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-The Project Gutenberg EBook of Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Histoire d'une Montagne
-
-Author: Élisée Reclus
-
-Release Date: December 5, 2019 [EBook #60850]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE
- D'UNE MONTAGNE
-
- PAR
- ÉLISÉE RECLUS
-
- [J H]
-
- BIBLIOTHÈQUE
- D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
- J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
- PARIS
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-L'ASILE
-
-
-J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour
-moi, elle avait enlevé des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets,
-mis à néant mes espérances. Des hommes que j'appelais mes amis s'étaient
-retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur; l'humanité
-tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées,
-m'avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, soit pour
-mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de
-mon esprit.
-
-Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j'étais sorti de la ville
-bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais
-le profil denteler le bout de l'horizon.
-
-Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m'arrêtant le
-soir devant les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, le bruit
-d'un pas, me faisaient frissonner; mais, quand je cheminais solitaire,
-j'écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure
-de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois.
-
-Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j'arrivai à
-l'entrée du premier défilé de la montagne. La large plaine rayée de
-sillons s'arrêtait brusquement au pied des rochers et des pentes
-ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin
-avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés.
-A côté de moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une vaste nappe, se
-plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches
-lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un
-coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et
-portait sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui jadis fut la
-gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles;
-j'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit;
-derrière moi étaient restés ennemis et faux amis.
-
-Pour la première fois depuis bien longtemps, j'éprouvai un mouvement de
-joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je
-m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne.
-
-Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière
-ou de boue; maintenant j'ai quitté les basses plaines, je suis dans la
-montagne non encore asservie! Un sentier, tracé par les pas des chèvres
-et des bergers, se détache du cheminot plus large qui suit le fond de la
-vallée et monte obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est la route
-que je prends pour être bien sûr d'être enfin seul.
-
-M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser les hommes qui passent sur
-le sentier du fond. Les hameaux, les villages, me sont à demi cachés par
-leurs propres fumées, brouillard d'un gris bleuâtre qui rampe lentement
-sur les hauteurs et se déchire en route aux lisières de la forêt.
-
-Vers le soir, après avoir contourné plusieurs escarpements de rochers,
-dépassé de nombreux ravins, franchi, en sautant de pierre en pierre,
-bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis la base d'un promontoire
-dominant au loin rochers, bois et pâturages. A la cime apparaissait une
-cabane enfumée, et des brebis paissaient à l'entour sur les pentes.
-Pareil à un ruban déroulé dans le velours du gazon, ce sentier jaunâtre
-montait vers la cabane et semblait s'y arrêter. Plus loin, je
-n'apercevais que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, neiges et
-glaciers. Là était la dernière habitation de l'homme. C'était la masure
-qui, pendant de longs mois, devait me servir d'asile.
-
-Un chien puis un berger m'y accueillirent en amis.
-
-Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler lentement au gré de la
-nature. Tantôt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres écroulées
-d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais au hasard dans une forêt de
-sapins; d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures pour aller
-m'asseoir sur une cime dominant l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais
-dans un ravin profond et noir où je pouvais me croire comme enfoui dans
-les abîmes de la terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et de la
-nature, les fantômes lugubres qui hantaient ma mémoire relâchèrent leur
-étreinte. Je ne me promenais plus seulement pour échapper à mes
-souvenirs, mais aussi pour me laisser pénétrer par les impressions du
-milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même.
-
-Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j'avais éprouvé un sentiment
-de joie, c'est que j'étais entré dans la solitude et que des rochers,
-des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé;
-mais, un beau jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était glissée
-dans mon âme. J'aimais la montagne pour elle-même. J'aimais sa face
-calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans
-l'ombre; j'aimais ses fortes épaules chargées de glaces aux reflets
-d'azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les
-éboulis; ses racines puissantes s'étalant au loin comme celles d'un
-arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets,
-leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies; j'aimais tout de la
-montagne, jusqu'à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher,
-jusqu'à la pierre qui brille au milieu du gazon.
-
-De même, le berger mon compagnon, qui m'avait presque déplu, comme
-représentant de cette humanité que je fuyais, m'était devenu
-graduellement nécessaire; je sentais naître pour lui la confiance et
-l'amitié. Je ne me bornais plus à le remercier de la nourriture qu'il
-m'apportait et des soins qu'il me rendait, mais je l'étudiais, je
-tâchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger était le
-bagage de son instruction; mais, quand l'amour de la nature se fut
-emparé de moi, c'est lui qui me fit connaître la montagne où paissaient
-ses troupeaux, à la base de laquelle il était né. Il me dit le nom des
-plantes, me montra les roches où se trouvaient les cristaux et les
-pierres rares, m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres
-pour m'indiquer le chemin à prendre dans les passages difficiles. Du
-haut des cimes il me désignait les vallées, me traçait le cours des
-torrents; puis, de retour à notre cabane enfumée, il me racontait
-l'histoire du pays et les légendes locales.
-
-En échange, je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait
-pas et que même il n'avait jamais désiré comprendre. Mais son
-intelligence s'ouvrait peu à peu, elle devenait avide. Je prenais
-plaisir à lui répéter le peu que je savais en voyant son œil s'éclairer
-et sa bouche sourire. La physionomie se réveillait sur ce visage naguère
-épais et grossier; d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, il se
-changeait en homme réfléchissant sur soi-même et sur les objets qui
-l'entouraient.
-
-Et, tout en instruisant mon compagnon, je m'instruisais moi-même, car,
-en essayant d'expliquer au berger les phénomènes de la nature,
-j'arrivais à les comprendre mieux, et j'étais mon propre élève.
-
-Ainsi sollicité par le double intérêt que me donnaient l'amour de la
-nature et la sympathie pour mon semblable, j'essayai de connaître la vie
-présente et l'histoire passée de la montagne sur laquelle nous vivions
-comme des pucerons sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai la masse
-énorme dans les roches dont elle est bâtie, dans les accidents du sol
-qui, suivant les points de vue, les heures et les saisons, lui donnent
-une si grande variété d'aspects, ou gracieux ou terribles; je l'étudiai
-dans ses neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, dans les
-plantes et les animaux qui en habitent la surface. Je tentai de
-comprendre aussi ce que la montagne avait été dans la poésie et dans
-l'histoire des nations, le rôle qu'elle avait eu dans les mouvements des
-peuples et dans les progrès de l'humanité tout entière.
-
-Ce que j'appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi,
-puisqu'il faut tout dire, à la collaboration de l'insecte rampant, à
-celle du papillon et de l'oiseau chanteur.
-
-Si je n'avais passé de longues heures, couché sur l'herbe, à regarder ou
-à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins
-compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein
-tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l'insondable
-espace.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES SOMMETS ET LES VALLÉES
-
-
-Vue de la plaine, la montagne est de forme bien simple: c'est un petit
-cône dentelé s'élevant, parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, sur
-une muraille bleue, rayée de blanc et de rose, qui borne tout un côté de
-l'horizon. Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents
-bizarrement taillées; une de ces dents est la montagne où se sont égarés
-mes pas.
-
-Cependant le petit cône que je distinguais des campagnes inférieures,
-simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre, m'apparaît
-maintenant comme un monde. De la cabane, j'aperçois bien, à quelques
-centaines de mètres au-dessus de ma tête, une crête de rochers qui me
-semble être la cime; mais, que je le gravisse, et voici qu'un autre
-sommet se dresse par delà les neiges. Que je gagne un deuxième
-escarpement, et la montagne paraît encore changer de forme à mes yeux.
-De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se
-montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. A lui seul le mont
-est tout un groupe de montagnes; de même, au milieu de la mer, chaque
-lame est hérissée de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans son
-ensemble l'architecture de la montagne, il faut l'étudier, la parcourir
-dans tous les sens, en gravir chaque saillie, pénétrer dans la moindre
-gorge. Comme toute chose, c'est un infini pour celui qui veut la
-connaître en son entier.
-
-La cime sur laquelle j'aimais le mieux à m'asseoir, ce n'est point la
-hauteur souveraine où l'on s'installe comme un roi sur un trône pour
-contempler à ses pieds les royaumes étendus. Je me sentais plus heureux
-sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait à la fois descendre sur
-des pentes plus basses, puis remonter, d'arête en arête, vers les parois
-supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à
-réprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur le
-point culminant de la montagne, je savourais le plaisir de satisfaire
-complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et
-pâturages m'offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux
-zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé.
-Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur.
-
-Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre une haute cime
-dominant un horizon de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle
-volupté, avec quel ravissement des sens on contemple dans un tableau
-d'ensemble l'énorme édifice dont on occupe le faîte! En bas, sur les
-pentes inférieures, on ne voyait qu'une partie de la montagne, au plus
-un seul versant; mais, du sommet, on aperçoit toutes les croupes fuyant,
-de ressaut en ressaut et de contrefort en contrefort, jusqu'aux collines
-et aux promontoires de la base. On regarde d'égal à égaux les monts
-environnants; comme eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière;
-on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle que son vol soutient
-au-dessus de la lourde planète. A ses pieds, bien au-dessous de la cime,
-on aperçoit ce que la multitude d'en bas appelle déjà le ciel: ce sont
-les nues qui voyagent lentement au flanc des monts, se déchirent aux
-angles saillants des roches et aux lisières des forêts, laissent çà et
-là dans les ravins quelques lambeaux de brouillards, puis, volant
-au-dessus des plaines, y projettent leurs grandes ombres aux formes
-changeantes.
-
-Du haut du superbe observatoire, on ne voit point cheminer les fleuves
-comme les nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement se révèle par
-l'éclat brasillant de l'eau qui se montre de distance en distance, soit
-au sortir des glaciers brisés, soit dans les petits lacs et les cascades
-de la vallée, ou dans les méandres tranquilles des campagnes
-inférieures. A la vue des cirques, des ravins, des vallons, des gorges,
-on assiste, comme si tout d'un coup on était devenu immortel, au grand
-travail géologique des eaux creusant, évidant leurs lits dans toutes les
-directions autour du massif primitif de la montagne. On les voit, pour
-ainsi dire, sculpter incessamment la masse énorme pour en emporter les
-débris, en niveler la plaine, en combler une baie de la mer. Je la
-distingue aussi, cette baie, du haut du sommet gravi; là s'étend ce
-grand abîme bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie, où tôt ou tard
-elle rentrera!
-
-Quant à l'homme, il est invisible; mais on le devine. Comme des nids à
-demi cachés dans le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux, des
-villages épars dans les vallons et sur le penchant des monts verdoyants.
-Là-bas, sous la fumée, sous une couche d'air vicié par d'innombrables
-respirations, quelque chose de blanchâtre indique une grande cité. Les
-maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles, se fondent en une
-même couleur rouilleuse et sale, contrastant avec les teintes plus
-franches des campagnes environnantes: on dirait une sorte de moisissure.
-On songe alors avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide et de
-mauvais dans cette fourmilière, à tous les vices qui fermentent sous
-cette pustule presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense panorama
-des campagnes est beau dans son ensemble, avec les villes, les villages
-et les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue. Sous la
-lumière qui les baigne, les taches se fondent avec ce qui les entoure en
-un tout harmonieux; l'air déroule sur la plaine entière son manteau de
-pâle azur.
-
-Grande est la différence entre la vraie forme de notre montagne si
-pittoresque, si riche en aspects variés, et celle que je lui donnais
-dans mon enfance à la vue des cartes que me faisait étudier le maître
-d'école. Je me figurais alors une masse isolée d'une régularité
-parfaite, aux pentes égales sur tout le pourtour, au sommet doucement
-arrondi, à la base gracieusement infléchie et se perdant insensiblement
-dans les campagnes de la plaine. De montagnes semblables, il n'en est
-point sur la terre. Même les volcans, qui surgissent isolément, loin de
-tout massif, et qui grandissent peu à peu en épanchant latéralement sur
-leurs talus des cendres et des laves, n'ont point cette régularité
-géométrique. La poussée des matières intérieures se produit tantôt dans
-la cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse des flancs; de petits
-volcans secondaires naissent çà et là sur les pentes du mont principal
-et en bossellent la surface. Le vent lui-même travaille à lui donner la
-forme irrégulière, en faisant retomber où il lui plaît les nuages de
-cendres vomis pendant les éruptions.
-
-Mais pourrait-on comparer notre montagne, vieux témoin des âges
-d'autrefois, à un volcan, mont né d'hier à peine et n'ayant pas encore
-subi les assauts du temps? Depuis le jour où le point de la terre où
-nous sommes prit sa première rugosité, destinée à se transformer
-graduellement en montagne, la nature, qui est le mouvement, la
-transformation incessante, a travaillé sans relâche à modifier l'aspect
-de cette protubérance: ici elle a exhaussé la masse; ailleurs elle l'a
-déprimée; elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles et de
-dômes; elle en a ployé, plissé, raviné, labouré, sculpté à l'infini la
-surface mouvante, et maintenant encore, sous nos yeux, le travail se
-continue.
-
-A l'esprit qui contemple la montagne pendant la durée des âges, elle
-apparaît aussi flottante, aussi incertaine que l'onde de la mer chassée
-par la tempête: c'est un flot, une vapeur; quand elle aura disparu, ce
-ne sera plus qu'un rêve.
-
-Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours varié produit par
-l'action continuelle des forces de la nature, la montagne ne cesse
-d'offrir une sorte de rythme superbe à celui qui la parcourt pour en
-connaître la structure. Que la partie culminante soit un large plateau,
-une masse arrondie, une paroi verticale, une arête ou une pyramide
-isolée ou bien un faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du mont
-présente un aspect général qui s'harmonise avec celui du sommet. Du
-centre du massif jusqu'à la base du mont se succèdent, de chaque côté,
-d'autres cimes ou groupes de cimes secondaires; parfois même, au pied du
-dernier contrefort qu'entourent les alluvions de la plaine ou les eaux
-de la mer, on voit encore une miniature du mont jaillir en colline du
-milieu des campagnes ou en écueil du sein des eaux. Le profil de toutes
-ces saillies, qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou brusquement,
-présente une série de courbes des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse,
-qui réunit les sommets de la grande cime à la plaine, est la véritable
-pente. C'est le chemin que prendrait un géant chaussé de bottes
-magiques.
-
-La montagne qui m'abrita longtemps est belle et sereine entre toutes par
-le calme régulier de ses traits. Des plus hauts pâturages, on aperçoit
-la grande cime, dressée comme une pyramide aux gradins inégaux; des
-plaques de neige, qui en remplissent les anfractuosités, lui donnent une
-teinte sombre et presque noire par le contraste de leur blancheur; mais
-le vert des gazons qui recouvre au loin toutes les cimes secondaires
-apparaît d'autant plus doux au regard, et les yeux, en redescendant de
-la masse énorme à l'aspect formidable, se reposent avec volupté sur les
-molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses de contours, si
-veloutées d'aspect, que l'on songe involontairement à la joie qu'aurait
-un géant à les caresser de la main. Plus bas, des pentes brusques, des
-saillies de rochers et des contreforts revêtus de forêts me cachent en
-grande partie les flancs de la montagne; mais l'ensemble me paraît
-d'autant plus haut et plus sublime que mon regard en embrasse seulement
-une partie, comme une statue dont le piédestal me resterait caché; elle
-resplendit au milieu du ciel, dans la région des nues, dans la pure
-lumière.
-
-A la beauté des cimes et des saillies de toute espèce correspond celle
-des creux, plissements, vallons ou défilés. Entre le sommet de notre
-montagne et la pointe la plus voisine, la crête s'abaisse fortement et
-laisse un passage assez facile entre les deux versants opposés. C'est à
-cette dépression de l'arête que commence le premier sillon de la vallée
-serpentine ouverte entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent
-d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la surface des rochers et
-s'unissent en ravins convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où, par une
-série de défilés et de bassins étagés, les neiges s'écoulent et les eaux
-descendent dans la vallée.
-
-Là, sur un sol à peine incliné, se montrent déjà les prairies, les
-bouquets d'arbres domestiques, les groupes de maisons. De toutes parts
-des vallons, les uns gracieux, les autres sévères d'aspect, s'inclinent
-vers la vallée principale. Au delà d'un détour éloigné, le val disparaît
-au regard; mais, si l'on cesse d'en voir le fond, on en devine du moins
-la forme générale et les contours par les lignes plus ou moins
-parallèles que dessinent les profils des contreforts. Dans son ensemble,
-la vallée, avec ses innombrables ramifications pénétrant de toutes parts
-dans l'épaisseur de la montagne, peut se comparer aux arbres dont les
-milliers de rameaux sont divisés et subdivisés en ramilles délicates.
-C'est par la forme de la vallée et de tout son réseau de vallons qu'on
-peut le mieux se rendre compte du véritable relief des montagnes qu'elle
-sépare.
-
-Des sommets d'où la vue plane le plus librement sur l'espace, ne voit-on
-pas d'ailleurs un grand nombre de cimes que l'on compare les unes avec
-les autres et qui se font comprendre mutuellement? Par-dessus le profil
-sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre côté de la vallée, on
-distingue dans le lointain un autre profil de monts déjà bleuâtres;
-puis, encore au delà, une troisième ou même une quatrième série de monts
-d'azur. Ces lignes de monts, qui vont se rattacher à la grande crête des
-sommets principaux, sont vaguement parallèles malgré leurs dentelures,
-et tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence, suivant le
-jeu des nuages et la marche du soleil.
-
-Deux fois par jour se déroule incessamment l'immense tableau des monts,
-quand les rayons obliques des matins et des soirs laissent dans l'ombre
-les plans successifs tournés vers la nuit et baignent de lumière ceux
-qui regardent le jour. Des cimes occidentales les plus éloignées à
-celles que l'on distingue à peine à l'occident, c'est une gamme
-harmonieuse de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui peuvent
-se produire sous l'éclat du soleil et la transparence de l'air. Parmi
-ces montagnes, il en est qu'un souffle pourrait effacer, tant elles sont
-légères de tons, tant leurs traits sont délicatement tracés sur le fond
-du ciel!
-
-Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume imperceptible se forme à
-l'horizon, ou seulement que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner
-l'ombre, et ces montagnes si belles, ces neiges, ces glaciers, ces
-pyramides, s'évanouissent par degrés ou même en un clin d'œil. On les
-contemplait dans leur splendeur, et voici qu'elles ont disparu du ciel;
-elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir incertain.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LA ROCHE ET LE CRISTAL
-
-
-La roche dure des montagnes, aussi bien que celle qui s'étend au-dessous
-des plaines, est recouverte presque partout d'une couche plus ou moins
-profonde de terre végétale et de plantes diverses. Ici ce sont des
-forêts; ailleurs, des broussailles, des bruyères, des myrtes, des
-ajoncs; ailleurs encore, et sur la plus grande étendue, ce sont les
-gazons courts des pâturages. Même là où la roche semble nue et jaillit
-en aiguilles ou se dresse en parois, la pierre est revêtue de lichens
-blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent une même apparence aux
-rochers les plus différents par l'origine. Ce n'est guère que dans les
-régions froides de la cime, au pied des glaciers et sur le bord des
-neiges, que la pierre se montre sous une enveloppe de végétation qui la
-déguise. Grès, calcaires, granits, sembleraient au voyageur inattentif
-être une seule et même formation.
-
-Cependant la diversité des roches est grande; le minéralogiste qui
-parcourt les monts, le marteau à la main, peut recueillir des centaines
-et des milliers de pierres différentes par l'aspect et la structure
-intime. Les unes sont d'un grain égal dans toute leur masse, les autres
-sont composées de parties diverses et contrastent par la forme, la
-couleur et l'éclat. Il en est de mouchetées, de diaprées et de rubanées;
-de transparentes, de translucides et d'opaques. On en voit qui sont
-hérissées de cristaux à faces régulières; on en voit aussi qui sont
-ornées d'arborisations semblables à des bouquets de tamaris ou à des
-feuilles de fougère. Tous les métaux se retrouvent dans la pierre, soit
-à l'état pur, soit mélangés les uns avec les autres; tantôt ils se
-montrent en cristaux ou en nodules, tantôt ce ne sont que de simples
-irisations fugitives, pareilles aux reflets éclatants de la bulle de
-savon. Puis ce sont les innombrables fossiles, animaux ou végétaux, que
-renferme la roche et dont elle garde l'empreinte. Autant de fragments
-épars, autant de témoins différents des êtres qui ont vécu pendant
-l'incalculable série des siècles écoulés.
-
-Sans être ni minéralogiste ni géologue de profession, le voyageur qui
-sait regarder voit parfaitement quelle est la merveilleuse diversité de
-toutes ces roches qui constituent la masse de la montagne. Tel est le
-contraste entre différentes parties du grand édifice que déjà, de loin,
-on peut reconnaître souvent à quelle formation elles appartiennent.
-D'une cime isolée dominant un espace étendu, on distingue avec facilité
-l'arête ou le dôme de granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la
-roche calcaire.
-
-C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notre montagne
-que la roche granitique se révèle le mieux. Là, une crête de roches
-noires sépare deux champs de neige déployant de chaque côté leur
-blancheur étincelante; on dirait un diadème de jais sur un voile de
-mousseline. C'est par cette crête qu'il est le plus facile de gagner le
-point culminant du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées sous
-la surface unie des neiges; là, le pied peut se poser fermement sur le
-sol, tandis qu'à la force des bras on se hisse facilement, de degré en
-degré, dans les parties escarpées. C'est par là que je faisais presque
-toujours mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau et de mon
-compagnon le berger, j'allais passer quelques heures sur le grand pic.
-
-Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres de l'atmosphère, l'arête
-de granit paraît assez uniforme; les montagnards, pratiques et presque
-grossiers dans leurs comparaisons, lui donnent le nom de peigne; on
-dirait, en effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement.
-Mais au milieu des rochers eux-mêmes on se trouve dans une sorte de
-chaos: aiguilles, pierres branlantes, amoncellements de blocs, assises
-superposées, tours qui surplombent, murs s'appuyant les uns sur les
-autres et laissant entre eux d'étroits passages, telle est cette arête
-qui forme l'angle du mont. Même sur ces hauteurs, la roche est presque
-partout recouverte, comme par une espèce d'enduit, par la végétation des
-lichens; mais, en maint endroit, elle a été mise à nu par la friction de
-la glace, par l'humidité de la neige, l'action des gelées, des pluies,
-des vents, des rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la foudre,
-sont restés aimantés par le choc du feu céleste.
-
-Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer ce qui fut encore tout
-récemment l'intérieur même de la roche; j'en vois les cristaux dans tout
-leur éclat, le quartz blanc, le feldspath à la couleur d'un rose pâle,
-le mica qui semble une paillette d'argent. En d'autres parties de la
-montagne, le granit mis à nu présente un autre aspect: dans une roche,
-il est blanc comme le marbre et parsemé de petits points noirs;
-ailleurs, il est bleuâtre et sombre. Presque partout il est d'une grande
-dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient à construire
-des monuments durables; mais ailleurs il est tellement friable, les
-cristaux divers en sont si faiblement agrégés, qu'on peut les écraser
-entre ses doigts. Un ruisseau, qui prend sa source au pied d'un
-promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale dans le ravin sur un lit
-de sable le plus fin tout brillanté de mica; on croirait voir l'or et
-l'argent briller à travers l'eau frémissante; plus d'un rustre venu de
-la plaine s'y est trompé et s'est avidement précipité sur ces trésors
-qu'entraîne négligemment le ruisselet moqueur.
-
-L'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une
-autre espèce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse
-de l'immense édifice. Non loin des arêtes et des dômes de granit, qui
-sont les parties les plus élevées de la montagne et semblent en être le
-noyau, pour ainsi dire, se montre une cime secondaire dont l'aspect est
-d'une frappante régularité; on dirait une pyramide à quatre pans posée
-sur l'énorme piédestal que lui forment les plateaux et les pentes. C'est
-un sommet composé de roches ardoisées, que le temps rabote incessamment
-par tous ses météores, le vent, les rayons solaires, les neiges, le
-brouillard et les pluies. Les feuillets brisés de l'ardoise se
-fissurent, se brisent et descendent en masses glissantes le long des
-talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement
-des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne.
-
-Tout autre que la roche ardoisée est la roche calcaire qui constitue
-quelques-uns des promontoires avancés. Quand cette roche se brise, ce
-n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables petits fragments, mais en
-grandes masses. Telle fracture a séparé, de la base au sommet, tout un
-rocher de trois cents mètres de hauteur; de côté et d'autre, on voit
-monter jusqu'au ciel les deux parois verticales; au fond du gouffre, la
-lumière pénètre à peine, et l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs
-neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que par les bouillonnements
-de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades. Nulle part, même
-en des montagnes dix fois plus élevées, la nature ne paraît plus
-grandiose. De loin, la partie calcaire du mont reprend ses proportions
-réelles, et l'on voit qu'elle est dominée par des masses rocheuses
-beaucoup plus hautes; mais elle étonne toujours par la puissante beauté
-de ses assises et de ses tours; on dirait des temples babyloniens.
-
-Fort pittoresques aussi, bien que d'une faible importance relative, sont
-les rochers de grès ou de conglomérats composés de fragments cimentés.
-Partout où la pente du sol favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye
-le ciment et se creuse une rigole, une fente étroite qui, peu à peu,
-finit par scier la roche en deux. D'autres courants d'eau ont également
-creusé dans le voisinage des fissures secondaires, d'autant plus
-profondes que la masse liquide entraînée est plus abondante; la roche
-ainsi découpée finit par ressembler à un dédale d'obélisques, de tours,
-de forteresses. On voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect
-rappelle maintenant celui de villes désertes, avec leurs rues humides et
-sinueuses, leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs tourelles
-surplombantes, leurs statues bizarres. Je me souviens encore de
-l'impression d'étonnement, voisine de l'effroi, que je ressentis en
-approchant de l'issue d'une gorge envahie déjà par les ombres du soir.
-J'apercevais de loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, sur la
-pointe du mont, je remarquais aussi des formes étranges qui me
-semblaient des géants alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile
-portant chacune à leur cime une grosse pierre ronde qui, de loin,
-figurait une tête. Les pluies avaient peu à peu dissous, emporté tout le
-sol environnant; mais les lourdes pierres avaient été respectées, et,
-par leur poids, continuaient à donner de la consistance aux gigantesques
-piliers d'argile qui les soutenaient.
-
-Chaque promontoire, chaque rocher de la montagne a donc son aspect
-particulier, suivant la matière qui le compose et la force avec laquelle
-il résiste aux éléments de dégradation. Ainsi naît une infinie variété
-de formes qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent à l'extérieur
-de la roche les neiges, les gazons, les forêts et les cultures. Au
-pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements
-continuels de décor de la surface. Et pourtant, combien peu nombreux
-sont les éléments qui constituent la montagne et qui, par leurs
-mélanges, lui donnent cette variété si prodigieuse d'aspects!
-
-Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, analysent les rochers, nous
-apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux. Ils nous
-disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire du silicium oxydé,
-un métal qui, pur, serait semblable à de l'argent, et qui, par son
-mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu roche blanchâtre. Ils nous
-disent aussi que feldspath, mica, augrite, hornblende et autres
-cristaux, qui se trouvent en si grande variété dans les rocs de la
-montagne, sont des composés où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres
-métaux, l'aluminium, le potassium, unis en diverses proportions et
-suivant certaines lois d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère.
-La montagne entière, les montagnes voisines et lointaines, les plaines
-de leurs bases et la terre dans son ensemble, tout cela n'est que métal
-à l'état impur; si les éléments fondus et mélangés de la masse du globe
-reprenaient soudain leur pureté, la planète aurait, pour les habitants
-de Mars ou Vénus braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect d'une
-boule d'argent roulant dans le ciel noir.
-
-Le savant qui recherche les éléments de la pierre trouve que toutes les
-roches massives, composées de cristaux ou de pâte cristalline, sont,
-comme le granit, des métaux oxydés: tels sont le porphyre, la serpentine
-et les roches ignées sorties de terre pendant les explosions
-volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, pierre ponce: tout cela,
-c'est du silicium, de l'aluminium, du potassium, du sodium, du calcium.
-Quant aux roches disposées en feuillets ou en strates, placées en
-couches les unes au-dessus des autres, comment ne seraient-elles pas
-aussi des métaux, puisqu'elles proviennent en grande partie de la
-désagrégation et de la redistribution des roches massives? Pierres
-brisées en fragments, puis cimentées de nouveau, sables agglutinés en
-roche après avoir été triturés et pulvérisés, argiles devenues compactes
-après avoir été délayées par les eaux, ardoises qui ne sont autre chose
-que des argiles durcies, tout cela n'est que débris des roches
-antérieures et, comme elles, se compose de métaux. Seuls, les calcaires,
-qui constituent une partie si considérable de l'enveloppe terrestre, ne
-proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes;
-ils sont formés de débris qui ont passé par les organismes des animaux
-marins; ils ont été mangés et digérés, mais ils n'en sont pas moins
-métalliques; ils ont pour base le calcium combiné avec le soufre, le
-carbone, le phosphore. Ainsi, grâce aux mélanges, aux combinaisons
-variées et changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, du
-métal, a pris des formes hardies et pittoresques, s'est creusée en
-bassins pour les lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, a
-fini par entrer jusque dans la sève des plantes et dans le sang des
-animaux.
-
-Le métal pur se révèle encore, çà et là, parmi les pierres de la
-montagne. Au milieu des éboulis et sur le bord des fontaines, on voit
-souvent des masses ferrugineuses; des cristaux de fer, de cuivre, de
-plomb, combinés avec d'autres éléments, se trouvent aussi dans les
-débris épars; parfois, dans le sable du ruisseau, brille une parcelle
-d'or. Mais, dans la roche dure, ni le minerai précieux, ni le cristal,
-ne sont distribués au hasard; ils sont disposés en veines ramifiées qui
-se développent surtout entre les assises de formations différentes. Ces
-filons de métal, semblables au fil magique du labyrinthe, ont conduit
-les mineurs, et après eux les géologues, dans l'épaisseur, l'histoire de
-la montagne.
-
-Autrefois, nous disent les contes merveilleux, il était facile d'aller
-recueillir toutes ces richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait
-d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux. En faisant un faux pas,
-on essayait de se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, entraînant
-avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue.
-Le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture, non sans prononcer
-quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette, puis, après
-avoir marché longtemps dans la noire avenue, il se trouvait tout à coup
-sous une voûte de cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent,
-ornées à profusion de rubis, de topazes, de saphirs, se dressaient tout
-autour de la salle: il suffisait de se baisser pour ramasser des
-trésors. De nos jours, ce n'est plus sans travail, par de simples
-incantations, que l'homme parvient à conquérir l'or et les autres métaux
-qui dorment dans les roches. Les précieux fragments sont rares, impurs,
-mélangés de terre, et la plupart ne prennent leur éclat et leur valeur
-qu'après avoir été affinés dans la fournaise.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'ORIGINE DE LA MONTAGNE
-
-
-Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, la montagne énorme offre une
-combinaison d'éléments divers qui se sont mélangés en proportions
-changeantes; chaque cristal, chaque minerai, chaque grain de sable ou
-parcelle de calcaire, a son histoire infinie, comme les astres
-eux-mêmes. Le moindre fragment de roche a sa genèse comme l'univers;
-mais, tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres,
-l'astrologue, le géologue, le physicien, le chimiste, en sont encore à
-se demander avec anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et le
-mystère de son origine.
-
-Et l'origine de la montagne elle-même, est-il certain qu'ils l'aient
-dévoilée? A la vue de toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et
-granits, pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est
-accumulée et dressée vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté
-superbe, pouvons-nous faire un retour sur nous-mêmes, faibles nains qui
-regardons, et dire à la montagne, avec l'orgueil conscient de
-l'intelligence satisfaite: «La plus petite de tes pierres peut nous
-écraser, mais nous te comprenons; nous savons quelles ont été ta
-naissance et ton histoire»?
-
-Comme nous, et plus que nous, les enfants se questionnent à la vue de la
-nature et de ses phénomènes; mais, presque toujours, dans leur confiance
-naïve, ils se contentent de la réponse vague et mensongère d'un père ou
-d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur qui prétend ne rien ignorer.
-S'ils n'obtenaient pas cette réplique, ils chercheraient, chercheraient
-toujours, jusqu'à ce qu'ils se fussent donné une explication quelconque,
-car l'enfant ne sait pas rester dans le doute; plein du sentiment de son
-existence, entrant en vainqueur dans la vie, il faut qu'il puisse parler
-en maître de toutes choses. Rien ne doit lui rester inconnu.
-
-De même les peuples, à peine sortis de leur barbarie première, avaient
-pour tout ce qui les frappait une affirmation définitive. La première
-explication, celle qui répondait le mieux à l'intelligence et aux mœurs
-de ce groupe humain, était trouvée bonne. Transmise de bouche en bouche,
-la légende a fini par devenir parole divine, et les castes d'interprètes
-ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorité morale et de leurs
-cérémonies. C'est ainsi que, dans l'héritage mythique de presque toutes
-les nations, nous trouvons des récits qui nous racontent la naissance
-des montagnes ainsi que celle des fleuves, de la terre, de l'Océan, des
-plantes, des animaux et de l'homme lui-même.
-
-L'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les
-génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au
-hasard; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin, comme
-des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. Ainsi furent
-construits le Liban et l'Hermon; ainsi fut enraciné aux bornes du monde
-le mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, une fois créées, les
-montagnes changeaient souvent de place, et des dieux s'en servaient pour
-se les lancer d'un coup de fronde. Les Titans, qui n'étaient point
-dieux, bouleversèrent tous les monts de la Thessalie, pour en dresser
-des remparts autour de l'Olympe; le gigantesque Athos lui-même n'était
-pas trop pesant pour leurs bras, et, du fond de la Thrace, ils le
-portèrent jusqu'au milieu de la mer, à l'endroit où il s'élève
-aujourd'hui. Une géante du Nord avait rempli son tablier de collines et
-les semait de distance en distance pour reconnaître son chemin. Vichnou,
-voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du
-soleil, s'empara d'une montagne et la tint en équilibre sur le bout de
-son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle a été, nous dit la
-légende, l'origine des ombrelles.
-
-Dieux et géants n'avaient pas même toujours besoin de saisir les monts
-pour les déplacer; ceux-ci obéissaient à un simple signe. Les pierres
-accouraient au son de la lyre d'Orphée, les montagnes se dressaient pour
-entendre Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, séjour des muses. Le
-prophète Mahomet arriva deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans un
-âge de foi plus naïve, il ne serait point allé à la montagne, c'est elle
-qui se serait dirigée vers lui.
-
-A côté de cette explication de la naissance des montagnes par la volonté
-des dieux, la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins
-grossière. D'après cette idée, les rochers et les monts seraient des
-organes vivants poussés naturellement sur le grand corps de la terre,
-comme poussent les étamines dans la corolle de la fleur. Tandis que,
-d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer, de
-l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumière
-vivifiante. C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et font
-tourner leurs pétales vers l'astre qui les regarde et leur donne
-l'éclat. Mais les légendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont
-plus pour l'humanité que des souvenirs poétiques; elles sont allées
-rejoindre les rêves, et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de ces
-illusions, est devenu plus avide à la poursuite de la vérité. Aussi les
-hommes de nos jours, de même que ceux des temps anciens, ont-ils à se
-répéter encore, en contemplant les cimes dorées par la lumière: «Comment
-donc ont-elles pu se dresser dans le ciel?»
-
-Même à notre époque, où les savants font profession de n'appuyer leurs
-théories que sur l'observation et l'expérience, il en est dont les
-fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux légendes des
-anciens. Un gros livre moderne essaye de nous démontrer que la lumière
-du soleil qui baigne notre planète a pris corps et s'est condensée en
-plateaux et en montagnes autour de la terre. Un autre affirme que
-l'attraction du soleil et de la lune, non contente de soulever deux fois
-par jour les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre et redressé
-les vagues solides jusque dans la région des neiges. Un autre enfin
-raconte comment les comètes, égarées dans les cieux, sont venues heurter
-notre globe, en ont troué l'enveloppe comme des pierres brisant un
-glaçon, et ont fait jaillir les montagnes en longues rangées et en
-massifs.
-
-Heureusement la terre, toujours en travail de création nouvelle, ne
-cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu à
-peu les rugosités de sa surface. Elle se détruit, mais elle se
-reconstruit de jour en jour, constamment; elle nivelle ses montagnes,
-mais pour en édifier d'autres; elle creuse des vallées, mais pour les
-combler encore. En parcourant la surface du globe et en observant avec
-soin les phénomènes de la nature, on peut donc voir se former des
-coteaux et des monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une soudaine
-poussée, comme le demanderaient des amis du miracle. On les voit naître,
-soit directement du sein de la terre, soit indirectement, pour ainsi
-dire, par l'érosion des plateaux, de même qu'une statue apparaît peu à
-peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une masse insulaire ou continentale,
-haute de centaines ou de milliers de mètres, reçoit des pluies en
-abondance, ses versants sont graduellement sculptés en ravins, en
-vallons, en vallées; la surface uniforme du plateau se découpe en cimes,
-en arêtes, en pyramides, se creuse en cirques, en bassins, en
-précipices; des systèmes de montagnes apparaissent peu à peu là où le
-sol uni se déroulait sur d'énormes étendues. Il est même des régions de
-la terre où le plateau, attaqué par des pluies sur un seul côté, ne
-s'échancre en montagnes que par ce versant: telle est, en Espagne, cette
-terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie par les
-escarpements de la sierra Morena.
-
-En outre de ces causes extérieures qui changent les plateaux en
-montagnes, s'accomplissent aussi dans l'intérieur de la terre de lentes
-transformations qui ont pour conséquence d'énormes effondrements. Les
-hommes laborieux qui, le marteau à la main, cheminent pendant des années
-entières à travers les monts pour en étudier la forme et la structure,
-remarquent, dans les nouvelles assises de formation marine qui
-constituent la partie non cristalline des monts, de gigantesques failles
-ou fissures de séparation qui s'étendent sur des centaines de kilomètres
-de longueur. Des masses, ayant des milliers de mètres d'épaisseur, se
-sont redressées dans ces chutes ou même ont été complètement renversées,
-de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan
-inférieur. Les assises, en s'affaissant par chutes successives, ont
-dénudé le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un
-manteau; elles ont révélé le noyau de la montagne comme une draperie
-retirée soudain découvre un monument caché.
-
-Mais les écroulements eux-mêmes ont eu moins d'importance que les
-plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui
-en forment les rugosités extérieures. Soumises à de lentes pressions
-séculaires, la roche, l'argile, les couches de grès, les veines de
-métal, tout se plisse comme le ferait une étoffe, et les plis qui
-naissent ainsi forment les monts et les vallées. Semblable à la surface
-de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, mais ces ondulations
-sont bien autrement puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, qui
-se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines. Sans cesse
-les roches de la terre se trouvent soumises à ces impulsions latérales
-qui les ploient et les reploient diversement, et les assises sont dans
-une fluctuation continuelle. C'est ainsi que se ride la peau d'un fruit.
-
-Les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement
-du niveau de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère sont les
-montagnes de laves et de cendres volcaniques. En maints endroits de la
-surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, s'élevant, grandissant
-à vue d'œil. Bien différents des montagnes ordinaires, les volcans
-proprement dits sont percés d'une cheminée centrale par laquelle
-s'échappent des vapeurs et les fragments pulvérisés de roches
-incendiées; mais, quand ils s'éteignent, la cheminée se ferme, et les
-pentes du cône volcanique, dont le profil perd de sa régularité première
-sous l'influence des pluies et de la végétation, finissent par
-ressembler à celles des autres monts. D'ailleurs, il est des masses
-rocheuses qui, en s'élevant du sein de la terre, soit à l'état liquide,
-soit à l'état pâteux, sortent tout simplement d'une longue crevasse du
-sol et ne sont point lancées par un cratère, comme les scories du Vésuve
-et de l'Etna. Les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en
-promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse de ces vieilles
-montagnes chenues qui hérissent ailleurs la surface de la terre. Les
-laves jadis brûlantes se refroidissent peu à peu; elles se délitent
-extérieurement et se revêtent de terre végétale; elles reçoivent l'eau
-de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en
-rivières; enfin elles se recouvrent à leur base de formations
-géologiques nouvelles et s'entourent, comme les autres montagnes,
-d'assises de galets, de sable ou d'argile. A la longue, le regard du
-savant peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du sein de la grande
-fournaise, la terre, comme une masse de métal en fusion.
-
-Parmi les anciens monts qui font partie de ces massifs et de ces
-systèmes qu'on appelle les «colonnes vertébrales» des continents, il en
-est un grand nombre qui sont composés de roches très ressemblantes aux
-laves actuelles et d'une constitution chimique analogue. Comme ces
-laves, porphyres, trapps et métaphyres sont sortis de terre par de
-larges fissures et se sont étalés sur le sol, pareils à une matière
-visqueuse qui se figerait bientôt au contact de l'air, la plupart des
-roches granitiques semblent s'être formées de la même manière; elles
-sont cristallines comme les laves, et leurs cristaux ont pour éléments
-les mêmes corps simples, le silicium et l'aluminium. N'est-il pas
-raisonnable de penser que ces granits ont été, eux aussi, une masse
-pâteuse, et que des crevasses du sol ont donné passage à leurs coulées
-brûlantes? Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse en discussion et non
-une vérité démontrée. De même que les laves qui jaillissent du sol
-soulèvent parfois des lambeaux de terrains avec leurs forêts ou leurs
-gazons, de même on pense que l'éruption des granits ou autres roches
-semblables a été la cause la plus fréquente du soulèvement des assises
-de formations diverses qui constituent la partie la plus considérable
-des montagnes. Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que les eaux
-de la mer ou d'un lac avaient jadis déposées en couches parallèles sur
-le fond de leur lit, et qui étaient devenues la pellicule extérieure de
-la terre, auraient été ainsi ployées et redressées par la masse qui
-s'élevait des profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le flot
-montant du granit aurait brisé les assises supérieures en îles et en
-îlots qui, tout disloqués, fendillés, chiffonnés en plissements
-bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions et sur les saillies
-de la roche soulevante; ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le
-sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant de côté et d'autre les
-assises extérieures, suivant les angles d'inclinaison les plus divers;
-ailleurs encore, le granit, sans même se faire jour, n'en aurait pas
-moins bossué les couches supérieures. Celles-ci, sous la pression qui
-les a fait se ployer, auraient cessé d'être plaines pour devenir
-collines et montagnes. Ainsi, même les hauteurs formées de strates
-paisiblement déposées au fond des eaux auraient pu se dresser en cimes,
-de la même manière que les protubérances de laves; un puits creusé à
-travers les couches superposées atteindrait le noyau de porphyre ou de
-granit.
-
-En admettant que la plupart des montagnes ont fait leur apparition à la
-manière des laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes ces
-matières en fusion reste encore à reconnaître par la pensée. D'ordinaire
-on suppose qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire, par la
-contraction de l'enveloppe extérieure du globe, qui se refroidit
-lentement en rayonnant de la chaleur dans les espaces. Jadis, notre
-planète était une goutte brûlante de métal. En roulant dans les cieux
-froids, elle s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule est-elle
-solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter, ou bien la goutte entière
-est-elle devenue dure jusque dans son noyau? On ne le sait pas encore,
-car rien ne prouve que les laves de nos volcans sortent d'un immense
-réservoir remplissant tout l'intérieur du globe. Nous savons seulement
-que ces laves s'élancent parfois des crevasses du sol et coulent à la
-surface; de même les granits, les porphyres et autres roches semblables
-auraient coulé hors des fentes de l'écorce terrestre, comme la sève
-s'échappe de la blessure d'une plante. La marée de pierres fondues
-serait montée de l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe
-planétaire, graduellement resserrée par l'effet de son propre
-refroidissement.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LES FOSSILES
-
-
-Quelle que soit l'origine première de la montagne, son histoire nous est
-du moins connue depuis une époque de beaucoup antérieure aux annales de
-notre humanité. A peine cent cinquante générations d'hommes se sont
-succédé depuis que se sont accomplis les premiers actes de nos ancêtres
-dont il soit resté des témoignages; avant cette époque, l'existence de
-notre race ne nous est plus révélée que par des monuments incertains.
-L'histoire de la montagne inanimée est écrite, au contraire, en
-caractères visibles depuis des millions de siècles.
-
-Le grand fait, celui qui frappait déjà nos aïeux dès l'enfance de la
-civilisation, et qu'ils ont diversement raconté dans leurs légendes, est
-que les roches distribuées en assises régulières, en couches placées les
-unes au-dessus des autres comme les pièces d'un édifice, ont été
-déposées par les eaux. Qu'on se promène au bord d'une rivière; que même,
-par un jour de pluie, on regarde la rigole temporaire qui se forme dans
-les dépressions du sol, et l'on verra le courant s'emparer des graviers,
-des grains de sable, des poussières et de tous les débris épars, pour
-les distribuer avec ordre sur le fond et sur les rivages de son lit; les
-fragments les plus lourds se déposeront en couches à l'endroit où l'eau
-perd la rapidité de son impulsion première, les molécules plus légères
-iront plus loin s'étaler en strates à la surface unie; enfin les argiles
-ténues, dont le poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront en
-nappes partout où s'arrête le mouvement torrentiel de l'eau. Sur les
-plages et dans les bassins des lacs et des mers, les assises de débris
-successivement déposées sont encore bien plus régulières, car les eaux
-n'y ont pas la marche impétueuse des ondes fluviales, et tout ce que
-reçoit leur surface se tamise à travers la profondeur de leurs eaux en
-restant, sans que rien vienne troubler l'action égale des vagues et des
-courants.
-
-C'est ainsi que, dans la grande nature, se fait la division du travail.
-Sur les côtes rocheuses de l'Océan, assaillies par les flots du large,
-on ne voit que galets et cailloux entassés. Ailleurs, s'étendent à perte
-de vue des plages de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se
-déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui étudient le fond de la mer
-nous disent que, sur de vastes espaces, grands comme des provinces, les
-débris que rapportent leurs instruments se composent toujours d'une vase
-uniforme, plus ou moins mélangée d'argile ou de sable, suivant les
-divers parages. Ils ont aussi constaté qu'en d'autres parties de la mer
-la roche qui se forme au fond du lit marin est de la craie pure.
-Coquillages, spicules d'éponges, animalcules de toute sorte, organismes
-inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment en pluie des
-eaux de la surface, et se mêlent aux êtres innombrables qui
-s'accumulent, vivent et meurent sur le fond, en multitudes assez grandes
-pour constituer des assises aussi épaisses que celles de nos montagnes;
-et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées de débris du même
-genre? Dans un avenir inconnu, lorsque les abîmes actuels de l'Océan
-s'étaleront en plaines ou se redresseront en sommets à la lumière du
-soleil, nos descendants verront des terrains géologiques semblables à
-ceux que nous contemplons aujourd'hui, et qui peut-être auront disparu,
-menuisés en fragments par les eaux fluviales.
-
-Pendant la série des âges, les assises de formations maritimes et
-lacustres, dont la plus grande partie de notre montagne est composée,
-sont arrivées à occuper à une grande hauteur au-dessus de la mer leur
-position penchante et contournée en plissements bizarres. Qu'elles aient
-été soulevées par une pression venue d'en bas, ou bien que l'Océan se
-soit abaissé par suite du refroidissement et de la contraction de la
-terre ou par toute autre cause, et que, de cette manière, il ait laissé
-des couches de grès et de calcaire sur les anciens bas-fonds devenus
-continents, ces assises sont là maintenant, et nous pouvons à notre aise
-étudier les débris que nombre d'entre elles ont rapportés du monde
-sous-marin.
-
-Ces débris, ce sont les fossiles, restes de plantes et d'animaux
-conservés dans la roche. Il est vrai, les molécules qui constituaient le
-squelette animal ou végétal de ces corps ont disparu, aussi bien que le
-tissu des chairs et les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a été
-remplacé par des grains de pierre qui ont gardé la forme et jusqu'à la
-couleur de l'être détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce sont les
-coquillages des mollusques et les disques, les boules, les épines, les
-cylindres, les baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères et
-des diatomées qui se rencontrent en plus étonnantes multitudes; mais il
-s'y trouve aussi des formes qui remplacent exactement les chairs molles
-de ces êtres organisés; on voit des squelettes de poissons avec leurs
-nageoires et leurs écailles; on reconnaît des élytres d'insectes, des
-branchilles et des feuilles; on distingue jusqu'à des traces de pas, et,
-sur la roche dure qui fut jadis le sable incertain des plages, on
-retrouve l'empreinte des gouttes de pluie et l'entre-croisement des
-sillons tracés par les vaguelettes du bord.
-
-Les fossiles, fort rares dans certaines roches de formation marine, très
-nombreux au contraire en d'autres assises, et constituant la masse
-presque entière des marbres et des craies, nous servent à reconnaître
-l'âge relatif des assises qui se sont déposées pendant la série des
-temps. En effet, toutes les couches fossillifères n'ont pas été
-renversées et bizarrement entremêlées par les failles et par les
-éboulis, la plupart d'entre elles ont même gardé leur superposition
-régulière, de sorte que l'on peut observer et recueillir les fossiles
-dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises, encore dans leur
-état normal, ont la position qu'elles avaient jadis, après avoir été
-déposées par les eaux marines ou lacustres, le coquillage que l'on
-découvre dans la couche supérieure est certainement plus moderne que
-celui des couches situées au-dessous. Des centaines, des milliers
-d'années, représentées par les innombrables molécules intermédiaires du
-grès ou de la craie, ont séparé les deux existences.
-
-Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux avaient toujours vécu sur
-la terre depuis le jour où ces organismes vivants firent leur première
-apparition sur l'écorce refroidie de la planète, on ne pourrait juger de
-l'âge relatif des deux couches terrestres séparées l'une de l'autre.
-Mais des êtres différents n'ont cessé de se succéder pendant les âges et
-par conséquent dans les assises superposées. Certaines formes, qui se
-montrent en très grande abondance au sein des roches stratifiées les
-plus anciennes, deviennent peu à peu plus rares dans les roches
-d'origine moins éloignée, puis finissent par disparaître tout à fait.
-Les nouvelles espèces qui succèdent aux premières ont aussi, comme
-chaque être en particulier, leur période de renaissance, de propagation,
-de dépérissement et de mort; on pourrait comparer chaque espèce de
-fossile animal ou végétal à un arbre gigantesque, dont les racines
-plongent dans les terrains inférieurs d'antique formation, et dont le
-tronc se ramifie et se perd dans les couches hautes d'origine plus
-récente.
-
-Les géologues, qui, dans les divers pays du monde, passent leur temps à
-examiner les roches et à les étudier molécule à molécule, afin d'y
-découvrir les vestiges d'êtres jadis vivants, ont pu, grâce à l'ordre de
-succession des fossiles de toute espèce, reconnaître aux restes enfermés
-l'âge relatif des diverses assises de la terre qu'ont déposées les eaux.
-Dès que les observations comparées ont été assez nombreuses, il devint
-même souvent facile, à la vue d'un seul fossile, de dire à quelle époque
-des âges terrestres appartient la roche où il s'est rencontré. Une
-pierre quelconque de grès, de schiste ou de calcaire, offre une
-empreinte bien nette de coquille ou de plante; cela suffit parfois. Le
-naturaliste, sans crainte de se tromper, déclare que la pierre dans
-laquelle est marquée cette empreinte appartient à telle ou telle série
-de roches et doit être classée à telle ou telle époque dans l'histoire
-de la planète.
