les <i>Coches</i> d'eau et les <i>Diligences</i>,
-nouvellement établies, dans le savant ouvrage de M. Eugène
-d'Auriac, intitulé: <i>Histoire anecdotique de l'Industrie française</i>,
-in-12; Paris, Dentu, 1861, p. 107, 200 et suiv.</p>
-
-<p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650" class="label">[650]</a> Conférez <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 140-142.</p>
-
-<p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651" class="label">[651]</a> Ceci se rapporte à Corbinelli.</p>
-
-<p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652" class="label">[652]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 septembre 1679), t. V, p. 427-429.</p>
-
-<p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653" class="label">[653]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (20 septembre 1679), t. V, p. 433.</p>
-
-<p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654" class="label">[654]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (22 septembre 1679), t. V, p 435.</p>
-
-<p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655" class="label">[655]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 septembre 1679), t. V, p. 439.</p>
-
-<p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656" class="label">[656]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 octobre 1679), t. V, p. 449.</p>
-
-<p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657" class="label">[657]</a> Il est ici question d'une nouvelle et fort ridicule campagne
-amoureuse du baron de Sévigné.</p>
-
-<p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658" class="label">[658]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 novembre 1680), t. VII, p 38.</p>
-
-<p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659" class="label">[659]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 414.</p>
-
-<p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660" class="label">[660]</a> <i>Mémoires de mademoiselle de Montpensier</i>, 4<sup>e</sup> partie, année
-1679 (coll. Michaud, t. XXVIII, p. 488).</p>
-
-<p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661" class="label">[661]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>, <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap XXVI, p. 296.</p>
-
-<p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662" class="label">[662]</a> <i>Mémoires</i>, ibid. Sur les cérémonies du mariage de Louise
-d'Orléans, voir <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 444, et surtout
-le <i>Mercure Galant</i> (2<sup>e</sup> vol. de septembre), ainsi que le n<sup>o</sup> 73
-de la <i>Gazette de France</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663" class="label">[663]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 septembre 1679), t. V, p. 426.</p>
-
-<p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664" class="label">[664]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, ibid., p. 432.</p>
-
-<p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665" class="label">[665]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 434.</p>
-
-<p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666" class="label">[666]</a> <i>Ibid.</i>, p. 438.</p>
-
-<p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667" class="label">[667]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 septembre 1679), t. V, p. 443.</p>
-
-<p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668" class="label">[668]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 271.&mdash;Sur la maréchale de Clérembault,
-conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, III, p. 383; VI, 110, et IX, 425-427.</p>
-
-<p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669" class="label">[669]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 349-351; <span class="smallc">Saint-Simon</span>, t. I, p. 49,
-et III, p. 158.</p>
-
-<p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670" class="label">[670]</a> V. <i>Lettres de mesdames de Villars, de la Fayette, de Tencin,
-etc.</i>, accompagnées de notices biographiques et de notes explicatives;
-Paris, 1805, chez Léopold Collin, 1 vol. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671" class="label">[671]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 16.</p>
-
-<p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672" class="label">[672]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (2 novembre 1679), p. 1.</p>
-
-<p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673" class="label">[673]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 décembre 1679), t. VI, p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674" class="label">[674]</a> <i>Mémoires</i>, <i>etc.</i> (coll. Michaud), t. XXVIII.</p>
-
-<p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675" class="label">[675]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI, p. 53.</p>
-
-<p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676" class="label">[676]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 et 8 décembre 1679), t. VI, p. 53 et 56.</p>
-
-<p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677" class="label">[677]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 janvier 1680), t. VI, p. 95.</p>
-
-<p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678" class="label">[678]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i>, p. 17.</p>
-
-<p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679" class="label">[679]</a> <i>Ibid.</i>, <i>Lettre</i> du 12 janvier 1680, p. 25.</p>
-
-<p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680" class="label">[680]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 34. <i>Mémoires de Saint-Simon</i>,
-t. XV, p. 352.</p>
-
-<p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681" class="label">[681]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 janvier 1680), t. VI, p. 181.</p>
-
-<p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682" class="label">[682]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i>, p. 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683" class="label">[683]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (6 mars 1680), p. 40.</p>
-
-<p><a id="Footnote_684" href="#FNanchor_684" class="label">[684]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (28 mai 1680), p. 54.</p>
-
-<p><a id="Footnote_685" href="#FNanchor_685" class="label">[685]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (3 avril 1681), p. 101.</p>
-
-<p><a id="Footnote_686" href="#FNanchor_686" class="label">[686]</a> <i>Ibid.</i> Voy. notamment la lettre du 8 août 1680.</p>
-
-<p><a id="Footnote_687" href="#FNanchor_687" class="label">[687]</a> <i>Mémoires de la cour de France</i>, par madame de La Fayette
-(Coll. Michaud, t. XXXII, p. 232).</p>
-
-<p><a id="Footnote_688" href="#FNanchor_688" class="label">[688]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 22.</p>
-
-<p><a id="Footnote_689" href="#FNanchor_689" class="label">[689]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 novembre 1679), t. VI, p. 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_690" href="#FNanchor_690" class="label">[690]</a> <i>Ibid.</i> (29 décembre), t. VI, p. 86.</p>
-
-<p><a id="Footnote_691" href="#FNanchor_691" class="label">[691]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 novembre et 29 décembre), t. VI, p. 36
-et 86.</p>
-
-<p><a id="Footnote_692" href="#FNanchor_692" class="label">[692]</a> <i>Ibid.</i>, p. 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_693" href="#FNanchor_693" class="label">[693]</a> <i>Lettres inédites.</i> Éd. Klostermann, p. 40.</p>
-
-<p><a id="Footnote_694" href="#FNanchor_694" class="label">[694]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 36.</p>
-
-<p><a id="Footnote_695" href="#FNanchor_695" class="label">[695]</a> <i>Ibid.</i>, p. 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_696" href="#FNanchor_696" class="label">[696]</a> <i>Ibid.</i>, p. 36.</p>
-
-<p><a id="Footnote_697" href="#FNanchor_697" class="label">[697]</a> <i>Ibid.</i>, p. 36 et 75.</p>
-
-<p><a id="Footnote_698" href="#FNanchor_698" class="label">[698]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 30 et 37.</p>
-
-<p><a id="Footnote_699" href="#FNanchor_699" class="label">[699]</a> <i>Ibid.</i>, p. 36.</p>
-
-<p><a id="Footnote_700" href="#FNanchor_700" class="label">[700]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 86.</p>
-
-<p><a id="Footnote_701" href="#FNanchor_701" class="label">[701]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_702" href="#FNanchor_702" class="label">[702]</a> Lettres de madame de Sévigné, t. VI, p. 70.</p>
-
-<p><a id="Footnote_703" href="#FNanchor_703" class="label">[703]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI, p. 75.</p>
-
-<p><a id="Footnote_704" href="#FNanchor_704" class="label">[704]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 décembre 1679), t. VI, p. 61.</p>
-
-<p><a id="Footnote_705" href="#FNanchor_705" class="label">[705]</a> T. VI, p. 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_706" href="#FNanchor_706" class="label">[706]</a> <i>Ibid.</i>, p. 30 et 49.</p>
-
-<p><a id="Footnote_707" href="#FNanchor_707" class="label">[707]</a> Terme du jeu de Brelan.</p>
-
-<p><a id="Footnote_708" href="#FNanchor_708" class="label">[708]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI, p. 60.</p>
-
-<p><a id="Footnote_709" href="#FNanchor_709" class="label">[709]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 novembre 1679), t. VI, p. 36.</p>
-
-<p><a id="Footnote_710" href="#FNanchor_710" class="label">[710]</a> <i>Ibid.</i> (12 janvier), p. 102.</p>
-
-<p><a id="Footnote_711" href="#FNanchor_711" class="label">[711]</a> <i>Ibid.</i> p. 39.</p>
-
-<p><a id="Footnote_712" href="#FNanchor_712" class="label">[712]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 40. Déjà, le 4 août 1677, madame
-de Sévigné, avait raconté cette anecdote: «Vous savez ce que dit
-l'abbé d'Effiat (exilé dans sa maison de Veret); il a épousé sa maîtresse;
-il aimoit Veret quand il n'étoit pas obligé d'y demeurer; il
-ne peut plus y durer parce qu'il n'ose en sortir.» (T. V, p. 170.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_713" href="#FNanchor_713" class="label">[713]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 février 1680), t. VI, p. 154.</p>
-
-<p><a id="Footnote_714" href="#FNanchor_714" class="label">[714]</a> <i>Mémoires de Gourville</i> (collection Michaud, t. XXX, p. 591).</p>
-
-<p><a id="Footnote_715" href="#FNanchor_715" class="label">[715]</a> <i>Ibid.</i>, p. 592.</p>
-
-<p><a id="Footnote_716" href="#FNanchor_716" class="label">[716]</a> <i>Mémoires de Gourville</i> (collection Michaud, t. XXX, p. 591.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_717" href="#FNanchor_717" class="label">[717]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 18.</p>
-
-<p><a id="Footnote_718" href="#FNanchor_718" class="label">[718]</a> <i>Mémoires de l'abbé de Choisy</i> (coll. Michaud, t. XXXII,
-p. 644).</p>
-
-<p><a id="Footnote_719" href="#FNanchor_719" class="label">[719]</a> <i>Port-Royal</i>, par M. Sainte-Beuve, Paris, 1859, t. V, p. 49.</p>
-
-<p><a id="Footnote_720" href="#FNanchor_720" class="label">[720]</a> <i>Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon</i>,
-etc., collationnés sur le manuscrit original par M. Chéruel,
-et précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie française.
-Paris, 1856-58, chez Hachette et Cie, t. IV, p. 160.</p>
-
-<p><a id="Footnote_721" href="#FNanchor_721" class="label">[721]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>, t. II, p. 320.</p>
-
-<p><a id="Footnote_722" href="#FNanchor_722" class="label">[722]</a> <i>Mémoires de Brienne.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_723" href="#FNanchor_723" class="label">[723]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>, t. II, p. 326.</p>
-
-<p><a id="Footnote_724" href="#FNanchor_724" class="label">[724]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_725" href="#FNanchor_725" class="label">[725]</a> <i>Mémoires de Gourville.</i> (Coll. Michaud, t. XXX, p. 592).&mdash;La
-nouvelle édition de la <i>Biographie Michaud</i> attribue à madame
-de Sévigné un jugement sur ces Mémoires de Gourville, tiré d'une
-lettre de madame de Coulanges du 7 juillet 1703. (Voy. t. X, p. 290
-des <i>Lettres de madame de Sévigné</i>, éd. Monmerqué).</p>
-
-<p><a id="Footnote_726" href="#FNanchor_726" class="label">[726]</a> Voy. <span class="cap">M</span><span class="smallc">ÉMOIRES</span> <i>de Louis XIV, pour l'instruction du Dauphin</i>,
-première édition complète, d'après les textes originaux, avec une
-étude sur leur composition, des notes et des éclaircissements, par
-M. Charles Dreyss, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. Paris, 1860, chez Didier et compagnie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_727" href="#FNanchor_727" class="label">[727]</a> Lettre de remercîment à M. de Noailles, du mois d'octobre
-1749.</p>
-
-<p><a id="Footnote_728" href="#FNanchor_728" class="label">[728]</a> Nous reproduisons, entre crochets (parenthèses), les notes de M. Dreyss et les
-<i>variantes</i> et corrections relevées par lui.</p>
-
-<p>(On lit d'abord ici de la main de Louis XIV: <i>A débrouiller</i>»; il a
-corrigé aussitôt.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_729" href="#FNanchor_729" class="label">[729]</a> (On lit d'abord: «à ne rien executer ny ordonner.»)</p>
-
-<p><a id="Footnote_730" href="#FNanchor_730" class="label">[730]</a> (Louis XIV avait écrit: «<i>un temps honneste aux affaires</i>.»