-
-Ces fossiles révélateurs, qui, sous forme d'êtres vivants, s'agitaient,
-il y a des millions d'années, dans la vase des abîmes océaniques, se
-retrouvent maintenant à toutes les hauteurs, dans les assises des
-montagnes. On en voit sur la plupart des cimes pyrénéennes, ils
-constituent des Alpes entières; on les reconnaît sur le Caucase et sur
-les Cordillères. L'homme les verrait également sur les sommets de
-l'Himalaya, s'il pouvait s'élever à ces hauteurs. Ce n'est pas tout: ces
-nappes fossilifères, qui dépassent aujourd'hui la zone moyenne des
-nuages, atteignaient autrefois des altitudes beaucoup plus
-considérables. En maints endroits, sur un versant des montagnes, on
-constate que des assises de roches sont plus ou moins souvent
-interrompues. Çà et là, peut-être, le géologue retrouve dans les vallons
-quelques lambeaux de ces terrains; mais les couches continues ne
-reprennent que bien loin de là, sur le versant opposé de la montagne.
-Que sont devenus les fragments intermédiaires? Ils existaient jadis,
-car, même en les brisant, la masse granitique, montant de l'intérieur,
-n'a pu que les fendiller; mais les assises lézardées n'en restaient pas
-moins sur le sommet glissant.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LA DESTRUCTION DES CIMES
-
-
-Et pourtant ces masses énormes, monts empilés sur des monts, ont passé
-comme des nuages que le vent balaye du ciel; les assises de trois,
-quatre ou cinq kilomètres d'épaisseur, que la coupe géologique des
-roches nous révèle avoir existé jadis, ont disparu pour entrer dans le
-circuit d'une création nouvelle. Il est vrai, la montagne nous paraît
-encore formidable, et nous en contemplons avec une admiration mêlée
-d'effroi les pics superbes pénétrant au-dessus des nuées dans l'air
-glacé de l'espace. Si hautes sont ces pyramides neigeuses qu'elles nous
-cachent une moitié du ciel; d'en bas, ses précipices, qu'essaye
-vainement de mesurer notre regard, nous donnent le vertige. Néanmoins,
-tout cela n'est plus qu'une ruine, un simple débris.
-
-Autrefois, les couches d'ardoises, de calcaires, de grès, qui s'appuient
-à la base de la montagne et se redressent çà et là en sommets
-secondaires, se rejoignaient, par-dessus la cime granitique, en couches
-uniformes; elles ajoutaient leur énorme épaisseur à l'élévation déjà si
-grande du pic suprême. La hauteur de la montagne était doublée, la
-pointe atteignait alors cette région où l'atmosphère est si rare que
-l'aile même de l'aigle n'a plus la force de s'y soutenir. Ce n'est plus
-le regard, c'est l'imagination qui s'effraye à la pensée de ce que la
-montagne était alors, et de ce que les neiges, les glaces, les pluies et
-les tempêtes lui ont enlevé pendant la série des âges. Quelle histoire
-infinie, quelles vicissitudes sans nombre dans la succession des
-plantes, des animaux et des hommes, depuis que les monts ont ainsi
-changé de forme et perdu la moitié de leur hauteur!
-
-Ce prodigieux travail de déblai n'a, d'ailleurs, pu s'accomplir sans
-qu'il en reste, en maints endroits, des traces irrécusables. Les débris
-qui ont glissé du haut des cimes avec les neiges, que la glace a poussés
-devant elle, que les eaux ont triturés, menuisés, entraînés en cailloux,
-en graviers et en sables, ne sont pas tous retournés à la mer, d'où ils
-étaient sortis à une période antérieure; d'énormes amas se voient encore
-dans l'espace qui sépare les pentes hardies de la montagne et les terres
-basses riveraines de l'Océan. Dans cette zone intermédiaire, où les
-collines se déroulent en longues ondulations, comme les vagues de la
-mer, le sol est en entier composé de pierres roulées et de gravois
-entassés. Tout cela, ce sont les restes de la montagne, que les eaux ont
-réduite en menus fragments, transportée en détail et déversée en énormes
-alluvions à l'issue des grandes vallées. Les torrents descendus des
-hauteurs fouillent à leur aise dans ces plateaux de débris, et en font
-ébouler les talus dans le sillon qu'ils se sont creusé. Sur les pentes
-du fossé profond où serpentent les eaux, on reconnaît, dans un désordre
-apparent, les diverses roches qui ont servi de matériaux au grand
-édifice de la montagne: voici les blocs de granit et les fragments de
-porphyre; voilà des schistes aux arêtes aiguës à demi enfouis dans le
-sable; ailleurs sont des morceaux de quartz, des grès, des cailloux
-calcaires, des rognons de minerai, des cristaux émoussés. On y trouve
-aussi des fossiles d'époques différentes, et, dans les espaces où les
-eaux ont tournoyé longtemps, se sont arrêtés d'innombrables squelettes
-d'animaux flottés. C'est là qu'on a découvert, par milliers, les
-ossements des hipparions, des aurochs, des élans, des rhinocéros, des
-mastodontes, des mammouths et autres grands mammifères qui parcouraient
-autrefois nos campagnes et qui maintenant ont disparu, cédant à l'homme
-l'empire du monde. Les torrents qui apportèrent tous ces débris les
-emportent pièce à pièce en les réduisant en poussière. Squelettes et
-fossiles, argiles et sables, blocs de schiste, de grès et de porphyre,
-tout s'effondre peu à peu, tout prend le chemin de la mer; l'immense
-travail de dénudation qui s'est accompli pour la grande montagne
-recommence en petit pour les amas de décombres; ravinés par les eaux,
-ils s'abaissent graduellement en hauteur, ils se fragmentent en collines
-distinctes. Néanmoins, même amoindri comme il l'est par le travail des
-siècles, tout croulant et ruiné, le plateau de débris qui s'étend à la
-base de la montagne suffirait pour ajouter quelques milliers de mètres à
-la grande cime, s'il reprenait sa position première dans les assises de
-la roche. «C'est en léchant les monts, dit une antique prière des
-Indous, que la vache céleste, c'est-à-dire la pluie des cieux, a formé
-les campagnes.»
-
-Sous nos yeux mêmes se poursuit le travail de dénudation des roches avec
-une étonnante activité. Il est des montagnes, composées de matériaux peu
-cohérents, que nous voyons se fondre, se dissoudre, pour ainsi dire: des
-gorges se creusent dans les flancs du mont, des brèches s'ouvrent au
-milieu de la crête; ravinée par les avalanches et par les eaux d'orage,
-la grande masse, naguère une et solitaire, se divise peu à peu en deux
-cimes distinctes, qui semblent s'éloigner l'une de l'autre à mesure que
-le gouffre de séparation est plus profondément fouillé.
-
-Au printemps surtout, alors que le sol a été détrempé par les neiges
-fondantes, les éboulis, les tassements, les érosions prennent de telles
-proportions, que la montagne entière semble vouloir s'affaisser et
-prendre le chemin de la plaine. Un jour de douce et humide chaleur, je
-m'étais aventuré dans une gorge de la montagne, pour en revoir encore
-une fois les neiges, avant que les eaux printanières les eussent
-emportées. Elles obstruaient toujours le fond du ravin, mais en maint
-endroit elles étaient méconnaissables, tant elles étaient recouvertes de
-débris noirâtres et mélangés de boue. Les roches ardoisées qui
-dominaient la gorge semblaient changées en une sorte de bouillie et
-s'abîmaient en larges pans; la fange noire qui suintait en ruisseaux des
-parois du défilé s'engouffrait avec un sourd clapotement dans la neige à
-demi liquide. De toutes parts, je ne voyais que cataractes de neige
-souillée et de débris; instinctivement, je me demandais, avec une sorte
-d'effroi, si les rochers, se fondant comme la neige elle-même,
-n'allaient pas s'unir par-dessus la vallée en une seule masse visqueuse
-et s'épancher au loin dans les campagnes. Le torrent, que j'apercevais
-çà et là par des puits au fond desquels s'étaient effondrées les couches
-supérieures de neiges, paraissait transformé en un fleuve d'encre, tant
-ses eaux étaient chargées de débris; c'était une énorme masse de fange
-en mouvement. Au lieu du son clair et joyeux que j'étais accoutumé
-d'entendre, le torrent rendait un mugissement continu, celui de tous les
-décombres entre-choqués roulant au fond du lit. C'est au printemps
-surtout, à l'époque annuelle de la rénovation terrestre, que l'on voit
-s'accomplir ce prodigieux travail de destruction.
-
-En outre, un immense travail invisible se fait dans la pierre elle-même.
-Tous les changements causés par les météores ne sont que des
-modifications extérieures; les transformations intimes qui
-s'accomplissent dans les molécules de la roche ont, par leurs résultats,
-une importance au moins égale. Tandis que la montagne se délite en
-dehors et change incessamment d'aspect, elle prend à l'intérieur une
-structure nouvelle, et les assises mêmes se modifient dans leur
-composition. Pris en son ensemble, le mont est un immense laboratoire
-naturel, où toutes les forces physiques et chimiques sont à l'œuvre, se
-servant, pour accomplir leur travail, de cet agent souverain que l'homme
-n'a pas à sa disposition, le temps.
-
-D'abord, l'énorme poids de la montagne, égal à des centaines de
-milliards de tonnes, pèse d'une telle puissance sur les roches
-inférieures, qu'elle donne à plusieurs d'entre elles une apparence bien
-différente de celle qu'elles avaient en émergeant des mers. Peu à peu,
-sous la formidable pression, les ardoises et les autres formations
-schisteuses prennent une disposition feuilletée. Pendant les milliers et
-les milliers de siècles qui s'écoulent, les molécules comprimées
-s'amincissent en folioles que l'on peut ensuite séparer facilement,
-lorsque, après quelque révolution géologique, la roche se trouve de
-nouveau ramenée à la surface. L'action de la chaleur terrestre, qui,
-jusqu'à une certaine distance du moins, s'accroît avec la profondeur,
-contribue aussi à changer la structure des roches. C'est ainsi que les
-calcaires ont été transformés en marbres.
-
-Mais non seulement les molécules des rochers se rapprochent ou
-s'éloignent et se groupent diversement, suivant les conditions physiques
-dans lesquelles elles se trouvent pendant le cours des âges, mais la
-composition des pierres change également; c'est un chassé-croisé
-continuel, un voyage incessant des corps qui se déplacent,
-s'entremêlent, se poursuivent. L'eau qui pénètre par toutes les fissures
-dans l'épaisseur de la montagne et celle qui remonte en vapeur des
-abîmes profonds servent de véhicule principal à ces éléments qui
-s'attirent, puis se repoussent, entraînés dans le grand tourbillon de la
-vie géologique. Dans les fentes de la montagne le cristal est chassé par
-un autre cristal; le fer, le cuivre, l'argent ou l'or remplacent
-l'argile ou la chaux; la roche terne s'irise de la multitude des
-substances qui la pénètrent. Par le déplacement du carbone, du soufre,
-du phosphore, la chaux devient marne, dolomite, plâtre-gypse cristallin;
-par suite de ces nouvelles combinaisons, la roche se gonfle ou se
-resserre, et des révolutions s'accomplissent avec lenteur dans le sein
-de la montagne. Bientôt la pierre, comprimée dans un espace trop étroit,
-soulève, écarte les assises surincombantes, fait crouler d'énormes pans
-et, par de lents efforts dont les résultats sont les mêmes que ceux
-d'une explosion prodigieuse, donne un nouveau groupement aux roches de
-la montagne. Tantôt la pierre se contracte, se fendille, se creuse en
-grottes, en galeries, et de grands écroulements s'y produisent,
-modifiant ainsi l'aspect et la forme extérieure du mont. A chaque
-modification intime dans la composition de la roche correspond un
-changement dans le relief. La montagne résume en elle toutes les
-révolutions géologiques. Elle a crû pendant des milliers de siècles,
-décrû pendant d'autres milliers, et dans ses assises se succèdent sans
-fin tous les phénomènes de croissance et de décroissance, de formation
-et de destruction, qui s'accomplissent plus en grand pour la grande
-Terre. L'histoire de la montagne est celle de la planète elle-même;
-c'est une destruction incessante, un renouvellement sans fin.
-
-Chaque roche résume une période géologique. Dans cette montagne au
-profil si gracieux, surgissant de la terre avec une si noble attitude,
-on croirait voir l'œuvre d'un jour, tant l'ensemble a d'unité, tant les
-détails concourent à l'harmonie générale. Et pourtant cette montagne a
-été sculptée pendant une myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit
-raconte les vieux âges où la fibre végétale n'avait pas encore recouvert
-la scorie terrestre. Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à
-l'époque où plantes et animaux étaient encore à naître, nous dit que,
-lorsque l'Océan le déposa sur ses rives, des montagnes avaient été déjà
-démolies par les flots. La plaque d'ardoise qui garde l'os d'un animal,
-ou seulement une légère empreinte, nous raconte l'histoire des
-générations innombrables qui se sont succédé à la surface de la terre
-dans l'incessante bataille de la vie; les traces de houille nous parlent
-de ces forêts immenses dont chacune en mourant n'a fait qu'une légère
-couche de charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules que nous
-révèle le microscope, nous fait assister au travail des multitudes
-d'organismes qui pullulaient au fond des mers; les débris de toute
-espèce nous montrent les eaux de pluie, les neiges, les glaciers, les
-torrents, déblayant jadis les monts comme ils le font aujourd'hui, et
-changeant d'âge en âge le théâtre de leur activité.
-
-A la pensée de toutes ces révolutions, de ces transformations
-incessantes, de cette série continue de phénomènes qui se produisent
-dans la montagne, du rôle qu'elle remplit dans la vie générale de la
-terre et dans l'histoire de l'humanité, on comprend les premiers poètes,
-qui, à la base du Pamir ou du Bolor, racontèrent les mythes d'où sont
-dérivés tous les autres. Ils nous disent que la montagne est une
-créatrice. C'est elle qui verse dans les plaines les eaux fertilisantes
-et leur envoie le limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil,
-fait naître les plantes, les animaux et les hommes; elle qui fleurit le
-désert et le parsème de cités heureuses. Suivant une ancienne légende
-hellénique, celui qui fit surgir les monts et modela la terre fut Éros,
-le dieu toujours jeune, le premier-né du chaos, la nature qui se
-renouvelle sans cesse, le dieu de l'éternel amour.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LES ÉBOULIS
-
-
-Non seulement la montagne se transforme incessamment en plaine par les
-érosions que lui font subir les pluies, les gelées, les neiges
-glissantes, les avalanches, mais encore des fragments considérables s'en
-déchirent violemment pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe
-est fréquente dans les parties du mont où les strates, redressées ou
-surplombantes, sont largement séparées les unes des autres par des
-matières de nature différente que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que
-ces substances intermédiaires viennent à disparaître, et les assises,
-dépourvues d'appui, doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée. A
-côté des grands escarpements, ces débris tombés forment une butte, un
-monticule ou même une montagne secondaire.
-
-Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à gravir à cause de son
-isolement et de la fière beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru,
-comme le grand sommet lui-même, être une roche indépendante, tenant par
-ses assises profondes à la terre sous-jacente; ce n'était pourtant qu'un
-pan détaché de la montagne voisine. Je le reconnus un jour à la position
-des couches et à l'aspect des plans de brisure encore visibles sur les
-deux parois correspondantes. La masse écroulée qui portait des hameaux
-et des champs, des bois et des pâturages, n'avait eu, après la rupture,
-qu'à pivoter sur sa base et à se renverser sur elle-même. Une de ses
-faces s'était enfoncée dans le sol, tandis que de l'autre côté elle
-s'était partiellement déracinée. Dans sa chute, elle avait fermé l'issue
-de toute une vallée, et le torrent qui, jadis, coulait paisiblement dans
-le fond, avait dû se transformer en lac, pour combler le cirque dans
-lequel il était enfermé et d'où il redescend aujourd'hui par une
-succession de rapides et de cascades. Sans doute ces changements se
-firent avant que le pays fût habité, car la tradition de l'événement ne
-s'est point conservée. C'est le géologue qui raconte au paysan
-l'histoire de sa propre montagne.
-
-Quant aux écroulements de moindre importance, à ces chutes de rochers
-qui, sans changer sensiblement l'aspect de la contrée, n'en ruinent pas
-moins les pâtures, n'en écrasent pas moins les villages avec leurs
-habitants, les montagnards n'ont pas besoin qu'on vienne les leur
-décrire; ils ont été malheureusement trop souvent les témoins de ces
-événements terribles. D'ordinaire, ils en sont avertis quelque temps à
-l'avance. La poussée intérieure de la montagne en travail fait vibrer
-incessamment la pierre du haut en bas des parois. De petits fragments, à
-demi descellés, se détachent d'abord et roulent en bondissant le long
-des pentes. Des masses plus lourdes, entraînées à leur tour, suivent les
-pierrailles en dessinant comme elles de puissantes courbes dans
-l'espace. Puis viennent des pans de roche entiers; tout ce qui doit
-crouler rompt les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure de
-la montagne, et d'un coup la grêle effroyable de quartiers de roches
-s'abat sur la plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on dirait un
-conflit entre cent ouragans. Même en plein jour, les débris de roches,
-mêlés à la poussière, à la terre végétale, aux fragments de plantes,
-obscurcissent complètement le ciel; parfois de sinistres éclairs,
-provenant des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent de ces ténèbres.
-Après la tempête, quand la montagne ne secoue plus dans la plaine ses
-roches disjointes, quand l'atmosphère s'est éclaircie de nouveau, les
-habitants des campagnes épargnées se rapprochent et viennent contempler
-le désastre. Chalets et jardins, enclos et pâturages ont disparu sous le
-hideux chaos de pierres; des amis, des parents y dorment aussi de leur
-grand sommeil. Des montagnards m'ont raconté que, dans leur vallée, un
-village, deux fois détruit par des avalanches de pierres, a été rebâti
-une troisième fois sur le même emplacement. Les habitants auraient bien
-voulu s'enfuir et faire choix pour leur demeure de quelque vallée bien
-large, mais nulle communauté voisine ne voulut les accueillir et leur
-céder des terres; ils ont dû rester sous la menace des roches
-suspendues. Chaque soir, quelques coups de cloche leur rappellent les
-terreurs du passé et les avertissent du sort qui les atteindra peut-être
-pendant la nuit.
-
-Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit au milieu des champs, ont
-une terrible légende; mais on en montre aussi quelques-unes qui ont
-manqué leur proie. Un de ces blocs énormes surplombant et dont la base
-était de toutes parts enracinée dans le sol se dresse à côté du chemin.
-En admirant ses proportions superbes, sa masse puissante, la finesse de
-son grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte d'effroi. Un petit
-sentier, se détachant de la route, allait droit vers le pied d'une
-formidable pierre. Près de là, quelques débris de vaisselle et de
-charbon étaient entassés à la base; une barrière de jardin s'arrêtait
-brusquement au rocher, et des plates-bandes de légumes, à demi envahies
-par les mauvaises herbes, entouraient tout un côté de l'énorme masse.
-
-Qui avait choisi cet endroit bizarre pour y établir son jardin et pour
-l'abandonner ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier, l'amas de
-charbon, le jardin, appartenaient naguère à une maisonnette maintenant
-écrasée sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement, un homme, je
-l'ai su plus tard, dormait seul dans cette maison. Réveillé en sursaut,
-il entendit le fracas de la pierre descendant de pointe en pointe sur le
-flanc de la montagne, et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre
-pour aller chercher un abri derrière la berge du torrent. A peine
-avait-il bondi hors de sa demeure que l'énorme projectile s'abattait sur
-la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques mètres dans le sol. Depuis
-son heureuse escapade, le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a blottie
-avec confiance à la base d'une autre roche tombée de la formidable
-paroi.
-
-Dans mainte vallée de la montagne, ce sont des écroulements de pierres
-appelés clapiers, lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où torrents
-et sentiers se frayent difficilement leur passage. Rien de plus curieux
-que le désordre de ces masses entremêlées en un labyrinthe sans fin.
-Là-haut, sur le flanc du mont, on distingue encore, à la couleur et à la
-forme des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement; mais on se
-demande avec stupeur comment un espace d'aussi faibles dimensions
-apparentes a pu vomir dans la vallée un tel déluge de pierres. Au milieu
-de ces blocs formidables et bizarres, le voyageur se croirait dans un
-monde à part, où rien ne rappelle la planète connue, à la surface unie
-ou doucement mouvementée. Des roches, semblables à des monuments
-fantastiques, se dressent çà et là; ce sont des tours, des obélisques,
-des porches crénelés, des fûts de colonnes, des tombeaux renversés ou
-debout. Des ponts d'un seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux
-s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade, et l'on cesse même d'en
-entendre la voix. Parmi ces monstrueux édifices se montrent des formes
-gigantesques, comme celles des animaux fossiles dont on retrouve
-quelquefois les ossements disloqués dans les couches terrestres.
-Mammouths, mastodontes, tortues géantes, crocodiles ailés, tous ces
-êtres chimériques grouillent dans l'effrayant chaos. Des milliers de ces
-pierres sont entassées dans le défilé, et cependant une seule d'entre
-elles est de dimensions suffisantes pour servir de carrière et fournir à
-la construction de villages entiers.
-
-Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement et au milieu desquels
-je ne m'aventure qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose, en
-comparaison de quelques écroulements de montagnes dont les débris
-couvrent des districts d'une grande étendue. Il est des massifs
-montagneux dont les cimes se composent de roches compactes et pesantes
-reposant elles-mêmes sur des couches friables, faciles à déblayer par
-les eaux. Dans ces massifs, les chutes de pierres sont un phénomène
-normal, comme les avalanches et la pluie. On regarde toujours vers les
-sommets pour voir si l'écroulement se prépare. Dans une région peu
-éloignée, qu'on appelle le Pays des Ruines, il est deux montagnes qui,
-d'après les récits des habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une
-contre l'autre. Les deux géants de pierre, devenus vivants, se seraient
-armés de leurs propres rochers pour s'entre-ruiner et se démolir. Elles
-n'ont point réussi, puisqu'elles sont encore debout; mais on peut
-s'imaginer les entassements prodigieux de rochers qui, depuis ce combat,
-jonchent au loin les plaines.
-
-Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse, a essayé d'imiter la
-montagne, et cela pour écraser d'autres hommes comme lui. C'est aux
-défilés surtout, aux endroits où la gorge est étroite et dominée par des
-escarpements rapides, que se portaient les montagnards pour faire rouler
-des blocs sur les têtes de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés
-derrière les broussailles sur les pentes de la montagne d'Altabiscar,
-attendaient l'armée française du paladin Roland qui devait pénétrer dans
-l'étroit passage de Roncevaux. Lorsque les colonnes des soldats
-étrangers, semblables à un long serpent qui glisse dans une lézarde,
-eurent rempli le défilé, un cri se fit entendre, et les roches
-s'écroulèrent en grêle sur cette foule qui se déroulait en bas. Le
-ruisseau de la vallée se gonfla du sang qui, des membres écrasés,
-s'écoulait comme le vin d'un pressoir; il roula les corps humains et les
-chairs broyées comme il roulait les pierres en temps d'orage. Tous les
-guerriers francs périrent, mêlés les uns aux autres en une masse
-sanglante. On montre encore au pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin
-Roland mourut avec ses compagnons; mais les pierres sous lesquelles fut
-écrasée son armée ont depuis longtemps disparu sous le tapis de bruyères
-et d'ajoncs.
-
-Les résultats de nos petits travaux humains sont peu de chose en
-comparaison des écroulements naturels qui se produisent sous l'action
-des météores, ou par suite de la poussée intérieure des monts. Même
-après de longs siècles, les grandes avalanches de pierres présentent un
-aspect tellement bouleversé qu'elles laissent dans l'esprit une
-impression d'horreur et d'effroi. Mais quand la nature a fini par
-réparer le désastre, les sites les plus gracieux des montagnes sont
-précisément ceux où les escarpements se sont secoués pour égrener des
-rochers à leur base. Pendant le cours des âges, les eaux ont fait leur
-œuvre; elles ont apporté de l'argile, des sables ténus pour
-reconstituer leur lit et former aux abords une couche de sol végétal;
-les torrents ont peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou en
-déplaçant les pierres qui les gênaient; l'espèce de pavé monstrueux
-formé par les roches plus petites s'est recouvert de gazon et s'est
-changé en un pâturage bosselé, hérissé de pointes; les grands rochers
-eux-mêmes se sont vêtus de mousse, et çà et là se groupent en monticules
-pittoresques; des arbres en bouquets croissent à côté de chaque saillie
-rocheuse et parsèment des massifs les plus charmants le paysage déjà si
-gracieux. Comme le visage de l'homme, la face de la nature change de
-physionomie; à la grimace a succédé le sourire.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LES NUAGES
-
-
-Sur la grandeur du globe, la montagne, toute haute qu'elle apparaît,
-n'est qu'une simple rugosité moins forte en proportion que ne le serait
-une verrue sur le corps d'un éléphant: c'est un point, un grain de
-sable. Et pourtant cette saillie, tellement minime par rapport à la
-grande terre, baigne ses flancs et sa crête en des régions aériennes
-bien différentes de celles des plaines qui servent de résidence aux
-peuples. Le piéton qui, dans l'espace de quelques heures, s'élève de la
-base du mont aux rochers de la cime, fait en réalité un voyage plus
-grand, plus fécond en contrastes que s'il mettait des années à faire le
-tour du monde, à travers les mers et les régions basses des continents.
-
-C'est que l'air pèse en lourde masse sur l'Océan et sur les contrées qui
-se trouvent à une faible distance au-dessus du niveau marin, et que,
-dans les hauteurs, il se raréfie et devient de plus en plus léger. Sur
-la terre, des centaines et même des milliers de monts élèvent leurs
-sommets dans une atmosphère dont les molécules sont deux fois plus
-écartées que celles de l'air des plaines inférieures. Phénomènes de
-lumière, de chaleur, de climat, de végétation, tout est changé là-haut;
-l'air, plus rare, laisse passer plus facilement les rayons de chaleur,
-qu'ils descendent du soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand
-l'astre brille dans un ciel clair, la température s'élève rapidement sur
-les pentes supérieures; mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de
-la montagne se refroidissent aussitôt; par le rayonnement, elles perdent
-très vite la chaleur qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il
-presque toujours sur les hauteurs; dans nos montagnes, il fait en
-moyenne plus froid d'un degré par chaque espace vertical de deux cents
-mètres.
-
-Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une atmosphère
-souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de poisons,
-respiré déjà par des multitudes d'autres poitrines, ce qui nous étonne
-et nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c'est
-la merveilleuse pureté de l'air. Nous respirons avec joie, nous buvons
-le souffle qui passe, nous nous en laissons enivrer. C'est pour nous
-l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques. A nos pieds, loin,
-bien loin dans la plaine, s'étend un espace brumeux et sale où le regard
-ne peut rien discerner. Là est la grande ville! Et nous pensons avec
-dégoût aux années pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette
-nappe de fumée, de poussière et d'haleines impures.
-
-Quel contraste entre cette vue des plaines et l'aspect de la montagne,
-lorsque la cime en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la contempler de
-loin à travers la lourde atmosphère qui pèse sur les terres basses! Le
-spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol
-les poussières flottantes, que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. Le
-profil de rochers et de neiges se détache nettement du bleu des cieux;
-malgré l'énorme distance, le mont, azuré lui-même comme les profondeurs
-aériennes, se peint sur le ciel avec tout son relief d'arêtes et de
-promontoires; on distingue les vallons, les ravins, les précipices;
-parfois même, à la vue d'un point noir qui se déplace lentement sur les
-neiges, on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, reconnaître un ami
-gravissant la cime. Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se
-montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le
-reste de la terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule voile les
-horizons des plaines; l'entrée des gorges est déjà noircie par la nuit.
-Mais là-haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le
-soleil, en réfléchissent les rayons roses; elles flamboient, et leur
-clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre monte peu à peu,
-envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe
-noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil
-par-dessus la courbure de la terre; elle s'illumine comme d'une
-étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d'après les
-légendes indoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais
-soudain la flamme a disparu, elle s'est évanouie dans l'espace. Qu'on ne
-cesse de regarder pourtant: au reflet du soleil succède celui des
-vapeurs empourprées de l'horizon. La montagne s'illumine encore une
-fois, mais d'un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister
-sous son vêtement de rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière
-aérienne; on croirait que le mont superbe s'est détaché de la terre et
-flotte dans le ciel pur.
-
-Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions contribue à la beauté des
-cimes, en empêchant les souillures de la basse atmosphère de gagner les
-sommets; mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'élèvent de
-la mer et des plaines à se condenser et à s'attacher en nuages aux
-flancs de la montagne. D'ordinaire, l'eau vaporisée suspendue dans les
-couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas en quantité assez
-considérable pour qu'elle se change immédiatement en nuées et retombe en
-pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient à l'état de gaz
-invisible. Mais que la couche d'air monte dans le ciel, emportant ses
-vapeurs, elle se refroidira graduellement, et son eau, condensée en
-molécules distinctes, se révèlera bientôt. C'est d'abord une nuelle
-presque imperceptible, un flocon blanc dans le ciel bleu; mais à ce
-flocon s'en ajoutent d'autres; maintenant, c'est un voile dont les
-déchirures laissent çà et là pénétrer le regard dans les profondeurs de
-l'espace; à la fin, c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux ou
-s'entassant en pyramides. Il est de ces nuages qui se dressent sur
-l'horizon en forme de véritables montagnes. Leurs crêtes et leurs dômes,
-leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, leurs ravins ombreux, leurs
-précipices, tout le relief se révèle avec une netteté parfaite.
-Seulement, les monts de vapeur sont flottants et fugitifs; un courant
-d'air les a formés, un autre courant peut les déchirer et les dissoudre.
-A peine leur durée est-elle de quelques heures, tandis que celle des
-monts de pierre est de millions d'années: mais en réalité la différence
-est-elle donc si grande? Relativement à la vie du globe, nuages et
-montagnes sont également des phénomènes d'un jour. Minutes et siècles se
-confondent, lorsqu'ils se sont engouffrés dans l'abîme des temps.
-
-Les nues aiment surtout à s'amonceler autour des roches qui se dressent
-en plein ciel. Les unes sont attirées vers le roc par une électricité
-contraire à la leur propre; les autres, pourchassées par le vent dans
-l'espace, viennent se heurter sur les pentes des monts, grande barrière
-placée en travers de leur marche. D'autres encore, invisibles dans l'air
-tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges;
-c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de l'air, pour
-ainsi dire. Que de fois, en contemplant la cime ou quelque promontoire
-avancé, j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la
-pointe glacée! Une fumée s'élève, semblable à celle qui monte d'un
-cratère; bientôt chaque piton en est enveloppé, et le mont finit par
-s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air
-transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, travaillent à la
-formation des tempêtes et à la chute des pluies. Quand les habitants des
-plaines voient la montagne disparaître sous un amas de nues, ils
-comprennent, à la manière dont se coiffe le géant, quel genre de fête il
-leur prépare. Quand deux souffles d'air viennent se rencontrer à sa
-pointe, l'un brûlant, l'autre froid, la nue formée soudain se dresse
-haut en tourbillonnant dans le ciel; la montagne est un volcan, et la
-vapeur s'en échappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se
-replier au loin dans le ciel en une courbe immense.
-
-Des nuages détachés s'éparpillent librement dans le ciel, ils se
-rejoignent, se cardent ou s'effilent sous le vent, s'étalent ou
-s'envolent et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, bien
-au-dessus des cimes les plus élevées de la terre; la diversité de leurs
-formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les
-sommets de la montagne. Cependant ceux-ci présentent également une
-singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont des nues isolées qui se
-déplacent avec les nappes d'air froid; on les voit alors serpenter en
-rampant dans les ravins ou cheminer le long des arêtes en s'effrangeant
-aux roches aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui cachent à la fois
-toute une pente de la montagne; à travers leur masse épaisse, qui
-grossit ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue de temps en
-temps la cime bien connue, d'autant plus superbe en apparence qu'elle
-semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes. D'autres
-fois, les nappes aériennes superposées et de températures différentes
-sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates
-géologiques; les nuages qu'on y voit naître ont une forme analogue: ils
-sont disposés en bandes régulières et parallèles, cachant ici des
-forêts, là des pâturages, des neiges et des rochers, ou les voilant à
-demi comme une écharpe transparente. Parfois encore les cimes, les
-pentes supérieures, toute la haute montagne est noyée dans la lourde
-masse des nues, semblable à un ciel gris ou noir qui se serait abaissé
-vers la terre; la montagne s'éloigne ou se rapproche suivant le jeu des
-vapeurs qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, tout disparaît de la
-base au sommet: le mont s'est en entier perdu dans les brumes; puis
-l'orage descend des cimes, il fouette cette mer de lourdes vapeurs, et
-l'on voit le géant apparaître de nouveau «noir, triste, dans le vol
-éternel des nuées.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LE BROUILLARD ET L'ORAGE
-
-
-On se trouve comme dans un monde nouveau, à la fois redoutable et
-fantastique, lorsqu'on parcourt la montagne au milieu du brouillard.
-Même en suivant un sentier bien frayé, sur des pentes faciles, on
-éprouve un certain effroi à la vue des formes environnantes, dont le
-profil incertain semble osciller dans la brume, qui tantôt s'épaissit,
-tantôt devient plus claire.
-
-Il faut être déjà l'intime de la nature pour ne pas se sentir inquiet
-quand on est le captif du brouillard; le moindre objet prend des
-proportions immenses, infinies. Quelque chose de vague et de noir paraît
-s'avancer vers nous comme pour nous saisir. Est-ce une branche, un arbre
-même? Ce n'est peut-être qu'une touffe d'herbe. Un cercle de cordages
-vous barre la route: simple toile d'araignée! Un jour que le brouillard
-avait une faible épaisseur et que les rayons du soleil, transmis par les
-vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière, je m'arrêtai, plein de
-stupeur et d'admiration, à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses
-bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire. Jamais je n'avais eu
-le bonheur de voir un arbre plus fort et mieux campé pour lutter
-héroïquement contre l'orage. Je le contemplai longtemps; mais peu à peu
-je le vis qui semblait se rapprocher de moi et qui se rapetissait en
-même temps. Quand le soleil vainqueur eut dissipé la brume, le tronc
-superbe n'était plus qu'un maigre arbrisseau poussant dans la fissure
-d'un bloc voisin.
-
-Le voyageur perdu, égaré dans le brouillard, au milieu des précipices et
-des torrents, se trouve dans une situation vraiment terrible: de toutes
-parts c'est le danger, c'est la mort. Il faut marcher et marcher vite
-pour atteindre, aussi vite que possible, le sol uni de la vallée ou les
-pentes faciles des pâturages, et rencontrer quelque sentier sauveur;
-mais, dans le vague des choses, rien ne peut servir d'indice et tout
-paraît un obstacle. D'un côté la terre fuit; on croirait être au bord
-d'un précipice. De l'autre côté se dresse un roc; la paroi en semble
-inaccessible. Pour éviter l'abîme, on tente d'escalader la roche
-abrupte; on met le pied dans une anfractuosité de la pierre et l'on se
-hisse de saillie en saillie; bientôt on est comme suspendu entre le ciel
-et la terre. Enfin, on atteint l'arête; mais, derrière le premier roc,
-voici que s'en dresse un autre au profil indécis et mouvant. Les arbres,
-les broussailles qui croissent sur les escarpements dardent leurs
-rameaux à travers la brume, d'une façon menaçante; parfois même, on ne
-voit qu'une masse noirâtre serpentant dans l'ombre grise: c'est une
-branche dont le tronc reste invisible. On a le visage baigné par une
-fine pluie; les touffes de gazon, les bruyères, sont autant de
-réservoirs d'eau glacée où l'on se mouille comme à la traversée d'un
-lac. Les membres se raidissent; le pas devient incertain; on risque de
-glisser sur l'herbe ou sur le roc humide et de rouler dans le précipice.
-Des rumeurs terribles remontent d'en bas et semblent prédire un sort
-fatal; on entend la chute des pierres qui s'écroulent, des branches
-chargées de pluie qui grincent sur leur tronc, le sourd tonnerre de la
-cascade et le sinistre clapotement des eaux du lac contre ses rives.
-C'est avec épouvante que l'on voit la brume se charger de la sombreur du
-crépuscule et que l'on pense à la terrible alternative de la mort par le
-dérochement ou par le froid.
-
-Sous un grand nombre de climats, l'impression d'étonnement, d'horreur
-même, que les montagnes laissent dans l'esprit, provient de ce qu'elles
-sont presque toujours environnées de brouillards. Telle montagne
-d'Écosse ou de la Norvège paraît formidable, bien qu'en réalité elle
-soit beaucoup moins haute que tant d'autres sommets de la terre. On les
-a vues souvent se voiler de vapeurs, puis se révéler partiellement et se
-cacher encore, voyager pour ainsi dire au milieu de la nue, s'éloigner
-en apparence pour se rapprocher soudain; s'abaisser quand le soleil
-éclaire nettement les contours, puis grandir ensuite quand ils se
-frangent de brouillards. Tous ces aspects changeants, ces
-transfigurations lentes ou rapides de la montagne, la font vaguement
-ressembler à un géant prodigieux balançant sa tête au-dessus des nuages.
-Bien différentes des sommets immuables aux profils arrêtés que baigne la
-pure lumière du ciel de l'Égypte, sont ces montagnes que chantent les
-poèmes d'Ossian: celles-ci vous regardent; elles sourient parfois;
-parfois elles menacent; mais elles vivent de votre vie, elles sentent
-avec vous; on le croit, du moins, et le poète qui les chante leur donne
-une âme d'homme.
-
-Belle par les vapeurs qui l'entourent, quand on la voit d'en bas à
-travers une atmosphère pure, la montagne ne l'est pas moins pour celui
-qui la contemple d'en haut, surtout au matin, quand la cime elle-même
-plonge dans le ciel et que sa base est environnée par une mer de nuages.
-C'est bien un véritable océan qui s'étend de toutes parts jusqu'aux
-bornes de la vue. Les vagues blanches du brouillard se déroulent à la
-surface de cette mer, non point avec la régularité des flots liquides,
-mais dans un majestueux désordre où le regard se perd. Ici, on les voit
-bouillonner, se gonfler en trombes de fumée, puis s'éparpiller en
-flocons comme la neige et disparaître dans l'espace. Là, au contraire,
-elles se creusent en vallons emplis d'ombres. Ailleurs, c'est un
-tournoiement continuel, un mouvement de flots qui se pourchassent et
-s'entraînent en rondes bizarres. Parfois, la nappe des vapeurs est assez
-unie; le niveau des ondes de brume se maintient à une hauteur à peu près
-uniforme sur tout le pourtour des roches qui s'avancent en promontoires;
-en maint endroit, des sommets de collines isolées se dressent au-dessus
-du brouillard comme des îles ou des écueils. D'autres fois, l'océan
-brumeux se partage en mers distinctes et laisse apercevoir, çà et là, le
-fond des vallées, semblables à un monde inférieur qui n'a rien de la
-douce sérénité des cimes. Le soleil éclaire obliquement toutes les
-volutes de brume qui s'élèvent au-dessus de la grande mer; les teintes
-roses, purpurines, dorées, qui se mêlent au blanc pur, varient à
-l'infini l'aspect de la nappe flottante. L'ombre des monts se projette
-au loin sur les vapeurs et change incessamment avec la marche du soleil.
-Le spectateur remarque avec étonnement l'ombre de sa propre personne
-reproduite sur la nappe de vapeur et quelquefois avec les proportions
-d'un géant. On croirait voir un monstre spectral qu'on fait mouvoir à
-son gré en s'inclinant, en marchant, en agitant les bras.
-
-Certaines montagnes, qui se dressent au sein de la mer bleue des vents
-alizés, sont presque toujours environnées à mi-hauteur d'une nappe de
-brouillards qui cache presque toujours, au voyageur arrivé sur la cime,
-la vue de la grande plaine azurée; mais, autour du sommet dont je
-parcours les pâturages, les nappes de vapeurs montent et descendent,
-changent et se dissolvent comme au hasard: ce sont des phénomènes qui
-n'ont rien de constant. Après des heures ou des journées d'obscurité, le
-soleil finit par trouer la masse des brumes, les déchire, les disperse
-en lambeaux, les vaporise dans l'air, et bientôt la terre d'en bas, qui
-se trouvait privée de la douce clarté, s'illumine de nouveau sous la
-vivifiante lumière. Mais il arrive aussi que les brouillards
-s'épaississent, s'accumulent en nuages pressés et tourbillonnants. Les
-nues s'attirent, puis se repoussent; l'électricité s'amasse dans les
-vapeurs grossissantes; un orage éclate, et le monde inférieur se perd
-sous le tumulte de la tempête.
-
-Une fois déchaîné, l'orage ne monte pas toujours à l'escalade des
-hauteurs qui le dominent; il reste souvent dans les zones basses de
-l'atmosphère où il s'est formé, et le spectateur, tranquillement assis
-sur le gazon sec des hauts pâturages éclairés, peut voir à ses pieds les
-nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer avec rage. C'est un tableau
-magnifique et terrible à la fois. Une clarté livide s'échappe de ces
-masses bouillonnantes; des reflets cuivrés, des teintes violacées
-donnent à l'entassement des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise de
-métal en fusion; on pourrait croire que la terre s'est ouverte, laissant
-échapper de son sein un océan de laves. Les éclairs qui jaillissent, de
-nue à nue, dans les profondeurs du chaos, vibrent comme des serpents de
-feu. Le déchirement de l'air, répercuté par les échos de la montagne, se
-prolonge en roulements sans fin; tous les rochers à la fois semblent
-envoyer leur tonnerre. En même temps, on entend un bruit sourd qui monte
-des campagnes inférieures à travers les nuages tourbillonnants. C'est
-l'averse de pluie ou la chute de la grêle; c'est le fracas des arbres
-qui se brisent, des rochers qui se fendent, des avalanches de pierres
-qui s'écroulent, des torrents qui se gonflent et mugissent en
-démolissant leurs berges; mais tous ces fracas divers se confondent en
-s'élevant vers la montagne sereine. Là-haut, ce n'est plus qu'une
-plainte, un gémissement qui monte de la plaine où vivent les hommes.
-
-Un jour que, assis sur une cime tranquille, dans le calme des cieux, je
-voyais un orage se tordre en fureur à la base de la montagne, je ne pus
-résister à cet appel qui semblait m'arriver du monde des humains. Je
-descendis pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes;
-je plongeai pour ainsi dire au milieu de la foudre, sous la nappe des
-éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle. Descendant par un
-sentier transformé en ruisseau, je bondissais de pierre en pierre.
-Exalté par la fureur des éléments, par l'éclat du tonnerre, par le
-ruissellement des eaux, le mugissement des arbres secoués, je courais
-avec une joie frénétique. Lorsque enfin j'arrivai dans le calme, où je
-trouvai du feu, du pain, des vêtements secs, toutes les douceurs de la
-bonne hospitalité du montagnard, je regrettai presque la puissante
-volupté dont je venais de jouir au dehors. Il me semblait que là-haut,
-dans la pluie et le vent, j'avais fait partie de l'orage et mêlé pendant
-quelques heures mon individualité consciente aux éléments aveugles.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LES NEIGES
-
-
-«Blanc, éclatant, neigeux», telle est la signification première de
-presque tous les noms donnés aux hautes montagnes par les peuples qui se
-sont succédé à leur base. En levant les yeux vers les sommets, ils
-aperçoivent, au-dessus des nuages, la blancheur étincelante des neiges
-et des glaces, et leur admiration est d'autant plus grande que les
-campagnes inférieures présentent un plus saisissant contraste avec les
-cimes blanches, par la teinte uniforme et brune de leurs terrains. C'est
-au plus fort de l'été, quand la poussière brûlante s'élève des chemins
-et que les voyageurs fatigués s'arrêtent sous les ombrages, c'est alors
-surtout qu'on aime à porter ses regards vers les masses glacées, qui
-resplendissent aux rayons solaires comme des plaques d'argent. La nuit,
-un doux reflet, comme celui d'un monde lointain, révèle les hautes
-neiges de la montagne.
-
-Les pentes moyennes, les promontoires inférieurs, sont fréquemment
-recouverts de couches neigeuses. Déjà, vers la fin de l'été, lorsque les
-torrents ont emporté dans les plaines l'eau fondue des avalanches, que
-les arbres ont secoué le poids de neige qui faisait plier leurs
-branches, et que les petites mousses elles-mêmes, en réchauffant
-l'espace environnant, se sont débarrassées des flocons de neige qui les
-entouraient, un soudain refroidissement de l'atmosphère transforme en
-neige les vapeurs des montagnes. La veille, tous les contreforts des
-monts et les pâturages alpestres étaient complètement dégagés de frimas;
-on distinguait nettement la couleur brune ou jaunâtre des roches nues,
-le vert des forêts et des gazons, le rouge des bruyères. Le matin, quand
-on se réveille, la blanche robe neigeuse a recouvert jusqu'aux
-promontoires avancés. Toutefois, ce vêtement de neige, ce blanc manteau
-dont parlent les poètes, est percé, déchiré en mille endroits. Les
-saillies de la montagne passent au travers de cette enveloppe, et les
-nuances sombres des roches, contrastant avec la blancheur de la neige,
-accusent ainsi le relief des escarpements avec plus de netteté. Dans les
-ravins profonds, les flocons se sont accumulés en couches épaisses; sur
-les pentes rapides, ils brodent légèrement les fissures comme un mince
-voile de dentelle; sur les falaises abruptes, ils ne se montrent que çà
-et là en mouchetures brillantes. Chaque pli de la montagne est signalé
-de loin sous sa véritable forme par l'éclatante coulée de neige qui
-l'emplit; chaque roche saillante révèle ses protubérances et ses
-anfractuosités par les couches neigeuses d'épaisseur diverse, alternant
-avec la nudité du roc. Là où la roche est formée de strates régulières,
-la neige trace de la façon la plus nette les lignes de séparation. Elle
-repose sur les corniches et se détache des parois d'éboulement. A
-travers les accidents de toute espèce, les saillies et les retraits, on
-voit les lignes d'assises se continuer avec une étonnante régularité sur
-des espaces de plusieurs lieues; on dirait des étages superposés par la
-main de quelque architecte géant.
-
-Toutefois, ces neiges passagères d'été, qui enveloppent la montagne
-comme d'un voile, et qui, loin d'en cacher les formes, les révèlent, au
-contraire, dans leurs plus petits détails, sont, pour ainsi dire, une
-coquetterie de la nature. Elles disparaissent bientôt des collines
-inférieures et des monts avancés; chaque jour les rayons du soleil en
-font remonter la limite vers les cimes; même par les belles journées, il
-arrive que, d'heure en heure, on peut suivre du regard les progrès de la
-fusion. Chacun des ravins qui découpent à mi-hauteur les flancs de la
-montagne présente un versant déjà débarrassé de neiges, celui qu'éclaire
-librement le soleil du midi, et un autre versant d'une blancheur
-éclatante, celui qui se tourne vers l'horizon du nord. Puis cette pente
-elle-même dégage ses gazons et ses roches; il ne reste plus de la chute
-estivale des neiges qu'un petit nombre de flaques graduellement
-rétrécies, traces des avalanches en miniature qui ont rempli les creux
-des gorges. Ces flaques se mêlent à la terre, aux cailloux, et le
-ruisseau qui passe en emporte goutte à goutte les débris souillés.
-
-Ces neiges de quelques jours sont charmantes à voir. On aime à en suivre
-du regard le décor changeant; elles ne se montrent, en effet, que pour
-disparaître bientôt. Pour contempler les neiges sous leur véritable
-aspect et les comprendre dans leur travail comme agents de la nature, il
-faut les voir en hiver dans la dure saison des froids. Alors tout est
-recouvert de couches énormes d'eau cristallisée en aiguilles et en
-flocons; la montagne, ses contreforts et les collines de sa base, ne se
-montrent plus sous leur forme réelle. La masse épaisse qui les cache en
-oblitère le relief et leur donne de nouveaux contours. Au lieu de
-saillies, de dentelures, de pointes au profil déchiqueté, le penchant du
-mont se développe maintenant en ondulations charmantes, en croupes d'un
-dessin hardi, mais toujours sinueux. De même que l'eau, sous l'influence
-de la pesanteur, équilibre son niveau pour s'étaler en surface
-horizontale, de même la neige, obéissant à ses lois propres, se dépose
-en couches aux renflements arrondis. Le vent, qui l'amène en tournoyant,
-lui fait d'abord remplir les creux, puis adoucir tous les angles,
-déployer sa courbe sur toutes les saillies; à la montagne âpre,
-déchirée, sauvage, a succédé une autre montagne aux contours purs et
-adoucis, aux courbes majestueuses. Mais, en dépit de la suave douceur de
-ses lignes, le géant n'en est pas moins formidable d'aspect. Çà et là,
-des escarpements, des roches perpendiculaires sur lesquelles la neige
-n'a pu tenir, se dressent au-dessus des immenses pentes d'une
-éblouissante blancheur, et, par le contraste, leurs parois paraissent
-toutes noires. On se sent saisi d'effroi à la vue de ces murailles
-prodigieuses, tranchant sur la neige comme des falaises de charbon aux
-bords d'un océan polaire.
-
-Dans cette transformation, les plaines, plus encore que les
-protubérances de la montagne, ont changé d'aspect. En s'affaissant de
-toutes parts, les neiges ont rempli les cavités, nivelé les creux, fait
-disparaître les accidents secondaires du terrain. Les torrents, les
-cascades, ont été recouverts; tout est glacé, tout repose sous le
-linceul immense. Les lacs eux-mêmes sont ensevelis; la glace de leur
-surface porte d'énormes couches de neige, et souvent on ne sait même
-plus où se trouve l'emplacement des bassins; peut-être une fissure
-permet-elle de voir au fond d'un gouffre la surface du lac, tranquille,
-noire, sans reflets; on dirait un puits, un abîme sans fond.
-
-Au-dessous des grands sommets et des cirques supérieurs, où la neige
-s'entasse en couches hautes comme les maisons, les forêts de sapins se
-montrent çà et là, mais à demi seulement. Sur chacune de leurs branches
-étalées, les arbres portent tout le fardeau de neige qu'ils peuvent
-soutenir sans rompre; ensemble, les branchages entremêlés forment comme
-des voûtes sur lesquelles les amas de cristaux neigeux se groupent en
-coupoles inégales; quelques tiges rebelles seulement échappent à la
-prison de glace et dardent dans l'air libre leurs flèches d'un vert
-sombre, presque noires, et portant chacune à son extrémité un lourd
-paquet de neige. Quand le vent souffle au milieu de ces tiges, il en
-tombe avec un bruit métallique des fragments de neige glacée; un
-mouvement général de vibration agite la forêt cachée et le toit brillant
-qui la recouvre; parfois, une rupture se produit, une avalanche
-s'écroule à l'intérieur, un gouffre reste béant, jusqu'à ce qu'une
-nouvelle tourmente l'ait masqué par un pont de neige. Quel serait le
-sort d'un voyageur s'égarant pendant l'hiver dans une pareille forêt, là
-où il chemine à l'aise pendant l'été, sur le court gazon, à l'ombre des
-arbres puissants? A chaque pas, il serait exposé à tomber dans un abîme,
-étouffé sous la neige écroulée!