-Les mots définitifs sont de la main qui corrige) (M. Dreyss attribue
-les corrections du premier jet de Louis XIV à M. de Périgny.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_731" href="#FNanchor_731" class="label">[731]</a> (Louis XIV, primitivement, continuait et finissait la phrase avec
-ces mots: «<i>qu'on croit le meilleur pour l'Estat</i>,» quand l'idée
-de la phrase suivante lui est venue.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_732" href="#FNanchor_732" class="label">[732]</a> (Ce mot «<i>par</i>», que Louis XIV avait oublié est de la main qui
-corrige.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_733" href="#FNanchor_733" class="label">[733]</a> (Louis XIV avait mis: «<i>restablir</i>.»)</p>
-
-<p><a id="Footnote_734" href="#FNanchor_734" class="label">[734]</a> (On lit d'abord de la main du roi: «<i>un homme</i>.»)</p>
-
-<p><a id="Footnote_735" href="#FNanchor_735" class="label">[735]</a> (Louis XIV avait mis: «<i>que Pompone</i>.»)</p>
-
-<p><a id="Footnote_736" href="#FNanchor_736" class="label">[736]</a>(Louis XIV avait mis: «<i>que je luy avois donné, dont il s'estoit
-bien acquitté</i>.»)</p>
-
-<p><a id="Footnote_737" href="#FNanchor_737" class="label">[737]</a> (Louis XIV avait d'abord ajouté, et il a effacé ces mots: «<i>et enfin
-de son manque de dignité</i>.» Je ne suis pas sûr du dernier mot:
-l'idée reparaît plus loin.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_738" href="#FNanchor_738" class="label">[738]</a> (Nous gardons ici le temps du présent dont s'est servi Louis XIV;
-ce n'est qu'en corrigeant qu'on a mis dans cette phrase le passé
-ou l'imparfait partout où il y avait d'abord le présent.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_739" href="#FNanchor_739" class="label">[739]</a> <i>Mémoires</i> de Louis XIV, t. II, p. 418-421.</p>
-
-<p><a id="Footnote_740" href="#FNanchor_740" class="label">[740]</a> Voy. <i>supra</i>, p. 413.</p>
-
-<p><a id="Footnote_741" href="#FNanchor_741" class="label">[741]</a> Sur cette chute de M. de Pomponne, conférez encore: <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>,
-<i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI; <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, <i>Port-Royal</i>,
-t. IV, p. 160 et 402; t. V, p. 49 et 136. Pour les relations de
-madame de Sévigné avec son ami, conférez <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, <i>Mémoires</i>,
-etc., t. II, p. 206 et 265; III, p. 387, et V, p. 467.</p>
-
-<p>Mais un ouvrage, entre tous, destiné à faire apprécier M. de Pomponne,
-ce sont ses Mémoires nouvellement imprimés, et que nous ne
-pouvons que mentionner ici. En voici le titre: <i>Mémoires du marquis
-de Pomponne, ministre secrétaire d'État au département
-des affaires étrangères, publiés d'après un manuscrit inédit
-de la bibliothèque du Corps législatif; précédés d'une introduction
-et de la vie du marquis de Pomponne</i> par J. Mavidal.
-Paris, 1861, chez Benjamin Duprat.</p>
-
-<p><a id="Footnote_742" href="#FNanchor_742" class="label">[742]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, duchesse d'Orléans (la Palatine), dit, dans une lettre
-du 21 janvier 1700: «Ce n'est pas une fable que le roi de Maroc
-ait fait demander en mariage la princesse de Conti; mais le roi a
-nettement repoussé cette proposition.» (<i>Lettres</i>, éd. de M. G. Brunet,
-t. 1<sup>er</sup>, p. 45.) Voir à ce sujet la curieuse brochure de M. Raymond
-Thomassy, intitulée: <i>De la politique maritime de la France
-sous Louis XIV, et de la demande de Muley-Ismaël pour obtenir
-en mariage la princesse de Conti</i>. Paris, 1841.</p>
-
-<p><a id="Footnote_743" href="#FNanchor_743" class="label">[743]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>, t. II, p. 39.</p>
-
-<p><a id="Footnote_744" href="#FNanchor_744" class="label">[744]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 192, et II, p. 77.</p>
-
-<p><a id="Footnote_745" href="#FNanchor_745" class="label">[745]</a> Lettre du 29 décembre, t. VI, p. 83.</p>
-
-<p><a id="Footnote_746" href="#FNanchor_746" class="label">[746]</a> On sait qu'il affectait l'originalité et la familiarité dans ses discours.</p>
-
-<p><a id="Footnote_747" href="#FNanchor_747" class="label">[747]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 76.</p>
-
-<p><a id="Footnote_748" href="#FNanchor_748" class="label">[748]</a> Expression de madame de Sévigné.</p>
-
-<p><a id="Footnote_749" href="#FNanchor_749" class="label">[749]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 décembre 1679), t. VI, p. 83.</p>
-
-<p><a id="Footnote_750" href="#FNanchor_750" class="label">[750]</a> <i>Ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_751" href="#FNanchor_751" class="label">[751]</a> Mademoiselle de Bellefonds, s&oelig;ur de madame de Villars.</p>
-
-<p><a id="Footnote_752" href="#FNanchor_752" class="label">[752]</a> Anne-Louise-Christine de Foix de Lavalette-Épernon.</p>
-
-<p><a id="Footnote_753" href="#FNanchor_753" class="label">[753]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 janvier 1680) t. VI, p. 92.</p>
-
-<p><a id="Footnote_754" href="#FNanchor_754" class="label">[754]</a> Lettres des 17 et 24 janvier, t. VI, p. 109, 113 et 120.&mdash;Le
-<i>Mercure galant</i> a consacré un volume entier (2<sup>e</sup> tome de janvier
-1680), aux cérémonies et aux fêtes qui eurent lieu à cette occasion.</p>
-
-<p><a id="Footnote_755" href="#FNanchor_755" class="label">[755]</a> Lettres des 7 et 14 juillet, t. VI, p. 361 et 369.&mdash;Bussy, dans
-une lettre du 25 mars 1680 (t. V, p. 94), donne les premiers détails
-sur cette brouille précoce.</p>
-
-<p><a id="Footnote_756" href="#FNanchor_756" class="label">[756]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 novembre 1685), t. VII, p. 356.</p>
-
-<p><a id="Footnote_757" href="#FNanchor_757" class="label">[757]</a> <i>Caractères</i>, chap. XI, <i>de l'homme</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_758" href="#FNanchor_758" class="label">[758]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 356.</p>
-
-<p><a id="Footnote_759" href="#FNanchor_759" class="label">[759]</a> Conf. <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span> (coll. Michaud, t. XXXII);
-<span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. III.</p>
-
-<p><a id="Footnote_760" href="#FNanchor_760" class="label">[760]</a> Nouvelles <i>Causes célèbres</i>, publiées par M. Fouquier (97<sup>e</sup> livraison),
-<i>la Chambre ardente</i>. Paris, 1860, p. 12 et 14.</p>
-
-<p><a id="Footnote_761" href="#FNanchor_761" class="label">[761]</a> <span class="cap">F</span><span class="smallc">OUQUIER</span>, <i>La Chambre ardente</i>, p. 15.</p>
-
-<p><a id="Footnote_762" href="#FNanchor_762" class="label">[762]</a> Veuve du prince de Savoie-Carignan, et belle-mère de la comtesse
-de Soissons.</p>
-
-<p><a id="Footnote_763" href="#FNanchor_763" class="label">[763]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 125.</p>
-
-<p><a id="Footnote_764" href="#FNanchor_764" class="label">[764]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 130.</p>
-
-<p><a id="Footnote_765" href="#FNanchor_765" class="label">[765]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. I, p. 136.</p>
-
-<p><a id="Footnote_766" href="#FNanchor_766" class="label">[766]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 140.</p>
-
-<p><a id="Footnote_767" href="#FNanchor_767" class="label">[767]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 132.</p>
-
-<p><a id="Footnote_768" href="#FNanchor_768" class="label">[768]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 27 janvier 1680),
-t. V, p. 44.</p>
-
-<p><a id="Footnote_769" href="#FNanchor_769" class="label">[769]</a> Ces mots manquent, et doivent évidemment, dit l'éditeur, être
-supplées.</p>
-
-<p><a id="Footnote_770" href="#FNanchor_770" class="label">[770]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 27 janvier 1680),
-t. V, p. 45.</p>
-
-<p><a id="Footnote_771" href="#FNanchor_771" class="label">[771]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. V, p. 48.</p>
-
-<p><a id="Footnote_772" href="#FNanchor_772" class="label">[772]</a> <i>Ibid.</i>, p. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_773" href="#FNanchor_773" class="label">[773]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 49.&mdash;Dans une lettre adressée
-à M. de Guitaud, de celles qui ne se trouvent encore que dans le
-volume de Millevoye, lettre écrite à la même date, madame de Sévigné
-résumant avec quelques variantes ce qu'elle a déjà mandé à sa
-fille, écrit ceci qui semble monté au ton de son cousin: «Mais à propos
-de justice et d'injustice, ne vous paroît-il pas de loin que nous
-ne respirons tous ici que du poison, que nous sommes dans les sacriléges
-et les avortements? En vérité, cela fait horreur à toute l'Europe,
-et ceux qui nous liront dans cent ans, plaindront ceux qui
-auront été témoins de ces accusations. Vous savez que ce pauvre
-Luxembourg s'est remis de son bon gré à la Bastille: il a été l'officier
-qui s'y est mené, il a lui-même montré l'ordre à Bezemaux.
-Il vint de Saint-Germain, il rencontra madame de Montespan en
-chemin; ils descendirent tous deux de leurs carrosses pour parler
-plus en liberté; il pleura fort: il vint aux Jésuites, il demanda plusieurs
-pères, il pria Dieu dans l'église, et toujours des larmes. Il
-paroissoit un peu qu'il ne savoit à quel saint se vouer; il rencontra
-M<sup>lle</sup> de Vauvineux, il lui dit qu'il s'en alloit à la Bastille, qu'il
-en sortiroit innocent; mais qu'après un tel malheur il ne reverroit
-jamais le monde. Il fut d'abord mis dans une chambre assez belle;
-deux heures après, il est venu un ordre de le renfermer. Il est donc
-dans une chambre d'en haut très-désagréable; il ne voit personne;
-il a été interrogé quatre heures par M. de Bezons et M. de la Reynie.
-Pour madame la comtesse de Soissons, c'est une autre manière
-de peindre, elle a porté son innocence au grand air; elle partit
-la nuit, et dit qu'elle ne pouvoit envisager la prison, ni la honte
-d'être confrontée à des gueuses et à des coquines. La marquise d'Alluye
-est avec elle: ils prennent le chemin de Namur; on n'a pas
-dessein de les suivre. Il y a quelque chose d'assez naturel et d'assez
-noble à ce procédé; pour moi, je l'approuve. On dit cependant
-que les choses dont elle est accusée ne sont que de pures
-sottises qu'elle a redites mille fois, comme on fait toujours quand on
-revient de chez ces sorcières ou soi-disantes. Il y a beaucoup à raisonner
-sur toutes ces choses: on ne fait autre chose; mais je
-crois que l'on n'écrit pas ce que l'on pense.» (Édition Klostermann,
-p. 50.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_774" href="#FNanchor_774" class="label">[774]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (31 janvier 1680), t. VI, p. 140.</p>
-
-<p><a id="Footnote_775" href="#FNanchor_775" class="label">[775]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>: <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI.</p>
-
-<p><a id="Footnote_776" href="#FNanchor_776" class="label">[776]</a> La maréchale de La Ferté était renommée pour ses galanteries.</p>
-
-<p><a id="Footnote_777" href="#FNanchor_777" class="label">[777]</a> A l'Abbaye-aux-Bois.</p>
-
-<p><a id="Footnote_778" href="#FNanchor_778" class="label">[778]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (31 janvier 1680), t. VI, p. 136.</p>
-
-<p><a id="Footnote_779" href="#FNanchor_779" class="label">[779]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 137.</p>