-
-En bas, dans la vallée, les maisons du village paraissent plus
-difficiles à discerner que les forêts et les bouquets d'arbres. Les
-toits, entièrement recouverts d'une couche de neige sous laquelle
-fléchissent les charpentes, se confondent avec les champs de neige
-environnants; seulement, une légère fumée bleuâtre rappelle que, sous ce
-linceul blanc, des hommes vivent et travaillent. Quelques murailles, un
-clocher, tranchent sur la monotonie du fond; d'ailleurs, en cet endroit,
-la neige est plus tourmentée que loin des habitations humaines; le vent,
-tournoyant autour des demeures, a dressé d'un côté les neiges en
-monceaux et en barricades; de l'autre côté, il les a presque entièrement
-balayées. Un certain désordre dans la nature indique le voisinage de
-l'homme; mais là, comme ailleurs, la paix est sans bornes; rarement un
-bruit trouble le silence de mort qui règne sur la vallée et sur les
-monts.
-
-Pourtant, il faut quelquefois que l'homme et les autres habitants des
-montagnes sortent de leurs tanières et troublent le grand repos de la
-nature. Seule, la marmotte, cachée dans son trou, sous l'épaisseur des
-neiges, peut dormir pendant les longs mois de l'hiver et attendre, dans
-un état de mort apparente, que le printemps rende la liberté aux
-ruisseaux, aux gazons et aux fleurs. Moins heureux, le chamois, que la
-neige chasse des hautes cimes, doit rôder dans le voisinage des forêts,
-chercher un refuge entre les arbres pressés, en ronger les écorces et
-les feuillages. L'homme, de son côté, doit quitter sa demeure pour
-échanger quelques produits, acheter des provisions, remplir des
-engagements de famille ou d'amitié. Il faut alors déblayer les monceaux
-de neige qui se sont accumulés devant la porte et se frayer péniblement
-un sentier. D'un haut chalet bâti sur un promontoire, je vis une fois de
-ces petits êtres presque imperceptibles, de ces noires fourmis humaines,
-cheminer lentement dans une sorte d'ornière, entre deux murs de neige.
-Jamais l'homme ne m'avait paru si infime. Au milieu de la vaste étendue
-blanche, ces promeneurs semblaient perdus, absurdes, chimériques; je me
-demandais comment une race composée de pareils pygmées avait pu
-accomplir les grandes choses de l'histoire et réaliser, de progrès en
-progrès, ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation, promesse d'un
-état futur de bien-être et de liberté.
-
-Pourtant, même au milieu de ces neiges formidables de l'hiver, l'homme a
-pu faire triompher son intelligence et son audace par ces routes
-commerciales qui lui permettent d'expédier librement ses marchandises et
-de voyager lui-même presque en tout temps. Le chamois a cessé de
-parcourir les cimes, et nombre d'oiseaux, qui volaient pendant l'été
-bien au-dessus des pointes, sont prudemment descendus dans les tièdes
-régions des plaines. Mais l'homme continue de parcourir les routes qui,
-de gorge en gorge, de contrefort en contrefort, s'élèvent jusqu'à une
-brèche de la crête et redescendent sur l'autre versant. Pendant la belle
-saison, quand les torrents joyeux bondissent en cascades à côté du
-chemin, même les voitures traînées par des chevaux aux grelots
-retentissants peuvent gravir sans peine les rampes établies à grands
-frais sur les escarpements. Quand les neiges ont recouvert la route, il
-faut changer les véhicules; les chars et les voitures sont remplacés par
-des traîneaux qui glissent légèrement sur les flocons entassés. La
-traversée des monts ne se fait pas moins rapidement que pendant les
-jours les plus chauds de l'année; à la descente, elle s'accomplit avec
-une vitesse qui donne le vertige.
-
-C'est en voyageant ainsi en traîneau par-dessus les cols de la montagne
-qu'on peut apprendre à bien faire connaissance avec les grandes neiges.
-La charpente légère glisse sans bruit; on ne sent plus les chocs des
-ferrailles sur le sol résistant, et l'on croirait voyager dans l'espace,
-emporté comme un esprit. Tantôt on contourne la courbe d'un ravin,
-tantôt la saillie d'un promontoire; on passe du fond des gouffres à
-l'arête des précipices, et, dans toutes ces formes si variées qui se
-succèdent à la vue, la montagne garde sa blancheur unie. Le soleil
-éclaire-t-il la surface des neiges, on y voit briller d'innombrables
-diamants; le ciel est-il gris et bas, les éléments semblent se
-confondre. Lambeaux de nuages, monticules neigeux, ne se distinguent
-plus les uns des autres; on croirait flotter dans l'espace infini; on
-n'appartient plus à la terre.
-
-Et combien plus encore entre-t-on dans la région du rêve, lorsque, après
-avoir franchi le point culminant du passage, on redescend sur la pente
-opposée, emporté de tournants en tournants avec une effrayante rapidité!
-Au départ de la caravane, lorsque le dernier traîneau s'ébranle, le
-premier a déjà disparu derrière une saillie du gouffre. On le voit, puis
-il disparaît de nouveau; on le revoit, puis il se perd encore. On plonge
-dans un abîme vertigineux où s'écroulent des amas de neige gros comme
-des collines. Avalanche soi-même, on glisse par-dessus les avalanches,
-et l'on voit défiler à côté de soi, comme s'ils étaient emportés par une
-tempête, les cirques, les ravins, les promontoires; les sommets
-eux-mêmes, qui fuient à l'horizon, semblent entraînés dans un tourbillon
-fantastique, une sorte de galop infernal. Et quand, à la fin de la
-course effrénée, on arrive à la base de la montagne, dans les plaines
-déjà dépourvues de neige ou saupoudrées à peine, quand on respire une
-autre atmosphère et que l'on voit une nature nouvelle sous un autre
-climat, on se demande si vraiment on n'a pas été le jouet d'une
-hallucination, si l'on a réellement parcouru les neiges profondes,
-au-dessus de la région des nuées et des orages.
-
-Mais, pendant les jours de tourmente, la traversée est assez périlleuse
-pour que le voyageur puisse s'en souvenir, en garder nettement toutes
-les aventures dans sa mémoire. Le vent soulève incessamment des
-tourbillons de neige qui cachent la route et en modifient la forme,
-abaissant les talus et remplissant la voie déjà frayée. Les chevaux, si
-habiles à poser leur pied sur un terrain solide, ont à traverser parfois
-des amas de neige molle, encore mouvante; tandis que l'un d'eux
-s'enfonce jusqu'au poitrail, un autre se cabre sur un monceau de neige
-tassée. La tempête qui siffle autour de leurs oreilles, les cristaux
-neigeux qui leur entrent dans les yeux et dans les naseaux, les
-jurements brutaux des cochers, les irritent et menacent de les affoler.
-Le traîneau cahote sur l'étroit chemin, penche tantôt vers la paroi de
-la montagne, tantôt vers le précipice: car le gouffre est là, on en rase
-le bord, on le suit au loin en perspectives immenses, comme si, en
-tombant, on devait descendre jusque dans un autre monde. Le cocher a
-laissé le fouet, il ne tient plus qu'un couteau dans les mains, prêt à
-couper les rênes, si les chevaux, éperdus de frayeur ou glissant d'un
-talus de neige, venaient à rouler tout à coup dans le précipice.
-
-Terrible est la situation du malheureux piéton lorsque, en traversant
-lentement les neiges, il est tout à coup surpris par une tourmente. D'en
-bas, les gens des plaines admirent à leur aise le météore. La cime du
-mont, fouettée par le vent, semble fumer comme un cratère; les
-innombrables molécules glacées que soulève la tempête s'amassent en
-nuages qui tourbillonnent au-dessus des sommets. Les arêtes des
-contours, estompées par ce brouillard de neiges tournoyantes, paraissent
-moins précises; on croirait les voir flotter dans l'espace; la montagne
-elle-même semble vaciller sur son énorme base. Et, dans cet immense
-tournoiement de la tempête qui siffle sur les hautes cimes, que devient
-le pauvre voyageur? Les aiguilles de glace, lancées contre lui comme des
-flèches, le frappent au visage et menacent de l'aveugler; elles
-pénètrent même à travers ses vêtements; enveloppé dans son épais
-manteau, il a peine à se défendre d'elles. Qu'en faisant un faux pas ou
-en suivant une fausse trace il quitte un instant le sentier, il est
-presque inévitablement perdu. Il marche au hasard en tombant de
-fondrière en fondrière; parfois il s'enfonce à demi dans un trou de
-neige molle; il reste quelque temps, comme pour attendre la mort, dans
-la fosse qui vient de s'ouvrir sous lui; puis il se relève en désespéré
-et recommence sa marche inégale à travers les nuages de cristaux que le
-vent lui jette à la face. Les rafales éloignent et rapprochent l'horizon
-tour à tour; tantôt il ne voit autour de lui que la blanche fumée des
-flocons qui tourbillonnent, tantôt il distingue à droite ou à gauche une
-cime tranquille qui se dégage de la nuée et le regarde, «sans haine et
-sans amour», indifférente à son désespoir; au moins y voit-il comme une
-sorte de repère qui lui permet de reprendre la course avec un retour
-d'espérance. Mais en vain: aveuglé, affolé, raidi par le froid, il finit
-par perdre la volonté; il tourne sur place et se démène sans but. Enfin,
-tombé dans quelque gouffre, il regarde avec stupeur passer les
-tourbillons de l'orage et se laisse gagner peu à peu par le sommeil,
-précurseur de la mort. Dans quelques mois, lorsque la neige aura été
-fondue par la chaleur et déblayée par les avalanches, quelque chien de
-pâtre retrouvera le cadavre et par ses aboiements effrayés appellera son
-maître.
-
-Autrefois, les débris humains trouvés dans la montagne devaient reposer
-à jamais à l'endroit où le pasteur les avait découverts. Des pierres
-étaient entassées sur le corps, et chaque voyageur était tenu d'ajouter
-son caillou au monceau grandissant. Maintenant encore, le montagnard qui
-passe à côté de l'un de ces tombeaux antiques ne manque jamais de
-ramasser sa pierre pour en grossir le tas. Le mort est depuis longtemps
-oublié, peut-être même est-il resté toujours inconnu; mais, de siècle en
-siècle, le passant ne cesse de lui rendre hommage pour apaiser ses
-mânes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-L'AVALANCHE
-
-
-Au long hiver et à ses redoutables tourmentes succède enfin le doux
-printemps, avec ses pluies, ses vents tièdes, sa chaleur vivifiante.
-Tout se rajeunit; la montagne, aussi bien que la plaine, prend un aspect
-nouveau. Elle secoue son manteau de neiges; ses forêts, ses gazons, ses
-cascades et ses lacs, reparaissent aux rayons du soleil.
-
-Dans la vallée, l'homme s'est débarrassé le premier des amas neigeux qui
-le gênaient. Il a balayé le seuil de sa porte, réparé ses chemins,
-dégagé ses toits et son jardinet, puis il attend que le soleil fasse le
-reste. Déjà les «soulanes», ou pentes bien exposées aux rayons du midi,
-commencent à se dégager du blanc linceul qui les recouvre; çà et là, le
-roc, la terre ou le gazon brûlé, reparaissent à travers la couche de
-neige. Ces espaces noirâtres augmentent peu à peu; ils ressemblent à des
-groupes d'îles qui grandissent incessamment et finissent par se
-rejoindre; les plaques blanches diminuent en nombre et en étendue; elles
-fondent, et l'on dirait qu'elles remontent par degrés la pente de la
-montagne. Les arbres de la forêt, sortis de leur engourdissement,
-commencent à faire leur toilette printanière; aidés par les petits
-oiseaux qui voltigent de branche en branche, ils secouent le fardeau de
-givre et de neige qu'ils portaient et baignent librement leurs nouvelles
-pousses dans l'atmosphère attiédie.
-
-Les torrents se raniment aussi. Au-dessous de la couche protectrice des
-neiges, la température du sol ne s'est point abaissée autant qu'à la
-surface extérieure, balayée par les vents froids, et, pendant les longs
-mois de l'hiver, de petits réservoirs d'eau, semblables à des
-gouttelettes dans un vase de diamant, se maintiennent çà et là sous les
-glaces. Au printemps, ces vasques, vers lesquelles se dirigent tous les
-petits filets de neige fondue, ne suffisent plus à renfermer la masse
-liquide; les enveloppes glacées se rompent, les bassins débordent, et
-l'eau cherche à se creuser un chemin sous les neiges. Dans chaque ravin,
-dans chaque dépression du sol, se fait ce travail caché, et le torrent
-de la vallée, alimenté par tous ces ruisselets descendus des hauteurs,
-reprend son cours qu'avait interrompu le froid de l'hiver. D'abord, il
-passe en tunnel au-dessous des neiges amoncelées; puis, grâce aux
-progrès incessants de la fusion, il élargit son lit, exhausse ses
-voûtes. Le moment vient où la masse qui le domine ne peut plus se
-soutenir en entier; elle s'écroule comme le ferait le toit d'un temple
-dont les piliers sont ébranlés. Des fuites s'ouvrent ainsi dans les amas
-neigeux qui remplissent le fond des vallées; quand on se penche au bord
-de ces gouffres, on distingue au fond quelque chose de noir sur lequel
-un peu d'écume brode une dentelle fugitive: c'est l'eau du torrent; le
-sourd murmure des cailloux entre-froissés jaillit de l'ouverture
-ténébreuse.
-
-A ce premier effondrement des neiges en succèdent d'autres, de plus en
-plus nombreux, et bientôt le torrent, redevenu libre en grande partie,
-n'a plus qu'à renverser les digues formées par les neiges les plus
-épaisses et les plus compactes. Quelques-uns de ces remparts résistent à
-l'action des eaux pendant des semaines et des mois. Même aux abords des
-cascades, des masses de neige, changées en glace et sans cesse aspergées
-par l'eau qui se brise, gardent obstinément leur forme; on dirait
-qu'elles se refusent à fondre. Souvent on voit, au devant de la
-cataracte mouvante du torrent, une sorte d'écran formé par une cataracte
-solidifiée, celle des neiges glacées qui avaient arrêté le cours des
-eaux pendant l'hiver.
-
-En reformant son lit dans chaque vallée qui longe la base des monts,
-dans chaque ravin qui raye leurs flancs, l'eau des ruisseaux et des
-torrents enlève aux neiges des pentes les soubassements qui leur
-servaient de point d'appui. Sous l'action de la pesanteur, des
-avalanches tendent alors à se produire, et, de temps en temps, la
-montagne, comme un être animé, fait tomber de ses épaules le vêtement
-neigeux qui la recouvre. En toute saison, même au plus fort de l'hiver,
-des masses de neige, entraînées par leur poids, s'écroulent des sommets
-et des pentes; mais, tant que ces avalanches se composent seulement de
-la partie superficielle des neiges, elles sont un léger accident dans la
-vie des montagnes. Mais, parfois, c'est la masse entière de la neige qui
-glisse des hauteurs pour aller s'abîmer dans les vallées; l'eau fondue,
-qui pénètre à travers les couches encore glacées de la surface, a rendu
-le sol glissant et préparé ainsi le chemin de l'avalanche. Le moment
-vient où tout un champ neigeux n'est plus retenu sur la pente; il cède
-et, par l'énorme ébranlement qu'il communique aux neiges voisines, les
-fait céder aussi. Toute la masse se précipite à la fois sur le versant
-de la montagne, poussant devant elle tous les débris qui se trouvent sur
-son chemin, troncs d'arbres, pierres, quartiers de roches. Entraînant
-avec lui les nappes d'air voisines, renversant les forêts à distance, le
-formidable écroulement balaye d'un coup tout un pan de la montagne sur
-plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la vallée se trouve en
-partie comblée. Les torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle
-sont obligés de se changer temporairement en lacs.
-
-De ces avalanches en masse, les montagnards et les voyageurs ne parlent
-qu'avec terreur. Aussi, nombre de vallées, plus exposées que d'autres,
-ont-elles reçu, dans les patois locaux, des noms sinistres, tels que
-«Val-de-l'Épouvante» ou «Gorge-du-Tremblement.» J'en connais une,
-terrible entre toutes, où les muletiers ne s'aventurent jamais sans
-avoir l'œil fixé sur les hauteurs. Surtout par ces beaux jours de
-printemps, lorsque l'atmosphère tiède et douce est chargée de vapeurs
-dissoutes, les voyageurs ont le regard soucieux et la parole brève. Ils
-savent que l'avalanche attend simplement un choc, un frémissement de
-l'air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme
-des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de
-paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal
-n'aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui les menace. Enfin,
-quand ils ont passé l'issue des ravins redoutables où les couloirs de la
-montagne dégagent de plusieurs côtés à la fois leurs avalanches de
-neiges et de ruines, ils peuvent respirer à leur aise et songer sans
-anxiété personnelle à leurs devanciers moins heureux, dont la veille ils
-s'étaient raconté les terribles histoires. Souvent, tandis que les
-voyageurs continuent tranquillement leur descente vers la plaine, un
-bruit de tonnerre, un long fracas qui se répercute de roche en roche,
-les force à se retourner soudain: c'est l'écroulement des neiges qui
-vient de se produire et de combler tout le fond de la gorge où ils
-passaient quelques minutes auparavant.
-
-Heureusement, la disposition et la forme des pentes permet aux
-montagnards de reconnaître les endroits dangereux. Ils ne construisent
-donc point leurs cabanes au-dessous des versants où se forment les
-avalanches, et, dans le tracé de leurs sentiers, ils prennent soin de
-choisir des passages abrités. Mais tout change dans la nature, et telle
-maisonnette, tel sentier, qui n'avaient jadis rien à craindre, finissent
-par se trouver exposés au danger; l'angle d'un promontoire a peut-être
-disparu, la direction du couloir d'avalanche s'est peut-être modifiée,
-une lisière protectrice de forêt a cédé sous la pression des neiges, et,
-par suite, toutes les prévisions du montagnard se trouvent déçues.
-
-Par les mille colonnes pressées de leurs troncs, les bois sont l'une des
-meilleures barrières contre la marche des avalanches, et nombre de
-villages n'ont pas d'autre moyen de défense contre les neiges. Aussi de
-quel respect, de quelle vénération presque religieuse regardent-ils leur
-bois sacré! L'étranger qui se promène dans leurs montagnes admire cette
-forêt à cause de la beauté de ses arbres, du contraste de sa verdure
-avec les neiges blanches; mais eux, ils lui doivent la vie et le repos;
-c'est grâce à elle qu'ils peuvent s'endormir tranquillement le soir sans
-craindre d'être engloutis pendant la nuit! Pleins de gratitude envers la
-forêt protectrice, ils l'ont divinisée. Malheur à qui touche de la
-cognée l'un de ses troncs sauveurs! «Qui tue l'arbre sacré tue le
-montagnard,» dit un de leurs proverbes.
-
-Et pourtant, il s'est trouvé de ces meurtriers, et en grand nombre. De
-même que, de nos jours encore, des soldats soi-disant «civilisés»
-forcent à la soumission les habitants d'une oasis en abattant les
-palmiers qui sont la vie de la tribu, de même il est arrivé souvent que,
-pour réduire des montagnards, les envahisseurs à la solde de quelque
-seigneur, ou même les pâtres d'une autre vallée, ont coupé les arbres
-qui servaient aux villages de sauvegarde contre la destruction. Telles
-étaient, telles sont encore les pratiques de la guerre. Non moins féroce
-est l'avide spéculation. Lorsque, en vertu de quelque achat ou par les
-hasards de l'héritage ou de la conquête, un homme d'argent est devenu le
-propriétaire d'un bois sacré, malheur à ceux dont le sort dépend de sa
-bienveillance ou de son caprice! Bientôt les bûcherons sont à l'œuvre
-dans la forêt, les troncs sont abattus, précipités dans la vallée,
-débités en planches et payés en beaux écus sonnants. Un large chemin se
-trouve ainsi frayé aux avalanches. Privés de leur rempart, peut-être les
-habitants du village menacé persistent à y rester par amour du foyer
-natal; mais, tôt ou tard, le péril devient imminent, il faut émigrer en
-toute hâte, emporter les objets précieux et laisser la maison en proie
-aux neiges suspendues.
-
-Dans chaque village des monts, on se raconte aux veillées la terrible
-chronique des avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant
-contre les genoux des mères. Ce que le feu grisou est pour le mineur,
-l'avalanche l'est pour le montagnard. Elle menace son chalet, ses
-granges, ses bestiaux; elle peut l'engloutir lui-même. Que de parents,
-que d'amis il a connus, qui dorment maintenant sous les neiges! Le soir,
-quand il passe à côté de l'endroit où la masse énorme les a engouffrés,
-il lui semble que la montagne d'où s'est détachée l'avalanche le regarde
-méchamment, et il double le pas pour s'éloigner du lieu sinistre.
-Quelquefois aussi, les débris de l'écroulement lui rappellent la
-délivrance inespérée d'un camarade. Là, pendant une nuit de printemps,
-s'abattit un talus de neige plus haut que les grands sapins et que la
-tour du village. Un groupe de chalets et de granges se trouvait sous la
-formidable masse. Sans doute, pensaient les montagnards accourus des
-hameaux voisins, sans doute toutes les charpentes ont été démolies et
-les habitants sont restés écrasés sous les débris! Néanmoins, ils se
-mettent courageusement à l'ouvrage pour déblayer l'énorme monceau. Ils
-travaillent pendant quatre nuits et quatre jours, et, quand leurs
-pioches atteignent enfin le toit du premier chalet, ils entendent des
-chants qui s'entre-répondent. Ce sont les voix des amis que l'on avait
-crus perdus. Leurs demeures avaient résisté à la violence du choc, et
-l'air qu'elles contenaient avait heureusement suffi. Pendant leur
-emprisonnement, ils avaient passé leur temps à établir des
-communications de maison à maison et à creuser un tunnel de sortie; ils
-chantaient en même temps pour s'encourager au travail.
-
-Les forêts protectrices ont-elles disparu, il est bien difficile de les
-remplacer. Les arbres poussent lentement, surtout sur les montagnes;
-dans les couloirs d'avalanche, ils ne poussent pas du tout. Il est vrai
-qu'à force de travaux on pourrait fixer les neiges sur les hautes pentes
-et prévenir ainsi le désastre de leur effondrement dans les vallées; on
-pourrait tailler la pente en gradins horizontaux où les couches de neige
-seraient forcées de séjourner comme sur les marches d'un gigantesque
-escalier; on pourrait aussi remplacer les troncs d'arbres par des
-rangées de pieux en fer et par des palissades qui empêcheraient le
-glissement des masses supérieures. Déjà ces tentatives ont été faites
-avec succès, mais seulement en des vallées qu'habitent des populations
-riches et nombreuses. De pauvres villageois, à moins qu'ils ne soient
-aidés par la société tout entière, ne sauraient songer à sculpter, pour
-ainsi dire à nouveau, le relief de la montagne, et les avalanches
-continuent de descendre sur leurs prairies par les couloirs accoutumés.
-Ils doivent se borner à protéger leurs maisonnettes par d'énormes
-éperons de pierre qui rompent la force des neiges écroulées et les
-divisent en deux courants, quand ces neiges ne descendent pas en masses
-assez puissantes pour tout démolir d'un choc.
-
-De tous les destructeurs de la montagne, l'avalanche est le plus
-énergique. Terres et fragments rocheux, elle entraîne tout comme le
-ferait un torrent débordé; bien plus, par la fusion graduelle des neiges
-qui en formaient la couche inférieure, elle délaye tellement le sol que
-celui-ci se change en une boue molle, lézardée de profondes crevasses et
-s'affaissant sous son propre poids. Jusqu'à de grandes profondeurs, la
-terre est devenue fluide; elle coule le long des pentes, entraînant avec
-elle les sentiers, les quartiers de roc épars et jusqu'aux forêts et aux
-maisons. Des pans entiers de montagne, détrempés par les neiges, ont
-ainsi glissé en bloc avec leurs champs, leurs pâturages, leurs bois et
-leurs habitants. Par leur entassement et la lente pénétration de leur
-eau de fusion dans le sol, les flocons de neige suffisent donc à démolir
-peu à peu les montagnes. Au printemps, chaque ravin montre clairement ce
-travail de destruction; à la fois cascades, éboulis, avalanches, les
-neiges, les roches et les eaux confondues descendent des sommets et
-s'acheminent vers la plaine.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LE GLACIER
-
-
-Même au milieu de l'été, lorsque toutes les neiges se sont fondues au
-souffle des vents chauds, d'énormes amas de glace, renfermés dans les
-hautes vallées, font encore un hiver local rendu plus bizarre par le
-contraste. Quand le soleil brille de tout son éclat, la chaleur directe
-et celle que renvoient les glaces se font sentir lourdement au voyageur;
-il fait même en apparence plus chaud que dans les vallées, à cause de la
-sécheresse de l'air, incessamment privé de son humidité par l'avide
-surface du glacier. Dans le voisinage, on entend chanter les oiseaux
-sous le feuillage; des fleurs émaillent le gazon, des fruits mûrissent
-sous les feuilles de myrtille. Et pourtant, à côté de ce monde joyeux,
-voici le morne glacier, avec ses crevasses béantes, ses amas de pierres,
-son terrible silence, son apparente immobilité. C'est la mort à côté de
-la vie.
-
-Néanmoins, la grande masse glacée a aussi son mouvement; avec lenteur,
-mais avec une force invincible, elle travaille, comme le vent, les
-neiges, les pluies, les eaux courantes, à renouveler la surface de la
-planète; partout où les glaciers ont passé pendant un des âges de la
-terre, l'aspect du pays est transformé par leur action. Comme les
-avalanches, ils emportent dans les plaines les déblais des montagnes
-croulantes, sans violence, par un patient effort de tous les instants.
-
-L'œuvre du glacier, si difficile à saisir dans sa marche secrète,
-quoique si vaste dans ses résultats, commence dès le sommet de la
-montagne, à la surface des couches neigeuses. Là-haut, dans les cirques
-où se sont amassés en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches
-fouettées de la tempête, l'uniforme étendue des névés ne change point
-d'aspect. D'année en année et de siècle en siècle, c'est toujours la
-même blancheur, mate à l'ombre des nuages, éblouissante sous les rayons
-du soleil. Il semble que la neige y soit éternelle, et c'est même ainsi
-que la désignent les habitants des plaines qui, d'en bas, la voient
-briller à côté du ciel. Ils croient qu'elle reste à jamais sur les
-hautes cimes et que, si le vent la soulève dans ses tourmentes, il la
-laisse toujours retomber à la même place.
-
-Il n'en est rien. Une partie de la neige s'évapore et retourne aux
-nuages d'où elle est descendue. Une autre partie du névé, exposée aux
-rayons du soleil ou à l'influence d'un vent chaud du midi, se parsème de
-gouttelettes fondues qui glissent à la surface ou pénètrent dans les
-couches jusqu'à ce que, saisies de nouveau par le froid, elles se
-congèlent en d'imperceptibles gemmes. Ainsi, par des millions de
-molécules qui fondent, puis se regèlent pour se refondre encore et
-redevenir solides, la masse du névé se transforme insensiblement; en
-même temps, elle se déplace, grâce à la pesanteur qui entraîne de
-quelques millimètres les gouttes fondues, et peu à peu, les neiges
-tombées jadis sur le sommet de la montagne se trouvent en avoir descendu
-les pentes. D'autres neiges ont pris leur place et s'écouleront aussi
-par une série de fusions, sans que pourtant elles aient à subir le
-moindre changement apparent. Il est vrai qu'elles ont devant elles
-l'infini des âges; c'est avec lenteur qu'elles se hâtent vers la mer, où
-elles doivent aller s'engloutir un jour. Lorsque déjà deux générations
-d'hommes se sont succédé dans les plaines inférieures, tel flocon de
-neige tombé sur une haute cime n'est pas encore sorti de la masse du
-névé.
-
-Mais, si lent qu'il soit, ce flocon changé en cristal n'en avance pas
-moins. La masse de névé, devenue plus homogène et déjà transformée en
-glace, s'engage dans la gorge de la montagne où l'entraîne son poids.
-Toujours immobile en apparence, l'amas de glace est maintenant devenu un
-véritable fleuve coulant dans un lit de rochers. A droite et à gauche,
-sur les pentes, la neige d'hiver est complètement fondue, et des herbes
-fleuries l'ont remplacée. Tout un monde d'insectes vit et bourdonne dans
-les gazons des pâturages; l'air est doux, et l'homme conduit ses
-troupeaux sur des escarpements herbeux d'où le regard descend au loin
-sur le courant glacé. Et celui-ci, d'un incessant effort, continue
-toujours son voyage vers la plaine; il s'épancherait jusque dans les
-campagnes unies de la base des monts, il atteindrait la mer elle-même,
-si la douce température des vallées inférieures, la tiédeur des vents,
-les rayons du soleil, ne parvenaient à fondre ses glaces avancées.
-
-Dans son cours, le fleuve solide se comporte comme le ferait une vraie
-rivière d'eau vive. Il a aussi ses méandres et ses remous, ses maigres
-et ses crues, ses «dormants», ses rapides et ses cataractes. Comme l'eau
-qui s'étale ou se rétrécit suivant la forme de son lit, la glace
-s'adapte aux dimensions du ravin qui l'enferme; elle sait se mouler
-exactement sur la roche, aussi bien dans le vaste bassin où les parois
-s'écartent de part et d'autre, que dans le défilé où le passage se ferme
-presque entièrement. Poussé par les masses dont l'alimente incessamment
-le névé supérieur, le glacier continue toujours de glisser sur le fond,
-que la pente en soit presque insensible ou bien qu'il forme une
-succession de précipices.
-
-Toutefois, la glace, n'ayant pas la souplesse, la fluidité de l'eau,
-accomplit avec une sorte de gaucherie barbare tous les mouvements que
-lui impose la nature du sol. A ses cataractes, elle ne sait point
-plonger en une nappe unie comme le courant d'eau; mais, suivant les
-inégalités du fond et la cohésion des cristaux de glace, elle se brise,
-se fendille, se découpe en blocs qui s'inclinent diversement,
-s'écroulent les uns sur les autres, se ressoudent en obélisques
-bizarres, en tourelles, en groupes fantastiques. Même là où le fond de
-l'immense rainure est assez régulièrement incliné, la surface du glacier
-ne ressemble point à la nappe égale des eaux d'un fleuve. Le frottement
-de la glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes semblables à
-celles de l'onde sur le rivage, mais il la brise et la rebrise en
-crevasses qui s'entre-croisent en un dédale de gouffres.
-
-En hiver, et même lorsque le printemps a déjà renouvelé la parure des
-campagnes inférieures, un grand nombre de crevasses sont masquées par
-d'épaisses masses de neige qui s'étendent en couches continues à la
-surface du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas été amollie par la
-chaleur du soleil, il est facile de cheminer par-dessus la gueule de ces
-abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer comme il ignore les grottes
-ouvertes dans l'épaisseur des montagnes. Mais le retour annuel de la
-saison d'été fond peu à peu les neiges superficielles. Le glacier, qui
-marche sans cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel
-frisson, secoue le manteau neigeux qui le recouvre; çà et là les voûtes
-s'effondrent et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs des
-crevasses; souvent il n'en reste que des ponts étroits sur lesquels on
-ne s'aventure qu'après avoir éprouvé du pied la solidité de la neige.
-
-C'est alors que maint glacier devient dangereux à traverser, à cause de
-la largeur de ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords du
-gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur, des couches superposées de
-glace bleuâtre qui furent jadis des neiges et que séparent des bandes
-noirâtres, restes de débris tombés sur le névé; d'autres fois, la glace,
-claire et homogène dans toute sa masse, semble n'être qu'un seul
-cristal.
-
-Quelle est la profondeur du puits? On ne sait. Une saillie de la glace
-et les ténèbres empêchent le regard de descendre jusqu'aux roches du
-fond; seulement, on entend quelquefois des bruits mystérieux qui
-s'élèvent de l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre qui se
-détache, un morceau de glace qui se fendille et s'écroule.
-
-Des explorateurs sont descendus dans ces gouffres pour en mesurer
-l'épaisseur et pour étudier la température et la composition des glaces
-profondes. Quelquefois ils ont pu le faire sans trop de danger, en
-pénétrant latéralement dans les fentes par les saillies des rochers qui
-servent de berge aux fleuves de glace. Souvent aussi, il leur a fallu se
-faire descendre au moyen de cordes, comme le mineur qui pénètre au sein
-de la terre. Mais, pour un savant qui, tout en prenant les précautions
-nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers, combien de malheureux
-pâtres s'y sont engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît pourtant
-des montagnards qui, tombés au fond de ces crevasses, meurtris,
-saignants, perdus dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la
-résolution de revoir le jour. Il en est un qui suivit le cours d'un
-ruisseau sous-glaciaire et fit ainsi un véritable voyage au-dessous de
-l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après une pareille excursion, il
-ne reste plus à l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un cratère pour
-explorer le réservoir souterrain des laves!
-
-Certes il faut louer grandement le savant courageux qui descend dans les
-profondeurs du glacier pour en étudier les stries, les bulles d'air, les
-cristaux: mais que de choses nous pouvons déjà contempler à la surface,
-que de charmants détails il nous est permis de surprendre, que de lois
-se révèlent à nos yeux, si nous savons regarder!
-
-En effet, dans ce chaos apparent, tout se régit par des lois. Pourquoi,
-vis-à-vis de tel point de la berge, une fente se produit-elle toujours
-dans la masse glacée? Pourquoi, à une certaine distance au-dessous, la
-crevasse, qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle de nouveau
-ses bords et le glacier se ressoude-t-il? Pourquoi la surface se
-bombe-t-elle régulièrement sur un point pour se crevasser ailleurs? En
-voyant tous ces phénomènes qui reproduisent grossièrement les rides, les
-vaguelettes, les remous ou les nappes unies de l'eau des fleuves, on
-comprend mieux l'unité qui, sous l'infinie diversité des aspects,
-préside à toutes les choses de la nature.
-
-Quand on s'est fait l'intime du glacier par de longues explorations et
-que l'on sait se rendre compte de tous les petits changements qui
-s'accomplissent à sa surface, c'est une joie, un délice de le parcourir
-par un beau jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le mouvement et
-la voix. Des veinules d'eau, presque imperceptibles d'abord, se forment
-çà et là, puis s'unissent en ruisselets scintillants qui serpentent au
-fond de lits fluviaux en miniature qu'ils viennent de se creuser
-eux-mêmes, et disparaissent tout à coup dans une fente de la glace en
-faisant entendre une petite plainte à la voix argentine. Ils se gonflent
-ou s'abaissent, suivant toutes les oscillations de la température. Qu'un
-nuage passe sur le soleil, refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent plus
-qu'à grand'peine; que la chaleur devienne plus forte, les ruisseaux
-superficiels prennent des allures de torrents; ils entraînent avec eux
-des sables et des cailloux pour les déposer en alluvions, en former des
-berges et des îles; puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le
-froid de la nuit les congèlera de nouveau.
-
-Sous les rayons de chaleur qui animent temporairement le champ du
-glacier par la fusion de la couche superficielle, le petit monde des
-cailloux tombés des parois voisines s'agite aussi. Un talus de gravier,
-situé au bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre par des
-écroulements partiels et plonge dans les crevasses. Ailleurs, des
-pierrailles noires sont éparses sur le glacier; elles absorbent,
-concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous d'elles, la
-criblent de petits trous cylindriques. Plus loin, au contraire, de
-vastes amas de débris et de grosses pierres empêchent la chaleur du
-soleil de pénétrer au-dessous; tout autour, la glace se fond et
-s'évapore; ces pierres arrivent ainsi à former des piliers qui semblent
-grandir, jaillir du sol comme des colonnes de marbre; mais chacune
-d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le poids, et tous les
-fragments qu'elle portait s'écroulent avec fracas, pour recommencer le
-lendemain une évolution semblable. Combien plus charmants encore sont
-tous ces petits drames de la nature inanimée, quand animaux ou plantes
-viennent s'y mêler! Attiré par la tiédeur de l'air, le papillon arrive
-en voletant, tandis que la plante, tombée avec les éboulis du haut des
-rochers voisins, utilise son court répit de vie pour reprendre racine et
-déployer au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires, des
-navigateurs ont vu tout un tapis de végétation recouvrir une haute
-falaise, de terre par le sommet, de glace par la base.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LA MORAINE ET LE TORRENT
-
-
-Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent chaque jour semblent peu
-de chose dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet, que le
-travail du glacier pendant un jour d'été? Sa masse, avançant d'un
-incessant effort, a progressé de quelques centimètres à peine; deux ou
-trois rochers se sont détachés des parois pour tomber sur le champ
-mouvant des glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de fusion s'est
-étalé plus largement, et dans son lit, les cailloux, plus nombreux, se
-sont entre-choqués avec plus de fracas. Autrement, tout a gardé
-l'apparence accoutumée. Nulle part, semble-t-il, la nature n'est plus
-lente dans son œuvre de renouvellement perpétuel.
-
-Et pourtant, ces petites transformations de chaque jour, de chaque
-minute, finissent par amener d'immenses changements dans l'aspect de la
-terre, de véritables révolutions géologiques. Ces cailloux, ces
-fragments de roches qui tombent des escarpements supérieurs sur le lit
-de glace, s'entassent peu à peu à la base des parois en d'énormes
-remparts de pierres; ils cheminent lentement avec la masse glacée qui
-les porte; mais d'autres débris, éboulés des mêmes couloirs de la
-montagne, les remplacent à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs
-convois de roches, entassées en désordre, accompagnent le glacier dans
-sa marche; au fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres
-descendant de chaque promontoire en ruines, de chaque cirque raviné par
-les avalanches.
-
-Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une zone de température plus
-douce, le glacier ne peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se
-fond en eau et laisse tomber son fardeau de pierres. Tous ces débris
-s'écroulent en un immense chaos formant barrage dans la vallée; à
-l'extrémité de maint glacier, ce sont de véritables montagnes de pierres
-croulantes aux talus mal affermis. Qu'après une longue série d'années
-neigeuses, la masse du glacier se gonfle et s'allonge, il faut qu'elle
-reprenne ces montagnes de pierres et qu'elle les pousse un peu plus loin
-dans la vallée. Lorsque, plus tard, sous l'influence d'une température
-plus douce, d'hivers moins abondants en neiges, le glacier se fondra
-dans toute sa partie inférieure en laissant à vide la cuvette de rochers
-qui lui servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée de la pression
-qui la poussait en avant, restera isolée à une certaine distance du
-glacier; derrière elle se montrera la pierre nue, polie, rabotée par le
-poids énorme qui s'y mouvait naguère, et recouverte çà et là de la boue
-rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux et des graviers
-entraînés. Une autre moraine de débris entassés se formera peu à peu
-devant le talus du glacier.
-
-Eh bien! à des distances énormes en avant de la vallée, à des lieues et
-même à des dizaines de lieues, on remarque des traces indiscutables de
-l'ancienne action des glaces. Des plaines entières, jadis remplies
-d'eau, ont été graduellement comblées par les boues et les cailloux que
-le glacier poussait devant lui; les saillies des montagnes et des
-collines qui se trouvaient sur le chemin du fleuve solide ont été
-érodées et polies; enfin, des roches éparses et des moraines ont été
-déposées au loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant à
-d'autres massifs. On reconnaît facilement l'origine de ces pierres à
-leur composition chimique, à l'arrangement de leurs cristaux ou à leurs
-fossiles; souvent même les caractères distinctifs ont une telle
-précision que l'on peut signaler, sur la montagne elle-même, le cirque
-élevé d'où s'est détaché le bloc errant. Combien d'années ou de siècles
-a duré le voyage? Bien longtemps sans doute, si l'on en juge par les
-grosses roches que transportent les glaciers actuels, et dont la marche
-a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il en est que des savants ont
-rendus célèbres par leurs observations et que l'on aime à revoir comme
-des amis.
-
-Ces pierres échouées dans les plaines, ces amas de boue transportés au
-loin, toutes ces traces laissées par le séjour des anciens glaciers,
-nous permettent d'imaginer quelles ont été les grandes alternatives du
-climat et les immenses modifications du relief et de l'aspect terrestres
-pendant les âges successifs de la planète. Dans le passé que nous
-révèlent ces débris, nous voyons notre montagne et ses voisines se
-dresser bien au-dessus de leurs sommets actuels; les pointes suprêmes
-dépassaient les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs qui
-voyageaient dans l'espace venaient se déposer en neiges ou en cristaux
-glacés sur les pentes de l'énorme massif; les cirques de pâturages, les
-vallons verdoyants, les versants aujourd'hui boisés, étaient recouverts
-par l'uniforme couche des glaces; dans la vallée, cascades et lacs,
-ruisseaux et prairies, rien ne paraissait encore; l'immense fleuve
-glacé, non moins épais que le sont maintenant les assises des monts,
-emplissait toutes les dépressions, puis, à son issue des gorges, allait
-s'étaler au loin dans les plaines par-dessus collines et vallons. Telle
-était, du temps de nos aïeux, l'image que leur présentait le mont chargé
-de glaces; pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le lointain
-indéfini des siècles, le tableau sera changé. Peut-être le glacier,
-alors complètement fondu, sera-t-il remplacé par un faible ruisseau; la
-montagne elle-même aura cessé d'exister; un léger exhaussement du sol en
-marquera la place, et la plaine actuelle, toute bouleversée par les
-changements de niveau, aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront
-graduellement dans le ciel!
-
-Et tandis que nous pensons à l'histoire de la montagne et de son
-glacier, à ce qu'ils furent et à ce qu'ils deviendront un jour, voilà le
-petit torrent qui sort en gazouillant des glaces et qui va de par le
-monde travailler à l'œuvre du renouvellement continuel de la terre!
-L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse par les innombrables molécules de
-roche triturée qu'elle porte en suspension, n'est autre chose que le
-glacier lui-même transformé soudain à l'état liquide. Et quel contraste,
-pourtant, entre la masse solide avec ses crevasses, ses grottes, ses
-entassements de pierres, ses pentes boueuses, et l'eau qui jaillit
-gaiement à la lumière et serpente en babillant parmi les fleurs! C'est
-un des spectacles les plus curieux de la montagne, que cette brusque
-apparition du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur, a cheminé
-dans l'ombre en se gonflant des millions de gouttelettes tombées des
-fentes de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant change de forme
-tous les jours, suivant les écroulements et la fonte des glaces;
-d'ordinaire, pourtant, il est facile de pénétrer à une certaine distance
-dans la grotte et d'en admirer les pendentifs, les parois translucides,
-la lumière bleuâtre, les reflets changeants. L'étrangeté du spectacle,
-le vague, l'appréhension dont le cœur est saisi, font que l'on se
-croirait transporté dans un lieu sacré. «Trois fois et mille fois bénis»
-se croient les pèlerins hindous qui, après avoir remonté le Gange
-jusqu'à sa source, osent encore pénétrer sous la voûte ténébreuse d'où
-s'élance la sainte rivière!
-
-C'est avec une grande régularité, dépendante de celle des saisons, que
-les torrents glaciaires apportent dans les plaines l'eau fécondante et
-les boues alluviales, provenant de cette énorme officine de trituration
-qui fonctionne incessamment sous le glacier. Pendant la saison froide de
-nos zones tempérées, quand les pluies tombent le plus fréquemment dans
-les campagnes, et qu'au lieu de s'évaporer elles trouvent leur chemin
-vers les rivières, alors le glacier se gèle plus étroitement, il adhère
-partout à la voûte qui lui sert de lit, et ne laisse plus sortir qu'un
-faible courant; quelquefois même il tarit en entier; pas une goutte
-d'eau ne descend de la montagne. Mais, à mesure que la chaleur revient
-et que la végétation joyeuse demande pour ses feuilles et ses fleurs une
-plus grande quantité d'eau, à mesure que l'évaporation devient plus
-active et que le niveau des rivières tend à s'abaisser, les torrents des
-glaciers se gonflent, ils se changent temporairement en fleuves et
-fournissent l'humidité nécessaire aux champs altérés. Il s'établit ainsi
-une compensation des plus utiles pour la prospérité des contrées
-qu'arrosent des cours d'eau partiellement alimentés par les glaciers.
-Quand les affluents, gonflés par la pluie, coulent en surabondance, les
-torrents de la montagne n'apportent qu'un mince flot liquide; ils
-débordent, au contraire, quand les autres rivières sont presque à sec;
-grâce à ce phénomène de balancement, une certaine égalité se maintient
-dans le fleuve où viennent s'unir les divers cours d'eau.
-
-Dans l'économie générale de la terre, le glacier, immobile en apparence,
-toujours si lent et calme dans sa force, est un grand élément de
-régularisation. Rarement il introduit quelque désordre imprévu dans la
-nature. C'est là ce qui peut arriver, par exemple, lorsqu'un glacier
-latéral, poussant un large rempart de débris ou s'avançant lui-même au
-travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire, en accumule les eaux et
-forme ainsi un lac sans cesse grandissant. Pendant longtemps, la digue
-résiste à la pression de la masse liquide; mais, à la suite d'une fonte
-considérable des neiges, d'un recul du glacier de barrage ou de déblais
-lentement opérés par les eaux, il se peut que la barrière de glaces et
-de blocs amoncelés cède tout à coup. Alors le lac s'effondre en une
-terrible avalanche; l'eau, mêlée aux pierres, aux blocs de glace et à
-tous les débris arrachés à ses rives, se précipite avec rage dans la
-vallée inférieure; elle enlève les ponts, détruit les moulins, rase les
-maisons de ses rivages, entraîne les arbres des pentes basses, et,
-déchaussant les prairies elles-mêmes, comme le ferait un immense soc de
-charrue, les roule devant elle et les mêle au chaos de son déluge. Pour
-les vallées que parcourt l'inondation, le désastre est immense, et le
-récit s'en transmet de génération en génération.
-
-Mais ce sont là des événements bien rares et qui deviennent même
-impossibles pour l'avenir dans les pays civilisés, parce que les
-populations menacées ont soin de prévenir le danger en creusant des
-souterrains de dégagement aux réservoirs lacustres qui se forment
-derrière une digue mouvante de glaces ou de pierres. Ainsi réprimé dans
-ses écarts, le glacier reste le bienfaiteur des régions situées sur le
-cours de ses eaux. C'est lui qui les arrose dans la saison où elles
-auraient le plus à craindre les effets de la sécheresse, lui qui les
-renouvelle par des apports de terre végétale toute fraîche encore et
-avec tous ses éléments de nutrition chimique. Le glacier est en réalité
-un lac, une mer d'eau douce d'une contenance de milliards de mètres
-cubes; mais ce lac, suspendu aux flancs des monts, s'épanche lentement
-et comme avec mesure. Il renferme assez d'eau pour inonder toutes les
-campagnes inférieures, mais il répartit discrètement ses trésors. Cette
-masse glacée, présentant l'aspect de la mort, contribue ainsi d'autant
-mieux à la vie et à la fécondité de la terre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES
-
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-Par ses neiges et ses glaces fondantes, qui servent à gonfler les
-torrents et les fleuves pendant l'été, la montagne entretient la
-végétation jusqu'à d'énormes distances de sa base, mais elle garde assez
-d'humidité pour nourrir sa propre flore de forêts, de gazons et de
-mousse, bien supérieure, par le nombre de ses espèces, à la flore d'une
-même étendue des plaines. D'en bas, le regard ne peut observer les
-détails du tableau que présente la verdure de la montagne, mais il en
-embrasse le magnifique ensemble et jouit des mille contrastes que la
-hauteur, les accidents du sol, l'inclinaison des pentes, l'abondance de
-l'eau, le voisinage des neiges et toutes les autres conditions physiques
-produisent dans la végétation.
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-Au printemps, quand tout renaît dans la nature, c'est une joie de voir
-le vert des herbes et du feuillage reprendre le dessus sur la blancheur
-des neiges. Les tiges du gazon, qui peuvent respirer de nouveau et
-revoir la lumière, perdent leur teinte rousse et leur aspect calciné;
-elles deviennent d'abord d'un jaune blanchâtre, puis d'un beau vert. Des
-fleurs en multitudes diaprent les prairies: ici, ce ne sont que des
-renoncules, ailleurs que des anémones ou des primevères jaillissant en
-bouquets; plus loin, la verdure disparaît sous le blanc neigeux du
-gracieux narcisse des poètes ou sous le lilas du crocus, dont l'être
-tout entier n'est que fleur, de la racine au bord de la corolle; près
-des cours d'eau, la parnassie ouvre sa fleur délicate; çà et là les
-petites fleurs blanches ou azurées, roses ou jaunes, se pressent en si
-grandes foules, qu'elles donnent leur couleur à toute la pente herbeuse
-et que, des versants opposés, on peut déjà reconnaître l'espèce de
-plante qui domine dans la prairie, à mesure que la neige recule vers les
-hauteurs devant le tapis de verdure fleurissante. Bientôt aussi les
-arbres se mettent de la fête. En bas, sur les premières pentes, ce sont
-les arbres fruitiers qui, peu de semaines après s'être débarrassés de la
-neige de l'hiver, se recouvrent d'une autre neige, celle de leurs
-fleurs. Plus haut, les châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers, se
-couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre; du jour au lendemain, on
-dirait que la montagne s'est revêtue d'un tissu merveilleux où le
-velours s'est mêlé à la soie. Peu à peu, cette jeune verdure des forêts
-et des broussailles s'avance vers le sommet; elle monte comme à
-l'escalade dans les vallons et les ravins pour conquérir les
-escarpements suprêmes entre les glaciers. Là-haut, tout prend un aspect
-inattendu de joie. Même les sombres rochers, qui semblaient noirs par
-leur contraste avec les neiges, ornent leurs anfractuosités de petites
-touffes de verdure. Eux aussi prennent part à la gaieté du printemps.
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-Moins somptueux par l'exubérance de leur verdure et la multitude
-prodigieuse de leurs fleurs, les hauts pâturages sont pourtant plus
-aimables que les prairies d'en bas; leurs pelouses sont d'une gaieté
-plus douce et plus intime. On s'y promène sans effort sur l'herbe courte
-et l'on y fait plus aisément connaissance avec les fleurs qui
-jaillissent par myriades des touffes de verdure. Là, du reste, l'éclat
-des corolles est incomparable. Le soleil y darde des rayons plus
-brûlants, d'une action chimique plus puissante et plus rapide; il
-élabore dans la sève des substances colorantes d'une beauté plus
-parfaite. Armés de leurs loupes, le botaniste, le physicien, constatent
-dûment le phénomène; mais, sans leurs instruments, le simple, promeneur
-reconnaît bien à l'œil nu que le bleu de nulle fleur de la plaine
-n'égale l'azur profond de la petite gentiane. Pressées de vivre et de
-jouir, les plantes se font plus belles; elles s'ornent de couleurs plus
-vives, car la saison de la joie sera courte; après l'été qui s'enfuit,
-la mort les surprendra.