-
-<p><a id="Footnote_780" href="#FNanchor_780" class="label">[780]</a> <i>Ibid.</i>, p. 144.</p>
-
-<p><a id="Footnote_781" href="#FNanchor_781" class="label">[781]</a> Gilles de Laval, seigneur de Raiz, exécuté sous Charles VII.</p>
-
-<p><a id="Footnote_782" href="#FNanchor_782" class="label">[782]</a> <i>Corr. de Bussy</i> (lettre du 22 février, 1680, t. V, p. 64).</p>
-
-<p><a id="Footnote_783" href="#FNanchor_783" class="label">[783]</a> <i>Lettre</i> du 26 janvier, <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_784" href="#FNanchor_784" class="label">[784]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 151.</p>
-
-<p><a id="Footnote_785" href="#FNanchor_785" class="label">[785]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 150.</p>
-
-<p><a id="Footnote_786" href="#FNanchor_786" class="label">[786]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 154.</p>
-
-<p><a id="Footnote_787" href="#FNanchor_787" class="label">[787]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 158.</p>
-
-<p><a id="Footnote_788" href="#FNanchor_788" class="label">[788]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 160, 164 et 167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_789" href="#FNanchor_789" class="label">[789]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, <i>Lettre</i> du 23 février, t. V, p. 69.</p>
-
-<p><a id="Footnote_790" href="#FNanchor_790" class="label">[790]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 150.</p>
-
-<p><a id="Footnote_791" href="#FNanchor_791" class="label">[791]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 55.</p>
-
-<p><a id="Footnote_792" href="#FNanchor_792" class="label">[792]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 février 1680), t. VI, p. 166.</p>
-
-<p><a id="Footnote_793" href="#FNanchor_793" class="label">[793]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 171.</p>
-
-<p><a id="Footnote_794" href="#FNanchor_794" class="label">[794]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 172.</p>
-
-<p><a id="Footnote_795" href="#FNanchor_795" class="label">[795]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 180.</p>
-
-<p><a id="Footnote_796" href="#FNanchor_796" class="label">[796]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettre</i> du 23 février, t. VI, p. 175-177.</p>
-
-<p><a id="Footnote_797" href="#FNanchor_797" class="label">[797]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 242 et 244.</p>
-
-<p><a id="Footnote_798" href="#FNanchor_798" class="label">[798]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, 279.</p>
-
-<p><a id="Footnote_799" href="#FNanchor_799" class="label">[799]</a> <i>Lettres inédites</i>, éd. Klostermann, p. 61.</p>
-
-<p><a id="Footnote_800" href="#FNanchor_800" class="label">[800]</a> M. Miller, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.</p>
-
-<p><a id="Footnote_801" href="#FNanchor_801" class="label">[801]</a> Voy. <i>Causes célèbres de tous les peuples</i>, par A. Fouquier,
-continuateur de l'<i>Annuaire historique</i> dit de Lesur (La <i>Chambre
-Ardente</i>, 1679-1682). Paris, 1860, chez Lebrun et compagnie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_802" href="#FNanchor_802" class="label">[802]</a> «Une grande partie des pièces originales de ce procès, disait-il, est
-conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal.
-L'éditeur y a puisé des éclaircissements. (<i>Note à la lettre du
-26 janvier 1680</i>, t. VI, p. 130.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_803" href="#FNanchor_803" class="label">[803]</a> <i>La Bastille</i>, ou <i>Mémoires pour servir à l'histoire secrète
-du gouvernement français depuis le quatorzième siècle jusqu'en
-1789</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_804" href="#FNanchor_804" class="label">[804]</a> <i>La Chambre ardente</i>, p. 9.</p>
-
-<p><a id="Footnote_805" href="#FNanchor_805" class="label">[805]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ICHELET</span>, <i>Procès de la Brinvilliers</i> (Revue des Deux Mondes,
-avril 1860). <span class="cap">C</span><span class="smallc">AMILLE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">OUSSET</span>, <i>Histoire de Louvois et de son
-administration politique et judiciaire</i>. Paris, 1861.</p>
-
-<p>Voici ce que dit M. Fouquier de l'<i>excellent sommaire</i> du procès
-des Poisons qu'il lui a été donné de consulter:</p>
-
-<p>«C'est un manuscrit conservé à la bibliothèque du Corps législatif
-sous les lettres et numéros suivants: B 105/577 g de 200 pages environ,
-non toutes remplies entièrement, mais couvertes en partie
-de résumés écrits d'une écriture très-fine et serrée. Ce manuscrit a
-pour titre: <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAMBRE ARDENTE</span>, <i>tenue les années 1679, 80, 81, 82.
-Extrait fait par M<sup>e</sup> Brunet, notaire, de 12 cartons remis entre
-les mains de M. le chancelier garde des sceaux, par les héritiers
-de La Reynie</i>. Voilà donc, enfin, une source authentique,
-abondante. Le registre s'ouvre par une liste alphabétique de 226
-décrétés, dont 138 femmes. Parmi ces noms brillent, presque à
-chaque page, ceux de ces seigneurs, de ces grandes dames, de ces
-parlementaires, de ces prêtres qu'on avait, disait-on, prudemment
-soustraits à la juridiction de la Chambre. Les révélations les plus
-inattendues y sollicitent le regard, et on y entrevoit de singuliers
-et sinistres jours sur l'histoire secrète de la cour de Louis XIV.
-Comme M<sup>e</sup> Brunet, le patient et véridique notaire, nous nous contenterons
-du rôle effacé de greffier et d'abréviateur, nous permettant
-seulement de mettre en ordre et en &oelig;uvre ces notes précieuses.»
-(<i>La Chambre ardente</i>, p. 10.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_806" href="#FNanchor_806" class="label">[806]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 139. Extrait de la procédure de l'Arsenal.</p>
-
-<p><a id="Footnote_807" href="#FNanchor_807" class="label">[807]</a> <span class="cap">F</span><span class="smallc">OUQUIER</span>, <i>la Chambre ardente</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_808" href="#FNanchor_808" class="label">[808]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, notes de la Lettre 707, t. VI, p. 141.</p>
-
-<p><a id="Footnote_809" href="#FNanchor_809" class="label">[809]</a> Conf. <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, <i>les Nièces de Mazarin</i> (chapitre d'<i>Olympe
-Mancini</i>); Paris, chez MM. Firmin Didot, 1858, un vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_810" href="#FNanchor_810" class="label">[810]</a> <i>Extraits de la procédure de l'Arsenal</i>. (<span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI,
-137.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_811" href="#FNanchor_811" class="label">[811]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI.</p>
-
-<p><a id="Footnote_812" href="#FNanchor_812" class="label">[812]</a> <i>Ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_813" href="#FNanchor_813" class="label">[813]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>, <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI; Fouquier, <i>la
-Chambre ardente</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_814" href="#FNanchor_814" class="label">[814]</a> Conf. surtout la Notice sur Fouquet placée par M. P. Clément
-en tête de son Histoire de Colbert.</p>
-
-<p>L'équité veut toutefois qu'on n'accepte qu'avec la plus extrême
-prudence les révélations, les allégations de misérables, accusés et
-surtout convaincus de grands crimes, et qui peut-être pensaient
-pouvoir se sauver en impliquant dans leurs soi-disants aveux des
-personnages éminents ou des noms fameux. M. de Monmerqué n'a-t-il
-pas lu à la bibliothèque de l'Arsenal un interrogatoire de La
-Voisin, où celle-ci déclare «qu'elle a connu la demoiselle du Parc,
-comédienne, et l'a fréquentée pendant quatorze ans, que sa belle-mère,
-nommée de Gordo, lui avoit dit que c'étoit Racine qui l'avoit
-empoisonnée?» (<span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 176.) Racine un
-empoisonneur! cette accusation est d'un grand prix pour toutes
-les personnes compromises par La Voisin. Mademoiselle du Parc
-était morte en 1668, après avoir créé avec éclat, l'année précédente,
-le rôle d'<i>Andromaque</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_815" href="#FNanchor_815" class="label">[815]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>, <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI.</p>
-
-<p><a id="Footnote_816" href="#FNanchor_816" class="label">[816]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 33.</p>
-
-<p><a id="Footnote_817" href="#FNanchor_817" class="label">[817]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 65.</p>
-
-<p><a id="Footnote_818" href="#FNanchor_818" class="label">[818]</a> <i>Souvenirs de madame de Caylus</i>. (Coll. Michaud, t. XXXIII,
-p. 487.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_819" href="#FNanchor_819" class="label">[819]</a> <i>Souvenirs de madame de Caylus</i>. (Coll. Michaud, t. XXXIII,
-p. 487.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_820" href="#FNanchor_820" class="label">[820]</a> <i>Id.</i>, p. 490.</p>
-
-<p><a id="Footnote_821" href="#FNanchor_821" class="label">[821]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span>, p. 492.</p>
-
-<p><a id="Footnote_822" href="#FNanchor_822" class="label">[822]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span>, p. 492.</p>
-
-<p><a id="Footnote_823" href="#FNanchor_823" class="label">[823]</a> <i>Id.</i>, p. 494.</p>
-
-<p><a id="Footnote_824" href="#FNanchor_824" class="label">[824]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 février 1680), t. VI, p. 147.
-<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span>, <i>Mémoires</i>, p. 495.</p>
-
-<p><a id="Footnote_825" href="#FNanchor_825" class="label">[825]</a> <i>Mémoires</i>. (Coll. Michaud, t. XXXIII.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_826" href="#FNanchor_826" class="label">[826]</a> Sur cet épisode de la duchesse de Soubise, conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>,
-<i>Lettres</i> des 29 décembre 1679, 3, 5, 10, 17, 19 et 28 janvier, et 2
-février 1680, t. VI, p. 82, 88, 94, 99, 108, 117, 130 et 145.</p>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-
-<p class="end">FIN DU TOME SIXIÈME.</p>
-
-
-<p class="pnote"><span class="pagenum"><a id="Page_475"> 475</a></span>
-NOTE DE LA P. <a href="#Page_117">117</a>.</p>
-
-<p>Sainte Chantal écrivait à Marie de Coulanges: «O ma très-chère
-fille, je ne doute point que votre pauvre c&oelig;ur ne soit en peine de
-sentir votre mari dans les hasards de la guerre... Je supplie Dieu
-vous conserver avec votre petite bien-aimée.» C'était Marie de
-Rabutin-Chantal.</p>
-
-<p>Après la mort du baron de Chantal, sainte Chantal écrivait à sa
-belle-fille Marie de Coulanges: «Conservez-vous, ma très-chère fille,
-pour élever en la crainte du Seigneur ce cher gage qu'il nous a
-donné de ce saint mariage, et le tenez seulement comme un dépôt,
-sans y attacher par trop votre affection, afin que la divine bonté en
-prenne un plus grand soin, et soit elle-même toute chose à ce cher
-petit enfant.» (Lettres publiées par M. Ed. Barthélemy.)</p>
-
-<p>Sainte Chantal écrit encore à Philippe de Coulanges et à sa femme
-qui avaient recueilli leur fille et leur petite-fille après la mort du
-baron de Chantal et les remercie «de l'incomparable amour» qu'ils
-avoient eu pour lui, mais aussi «des soins qu'ils donnent si paternellement
-et si maternellement à cette pauvre petite orpheline.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chantal écrivait à la mère de Puylaurens: «Je vous remercie
-de tout mon c&oelig;ur, des prières que vous avez offertes à Dieu
-pour feu ma très-chère fille, le départ de laquelle je pense que j'ai
-rassenti, aussi vivement que sauroit faire une mère, le trépas de sa
-fille qu'elle aimoit uniquement. Mais qu'y a-t-il à dire quand Dieu
-parle?... Espérons que sa douce bonté sera père, mère, et toutes
-choses, à la petite que cette chère défunte a laissée.»</p>
-
-<p>A M<sup>me</sup> de Coulanges, sainte Chantal écrivait: «Pour notre petite
-orpheline, je ne la plains pas, tandis qu'il plaira à Dieu de conserver
-mon très-honoré frère, et vous, ma très-chère s&oelig;ur, car je sais que