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-Le regard est ébloui de l'éclat que présentent les larges plaques de
-gazon parsemées des étoiles d'un rose vif du silène, des grappes bleues
-du myosotis, des larges fleurs au cœur d'or de l'aster des Alpes. Sur
-les pentes plus sèches, au milieu des roches arides, croissent l'orchis
-noire au parfum de vanille et le «pied de lion», dont la fleur ne se
-fane jamais et reste un symbole de constance éternelle.
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-Parmi ces herbes aux fleurs éclatantes, il en est que n'effraye
-nullement le voisinage de la neige et de l'eau glacée. Elles ne sont
-point frileuses; tout à côté des cristaux du névé, le flux de la sève
-circule librement dans les tissus de la délicate soldanelle, qui penche
-au-dessus de la neige sa corolle d'une nuance si tendre et si pure;
-quand le soleil brille, on peut dire d'elle, mieux que du palmier des
-oasis, qu'elle a son pied dans la glace et sa tête dans le feu. A la
-sortie même des neiges, le torrent, dont l'eau laiteuse semble être de
-la glace à peine fondue, entoure de ses bras un îlot fleuri, bouquet
-charmant aux tiges sans cesse frissonnantes. Plus loin, le lit de neige
-que l'ombre du rocher a défendu contre les rayons du soleil est tout
-diapré de fleurs; la douce température qu'elles répandent a fondu la
-neige autour d'elles; on dirait qu'elles jaillissent d'une coupe de
-cristal au fond bleui par l'ombre. D'autres fleurs, plus sensibles,
-n'osent point subir le contact immédiat de la neige; mais elles prennent
-soin de s'entourer d'un moelleux fourreau de mousse. Tel est le petit
-œillet rouge des sommets neigeux; on dirait un rubis posé sur un
-coussin de velours vert au milieu d'une couche de duvet blanc.
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-Sur les pentes de la montagne, les forêts alternent avec les surfaces
-gazonnées, mais non pas au hasard. La présence de grands arbres indique
-toujours, sur le versant qui les produit, une terre végétale assez
-épaisse et de l'eau d'arrosement en abondance: ainsi, grâce à la
-distribution des forêts et des pâturages, on peut lire de loin
-quelques-uns des secrets de la montagne, pourvu, du moins, que l'homme
-ne soit pas intervenu brutalement en abattant les arbres et en modifiant
-l'aspect du mont. Il est des régions entières où l'homme, âpre à
-s'enrichir, a coupé tous les arbres; il n'en reste plus même une souche,
-car les neiges de l'hiver, que n'arrête plus la barrière vivante,
-glissent désormais librement au temps des avalanches; elles dénudent le
-sol, le rabotent jusqu'au rocher, emportant avec elles tous les débris
-de racines.
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-L'antique vénération a presque disparu. Jadis, le bûcheron n'abordait
-qu'avec effroi la forêt de la montagne; le vent qu'il y entendait gémir
-était pour lui la voix des dieux; des êtres surnaturels étaient cachés
-sous l'écorce, et la sève de l'arbre était en même temps un sang divin.
-Quand il leur fallait approcher la cognée d'un de ces troncs, ils ne le
-faisaient qu'en tremblant. «Si tu es un dieu, si tu es une déesse,
-disait le montagnard des Apennins, si tu es un dieu, pardonne;» et il
-récitait dévotement les prières commandées; mais, après ses
-génuflexions, était-il bien rassuré, pourtant?
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-En brandissant la hache, il voyait les branches s'agiter au-dessus de sa
-tête; les rugosités de l'écorce semblaient prendre une expression de
-colère, s'animer d'un regard terrible; au premier coup, le bois humide
-apparaissait comme la chair rosée des nymphes. «Le prêtre a permis sans
-doute, mais que dira la divinité même? La hache ne va-t-elle pas
-rebondir tout à coup et s'enfoncer dans le corps de celui qui la manie?»
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-Il est, même de nos jours, des arbres adorés; le montagnard ne sait trop
-pourquoi et n'aime pas qu'on l'interroge à cet égard; mais, encore en
-maints endroits, on voit des chênes respectés que les indigènes ont
-entourés de barrières pour les protéger contre les animaux et les
-voyageurs errants. Dans la vieille Bretagne, lorsqu'un homme était en
-danger de mort et qu'un prêtre ne se trouvait pas dans le voisinage, on
-pouvait se confesser au pied d'un arbre; les rameaux entendaient, et
-leur bruissement portait au ciel la dernière prière du mourant.
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-Toutefois, si quelque vieux tronc est respecté çà et là par souvenir des
-anciens temps, la forêt elle-même n'inspire plus de sainte terreur; à
-présent, les abatteurs d'arbres n'y mettent pas tant de façons que leurs
-ancêtres, surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas à des forêts servant de
-barrière contre les avalanches. Il suffit seulement qu'ils puissent les
-exploiter d'une manière utile, c'est-à-dire en gagnant plus par la vente
-du bois qu'ils n'ont à dépenser pour la coupe et le transport. Nombre de
-forêts sont encore maintenant dans leur virginité première, à cause de
-la difficulté pour l'exploiteur d'arriver jusqu'à elles et d'en extraire
-les arbres abattus. Mais, lorsque les chemins d'accès sont faciles,
-lorsque la montagne offre de bonnes glissoires d'où l'on peut, d'une
-seule poussée, faire descendre de plusieurs centaines de mètres les fûts
-ébranchés, lorsque en bas de la pente le torrent de la vallée est assez
-fort pour entraîner les arbres en radeaux jusque dans la plaine ou pour
-faire mouvoir de puissantes scieries mécaniques, alors les forêts
-courent grand risque d'être attaquées par les bûcherons. S'ils les
-exploitent avec intelligence, s'ils règlent soigneusement leurs coupes,
-de manière à laisser toujours sur pied des récoltes de bois pour les
-années suivantes et à développer dans le sol forestier la plus grande
-force de production possible, l'humanité n'a qu'à se féliciter des
-richesses nouvelles qu'ils procurent. Mais lorsqu'ils coupent,
-détruisent tout d'un coup la forêt tout entière, comme s'ils étaient
-saisis d'un accès de frénésie, n'est-on pas tenté de les maudire?
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-La beauté des forêts qui nous restent encore sur les pentes de la
-montagne fait regretter d'autant plus celles que de violents
-spéculateurs nous ont ravies. Sur les premières pentes, du côté de la
-plaine, les bosquets de châtaigniers ont été épargnés, grâce à leurs
-feuilles, que les paysans ramassent pour la litière des bêtes, et leurs
-fruits, qu'ils mangent eux-mêmes pendant les soirées d'hiver. Peu de
-forêts, même dans les régions tropicales, où l'on voit alterner en
-groupes les arbres des essences les plus diverses, présentent plus de
-pittoresque et de variété que les bois de châtaigniers. Les pentes de
-gazon qui s'étendent au pied des arbres sont assez dégagées de
-broussailles pour que le regard puisse s'ouvrir librement de nombreuses
-perspectives au-dessous des branchages étalés. En maints endroits, la
-voûte de verdure laisse passer la lumière du ciel; le gris des ombres et
-le jaune doux des rayons oscillent suivant le mouvement des feuillages;
-les mousses et les lichens, qui recouvrent de leurs tapis les écorces
-ridées, ajoutent à la douceur de ces lumières et de ces ombres fuyantes.
-Les arbres eux-mêmes, ou bien se dressant isolés, ou bien groupés par
-deux ou par trois, diffèrent de forme et d'aspect. Presque tous, par les
-sillons de leur écorce et le jet de leurs branches, semblent avoir subi
-comme un mouvement de torsion de gauche à droite; mais, tandis que les
-uns ont le tronc assez uni et bifurquent régulièrement leurs rameaux,
-d'autres ont d'étranges gibbosités, des nœuds, des verrues bizarrement
-ornées de feuilles en touffes. Il est de vieux arbres à l'énorme tronc,
-qui ont perdu toutes leurs grandes branches sous l'effort de l'orage et
-qui les ont remplacées par de petites tiges pointues comme des lances;
-d'autres ont gardé tout leur branchage, mais ils se sont pourris à
-l'intérieur; le temps a rongé leur tronc, en y creusant de profondes
-cavernes; il ne reste parfois qu'un simple pan de bois recouvert
-d'écorce, pour porter tout le poids de la végétation supérieure. Çà et
-là, on remarque aussi sur le sol les restes d'une souche de puissantes
-dimensions; l'arbre lui-même a disparu; mais, sur tout le pourtour de
-cette ruine végétale, croissent des châtaigniers distincts, jadis unis
-dans le gigantesque pilier, et maintenant isolés, racornis, bornés à
-leur maigre individu. Ainsi, la forêt présente la plus grande diversité:
-à côté d'arbres bien venus, d'un aspect superbe et d'un port majestueux,
-voici des groupes dont les formes étranges évoquent devant l'imagination
-les monstres de la fable ou du rêve!
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-Bien moins divers dans leurs allures sont les hêtres, qui aiment
-également à s'associer en forêts, comme les châtaigniers. Presque tous
-sont droits comme des colonnes, et de longues échappées ouvertes entre
-les fûts permettent à la vue de s'étendre au loin. Les hêtres sont
-lisses, brillants d'écorce et de lichens; à la base seulement, ils sont
-vêtus de mousse verte; de petites touffes de feuilles ornent çà et là la
-partie basse du tronc; mais c'est à quinze mètres au-dessus du sol que
-les branchages s'étalent et s'unissent d'arbre en arbre dans une voûte
-continue, percée de rayons parallèles qui bariolent le gazon. L'aspect
-de la forêt est sévère et pourtant hospitalier; une douce lumière,
-composée de tous ces faisceaux brillants et verdie par le reflet des
-feuilles, emplit les avenues et se mêle à leur ombre pour former un
-vague jour cendré, sans coups de lumière, mais aussi sans ténèbres. A
-cette lueur, on distingue nettement tout ce qui vit au pied des grands
-arbres: les insectes rampants, les fleurettes qui se balancent, les
-champignons et les mousses qui tapissent le sol et les racines; mais,
-sur les arbres eux-mêmes, les lichens blancs ou jaunes d'or et les
-rayons s'entremêlent et se confondent. Suivant les saisons, la forêt de
-hêtres change incessamment d'aspect. Lorsque vient l'automne, son
-feuillage se colore de teintes diverses où dominent les nuances brunes
-et rougeâtres; puis il se flétrit et tombe sur le sol, qu'il recouvre de
-ses lits épais de feuilles sèches, frissonnant au moindre souffle d'air.
-La lumière du soleil pénètre librement dans la forêt entre les rameaux
-nus, mais aussi les neiges et les brumes; le bois reste morne et triste
-jusqu'au jour de printemps, où les premières fleurs s'épanouissent à
-côté des flaques de neige fondante, où les bourgeons rougissants
-répandent sur tout le branchage comme une vague lueur d'aurore.
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-La forêt de sapins qui croît à la même hauteur que les hêtres sur le
-versant des monts, mais à une exposition différente, est bien autrement
-sombre et redoutable d'aspect. Elle semble garder un secret terrible; de
-sourdes rumeurs sortent de ses branches, puis s'éteignent pour renaître
-encore comme le murmure lointain des vagues. Mais c'est en haut, dans
-les ramures, que se propage le bruit; en bas, tout est calme,
-impassible, sinistre; les rameaux, chargés de leur noir feuillage,
-s'abaissent presque jusqu'au sol; on frémit en passant sous ces voûtes
-sombres. Que l'hiver charge de neige ces robustes branches, elles ne
-faibliront point et ne laisseront tomber sur le gazon qu'une poussière
-argentée. On dirait que ces arbres ont une volonté tenace, d'autant plus
-puissante qu'ils sont tous unis dans une même pensée. En gravissant par
-la forêt vers le sommet de la montagne, on s'aperçoit que les arbres ont
-de plus en plus à lutter pour maintenir leur existence dans l'atmosphère
-refroidie. Leur écorce est plus rugueuse, leur tronc moins droit, leurs
-branches plus noueuses, leur feuillage plus dur et moins abondant: ils
-ne peuvent résister aux neiges, aux tempêtes, au froid, que par l'abri
-qu'ils se fournissent les uns aux autres; isolés, ils périraient; unis
-en forêt, ils continuent de vivre. Mais aussi, que, du côté de la cime,
-les arbres qui forment la première palissade de défense viennent à céder
-sur un point, et leurs voisins sont bientôt ébranlés par l'orage et
-renversés. La forêt se présente comme une armée, alignant ses arbres,
-comme des soldats, en front de bataille. Seulement un ou deux sapins,
-plus robustes que les autres, restent en avant, semblables à des
-champions. Solidement ancrés dans le rocher, campés sur leurs reins
-trapus, bardés de rugosités et de nœuds comme d'une armure, ils
-tiennent tête aux orages et, çà et là, secouent fièrement leur petit
-panache de feuilles. J'ai vu l'un de ces héros qui s'était emparé d'une
-pointe isolée et de là dominait un immense pourtour de vallons et de
-ravins. Ses racines, que la terre végétale, trop peu profonde, n'avait
-pu recouvrir, enveloppaient la roche jusqu'à de grandes distances;
-rampantes et tortueuses comme des serpents, elles se réunissaient en un
-seul tronc bas et noueux qui semblait prendre possession de la montagne.
-Les branches de l'arbre lutteur s'étaient tordues sous l'effort du vent;
-mais, solides, ramassées sur elles-mêmes, elles pouvaient encore braver
-l'effort de cent tempêtes.
-
-Au-dessus de la forêt de sapins et de sa petite avant-garde exposée à
-tous les orages, croissent encore des arbres; mais ce sont des espèces
-qui, loin de s'élever droit vers le ciel, rampent au contraire sur le
-sol et se glissent peureusement dans les anfractuosités pour échapper au
-vent et à la froidure. C'est en largeur qu'ils se développent; les
-branches, serpenteuses comme les racines, se reploient au-dessus d'elles
-et profitent du peu de chaleur qui en rayonne. C'est ainsi que, pour se
-réchauffer pendant les nuits d'hiver, les moutons se pressent les uns
-contre les autres. En se faisant petits, en ne présentant qu'une faible
-prise à l'orage et que peu de surface au froid, les genévriers de la
-montagne réussissent à maintenir leur existence; on les voit encore
-ramper vers les sommets neigeux à des centaines de mètres au-dessus du
-sapin le plus hardi à l'escalade. De même, les arbustes, tels que les
-roses des Alpes et les bruyères, réussissent à s'élever à de grandes
-altitudes, à cause de la forme sphérique ou en coupole qu'ont toutes les
-tiges pressées les unes contre les autres; le vent glisse facilement sur
-ces boules végétales. Plus haut, cependant, il leur faut bien renoncer à
-lutter contre le froid; ils cèdent la place aux mousses qui s'étalent
-sur le sol, aux lichens qui s'incorporent à la roche; sortie de la
-pierre, la végétation rentre dans la pierre.
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-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE
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-Riche par sa végétation de forêts, d'arbustes, de gazons et de mousses,
-la montagne semble bien pauvre en animaux; elle paraîtrait presque
-complètement déserte, si les pâtres n'y avaient amené leurs troupeaux de
-vaches et de brebis, que l'on voit de loin, sur le vert des pâturages,
-comme des points rouges ou blancs, et si les chiens de garde, toujours
-zélés, ne couraient incessamment de droite et de gauche, en faisant
-retentir les roches de leurs aboiements. Ce sont là des immigrants
-temporaires, venus des plaines basses au printemps et qui doivent y
-retourner en hiver, à moins qu'on ne les cache au fond des étables dans
-les hameaux de la vallée. Les seuls enfants de la montagne que l'on
-rencontre en gravissant les pentes sont des insectes qui traversent le
-sentier, se glissant parmi les herbes ou bourdonnant dans l'air; des
-papillons, parmi lesquels on remarque les érèbes noires aux reflets
-chatoyants, et le magnifique apollon, fleur vivante qui vole au-dessus
-des fleurs; çà et là quelque reptile se dérobe entre deux pierres. Les
-forêts sont fort silencieuses; il n'y chante que peu d'oiseaux.
-
-Cependant la montagne, forteresse naturelle qui se dresse au milieu des
-plaines, a ses hôtes aussi: les uns, fuyards craintifs, qui se cherchent
-une retraite inaccessible; les autres, hardis voleurs, animaux de proie
-qui, du haut de leurs tours de guet, épient au loin l'horizon avant de
-s'élancer à leurs excursions de pillage.
-
-Chose bizarre, que fait trop bien comprendre la lâcheté des hommes, les
-bêtes de la montagne qui déchirent et qui tuent les autres sont
-précisément ce que l'on admire le plus. On en ferait volontiers des
-rois, et dans les mythes, les fables, les légendes et maint vieux livre
-d'histoire naturelle, on leur donne vraiment ce nom.
-
-Voici d'abord l'aigle et autres rapaces, oiseaux de carnage que tous les
-maîtres de la terre ont choisis pour emblèmes, leur donnant quelquefois
-deux têtes, comme s'ils voulaient eux-mêmes avoir deux becs pour
-dévorer. Certes, l'aigle est beau lorsqu'il est fièrement campé sur un
-roc inaccessible aux hommes, et bien plus magnifique encore lorsqu'il
-plane tranquillement dans les airs, souverain de l'espace: mais
-qu'importe sa beauté? Si le roi l'admire, le berger le hait. Il est
-l'ennemi du troupeau, et le pâtre lui a voué guerre à mort. Bientôt
-aigles, vautours et gypaètes, n'existeront plus que dans nos musées;
-déjà, sur nombre de montagnes, on n'en voit plus un seul nid, ou bien
-celui qui reste ne renferme plus qu'un oiseau solitaire et méfiant,
-vieillard à demi perclus, dévoré de parasites.
-
-L'ours est aussi un dévoreur de moutons, et, tôt ou tard, le berger
-l'exterminera de nos montagnes. En dépit de sa vigueur prodigieuse, de
-l'art avec lequel il sait broyer les os, il n'est pas le favori des
-rois, qui sans doute ne lui trouvent pas assez d'élégance pour le mettre
-dans leur blason; en revanche, mainte peuplade le chérit à cause de ses
-qualités, et même le chasseur qui le poursuit ne peut se défendre d'une
-certaine tendresse à son égard. L'Ostiak, après lui avoir donné le coup
-de grâce et l'avoir étendu sanglant sur la neige, se jette à genoux
-devant le cadavre pour implorer son pardon: «Je t'ai tué, ô mon Dieu!
-mais j'avais faim, ma famille avait faim, et tu es si bon que tu
-pardonneras mon crime.» Pourtant il ne fait point sur nous l'effet d'un
-dieu; mais comme il semble honnête, et candide, et bienveillant! Comme
-il paraît bien pratiquer les vertus de famille! Qu'il est doux à ses
-petits et que ceux-ci sont gais, et cabrioleurs, et fantasques! Ces
-mœurs patriarcales qu'on nous a tant vantées, c'est dans la caverne de
-l'ours ou dans son énorme nid, confortablement tapissé de mousse, qu'il
-faut aller les chercher! Il est vrai que le gros animal donne de temps
-en temps un coup de croc aux moutons du berger; mais, d'ordinaire,
-n'est-il pas la sobriété même? Il se contente de brouter des feuilles,
-de paître des myrtilles, de savourer des gâteaux de miel; peut-être se
-hasarde-t-il aussi dans la vallée pour aller débonnairement manger à
-même des raisins et des poires.
-
-Un naturaliste suisse, Tsendi, nous affirme, sur l'honneur, que, si le
-brave animal rencontre en chemin une petite fille portant un panier de
-fraises, il se borne à poser délicatement sa patte sur le panier pour en
-demander sa part. Et quand il est entré au service de l'homme, comme il
-est serviable, de bonne humeur, magnanime et dédaigneux des insultes! Je
-ne puis m'empêcher de regretter ce bon animal, que bientôt on ne verra
-plus dans nos montagnes et dont le chasseur cloue orgueilleusement les
-pattes sur la porte de sa grange. On supprimera la race: mais, avec plus
-d'intelligence, n'eût-on pu l'apprivoiser et l'associer à nos travaux?
-
-Quant au loup, personne ne le regrettera lorsqu'il aura tout à fait
-disparu de la montagne. Voilà bien le compère malfaisant, perfide,
-sanguinaire, lâche et vil de toutes façons! Il ne pense qu'à déchirer la
-victime et à boire le sang chaud sortant de la plaie. Tous les animaux
-le haïssent, et lui les hait tous; mais il n'ose attaquer que les
-faibles et les blessés. La frénésie de la faim peut seule le pousser à
-se jeter sur de plus forts que lui. En revanche, que d'empressement à se
-précipiter sur une proie déjà tombée, sur un ennemi qui ne peut se
-défendre! Même lorsqu'un loup vient de s'abattre, vivant encore, sous la
-balle du chasseur, tous ses compagnons s'élancent sur lui pour l'achever
-et se disputer ses restes. Certes, la sanglante Rome a chargé sa mémoire
-de tous les forfaits imaginables; elle a rasé des villes par milliers,
-écrasé des hommes par millions; elle s'est gorgée des richesses de la
-terre; par la perfidie et la violence, par des infamies sans nombre,
-elle est devenue la reine du monde antique, et pourtant, malgré tous ses
-crimes, elle s'est calomniée en se donnant une louve pour mère et pour
-patronne. Le peuple dont les lois, sous une autre apparence, nous
-régissent encore, était certainement dur, presque féroce, mais il
-n'était pas aussi mauvais que pourrait le faire croire le symbole choisi
-par lui!
-
-Pour celui qui chérit la montagne, c'est un plaisir de savoir que le
-loup, cet être odieux, est un animal des grandes plaines. La destruction
-des forêts natales et le nombre croissant des chasseurs l'ont forcé à se
-réfugier dans les gorges des hauteurs, mais il n'en est pas moins un
-intrus; il est fait pour fournir d'une traite des courses de cinquante
-lieues à travers les steppes, non pour escalader les pentes de rochers.
-L'animal que la forme de son corps et l'élasticité de ses muscles
-rendent le plus propre à bondir de roche en roche, à franchir les
-crevasses, c'est le gracieux chamois, l'antilope de nos contrées. Voilà
-le véritable habitant de la montagne! Aucun précipice ne l'effraye,
-aucune pente de neige ne le rebute; il gravit en quelques bonds des
-escarpements vertigineux où l'homme le plus avide de chasse n'ose se
-hasarder; il s'élance d'un saut sur des pointes moins larges que ses
-quatre pieds, réunis en un seul support; c'est bien un animal de terre,
-mais on le croirait ailé. D'ailleurs, il est doux et sociable; il
-aimerait à se mêler à nos troupeaux de chèvres et de brebis; peu
-d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter au petit nombre de nos
-animaux domestiques; mais il est encore plus facile de le tuer que de
-l'élever, et les quelques chamois qui restent encore sont réservés pour
-la joie des chasseurs. Il est probable que la race en disparaîtra
-bientôt. Après tout, ne vaut-il pas mieux mourir libre que de vivre
-esclave?
-
-Encore plus haut que le chamois, sur des pentes et des roches entourées
-de tous les côtés par des neiges, d'autres animaux ont choisi leur
-demeure. Un d'eux est une espèce de lièvre qui a su finement changer de
-livrée suivant les saisons, de manière à se confondre en tout temps avec
-le sol environnant. C'est ainsi qu'il échappe à l'œil perçant de
-l'aigle. En hiver, lorsque toutes les pentes sont revêtues de neige, sa
-fourrure est aussi blanche que les flocons; au printemps, des touffes de
-plantes, de cailloux, se montrent çà et là à travers la couche neigeuse;
-en même temps, le pelage de l'animal se mouchette de taches grisâtres;
-en été, il est de la couleur des pierres et du gazon brûlé; puis, avec
-le brusque changement de saison, le voilà qui, de nouveau, change
-brusquement de poil.
-
-Encore mieux protégée, la marmotte passe son hiver dans un terrier
-profond où la température se maintient toujours égale, malgré les
-épaisses couches de neige qui recouvrent le sol, et, pendant des mois
-entiers, elle suspend le cours de sa vie, jusqu'à ce que le parfum des
-fleurs et les rayons printaniers viennent la réveiller de son sommeil
-léthargique.
-
-Enfin, un de ces petits rongeurs toujours actifs, toujours éveillés, que
-l'on rencontre partout, a pris le parti d'atteindre le sommet des
-montagnes en creusant des tunnels et des galeries au-dessous des neiges:
-c'est un campagnol. Couvert de ce froid manteau, il cherche dans le sol
-sa maigre nourriture et, chose merveilleuse, il la trouve!
-
-Telle est la fécondité de la terre, qu'elle produit, pour la bataille
-incessante de la vie, des populations de mangeurs et de victimes qui
-livrent leurs combats dans l'obscurité, à plus de mille mètres au-dessus
-de la limite des neiges persistantes! Cette terrible lutte pour
-l'existence, dont le spectacle presque toujours hideux m'avait chassé
-des plaines, je la retrouve là-haut, sous les couches de la terre
-glacée.
-
-Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut encore, mais c'est pour
-voyager de l'une à l'autre pente de la montagne ou pour surveiller au
-loin l'étendue et découvrir son gibier. Les papillons, les libellules,
-entraînés par la joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à la
-zone la plus haute des monts et, sans prévoir le froid de la nuit, ne
-cessent de monter gaiement vers la lumière; plus fréquemment encore ces
-pauvres bestioles, ainsi que les mouches et d'autres insectes, sont
-emportées vers les hautes cimes par les vents de tourmente, et leurs
-débris, mêlés à la poussière, jonchent la surface des neiges. Mais,
-outre ces étrangers qui, de bon gré ou par la violence, visitent les
-régions du silence et de la mort, il existe des indigènes qui sont bien
-là chez eux; ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid ou le sol
-trop glacé. Autour d'eux s'étend l'immensité morne des neiges; mais les
-pointes de rocs, qui, çà et là, percent la couche neigeuse, sont pour
-eux des oasis au milieu du désert; c'est là sans doute, au milieu des
-lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire à leur subsistance. Du
-reste, c'est merveille qu'ils y réussissent, et les naturalistes le
-constatent avec étonnement.
-
-Araignées, insectes ou mites des neiges, tous ces petits animaux doivent
-connaître la faim, et peut-être que les divers phénomènes de leur vie
-s'opèrent avec une extrême lenteur. Dans cet empire des frimas, les
-chrysalides doivent rester longtemps engourdies en leur sommeil de mort
-apparente.
-
-Non seulement la vie se montre à côté des neiges, mais les neiges
-elles-mêmes semblent vivantes en certains endroits, tant les animalcules
-y pullulent. De loin, on aperçoit, sur l'étendue blanche, de grandes
-taches rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie, disent les
-montagnards; ce sont, disent les savants, armés du microscope, des
-milliards et des milliards d'être grouillants, qui vivent, s'aiment, se
-propagent et s'entre-mangent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS
-
-
-Les naturalistes qui parcourent la montagne en étudiant les êtres
-vivants qui l'habitent, plantes ou animaux, ne se bornent point à
-étudier l'espèce dans sa forme et dans ses mœurs actuelles; ils veulent
-aussi connaître l'étendue de son domaine, la distribution générale de
-ses représentants sur les pentes, et l'histoire de sa race. Ils
-considèrent les innombrables êtres d'une même espèce, herbes, insectes
-ou mammifères, comme un immense individu dont il faut connaître à la
-fois toutes les demeures à la surface de la terre, et la durée pendant
-la série des âges.
-
-A l'escalade d'un versant de la montagne, le voyageur remarque tout
-d'abord combien peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent
-compagnie jusqu'au sommet. Celles qu'il a vues à la base et sur les
-premiers escarpements, il ne les revoit pas sur les pentes plus élevées,
-ou, s'il en est encore quelques-unes, elles disparaissent dans le
-voisinage des neiges, pour être remplacées par d'autres espèces. C'est
-un changement continuel dans l'aspect de la flore, à mesure qu'on se
-rapproche des froides cimes. Même lorsque la plante des collines
-inférieures continue de se montrer à côté du sentier voisin des neiges,
-elle semble changer peu à peu; en bas, sa fleur est déjà passée, tandis
-que, sur les hauteurs, elle est à peine en bouton; ici, elle a déjà
-fourni son été; là-haut, elle est encore à son printemps.
-
-Ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait mesurer la hauteur exacte à
-laquelle telle plante cesse de croître, telle autre commence à se
-montrer. Mille conditions du sol et du climat travaillent à déplacer
-incessamment, à écarter ou à rétrécir les limites qui séparent le
-domaine naturel des différentes espèces. Quand le terrain change, que la
-roche succède à l'humus ou que l'argile remplace le sable, un grand
-nombre de plantes cèdent aussi la place à d'autres. Mêmes contrastes, si
-l'eau détrempe la terre ou qu'elle manque dans le sol altéré, si le vent
-souffle librement dans toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles
-servant d'abri contre sa violence. A l'issue des cols où s'engouffrent
-les tempêtes, certaines pentes sont tellement balayées par cette âpre
-haleine, qu'arbres et arbustes s'arrêtent sous ce redoutable souffle,
-comme ils s'arrêteraient devant un mur de glace. Ailleurs, la végétation
-varie suivant la raideur des escarpements. Sur les falaises verticales,
-il n'y a que des mousses; des broussailles seulement peuvent s'attacher
-aux parois, très inclinées des précipices; que la pente soit moins
-forte, mais encore ingravissable à l'homme, les arbres rampent sur les
-rochers et s'ancrent dans les fissures par leurs racines; sur les
-terrasses, au contraire, les tiges se redressent, les feuillages
-s'épanouissent. L'essence des arbres varie d'ordinaire autant que leur
-altitude. Là où la différence des pentes est causée par celle des
-assises rocheuses que les agents atmosphériques ont plus ou moins
-entamées, la montagne offre une succession d'étages parallèles de
-végétation, du plus bizarre effet. Les pierres et les plantes changent à
-la fois, en alternances régulières.
-
-De tous les contrastes de végétation, le plus important dans son
-ensemble est celui que produit la différence d'exposition aux rayons du
-soleil. Que de fois, en pénétrant dans une vallée bien régulière,
-dominée par des versants uniformes, l'un tourné vers le nord, l'autre
-exposé en plein midi, peut-on voir combien cette différence de lumière
-et de chaleur modifie la végétation sur les deux pentes! Souvent le
-contraste est absolu; on dirait deux régions de la terre distantes de
-quelques centaines de lieues l'une de l'autre. D'un côté sont les arbres
-fruitiers, les cultures, les opulentes prairies; en face, il n'y a ni
-champs, ni jardins, mais seulement des bois et des pâturages. Même les
-forêts qui croissent vis-à-vis, sur les deux versants, consistent en
-essences diverses. Là-haut, sous la pâle lumière reflétée par les cieux
-du nord, voici les sapins aux sombres rameaux; sous la clarté vivifiante
-du midi, bien à leur aise comme en un immense espalier, voici les
-mélèzes au vert délicat. De même que les plantes, qui cherchent à
-s'épanouir aux rayons du soleil, l'homme a fait choix pour sa demeure
-des pentes tournées vers le midi. De ce côté, les maisons bordent les
-chemins en une ligne presque continue, les chalets joyeux sont parsemés
-comme des rochers grisâtres sur les hauts pâturages. Sur le froid
-versant qui se dresse en face, à peine voit-on de loin en loin quelque
-maisonnette s'abritant dans les plis d'un ravin.
-
-Diverses sont les pentes de la montagne par l'aspect, le climat, la
-végétation; mais toutes ont ce phénomène commun, c'est qu'en les
-gravissant on croirait se diriger vers les pôles de la terre; que l'on
-monte d'une centaine de mètres, et l'on se trouve comme transporté à
-cinquante kilomètres plus loin de l'équateur. Telle cime, que l'on voit
-se dresser au-dessus de sa tête, porte une flore semblable à celle de la
-Scandinavie; que l'on dépasse cette pointe pour s'élever plus haut
-encore, et l'on entre en Laponie; à une altitude plus grande, on trouve
-la végétation du Spitzberg. Chaque montagne est, par ses plantes, comme
-une sorte de résumé de tout l'espace qui s'étend de sa base aux régions
-polaires, à travers les continents et les eaux. Dans leurs récits, les
-botanistes témoignent souvent de la joie, de l'émotion qu'ils éprouvent
-lorsque, après avoir escaladé les roche nues, parcouru les neiges,
-cheminé le long des crevasses béantes, ils atteignent enfin un espace
-libre, un «jardin», dont les plantes fleuries leur rappellent quelque
-terre aimée du nord lointain, leur patrie peut-être, située à des
-milliers de kilomètres de distance. Le miracle des Mille et une Nuits
-s'est réalisé pour eux; au prix de quelques heures de marche, les voici
-transportés dans une autre nature, sous un nouveau climat!
-
-Chaque année, quelques désordres violents, mais temporaires, se
-produisent dans cette régularité de l'étagement des flores. En se
-promenant au milieu des éboulis récents, ou sur les amas de terres
-apportées du haut des montagnes par les eaux torrentielles, le botaniste
-observe souvent des troubles dans la distribution des tribus végétales.
-Ce sont là des phénomènes qui l'émeuvent, car, à force d'étudier les
-plantes, il finit par sympathiser avec elles. Cette vue qui lui fait
-battre le cœur est causée par l'expatriation forcée d'herbes et de
-mousses violemment entraînées dans un climat pour lequel elles ne sont
-pas faites. Dans leur chute ou leur glissement du haut des escarpements
-supérieurs, les rocs ont apporté leurs flores, semences, racines, tiges
-entières. Semblables aux fragments d'une planète lointaine qui feraient
-débarquer sur la terre les habitants d'un autre monde, ces roches
-descendues des sommets servent aussi de véhicules à des colonies de
-plantes. Les pauvrettes, étonnées de respirer une autre atmosphère, de
-se trouver en d'autres conditions de froid et de chaleur, de sécheresse
-et d'humidité, d'ombre et de lumière, cherchent à s'acclimater dans leur
-nouvelle patrie. Quelques-unes des étrangères arrivent à se maintenir
-contre la foule des plantes indigènes qui les entourent; mais la plupart
-ont beau se grouper, se serrer les unes contre les autres, comme des
-réfugiées que tout le monde hait et qui s'entr'aiment d'autant plus,
-elles sont condamnées à périr bientôt. Assaillies de tous les côtés par
-les anciens propriétaires du sol, elles finissent par céder la place que
-l'écroulement de leur roche mère leur avait fait violemment conquérir.
-Le botaniste, qui les étudie dans leur nouveau milieu, les voit dépérir
-peu à peu; après quelques années de séjour, les colonies ne se composent
-plus que d'un petit nombre d'individus souffreteux, puis ces derniers
-aussi sont finalement étouffés. C'est ainsi que, dans notre humanité,
-des colons étrangers meurent successivement au milieu d'un peuple qui
-les hait et sous un climat qui leur est contraire.
-
-En dépit des irrégularités temporaires, l'étagement des flores sur le
-flanc des montagnes garde donc le caractère d'une loi constante.
-
-D'où provient cette étrange répartition des plantes à la surface du
-globe? Pourquoi les espèces originaires des contrées les plus lointaines
-ont-elles ainsi essaimé en petites colonies sur les hauts escarpements
-des monts? Sans doute les semences de quelques-unes d'entre elles
-auraient pu être portées par des oiseaux ou même par des vents de
-tempête; mais la plupart de ces espèces ont des graines dont ne se
-nourrissent point les oiseaux, et qui sont trop lourdes pour s'attacher
-aux plumes de leurs pattes; parmi ces plantes des régions froides qui
-colonisent la montagne, il en est même des familles entières qui
-naissent de bulbes, et certes ni le vent ni les oiseaux ne sauraient les
-avoir transportées par-dessus les continents et les mers.
-
-Il faut donc que les plantes se soient propagées de proche en proche,
-par empiétements graduels, comme elles le font dans nos champs et nos
-prairies. Les petits colons que l'on voit aujourd'hui dans les hauts
-«jardins» entourés de neiges sont montés lentement des plaines
-inférieures, tandis que d'autres plantes des mêmes espèces, marchant en
-sens inverse, se dirigeaient vers les régions polaires où elles sont
-actuellement cantonnées. Sans doute alors le climat de nos campagnes
-était aussi froid que l'est de nos jours celui des grands sommets et de
-la zone boréale; mais peu à peu la température devint plus douce; les
-plantes qui se plaisaient sous la rude haleine du froid furent obligées
-de s'enfuir, les unes vers le nord, les autres vers les pentes des
-monts. Des deux bandes fugitives, que séparait une zone sans cesse
-croissante, occupée par des espèces ennemies, l'une, celle qui se
-retirait vers les montagnes, voyait l'espace diminuer devant elle, en
-proportion de la douceur accrue du climat; elle occupa d'abord les
-contreforts de la base, puis les pentes moyennes, puis les hautes cimes,
-et maintenant quelques-unes ont pour dernier refuge les crêtes suprêmes
-du mont. Que le climat se refroidisse de nouveau par suite de quelque
-changement cosmique, et les petites plantes recommenceront leurs voyages
-vers la plaine; victorieuses à leur tour, elles chasseront devant elles
-les espèces qui demandent une température plus douce. Suivant les
-alternatives des climats et de leurs cycles immenses, les armées des
-plantes avancent ou reculent à la surface du globe, laissant derrière
-elles des bandes de traînards qui nous révèlent quelle fut jadis la
-marche du corps principal.
-
-Mêmes phénomènes pour les tribus des hommes que pour celles des plantes
-et des animaux! Pendant les oscillations du climat, les peuples des
-diverses races, qui ne pouvaient s'accommoder au milieu changeant, se
-déplaçaient lentement vers le nord ou le sud, chassés par le froid ou
-par la trop grande chaleur. Malheureusement l'histoire, qui n'était pas
-encore née, n'a pu nous raconter tous ces va-et-vient des peuples; et
-d'ailleurs, dans leurs grandes migrations, les hommes obéissent toujours
-à un ensemble de passions multiples qu'ils ne savent point analyser. Que
-de tribus ont ainsi marché, changé de demeure, sans savoir ce qui les
-poussait en avant! Elles racontaient ensuite dans leurs traditions
-qu'elles avaient été guidées par une étoile ou par une colonne de feu,
-ou bien qu'elles avaient suivi le vol d'un aigle, posé leurs pieds dans
-les traces laissées par le sabot d'un bison.
-
-Si l'histoire est muette ou du moins très sobre de paroles sur les
-marches et contremarches que les changements de climats ont imposées aux
-peuples, en revanche, il suffit de regarder pour voir, sur les flancs
-opposés de la plupart des montagnes, comment la différence des hommes
-répond à celle de la température et du milieu. Lorsque, de chaque côté
-du mont, le contraste des climats est peu sensible, soit parce que la
-direction de toute la rangée des hauteurs est celle du nord au sud, soit
-parce que des vents d'une même origine et portant une même quantité
-d'humidité viennent arroser les deux versants, alors les hommes d'une
-même race peuvent se répandre librement de part et d'autre, s'adonner à
-la même culture, aux mêmes industries, pratiquer les mêmes mœurs. La
-muraille qui se dresse entre eux, et qu'interrompent peut-être de
-nombreuses brèches, n'est point un rempart de séparation. Mais que la
-montagne et toute la série des sommets qui s'y rattachent de part et
-d'autre aient un de leurs versants tourné vers le nord et ses vents
-froids, et que la pente opposée reçoive en plein les doux rayons du
-midi; ou bien que, d'un côté, les vapeurs de la mer s'épanchent en
-torrents, tandis que, de l'autre côté, les ravins restent toujours à
-sec, et bien certainement flore, faune, humanité des deux versants,
-offriront les plus remarquables contrastes. Chaque pas que fait le
-voyageur, après avoir franchi la crête, le met en présence d'une nature
-nouvelle; il pénètre dans un autre monde où découverte succède à
-découverte. Le voilà qui s'arrête devant une herbe odorante qu'il
-n'avait jamais vue; un étrange papillon voltige devant lui; pendant
-qu'il étudie les espèces nouvelles, plantes ou animaux, ou qu'il cherche
-à se rendre compte dans leur ensemble des traits de cette nature qu'il
-ne connaissait pas, un pâtre vient à sa rencontre; c'est l'homme d'une
-autre race et d'une autre civilisation; sa langue même est différente.
-
-En séparant deux zones de climats, la crête de la montagne sépare donc
-aussi deux peuples; c'est là un phénomène constant dans tous les pays de
-la terre où la conquête n'a pas brutalement mélangé ou supprimé les
-races, et même, en dépit des violences de la conquête, ce contraste
-normal entre les populations des deux versants s'est fréquemment
-rétabli. Qu'on en juge par l'histoire de l'Italie! La splendeur de ce
-pays fascinait les barbares du nord et du nord-ouest! Que de fois les
-Allemands et les Français, attirés par la richesse de son territoire,
-par les trésors de ses villes, la saveur de ses fruits et toutes ses
-beautés naturelles, se sont précipités en bandes armées sur les plaines
-qu'entoure le grandiose hémicycle des Alpes! Ils ont eu beau massacrer,
-incendier et détruire, beau s'installer eux-mêmes à le place des
-vaincus, se bâtir des villes et se construire des citadelles, la
-population native a toujours repris le dessus, et les étrangers, Celtes
-ou Teutons, ont dû repasser les Alpes.
-
-Aussi les monts, rugosités relativement insignifiantes à la surface du
-globe, simples obstacles que l'homme peut d'ordinaire franchir en un
-jour, prennent-ils une extrême importance historique comme frontières
-naturelles entre les nations diverses. Ce rôle dans la vie de
-l'humanité, ils le doivent moins au manque de routes, à la raideur de
-leurs escarpements, à leur zone de neiges et de rochers infertiles, qu'à
-la diversité et souvent à l'inimitié des populations assises aux deux
-bases opposées. L'histoire du passé nous l'enseigne: toute limite
-naturelle posée entre les peuples par un obstacle difficile à franchir,
-plateau, montagne, désert ou fleuve, était en même temps une frontière
-morale pour les hommes; comme dans les contes de fées, elle se
-fortifiait d'un mur invisible, dressé par la haine et le mépris. L'homme
-venu par delà les monts n'était pas seulement un étranger, c'était un
-ennemi. Les peuples se haïssaient; mais parfois un berger, meilleur que
-toute sa race, chantait doucement quelques paroles naïvement
-affectueuses en regardant par delà les monts. Lui, du moins, savait
-franchir la haute barrière des rochers et des neiges; par le cœur, il
-savait se faire une patrie sur les deux versants de la montagne. Un
-vieux chant de nos Pyrénées raconte ce triomphe d'un doux sentiment sur
-la nature et sur les traditions de haines nationales:
-
- Baicha-bous, montagnos! Planos, haoussa-bous,
- Daqué pousqui bede oun soun mas amous!
- Baissez-vous, montagnes! plaines, haussez-vous
- Et que je puisse voir où sont mes amours!
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-LE LIBRE MONTAGNARD
-
-
-Le plissement de la surface terrestre en montagnes et en vallées est
-donc un fait capital dans l'histoire des peuples, et souvent il explique
-leurs voyages, leurs migrations, leurs conflits, leurs destinées
-diverses. C'est ainsi qu'une taupinière, surgissant dans une prairie, au
-milieu de populations d'insectes empressés qui vont et viennent, change
-immédiatement tous les plans et fait dévier en sens divers la marche des
-tribus voyageuses.
-
-En séparant de son énorme masse les nations qui en assiègent de part et
-d'autre les versants, la montagne protège aussi les habitants,
-d'ordinaire peu nombreux, qui sont venus chercher un asile dans ses
-vallées. Elle les abrite, elle les fait siens, leur donne des mœurs
-spéciales, un certain genre de vie, un caractère particulier. Quelle que
-soit sa race originaire, le montagnard est devenu tel qu'il est sous
-l'influence du milieu qui l'entoure; la fatigue des escalades et des
-pénibles descentes, la simplicité de la nourriture, la rigueur des
-froids de l'hiver, la lutte contre les intempéries, en ont fait un homme
-à part, lui ont donné une attitude, une démarche, un jeu de mouvements
-bien différents de ceux de ses voisins des plaines. Elles lui ont donné
-en outre une manière de penser et de sentir qui le distingue; elles ont
-reflété dans son esprit, comme dans celui du marin, quelque chose de la
-sérénité des grands horizons; dans maints endroits aussi, elles lui ont
-assuré le trésor inappréciable de la liberté.
-
-Une des grandes causes qui ont contribué à maintenir l'indépendance de
-certaines peuplades des montagnes, c'est que, pour elles, le travail
-solidaire et les efforts d'ensemble sont une nécessité. Tous sont utiles
-à chacun, et chacun l'est à tous; le berger qui va sur les hauts
-pâturages garder les troupeaux de la communauté n'est pas le moins
-nécessaire à la prospérité générale. Quand un désastre a lieu, il faut
-que tous s'entr'aident pour réparer le mal; l'avalanche a recouvert
-quelques cabanes, tous travaillent à déblayer les neiges; la pluie a
-raviné les champs cultivés en gradins sur les pentes, tous s'occupent de
-reprendre la terre éboulée dans les fonds et la reportent dans des
-hottes jusqu'au versant d'où elle est descendue; le torrent débordé a
-recouvert les prairies de cailloux, tous s'emploient à dégager le gazon
-de ces débris qui l'étouffent. En hiver, lorsqu'il est dangereux de
-s'aventurer dans les neiges, ils comptent sur l'hospitalité les uns des
-autres; ils sont tous frères, ils appartiennent à la même famille.
-Aussi, quand ils sont attaqués, résistent-ils d'un commun accord, mus
-pour ainsi dire par une seule pensée. D'ailleurs, la vie de luttes
-incessantes, de combats sans trêve contre les dangers de toute sorte,
-peut-être aussi l'air pur, salubre, qu'ils respirent, en font des hommes
-hardis, dédaigneux de la mort. Travailleurs pacifiques, ils n'attaquent
-point, mais ils savent se défendre.
-
-La montagne protectrice leur procure les moyens de s'abriter contre
-l'invasion. Elle défend la vallée par d'étroits défilés d'entrée où
-quelques hommes suffiraient pour arrêter des bandes entières; elle cache
-ses vallons fertiles dans les creux de hautes terrasses dont les
-escarpements semblent ingravissables; en certains endroits, elle est
-perforée de cavernes communiquant les unes avec les autres et pouvant
-servir de cachettes.
-
-Sur la paroi d'un défilé, que je visitais souvent, se trouvait une de
-ces forteresses cachées. C'est à grand'peine si je pouvais en atteindre
-l'entrée en m'accrochant aux anfractuosités du roc et en m'aidant de
-quelques tiges de buis qui avaient inséré leurs racines dans les fentes.
-Combien plus difficile en eût été l'escalade à des assiégeants! Des
-blocs, entassés à la porte de la grotte, étaient prêts à rouler et à
-rebondir de pointe en pointe jusque dans le torrent. De chaque côté de
-l'entrée, la roche, absolument droite et polie, n'eût pas laissé passer
-une couleuvre; au-dessus, la falaise surplombait et, comme un porche
-gigantesque, protégeait l'ouverture. En outre, un grand mur la fermait à
-demi. A moins d'une surprise, la grotte était donc inabordable à tout
-assaillant. Les ennemis devaient se borner à la surveiller de loin;
-mais, lorsqu'ils n'entendaient plus sortir la moindre rumeur, lorsqu'ils
-se hasardaient enfin pour compter les cadavres, ils trouvaient les
-galeries souterraines complètement vides. Les habitants s'étaient
-glissés de caverne en caverne jusqu'à une autre issue plus secrète
-cachée dans les broussailles. La chasse était à recommencer.
-Quelquefois, hélas! elle se terminait par la capture du gibier. L'homme
-est une proie pour l'homme.
-
-En certains endroits où la montagne n'offre pas de cavités propices,
-c'est un roc isolé dans la vallée, un roc aux faces perpendiculaires,
-qui servait de forteresse. Taillé à pic sur les trois côtés que le
-torrent entoure à la base, il n'était accessible que par un seul
-versant, et de ce côté le groupe de montagnards, qui voulait en faire à
-la fois sa tour de guet et son donjon de retraite, n'avait qu'à
-continuer le travail commencé par la nature. Il escarpait la roche, la
-rendait ingravissable aux pas humains et n'y laissait qu'une seule
-entrée souterraine percée à coups de barre dans l'épaisseur du roc. Une
-fois rentrés dans leur aire, les habitants de la forteresse obstruaient
-l'ouverture au moyen d'un quartier de roche; l'oiseau seul pouvait alors
-leur rendre visite. L'architecture n'était point nécessaire à cette
-citadelle. Peut-être néanmoins, par une sorte de coquetterie, le
-montagnard bordait-il l'arête du précipice d'un mur à créneaux, qui
-permettait à ses enfants de jouer sans danger sur toute l'étendue du
-plateau, et du haut duquel il pouvait, mieux à son aise, épier tout ce
-qui se montrait aux alentours sur les pentes des monts. En beaucoup de
-contrées montagneuses de l'Orient, dont les vallées sont peuplées de
-races ennemies les unes des autres, et où le meurtre d'un homme, en
-conséquence, est tenu pour simple peccadille, nombre de ces
-rochers-forteresses sont encore habités. Quand un hôte arrive au bas de
-l'escarpement, il annonce sa présence par des cris d'appel. Bientôt
-après, un panier descend d'une trappe ouverte dans le rocher; le
-voyageur s'y installe, et les robustes bras de ses amis d'en haut
-hissent lentement le lourd panier tourbillonnant dans l'air.
-
-Si les rochers abrupts des hautes vallées servaient à défendre les
-populations paisibles contre toute incursion, en revanche les monticules
-de la plaine servaient souvent de poste de guet et de rapine à quelque
-baron de proie.
-
-Combien de villages, même dans notre pays, montrent par leur
-architecture que, récemment encore, la guerre était en permanence, et
-qu'à chaque heure il fallait s'attendre à une attaque de seigneurs ou de
-malandrins. Il n'y a point de maisons isolées sur les pentes sans
-défense; toutes les masures, semblables à des moutons effrayés par
-l'orage, se sont groupées en un seul tas, vaste monceau de pierres. D'en
-bas, on dirait une simple continuation du rocher, une dentelure de la
-cime, tantôt éclatante de lumière, tantôt noire d'ombre; on y monte par
-des sentiers vertigineux que chaque matin les paysans ont à descendre
-pour cultiver leurs champs, qu'ils ont à gravir péniblement chaque soir
-après le long travail de la journée. Une porte seulement donne accès
-dans la commune, et sur les tours latérales se voient encore les traces
-des herses et d'autres moyens de défense. Aucune fenêtre ne donne vue
-sur l'immense étendue des vallées environnantes; les seules ouvertures
-sont des meurtrières où passaient autrefois les javelots et les canons
-des fusils. Encore aujourd'hui, les descendants de ces malheureux,
-assiégés de génération en génération, n'osent bâtir leur demeure au
-milieu de leurs champs. Ils pourraient le faire, mais la coutume, de
-tous les tyrans le mieux obéi, les parque toujours dans l'antique
-prison.
-
-Les hautes vallées de la montagne étaient libres, libres les
-montagnards; mais, en dehors des passages étroits où ne s'étaient jamais
-hasardés impunément les agresseurs, un promontoire presque isolé portait
-le château fort d'un baron. De là-haut, le brigand, anobli par ses
-propres crimes et par ceux de ses ancêtres, pouvait surveiller les
-plaines environnantes ainsi que les ravins et le défilé de la montagne.