-<span class="pagenum"><a id="Page_476"> 476</a></span>
-plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs
-vos enfants la chériront toujours.»</p>
-
-
-<p>«Le c&oelig;ur m'attendrit fort quand je la regarde dans ce dépouillement
-de père et de mère; mais je la remets de bon c&oelig;ur entre
-les mains de Dieu et de sa sainte Mère.»</p>
-
-
-<p>Dans une autre lettre à Philippe de Coulanges, elle le remercie
-«de sa singulière amitié et de sa tendresse d'amour pour la pauvre
-petite orpheline.»</p>
-
-
-<p>Finissons ces citations par ce fragment d'une lettre de sainte
-Chantal à M. de Coulanges:</p>
-
-<p>«D'une façon ou d'autre avant le trépas de notre très-chère
-fille, vous eûtes beaucoup de plaisir et de contentement, et voilà
-que Dieu a fait retourner les afflictions... Les larmes me sont venues
-aux yeux voyant la grande affliction où est ma pauvre très-chère
-s&oelig;ur. Si par mon sang et martyre je le pouvois soulager en
-son mal et vous en vos douleurs de c&oelig;ur, croyez, mon très-cher
-frère, que j'en fournirois d'un grand c&oelig;ur ce qui en seroit requis
-et en mon pouvoir. Nous commençâmes, dès le lendemain que nous
-eûmes reçu vos lettres, une neuvaine qui finira demain... Je communie
-journellement à cette intention, car j'ai un grand désir que
-cette âme soit soulagée pour plusieurs raisons qui me touchent le
-c&oelig;ur, entre lesquelles celle de l'éducation de notre chère petite
-tient un bon rang. Vous me consolez bien des nouvelles que vous
-me dites de cette petite orpheline. Qu'elle sera heureuse si Dieu
-vous conserve et ma pauvre très-chère s&oelig;ur, pour lui continuer
-votre sage et pieuse conduite! C'est la vérité que j'aime cette enfant,
-comme j'aimais son père, et tout pour le ciel. <i>Je me réjouis de
-la grâce qu'elle aura à communier à Pâques</i>, j'en aurai bien
-mémoire, et prie Dieu qu'à cette réception de notre doux Sauveur
-il lui plaise de prendre une si entière possession de cette petite
-âme qu'à jamais elle soit sienne. Que je vous suis obligée en cette
-petite créature! Notre-Seigneur en sera votre récompense.»</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_477"> 477</a></span></p>
-<h2 class="normal">
-<span class="large">TABLE SOMMAIRE</span><br />
-<span class="small">DES CHAPITRES DE CE VOLUME.</span></h2>
-<hr class="chap" />
-<p class="center"><span class="medium"><b>CHAPITRE PREMIER.&mdash;1676.</b></span></p>
-</div>
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="tdr">Pages</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui
-lui est fait.&mdash;Sa guérison marche lentement.&mdash;Elle trouve
-Paris tout occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.&mdash;Elle
-<i>repleure</i> Turenne avec le chevalier de Grignan.&mdash;Retour
-sur cette perte.&mdash;Madame de Sévigné est le plus
-complet historien de cette <i>grande mort</i>.&mdash;Ses divers récits;
-ses appréciations du caractère et des vertus <i>du héros</i>.&mdash;Turenne
-l'honorait de son amitié; elle reste l'amie de sa
-famille.&mdash;Madame de Sévigné assiste à ses obsèques à Saint-Denis
-et console le cardinal de Bouillon.&mdash;Effet produit
-par la mort de Turenne: consternation en France; mouvement
-offensif des coalisés.&mdash;L'armée française repasse le
-Rhin.&mdash;Belle conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.&mdash;Défaite
-du maréchal de Créqui; M. de La Trousse,
-cousin de madame de Sévigné, est fait prisonnier.&mdash;Louis
-XIV cherche à relever l'esprit public.&mdash;Condé est
-envoyé pour remplacer Turenne et arrêter les Impériaux.&mdash;Patriotisme
-de madame de Sévigné.&mdash;Le coadjuteur d'Arles
-harangue le roi au nom du clergé; le roi lui adresse des
-félicitations.&mdash;Leçon donnée par Louis XIV aux courtisans
-qui veulent dissimuler nos échecs.&mdash;Il admirait Turenne,
-mais l'aimait peu.&mdash;Turenne haï par Louvois.&mdash;Louis XIV
-et son ministre se préparent à prouver que l'on peut sans
-Turenne et Condé remporter des victoires.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE II.&mdash;1676.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Ouverture de la campagne de cette année.&mdash;Madame de Sévigné
-voit partir son fils et le chevalier de Grignan.&mdash;Louis
-<span class="pagenum"><a id="Page_478"> 478</a></span>
-XIV va se mettre à la tête de l'armée de Flandre.&mdash;La
-correspondance de madame de Sévigné est le vrai journal
-du temps, même pour les choses de la guerre.&mdash;Siége et
-prise de Condé.&mdash;<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> assiége Bouchain.&mdash;Louis XIV
-offre la bataille au prince d'Orange, qui se retire sans combattre.&mdash;Prise
-de Bouchain.&mdash;Retour du roi à Versailles.&mdash;Caractère
-militaire de Louis XIV.&mdash;L'armée française
-met le siége devant Aire; les ennemis vont investir Maëstricht
-et Philisbourg.&mdash;Madame de Sévigné annonce à sa
-fille la prise d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.&mdash;Belle
-conduite à ce siége du baron de Sévigné.&mdash;Curieuses anecdotes
-recueillies sur le prince d'Orange et Louis XIV.&mdash;M.
-de Schomberg fait lever le siége de Maëstricht.&mdash;Philisbourg
-est obligé de se rendre aux ennemis.&mdash;L'opinion
-s'en prend au maréchal de Luxembourg; Madame de Sévigné
-rapporte sur lui un mot piquant.&mdash;Le reste de l'année
-se passe sans événements militaires.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE III.&mdash;1676.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.&mdash;Elle passe
-par Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation,
-<i>dans la chambre où sa grand'mère est morte</i>.&mdash;Retour
-sur sainte Chantal; sa biographie fait partie de ces
-mémoires.&mdash;Son intime liaison avec saint François de Sales.&mdash;Le
-frère de l'évêque de Genève épouse l'une de ses
-filles, et il se trouve ainsi l'oncle du madame de Sévigné.&mdash;Soins
-donnés par madame de Chantal à la jeune Marie de
-Rabutin.&mdash;Mort de la sainte dans les bras de la duchesse
-de Montmorency.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_75">75</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IV.&mdash;1676.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Madame de Sévigné arrive à Vichy.&mdash;Société qu'elle y trouve.&mdash;Vie
-des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné
-en envoie à sa fille la véritable <i>gazette</i>.&mdash;Description du
-pays; promenades; danses et <i>bourrées</i> d'Auvergne.&mdash;<i>La
-colique de madame de Brissac.</i>&mdash;Quelques portraits d'originaux.&mdash;<i>La
-charmante douche.</i>&mdash;Madame de Sévigné
-<span class="pagenum"><a id="Page_479"> 479</a></span>
-reprend la route de Paris.&mdash;Elle visite la famille Fouquet:
-ses divers membres.&mdash;Dernière station de madame
-de Sévigné au château de Vaux.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE V.&mdash;1676.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Procès et supplice de <i>la Brinvilliers</i>.&mdash;Stupeur de la société
-parisienne.&mdash;L'attention revient aux intrigues de la
-cour et aux amours du roi.&mdash;Déclin de madame de Montespan;
-progrès de madame de Maintenon; intermède de la
-princesse de Soubise.&mdash;La marquise de Sévigné à la cour;
-description qu'elle en fait.&mdash;Elle est le véritable historien
-de cette époque de la vie galante de Louis XIV.&mdash;Retraite
-du cardinal de Retz à Commercy.&mdash;Madame de Sévigné
-plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille
-amitié.&mdash;Son fils revient de l'armée.&mdash;Elle appelle sa
-fille à Paris.&mdash;Arrivée de madame de Grignan, après une
-absence de deux ans.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_166">166</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VI.&mdash;1677.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère
-et Bussy.&mdash;Moment de la plus grande intimité entre madame
-de Sévigné et son cousin.&mdash;Ils se conviennent et se
-plaisent.&mdash;Vanité, extravagances de Bussy-Rabutin.&mdash;Il
-refuse le <i>Monseigneur</i> aux maréchaux.&mdash;Il se crée lui-même
-maréchal de France <i>in petto</i>.&mdash;Ne pouvant être
-<i>duc</i>, il ne veut plus qu'on l'appelle <i>comte</i>.&mdash;Le roi lui
-permet de revenir une seconde fois à Paris.&mdash;Sa cousine
-désire connaître ses <i>Mémoires</i>; ils les lisent ensemble.&mdash;Position
-de madame de Montespan à la cour.&mdash;Le roi distingue
-madame de Ludre.&mdash;On attribue à Bussy des couplets
-satiriques; sa justification.&mdash;La guerre recommence.&mdash;Louis
-XIV se met en campagne avant la fin de l'hiver.&mdash;Siége
-et prise de Valenciennes.&mdash;Le baron de Sévigné
-y est blessé.&mdash;Saint-Omer et Cambrai sont obligés de se
-rendre.&mdash;<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> gagne la bataille de Cassel.&mdash;Retour
-triomphant du roi; ovations qui lui sont faites: l'année
-1677 appelée <i>l'année de Louis le Grand</i>.&mdash;Corneille
-chante les victoires du roi.&mdash;Madame de Sévigné achète à
-<span class="pagenum"><a id="Page_480"> 480</a></span>
-son fils la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.&mdash;Maladie
-de madame de Grignan.&mdash;Appréhensions de sa mère.&mdash;Quelques
-troubles surviennent entre la mère et la fille.&mdash;Malentendus
-expliqués.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_208">208</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VII.&mdash;1677.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Vie active de madame de Sévigné.&mdash;Son empressement pour
-les membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle
-aime en eux.&mdash;Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une
-plus vive affection.&mdash;Madame de Sévigné s'inquiète de la
-santé de cette <i>chère Éminence</i>.&mdash;Les amis du cardinal
-veulent le ramener à Paris.&mdash;La retraite lui pèse, mais il
-est retenu par le respect humain.&mdash;Madame de Sévigné reprend
-sa chronique habituelle des amours royales.&mdash;Courte
-faveur de madame de Ludre.&mdash;Le roi l'abandonne.&mdash;Madame
-de Montespan sans pitié pour elle.&mdash;Madame de
-Sévigné compatit à l'infortune de la <i>pauvre Io</i>.&mdash;Madame
-de Ludre se retire au couvent.&mdash;Ascendant croissant de
-madame de Maintenon.&mdash;Le baron de Sévigné revient de
-l'armée, et retourne à sa vie dissipée. Sa mère et sa s&oelig;ur
-cherchent inutilement à le marier.&mdash;Madame de Sévigné
-se rend pour la seconde fois aux Eaux de Vichy; elle loue
-à Paris l'<i>hôtel Carnavalet</i> pour elle et sa fille, qui lui
-annonce son prochain retour.&mdash;Elles s'y retrouvent au
-mois de novembre.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VIII.&mdash;1678-1679.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Mauvaise santé de madame de Grignan.&mdash;Bussy console sa
-mère.&mdash;Madame de Sévigné veut faire nommer son cousin
-historiographe du roi.&mdash;Le baron de Sévigné se distingue
-à la bataille de Mons.&mdash;Paix de Nimègue.&mdash;Apogée de
-Louis XIV.&mdash;La <i>Princesse de Clèves</i>.&mdash;Retour de Retz
-à Paris.&mdash;Mort de d'Hacqueville.&mdash;Le coadjuteur d'Arles
-prêche devant le roi.&mdash;Grâces aux exilés et aux prisonniers.&mdash;Mademoiselle
-de Fontanges.&mdash;Nouvelles discussions
-entre madame de Sévigné et sa fille.&mdash;Mort du cardinal
-de Retz.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_299">299</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_481"> 481</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IX.&mdash;1679-1680</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Madame de Grignan retourne en Provence.&mdash;Douleur toujours
-nouvelle de madame de Sévigné.&mdash;Dernières explications
-entre la mère et la fille.&mdash;Mariage de Louise d'Orléans
-avec Charles II, roi d'Espagne.&mdash;La duchesse de
-Villars accompagne la jeune reine à Madrid.&mdash;Sa correspondance
-avec mesdames de Coulanges et de Sévigné.&mdash;Disgrâce
-de M. de Pomponne.&mdash;Belle conduite de madame
-de Sévigné.&mdash;Le ministre disgracié emporte dans sa retraite
-l'estime publique et les regrets de la cour.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_374">374</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE X.&mdash;1680.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Mariage du prince de Conti à M<sup>lle</sup> de Blois.&mdash;Chambre de
-l'Arsenal ou Chambre ardente.&mdash;Affaire des poisons.&mdash;Emprisonnement
-du maréchal de Luxembourg.&mdash;Fuite de
-la comtesse de Soissons.&mdash;La Voisin accuse M<sup>me</sup> de Bouillon.&mdash;Le
-Sage accuse le marquis de Cessac.&mdash;Mariage
-du Dauphin.&mdash;M<sup>me</sup> de Richelieu nommée dame d'honneur
-de la Dauphine.&mdash;M<sup>me</sup> de Soubise se plaint amèrement au
-roi de n'avoir pas été préférée à M<sup>me</sup> de Richelieu et est
-exilée.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_430">430</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="end">FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.</p>
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-<pre>
-
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits
-de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6, by Joseph-Adolphe Aubenas
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 ***
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-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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