-Comme un serpent enroulé sur un rocher et redressant sa tête inquiète
-pour guetter un nid plein d'oisillons, le bandit regarde du haut de son
-donjon; il n'ose attaquer les montagnards dans leur vallée, mais il se
-promet au moins de surprendre et d'asservir ceux qui se hasarderont dans
-la plaine.
-
-Le château du noble détrousseur de passants est en ruine aujourd'hui. Un
-sentier pierreux, obstrué de ronces, a remplacé le chemin où les
-guerriers faisaient caracoler leurs chevaux joyeux au moment du départ,
-où remontaient les marchands enchaînés et les mulets pesamment chargés
-de butin. A l'endroit où fut le pont-levis, le fossé a été comblé de
-pierres, et, depuis, le vent et les pieds des passants y ont porté un
-peu de terre végétale dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs
-racines. Les murs sont en grande partie écroulés; d'énormes fragments,
-pareils à des rochers, gisent épars sur le sol; ailleurs, des éboulis de
-pierres tombées dans le fossé en emplissent à demi les douves que
-recouvre un tapis épais de lentilles d'eau. La grande cour, où jadis se
-rassemblaient les hommes d'armes avant les expéditions de pillage, est
-encombrée de débris, coupée de fondrières; on ose à peine se frayer un
-chemin à travers les fourrés d'arbrisseaux et les hautes herbes; on a
-peur de marcher sur quelque vipère blottie entre deux pierres ou de
-tomber dans l'ouverture de quelque oubliette encore béante. Avançons
-pourtant en regardant attentivement à nos pieds! Nous arrivons au bord
-du puits qu'entoure heureusement un reste de margelle. Nous nous
-penchons avec effroi au-dessus de la gueule noire du gouffre, et nous
-cherchons à en sonder la profondeur à travers les scolopendres et les
-fougères enguirlandées. Il nous semble discerner au fond le vague reflet
-d'un rayon égaré dans l'abîme; nous croyons entendre monter vers nous
-comme un murmure étouffé. Est-ce un courant d'air égaré qui tourbillonne
-dans le puits? Est-ce une source dont l'eau suinte à travers les pierres
-et tombe goutte à goutte? Est-ce une salamandre qui rampe dans l'eau et
-la fait clapoter? Qui sait? Autrefois, nous dit la légende, les bruits
-confus qui sortaient de ces profondeurs étaient les cris de désespoir et
-les sanglots des victimes. L'eau du puits repose sur un lit d'ossements.
-
-Je détourne avec effort mes yeux du gouffre qui me fascine, et je les
-reporte sur la masse carrée du donjon, brillant en pleine lumière. Les
-autres tours se sont écroulées, lui seul est resté debout; il a même
-gardé quelques créneaux de sa couronne. Les murs, jaunis par le soleil,
-sont encore polis comme au lendemain du jour où le seigneur banqueta
-pour la première fois dans la grande salle; on n'y voit pas une lézarde,
-à peine une éraflure; seulement, les boiseries et les ferrures des
-étroites fenêtres disposées en meurtrières ont disparu. A cinq mètres
-au-dessus du sol, s'ouvre dans l'épaisseur de la muraille ce qui fut la
-porte d'entrée; une large pierre en saillie en forme le seuil, et le
-sommet de l'ogive est orné d'une sculpture grossière portant un
-monogramme bizarre et les traces de l'antique devise baroniale.
-L'escalier mobile qui s'accrochait au seuil n'existe plus, et
-l'archéologue zélé, qui veut chercher à lire ou plutôt à deviner les
-quelques mots orgueilleux sculptés dans la pierre, doit se munir d'une
-échelle. Pour s'introduire dans l'intérieur de la tour, les paysans ont
-pris un moyen plus violent: ils ont percé le mur au ras du sol. Ce fut
-là, sans doute, un rude travail; mais peut-être étaient-ils animés par
-l'amour de la vengeance contre ce donjon où nombre des leurs étaient
-morts de faim ou dans les tortures; peut-être aussi se figuraient-ils
-qu'ils y découvriraient un trésor caché.
-
-Je pénètre par cette brèche avec une sorte d'appréhension; l'air de
-l'intérieur, auquel ne vient jamais se mêler un rayon de soleil, me
-glace avant que je sois entré. Pourtant la lumière descend jusqu'au fond
-de la tour; le toit s'est effondré; les planchers ont été brûlés dans
-quelque antique incendie, et l'on aperçoit çà et là, à demi engagés dans
-la muraille, des restes de poutres noircies. Tous ces débris, pierres,
-bois et cendres, se sont peu à peu mêlés en une sorte de pâte que l'eau
-du ciel, descendant comme au fond d'un puits, conserve toujours humide.
-Un limon gluant recouvre cette terre molle où glisse le pied que j'y
-hasarde avec répugnance. Il me semble être enfermé déjà dans l'horrible
-cachot; je n'en respire qu'avec dégoût l'air rance et méphitique. Et
-pourtant, cet air est pur, en comparaison de cette odeur de moisissure
-et d'ossements qui sort de la gueule ébréchée des oubliettes. Je me
-penche au-dessus du trou noir et cherche à discerner quelque chose, mais
-je ne vois rien. Il me faudrait avoir le regard aiguisé par une longue
-obscurité pour distinguer les reflets égarés dans ces ténèbres. Trou
-sinistre! J'ignore les meurtres dont il a été complice, mais je
-frissonne de peur en le voyant, et, comme pour chercher de la force, je
-regarde vers le bleu du ciel encadré par les quatre murailles de la
-tour. Une chouette troublée tourbillonne là-haut en poussant son aigre
-cri.
-
-Un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur permet de monter jusqu'aux
-créneaux. Plusieurs marches sont usées, et l'escalier se trouve ainsi
-changé en un plan incliné fort difficile à gravir; mais, en m'appuyant
-aux parois, en m'accrochant aux saillies, en glissant dans la poussière
-pour me relever, je finis par atteindre le couronnement de la tour. La
-pierre est large, et je ne cours aucun danger; cependant, j'ose à peine
-faire quelques pas, de peur d'être entraîné par le vertige. Je suis
-perché tout en haut, dans la région des oiseaux et des nuages, entre
-deux abîmes. D'un côté est le gouffre noir de la tour; de l'autre est la
-profondeur lumineuse des rochers et des versants éclairés par le soleil.
-Le promontoire qui porte le donjon paraît lui-même comme une autre tour
-de plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la rivière qui serpente
-autour de sa base produit au plus l'effet d'un simple fossé de défense.
-On raconte que l'un des anciens seigneurs de l'endroit se donnait
-quelquefois le plaisir de faire sauter ses prisonniers du haut de la
-terrasse du donjon. Il réservait à ses ennemis les plus détestés la mort
-lente dans le trou des oubliettes; mais les captifs contre lesquels il
-n'avait aucun motif de haine devaient, en s'élançant de la tour, montrer
-avec quel courage et quelle bonne grâce ils savaient mourir. Le soir, on
-en causait autour de la table fumante, on riait des contorsions de ceux
-qui reculaient épouvantés devant l'abîme, on louait ceux qui d'un bond
-s'étaient d'eux-mêmes lancés dans le vide. Le noble seigneur mourut dans
-un couvent du voisinage en «odeur de sainteté».
-
-Au pied de la roche se groupent en désordre les humbles maisonnettes aux
-toits d'ardoise ou de chaume de l'ancien village asservi. Quels
-changements se sont accomplis, non seulement dans les institutions et
-dans les mœurs, mais aussi dans l'âme humaine, depuis que le seigneur
-tenait ainsi tous ses sujets sous son regard et sous son pied, depuis
-que l'héritier de son nom grandissait en se disant, de ces êtres mal
-vêtus qu'il voyait se mouvoir en bas: «Tous ces hommes, si je le veux,
-sont de la chair pour mon épée!» Comment alors eût-il été possible, même
-au plus doux, au mieux doué d'entre les fils de nobles, de ne pas sentir
-sa poitrine se gonfler d'un orgueil féroce, à la vue de tout cet horizon
-de terres soumises, de ce village rampant, de ces manants abjects
-grouillant dans le fumier? Il eût voulu s'imaginer qu'en naissant les
-hommes ont droit égal au bonheur, il se fût considéré comme né de la
-même boue, qu'un seul regard jeté dans l'espace, du haut de
-l'orgueilleuse terrasse de son donjon, eût suffi pour le détromper. Pour
-croire à l'égalité, non dans la joie, mais dans le désespoir ou le
-remords, il lui fallait quitter son château, s'enfouir dans le couvent
-sombre d'une étroite vallée et se frapper le front sur le pavé des
-églises.
-
-De nos jours, le descendant de ces anciens chevaliers n'a plus à se
-faire le geôlier d'un village, ni à surveiller les habitants d'un regard
-jaloux, à moins pourtant qu'il soit devenu propriétaire d'usine et que
-les villageois peuplent sa fabrique. La villa qu'il s'est fait bâtir sur
-le penchant d'un coteau se cache pour ainsi dire. Le groupe de maisons
-le plus voisin est masqué par un rideau de grands arbres, et si des
-villages lointains se montrent çà et là, ils ne sont que de simples
-motifs dans le paysage, des traits dans le grand tableau. Le châtelain
-n'est plus le maître: que lui servirait donc de donner à sa demeure une
-position dominatrice? Il lui vaut mieux une solitude où il puisse jouir
-de la nature en paix.
-
-C'est que, depuis le moyen âge, village et château ne constituent plus
-un petit monde à part; de gré ou de force, ils sont entrés dans un monde
-plus grand, dans une société où les luttes ont plus d'ampleur, où les
-progrès ont une portée bien autrement grande. Le petit royaume dont le
-seigneur était le maître absolu n'est plus maintenant qu'un simple
-district, et le descendant des anciens barons n'a plus que faire du
-glaive rouillé de ses ancêtres. Peut-être essaye-t-il encore de garder
-quelques-uns des privilèges apparents ou réels qui lui restent de la
-puissance de ses pères; peut-être, se résignant à son rôle de sujet ou
-de citoyen, rentre-t-il simplement dans la foule. En tout cas, c'est à
-d'autres, peuples ou rois, qu'ont servi combats et conquêtes de ses
-aïeux. Que ceux-ci, pendant de longues guerres contre les montagnards,
-aient réussi à les forcer dans leurs retraites, et qu'ils aient reporté
-jusqu'aux crêtes neigeuses la frontière de leur domaine, eux, à leur
-tour, ont eu à recevoir la visite de quelque envahisseur, et la limite
-qu'ils avaient donnée à leurs possessions se perd dans l'immense
-pourtour d'un puissant empire.
-
-Un nom bizarre, qui se retrouve en maints endroits dans les montagnes,
-m'a fait songer aux choses du passé. Dans un ravin, plissement léger du
-sol, brille de loin, comme un petit diamant mobile, une source qui
-serait à peine visible, si le soleil, d'un rayon, n'en révélait
-l'existence. Je m'en approche, des feuilles de cresson ploient et se
-redressent tour à tour sous la goutte argentine qui passe; autour
-frémissent quelques oiseaux, et l'herbe, qui baigne ses racines dans
-l'eau cachée, darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus du
-gazon flétri des pâturages. Cette petite nappe de verdure que discernent
-de loin les bergers sur le front gris et comme brûlé du versant de la
-montagne, c'est la «Fontaine des trois Seigneurs».
-
-Pourquoi cette étrange appellation? Comment une source aussi peu
-abondante a-t-elle ainsi pris le nom de trois potentats? La légende des
-montagnes nous dit qu'à une époque déjà très ancienne, du temps où des
-châteaux forts entourés de fossés se dressaient sur tous les
-promontoires des défilés, trois comtes qui, par hasard, n'étaient point
-en guerre, se rencontrèrent à la chasse dans le voisinage de la
-fontanelle. Ils étaient fatigués de leur longue course à la poursuite de
-sangliers ou de cerfs, et la sueur découlait sur leurs fronts. La tourbe
-de leurs valets, empressés autour d'eux, leur offrait à l'envi le vin et
-l'hydromel; mais le petit filet d'eau sourdant de la fente du rocher
-leur sembla plus agréable à boire que toutes ces liqueurs versées dans
-les aiguières d'argent. L'un après l'autre, ils se penchèrent sur le
-petit bassin de la source, écartèrent de la main les herbes flottant à
-la surface de l'eau et burent à même comme de simples pâtres ou comme
-des faons de la montagne. Puis ils se regardèrent, se tendirent la main
-d'amitié et, se couchant sur le gazon, se mirent à deviser joyeusement.
-Le temps était beau, le soleil était déjà penché vers l'horizon,
-quelques nuages épars jetaient de grandes ombres sur les moissons
-jaunissantes des plaines; de légères fumées s'élevaient çà et là des
-villages. Les trois compères se sentaient en belle humeur. Jusque-là,
-leurs vastes domaines n'avaient pas eu de limites précises dans la
-montagne; ils décidèrent que, désormais, la source qui les avait
-désaltérés de son filet d'eau glacée serait le point de séparation des
-comtés. L'un devait suivre la rive droite, l'autre la rive gauche du
-ruisselet; le troisième devait occuper toute la croupe qui s'étend de la
-source au sommet voisin, et de là sur le versant opposé. En foi du
-traité qu'ils venaient de conclure, les trois seigneurs remplirent leur
-main droite de quelques gouttelettes de la fontaine, et chacun en
-aspergea le gazon de son domaine.
-
-Mais, hélas! les beaux jours ne durent pas et les nobles comtes ne sont
-pas toujours souriants et bons camarades. Les trois amis se
-brouillèrent, la guerre éclata. Vassaux, bourgeois et paysans
-s'égorgèrent dans les forêts et ravins pour changer de place la borne
-des trois comtés. La plaine fut dévastée et, pendant plusieurs
-générations, des torrents de sang coulèrent pour la possession de cette
-goutte d'eau qui sourd là-haut sur les paisibles hauteurs. Enfin, la
-paix est faite, et si la guerre recommence, ce n'est plus entre les
-trois barons ni pour la conquête d'une simple fontaine, mais entre de
-puissants souverains et pour la possession d'immenses territoires avec
-des montagnes, des forêts, des fleuves et des villes populeuses. Ce ne
-sont pas non plus quelques bandes mal armées qui s'entre-massacrent, ce
-sont des centaines de mille hommes, pourvus des moyens de destruction
-les plus scientifiques, qui se heurtent et s'entre-tuent. Sans doute,
-l'humanité progresse, mais, à la vue de ces effroyables conflits, on se
-prend quelquefois à douter!
-
-Combien, semble-t-il alors, combien sont heureuses les populations
-retirées dans les vallées hautes qui n'ont jamais eu à souffrir de la
-guerre, ou qui, du moins, en dépit du flux et du reflux des armées en
-marche, ont fini par sauvegarder leur indépendance première! Maints
-peuples de montagnards, protégés par leurs énormes massifs de montagnes
-reliés les uns aux autres, ont eu ce bonheur de rester libres. Ils le
-savent; ce n'est point seulement à l'héroïsme de leurs cœurs, à la
-force de leurs bras, à l'union de leurs volontés, qu'ils doivent de
-n'avoir point été asservis par de puissants voisins. C'est aussi à leurs
-grandes Alpes qu'il leur faut rendre grâces; ce sont là les fermes
-colonnes qui ont défendu l'entrée de leur temple.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-LE CRÉTIN
-
-
-A côté de ces hommes forts, de ces vaillants à la poitrine solide, au
-regard perçant, qui gravissent les rochers d'un pas ferme, se traînent
-de hideuses masses de chair vivante, les crétins à goîtres pendants.
-Encore, parmi ces masses, en est-il beaucoup qui ne peuvent même se
-traîner; elles sont là, assises sur des chaises fétides, balançant de
-côté et d'autre leur torse et leur tête, laissant couler la bave sur
-leurs haillons gluants. Ces êtres ne savent pas marcher; il en est qui
-n'ont pas encore su acquérir l'art primordial de porter la nourriture à
-la bouche. On leur donne la pâtée, on les gorge, et, quand ils sentent
-que la nourriture ingérée descend dans l'estomac, ils poussent un petit
-grognement de satisfaction. Voilà les derniers représentants de cette
-humanité, «ceux dont le visage a été créé pour regarder les astres!» Que
-d'intervalles franchis entre la tête idéale de l'Apollon Pythien et
-celle du pauvre crétin aux yeux sans regard et au rictus difforme! Bien
-plus belle est la tête du reptile, car celle-ci ressemble à son type, et
-nous ne nous attendons pas à la voir autrement, tandis que la figure de
-l'idiot est une forme hideusement dégénérée; nous apercevons de loin ce
-qui paraît être un homme, et l'intelligence de l'animal ne se montre
-même pas dans ces traits discordants!
-
-Pour comble d'horreur, les sentiments rudimentaires qui se révèlent dans
-cet être malheureux ne sont pas toujours bons. Quelques crétins sont
-méchants. Ceux-là grincent des dents, poussent des rugissements féroces,
-font des gestes de colère avec leurs bras malhabiles; ils frappent le
-sol de leurs pieds, et, si on les laissait faire, ils dévoreraient la
-chair et boiraient le sang de ceux qui les soignent avec dévouement.
-Qu'importe cette rage aux naïfs et bons montagnards? Ils n'en ont pas
-moins donné aux pauvres idiots les noms de «crétins», de «crestias» ou
-«d'innocents», dans la pensée que ces êtres, incapables de raisonner
-leurs actes et d'arriver à la compréhension du mal, jouissent du
-privilège de n'avoir aucun péché sur la conscience. Chrétiens dès leur
-berceau, ils ne sauraient manquer de monter droit au ciel. C'est ainsi
-que, dans les pays musulmans, la foule se prosterne devant les fous et
-les hallucinés, et que l'on se glorifie d'être atteint par leurs
-crachats ou leurs excréments. Puisque, sous une forme humaine, ils
-vivent en dehors de l'humanité, c'est que sans doute ils font un rêve
-divin.
-
-D'ailleurs, parmi ces malheureux, il en est aussi de vraiment bons,
-aimant, dans leur cercle étroit, à faire le bien. Un jour, j'étais
-descendu dans la vallée pour remonter de l'autre côté sur un plateau de
-pâturages, au milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un petit lac.
-Sans m'arrêter, j'avais dépassé une petite hutte humide, environnée de
-quelques aulnes, et, d'un pas délibéré, je suivais un sentier vaguement
-indiqué par les pas des animaux au bord d'une eau rapide. Déjà je me
-trouvais à plus d'un jet de pierre de la hutte, lorsque j'entendis
-retentir derrière moi un pas lourd et précipité; en même temps, un
-souffle guttural, presque un râle, sortait de cet être qui me
-poursuivait et gagnait sur moi. Je me retournai et je vis une pauvre
-crétine, dont le goître, ballotté par la course, oscillait pesamment
-d'une épaule à l'autre épaule. J'eus grand'peine à retenir une
-expression d'horreur en voyant cette masse humaine s'avancer vers moi,
-se jetant alternativement de jambe en jambe. Le monstre me fit signe
-d'attendre, puis s'arrêta devant moi en me regardant fixement de ses
-yeux hébétés et en me soufflant son râle dans le visage. Avec un geste
-négatif, elle me montra le défilé dans lequel j'allais m'engager, puis
-elle joignit les mains, pour me montrer que des rochers à pic barraient
-le passage. «Là, là!» fit-elle en me désignant un sentier mieux tracé
-qui s'élève en lacets sur une pente inclinée et gagne un plateau pour
-contourner l'infranchissable défilé du fond. Quand elle me vit suivre
-son bon avis et commencer de gravir la pente, elle poussa deux ou trois
-grognements de satisfaction, m'accompagna du regard pendant quelque
-temps, puis s'éloigna tranquillement, heureuse d'avoir fait une bonne
-action. Moins content qu'elle, je l'avoue, je me sentais humilié dans
-l'âme. Un être disgracié de la nature, horrible, une sorte de chose sans
-forme et sans nom, n'avait eu de repos qu'elle ne m'eût tiré d'un
-mauvais pas; et moi, l'un de ces hommes fiers, moi qui savais être doué
-par la nature d'une certaine raison et qui en étais arrivé au sentiment
-de responsabilité morale, combien de fois n'avais-je pas laissé, sans
-rien leur dire, d'autres hommes, et même ceux que j'appelais amis,
-s'engager en des passages bien autrement redoutables qu'un défilé de
-montagnes? L'idiote, la goîtreuse, m'avait enseigné le devoir. Ainsi,
-même dans ce qui me semblait au-dessous de l'humanité, je retrouvais la
-bienveillance si souvent absente chez ceux qui se disent les grands et
-les forts. Aucun être n'est assez bas pour tomber au-dessous de l'amour
-et même du respect. Qui donc a raison, de l'antique Spartiate qui jetait
-dans un gouffre les enfants mal venus, ou bien de la mère qui, tout en
-pleurant, allaite et caresse son fils idiot et difforme? Certes, nul
-n'osera donner tort aux mères qui luttent contre toute espérance pour
-arracher leurs enfants à la mort; mais il faut que la société vienne au
-secours de ces malheureux, par la science et l'affection, pour guérir
-ceux qui sont guérissables, donner tout le bonheur possible à ceux dont
-l'état est sans espoir, et veiller à ce que la pratique de l'hygiène et
-la compréhension des lois physiologiques réduisent de plus en plus le
-nombre de pareilles naissances.
-
-Une éducation suivie peut dégrossir ces lourdes natures, et lorsque à
-l'affection de la mère succède la sollicitude d'un compagnon qui réussit
-à faire accomplir quelque travail grossier au pauvre innocent, celui-ci
-se développe peu à peu et finit par avoir sur son visage comme un reflet
-d'intelligence. Parmi les innombrables tableaux qui se sont gravés dans
-ma mémoire lorsque je parcourais la montagne, j'en retrouve un qui me
-touche et m'émeut encore après de longues années. C'était le soir, vers
-les derniers jours de l'été. Les prairies de la vallée venaient d'être
-fauchées pour la seconde fois, et j'apercevais de petites meules de foin
-éparses dont le vent m'apportait la douce odeur. Je cheminais dans une
-route sinueuse, jouissant de la fraîcheur du soir, de la senteur des
-herbes, de la beauté des cimes éclairées par le soleil couchant. Tout à
-coup, à un détour du chemin, je me trouvai en présence d'un groupe
-singulier. Un crétin goîtreux était attelé par des cordes à une espèce
-de char rempli de foin. Il traînait sans peine le lourd véhicule, ne
-voyant ni les fondrières, ni les gros blocs épars, tirant comme une
-force aveugle. Mais il avait à côté de lui son petit frère, enfant
-gracieux et souple, au visage tout en regard et en sourire; c'était lui
-qui voyait et pensait pour le monstre. D'un signe, d'un attouchement, il
-le faisait obliquer à droite ou à gauche pour éviter les obstacles, il
-précipitait ou ralentissait sa marche; il formait avec lui un attelage
-dont il était l'âme et dont l'autre était le corps. Quand ils passèrent
-près de moi, l'enfant me salua d'un geste aimable, et, poussant Caliban
-du coude, lui fit ôter sa casquette et tourner vers moi ses yeux sans
-pensée. Il me sembla pourtant y voir poindre comme une lueur d'un
-sentiment humain de respect et d'amitié. Et moi je saluai, avec une
-sorte de vénération, ce groupe, ce groupe touchant, symbole de
-l'humanité en marche vers l'avenir.
-
-Laissé à lui-même et ne jouissant que des lumières d'un instinct animal,
-le crétin peut accomplir quelquefois des choses qui seraient au-dessus
-de la force d'un homme intelligent et plein de la conscience de sa
-valeur. Souvent mon compagnon le berger me racontait la chute qu'il
-avait faite dans une crevasse de glacier, et, quand il en parlait,
-l'effroi se peignait encore sur sa figure. Il était assis sur un talus,
-près du bord d'un glacier, lorsqu'une pierre, en s'écroulant, lui fit
-perdre son équilibre, et, sans qu'il pût se retenir, il glissa dans une
-fissure béante qui s'ouvrait entre le roc et la masse compacte des
-glaces; tout à coup, il se trouva comme au fond d'un puits, apercevant à
-peine un reflet de la lumière du ciel. Il était étourdi, contusionné,
-mais ses membres n'étaient point rompus. Poussé par l'instinct de la
-conservation, il put s'accrocher à la paroi du rocher et monter, de
-saillie en saillie, jusqu'à quelques mètres de l'ouverture; il revoyait
-le soleil, les pâturages, les brebis et son chien, qui le regardait avec
-des yeux fervents. Mais, arrivé à ce rebord, le berger ne pouvait plus
-monter; au-dessus, la roche était lisse partout et ne laissait aucune
-prise à la main. L'animal était aussi désespéré que son maître; se
-jetant, de çà et de là, au bord du précipice, il poussa quelques
-aboiements courts, puis, soudain, partit comme une flèche dans la
-direction de la vallée. Le berger n'avait plus rien à craindre. Il
-savait que le bon chien allait chercher du secours et que bientôt il
-reviendrait accompagné de pâtres portant des cordes. Néanmoins, pendant
-la période d'attente, il passa par d'horribles angoisses de désespoir:
-il lui semblait que la bête fidèle ne serait jamais de retour; il se
-voyait déjà mourir de faim sur son rocher et se demandait avec horreur
-si les aigles ne viendraient pas lui arracher des lambeaux de chair
-avant qu'il fût tout à fait mort. Et pourtant il se rappelait
-parfaitement comment, dans un cas semblable, un «innocent» s'était
-conduit. Étant tombé au fond d'une crevasse, d'où il lui était
-impossible de remonter, le crétin ne s'était pas consumé en efforts
-inutiles; il attendit avec patience, frappant le sol de ses pieds afin
-d'entretenir la chaleur animale, et patienta ainsi tout un soir, puis
-toute une nuit, puis une moitié de la journée suivante. Alors, ayant
-entendu crier son nom par ceux qui le cherchaient, il répondit, et
-bientôt après il fut retiré du gouffre. Il ne se plaignit que d'avoir eu
-grand froid.
-
-Mais, quels que soient, hélas! les privilèges et les immunités du
-crétin, quoique le malheureux n'ait pas à craindre les soucis et les
-déceptions de l'homme qui se fraye à lui-même son chemin dans la vie, il
-n'en faut pas moins tenter d'arracher le crétin à son «innocence» et à
-ses maladies dégoûtantes pour lui donner, en même temps que la force du
-corps, le sentiment de sa propre responsabilité morale. Il faut le faire
-entrer dans la société des hommes libres, et, pour le guérir et le
-relever, il faut connaître d'abord quelles ont été les causes de sa
-dégénérescence. Des savants, penchés sur leurs cornues ou sur leurs
-livres, apportent des opinions diverses; les uns disent que la
-difformité du goître provient surtout du manque d'iode dans l'eau de
-boisson, et que, par le croisement, la difformité morale finit par
-s'ajouter à celle du corps; les autres croient plutôt que goître et
-crétinisme proviennent de ce que l'eau descendue des neiges n'a pas eu
-le temps de s'agiter et de s'aérer suffisamment, lorsqu'elle arrive
-devant le village, ou bien qu'elle a passé sur des roches contenant de
-la magnésie. Il est certain qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer
-à faire naître et à développer les maladies: mais est-ce là tout?
-
-Il suffit d'entrer dans une de ces cabanes où naissent et végètent les
-idiots pour voir qu'il est encore d'autres causes à leur situation
-lamentable. Le réduit est sombre et fumeux; les bahuts, la table et les
-poutres, sont rongés de vers; dans les recoins, où ne peut complètement
-pénétrer le regard, on entrevoit des formes indécises couvertes de
-crasse et de toiles d'araignées. La terre qui tient lieu de plancher
-reste constamment humide et comme visqueuse, à cause de tous les débris
-et des eaux impures qui l'engraissent. L'air qu'on respire dans cet
-espace étroit est âcre et fétide. On y sent à la fois les odeurs de la
-fumée, du lard rance, du pain moisi, du bois vermoulu, du linge sale,
-des émanations humaines. La nuit, toutes les issues sont fermées pour
-empêcher le froid du dehors de pénétrer dans la chambre; vieillards,
-père, mère, enfants, tous dorment dans une espèce d'armoire à étages
-dont les rideaux sont fermés pendant le jour, où, pendant le sommeil des
-nuits, s'accumule un air épais bien plus impur encore que celui du reste
-de la cabane. Ce n'est pas tout: durant les froids de l'hiver, la
-famille, afin d'avoir plus chaud, émigre du rez-de-chaussée et descend
-dans la cave, qui sert en même temps d'écurie. D'un côté sont les
-animaux couchant sur la paille souillée, de l'autre sont les hommes et
-les femmes gîtant sous leurs draps noircis. Une rigole à purin sépare
-les deux groupes de vertébrés mammifères, mais l'air respirable leur est
-commun; encore cet air, pénétrant par d'étroits soupiraux, ne peut-il se
-renouveler pendant des semaines entières, à cause des neiges qui
-recouvrent le sol; il faut y creuser des espèces de cheminées, à travers
-lesquelles ne descend qu'un blafard reflet du jour. Dans ces caves, le
-jour lui-même ressemble à une nuit du pôle.
-
-Est-il étonnant qu'en de pareilles demeures naissent des enfants
-scrofuleux, rachitiques, contrefaits? Dès la première semaine, nombre de
-nouveau-nés sont secoués par de terribles convulsions auxquelles la
-plupart succombent; dans certains pays, les mères s'attendent si bien à
-la mort de leurs enfants, qu'elles ne les croient pas encore nés tant
-qu'ils n'ont pas franchi le redoutable défilé de la «maladie des cinq
-jours». Combien aussi, parmi ceux qui en réchappent, en est-il qui
-vivent seulement d'une vie de maladie et de démence? Autant l'air
-environnant de la libre montagne et le travail au dehors sont excellents
-pour développer la force et l'adresse de l'homme valide, autant l'espace
-étroit et l'ombre humide de la cabane contribuent à empirer l'état du
-goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui devient le plus beau et le
-plus fort des jeunes gens, se traîne un autre frère, sorte
-d'excroissance charnue horriblement vivante!
-
-En maints endroits déjà, on a songé à bâtir des hospices pour ces
-malheureux. Rien ne manque dans ces nouvelles demeures. L'air pur y
-circule librement, le soleil en éclaire toutes les salles, l'eau y est
-pure et saine, tous les meubles et surtout les lits sont d'une exquise
-propreté; les «innocents» ont des surveillants qui les soignent comme
-des nourrices, et des professeurs qui tâchent de faire entrer un rayon
-de lumière intellectuelle dans leur dur cerveau. Souvent ils
-réussissent, et le crétin peut naître graduellement à une vie
-supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer le mal déjà survenu qu'il
-importe de travailler, c'est à le prévenir. Ces huttes infectes, si
-pittoresques parfois dans le paysage, doivent disparaître pour faire
-place à des maisons commodes et saines; l'air, la lumière, doivent
-entrer librement dans toutes les habitations de l'homme; une bonne
-hygiène du corps, aussi bien qu'une parfaite dignité morale, doivent
-être observées partout. A ce prix, les montagnards achèteront en
-quelques générations une immunité complète de toutes ces maladies qui
-dégradent maintenant un si grand nombre d'entre eux. Alors les habitants
-seront dignes du milieu qui les entoure; ils pourront contempler avec
-satisfaction les hauts sommets neigeux et dire comme les anciens Grecs:
-«Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-L'ADORATION DES MONTAGNES
-
-
-L'adoration de la nature existe encore parmi nous, beaucoup plus vivace
-qu'on ne le croit. Combien de fois un paysan, en découvrant sa tête, m'a
-montré le soleil du doigt et m'a dit avec solennité: «C'est là notre
-Dieu!» Et moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la vue des cimes
-augustes qui trônent au-dessus des vallées et des plaines, n'ai-je pas
-été naïvement tenté de les appeler divines!
-
-Un jour je cheminais paisiblement dans un défilé penchant et tout
-obstrué de pierres roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage et
-me fouettait la figure, en apportant à chaque bouffée un brouillard de
-pluie et de neige à demi fondue. Un voile grisâtre me cachait les
-rochers; çà et là seulement j'entrevoyais, dans le vague, des masses
-noires et menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la brume, semblaient
-tour à tour s'éloigner et s'approcher de moi. J'étais transi, triste,
-maussade. Tout à coup une lueur, reflétée par les innombrables
-gouttelettes de l'air, me fit lever les yeux. Au-dessus de ma tête, la
-nue d'eau et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se montrait
-rayonnant, et là-haut, dans cet azur, apparaissait le front serein de la
-montagne. Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme par de fines
-arabesques, brillaient avec l'éclat de l'argent, et le soleil les
-bordait d'une ligne d'or. Les contours de la cime étaient purs et précis
-comme ceux d'une statue se dressant lumineuse dans l'ombre; mais la
-pyramide superbe semblait être complètement détachée de la terre.
-Tranquille et forte, immuable dans son repos, on eût dit qu'elle planait
-dans le ciel; elle appartenait à un autre monde que cette lourde planète
-enveloppée de nuages et de brumes comme de haillons sordides. Dans cette
-apparition, je crus voir plus que le séjour du bonheur, plus même que
-l'Olympe, séjour des immortels! Mais un nuage méchant vint soudain
-fermer l'issue par laquelle j'avais contemplé la montagne. Je me
-retrouvai de nouveau dans le vent, la brume et la pluie; je me consolai
-en disant: «Un Dieu m'est apparu!»
-
-A l'origine des temps historiques, tous les peuples, enfants aux mille
-têtes naïves, regardaient ainsi vers les montagnes; ils y voyaient les
-divinités, ou du moins leur trône, se montrant et se cachant tour à tour
-sous le voile changeant des nuages. C'est à ces montagnes qu'ils
-rattachaient presque tous l'origine de leur race; ils y plaçaient le
-siège de leurs traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient
-aussi dans l'avenir la réalisation de leurs ambitions et de leurs rêves;
-c'est de là que devait toujours descendre le sauveur, l'ange de la
-gloire ou de la liberté. Si important était le rôle des hautes cimes
-dans la vie des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire de
-l'humanité par le culte des monts; ce sont comme de grandes bornes
-d'étapes placées de distance en distance sur le chemin des peuples en
-marche.
-
-C'est dans les vallées des grands monts de l'Asie centrale, disent les
-savants, que ceux de nos ancêtres auxquels nous devons nos langues
-européennes arrivèrent à se constituer pour la première fois en tribus
-policées, et c'est à la base méridionale des plus hauts massifs du monde
-entier que vivent les Hindous, ceux des Aryens auxquels leur antique
-civilisation donne une sorte de droit d'aînesse. Leurs vieux chants nous
-disent avec quel sentiment d'adoration ils célébraient ces
-«quatre-vingt-quatre mille montagnes d'or» qu'ils voient se dresser dans
-la lumière, au-dessus des forêts et des plaines. Pour des multitudes
-d'entre eux, les grandes montagnes de l'Himalaya, aux têtes neigeuses,
-aux grands ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes, jouissant
-de leur force et de leur majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe perce
-le ciel, et le Tchamalari, moins haut, mais plus colossal en apparence
-par son isolement, sont doublement adorés, comme la Grande Déesse unie
-au Grand Dieu. Ces glaces sont le lit de cristaux et de diamants, ces
-nuages de pourpre et d'or sont le voile sacré qui l'entoure. Là-haut est
-le dieu Siva, qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse Chama, la
-Gauri, qui conçoit et qui enfante. D'elle descendent les fleuves, les
-plantes, les animaux et les hommes.
-
-Dans cette prodigieuse forêt des épopées et des traditions indoues ont
-germé bien d'autres légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya, et
-toutes nous les montrent vivant d'une vie sublime, soit comme déesses,
-soit comme mères des continents et des peuples. Telle est la poétique
-légende qui nous fait voir dans la terre habitable une grande fleur de
-lotus dont les feuilles sont les péninsules étalées sur l'Océan, et dont
-les étamines et les pistils sont les montagnes du Mérou, génératrices de
-toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves qui descendent des
-hauteurs pour aller porter sur les terres des alluvions bienfaisantes,
-sont eux aussi des êtres animés, des dieux et des déesses secondaires
-qui mettent les humbles mortels des plaines en rapport indirect avec les
-divinités suprêmes siégeant au-dessus des nuages dans l'espace lumineux.
-
-Non seulement le mont Mérou, ce point culminant de la planète, mais
-aussi tous les autres massifs, tous les sommets de l'Inde, étaient
-adorés par les peuples qui vivent sur leurs pentes et à leur base.
-Montagnes de Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry, toutes
-avaient leurs adorateurs. Dans les terres basses, où les fidèles
-n'avaient pas de montagnes à contempler, ils se bâtissaient des temples
-qui, par leurs allées de bizarres pyramides, aux énormes blocs de
-granit, représentaient les cimes vénérées du mont Mérou. Peut-être
-est-ce un sentiment analogue d'adoration pour les grands sommets qui
-porta les anciens Égyptiens à construire les pyramides, montagnes
-artificielles qui se dressent au-dessus de la surface unie des sables et
-du limon.
-
-L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante», cette terre bienheureuse
-où, d'après une légende orientale, les premiers hommes furent envoyés
-par la miséricorde divine, après leur expulsion du Paradis, élève aussi
-vers le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre autres, est la cime
-isolée au milieu des plaines, la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le
-Mihintala. Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles, le vol de
-Mahindo, le convertisseur indou, qui s'était élancé des plaines du Gange
-pour appeler les Cingalais à la religion de Bouddha. Un temple s'élève
-aujourd'hui sur le sommet où se posa le pied du saint. Haute, énorme est
-la pagode, et pourtant l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont
-parfois recouverte en entier, du faîte à la base, d'une robe de fleurs
-de jasmin. Une escarboucle, couleur de feu, brillait au sommet du
-monument, renvoyant au loin les rayons du soleil. Jadis un rajah fit
-déployer, du haut de la montagne aux champs de la plaine, un large tapis
-de douze kilomètres de longueur, afin que les pieds des fidèles ne
-fussent pas souillés par le contact avec la terre impure apportée d'un
-sol profane.
-
-Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le cède en gloire au célèbre pic
-d'Adam, que les marins aperçoivent du milieu des flots, lorsqu'ils
-approchent de l'île de Ceylan. L'empreinte d'un pied gigantesque,
-appartenant, semble-t-il, à un homme haut de dix mètres, est creusée
-dans la roche, sur la pointe terminale de la cime. Cette empreinte,
-disent les mahométans et les juifs, est celle d'Adam, le premier homme,
-qui monta sur le pic pour contempler l'immense terre, les vastes forêts,
-les monts et les plaines, les rivages et le grand Océan, avec ses îles
-et ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous, ce n'est point le
-pied d'un homme, mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette trace de
-son passage. Ce dieu dominateur, c'était Siva, nous disent les
-brahmanes; c'était Bouddha, affirment les bouddhistes; Jéhovah, écrivent
-les gnostiques des premiers siècles chrétiens. Lorsque les Portugais
-débarquèrent en conquérants dans l'île de Ceylan, ils dégradèrent pour
-ainsi dire la montagne, qui, dans leur pensée, ne pouvait se comparer à
-celle de la Terre Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte
-mystérieuse que la marque du pied de saint Thomas, ou d'un ancien
-convertisseur, apôtre secondaire, l'eunuque de Candace. Moins
-respectueux, encore, un Arménien, Moïse de Chorène, jaloux pour sa noble
-montagne d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic d'Adam que la trace du
-pied de Satan, l'éternel ennemi. Enfin, les voyageurs anglais qui, de
-plus en plus nombreux, font chaque année l'ascension de la sainte
-montagne, ne voient, dans la «divine empreinte», qu'un trou vulgaire
-agrandi et grossièrement sculpté en creux. Mais aussi, de quel mépris
-ces étrangers sont-ils couverts par les pèlerins convaincus qui vont se
-prosterner sur la cime, baiser dévotement la trace du pied, et déposer
-leurs offrandes dans la maison du prêtre! Tout leur semble témoigner de
-l'authenticité du miracle. A quelques mètres au-dessous de la cime
-jaillit une petite source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait s'élancer
-du sol. Des arbres en foule croissent sur les pentes, et ces arbres, ils
-le voient ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages vers le sommet
-pour végéter et grandir en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées
-de pierres précieuses: ce sont les larmes qui se sont échappées des yeux
-d'un dieu à la vue des crimes et des souffrances des hommes. Comment ne
-croiraient-ils pas au prodige, en voyant toutes ces richesses qui ont
-donné naissance aux récits fabuleux des _Mille et une Nuits_? Les
-ruisseaux qui s'épanchent de la montagne ne roulent point, comme nos
-torrents, des cailloux et du sable vulgaire; ils entraînent avec eux de
-la poussière de rubis, de saphirs, de grenats; le baigneur qui se trempe
-dans leurs flots se roule, comme les sirènes, dans un sable de pierres
-précieuses.
-
-Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation a suivi une autre
-marche que celle de la race aryenne, ont également adoré leurs
-montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien que dans l'Inde, les hauts
-sommets portent des temples consacrés aux dieux, quand ils ne sont pas
-eux-mêmes regardés comme des génies tutélaires ou vengeurs. C'est à ces
-montagnes divines que les peuples cherchent à rattacher leur histoire
-par les traditions et les légendes.
-
-Les plus anciennes montagnes historiques sont celles de la Chine, car le
-peuple du «milieu» est l'un des premiers qui soient arrivés à la
-conscience d'eux-mêmes, le premier qui ait écrit sa propre histoire
-d'une manière continue. Ses monts sacrés, au nombre de cinq, s'élèvent
-tous en des contrées célèbres par leur agriculture, leur industrie, les
-populations qui se pressent à leur base, les événements qui se sont
-accomplis dans le voisinage. La plus sainte de ces montagnes, le
-Tai-Chan, domine toutes les autres cimes de la riche péninsule de
-Chan-Toung, entre les deux golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on
-arrive par une route pavée et des escaliers taillés dans le roc, on
-voit, étendues à ses pieds, les riches plaines que traverse le Hoang-Ho,
-coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre golfe, abreuvant de ses
-eaux des multitudes d'hommes plus nombreux que les épis d'un champ.
-L'empereur Choung y monta il y a quatre cent trente ans, ainsi que le
-rappellent les annales classiques du pays; Confucius essaya de le gravir
-aussi, mais la montée est rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on
-montre encore l'endroit où il reprit le chemin de la plaine. Tous les
-grands dieux et les principaux génies ont leurs temples et leurs
-oratoires sur la sainte montagne; de même aussi les Nuages, le Ciel, la
-Grande Ourse et l'Étoile Polaire. Les dix mille génies s'y abattent dans
-leur vol pour contempler la terre et les villes des hommes. «Le mérite
-du Tai-Chan est égal à celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde;
-il recueille les nuages et nous envoie les pluies; il décide des
-naissances et des morts, de l'infortune et du bonheur, de la gloire et
-de la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans le ciel, nul n'est plus
-digne d'être visité.» Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour
-implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé de cavernes où
-gisent des mendiants aux plaies hideuses, l'horreur des passants.
-
-A meilleur droit encore que les Chinois, car leurs montagnes volcaniques
-sont d'une parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient avec
-adoration vers les sommets neigeux. Est-il idole dans le monde qui
-puisse se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à la «montagne sans
-pareille», qui se dresse, presque isolée, au milieu des campagnes, en
-bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes supérieures? Jadis, le
-volcan fumait et crachait des flammes et des laves; maintenant, il
-repose: mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre de montagnes sœurs
-qui versent encore des fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces
-monts, il en est un, le plus terrible de tous, que l'on crut devoir
-fléchir en lui jetant en offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi
-que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté de calmer le Monotombo en y
-précipitant des prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire qu'il
-n'était pas un dieu, mais une bouche de l'enfer. D'ailleurs, les volcans
-n'attendent pas d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils savent
-bien les saisir eux-mêmes, quand ils fendent la terre, vomissent des
-lacs de boue, recouvrent de cendres des provinces entières. Ils font
-périr d'un coup les populations de tout un pays. N'est-ce pas assez pour
-les faire adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la force? Le volcan
-dévore, donc il est un dieu!
-
-Ainsi la religion des montagnes, de même que toutes les autres, s'est
-emparée de l'homme par les divers sentiments de son être. Au pied de la
-montagne vomissant des laves, c'est la terreur qui l'a prosterné la face
-contre terre; dans les campagnes altérées, c'est le désir qui l'a fait
-regarder en suppliant vers les neiges, mères des ruisseaux; la
-reconnaissance aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont trouvé un
-refuge assuré dans la vallée ou sur le promontoire escarpé; enfin,
-l'admiration devait saisir tous les hommes à mesure que le sentiment du
-beau se développait en eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état
-d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a pas à la fois de beaux
-aspects et des asiles sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou
-bienfaisante, presque toujours l'une et l'autre en même temps? Les
-peuples, se déplaçant de par le monde, pouvaient facilement rattacher
-toutes leurs traditions à la montagne qui dominait leur horizon et y
-reporter leur culte. A chaque station de leurs grands voyages se
-dressait un nouveau temple. Jadis les tribus errantes sur les plateaux
-de la Perse voyaient toujours, vers le soir, une montagne surgir du
-milieu des plaines poudreuses: c'était le mont Télesme, le divin
-«Talisman» qui suivait ses adorateurs dans leurs pérégrinations à
-travers le monde. Et quand, après une longue migration, la montagne
-aperçue dans le lointain n'était pas un mirage trompeur, mais un
-véritable sommet avec neiges et rochers, qui donc aurait pu douter du
-voyage qu'avait fait le dieu pour accompagner son peuple?
-
-C'est ainsi que la montagne, dont la pointe aurait reçu les réfugiés du
-déluge, n'a cessé de cheminer à travers les continents. Une version
-samaritaine du Pentateuque prétend que le pic d'Adam est la cime où
-s'arrêta l'arche de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat est
-le véritable sommet: mais quel est cet Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou
-toute autre montagne sur laquelle des pâtres auront trouvé quelques
-débris du vaisseau sacré? De toutes parts, les peuples de l'Orient
-réclament l'honneur pour la montagne protectrice, dont les eaux arrosent
-leurs propres champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue sur
-la terre, en suivant le chemin des neiges et le cours des ruisseaux! Les
-preuves ne manquaient point d'ailleurs pour établir la vérité de toutes
-ces traditions. N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois pétrifié
-jusque sous les glaces, et, dans les roches elles-mêmes, n'avait-on pas
-rencontré les traces rouilleuses de ces «anneaux du déluge» que nos
-savants modernes disent être des ammonites fossiles? Aussi plus de cent
-montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, de l'Asie Mineure,
-étaient-elles indiquées comme celles où débarqua le patriarche, second
-père des humains. La Grèce aussi montrait son Parnasse, dont les
-pierres, lancées sur le limon du déluge, devenaient des hommes. Jusqu'en
-France il est des montagnes où s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets
-divins est Chamechande, près de la Grande Chartreuse de Grenoble; un
-autre est le Puy de Prigue, dominant les sources de l'Aude.
-
-Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des hautes cimes que sont
-descendus les hommes. C'est aussi de ces escarpements, trône de la
-divinité, que s'est fait entendre la grande voix disant leurs devoirs
-aux mortels! Le Dieu des Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au
-milieu des nuées et des éclairs, et parlait par la voix de la foudre au
-peuple assemblé dans la plaine. De même Baal, Moloch, tous les dieux
-sanguinaires de ces peuples de l'Orient, apparaissaient à leurs fidèles
-sur le sommet des monts. Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom et
-de Moab, il n'est pas une seule hauteur, pas une colline, pas un rocher
-qui ne porte sa grossière pyramide de pierres, autel sur lequel des
-prêtres versaient le sang pour se rendre leur dieu propice. A Babel, où
-manquait la montagne, on la remplaça par ce fameux temple qui devait
-monter jusqu'au ciel. Le poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non
-tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les peuples.
-
- Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit
- N'avait pu fournir qu'une pierre.
-
-Dans leur haine jalouse des cultes étrangers, les prophètes juifs
-maudirent souvent les «hauts lieux» sur lesquels les peuples leurs
-voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes n'agissaient point
-autrement, et c'est vers les montagnes qu'ils regardaient pour en
-évoquer leurs anges secourables. Leur temple s'élevait sur une montagne;
-c'est également sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec Dieu;
-lorsque le Galiléen fut transfiguré et plana dans la lumière incréée
-avec les deux prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor qu'il
-s'était enlevé. Quand il mourut entre deux voleurs, c'est au sommet
-d'une montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra, dit la
-prophétie, quand il reviendra, entouré des saints et des anges, et qu'il
-assistera au châtiment de ses ennemis, c'est aussi sur une montagne
-qu'il descendra; mais le choc de ses pieds suffira pour la briser. Une
-autre montagne, une cime idéale portant une nouvelle cité d'or et de
-diamant surgira de l'espace lumineux, et c'est là que vivront à jamais
-les élus, planant dans les airs sur les joyeuses cimes, bien au-dessus
-de cette terre de malheurs et d'ennuis!
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-L'OLYMPE ET LES DIEUX
-
-
-De même que la gloire de l'imperceptible Grèce dépasse en éclat celle de
-tous les empires de l'Orient, de même l'Olympe, la plus haute et la plus
-belle des montagnes sacrées des Hellènes, est devenue dans l'imagination
-des peuples le mont par excellence; aucun sommet, ni celui du Mérou, ni
-ceux de l'Elbourz, de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans l'esprit des
-hommes les mêmes souvenirs de grandeur et de majesté. Bien peu, du
-reste, étaient plus admirablement situés pour frapper le regard, servir
-de signal aux races qui parcouraient le monde. Placé à l'angle de la mer
-Égée et dominant toutes les cimes voisines de la moitié de sa hauteur,
-l'Olympe est aperçu par les marins à d'énormes distances. Des plaines de
-la Macédoine, des riches vallées de la Thessalie, des monts de l'Othrys,
-du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue à l'horizon son triple
-dôme et ces pentes aux «mille plis» dont parle Homère. La fertilité des
-campagnes qui s'étendent à sa base appelait de toutes parts les
-populations, qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger
-diversement, soit pour s'entre-détruire. Enfin l'Olympe commande les
-défilés que devaient nécessairement suivre les tribus ou les armées en
-marche, d'Asie en Europe, ou de la Grèce vers les pays barbares du nord;
-il s'élève comme une borne milliaire sur le grand chemin que suivaient
-alors les nations.
-
-Plusieurs autres montagnes du monde hellénique devaient à leurs neiges
-étincelantes le nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais nulle ne le
-méritait mieux que celle de Thessalie, dont la cime servait de trône aux
-dieux.
-
-C'est que le peuple des Hellènes lui-même avait passé son enfance
-nationale dans les vallées et les plaines étendues à l'ombre du grand
-mont. C'est de la Thessalie que venaient les Hellènes de l'Attique et du
-Péloponèse; c'est là que leurs premiers héros avaient combattu les
-monstres et que leurs premiers poètes, guidés par la voix des muses
-Piérides, avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse et de
-victoire. En essaimant vers les contrées lointaines, les tribus grecques
-se rappelaient la montagne divine qui les avait portés et nourris dans
-ses vallons.
-
-Presque tous les grands événements de l'histoire mythique s'étaient
-accomplis dans cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus
-important, celui qui décida de l'empire du ciel et de la terre. L'Olympe
-était la citadelle choisie par les nouveaux dieux, et tout autour
-étaient campées les anciennes divinités, les Titans monstrueux, fils du
-Chaos. Debout sur les monts Othrys, qui se développent au sud en un
-vaste demi-cercle, les géants saisissaient d'énormes rochers, des
-montagnes entières, et les lançaient contre l'Olympe à demi déraciné.
-Pour se dresser plus haut dans le ciel, les vieux Titans entassèrent
-mont sur mont et s'en firent un piédestal, mais la grande cime neigeuse
-les dépassait toujours; elle s'entourait de sombres nuées d'où
-jaillissait la foudre. Les géants, nourris des forces mêmes de la terre,
-avaient dans leurs voix les hurlements de l'orage et dans leurs bras la
-vigueur de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient au hasard leur
-grêle de rochers; mais, contre les jeunes dieux intelligents, ils
-luttaient avec la fureur aveugle des éléments. Ils succombèrent, et,
-sous les débris des monts, des peuples entiers furent écrasés avec eux.
-C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent fait massacrer les
-nations comme par mégarde.
-
-Ces prodigieux combats de l'Olympe avaient cessé depuis de nombreuses
-générations, lorsque les peuplades ioniennes et doriennes eurent des
-poètes pour chanter leurs propres exploits et, plus tard, des historiens
-pour les raconter. Alors Zeus, le père des Dieux et des Hommes, siégeait
-en paix sur la montagne sacrée; son trône était posé sur la plus haute
-cime; à côté se tenait Héra, la déesse toujours femme et toujours
-vierge; à l'entour étaient assis les autres immortels à la face
-éternellement belle et joyeuse. Un éther lumineux baignait le sommet de
-l'Olympe et se jouait dans la chevelure des dieux; jamais les tempêtes
-ne venaient troubler le repos de ces êtres heureux; ni les pluies, ni
-les neiges ne tombaient sur la cime éclatante. Les nuées que Zeus
-assemblait s'enroulaient à ses pieds autour des rochers qui formaient la
-superbe base de son trône. A travers les interstices de ce voile que les
-Heures ouvraient et fermaient au gré du maître, celui-ci contemplait la
-mer et la terre, les cités et les peuples. Sur la tête de ces hommes qui
-s'agitaient, il suspendait des destins inflexibles, il prononçait la vie
-ou la mort, distribuait à son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre
-vengeresse. Aucune lamentation venue d'en bas ne troublait les dieux
-dans leur quiétude éternelle. Leur nectar était toujours délicieux,
-toujours exquise l'ambroisie. Ils savouraient l'odeur des hécatombes,
-écoutaient comme une musique le concert des voix suppliantes. Au-dessous
-d'eux se déroulait comme un spectacle infini le tableau des luttes et de
-la misère humaine. Ils voyaient s'entre-choquer les armées, les flottes
-s'engloutir, les villes disparaître en flammes et en fumée, les pauvres
-laboureurs, mirmidons presque invisibles, s'épuiser de fatigues pour
-obtenir des récoltes qu'un maître devait leur ravir; jusque sous le toit
-des demeures, ils voyaient pleurer les femmes et se lamenter les
-enfants. Au loin, leur ennemi Prométhée gémissait sur un roc du Caucase.
-Tels étaient les bonheurs des dieux.
-
-Est-ce que jamais un Hellène, berger, prêtre ou roi, osa gravir les
-pentes de l'Olympe au-dessus des hauts pâturages de ses vallons et de
-ses croupes? Un seul se hasarda-t-il, en mettant le pied sur la grande
-cime, à se trouver tout à coup en présence des terribles dieux? Les
-écrivains antiques nous disent que des philosophes n'ont pas craint
-d'escalader l'Etna, pourtant beaucoup plus élevé que l'Olympe; mais ils
-ne mentionnent aucun mortel qui ait eu l'audace de gravir la montagne
-des Dieux, même au temps de la science, à l'époque où le philosophe
-enseignait que Zeus et les autres immortels étaient de pures conceptions
-de l'esprit humain.
-
-Plus tard, d'autres religions, chez des peuples divers, qui vivent dans
-les plaines environnantes, s'emparèrent de la sainte montagne et la
-consacrèrent à de nouvelles divinités. Au lieu de Zeus, les chrétiens
-grecs y adorèrent la sainte Trinité; dans ses trois principales cimes,
-ils voient encore les trois grands trônes du ciel. Un de ses
-promontoires les plus élevés, qui jadis portait peut-être un temple
-d'Apollon, est dominé maintenant par un monastère de saint Élie; un de
-ses vallons, où les Bacchantes allaient chanter Évohé en l'honneur de
-Dionysos ou Bacchus, est habité par les moines de saint Denys. Les
-prêtres ont succédé aux prêtres, et le respect superstitieux des
-modernes à l'adoration des anciens; mais peut-être le plus haut sommet
-est-il, jusqu'à présent, vierge de pas humains; la douce lumière qui
-resplendit sur ses rochers et ses neiges n'a encore éclairé personne
-depuis que les dieux hellènes s'en sont allés.
-
-Il y a peu d'années encore, il eût été difficile à l'Européen d'arriver
-jusqu'au sommet de la montagne, car les Klephtes hellènes, à
-l'infaillible balle, en occupaient toutes les gorges; ils s'y étaient
-retranchés comme dans une énorme citadelle, et de là, recommençant la
-lutte des dieux contre les Titans, ils allaient faire leurs expéditions
-contre les Turcs du mont Ossa. Fiers de leur bravoure, ils se croyaient
-invincibles comme la montagne qui les portait; ils personnifiaient
-l'Olympe lui-même. «Je suis, disait un de leurs chants, je suis
-l'Olympe, illustre de tout temps et célèbre parmi les nations;
-quarante-deux pics se hérissent sur mon front, soixante-douze fontaines
-coulent dans mes ravins, et sur ma cime plus haute vient de se poser un
-aigle tenant dans ses serres la tête d'un vaillant héros!» Cet aigle
-était, sans doute, celui de l'antique Zeus. Maintenant encore, il se
-repaît de l'homme qui s'entre-tue.
-
-L'imagination des peuples se donne libre carrière quand il s'agit des
-dieux qu'elle a créés. Pendant le cours des siècles, elle change leurs
-noms, leurs attributs et leur puissance, suivant les alternatives de
-l'histoire, les changements des langues, les variantes individuelles et
-nationales des traditions; à la fin, elle les fait mourir comme elle les
-a fait naître, et les remplace par de nouvelles divinités. Il ne lui en
-coûte donc pas beaucoup de les faire voyager de montagne en montagne.
-Aussi chaque cime avait-elle son dieu ou même sa pléiade d'êtres
-célestes. Zeus vivait sur le mont Ida, de même que sur l'Olympe de
-Grèce, sur ceux de la Crète et de Chypre et sur les rochers d'Égine.
-Apollon avait sa demeure sur le Parnasse et sur l'Hélicon, sur le
-Cyllène et sur le Taygète, sur tous les monts épars qui se dressent hors
-de la mer Égée. Les sommets que venaient dorer les rayons du jour
-naissant, lorsque les plaines inférieures étaient encore dans l'ombre,
-devaient être consacrés au dieu du soleil. Aussi, presque toutes les
-cimes isolées de l'Hellade portent-elles aujourd'hui le nom d'Elias. Le
-prophète juif, en vertu de son nom, est devenu, par un calembour sacré,
-l'héritier d'Hélios, fils de Jupiter.
-
-«Voyez ce trône, centre de la terre,» disait Eschyle en parlant de
-Delphes. En maint autre endroit, suivant la fantaisie du poète, ou
-l'imagination populaire, se dressait ce pilier central. Pindare le
-voyait dans l'Etna; les matelots de l'Archipel désignaient le mont
-Athos, la grande borne que l'on discernait toujours au-dessus des eaux,
-soit en quittant les rives de l'Asie, soit en naviguant dans les mers de
-l'Europe. Sur cette montagne, disait-on, le soleil se couchait trois
-heures plus tard que dans les plaines de sa base, tant elle était haute;
-elle regardait par-dessus les bornes mêmes de la terre. Lorsque
-l'Hellade, jadis libre, fut asservie au Macédonien, lorsqu'elle devint
-la chose d'un maître, il se trouva un flatteur assez vil, un homme assez
-rampant pour prier Alexandre, qui s'était proclamé dieu, d'employer une
-armée à transformer le mont Athos en une statue du nouveau fils de Zeus,
-«plus puissant que son père». L'œuvre impossible aurait pu tenter un
-dieu parvenu, fou d'orgueil; pourtant celui-ci n'osa pas l'entreprendre.
-Les marins qui voguaient au pied de la grande montagne continuèrent d'y
-voir un ancien dieu, jusqu'au jour où commença un autre cycle de
-l'histoire, amenant un nouveau culte et de nouvelles divinités. Alors on
-se raconta que le mont Athos est précisément cette montagne où le diable
-avait transporté Jésus le Galiléen pour lui montrer tous les royaumes de
-la terre étendus à ses pieds, l'Europe, l'Asie et les îles de la mer.
-Les habitants d'Athos le croient encore, et serait-il possible, en
-effet, de trouver une cime d'où la vue soit, sinon plus vaste, du moins
-plus belle et plus variée?
-
-En dehors du monde hellénique où l'imagination populaire était si
-poétique et si féconde, les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes
-le trône des maîtres du ciel et de la terre. Non seulement les grands
-sommets des Alpes étaient adorés comme le séjour des dieux et comme des
-dieux eux-mêmes, mais, jusque dans les plaines du nord de l'Allemagne et
-du Danemark, de petites collines, qui relèvent leurs croupes au-dessus
-des landes uniformes, étaient des Olympes non moins vénérés que celui de
-la Thessalie l'avait été par les Grecs. Même dans la froide Islande,
-dans cette terre des brumes et des glaces éternelles, les adorateurs des
-souverains célestes se tournaient vers les montagnes de l'intérieur,
-croyant y voir les sièges de leurs dieux. Sans doute, s'ils avaient pu
-gravir jusqu'à la cime les flancs ravinés de leurs volcans, s'ils
-avaient contemplé l'horreur de ces cratères où les laves et les neiges
-luttent incessamment, ils n'auraient point songé à faire de ces lieux
-terribles le séjour enchanté de leurs divinités heureuses. Mais ils ne
-voyaient les montagnes que de loin; ils en apercevaient les cimes
-étincelantes à travers les nuages déchirés, et se les figuraient
-d'autant plus belles que les plaines de la base étaient plus sauvages et
-plus difficiles à parcourir. Ces monts, séparés de la terre des humains
-par des barrières de précipices infranchissables, c'était la cité
-d'Asgard où, sous un ciel toujours clément, vivaient les dieux joyeux.
-Ce grand nuage de vapeurs qui s'élevait de la cime de la montagne divine
-et s'étalait largement dans le ciel, ce n'était point une colonne de
-cendres, c'était le grand frêne Ygdrasil, à l'ombre duquel se reposaient
-les maîtres de l'univers.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-LES GÉNIES
-
-
-Les religions se transforment lentement. Les cultes du monde ancien,
-éteints en apparence depuis tant de générations, continuent sous les
-dehors des cultes nouveaux. Souvent les noms des dieux ont été changés,
-mais l'autel est resté le même. Les attributs de la divinité sont encore
-ce qu'ils étaient il y a deux mille ans, et la foi qui l'invoque a gardé
-la «sainte simplicité» de son fanatisme. Dans les vallées sauvages de
-l'Olympe, où bondissaient les bacchantes échevelées, les moines
-murmurent maintenant des prières; sur la sainte montagne d'Athos, que
-les marins de toute race et de toute langue adoraient de la surface des
-flots murmurants, neuf cent trente-cinq églises s'élèvent en l'honneur
-de tous les saints; le dieu des chrétiens est devenu l'héritier de Zeus,
-qui lui-même avait succédé à des dieux plus anciens. De même, à
-Syracuse, le temple de Minerve, dont les matelots saluaient de loin la
-lance d'or en versant une coupe de vin dans les eaux, s'est changé en
-une église de la Vierge. Chaque promontoire marin et, dans l'intérieur
-des terres, chaque sommet de colline, chaque montagne couronnée d'un
-temple, a gardé ses adorateurs, tout en changeant son nom. Un voyageur
-parcourt l'île de Chypre à la recherche d'un temple de Vénus Aphrodite.
-«Nous ne l'appelons plus Aphrodite, s'écrie avec zèle la femme qu'il
-interroge, nous l'appelons maintenant la Vierge Chrysopolite!»
-
-Mais les peuples chrétiens n'ont pas seulement continué de vénérer les
-montagnes saintes des Romains et des Grecs, ils ont étendu ce culte à
-leur manière dans toutes les contrées qu'ils habitent. De même que nos
-aïeux des temps légendaires, nos ancêtres plus rapprochés, qui vivaient
-au moyen âge, ne pouvaient contempler la montagne sans que leur
-imagination ne fît vivre des êtres supérieurs dans les vallées
-mystérieuses et sur les sommets rayonnants. Il est vrai que ces êtres
-n'avaient pas droit au titre de dieux; maudits par l'Église, ils se
-transformaient en diables, en démons malfaisants, ou bien, tolérés par
-elle, ils devenaient des génies tutélaires, des dieux de contrebande
-invoqués seulement à la dérobée.
-
-Jupiter, Apollon, Vénus, étaient descendus de leurs trônes, ils
-s'étaient réfugiés dans le fond des antres; eux dont les faces augustes
-avaient rayonné dans la lumière, étaient condamnés à vivre désormais
-dans les ténèbres des cavernes. Les fêtes de l'Olympe s'étaient
-transformées en sabbats où les sorcières hideuses allaient, à cheval sur
-un balai, évoquer le diable pendant les nuits d'orage. D'ailleurs, le
-froid climat, le ciel nuageux de nos contrées du nord devaient
-contribuer aussi pour une forte part à la réclusion des anciens dieux.
-Comment auraient-ils pu, sous le vent et la neige, au milieu des
-tourmentes, continuer leurs banquets joyeux, savourer l'ambroisie et
-jouer de la lyre d'or? A peine pouvait-on rêver leur présence dans ces
-palais fantastiques, construits en un instant par les rayons du soleil
-sur les cimes resplendissantes et disparaissant non moins vite, comme
-des rêves ou de vains mirages!
-
-Dieux et génies sont les personnifications de ce que l'homme redoute et
-de ce qu'il désire. Toutes ses terreurs, toutes ses passions prenaient
-jadis une forme surnaturelle. Aussi, parmi les esprits de la montagne,
-les uns sont-ils de redoutables magiciens qui brûlent l'herbe des
-pâturages, tuent le bétail, jettent un sort aux passants; les autres, au
-contraire, sont des êtres bienveillants dont une jatte de lait répandue
-ou même une simple incantation concilie les faveurs. C'est au bon génie
-que s'adresse le berger pour que ses troupeaux s'accroissent d'agneaux
-vigoureux et de génisses sans tache. C'est à lui surtout que jeunes et
-vieux, hommes et femmes, demandent ce qui malheureusement serait pour
-presque tous la joie suprême de la vie, de l'or, des richesses, un
-trésor. De vieilles traditions nous racontent comment les génies de la
-montagne se glissent dans les veines de la pierre, pour y insérer les
-cristaux et le métal, pour y mélanger diversement les terres et les
-minerais. D'autres légendes disent comment et à quelle heure il faut
-frapper la pierre sacrée qui recouvre les richesses, quels signes on
-doit faire, quelles syllabes étranges on doit prononcer. Mais qu'un seul
-oubli se commette, qu'un son prenne la place d'un autre, et toutes les
-formules d'incantation sont vaines!
-
-J'ai vu d'énormes fouilles entreprises par les montagnards au sommet
-d'une pointe de rochers cachée par les neiges pendant neuf mois de
-l'année. Cette pointe était consacrée à un saint qui, lui-même, avait
-succédé, comme protecteur du mont, à un dieu païen. Chaque été, les
-chercheurs de trésors revenaient creuser la cime en se servant des mots
-et des gestes sacramentels. Ils ne trouvaient que des feuillets de
-schiste sous d'autres feuillets semblables; mais, sans se lasser,
-quelque avide piocheur continuait son œuvre, essayant d'évoquer le
-génie par une nouvelle formule, par un cri victorieux.
-
-Plus intéressants que ces dieux gardeurs de trésors sont ceux qui, dans
-les cavernes de la montagne, sont chargés de conserver le génie de toute
-une race. Cachés dans l'épaisseur de la roche, ils représentent le
-peuple tout entier, avec ses traditions, son histoire, son avenir. Aussi
-vieux que le mont, ils dureront aussi longtemps que lui, et, tant qu'ils
-vivront eux-mêmes, vivra la race dont les groupes sont épars dans les
-vallées environnantes. C'est le génie qui, dans sa pensée profonde,
-concentre tous les agissements, tous les flux et reflux de la nation qui
-s'agite à ses pieds. Ainsi les Basques regardent avec orgueil vers le
-pic d'Anie où se cache leur dieu, inconnu des prêtres, mais d'autant
-plus vivant. «Tant qu'il sera là, disent-ils, nous y serons aussi!» Et
-volontiers ils se croiraient éternels, eux dont la langue disparaîtra
-demain!
-
-Au même ordre d'idées populaires appartiennent les légendes de ces
-guerriers ou prophètes qui, pendant des siècles, attendent un grand
-jour, cachés dans quelque grotte profonde d'une montagne. Tel est le
-mythe de cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur une table de
-pierre, et dont la barbe blanche, croissant toujours, avait poussé
-jusque dans le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit peut-être,
-pénétrait dans la caverne et troublait le songe du puissant vieillard.
-Celui-ci soulevait lentement la tête, faisait une question à l'homme
-tremblant, puis reprenait son rêve interrompu. «Pas encore!»
-soupirait-il. Qu'attendait-il donc pour mourir en paix? Sans doute,
-l'écho de quelque grande bataille, l'odeur d'un fleuve de sang humain,
-un immense égorgement en l'honneur de son empire. Ah! puisse cette
-dernière bataille avoir été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne
-soit plus maintenant qu'un monceau de cendres!
-
-Combien plus touchante et plus belle est la légende des trois Suisses
-qui, eux aussi, attendent leur grand jour dans l'épaisseur d'une haute
-montagne des vieux cantons! Ils sont trois comme les trois qui, dans la
-prairie de Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les trois
-portent le nom de Tell, comme celui qui renversa le tyran. Eux aussi
-sommeillent; ils rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils songent,
-c'est à la liberté, non pas à la seule liberté suisse, mais à celle de
-tous les hommes. De temps en temps, l'un d'eux se lève pour regarder le
-monde des lacs et des plaines, mais il revient triste vers ses
-compagnons. «Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la grande délivrance
-n'est pas venu. Toujours esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les
-chapeaux de leurs maîtres!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-L'HOMME
-
-
-Attendons, toutefois, attendons avec confiance; le jour viendra! les
-dieux s'en vont, emmenant avec eux le cortège des rois, leurs tristes
-représentants sur la terre. L'homme apprend lentement à parler le
-langage de la liberté; il apprendra aussi à en pratiquer les mœurs.
-
-Les montagnes qui, du moins, ont le mérite d'être belles, sont au nombre
-de ces dieux que l'on commence à ne plus adorer. Leurs tonnerres et
-leurs avalanches ont cessé d'être pour nous les foudres de Jupiter;
-leurs nuages ne sont plus la robe de Junon. Sans peur désormais, nous
-abordons les hautes vallées, résidence des dieux ou repaire des génies.
-Les cimes, jadis redoutées, sont devenues précisément le but de milliers
-de gravisseurs, qui se sont donné pour tâche de ne pas laisser un seul
-rocher, un seul champ de glace vierge des pas humains. Déjà, dans nos
-contrées populeuses de l'Europe occidentale, presque tous les sommets
-ont été successivement conquis; ceux de l'Asie, de l'Afrique, de
-l'Amérique, le seront à leur tour. Puisque l'ère des grandes découvertes
-géographiques est à peu près terminée et que, sauf quelques lacunes, les
-terres sont connues dans leur ensemble, d'autres voyageurs, obligés de
-se contenter d'une moindre gloire, se disputent en grand nombre
-l'honneur d'être les premiers à gravir les montagnes non encore
-visitées. Jusqu'au Gröenland, les amateurs d'ascensions vont chercher
-quelque cime inconnue.
-
-Parmi ces escaladeurs qui, chaque année, pendant la belle saison,
-tentent de gravir quelque cime haute et difficile, il en est, paraît-il,
-qui montent par amour de la gloriole. Ils cherchent, dit-on, un moyen
-pénible, mais sûr, de faire répéter leur nom de journal en journal,
-comme si, par une simple ascension, ils avaient fait une œuvre utile à
-l'humanité. Arrivés sur la cime, ils rédigent, de leurs mains raidies
-par le froid, un procès-verbal de leur gloire, débouchent avec fracas
-des bouteilles de Champagne, tirent des coups de pistolet comme de vrais
-conquérants et secouent des drapeaux avec frénésie. Là où le sommet de
-la montagne n'est pas revêtu d'une épaisse coupole de neige, ils
-apportent des pierres afin de s'exhausser encore de quelques pouces. Ce
-sont des rois, des maîtres du monde, puisque la montagne entière n'est
-pour eux qu'un énorme piédestal, et qu'ils voient les royaumes gisant à
-leurs pieds. Ils étendent la main comme pour les saisir. C'est ainsi
-qu'un poète de campagne, invité pour la première fois à visiter un
-château royal, demanda la permission de monter un instant sur le trône.
-Quand il s'y trouva, le vertige de la domination le saisit tout à coup.
-Il aperçut une mouche qui voletait près de lui: «Ah! je suis roi
-maintenant, je t'écrase!» et, d'un coup de poing, il aplatit le pauvre
-insecte sur le bras du fauteuil doré.
-
-Pourtant, l'homme modeste, celui qui ne raconte point son escalade et
-n'ambitionne nullement la gloire éphémère d'avoir gravi quelque pic
-difficilement abordable, celui-là même éprouve une joie forte quand il
-pose le pied sur une haute cime. De Saussure n'a pas eu, pendant tant
-d'années, le regard fixé sur le dôme du Mont-Blanc, il n'en a pas, à
-tant de reprises, essayé l'ascension dans l'unique préoccupation d'être
-utile à la science. Quand, après Balmat, il eut atteint les neiges
-jusqu'alors inviolées, il n'eut pas seulement la joie de pouvoir faire
-des observations nouvelles, il se livra aussi au bonheur tout naïf
-d'avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur de bêtes et le
-chasseur d'hommes, hélas! ont aussi de la joie quand, après une
-poursuite acharnée à travers bois et ravins, coteaux et vallées, ils se
-trouvent en face de leur victime et réussissent à l'atteindre d'une
-balle! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés, soutenus qu'ils étaient
-par l'espoir, et, maintenant qu'ils se reposent à côté de leur proie
-tombée, ils oublient tout ce qu'ils ont souffert. Comme le chasseur, le
-gravisseur de cimes a cette joie de la conquête après l'effort, mais il
-a de plus le bonheur de n'avoir risqué que sa propre vie; il a gardé ses
-mains pures.
-
-Dans les grandes ascensions, le danger est souvent bien proche, et à
-chaque minute on risque la mort; mais on avance toujours et on se sent
-soutenu, soulevé par une forte joie, à la vue de tous ces périls que
-l'on sait éviter par la solidité de ses muscles et sa présence d'esprit.
-Fréquemment, il faut se tenir sur une pente de neige glacée où le
-moindre faux pas vous lancerait aux précipices. D'autres fois, on rampe
-sur un glacier en s'accrochant à un simple rebord de neige qui, en se
-brisant, vous laisserait tomber dans un gouffre dont on ne voit pas le
-fond. Il arrive aussi qu'on doit escalader des parois de rochers dont
-les saillies sont à peine assez larges pour que le pied y trouve place,
-et que recouvre une croûte de verglas, palpitant pour ainsi dire sous
-l'eau glaciale qui s'épanche au-dessous. Mais tels sont le courage et la
-tranquillité d'esprit, que pas un muscle ne se permet un faux mouvement,
-et tous s'harmonisent dans leurs efforts pour éviter le danger. Un
-voyageur glisse sur une roche d'ardoise polie et très inclinée, que
-coupe brusquement un précipice de cent mètres de hauteur. Le voilà qui
-descend avec une rapidité vertigineuse sur la pente lisse; mais il
-s'étend si bien pour offrir une plus large surface de frottement et
-rencontrer toutes les petites aspérités du roc, il utilise si habilement
-ses bras et ses jambes en guise de frein, qu'il s'arrête enfin au bord
-de l'abîme. Là, précisément, un ruisselet s'étale sur la pierre avant de
-tomber en cascade. Le voyageur avait soif. Il boit tranquillement, la
-face dans l'eau, avant de songer à se relever pour reprendre pied sur
-une roche moins périlleuse.
-
-Le gravisseur aime d'autant plus la montagne qu'il a risqué d'y périr;
-mais le sentiment du danger surmonté n'est pas la seule joie de
-l'ascension, surtout chez l'homme qui, pendant le courant de sa vie, a
-dû soutenir de fortes luttes pour faire son devoir. En dépit de
-lui-même, il ne peut s'empêcher de voir dans le chemin parcouru, avec
-ses passages difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses obstacles de
-toute sorte, une image du pénible chemin de la vertu; cette comparaison
-des choses matérielles et du monde moral s'impose à son esprit. «Malgré
-la nature, j'ai réussi, pense-t-il; la cime est sous mes pieds. J'ai
-souffert, c'est vrai, mais j'ai vaincu, et le devoir est accompli.» Ce
-sentiment a toute sa force chez ceux qui ont vraiment mission
-scientifique d'escalader un sommet dangereux, soit pour en étudier les
-roches et les fossiles, soit pour y rattacher leur réseau de triangles
-et dresser la carte du pays. Ceux-là ont droit de s'applaudir après
-avoir conquis la cime; s'il leur arrive malheur dans leur voyage, ils
-ont droit au titre de martyrs. L'humanité reconnaissante doit s'en
-rappeler les noms, bien autrement nobles que ceux de tant de prétendus
-grands hommes!
-
-Tôt ou tard les âges héroïques de l'exploration des montagnes prendront
-fin comme ceux de l'exploration de la planète elle-même, et le souvenir
-des fameux gravisseurs se transformera en légende. Les unes après les
-autres, toutes les montagnes des contrées populeuses auront été
-escaladées; des sentiers faciles, puis des chemins carrossables, auront
-été construits de la base au sommet, pour en faciliter l'accès, même aux
-désœuvrés et aux affadis; on aura fait jouer la mine entre les
-crevasses des glaciers pour montrer aux badauds la texture du cristal;
-des ascenseurs mécaniques auront été établis sur les parois des monts
-jadis inaccessibles, et les «touristes» se feront hisser le long des
-murs vertigineux, en fumant leur cigare et en devisant de scandales.
-
-Mais ne voilà-t-il pas déjà que l'on monte aux sommets par des chemins
-de fer! Les inventeurs ont imaginé maintenant des locomotives de
-montagnes, afin que nous puissions aller nous plonger dans l'air libre
-des cieux, pendant l'heure de digestion qui suit notre dîner. Des
-Américains, gens pratiques dans leur poésie, ont inventé ce nouveau mode
-d'ascension. Pour atteindre plus vite et sans fatigue le sommet de leur
-montagne la plus vénérée, à laquelle ils ont donné le nom de Washington,
-le héros de l'indépendance, ils l'ont rattachée à leur réseau de chemins
-de fer. Roches et pâturages sont entourés d'une spirale de rails que les
-trains gravissent et descendent tour à tour en sifflant et en déroulant
-leurs anneaux comme des serpents gigantesques. Une station est installée
-sur la cime, ainsi que des restaurants et des kiosques dans le style
-chinois. Le voyageur en quête d'impressions y trouve des biscuits, des
-liqueurs et des poésies sur le soleil levant.
-
-Ce que les Américains ont fait pour le mont Washington, les Suisses se
-sont hâtés de l'imiter pour le Righi, au centre de ce panorama si
-grandiose de leurs lacs et de leurs montagnes. Ils l'ont fait aussi pour
-l'Utli; ils le feront pour d'autres monts encore, ils en ramèneront pour
-ainsi dire les cimes au niveau de la plaine. La locomotive passera de
-vallée en vallée par-dessus les sommets, comme passe un navire en
-montant et descendant sur les vagues de la mer. Quant aux monts tels que
-les hautes cimes des Andes et de l'Himalaya, trop élevées dans la région
-du froid pour que l'homme puisse y monter directement, le jour viendra
-où il saura pourtant les atteindre. Déjà les ballons l'ont porté à deux
-ou trois kilomètres plus haut; d'autres aéronefs iront le déposer jusque
-sur le Gaourisankar, jusque sur le «Grand Diadème du Ciel éclatant.»
-
-Dans cette grande œuvre d'aménagement de la nature, on ne se borne
-point à rendre les montagnes d'un accès facile, au besoin on travaille à
-les supprimer. Non contents de faire escalader à leurs routes
-carrossables les monts les plus ardus, les ingénieurs percent les roches
-qui les gênent, pour faire passer leurs voies de fer de vallée à vallée.
-En dépit de tous les obstacles que la nature avait mis en travers de sa
-marche, l'homme passe; il se fait une nouvelle terre appropriée à ses
-besoins. Lorsqu'il lui faut un grand port de refuge pour ses navires, il
-prend un promontoire au bord des mers, et, roche à roche, il le jette au
-fond des eaux pour en construire un brise-lames. Pourquoi, si la
-fantaisie lui en vient, ne prendrait-il pas aussi de grandes montagnes
-pour les triturer et en répandre les débris sur le sol des plaines?
-
-Mais quoi, ce travail est déjà commencé. En Californie, les mineurs, las
-d'attendre que les ruisseaux leur apportent le sable pailleté d'or, ont
-eu l'idée de s'attaquer à la montagne elle-même. En maints endroits, ils
-écrasent la roche dure pour en retirer le métal; mais ce travail est
-difficile et coûteux. La besogne est plus facile lorsqu'ils ont devant
-eux des terrains de transport, tels que sables meubles et cailloux.
-Alors, ils s'installent en face, avec d'énormes pompes à incendie,
-ravinent incessamment les talus à grands jets et démolissent ainsi peu à
-peu la montagne pour en extraire toutes les molécules d'or. En France,
-on a eu l'idée de déblayer de la même manière une partie des énormes
-amas d'alluvions antiques accumulés en plateaux au devant des Pyrénées;
-au moyen de canaux, tous ces débris, transformés en limons fertilisants,
-serviraient à exhausser et à féconder les plaines nues des Landes.
-
-Certes, ce sont là des progrès considérables. Le temps n'est plus où les
-seuls chemins des montagnes étaient des ornières tellement étroites que
-deux piétons, venant en sens contraire, ne pouvaient s'éviter et
-devaient passer l'un sur le dos de l'autre couché sur le sentier. Tous
-les points de la terre deviennent accessibles, même aux invalides et aux
-malades; en même temps, toutes les ressources deviennent utilisables, et
-la vie de l'homme se trouve ainsi prolongée de toutes les heures
-conquises sur la période d'efforts, tandis que son avoir s'accroît de
-tous les trésors arrachés à la terre. Mais, comme toutes les choses
-humaines, ces progrès amèneront avec eux les abus correspondants;
-quelquefois, on sera sur le point de les maudire, de même qu'on a maudit
-jadis la parole, l'écriture, le livre et jusqu'à la pensée. Quoi que
-disent les amateurs du bon vieux temps, la vie, si rude pour la plupart
-des hommes, deviendra pourtant de plus en plus facile. A nous de veiller
-pour qu'une forte éducation arme le jeune homme d'une énergique volonté
-et le rende toujours capable d'un héroïque effort, seul moyen de
-maintenir l'humanité dans sa vigueur morale et matérielle! A nous de
-remplacer par des épreuves méthodiques ce dur combat de l'existence par
-lequel il faut acheter maintenant la force d'âme. Jadis, lorsque la vie
-était un incessant combat de l'homme contre l'homme ou la bête fauve,
-l'adolescent était regardé comme un enfant, tant qu'il n'avait pas
-rapporté de trophée sanglant dans la hutte paternelle. Il lui fallait
-montrer la force de son bras, la solidité de son courage, avant qu'il
-osât élever la voix dans le conseil des guerriers. Dans les pays où le
-danger n'était pas tant d'avoir à se mesurer avec l'ennemi que d'avoir à
-subir la faim, le froid, les intempéries, le candidat au titre d'homme
-était abandonné dans la forêt sans nourriture, sans vêtements, exposé à
-la bise et à la morsure des insectes; il fallait qu'il restât là,
-immobile, la face placide et fière, et qu'après des journées d'attente
-il eût encore la force de se laisser torturer sans se plaindre,
-d'assister à un repas abondant sans avancer la main pour en prendre sa
-part. Maintenant, on n'impose plus ces épreuves barbares à nos jeunes
-gens, mais, sous peine de décadence et d'abêtissement, il faut savoir
-donner aux enfants une âme haute et ferme, non seulement contre les
-malheurs possibles, mais surtout contre les facilités de la vie.
-Travaillons à rendre l'humanité heureuse, mais enseignons-lui en même
-temps à triompher de son propre bonheur par la vertu.
-
-Dans ce travail, si capital, de l'éducation des enfants, et, par eux, de
-l'humanité future, la montagne a le plus grand rôle à remplir. La
-véritable école doit être la nature libre, avec ses beaux paysages que
-l'on contemple, ses lois que l'on étudie sur le vif, mais aussi avec ses
-obstacles qu'il faut surmonter. Ce n'est point dans les étroites salles
-aux fenêtres grillées que l'on fera des hommes courageux et purs. Qu'on
-leur donne au contraire la joie de se baigner dans les torrents et les
-lacs des montagnes, qu'on les fasse promener sur les glaciers et sur les
-champs de neige, qu'on les mène à l'escalade des grands sommets. Non
-seulement ils apprendront sans peine ce que nul livre ne saurait leur
-enseigner, non seulement ils se souviendront de tout ce qu'ils auront
-appris dans ces jours heureux où la voix du professeur se confondait
-pour eux, en une même impression, avec la vue de paysages charmants et
-forts, mais encore ils se seront trouvés en face du danger et ils
-l'auront joyeusement bravé. L'étude sera pour eux un plaisir, et leur
-caractère se formera dans la joie.
-
-On ne saurait douter que nous sommes à la veille d'accomplir les
-changements les plus considérables dans l'aspect de la nature aussi bien
-que dans la vie de l'humanité; ce monde extérieur que nous avons déjà si
-puissamment modifié dans sa forme, nous le transformerons à notre usage
-bien plus énergiquement encore. A mesure que grandissent notre savoir et
-notre puissance matérielle, notre volonté d'homme se manifeste de plus
-en plus impérieuse en face de la nature. Actuellement, presque tous les
-peuples dits civilisés emploient encore la plus grande partie de leur
-épargne annuelle à préparer les moyens de s'entre-tuer et de dévaster le
-territoire les uns des autres; mais, lorsque, plus avisés, ils
-l'appliqueront à augmenter la force de production du sol, à utiliser en
-commun toutes les forces de la terre, à supprimer tous les obstacles
-naturels qu'elle oppose à nos libres mouvements, c'est à vue d'œil que
-changera l'apparence de la planète qui nous emporte dans son tourbillon.
-Chaque peuple donnera, pour ainsi dire, un vêtement nouveau à la nature
-environnante. Par ses champs et ses routes, ses demeures et ses
-constructions de toute espèce, par le groupement imposé aux arbres et
-l'ordonnance générale des paysages, la population donnera la mesure de
-son propre idéal. Si elle a vraiment le sentiment du beau, elle rendra
-la nature plus belle; si, au contraire, la grande masse de l'humanité
-devait rester ce qu'elle est aujourd'hui, grossière, égoïste et fausse,
-elle continuerait à marquer la terre de ses tristes empreintes. C'est
-alors que le cri de désespoir du poète deviendrait une vérité: «Où fuir?
-la nature s'enlaidit.»
-
-Quel que soit l'avenir de l'humanité, quel que doive être l'aspect du
-milieu qu'il se créera, la solitude, dans ce qui reste de la libre
-nature, deviendra de plus en plus nécessaire aux hommes qui, loin du
-conflit des opinions et des voix, veulent retremper leur pensée. Si les
-plus beaux sites de la terre devaient un jour être seulement le
-rendez-vous de tous les désœuvrés, ceux qui aiment à vivre dans
-l'intimité des éléments n'auraient plus qu'à s'enfuir dans une barque au
-milieu des flots, ou bien à attendre le jour où ils pourront planer
-comme l'oiseau dans les profondeurs de l'espace; mais ils regretteraient
-toujours les fraîches vallées des monts, et les torrents jaillissant des
-neiges inviolées, et les pyramides blanches ou roses se dressant dans le
-ciel bleu. Heureusement, les montagnes ont toujours les plus douces
-retraites pour celui qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps
-encore on pourra s'écarter du monde frivole et se retrouver dans la
-vérité de sa pensée, loin de ce courant d'opinions vulgaires et factices
-qui troublent et détournent jusqu'aux esprits les plus sincères.
-
-Quel étonnement, quelle déshabitude de tout mon être, lorsque,
-franchissant le seuil du dernier défilé de la montagne, je me retrouvai
-dans la grande plaine aux lointains indistincts et fuyants, à l'espace
-illimité! Le monde immense était ouvert devant moi; je pouvais aller
-vers le point de l'horizon où me portait mon caprice, et cependant
-j'avais beau marcher, il ne me semblait point changer de place, tant la
-nature environnante avait perdu son charme et sa variété. Je n'entendais
-plus le torrent, je ne voyais plus les neiges ni les rochers, c'était
-toujours la même campagne monotone. Mes pas étaient libres, et pourtant
-je me sentais bien autrement emprisonné que dans la montagne; un arbre
-seul, un simple arbuste, suffisaient à me cacher l'horizon; pas un
-chemin qui ne fût bordé des deux côtés par des haies ou des barrières.
-
-En m'éloignant des monts que j'aimais et qui s'enfuyaient loin de moi,
-je regardais souvent en arrière pour en distinguer les formes
-amoindries. Les pentes se confondaient peu à peu en une même masse
-bleuâtre; les larges entailles des vallées cessaient d'être visibles;
-les cimes secondaires se perdaient, le profil des hauts sommets se
-dessinait seul sur le fond lumineux. A la fin, la brume de poussière et
-d'impuretés qui s'élève des plaines me cacha les pentes basses des
-montagnes; il ne restait plus qu'une sorte de décor porté sur des
-nuages, et c'est à peine si je pouvais encore retrouver du regard
-quelques-unes des cimes autrefois gravies. Puis tous les contours
-disparurent dans les vapeurs; la plaine sans bornes visibles m'entoura
-de toutes parts. Désormais, la montagne était loin de moi, et j'étais
-rentré dans le grand tumulte des humains. Du moins ai-je pu garder dans
-ma mémoire la douce impression du passé. Je vois de nouveau surgir
-devant mes yeux le profil aimé des monts, je rentre par la pensée dans
-les vallons ombreux, et, pendant quelques instants, je puis jouir en
-paix de l'intimité de la roche, de l'insecte et du brin d'herbe.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PAGES.
- CHAPITRE I. L'ASILE 1
- -- II. LES SOMMETS ET LES VALLÉES 11
- -- III. LA ROCHE ET LE CRISTAL 25
- -- IV. L'ORIGINE DE LA MONTAGNE 39
- -- V. LES FOSSILES 53
- -- VI. LA DESTRUCTION DES CIMES 63
- -- VII. LES ÉBOULIS 75
- -- VIII. LES NUAGES 87
- -- IX. LE BROUILLARD ET L'ORAGE 97
- -- X. LES NEIGES 107
- -- XI. L'AVALANCHE 125
- -- XII. LE GLACIER 139
- -- XIII. LA MORAINE ET LE TORRENT 151
- -- XIV. LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES 163
- -- XV. LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE 182
- -- XVI. L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS 193
- -- XVII. LE LIBRE MONTAGNARD 209
- -- XVIII. LE CRÉTIN 231
- -- XIX. L'ADORATION DES MONTAGNES 247
- -- XX. L'OLYMPE ET LES DIEUX 265
- -- XXI. LES GÉNIES 277
- -- XXII. L'HOMME 285
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
-
-
-1676.--Imprimerie A. Lahore, 9, rue de Fleurus, Paris.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Histoire d'une montagne, by Élisée Reclus.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Histoire d'une Montagne
-
-Author: Élisée Reclus
-
-Release Date: December 5, 2019 [EBook #60850]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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-</pre>
-
-<h1>HISTOIRE<br />
-<span class="large">D'UNE MONTAGNE</span></h1>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">ÉLISÉE RECLUS</span></p>
-
-<div class="c"><img src="images/herzel.png" alt="[J H]" /></div>
-<p class="c"><span class="large">BIBLIOTHÈQUE</span><br />
-D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION</p>
-
-<p class="c"><span class="small">J. HETZEL ET C<sup>ie</sup>, 18, RUE JACOB</span><br />
-<span class="xsmall g">PARIS</span></p>
-
-<p class="c xsmall">Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE I<br />
-L'ASILE</h2>
-
-
-<p>J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée
-avait été dure pour moi, elle avait enlevé
-des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets,
-mis à néant mes espérances. Des hommes
-que j'appelais mes amis s'étaient retournés
-contre moi en me voyant assailli par le malheur;
-l'humanité tout entière, avec ses intérêts
-en lutte et ses passions déchaînées, m'avait
-paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper,
-soit pour mourir, soit pour retrouver,
-dans la solitude, ma force et le calme de mon
-esprit.</p>
-
-<p>Sans trop savoir où me conduisaient mes
-pas, j'étais sorti de la ville bruyante, et je me
-dirigeais vers les grandes montagnes dont je
-voyais le profil denteler le bout de l'horizon.</p>
-
-<p>Je marchais devant moi, suivant les chemins
-de traverse et m'arrêtant le soir devant
-les auberges écartées. Le son d'une voix humaine,
-le bruit d'un pas, me faisaient frissonner;
-mais, quand je cheminais solitaire, j'écoutais
-avec un plaisir mélancolique le chant
-des oiseaux, le murmure de la rivière et les
-mille rumeurs échappées des grands bois.</p>
-
-<p>Enfin, marchant toujours au hasard par
-route ou par sentier, j'arrivai à l'entrée du premier
-défilé de la montagne. La large plaine
-rayée de sillons s'arrêtait brusquement au
-pied des rochers et des pentes ombragées de
-châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues
-de loin avaient disparu derrière des sommets
-moins hauts, mais plus rapprochés. A côté de
-moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une
-vaste nappe, se plissant sur les cailloux, coulait
-inclinée et rapide entre des roches lisses et
-revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de
-chaque rive, un coteau, premier contrefort
-des monts, dressait ses escarpements et portait
-sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui
-jadis fut la gardienne de la vallée. Je me sentais
-enfermé entre les deux murailles; j'avais
-quitté la région des grandes villes, des fumées
-et du bruit; derrière moi étaient restés ennemis
-et faux amis.</p>
-
-<p>Pour la première fois depuis bien longtemps,
-j'éprouvai un mouvement de joie réelle.
-Mon pas devint plus allègre, mon regard plus
-assuré. Je m'arrêtai pour aspirer avec volupté
-l'air pur descendu de la montagne.</p>
-
-<p>Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes
-de cailloux, de poussière ou de boue;
-maintenant j'ai quitté les basses plaines, je
-suis dans la montagne non encore asservie!
-Un sentier, tracé par les pas des chèvres
-et des bergers, se détache du cheminot plus
-large qui suit le fond de la vallée et monte
-obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est
-la route que je prends pour être bien sûr d'être
-enfin seul.</p>
-
-<p>M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser
-les hommes qui passent sur le sentier du
-fond. Les hameaux, les villages, me sont à
-demi cachés par leurs propres fumées, brouillard
-d'un gris bleuâtre qui rampe lentement
-sur les hauteurs et se déchire en route aux
-lisières de la forêt.</p>
-
-<p>Vers le soir, après avoir contourné plusieurs
-escarpements de rochers, dépassé de nombreux
-ravins, franchi, en sautant de pierre en
-pierre, bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis
-la base d'un promontoire dominant au
-loin rochers, bois et pâturages. A la cime
-apparaissait une cabane enfumée, et des brebis
-paissaient à l'entour sur les pentes. Pareil
-à un ruban déroulé dans le velours du gazon,
-ce sentier jaunâtre montait vers la cabane et
-semblait s'y arrêter. Plus loin, je n'apercevais
-que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades,
-neiges et glaciers. Là était la dernière
-habitation de l'homme. C'était la masure qui,
-pendant de longs mois, devait me servir d'asile.</p>
-
-<p>Un chien puis un berger m'y accueillirent
-en amis.</p>
-
-<p>Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler
-lentement au gré de la nature. Tantôt
-j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres
-écroulées d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais
-au hasard dans une forêt de sapins;
-d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures
-pour aller m'asseoir sur une cime dominant
-l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais dans
-un ravin profond et noir où je pouvais me
-croire comme enfoui dans les abîmes de la
-terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et
-de la nature, les fantômes lugubres qui hantaient
-ma mémoire relâchèrent leur étreinte.
-Je ne me promenais plus seulement pour
-échapper à mes souvenirs, mais aussi pour
-me laisser pénétrer par les impressions du
-milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même.</p>
-
-<p>Si, dès mes premiers pas dans la montagne,
-j'avais éprouvé un sentiment de joie, c'est que
-j'étais entré dans la solitude et que des rochers,
-des forêts, tout un monde nouveau se
-dressait entre moi et le passé; mais, un beau
-jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était
-glissée dans mon âme. J'aimais la montagne
-pour elle-même. J'aimais sa face calme et
-superbe éclairée par le soleil quand nous étions
-déjà dans l'ombre; j'aimais ses fortes épaules
-chargées de glaces aux reflets d'azur, ses
-flancs où les pâturages alternent avec les forêts
-et les éboulis; ses racines puissantes s'étalant
-au loin comme celles d'un arbre immense,
-et toutes séparées par des vallons avec leurs
-rivelets, leurs cascades, leurs lacs et leurs
-prairies; j'aimais tout de la montagne, jusqu'à
-la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher,
-jusqu'à la pierre qui brille au milieu du
-gazon.</p>
-
-<p>De même, le berger mon compagnon, qui
-m'avait presque déplu, comme représentant
-de cette humanité que je fuyais, m'était devenu
-graduellement nécessaire; je sentais naître
-pour lui la confiance et l'amitié. Je ne
-me bornais plus à le remercier de la nourriture
-qu'il m'apportait et des soins qu'il me
-rendait, mais je l'étudiais, je tâchais d'apprendre
-ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger
-était le bagage de son instruction; mais, quand
-l'amour de la nature se fut emparé de moi,
-c'est lui qui me fit connaître la montagne où
-paissaient ses troupeaux, à la base de laquelle
-il était né. Il me dit le nom des plantes, me
-montra les roches où se trouvaient les cristaux
-et les pierres rares, m'accompagna sur les corniches
-vertigineuses des gouffres pour m'indiquer
-le chemin à prendre dans les passages
-difficiles. Du haut des cimes il me désignait
-les vallées, me traçait le cours des torrents;
-puis, de retour à notre cabane enfumée, il me
-racontait l'histoire du pays et les légendes locales.</p>
-
-<p>En échange, je lui expliquais aussi bien
-des choses qu'il ne comprenait pas et que
-même il n'avait jamais désiré comprendre.
-Mais son intelligence s'ouvrait peu à peu, elle
-devenait avide. Je prenais plaisir à lui répéter
-le peu que je savais en voyant son &oelig;il s'éclairer
-et sa bouche sourire. La physionomie
-se réveillait sur ce visage naguère épais et grossier;
-d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors,
-il se changeait en homme réfléchissant
-sur soi-même et sur les objets qui l'entouraient.</p>
-
-<p>Et, tout en instruisant mon compagnon, je
-m'instruisais moi-même, car, en essayant
-d'expliquer au berger les phénomènes de la
-nature, j'arrivais à les comprendre mieux, et
-j'étais mon propre élève.</p>
-
-<p>Ainsi sollicité par le double intérêt que me
-donnaient l'amour de la nature et la sympathie
-pour mon semblable, j'essayai de connaître la
-vie présente et l'histoire passée de la montagne
-sur laquelle nous vivions comme des pucerons
-sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai
-la masse énorme dans les roches dont elle est
-bâtie, dans les accidents du sol qui, suivant
-les points de vue, les heures et les saisons, lui
-donnent une si grande variété d'aspects, ou
-gracieux ou terribles; je l'étudiai dans ses
-neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent,
-dans les plantes et les animaux qui en
-habitent la surface. Je tentai de comprendre
-aussi ce que la montagne avait été dans la
-poésie et dans l'histoire des nations, le rôle
-qu'elle avait eu dans les mouvements des peuples
-et dans les progrès de l'humanité tout entière.</p>
-
-<p>Ce que j'appris, je le dois à la collaboration
-de mon berger, et aussi, puisqu'il faut tout
-dire, à la collaboration de l'insecte rampant,
-à celle du papillon et de l'oiseau chanteur.</p>
-
-<p>Si je n'avais passé de longues heures, couché
-sur l'herbe, à regarder ou à entendre ces
-petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je
-moins compris combien est vivante aussi la
-grande terre qui porte sur son sein tous ces
-infiniment petits et les entraîne avec nous dans
-l'insondable espace.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II<br />
-LES SOMMETS ET LES VALLÉES</h2>
-
-
-<p>Vue de la plaine, la montagne est de forme
-bien simple: c'est un petit cône dentelé s'élevant,
-parmi d'autres saillies d'inégale hauteur,
-sur une muraille bleue, rayée de blanc
-et de rose, qui borne tout un côté de l'horizon.
-Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse
-aux dents bizarrement taillées; une
-de ces dents est la montagne où se sont égarés
-mes pas.</p>
-
-<p>Cependant le petit cône que je distinguais
-des campagnes inférieures, simple grain de
-sable sur le grain de sable qui est la terre,
-m'apparaît maintenant comme un monde. De
-la cabane, j'aperçois bien, à quelques centaines
-de mètres au-dessus de ma tête, une crête
-de rochers qui me semble être la cime; mais,
-que je le gravisse, et voici qu'un autre sommet
-se dresse par delà les neiges. Que je gagne un
-deuxième escarpement, et la montagne paraît
-encore changer de forme à mes yeux. De chaque
-pointe, de chaque ravin, de chaque versant,
-le paysage se montre sous un nouveau
-relief, avec un autre profil. A lui seul le mont
-est tout un groupe de montagnes; de même,
-au milieu de la mer, chaque lame est hérissée
-de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans
-son ensemble l'architecture de la montagne, il
-faut l'étudier, la parcourir dans tous les sens,
-en gravir chaque saillie, pénétrer dans la
-moindre gorge. Comme toute chose, c'est un
-infini pour celui qui veut la connaître en son
-entier.</p>
-
-<p>La cime sur laquelle j'aimais le mieux à
-m'asseoir, ce n'est point la hauteur souveraine
-où l'on s'installe comme un roi sur un trône
-pour contempler à ses pieds les royaumes
-étendus. Je me sentais plus heureux sur le
-sommet secondaire dont mon regard pouvait à
-la fois descendre sur des pentes plus basses,
-puis remonter, d'arête en arête, vers les parois
-supérieures et à la pointe baignée dans le ciel
-bleu. Là, sans avoir à réprimer ce mouvement
-d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur
-le point culminant de la montagne, je savourais
-le plaisir de satisfaire complètement mes
-regards à la vue de ce que neiges, rochers,
-forêts et pâturages m'offraient de beau. Je planais
-à mi-hauteur, entre les deux zones de la
-terre et du ciel, et je me sentais libre sans être
-isolé. Nulle part un plus doux sentiment de
-paix ne pénétrait mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre
-une haute cime dominant un horizon
-de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle
-volupté, avec quel ravissement des sens on
-contemple dans un tableau d'ensemble l'énorme
-édifice dont on occupe le faîte! En bas,
-sur les pentes inférieures, on ne voyait qu'une
-partie de la montagne, au plus un seul versant;
-mais, du sommet, on aperçoit toutes les
-croupes fuyant, de ressaut en ressaut et de
-contrefort en contrefort, jusqu'aux collines et
-aux promontoires de la base. On regarde d'égal
-à égaux les monts environnants; comme
-eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière;
-on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle
-que son vol soutient au-dessus de la lourde
-planète. A ses pieds, bien au-dessous de la
-cime, on aperçoit ce que la multitude d'en bas
-appelle déjà le ciel: ce sont les nues qui
-voyagent lentement au flanc des monts, se
-déchirent aux angles saillants des roches et
-aux lisières des forêts, laissent çà et là dans
-les ravins quelques lambeaux de brouillards,
-puis, volant au-dessus des plaines, y projettent
-leurs grandes ombres aux formes changeantes.</p>
-
-<p>Du haut du superbe observatoire, on ne
-voit point cheminer les fleuves comme les
-nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement
-se révèle par l'éclat brasillant de l'eau
-qui se montre de distance en distance, soit au
-sortir des glaciers brisés, soit dans les petits
-lacs et les cascades de la vallée, ou dans les
-méandres tranquilles des campagnes inférieures.
-A la vue des cirques, des ravins, des vallons,
-des gorges, on assiste, comme si tout
-d'un coup on était devenu immortel, au grand
-travail géologique des eaux creusant, évidant
-leurs lits dans toutes les directions autour du
-massif primitif de la montagne. On les voit,
-pour ainsi dire, sculpter incessamment la
-masse énorme pour en emporter les débris, en
-niveler la plaine, en combler une baie de la
-mer. Je la distingue aussi, cette baie, du haut
-du sommet gravi; là s'étend ce grand abîme
-bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie,
-où tôt ou tard elle rentrera!</p>
-
-<p>Quant à l'homme, il est invisible; mais on
-le devine. Comme des nids à demi cachés dans
-le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux,
-des villages épars dans les vallons et
-sur le penchant des monts verdoyants. Là-bas,
-sous la fumée, sous une couche d'air vicié par
-d'innombrables respirations, quelque chose
-de blanchâtre indique une grande cité. Les
-maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles,
-se fondent en une même couleur rouilleuse
-et sale, contrastant avec les teintes plus
-franches des campagnes environnantes: on
-dirait une sorte de moisissure. On songe alors
-avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide
-et de mauvais dans cette fourmilière, à tous
-les vices qui fermentent sous cette pustule
-presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense
-panorama des campagnes est beau dans
-son ensemble, avec les villes, les villages et
-les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue.
-Sous la lumière qui les baigne, les
-taches se fondent avec ce qui les entoure en
-un tout harmonieux; l'air déroule sur la
-plaine entière son manteau de pâle azur.</p>
-
-<p>Grande est la différence entre la vraie forme
-de notre montagne si pittoresque, si riche en
-aspects variés, et celle que je lui donnais dans
-mon enfance à la vue des cartes que me faisait
-étudier le maître d'école. Je me figurais
-alors une masse isolée d'une régularité parfaite,
-aux pentes égales sur tout le pourtour,
-au sommet doucement arrondi, à la base gracieusement
-infléchie et se perdant insensiblement
-dans les campagnes de la plaine. De
-montagnes semblables, il n'en est point sur la
-terre. Même les volcans, qui surgissent isolément,
-loin de tout massif, et qui grandissent
-peu à peu en épanchant latéralement sur leurs
-talus des cendres et des laves, n'ont point
-cette régularité géométrique. La poussée des
-matières intérieures se produit tantôt dans la
-cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse
-des flancs; de petits volcans secondaires
-naissent çà et là sur les pentes du mont principal
-et en bossellent la surface. Le vent lui-même
-travaille à lui donner la forme irrégulière,
-en faisant retomber où il lui plaît les
-nuages de cendres vomis pendant les éruptions.</p>
-
-<p>Mais pourrait-on comparer notre montagne,
-vieux témoin des âges d'autrefois, à un volcan,
-mont né d'hier à peine et n'ayant pas
-encore subi les assauts du temps? Depuis le
-jour où le point de la terre où nous sommes
-prit sa première rugosité, destinée à se transformer
-graduellement en montagne, la nature,
-qui est le mouvement, la transformation incessante,
-a travaillé sans relâche à modifier
-l'aspect de cette protubérance: ici elle a
-exhaussé la masse; ailleurs elle l'a déprimée;
-elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles
-et de dômes; elle en a ployé, plissé,
-raviné, labouré, sculpté à l'infini la surface
-mouvante, et maintenant encore, sous nos
-yeux, le travail se continue.</p>
-
-<p>A l'esprit qui contemple la montagne pendant
-la durée des âges, elle apparaît aussi flottante,
-aussi incertaine que l'onde de la mer
-chassée par la tempête: c'est un flot, une vapeur;
-quand elle aura disparu, ce ne sera plus
-qu'un rêve.</p>
-
-<p>Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours
-varié produit par l'action continuelle des
-forces de la nature, la montagne ne cesse
-d'offrir une sorte de rythme superbe à celui
-qui la parcourt pour en connaître la structure.
-Que la partie culminante soit un large plateau,
-une masse arrondie, une paroi verticale,
-une arête ou une pyramide isolée ou bien un
-faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du
-mont présente un aspect général qui s'harmonise
-avec celui du sommet. Du centre du
-massif jusqu'à la base du mont se succèdent,
-de chaque côté, d'autres cimes ou groupes de
-cimes secondaires; parfois même, au pied du
-dernier contrefort qu'entourent les alluvions
-de la plaine ou les eaux de la mer, on voit
-encore une miniature du mont jaillir en colline
-du milieu des campagnes ou en écueil du
-sein des eaux. Le profil de toutes ces saillies,
-qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou
-brusquement, présente une série de courbes
-des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse, qui
-réunit les sommets de la grande cime à la
-plaine, est la véritable pente. C'est le chemin
-que prendrait un géant chaussé de bottes magiques.</p>
-
-<p>La montagne qui m'abrita longtemps est
-belle et sereine entre toutes par le calme régulier
-de ses traits. Des plus hauts pâturages,
-on aperçoit la grande cime, dressée comme
-une pyramide aux gradins inégaux; des plaques
-de neige, qui en remplissent les anfractuosités,
-lui donnent une teinte sombre et
-presque noire par le contraste de leur blancheur;
-mais le vert des gazons qui recouvre au
-loin toutes les cimes secondaires apparaît d'autant
-plus doux au regard, et les yeux, en redescendant
-de la masse énorme à l'aspect formidable,
-se reposent avec volupté sur les
-molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses
-de contours, si veloutées d'aspect, que
-l'on songe involontairement à la joie qu'aurait
-un géant à les caresser de la main. Plus bas,
-des pentes brusques, des saillies de rochers et
-des contreforts revêtus de forêts me cachent
-en grande partie les flancs de la montagne;
-mais l'ensemble me paraît d'autant plus haut
-et plus sublime que mon regard en embrasse
-seulement une partie, comme une statue dont
-le piédestal me resterait caché; elle resplendit
-au milieu du ciel, dans la région des nues,
-dans la pure lumière.</p>
-
-<p>A la beauté des cimes et des saillies de toute
-espèce correspond celle des creux, plissements,
-vallons ou défilés. Entre le sommet de notre
-montagne et la pointe la plus voisine, la crête
-s'abaisse fortement et laisse un passage assez
-facile entre les deux versants opposés. C'est à
-cette dépression de l'arête que commence le
-premier sillon de la vallée serpentine ouverte
-entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent
-d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la
-surface des rochers et s'unissent en ravins
-convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où,
-par une série de défilés et de bassins étagés, les
-neiges s'écoulent et les eaux descendent dans
-la vallée.</p>
-
-<p>Là, sur un sol à peine incliné, se montrent
-déjà les prairies, les bouquets d'arbres domestiques,
-les groupes de maisons. De toutes
-parts des vallons, les uns gracieux, les autres
-sévères d'aspect, s'inclinent vers la vallée
-principale. Au delà d'un détour éloigné, le
-val disparaît au regard; mais, si l'on cesse
-d'en voir le fond, on en devine du moins la
-forme générale et les contours par les lignes
-plus ou moins parallèles que dessinent les
-profils des contreforts. Dans son ensemble, la
-vallée, avec ses innombrables ramifications
-pénétrant de toutes parts dans l'épaisseur de
-la montagne, peut se comparer aux arbres
-dont les milliers de rameaux sont divisés et
-subdivisés en ramilles délicates. C'est par la
-forme de la vallée et de tout son réseau de
-vallons qu'on peut le mieux se rendre compte
-du véritable relief des montagnes qu'elle sépare.</p>
-
-<p>Des sommets d'où la vue plane le plus librement
-sur l'espace, ne voit-on pas d'ailleurs
-un grand nombre de cimes que l'on compare
-les unes avec les autres et qui se font comprendre
-mutuellement? Par-dessus le profil
-sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre
-côté de la vallée, on distingue dans le lointain
-un autre profil de monts déjà bleuâtres; puis,
-encore au delà, une troisième ou même une
-quatrième série de monts d'azur. Ces lignes de
-monts, qui vont se rattacher à la grande crête
-des sommets principaux, sont vaguement parallèles
-malgré leurs dentelures, et tantôt se
-rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence,
-suivant le jeu des nuages et la marche du
-soleil.</p>
-
-<p>Deux fois par jour se déroule incessamment
-l'immense tableau des monts, quand les
-rayons obliques des matins et des soirs laissent
-dans l'ombre les plans successifs tournés vers
-la nuit et baignent de lumière ceux qui regardent
-le jour. Des cimes occidentales les plus
-éloignées à celles que l'on distingue à peine
-à l'occident, c'est une gamme harmonieuse de
-toutes les couleurs et de toutes les nuances
-qui peuvent se produire sous l'éclat du soleil
-et la transparence de l'air. Parmi ces montagnes,
-il en est qu'un souffle pourrait effacer,
-tant elles sont légères de tons, tant leurs
-traits sont délicatement tracés sur le fond du
-ciel!</p>
-
-<p>Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume
-imperceptible se forme à l'horizon, ou seulement
-que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner
-l'ombre, et ces montagnes si belles, ces
-neiges, ces glaciers, ces pyramides, s'évanouissent
-par degrés ou même en un clin
-d'&oelig;il. On les contemplait dans leur splendeur,
-et voici qu'elles ont disparu du ciel;
-elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir
-incertain.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III<br />
-LA ROCHE ET LE CRISTAL</h2>
-
-
-<p>La roche dure des montagnes, aussi bien
-que celle qui s'étend au-dessous des plaines,
-est recouverte presque partout d'une couche
-plus ou moins profonde de terre végétale et
-de plantes diverses. Ici ce sont des forêts;
-ailleurs, des broussailles, des bruyères, des
-myrtes, des ajoncs; ailleurs encore, et sur
-la plus grande étendue, ce sont les gazons
-courts des pâturages. Même là où la roche
-semble nue et jaillit en aiguilles ou se dresse
-en parois, la pierre est revêtue de lichens
-blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent
-une même apparence aux rochers les
-plus différents par l'origine. Ce n'est guère
-que dans les régions froides de la cime, au
-pied des glaciers et sur le bord des neiges,
-que la pierre se montre sous une enveloppe
-de végétation qui la déguise. Grès, calcaires,
-granits, sembleraient au voyageur inattentif
-être une seule et même formation.</p>
-
-<p>Cependant la diversité des roches est grande;
-le minéralogiste qui parcourt les monts, le
-marteau à la main, peut recueillir des centaines
-et des milliers de pierres différentes
-par l'aspect et la structure intime. Les unes
-sont d'un grain égal dans toute leur masse,
-les autres sont composées de parties diverses
-et contrastent par la forme, la couleur et l'éclat.
-Il en est de mouchetées, de diaprées et
-de rubanées; de transparentes, de translucides
-et d'opaques. On en voit qui sont
-hérissées de cristaux à faces régulières; on en
-voit aussi qui sont ornées d'arborisations
-semblables à des bouquets de tamaris ou à
-des feuilles de fougère. Tous les métaux se
-retrouvent dans la pierre, soit à l'état pur,
-soit mélangés les uns avec les autres; tantôt
-ils se montrent en cristaux ou en nodules,
-tantôt ce ne sont que de simples irisations
-fugitives, pareilles aux reflets éclatants
-de la bulle de savon. Puis ce sont les
-innombrables fossiles, animaux ou végétaux,
-que renferme la roche et dont elle garde l'empreinte.
-Autant de fragments épars, autant
-de témoins différents des êtres qui ont vécu
-pendant l'incalculable série des siècles écoulés.</p>
-
-<p>Sans être ni minéralogiste ni géologue de
-profession, le voyageur qui sait regarder voit
-parfaitement quelle est la merveilleuse diversité
-de toutes ces roches qui constituent la
-masse de la montagne. Tel est le contraste
-entre différentes parties du grand édifice que
-déjà, de loin, on peut reconnaître souvent à
-quelle formation elles appartiennent. D'une
-cime isolée dominant un espace étendu, on
-distingue avec facilité l'arête ou le dôme de
-granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la
-roche calcaire.</p>
-
-<p>C'est dans le voisinage immédiat du sommet
-principal de notre montagne que la roche
-granitique se révèle le mieux. Là, une crête
-de roches noires sépare deux champs de neige
-déployant de chaque côté leur blancheur étincelante;
-on dirait un diadème de jais sur un
-voile de mousseline. C'est par cette crête qu'il
-est le plus facile de gagner le point culminant
-du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées
-sous la surface unie des neiges; là, le
-pied peut se poser fermement sur le sol, tandis
-qu'à la force des bras on se hisse facilement,
-de degré en degré, dans les parties escarpées.
-C'est par là que je faisais presque toujours
-mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau
-et de mon compagnon le berger, j'allais
-passer quelques heures sur le grand pic.</p>
-
-<p>Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres
-de l'atmosphère, l'arête de granit paraît
-assez uniforme; les montagnards, pratiques
-et presque grossiers dans leurs comparaisons,
-lui donnent le nom de peigne; on dirait, en
-effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement.
-Mais au milieu des rochers eux-mêmes
-on se trouve dans une sorte de chaos:
-aiguilles, pierres branlantes, amoncellements
-de blocs, assises superposées, tours qui surplombent,
-murs s'appuyant les uns sur les
-autres et laissant entre eux d'étroits passages,
-telle est cette arête qui forme l'angle du mont.
-Même sur ces hauteurs, la roche est presque
-partout recouverte, comme par une espèce
-d'enduit, par la végétation des lichens; mais,
-en maint endroit, elle a été mise à nu par la
-friction de la glace, par l'humidité de la neige,
-l'action des gelées, des pluies, des vents, des
-rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la
-foudre, sont restés aimantés par le choc du
-feu céleste.</p>
-
-<p>Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer
-ce qui fut encore tout récemment l'intérieur
-même de la roche; j'en vois les cristaux
-dans tout leur éclat, le quartz blanc,
-le feldspath à la couleur d'un rose pâle, le
-mica qui semble une paillette d'argent. En
-d'autres parties de la montagne, le granit mis
-à nu présente un autre aspect: dans une roche,
-il est blanc comme le marbre et parsemé de
-petits points noirs; ailleurs, il est bleuâtre et
-sombre. Presque partout il est d'une grande
-dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler
-serviraient à construire des monuments durables;
-mais ailleurs il est tellement friable, les
-cristaux divers en sont si faiblement agrégés,
-qu'on peut les écraser entre ses doigts. Un
-ruisseau, qui prend sa source au pied d'un
-promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale
-dans le ravin sur un lit de sable le plus fin tout
-brillanté de mica; on croirait voir l'or et
-l'argent briller à travers l'eau frémissante;
-plus d'un rustre venu de la plaine s'y est
-trompé et s'est avidement précipité sur ces
-trésors qu'entraîne négligemment le ruisselet
-moqueur.</p>
-
-<p>L'incessante action de la neige et de l'eau
-nous permet d'observer une autre espèce de
-roche qui entre aussi pour une grande part
-dans la masse de l'immense édifice. Non loin
-des arêtes et des dômes de granit, qui sont les
-parties les plus élevées de la montagne et semblent
-en être le noyau, pour ainsi dire, se
-montre une cime secondaire dont l'aspect est
-d'une frappante régularité; on dirait une pyramide
-à quatre pans posée sur l'énorme piédestal
-que lui forment les plateaux et les pentes.
-C'est un sommet composé de roches ardoisées,
-que le temps rabote incessamment par
-tous ses météores, le vent, les rayons solaires,
-les neiges, le brouillard et les pluies. Les feuillets
-brisés de l'ardoise se fissurent, se brisent
-et descendent en masses glissantes le long des
-talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit
-pour mettre en mouvement des myriades de
-pierres sur tout un flanc de montagne.</p>
-
-<p>Tout autre que la roche ardoisée est la roche
-calcaire qui constitue quelques-uns des promontoires
-avancés. Quand cette roche se brise,
-ce n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables
-petits fragments, mais en grandes masses.
-Telle fracture a séparé, de la base au sommet,
-tout un rocher de trois cents mètres de
-hauteur; de côté et d'autre, on voit monter jusqu'au
-ciel les deux parois verticales; au fond
-du gouffre, la lumière pénètre à peine, et
-l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs
-neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que
-par les bouillonnements de ses rapides et les
-rejaillissements de ses cascades. Nulle part,
-même en des montagnes dix fois plus élevées,
-la nature ne paraît plus grandiose. De loin,
-la partie calcaire du mont reprend ses proportions
-réelles, et l'on voit qu'elle est dominée
-par des masses rocheuses beaucoup plus
-hautes; mais elle étonne toujours par la puissante
-beauté de ses assises et de ses tours; on
-dirait des temples babyloniens.</p>
-
-<p>Fort pittoresques aussi, bien que d'une
-faible importance relative, sont les rochers de
-grès ou de conglomérats composés de fragments
-cimentés. Partout où la pente du sol
-favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye le
-ciment et se creuse une rigole, une fente étroite
-qui, peu à peu, finit par scier la roche en
-deux. D'autres courants d'eau ont également
-creusé dans le voisinage des fissures secondaires,
-d'autant plus profondes que la masse
-liquide entraînée est plus abondante; la roche
-ainsi découpée finit par ressembler à un dédale
-d'obélisques, de tours, de forteresses. On
-voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect
-rappelle maintenant celui de villes désertes,
-avec leurs rues humides et sinueuses,
-leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs
-tourelles surplombantes, leurs statues bizarres.
-Je me souviens encore de l'impression d'étonnement,
-voisine de l'effroi, que je ressentis
-en approchant de l'issue d'une gorge envahie
-déjà par les ombres du soir. J'apercevais de
-loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée,
-sur la pointe du mont, je remarquais aussi des
-formes étranges qui me semblaient des géants
-alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile
-portant chacune à leur cime une grosse pierre
-ronde qui, de loin, figurait une tête. Les pluies
-avaient peu à peu dissous, emporté tout le sol
-environnant; mais les lourdes pierres avaient
-été respectées, et, par leur poids, continuaient
-à donner de la consistance aux gigantesques
-piliers d'argile qui les soutenaient.</p>
-
-<p>Chaque promontoire, chaque rocher de la
-montagne a donc son aspect particulier, suivant
-la matière qui le compose et la force avec
-laquelle il résiste aux éléments de dégradation.
-Ainsi naît une infinie variété de formes
-qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent
-à l'extérieur de la roche les neiges, les gazons,
-les forêts et les cultures. Au pittoresque des
-lignes et des plans s'ajoutent les changements
-continuels de décor de la surface. Et pourtant,
-combien peu nombreux sont les éléments qui
-constituent la montagne et qui, par leurs mélanges,
-lui donnent cette variété si prodigieuse
-d'aspects!</p>
-
-<p>Les chimistes qui, dans leurs laboratoires,
-analysent les rochers, nous apprennent quelle
-est la composition de ces divers cristaux. Ils
-nous disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire
-du silicium oxydé, un métal qui, pur,
-serait semblable à de l'argent, et qui, par son
-mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu
-roche blanchâtre. Ils nous disent aussi que
-feldspath, mica, augrite, hornblende et autres
-cristaux, qui se trouvent en si grande variété
-dans les rocs de la montagne, sont des composés
-où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres
-métaux, l'aluminium, le potassium, unis en
-diverses proportions et suivant certaines lois
-d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère.
-La montagne entière, les montagnes
-voisines et lointaines, les plaines de leurs
-bases et la terre dans son ensemble, tout cela
-n'est que métal à l'état impur; si les éléments
-fondus et mélangés de la masse du globe reprenaient
-soudain leur pureté, la planète aurait,
-pour les habitants de Mars ou Vénus
-braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect
-d'une boule d'argent roulant dans le ciel noir.</p>
-
-<p>Le savant qui recherche les éléments de la
-pierre trouve que toutes les roches massives,
-composées de cristaux ou de pâte cristalline,
-sont, comme le granit, des métaux oxydés:
-tels sont le porphyre, la serpentine et les roches
-ignées sorties de terre pendant les explosions
-volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne,
-pierre ponce: tout cela, c'est du
-silicium, de l'aluminium, du potassium, du
-sodium, du calcium. Quant aux roches disposées
-en feuillets ou en strates, placées en
-couches les unes au-dessus des autres, comment
-ne seraient-elles pas aussi des métaux,
-puisqu'elles proviennent en grande partie de
-la désagrégation et de la redistribution des
-roches massives? Pierres brisées en fragments,
-puis cimentées de nouveau, sables agglutinés
-en roche après avoir été triturés et pulvérisés,
-argiles devenues compactes après avoir été
-délayées par les eaux, ardoises qui ne sont
-autre chose que des argiles durcies, tout cela
-n'est que débris des roches antérieures et,
-comme elles, se compose de métaux. Seuls,
-les calcaires, qui constituent une partie si considérable
-de l'enveloppe terrestre, ne proviennent
-pas directement de la destruction de
-roches plus anciennes; ils sont formés de débris
-qui ont passé par les organismes des animaux
-marins; ils ont été mangés et digérés,
-mais ils n'en sont pas moins métalliques; ils
-ont pour base le calcium combiné avec le
-soufre, le carbone, le phosphore. Ainsi, grâce
-aux mélanges, aux combinaisons variées et
-changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable,
-du métal, a pris des formes hardies et
-pittoresques, s'est creusée en bassins pour les
-lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale,
-a fini par entrer jusque dans la sève des
-plantes et dans le sang des animaux.</p>
-
-<p>Le métal pur se révèle encore, çà et là,
-parmi les pierres de la montagne. Au milieu
-des éboulis et sur le bord des fontaines, on
-voit souvent des masses ferrugineuses; des
-cristaux de fer, de cuivre, de plomb, combinés
-avec d'autres éléments, se trouvent aussi
-dans les débris épars; parfois, dans le sable
-du ruisseau, brille une parcelle d'or. Mais,
-dans la roche dure, ni le minerai précieux,
-ni le cristal, ne sont distribués au hasard;
-ils sont disposés en veines ramifiées qui se
-développent surtout entre les assises de formations
-différentes. Ces filons de métal, semblables
-au fil magique du labyrinthe, ont conduit
-les mineurs, et après eux les géologues, dans
-l'épaisseur, l'histoire de la montagne.</p>
-
-<p>Autrefois, nous disent les contes merveilleux,
-il était facile d'aller recueillir toutes ces
-richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait
-d'avoir un peu de chance ou la faveur des
-dieux. En faisant un faux pas, on essayait de
-se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait,
-entraînant avec elle une grosse pierre qui cachait
-une grotte jusqu'alors inconnue. Le berger
-s'introduisait hardiment dans l'ouverture,
-non sans prononcer quelque formule magique
-ou sans toucher quelque amulette, puis, après
-avoir marché longtemps dans la noire avenue,
-il se trouvait tout à coup sous une voûte de
-cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent,
-ornées à profusion de rubis, de topazes,
-de saphirs, se dressaient tout autour de la
-salle: il suffisait de se baisser pour ramasser
-des trésors. De nos jours, ce n'est plus sans
-travail, par de simples incantations, que
-l'homme parvient à conquérir l'or et les autres
-métaux qui dorment dans les roches. Les précieux
-fragments sont rares, impurs, mélangés
-de terre, et la plupart ne prennent leur éclat
-et leur valeur qu'après avoir été affinés dans
-la fournaise.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV<br />
-L'ORIGINE DE LA MONTAGNE</h2>
-
-
-<p>Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule,
-la montagne énorme offre une combinaison
-d'éléments divers qui se sont mélangés en
-proportions changeantes; chaque cristal, chaque
-minerai, chaque grain de sable ou parcelle
-de calcaire, a son histoire infinie, comme
-les astres eux-mêmes. Le moindre fragment
-de roche a sa genèse comme l'univers; mais,
-tout en s'entr'aidant par la science les uns des
-autres, l'astrologue, le géologue, le physicien,
-le chimiste, en sont encore à se demander avec
-anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et
-le mystère de son origine.</p>
-
-<p>Et l'origine de la montagne elle-même, est-il
-certain qu'ils l'aient dévoilée? A la vue de
-toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et
-granits, pouvons-nous raconter comment la
-masse prodigieuse s'est accumulée et dressée
-vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté
-superbe, pouvons-nous faire un retour sur
-nous-mêmes, faibles nains qui regardons, et
-dire à la montagne, avec l'orgueil conscient
-de l'intelligence satisfaite: «La plus petite de
-tes pierres peut nous écraser, mais nous te
-comprenons; nous savons quelles ont été ta
-naissance et ton histoire»?</p>
-
-<p>Comme nous, et plus que nous, les enfants
-se questionnent à la vue de la nature et de ses
-phénomènes; mais, presque toujours, dans
-leur confiance naïve, ils se contentent de la
-réponse vague et mensongère d'un père ou
-d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur
-qui prétend ne rien ignorer. S'ils n'obtenaient
-pas cette réplique, ils chercheraient,
-chercheraient toujours, jusqu'à ce qu'ils
-se fussent donné une explication quelconque,
-car l'enfant ne sait pas rester dans
-le doute; plein du sentiment de son existence,
-entrant en vainqueur dans la vie, il
-faut qu'il puisse parler en maître de toutes
-choses. Rien ne doit lui rester inconnu.</p>
-
-<p>De même les peuples, à peine sortis de
-leur barbarie première, avaient pour tout ce
-qui les frappait une affirmation définitive. La
-première explication, celle qui répondait le
-mieux à l'intelligence et aux m&oelig;urs de ce
-groupe humain, était trouvée bonne. Transmise
-de bouche en bouche, la légende a fini
-par devenir parole divine, et les castes d'interprètes
-ont surgi pour lui donner l'appui de leur
-autorité morale et de leurs cérémonies. C'est
-ainsi que, dans l'héritage mythique de presque
-toutes les nations, nous trouvons des récits qui
-nous racontent la naissance des montagnes
-ainsi que celle des fleuves, de la terre, de
-l'Océan, des plantes, des animaux et de l'homme
-lui-même.</p>
-
-<p>L'explication la plus simple est celle qui
-nous montre les dieux ou les génies jetant les
-montagnes du haut du ciel et les laissant tomber
-au hasard; ou bien encore les dressant et
-les maçonnant avec soin, comme des colonnes
-destinées à porter la voûte des cieux.
-Ainsi furent construits le Liban et l'Hermon;
-ainsi fut enraciné aux bornes du monde le
-mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs,
-une fois créées, les montagnes changeaient
-souvent de place, et des dieux s'en servaient
-pour se les lancer d'un coup de fronde. Les
-Titans, qui n'étaient point dieux, bouleversèrent
-tous les monts de la Thessalie, pour en
-dresser des remparts autour de l'Olympe; le
-gigantesque Athos lui-même n'était pas trop
-pesant pour leurs bras, et, du fond de la
-Thrace, ils le portèrent jusqu'au milieu de la
-mer, à l'endroit où il s'élève aujourd'hui. Une
-géante du Nord avait rempli son tablier de
-collines et les semait de distance en distance
-pour reconnaître son chemin. Vichnou, voyant
-un jour une jeune fille dormant sous les rayons
-trop ardents du soleil, s'empara d'une montagne
-et la tint en équilibre sur le bout de
-son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle
-a été, nous dit la légende, l'origine des ombrelles.</p>
-
-<p>Dieux et géants n'avaient pas même toujours
-besoin de saisir les monts pour les déplacer;
-ceux-ci obéissaient à un simple signe.
-Les pierres accouraient au son de la lyre d'Orphée,
-les montagnes se dressaient pour entendre
-Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon,
-séjour des muses. Le prophète Mahomet arriva
-deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans
-un âge de foi plus naïve, il ne serait point
-allé à la montagne, c'est elle qui se serait dirigée
-vers lui.</p>
-
-<p>A côté de cette explication de la naissance
-des montagnes par la volonté des dieux, la
-mythologie de peuples nombreux en fournit
-une autre moins grossière. D'après cette idée,
-les rochers et les monts seraient des organes
-vivants poussés naturellement sur le grand
-corps de la terre, comme poussent les étamines
-dans la corolle de la fleur. Tandis que,
-d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les
-eaux de la mer, de l'autre il se redressait vers
-le soleil pour en recevoir la lumière vivifiante.
-C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et
-font tourner leurs pétales vers l'astre qui les
-regarde et leur donne l'éclat. Mais les légendes
-antiques ont perdu leurs croyants et ne
-sont plus pour l'humanité que des souvenirs
-poétiques; elles sont allées rejoindre les rêves,
-et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de
-ces illusions, est devenu plus avide à la poursuite
-de la vérité. Aussi les hommes de nos
-jours, de même que ceux des temps anciens,
-ont-ils à se répéter encore, en contemplant les
-cimes dorées par la lumière: «Comment donc
-ont-elles pu se dresser dans le ciel?»</p>
-
-<p>Même à notre époque, où les savants font
-profession de n'appuyer leurs théories que
-sur l'observation et l'expérience, il en est dont
-les fantaisies sur l'origine des monts ressemblent
-assez aux légendes des anciens. Un gros
-livre moderne essaye de nous démontrer que
-la lumière du soleil qui baigne notre planète
-a pris corps et s'est condensée en plateaux et
-en montagnes autour de la terre. Un autre
-affirme que l'attraction du soleil et de la lune,
-non contente de soulever deux fois par jour
-les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre
-et redressé les vagues solides jusque dans la
-région des neiges. Un autre enfin raconte comment
-les comètes, égarées dans les cieux, sont
-venues heurter notre globe, en ont troué l'enveloppe
-comme des pierres brisant un glaçon,
-et ont fait jaillir les montagnes en longues
-rangées et en massifs.</p>
-
-<p>Heureusement la terre, toujours en travail
-de création nouvelle, ne cesse d'agir sous nos
-yeux et de nous montrer comment elle change
-peu à peu les rugosités de sa surface. Elle se
-détruit, mais elle se reconstruit de jour en jour,
-constamment; elle nivelle ses montagnes,
-mais pour en édifier d'autres; elle creuse des
-vallées, mais pour les combler encore. En parcourant
-la surface du globe et en observant
-avec soin les phénomènes de la nature, on
-peut donc voir se former des coteaux et des
-monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une
-soudaine poussée, comme le demanderaient
-des amis du miracle. On les voit naître, soit
-directement du sein de la terre, soit indirectement,
-pour ainsi dire, par l'érosion des plateaux,
-de même qu'une statue apparaît peu
-à peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une
-masse insulaire ou continentale, haute de centaines
-ou de milliers de mètres, reçoit des
-pluies en abondance, ses versants sont graduellement
-sculptés en ravins, en vallons, en
-vallées; la surface uniforme du plateau se
-découpe en cimes, en arêtes, en pyramides,
-se creuse en cirques, en bassins, en précipices;
-des systèmes de montagnes apparaissent peu
-à peu là où le sol uni se déroulait sur d'énormes
-étendues. Il est même des régions de la
-terre où le plateau, attaqué par des pluies sur
-un seul côté, ne s'échancre en montagnes que
-par ce versant: telle est, en Espagne, cette
-terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie
-par les escarpements de la sierra
-Morena.</p>
-
-<p>En outre de ces causes extérieures qui changent
-les plateaux en montagnes, s'accomplissent
-aussi dans l'intérieur de la terre de lentes
-transformations qui ont pour conséquence
-d'énormes effondrements. Les hommes laborieux
-qui, le marteau à la main, cheminent
-pendant des années entières à travers les monts
-pour en étudier la forme et la structure, remarquent,
-dans les nouvelles assises de formation
-marine qui constituent la partie non cristalline
-des monts, de gigantesques failles ou
-fissures de séparation qui s'étendent sur des
-centaines de kilomètres de longueur. Des masses,
-ayant des milliers de mètres d'épaisseur,
-se sont redressées dans ces chutes ou même
-ont été complètement renversées, de sorte que
-leur ancienne surface est devenue maintenant
-le plan inférieur. Les assises, en s'affaissant
-par chutes successives, ont dénudé le squelette
-de roches cristallines qu'elles entouraient
-comme un manteau; elles ont révélé le noyau
-de la montagne comme une draperie retirée
-soudain découvre un monument caché.</p>
-
-<p>Mais les écroulements eux-mêmes ont eu
-moins d'importance que les plissements dans
-l'histoire de la terre et dans celle des montagnes
-qui en forment les rugosités extérieures.
-Soumises à de lentes pressions séculaires, la
-roche, l'argile, les couches de grès, les veines
-de métal, tout se plisse comme le ferait une
-étoffe, et les plis qui naissent ainsi forment les
-monts et les vallées. Semblable à la surface
-de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues,
-mais ces ondulations sont bien autrement
-puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya,
-qui se redressent ainsi au-dessus du
-niveau moyen des plaines. Sans cesse les
-roches de la terre se trouvent soumises à ces
-impulsions latérales qui les ploient et les
-reploient diversement, et les assises sont dans
-une fluctuation continuelle. C'est ainsi que
-se ride la peau d'un fruit.</p>
-
-<p>Les cimes qui surgissent directement du
-sol et qui montent graduellement du niveau
-de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère
-sont les montagnes de laves et de
-cendres volcaniques. En maints endroits de la
-surface terrestre, on peut les étudier à l'aise,
-s'élevant, grandissant à vue d'&oelig;il. Bien différents
-des montagnes ordinaires, les volcans
-proprement dits sont percés d'une cheminée
-centrale par laquelle s'échappent des vapeurs
-et les fragments pulvérisés de roches incendiées;
-mais, quand ils s'éteignent, la cheminée
-se ferme, et les pentes du cône volcanique,
-dont le profil perd de sa régularité première
-sous l'influence des pluies et de la végétation,
-finissent par ressembler à celles des autres
-monts. D'ailleurs, il est des masses rocheuses
-qui, en s'élevant du sein de la terre, soit
-à l'état liquide, soit à l'état pâteux, sortent
-tout simplement d'une longue crevasse du sol
-et ne sont point lancées par un cratère, comme
-les scories du Vésuve et de l'Etna. Les laves
-qui s'accumulent en sommets et se ramifient
-en promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse
-de ces vieilles montagnes chenues qui
-hérissent ailleurs la surface de la terre. Les
-laves jadis brûlantes se refroidissent peu à
-peu; elles se délitent extérieurement et se revêtent
-de terre végétale; elles reçoivent l'eau de
-pluie dans leurs interstices et la rendent en
-ruisselets et en rivières; enfin elles se recouvrent
-à leur base de formations géologiques
-nouvelles et s'entourent, comme les autres
-montagnes, d'assises de galets, de sable ou
-d'argile. A la longue, le regard du savant
-peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du
-sein de la grande fournaise, la terre, comme
-une masse de métal en fusion.</p>
-
-<p>Parmi les anciens monts qui font partie de
-ces massifs et de ces systèmes qu'on appelle
-les «colonnes vertébrales» des continents, il
-en est un grand nombre qui sont composés de
-roches très ressemblantes aux laves actuelles
-et d'une constitution chimique analogue.
-Comme ces laves, porphyres, trapps et métaphyres
-sont sortis de terre par de larges fissures
-et se sont étalés sur le sol, pareils à une
-matière visqueuse qui se figerait bientôt au
-contact de l'air, la plupart des roches granitiques
-semblent s'être formées de la même
-manière; elles sont cristallines comme les laves,
-et leurs cristaux ont pour éléments les mêmes
-corps simples, le silicium et l'aluminium.
-N'est-il pas raisonnable de penser que ces
-granits ont été, eux aussi, une masse pâteuse,
-et que des crevasses du sol ont donné passage
-à leurs coulées brûlantes? Toutefois, ce n'est
-là qu'une hypothèse en discussion et non une
-vérité démontrée. De même que les laves qui
-jaillissent du sol soulèvent parfois des lambeaux
-de terrains avec leurs forêts ou leurs
-gazons, de même on pense que l'éruption des
-granits ou autres roches semblables a été la
-cause la plus fréquente du soulèvement des
-assises de formations diverses qui constituent
-la partie la plus considérable des montagnes.
-Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que
-les eaux de la mer ou d'un lac avaient jadis
-déposées en couches parallèles sur le fond de
-leur lit, et qui étaient devenues la pellicule
-extérieure de la terre, auraient été ainsi ployées
-et redressées par la masse qui s'élevait des
-profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le
-flot montant du granit aurait brisé les assises
-supérieures en îles et en îlots qui, tout disloqués,
-fendillés, chiffonnés en plissements
-bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions
-et sur les saillies de la roche soulevante;
-ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le
-sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant
-de côté et d'autre les assises extérieures, suivant
-les angles d'inclinaison les plus divers;
-ailleurs encore, le granit, sans même se faire
-jour, n'en aurait pas moins bossué les couches
-supérieures. Celles-ci, sous la pression
-qui les a fait se ployer, auraient cessé d'être
-plaines pour devenir collines et montagnes.
-Ainsi, même les hauteurs formées de strates
-paisiblement déposées au fond des eaux auraient
-pu se dresser en cimes, de la même manière
-que les protubérances de laves; un puits creusé
-à travers les couches superposées atteindrait
-le noyau de porphyre ou de granit.</p>
-
-<p>En admettant que la plupart des montagnes
-ont fait leur apparition à la manière des
-laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes
-ces matières en fusion reste encore à reconnaître
-par la pensée. D'ordinaire on suppose
-qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire,
-par la contraction de l'enveloppe extérieure
-du globe, qui se refroidit lentement en rayonnant
-de la chaleur dans les espaces. Jadis,
-notre planète était une goutte brûlante de
-métal. En roulant dans les cieux froids, elle
-s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule
-est-elle solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter,
-ou bien la goutte entière est-elle devenue
-dure jusque dans son noyau? On ne le sait
-pas encore, car rien ne prouve que les laves
-de nos volcans sortent d'un immense réservoir
-remplissant tout l'intérieur du globe.
-Nous savons seulement que ces laves s'élancent
-parfois des crevasses du sol et coulent à
-la surface; de même les granits, les porphyres
-et autres roches semblables auraient coulé
-hors des fentes de l'écorce terrestre, comme
-la sève s'échappe de la blessure d'une plante.
-La marée de pierres fondues serait montée de
-l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe
-planétaire, graduellement resserrée par l'effet
-de son propre refroidissement.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V<br />
-LES FOSSILES</h2>
-
-
-<p>Quelle que soit l'origine première de la montagne,
-son histoire nous est du moins connue
-depuis une époque de beaucoup antérieure aux
-annales de notre humanité. A peine cent cinquante
-générations d'hommes se sont succédé
-depuis que se sont accomplis les premiers
-actes de nos ancêtres dont il soit resté des
-témoignages; avant cette époque, l'existence
-de notre race ne nous est plus révélée que par
-des monuments incertains. L'histoire de la
-montagne inanimée est écrite, au contraire, en
-caractères visibles depuis des millions de siècles.</p>
-
-<p>Le grand fait, celui qui frappait déjà nos
-aïeux dès l'enfance de la civilisation, et qu'ils
-ont diversement raconté dans leurs légendes,
-est que les roches distribuées en assises régulières,
-en couches placées les unes au-dessus
-des autres comme les pièces d'un édifice, ont
-été déposées par les eaux. Qu'on se promène
-au bord d'une rivière; que même, par un jour
-de pluie, on regarde la rigole temporaire qui
-se forme dans les dépressions du sol, et l'on
-verra le courant s'emparer des graviers, des
-grains de sable, des poussières et de tous les
-débris épars, pour les distribuer avec ordre
-sur le fond et sur les rivages de son lit; les
-fragments les plus lourds se déposeront en
-couches à l'endroit où l'eau perd la rapidité
-de son impulsion première, les molécules plus
-légères iront plus loin s'étaler en strates à la
-surface unie; enfin les argiles ténues, dont le
-poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront
-en nappes partout où s'arrête le mouvement
-torrentiel de l'eau. Sur les plages et dans
-les bassins des lacs et des mers, les assises de
-débris successivement déposées sont encore
-bien plus régulières, car les eaux n'y ont pas
-la marche impétueuse des ondes fluviales, et
-tout ce que reçoit leur surface se tamise à
-travers la profondeur de leurs eaux en restant,
-sans que rien vienne troubler l'action
-égale des vagues et des courants.</p>
-
-<p>C'est ainsi que, dans la grande nature, se
-fait la division du travail. Sur les côtes rocheuses
-de l'Océan, assaillies par les flots du large,
-on ne voit que galets et cailloux entassés.
-Ailleurs, s'étendent à perte de vue des plages
-de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se
-déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui
-étudient le fond de la mer nous disent que, sur
-de vastes espaces, grands comme des provinces,
-les débris que rapportent leurs instruments
-se composent toujours d'une vase uniforme,
-plus ou moins mélangée d'argile ou de
-sable, suivant les divers parages. Ils ont aussi
-constaté qu'en d'autres parties de la mer la
-roche qui se forme au fond du lit marin est
-de la craie pure. Coquillages, spicules d'éponges,
-animalcules de toute sorte, organismes
-inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment
-en pluie des eaux de la surface, et se
-mêlent aux êtres innombrables qui s'accumulent,
-vivent et meurent sur le fond, en multitudes
-assez grandes pour constituer des assises
-aussi épaisses que celles de nos montagnes;
-et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées
-de débris du même genre? Dans un avenir inconnu,
-lorsque les abîmes actuels de l'Océan
-s'étaleront en plaines ou se redresseront en
-sommets à la lumière du soleil, nos descendants
-verront des terrains géologiques semblables
-à ceux que nous contemplons aujourd'hui,
-et qui peut-être auront disparu, menuisés
-en fragments par les eaux fluviales.</p>
-
-<p>Pendant la série des âges, les assises de formations
-maritimes et lacustres, dont la plus
-grande partie de notre montagne est composée,
-sont arrivées à occuper à une grande hauteur
-au-dessus de la mer leur position penchante
-et contournée en plissements bizarres.
-Qu'elles aient été soulevées par une pression
-venue d'en bas, ou bien que l'Océan se soit
-abaissé par suite du refroidissement et de la
-contraction de la terre ou par toute autre
-cause, et que, de cette manière, il ait laissé
-des couches de grès et de calcaire sur les
-anciens bas-fonds devenus continents, ces
-assises sont là maintenant, et nous pouvons à
-notre aise étudier les débris que nombre d'entre
-elles ont rapportés du monde sous-marin.</p>
-
-<p>Ces débris, ce sont les fossiles, restes de
-plantes et d'animaux conservés dans la roche.
-Il est vrai, les molécules qui constituaient le
-squelette animal ou végétal de ces corps ont
-disparu, aussi bien que le tissu des chairs et
-les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a
-été remplacé par des grains de pierre qui ont
-gardé la forme et jusqu'à la couleur de l'être
-détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce
-sont les coquillages des mollusques et les disques,
-les boules, les épines, les cylindres, les
-baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères
-et des diatomées qui se rencontrent en
-plus étonnantes multitudes; mais il s'y trouve
-aussi des formes qui remplacent exactement
-les chairs molles de ces êtres organisés; on
-voit des squelettes de poissons avec leurs nageoires
-et leurs écailles; on reconnaît des élytres
-d'insectes, des branchilles et des feuilles;
-on distingue jusqu'à des traces de pas, et, sur
-la roche dure qui fut jadis le sable incertain
-des plages, on retrouve l'empreinte des gouttes
-de pluie et l'entre-croisement des sillons tracés
-par les vaguelettes du bord.</p>
-
-<p>Les fossiles, fort rares dans certaines roches
-de formation marine, très nombreux au contraire
-en d'autres assises, et constituant la
-masse presque entière des marbres et des
-craies, nous servent à reconnaître l'âge relatif
-des assises qui se sont déposées pendant la
-série des temps. En effet, toutes les couches
-fossillifères n'ont pas été renversées et bizarrement
-entremêlées par les failles et par les
-éboulis, la plupart d'entre elles ont même
-gardé leur superposition régulière, de sorte
-que l'on peut observer et recueillir les fossiles
-dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises,
-encore dans leur état normal, ont la
-position qu'elles avaient jadis, après avoir été
-déposées par les eaux marines ou lacustres,
-le coquillage que l'on découvre dans la couche
-supérieure est certainement plus moderne que
-celui des couches situées au-dessous. Des centaines,
-des milliers d'années, représentées par
-les innombrables molécules intermédiaires du
-grès ou de la craie, ont séparé les deux existences.</p>
-
-<p>Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux
-avaient toujours vécu sur la terre depuis
-le jour où ces organismes vivants firent
-leur première apparition sur l'écorce refroidie
-de la planète, on ne pourrait juger de l'âge
-relatif des deux couches terrestres séparées
-l'une de l'autre. Mais des êtres différents
-n'ont cessé de se succéder pendant les âges et
-par conséquent dans les assises superposées.
-Certaines formes, qui se montrent en très
-grande abondance au sein des roches stratifiées
-les plus anciennes, deviennent peu à peu
-plus rares dans les roches d'origine moins
-éloignée, puis finissent par disparaître tout à
-fait. Les nouvelles espèces qui succèdent aux
-premières ont aussi, comme chaque être en
-particulier, leur période de renaissance, de
-propagation, de dépérissement et de mort; on
-pourrait comparer chaque espèce de fossile
-animal ou végétal à un arbre gigantesque,
-dont les racines plongent dans les terrains
-inférieurs d'antique formation, et dont le
-tronc se ramifie et se perd dans les couches
-hautes d'origine plus récente.</p>
-
-<p>Les géologues, qui, dans les divers pays du
-monde, passent leur temps à examiner les
-roches et à les étudier molécule à molécule,
-afin d'y découvrir les vestiges d'êtres jadis
-vivants, ont pu, grâce à l'ordre de succession
-des fossiles de toute espèce, reconnaître aux
-restes enfermés l'âge relatif des diverses assises
-de la terre qu'ont déposées les eaux. Dès
-que les observations comparées ont été assez
-nombreuses, il devint même souvent facile, à
-la vue d'un seul fossile, de dire à quelle époque
-des âges terrestres appartient la roche
-où il s'est rencontré. Une pierre quelconque
-de grès, de schiste ou de calcaire, offre une
-empreinte bien nette de coquille ou de plante;
-cela suffit parfois. Le naturaliste, sans crainte
-de se tromper, déclare que la pierre dans
-laquelle est marquée cette empreinte appartient
-à telle ou telle série de roches et doit être
-classée à telle ou telle époque dans l'histoire
-de la planète.</p>
-
-<p>Ces fossiles révélateurs, qui, sous forme
-d'êtres vivants, s'agitaient, il y a des millions
-d'années, dans la vase des abîmes océaniques,
-se retrouvent maintenant à toutes les
-hauteurs, dans les assises des montagnes. On
-en voit sur la plupart des cimes pyrénéennes,
-ils constituent des Alpes entières; on les reconnaît
-sur le Caucase et sur les Cordillères.
-L'homme les verrait également sur les sommets
-de l'Himalaya, s'il pouvait s'élever à ces
-hauteurs. Ce n'est pas tout: ces nappes fossilifères,
-qui dépassent aujourd'hui la zone
-moyenne des nuages, atteignaient autrefois
-des altitudes beaucoup plus considérables. En
-maints endroits, sur un versant des montagnes,
-on constate que des assises de roches
-sont plus ou moins souvent interrompues. Çà
-et là, peut-être, le géologue retrouve dans les
-vallons quelques lambeaux de ces terrains;
-mais les couches continues ne reprennent que
-bien loin de là, sur le versant opposé de la
-montagne. Que sont devenus les fragments
-intermédiaires? Ils existaient jadis, car, même
-en les brisant, la masse granitique, montant
-de l'intérieur, n'a pu que les fendiller; mais
-les assises lézardées n'en restaient pas moins
-sur le sommet glissant.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI<br />
-LA DESTRUCTION DES CIMES</h2>
-
-
-<p>Et pourtant ces masses énormes, monts
-empilés sur des monts, ont passé comme des
-nuages que le vent balaye du ciel; les assises
-de trois, quatre ou cinq kilomètres d'épaisseur,
-que la coupe géologique des roches nous
-révèle avoir existé jadis, ont disparu pour
-entrer dans le circuit d'une création nouvelle.
-Il est vrai, la montagne nous paraît encore
-formidable, et nous en contemplons avec une
-admiration mêlée d'effroi les pics superbes
-pénétrant au-dessus des nuées dans l'air glacé
-de l'espace. Si hautes sont ces pyramides neigeuses
-qu'elles nous cachent une moitié du
-ciel; d'en bas, ses précipices, qu'essaye vainement
-de mesurer notre regard, nous donnent
-le vertige. Néanmoins, tout cela n'est plus
-qu'une ruine, un simple débris.</p>
-
-<p>Autrefois, les couches d'ardoises, de calcaires,
-de grès, qui s'appuient à la base de la
-montagne et se redressent çà et là en sommets
-secondaires, se rejoignaient, par-dessus la
-cime granitique, en couches uniformes; elles
-ajoutaient leur énorme épaisseur à l'élévation
-déjà si grande du pic suprême. La hauteur de
-la montagne était doublée, la pointe atteignait
-alors cette région où l'atmosphère est si rare
-que l'aile même de l'aigle n'a plus la force de
-s'y soutenir. Ce n'est plus le regard, c'est
-l'imagination qui s'effraye à la pensée de ce
-que la montagne était alors, et de ce que les
-neiges, les glaces, les pluies et les tempêtes
-lui ont enlevé pendant la série des âges.
-Quelle histoire infinie, quelles vicissitudes
-sans nombre dans la succession des plantes,
-des animaux et des hommes, depuis que les
-monts ont ainsi changé de forme et perdu la
-moitié de leur hauteur!</p>
-
-<p>Ce prodigieux travail de déblai n'a, d'ailleurs,
-pu s'accomplir sans qu'il en reste, en
-maints endroits, des traces irrécusables. Les
-débris qui ont glissé du haut des cimes avec
-les neiges, que la glace a poussés devant elle,
-que les eaux ont triturés, menuisés, entraînés
-en cailloux, en graviers et en sables, ne sont
-pas tous retournés à la mer, d'où ils étaient
-sortis à une période antérieure; d'énormes
-amas se voient encore dans l'espace qui sépare
-les pentes hardies de la montagne et les terres
-basses riveraines de l'Océan. Dans cette zone
-intermédiaire, où les collines se déroulent en
-longues ondulations, comme les vagues de la
-mer, le sol est en entier composé de pierres
-roulées et de gravois entassés. Tout cela, ce
-sont les restes de la montagne, que les eaux
-ont réduite en menus fragments, transportée
-en détail et déversée en énormes alluvions à
-l'issue des grandes vallées. Les torrents descendus
-des hauteurs fouillent à leur aise dans
-ces plateaux de débris, et en font ébouler les
-talus dans le sillon qu'ils se sont creusé. Sur
-les pentes du fossé profond où serpentent les
-eaux, on reconnaît, dans un désordre apparent,
-les diverses roches qui ont servi de matériaux
-au grand édifice de la montagne:
-voici les blocs de granit et les fragments de
-porphyre; voilà des schistes aux arêtes aiguës
-à demi enfouis dans le sable; ailleurs sont des
-morceaux de quartz, des grès, des cailloux
-calcaires, des rognons de minerai, des cristaux
-émoussés. On y trouve aussi des fossiles d'époques
-différentes, et, dans les espaces où les
-eaux ont tournoyé longtemps, se sont arrêtés
-d'innombrables squelettes d'animaux flottés.
-C'est là qu'on a découvert, par milliers, les
-ossements des hipparions, des aurochs, des
-élans, des rhinocéros, des mastodontes, des
-mammouths et autres grands mammifères qui
-parcouraient autrefois nos campagnes et qui
-maintenant ont disparu, cédant à l'homme
-l'empire du monde. Les torrents qui apportèrent
-tous ces débris les emportent pièce à
-pièce en les réduisant en poussière. Squelettes
-et fossiles, argiles et sables, blocs de
-schiste, de grès et de porphyre, tout s'effondre
-peu à peu, tout prend le chemin de la mer;
-l'immense travail de dénudation qui s'est
-accompli pour la grande montagne recommence
-en petit pour les amas de décombres;
-ravinés par les eaux, ils s'abaissent graduellement
-en hauteur, ils se fragmentent en collines
-distinctes. Néanmoins, même amoindri
-comme il l'est par le travail des siècles, tout
-croulant et ruiné, le plateau de débris qui
-s'étend à la base de la montagne suffirait pour
-ajouter quelques milliers de mètres à la grande
-cime, s'il reprenait sa position première dans
-les assises de la roche. «C'est en léchant les
-monts, dit une antique prière des Indous, que
-la vache céleste, c'est-à-dire la pluie des cieux,
-a formé les campagnes.»</p>
-
-<p>Sous nos yeux mêmes se poursuit le travail
-de dénudation des roches avec une étonnante
-activité. Il est des montagnes, composées de
-matériaux peu cohérents, que nous voyons se
-fondre, se dissoudre, pour ainsi dire: des
-gorges se creusent dans les flancs du mont,
-des brèches s'ouvrent au milieu de la crête;
-ravinée par les avalanches et par les eaux
-d'orage, la grande masse, naguère une et solitaire,
-se divise peu à peu en deux cimes distinctes,
-qui semblent s'éloigner l'une de l'autre
-à mesure que le gouffre de séparation est
-plus profondément fouillé.</p>
-
-<p>Au printemps surtout, alors que le sol a été
-détrempé par les neiges fondantes, les éboulis,
-les tassements, les érosions prennent de telles
-proportions, que la montagne entière semble
-vouloir s'affaisser et prendre le chemin de la
-plaine. Un jour de douce et humide chaleur,
-je m'étais aventuré dans une gorge de la montagne,
-pour en revoir encore une fois les
-neiges, avant que les eaux printanières les
-eussent emportées. Elles obstruaient toujours
-le fond du ravin, mais en maint endroit elles
-étaient méconnaissables, tant elles étaient recouvertes
-de débris noirâtres et mélangés de
-boue. Les roches ardoisées qui dominaient la
-gorge semblaient changées en une sorte de
-bouillie et s'abîmaient en larges pans; la
-fange noire qui suintait en ruisseaux des parois
-du défilé s'engouffrait avec un sourd clapotement
-dans la neige à demi liquide. De
-toutes parts, je ne voyais que cataractes de
-neige souillée et de débris; instinctivement, je
-me demandais, avec une sorte d'effroi, si les
-rochers, se fondant comme la neige elle-même,
-n'allaient pas s'unir par-dessus la vallée en
-une seule masse visqueuse et s'épancher au
-loin dans les campagnes. Le torrent, que
-j'apercevais çà et là par des puits au fond desquels
-s'étaient effondrées les couches supérieures
-de neiges, paraissait transformé en un
-fleuve d'encre, tant ses eaux étaient chargées
-de débris; c'était une énorme masse de fange
-en mouvement. Au lieu du son clair et joyeux
-que j'étais accoutumé d'entendre, le torrent
-rendait un mugissement continu, celui de tous
-les décombres entre-choqués roulant au fond
-du lit. C'est au printemps surtout, à l'époque
-annuelle de la rénovation terrestre, que l'on
-voit s'accomplir ce prodigieux travail de destruction.</p>
-
-<p>En outre, un immense travail invisible se
-fait dans la pierre elle-même. Tous les changements
-causés par les météores ne sont que
-des modifications extérieures; les transformations
-intimes qui s'accomplissent dans les
-molécules de la roche ont, par leurs résultats,
-une importance au moins égale. Tandis que
-la montagne se délite en dehors et change
-incessamment d'aspect, elle prend à l'intérieur
-une structure nouvelle, et les assises mêmes
-se modifient dans leur composition. Pris en
-son ensemble, le mont est un immense laboratoire
-naturel, où toutes les forces physiques
-et chimiques sont à l'&oelig;uvre, se servant, pour
-accomplir leur travail, de cet agent souverain
-que l'homme n'a pas à sa disposition, le
-temps.</p>
-
-<p>D'abord, l'énorme poids de la montagne,
-égal à des centaines de milliards de tonnes,
-pèse d'une telle puissance sur les roches inférieures,
-qu'elle donne à plusieurs d'entre elles
-une apparence bien différente de celle qu'elles
-avaient en émergeant des mers. Peu à peu,
-sous la formidable pression, les ardoises et
-les autres formations schisteuses prennent
-une disposition feuilletée. Pendant les milliers
-et les milliers de siècles qui s'écoulent,
-les molécules comprimées s'amincissent en
-folioles que l'on peut ensuite séparer facilement,
-lorsque, après quelque révolution géologique,
-la roche se trouve de nouveau ramenée
-à la surface. L'action de la chaleur
-terrestre, qui, jusqu'à une certaine distance
-du moins, s'accroît avec la profondeur, contribue
-aussi à changer la structure des roches.
-C'est ainsi que les calcaires ont été transformés
-en marbres.</p>
-
-<p>Mais non seulement les molécules des rochers
-se rapprochent ou s'éloignent et se
-groupent diversement, suivant les conditions
-physiques dans lesquelles elles se trouvent
-pendant le cours des âges, mais la composition
-des pierres change également; c'est un
-chassé-croisé continuel, un voyage incessant
-des corps qui se déplacent, s'entremêlent, se
-poursuivent. L'eau qui pénètre par toutes les
-fissures dans l'épaisseur de la montagne et
-celle qui remonte en vapeur des abîmes profonds
-servent de véhicule principal à ces éléments
-qui s'attirent, puis se repoussent, entraînés
-dans le grand tourbillon de la vie
-géologique. Dans les fentes de la montagne le
-cristal est chassé par un autre cristal; le fer,
-le cuivre, l'argent ou l'or remplacent l'argile
-ou la chaux; la roche terne s'irise de la multitude
-des substances qui la pénètrent. Par
-le déplacement du carbone, du soufre, du
-phosphore, la chaux devient marne, dolomite,
-plâtre-gypse cristallin; par suite de ces nouvelles
-combinaisons, la roche se gonfle ou se
-resserre, et des révolutions s'accomplissent
-avec lenteur dans le sein de la montagne.
-Bientôt la pierre, comprimée dans un espace
-trop étroit, soulève, écarte les assises surincombantes,
-fait crouler d'énormes pans et, par
-de lents efforts dont les résultats sont les
-mêmes que ceux d'une explosion prodigieuse,
-donne un nouveau groupement aux roches de
-la montagne. Tantôt la pierre se contracte, se
-fendille, se creuse en grottes, en galeries, et
-de grands écroulements s'y produisent, modifiant
-ainsi l'aspect et la forme extérieure du
-mont. A chaque modification intime dans la
-composition de la roche correspond un changement
-dans le relief. La montagne résume en
-elle toutes les révolutions géologiques. Elle a
-crû pendant des milliers de siècles, décrû
-pendant d'autres milliers, et dans ses assises
-se succèdent sans fin tous les phénomènes de
-croissance et de décroissance, de formation et
-de destruction, qui s'accomplissent plus en
-grand pour la grande Terre. L'histoire de la
-montagne est celle de la planète elle-même;
-c'est une destruction incessante, un renouvellement
-sans fin.</p>
-
-<p>Chaque roche résume une période géologique.
-Dans cette montagne au profil si gracieux,
-surgissant de la terre avec une si noble
-attitude, on croirait voir l'&oelig;uvre d'un jour,
-tant l'ensemble a d'unité, tant les détails concourent
-à l'harmonie générale. Et pourtant
-cette montagne a été sculptée pendant une
-myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit
-raconte les vieux âges où la fibre végétale
-n'avait pas encore recouvert la scorie terrestre.
-Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à
-l'époque où plantes et animaux étaient encore
-à naître, nous dit que, lorsque l'Océan le déposa
-sur ses rives, des montagnes avaient été
-déjà démolies par les flots. La plaque d'ardoise
-qui garde l'os d'un animal, ou seulement une
-légère empreinte, nous raconte l'histoire des
-générations innombrables qui se sont succédé
-à la surface de la terre dans l'incessante bataille
-de la vie; les traces de houille nous
-parlent de ces forêts immenses dont chacune
-en mourant n'a fait qu'une légère couche de
-charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules
-que nous révèle le microscope, nous fait
-assister au travail des multitudes d'organismes
-qui pullulaient au fond des mers; les
-débris de toute espèce nous montrent les eaux
-de pluie, les neiges, les glaciers, les torrents,
-déblayant jadis les monts comme ils le font
-aujourd'hui, et changeant d'âge en âge le
-théâtre de leur activité.</p>
-
-<p>A la pensée de toutes ces révolutions, de
-ces transformations incessantes, de cette série
-continue de phénomènes qui se produisent
-dans la montagne, du rôle qu'elle remplit
-dans la vie générale de la terre et dans l'histoire
-de l'humanité, on comprend les premiers
-poètes, qui, à la base du Pamir ou du Bolor,
-racontèrent les mythes d'où sont dérivés tous
-les autres. Ils nous disent que la montagne est
-une créatrice. C'est elle qui verse dans les
-plaines les eaux fertilisantes et leur envoie le
-limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil,
-fait naître les plantes, les animaux et les
-hommes; elle qui fleurit le désert et le parsème
-de cités heureuses. Suivant une ancienne
-légende hellénique, celui qui fit surgir les
-monts et modela la terre fut Éros, le dieu
-toujours jeune, le premier-né du chaos, la
-nature qui se renouvelle sans cesse, le dieu
-de l'éternel amour.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII<br />
-LES ÉBOULIS</h2>
-
-
-<p>Non seulement la montagne se transforme
-incessamment en plaine par les érosions que
-lui font subir les pluies, les gelées, les neiges
-glissantes, les avalanches, mais encore des
-fragments considérables s'en déchirent violemment
-pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe
-est fréquente dans les parties du
-mont où les strates, redressées ou surplombantes,
-sont largement séparées les unes des
-autres par des matières de nature différente
-que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que ces
-substances intermédiaires viennent à disparaître,
-et les assises, dépourvues d'appui,
-doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée.
-A côté des grands escarpements, ces débris
-tombés forment une butte, un monticule ou
-même une montagne secondaire.</p>
-
-<p>Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à
-gravir à cause de son isolement et de la fière
-beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru,
-comme le grand sommet lui-même, être une
-roche indépendante, tenant par ses assises
-profondes à la terre sous-jacente; ce n'était
-pourtant qu'un pan détaché de la montagne
-voisine. Je le reconnus un jour à la position
-des couches et à l'aspect des plans de brisure
-encore visibles sur les deux parois correspondantes.
-La masse écroulée qui portait des
-hameaux et des champs, des bois et des pâturages,
-n'avait eu, après la rupture, qu'à pivoter
-sur sa base et à se renverser sur elle-même.
-Une de ses faces s'était enfoncée dans le sol,
-tandis que de l'autre côté elle s'était partiellement
-déracinée. Dans sa chute, elle avait
-fermé l'issue de toute une vallée, et le torrent
-qui, jadis, coulait paisiblement dans le fond,
-avait dû se transformer en lac, pour combler
-le cirque dans lequel il était enfermé et d'où
-il redescend aujourd'hui par une succession
-de rapides et de cascades. Sans doute ces
-changements se firent avant que le pays fût
-habité, car la tradition de l'événement ne s'est
-point conservée. C'est le géologue qui raconte
-au paysan l'histoire de sa propre montagne.</p>
-
-<p>Quant aux écroulements de moindre importance,
-à ces chutes de rochers qui, sans
-changer sensiblement l'aspect de la contrée,
-n'en ruinent pas moins les pâtures, n'en écrasent
-pas moins les villages avec leurs habitants,
-les montagnards n'ont pas besoin qu'on
-vienne les leur décrire; ils ont été malheureusement
-trop souvent les témoins de ces
-événements terribles. D'ordinaire, ils en sont
-avertis quelque temps à l'avance. La poussée
-intérieure de la montagne en travail fait vibrer
-incessamment la pierre du haut en bas des
-parois. De petits fragments, à demi descellés,
-se détachent d'abord et roulent en bondissant
-le long des pentes. Des masses plus lourdes,
-entraînées à leur tour, suivent les pierrailles
-en dessinant comme elles de puissantes courbes
-dans l'espace. Puis viennent des pans de
-roche entiers; tout ce qui doit crouler rompt
-les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure
-de la montagne, et d'un coup la grêle
-effroyable de quartiers de roches s'abat sur la
-plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on
-dirait un conflit entre cent ouragans. Même
-en plein jour, les débris de roches, mêlés à la
-poussière, à la terre végétale, aux fragments
-de plantes, obscurcissent complètement le
-ciel; parfois de sinistres éclairs, provenant
-des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent
-de ces ténèbres. Après la tempête, quand la
-montagne ne secoue plus dans la plaine ses
-roches disjointes, quand l'atmosphère s'est
-éclaircie de nouveau, les habitants des campagnes
-épargnées se rapprochent et viennent
-contempler le désastre. Chalets et jardins,
-enclos et pâturages ont disparu sous le hideux
-chaos de pierres; des amis, des parents y dorment
-aussi de leur grand sommeil. Des montagnards
-m'ont raconté que, dans leur vallée,
-un village, deux fois détruit par des avalanches
-de pierres, a été rebâti une troisième fois
-sur le même emplacement. Les habitants auraient
-bien voulu s'enfuir et faire choix pour
-leur demeure de quelque vallée bien large,
-mais nulle communauté voisine ne voulut les
-accueillir et leur céder des terres; ils ont dû
-rester sous la menace des roches suspendues.
-Chaque soir, quelques coups de cloche leur
-rappellent les terreurs du passé et les avertissent
-du sort qui les atteindra peut-être pendant
-la nuit.</p>
-
-<p>Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit
-au milieu des champs, ont une terrible légende;
-mais on en montre aussi quelques-unes qui
-ont manqué leur proie. Un de ces blocs
-énormes surplombant et dont la base était
-de toutes parts enracinée dans le sol se dresse
-à côté du chemin. En admirant ses proportions
-superbes, sa masse puissante, la finesse de son
-grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte
-d'effroi. Un petit sentier, se détachant de la
-route, allait droit vers le pied d'une formidable
-pierre. Près de là, quelques débris de
-vaisselle et de charbon étaient entassés à la
-base; une barrière de jardin s'arrêtait brusquement
-au rocher, et des plates-bandes de
-légumes, à demi envahies par les mauvaises
-herbes, entouraient tout un côté de l'énorme
-masse.</p>
-
-<p>Qui avait choisi cet endroit bizarre pour
-y établir son jardin et pour l'abandonner
-ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier,
-l'amas de charbon, le jardin, appartenaient
-naguère à une maisonnette maintenant écrasée
-sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement,
-un homme, je l'ai su plus tard, dormait
-seul dans cette maison. Réveillé en sursaut, il
-entendit le fracas de la pierre descendant de
-pointe en pointe sur le flanc de la montagne,
-et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre
-pour aller chercher un abri derrière la berge
-du torrent. A peine avait-il bondi hors de sa
-demeure que l'énorme projectile s'abattait sur
-la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques
-mètres dans le sol. Depuis son heureuse escapade,
-le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a
-blottie avec confiance à la base d'une autre
-roche tombée de la formidable paroi.</p>
-
-<p>Dans mainte vallée de la montagne, ce sont
-des écroulements de pierres appelés clapiers,
-lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où
-torrents et sentiers se frayent difficilement leur
-passage. Rien de plus curieux que le désordre
-de ces masses entremêlées en un labyrinthe
-sans fin. Là-haut, sur le flanc du mont, on
-distingue encore, à la couleur et à la forme
-des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement;
-mais on se demande avec stupeur
-comment un espace d'aussi faibles dimensions
-apparentes a pu vomir dans la vallée un tel
-déluge de pierres. Au milieu de ces blocs formidables
-et bizarres, le voyageur se croirait
-dans un monde à part, où rien ne rappelle la
-planète connue, à la surface unie ou doucement
-mouvementée. Des roches, semblables à
-des monuments fantastiques, se dressent çà et
-là; ce sont des tours, des obélisques, des
-porches crénelés, des fûts de colonnes, des
-tombeaux renversés ou debout. Des ponts d'un
-seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux
-s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade,
-et l'on cesse même d'en entendre la voix.
-Parmi ces monstrueux édifices se montrent
-des formes gigantesques, comme celles des
-animaux fossiles dont on retrouve quelquefois
-les ossements disloqués dans les couches terrestres.
-Mammouths, mastodontes, tortues
-géantes, crocodiles ailés, tous ces êtres chimériques
-grouillent dans l'effrayant chaos.
-Des milliers de ces pierres sont entassées dans
-le défilé, et cependant une seule d'entre elles
-est de dimensions suffisantes pour servir de
-carrière et fournir à la construction de villages
-entiers.</p>
-
-<p>Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement
-et au milieu desquels je ne m'aventure
-qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose,
-en comparaison de quelques écroulements de
-montagnes dont les débris couvrent des districts
-d'une grande étendue. Il est des massifs
-montagneux dont les cimes se composent de
-roches compactes et pesantes reposant elles-mêmes
-sur des couches friables, faciles à déblayer
-par les eaux. Dans ces massifs, les
-chutes de pierres sont un phénomène normal,
-comme les avalanches et la pluie. On regarde
-toujours vers les sommets pour voir si l'écroulement
-se prépare. Dans une région peu éloignée,
-qu'on appelle le Pays des Ruines, il est
-deux montagnes qui, d'après les récits des
-habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une
-contre l'autre. Les deux géants de pierre,
-devenus vivants, se seraient armés de leurs
-propres rochers pour s'entre-ruiner et se
-démolir. Elles n'ont point réussi, puisqu'elles
-sont encore debout; mais on peut s'imaginer
-les entassements prodigieux de rochers qui,
-depuis ce combat, jonchent au loin les plaines.</p>
-
-<p>Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse,
-a essayé d'imiter la montagne, et cela
-pour écraser d'autres hommes comme lui.
-C'est aux défilés surtout, aux endroits où la
-gorge est étroite et dominée par des escarpements
-rapides, que se portaient les montagnards
-pour faire rouler des blocs sur les têtes
-de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés
-derrière les broussailles sur les pentes de la
-montagne d'Altabiscar, attendaient l'armée
-française du paladin Roland qui devait pénétrer
-dans l'étroit passage de Roncevaux.
-Lorsque les colonnes des soldats étrangers,
-semblables à un long serpent qui glisse dans
-une lézarde, eurent rempli le défilé, un cri se
-fit entendre, et les roches s'écroulèrent en
-grêle sur cette foule qui se déroulait en bas.
-Le ruisseau de la vallée se gonfla du sang
-qui, des membres écrasés, s'écoulait comme
-le vin d'un pressoir; il roula les corps humains
-et les chairs broyées comme il roulait les
-pierres en temps d'orage. Tous les guerriers
-francs périrent, mêlés les uns aux autres en
-une masse sanglante. On montre encore au
-pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin
-Roland mourut avec ses compagnons; mais
-les pierres sous lesquelles fut écrasée son
-armée ont depuis longtemps disparu sous le
-tapis de bruyères et d'ajoncs.</p>
-
-<p>Les résultats de nos petits travaux humains
-sont peu de chose en comparaison des écroulements
-naturels qui se produisent sous l'action
-des météores, ou par suite de la poussée
-intérieure des monts. Même après de longs
-siècles, les grandes avalanches de pierres présentent
-un aspect tellement bouleversé qu'elles
-laissent dans l'esprit une impression d'horreur
-et d'effroi. Mais quand la nature a fini par
-réparer le désastre, les sites les plus gracieux
-des montagnes sont précisément ceux où les
-escarpements se sont secoués pour égrener
-des rochers à leur base. Pendant le cours des
-âges, les eaux ont fait leur &oelig;uvre; elles ont
-apporté de l'argile, des sables ténus pour
-reconstituer leur lit et former aux abords
-une couche de sol végétal; les torrents ont
-peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou
-en déplaçant les pierres qui les gênaient;
-l'espèce de pavé monstrueux formé par les
-roches plus petites s'est recouvert de gazon et
-s'est changé en un pâturage bosselé, hérissé
-de pointes; les grands rochers eux-mêmes
-se sont vêtus de mousse, et çà et là se
-groupent en monticules pittoresques; des
-arbres en bouquets croissent à côté de chaque
-saillie rocheuse et parsèment des massifs les
-plus charmants le paysage déjà si gracieux.
-Comme le visage de l'homme, la face de la
-nature change de physionomie; à la grimace
-a succédé le sourire.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII<br />
-LES NUAGES</h2>
-
-
-<p>Sur la grandeur du globe, la montagne,
-toute haute qu'elle apparaît, n'est qu'une
-simple rugosité moins forte en proportion que
-ne le serait une verrue sur le corps d'un éléphant:
-c'est un point, un grain de sable. Et
-pourtant cette saillie, tellement minime par
-rapport à la grande terre, baigne ses flancs
-et sa crête en des régions aériennes bien
-différentes de celles des plaines qui servent
-de résidence aux peuples. Le piéton qui,
-dans l'espace de quelques heures, s'élève
-de la base du mont aux rochers de la cime,
-fait en réalité un voyage plus grand, plus
-fécond en contrastes que s'il mettait des années
-à faire le tour du monde, à travers
-les mers et les régions basses des continents.</p>
-
-<p>C'est que l'air pèse en lourde masse sur
-l'Océan et sur les contrées qui se trouvent à
-une faible distance au-dessus du niveau marin,
-et que, dans les hauteurs, il se raréfie et devient
-de plus en plus léger. Sur la terre, des
-centaines et même des milliers de monts
-élèvent leurs sommets dans une atmosphère
-dont les molécules sont deux fois plus écartées
-que celles de l'air des plaines inférieures.
-Phénomènes de lumière, de chaleur, de climat,
-de végétation, tout est changé là-haut;
-l'air, plus rare, laisse passer plus facilement
-les rayons de chaleur, qu'ils descendent du
-soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand
-l'astre brille dans un ciel clair, la température
-s'élève rapidement sur les pentes supérieures;
-mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de
-la montagne se refroidissent aussitôt; par le
-rayonnement, elles perdent très vite la chaleur
-qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il
-presque toujours sur les hauteurs; dans nos
-montagnes, il fait en moyenne plus froid d'un
-degré par chaque espace vertical de deux
-cents mètres.</p>
-
-<p>Pour nous, malheureux citadins, qui
-sommes condamnés à une atmosphère souillée,
-qui recevons dans nos poumons un air
-tout chargé de poisons, respiré déjà par des
-multitudes d'autres poitrines, ce qui nous
-étonne et nous réjouit le plus, quand nous
-parcourons les hautes cimes, c'est la merveilleuse
-pureté de l'air. Nous respirons avec
-joie, nous buvons le souffle qui passe, nous
-nous en laissons enivrer. C'est pour nous
-l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques.
-A nos pieds, loin, bien loin dans la
-plaine, s'étend un espace brumeux et sale où
-le regard ne peut rien discerner. Là est la
-grande ville! Et nous pensons avec dégoût
-aux années pendant lesquelles il nous a fallu
-vivre sous cette nappe de fumée, de poussière
-et d'haleines impures.</p>
-
-<p>Quel contraste entre cette vue des plaines
-et l'aspect de la montagne, lorsque la cime
-en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la
-contempler de loin à travers la lourde atmosphère
-qui pèse sur les terres basses! Le
-spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a
-fait tomber sur le sol les poussières flottantes,
-que l'air est rajeuni, pour ainsi dire.
-Le profil de rochers et de neiges se détache
-nettement du bleu des cieux; malgré l'énorme
-distance, le mont, azuré lui-même comme les
-profondeurs aériennes, se peint sur le ciel avec
-tout son relief d'arêtes et de promontoires;
-on distingue les vallons, les ravins, les précipices;
-parfois même, à la vue d'un point
-noir qui se déplace lentement sur les neiges,
-on peut, à l'aide d'une lunette d'approche,
-reconnaître un ami gravissant la cime. Le
-soir, après le coucher du soleil, la pyramide
-se montre dans sa beauté la plus pure et
-la plus splendide à la fois. Le reste de la
-terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule
-voile les horizons des plaines; l'entrée
-des gorges est déjà noircie par la nuit. Mais
-là-haut tout est lumière et joie. Les neiges,
-que regarde encore le soleil, en réfléchissent
-les rayons roses; elles flamboient, et leur
-clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre
-monte peu à peu, envahissant successivement
-les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe
-noire. A la fin, la cime est seule assez haute
-pour apercevoir le soleil par-dessus la courbure
-de la terre; elle s'illumine comme d'une
-étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux
-qui, d'après les légendes indoues,
-fulguraient au sommet des montagnes divines.
-Mais soudain la flamme a disparu, elle s'est
-évanouie dans l'espace. Qu'on ne cesse de
-regarder pourtant: au reflet du soleil succède
-celui des vapeurs empourprées de l'horizon.
-La montagne s'illumine encore une fois, mais
-d'un éclat plus doux. La roche dure ne
-semble plus exister sous son vêtement de
-rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière
-aérienne; on croirait que le mont superbe
-s'est détaché de la terre et flotte dans le ciel
-pur.</p>
-
-<p>Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions
-contribue à la beauté des cimes, en empêchant
-les souillures de la basse atmosphère de gagner
-les sommets; mais elle force aussi les
-vapeurs invisibles qui s'élèvent de la mer et
-des plaines à se condenser et à s'attacher en
-nuages aux flancs de la montagne. D'ordinaire,
-l'eau vaporisée suspendue dans les
-couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas
-en quantité assez considérable pour qu'elle se
-change immédiatement en nuées et retombe
-en pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient
-à l'état de gaz invisible. Mais que la
-couche d'air monte dans le ciel, emportant
-ses vapeurs, elle se refroidira graduellement,
-et son eau, condensée en molécules distinctes,
-se révèlera bientôt. C'est d'abord une
-nuelle presque imperceptible, un flocon blanc
-dans le ciel bleu; mais à ce flocon s'en ajoutent
-d'autres; maintenant, c'est un voile dont les
-déchirures laissent çà et là pénétrer le regard
-dans les profondeurs de l'espace; à la fin,
-c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux
-ou s'entassant en pyramides. Il est de
-ces nuages qui se dressent sur l'horizon en
-forme de véritables montagnes. Leurs crêtes
-et leurs dômes, leurs neiges, leurs glaces resplendissantes,
-leurs ravins ombreux, leurs
-précipices, tout le relief se révèle avec une
-netteté parfaite. Seulement, les monts de vapeur
-sont flottants et fugitifs; un courant
-d'air les a formés, un autre courant peut les
-déchirer et les dissoudre. A peine leur durée
-est-elle de quelques heures, tandis que celle
-des monts de pierre est de millions d'années:
-mais en réalité la différence est-elle donc si
-grande? Relativement à la vie du globe,
-nuages et montagnes sont également des phénomènes
-d'un jour. Minutes et siècles se confondent,
-lorsqu'ils se sont engouffrés dans
-l'abîme des temps.</p>
-
-<p>Les nues aiment surtout à s'amonceler
-autour des roches qui se dressent en plein
-ciel. Les unes sont attirées vers le roc par
-une électricité contraire à la leur propre; les
-autres, pourchassées par le vent dans l'espace,
-viennent se heurter sur les pentes des monts,
-grande barrière placée en travers de leur
-marche. D'autres encore, invisibles dans l'air
-tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre
-froide ou des neiges; c'est la montagne qui
-condense les vapeurs et les exprime de l'air,
-pour ainsi dire. Que de fois, en contemplant
-la cime ou quelque promontoire avancé, j'ai vu
-les duvets des nuages naissants s'amasser
-autour de la pointe glacée! Une fumée s'élève,
-semblable à celle qui monte d'un cratère;
-bientôt chaque piton en est enveloppé, et le
-mont finit par s'entourer d'un turban de
-nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air
-transparent. Des mains invisibles, semble-t-il,
-travaillent à la formation des tempêtes et à la
-chute des pluies. Quand les habitants des
-plaines voient la montagne disparaître sous
-un amas de nues, ils comprennent, à la manière
-dont se coiffe le géant, quel genre de
-fête il leur prépare. Quand deux souffles d'air
-viennent se rencontrer à sa pointe, l'un brûlant,
-l'autre froid, la nue formée soudain se
-dresse haut en tourbillonnant dans le ciel;
-la montagne est un volcan, et la vapeur s'en
-échappe incessamment avec une sorte de
-furie pour aller se replier au loin dans le ciel
-en une courbe immense.</p>
-
-<p>Des nuages détachés s'éparpillent librement
-dans le ciel, ils se rejoignent, se cardent ou
-s'effilent sous le vent, s'étalent ou s'envolent
-et montent jusque dans l'atmosphère supérieure,
-bien au-dessus des cimes les plus élevées
-de la terre; la diversité de leurs formes
-est beaucoup plus grande que celle des nuages
-qui ceignent les sommets de la montagne.
-Cependant ceux-ci présentent également une
-singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont
-des nues isolées qui se déplacent avec les
-nappes d'air froid; on les voit alors serpenter
-en rampant dans les ravins ou cheminer le
-long des arêtes en s'effrangeant aux roches
-aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui
-cachent à la fois toute une pente de la montagne;
-à travers leur masse épaisse, qui grossit
-ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue
-de temps en temps la cime bien connue,
-d'autant plus superbe en apparence
-qu'elle semble vivre et se mouvoir entre les
-vapeurs tournoyantes. D'autres fois, les nappes
-aériennes superposées et de températures différentes
-sont parfaitement horizontales et distinctes
-comme des strates géologiques; les
-nuages qu'on y voit naître ont une forme
-analogue: ils sont disposés en bandes régulières
-et parallèles, cachant ici des forêts,
-là des pâturages, des neiges et des rochers,
-ou les voilant à demi comme une écharpe
-transparente. Parfois encore les cimes, les
-pentes supérieures, toute la haute montagne
-est noyée dans la lourde masse des nues,
-semblable à un ciel gris ou noir qui se serait
-abaissé vers la terre; la montagne s'éloigne
-ou se rapproche suivant le jeu des vapeurs
-qui diminuent ou s'épaississent. Soudain,
-tout disparaît de la base au sommet: le
-mont s'est en entier perdu dans les brumes;
-puis l'orage descend des cimes, il fouette
-cette mer de lourdes vapeurs, et l'on voit le
-géant apparaître de nouveau «noir, triste,
-dans le vol éternel des nuées.»</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX<br />
-LE BROUILLARD ET L'ORAGE</h2>
-
-
-<p>On se trouve comme dans un monde nouveau,
-à la fois redoutable et fantastique, lorsqu'on
-parcourt la montagne au milieu du
-brouillard. Même en suivant un sentier bien
-frayé, sur des pentes faciles, on éprouve un
-certain effroi à la vue des formes environnantes,
-dont le profil incertain semble osciller
-dans la brume, qui tantôt s'épaissit, tantôt
-devient plus claire.</p>
-
-<p>Il faut être déjà l'intime de la nature pour
-ne pas se sentir inquiet quand on est le captif
-du brouillard; le moindre objet prend des
-proportions immenses, infinies. Quelque chose
-de vague et de noir paraît s'avancer vers nous
-comme pour nous saisir. Est-ce une branche,
-un arbre même? Ce n'est peut-être qu'une
-touffe d'herbe. Un cercle de cordages vous
-barre la route: simple toile d'araignée! Un
-jour que le brouillard avait une faible épaisseur
-et que les rayons du soleil, transmis par
-les vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière,
-je m'arrêtai, plein de stupeur et d'admiration,
-à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses
-bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire.
-Jamais je n'avais eu le bonheur de
-voir un arbre plus fort et mieux campé pour
-lutter héroïquement contre l'orage. Je le contemplai
-longtemps; mais peu à peu je le vis
-qui semblait se rapprocher de moi et qui se
-rapetissait en même temps. Quand le soleil
-vainqueur eut dissipé la brume, le tronc superbe
-n'était plus qu'un maigre arbrisseau
-poussant dans la fissure d'un bloc voisin.</p>
-
-<p>Le voyageur perdu, égaré dans le brouillard,
-au milieu des précipices et des torrents,
-se trouve dans une situation vraiment terrible:
-de toutes parts c'est le danger, c'est la mort.
-Il faut marcher et marcher vite pour atteindre,
-aussi vite que possible, le sol uni de la vallée
-ou les pentes faciles des pâturages, et rencontrer
-quelque sentier sauveur; mais, dans le
-vague des choses, rien ne peut servir d'indice
-et tout paraît un obstacle. D'un côté la terre
-fuit; on croirait être au bord d'un précipice.
-De l'autre côté se dresse un roc; la paroi en
-semble inaccessible. Pour éviter l'abîme, on
-tente d'escalader la roche abrupte; on met le
-pied dans une anfractuosité de la pierre et l'on
-se hisse de saillie en saillie; bientôt on est
-comme suspendu entre le ciel et la terre. Enfin,
-on atteint l'arête; mais, derrière le premier
-roc, voici que s'en dresse un autre au
-profil indécis et mouvant. Les arbres, les
-broussailles qui croissent sur les escarpements
-dardent leurs rameaux à travers la brume,
-d'une façon menaçante; parfois même, on ne
-voit qu'une masse noirâtre serpentant dans
-l'ombre grise: c'est une branche dont le tronc
-reste invisible. On a le visage baigné par une
-fine pluie; les touffes de gazon, les bruyères,
-sont autant de réservoirs d'eau glacée où l'on
-se mouille comme à la traversée d'un lac. Les
-membres se raidissent; le pas devient incertain;
-on risque de glisser sur l'herbe ou sur
-le roc humide et de rouler dans le précipice.
-Des rumeurs terribles remontent d'en bas et
-semblent prédire un sort fatal; on entend la
-chute des pierres qui s'écroulent, des branches
-chargées de pluie qui grincent sur leur
-tronc, le sourd tonnerre de la cascade et le
-sinistre clapotement des eaux du lac contre ses
-rives. C'est avec épouvante que l'on voit la
-brume se charger de la sombreur du crépuscule
-et que l'on pense à la terrible alternative
-de la mort par le dérochement ou par le
-froid.</p>
-
-<p>Sous un grand nombre de climats, l'impression
-d'étonnement, d'horreur même, que
-les montagnes laissent dans l'esprit, provient
-de ce qu'elles sont presque toujours environnées
-de brouillards. Telle montagne d'Écosse
-ou de la Norvège paraît formidable, bien
-qu'en réalité elle soit beaucoup moins haute
-que tant d'autres sommets de la terre. On les
-a vues souvent se voiler de vapeurs, puis se
-révéler partiellement et se cacher encore, voyager
-pour ainsi dire au milieu de la nue, s'éloigner
-en apparence pour se rapprocher soudain;
-s'abaisser quand le soleil éclaire nettement
-les contours, puis grandir ensuite quand
-ils se frangent de brouillards. Tous ces aspects
-changeants, ces transfigurations lentes ou rapides
-de la montagne, la font vaguement ressembler
-à un géant prodigieux balançant sa
-tête au-dessus des nuages. Bien différentes des
-sommets immuables aux profils arrêtés que
-baigne la pure lumière du ciel de l'Égypte,
-sont ces montagnes que chantent les poèmes
-d'Ossian: celles-ci vous regardent; elles sourient
-parfois; parfois elles menacent; mais
-elles vivent de votre vie, elles sentent avec
-vous; on le croit, du moins, et le poète qui
-les chante leur donne une âme d'homme.</p>
-
-<p>Belle par les vapeurs qui l'entourent, quand
-on la voit d'en bas à travers une atmosphère
-pure, la montagne ne l'est pas moins pour
-celui qui la contemple d'en haut, surtout au
-matin, quand la cime elle-même plonge dans
-le ciel et que sa base est environnée par une
-mer de nuages. C'est bien un véritable océan
-qui s'étend de toutes parts jusqu'aux bornes
-de la vue. Les vagues blanches du brouillard
-se déroulent à la surface de cette mer, non
-point avec la régularité des flots liquides,
-mais dans un majestueux désordre où le
-regard se perd. Ici, on les voit bouillonner,
-se gonfler en trombes de fumée, puis s'éparpiller
-en flocons comme la neige et disparaître
-dans l'espace. Là, au contraire, elles se creusent
-en vallons emplis d'ombres. Ailleurs, c'est
-un tournoiement continuel, un mouvement de
-flots qui se pourchassent et s'entraînent en
-rondes bizarres. Parfois, la nappe des vapeurs
-est assez unie; le niveau des ondes de brume
-se maintient à une hauteur à peu près uniforme
-sur tout le pourtour des roches qui
-s'avancent en promontoires; en maint endroit,
-des sommets de collines isolées se dressent au-dessus
-du brouillard comme des îles ou des
-écueils. D'autres fois, l'océan brumeux se
-partage en mers distinctes et laisse apercevoir,
-çà et là, le fond des vallées, semblables à un
-monde inférieur qui n'a rien de la douce sérénité
-des cimes. Le soleil éclaire obliquement
-toutes les volutes de brume qui s'élèvent au-dessus
-de la grande mer; les teintes roses,
-purpurines, dorées, qui se mêlent au blanc
-pur, varient à l'infini l'aspect de la nappe
-flottante. L'ombre des monts se projette au loin
-sur les vapeurs et change incessamment avec
-la marche du soleil. Le spectateur remarque
-avec étonnement l'ombre de sa propre personne
-reproduite sur la nappe de vapeur et
-quelquefois avec les proportions d'un géant.
-On croirait voir un monstre spectral qu'on fait
-mouvoir à son gré en s'inclinant, en marchant,
-en agitant les bras.</p>
-
-<p>Certaines montagnes, qui se dressent au
-sein de la mer bleue des vents alizés, sont
-presque toujours environnées à mi-hauteur
-d'une nappe de brouillards qui cache presque
-toujours, au voyageur arrivé sur la cime, la
-vue de la grande plaine azurée; mais, autour
-du sommet dont je parcours les pâturages, les
-nappes de vapeurs montent et descendent,
-changent et se dissolvent comme au hasard:
-ce sont des phénomènes qui n'ont rien de
-constant. Après des heures ou des journées
-d'obscurité, le soleil finit par trouer la masse
-des brumes, les déchire, les disperse en lambeaux,
-les vaporise dans l'air, et bientôt la
-terre d'en bas, qui se trouvait privée de la
-douce clarté, s'illumine de nouveau sous la vivifiante
-lumière. Mais il arrive aussi que les
-brouillards s'épaississent, s'accumulent en
-nuages pressés et tourbillonnants. Les nues
-s'attirent, puis se repoussent; l'électricité s'amasse
-dans les vapeurs grossissantes; un orage
-éclate, et le monde inférieur se perd sous le
-tumulte de la tempête.</p>
-
-<p>Une fois déchaîné, l'orage ne monte pas
-toujours à l'escalade des hauteurs qui le dominent;
-il reste souvent dans les zones basses
-de l'atmosphère où il s'est formé, et le spectateur,
-tranquillement assis sur le gazon sec des
-hauts pâturages éclairés, peut voir à ses pieds
-les nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer
-avec rage. C'est un tableau magnifique et terrible
-à la fois. Une clarté livide s'échappe de
-ces masses bouillonnantes; des reflets cuivrés,
-des teintes violacées donnent à l'entassement
-des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise
-de métal en fusion; on pourrait croire que la
-terre s'est ouverte, laissant échapper de son
-sein un océan de laves. Les éclairs qui jaillissent,
-de nue à nue, dans les profondeurs du
-chaos, vibrent comme des serpents de feu. Le
-déchirement de l'air, répercuté par les échos de
-la montagne, se prolonge en roulements sans
-fin; tous les rochers à la fois semblent envoyer
-leur tonnerre. En même temps, on
-entend un bruit sourd qui monte des campagnes
-inférieures à travers les nuages tourbillonnants.
-C'est l'averse de pluie ou la chute de
-la grêle; c'est le fracas des arbres qui se
-brisent, des rochers qui se fendent, des avalanches
-de pierres qui s'écroulent, des torrents
-qui se gonflent et mugissent en démolissant
-leurs berges; mais tous ces fracas divers se
-confondent en s'élevant vers la montagne sereine.
-Là-haut, ce n'est plus qu'une plainte,
-un gémissement qui monte de la plaine où
-vivent les hommes.</p>
-
-<p>Un jour que, assis sur une cime tranquille,
-dans le calme des cieux, je voyais un orage se
-tordre en fureur à la base de la montagne, je
-ne pus résister à cet appel qui semblait m'arriver
-du monde des humains. Je descendis
-pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs
-tournoyantes; je plongeai pour ainsi
-dire au milieu de la foudre, sous la nappe des
-éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle.
-Descendant par un sentier transformé en ruisseau,
-je bondissais de pierre en pierre. Exalté
-par la fureur des éléments, par l'éclat du tonnerre,
-par le ruissellement des eaux, le mugissement
-des arbres secoués, je courais avec
-une joie frénétique. Lorsque enfin j'arrivai
-dans le calme, où je trouvai du feu, du pain,
-des vêtements secs, toutes les douceurs de la
-bonne hospitalité du montagnard, je regrettai
-presque la puissante volupté dont je venais de
-jouir au dehors. Il me semblait que là-haut,
-dans la pluie et le vent, j'avais fait partie de
-l'orage et mêlé pendant quelques heures mon
-individualité consciente aux éléments aveugles.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X<br />
-LES NEIGES</h2>
-
-
-<p>«Blanc, éclatant, neigeux», telle est la signification
-première de presque tous les noms
-donnés aux hautes montagnes par les peuples
-qui se sont succédé à leur base. En levant les
-yeux vers les sommets, ils aperçoivent, au-dessus
-des nuages, la blancheur étincelante des
-neiges et des glaces, et leur admiration est d'autant
-plus grande que les campagnes inférieures
-présentent un plus saisissant contraste
-avec les cimes blanches, par la teinte uniforme
-et brune de leurs terrains. C'est au plus fort de
-l'été, quand la poussière brûlante s'élève des
-chemins et que les voyageurs fatigués s'arrêtent
-sous les ombrages, c'est alors surtout
-qu'on aime à porter ses regards vers les
-masses glacées, qui resplendissent aux rayons
-solaires comme des plaques d'argent. La nuit,
-un doux reflet, comme celui d'un monde
-lointain, révèle les hautes neiges de la montagne.</p>
-
-<p>Les pentes moyennes, les promontoires inférieurs,
-sont fréquemment recouverts de couches
-neigeuses. Déjà, vers la fin de l'été, lorsque
-les torrents ont emporté dans les plaines
-l'eau fondue des avalanches, que les arbres
-ont secoué le poids de neige qui faisait plier
-leurs branches, et que les petites mousses elles-mêmes,
-en réchauffant l'espace environnant,
-se sont débarrassées des flocons de neige qui
-les entouraient, un soudain refroidissement de
-l'atmosphère transforme en neige les vapeurs
-des montagnes. La veille, tous les contreforts
-des monts et les pâturages alpestres étaient
-complètement dégagés de frimas; on distinguait
-nettement la couleur brune ou jaunâtre
-des roches nues, le vert des forêts et des gazons,
-le rouge des bruyères. Le matin, quand
-on se réveille, la blanche robe neigeuse a recouvert
-jusqu'aux promontoires avancés. Toutefois,
-ce vêtement de neige, ce blanc manteau
-dont parlent les poètes, est percé, déchiré en
-mille endroits. Les saillies de la montagne
-passent au travers de cette enveloppe, et les
-nuances sombres des roches, contrastant avec
-la blancheur de la neige, accusent ainsi le
-relief des escarpements avec plus de netteté.
-Dans les ravins profonds, les flocons se sont
-accumulés en couches épaisses; sur les pentes
-rapides, ils brodent légèrement les fissures
-comme un mince voile de dentelle; sur les
-falaises abruptes, ils ne se montrent que çà
-et là en mouchetures brillantes. Chaque pli
-de la montagne est signalé de loin sous sa
-véritable forme par l'éclatante coulée de neige
-qui l'emplit; chaque roche saillante révèle
-ses protubérances et ses anfractuosités par les
-couches neigeuses d'épaisseur diverse, alternant
-avec la nudité du roc. Là où la roche est
-formée de strates régulières, la neige trace de
-la façon la plus nette les lignes de séparation.
-Elle repose sur les corniches et se détache des
-parois d'éboulement. A travers les accidents
-de toute espèce, les saillies et les retraits, on
-voit les lignes d'assises se continuer avec une
-étonnante régularité sur des espaces de plusieurs
-lieues; on dirait des étages superposés
-par la main de quelque architecte géant.</p>
-
-<p>Toutefois, ces neiges passagères d'été, qui
-enveloppent la montagne comme d'un voile,
-et qui, loin d'en cacher les formes, les révèlent,
-au contraire, dans leurs plus petits détails,
-sont, pour ainsi dire, une coquetterie de la
-nature. Elles disparaissent bientôt des collines
-inférieures et des monts avancés; chaque jour
-les rayons du soleil en font remonter la limite
-vers les cimes; même par les belles journées,
-il arrive que, d'heure en heure, on peut suivre
-du regard les progrès de la fusion. Chacun des
-ravins qui découpent à mi-hauteur les flancs
-de la montagne présente un versant déjà débarrassé
-de neiges, celui qu'éclaire librement
-le soleil du midi, et un autre versant d'une
-blancheur éclatante, celui qui se tourne vers
-l'horizon du nord. Puis cette pente elle-même
-dégage ses gazons et ses roches; il ne reste
-plus de la chute estivale des neiges qu'un
-petit nombre de flaques graduellement rétrécies,
-traces des avalanches en miniature qui
-ont rempli les creux des gorges. Ces flaques se
-mêlent à la terre, aux cailloux, et le ruisseau
-qui passe en emporte goutte à goutte les débris
-souillés.</p>
-
-<p>Ces neiges de quelques jours sont charmantes
-à voir. On aime à en suivre du regard
-le décor changeant; elles ne se montrent, en
-effet, que pour disparaître bientôt. Pour contempler
-les neiges sous leur véritable aspect
-et les comprendre dans leur travail comme
-agents de la nature, il faut les voir en hiver
-dans la dure saison des froids. Alors tout
-est recouvert de couches énormes d'eau cristallisée
-en aiguilles et en flocons; la montagne,
-ses contreforts et les collines de sa base, ne se
-montrent plus sous leur forme réelle. La
-masse épaisse qui les cache en oblitère le relief
-et leur donne de nouveaux contours. Au lieu
-de saillies, de dentelures, de pointes au profil
-déchiqueté, le penchant du mont se développe
-maintenant en ondulations charmantes,
-en croupes d'un dessin hardi, mais toujours
-sinueux. De même que l'eau, sous l'influence
-de la pesanteur, équilibre son niveau pour
-s'étaler en surface horizontale, de même la
-neige, obéissant à ses lois propres, se dépose
-en couches aux renflements arrondis. Le vent,
-qui l'amène en tournoyant, lui fait d'abord
-remplir les creux, puis adoucir tous les angles,
-déployer sa courbe sur toutes les saillies; à la
-montagne âpre, déchirée, sauvage, a succédé
-une autre montagne aux contours purs et
-adoucis, aux courbes majestueuses. Mais, en
-dépit de la suave douceur de ses lignes, le
-géant n'en est pas moins formidable d'aspect.
-Çà et là, des escarpements, des roches perpendiculaires
-sur lesquelles la neige n'a pu tenir,
-se dressent au-dessus des immenses pentes
-d'une éblouissante blancheur, et, par le contraste,
-leurs parois paraissent toutes noires.
-On se sent saisi d'effroi à la vue de ces murailles
-prodigieuses, tranchant sur la neige
-comme des falaises de charbon aux bords d'un
-océan polaire.</p>
-
-<p>Dans cette transformation, les plaines, plus
-encore que les protubérances de la montagne,
-ont changé d'aspect. En s'affaissant de toutes
-parts, les neiges ont rempli les cavités, nivelé
-les creux, fait disparaître les accidents
-secondaires du terrain. Les torrents, les cascades,
-ont été recouverts; tout est glacé, tout
-repose sous le linceul immense. Les lacs eux-mêmes
-sont ensevelis; la glace de leur surface
-porte d'énormes couches de neige, et souvent
-on ne sait même plus où se trouve l'emplacement
-des bassins; peut-être une fissure permet-elle
-de voir au fond d'un gouffre la surface
-du lac, tranquille, noire, sans reflets; on
-dirait un puits, un abîme sans fond.</p>
-
-<p>Au-dessous des grands sommets et des cirques
-supérieurs, où la neige s'entasse en
-couches hautes comme les maisons, les forêts
-de sapins se montrent çà et là, mais à demi
-seulement. Sur chacune de leurs branches
-étalées, les arbres portent tout le fardeau de
-neige qu'ils peuvent soutenir sans rompre;
-ensemble, les branchages entremêlés forment
-comme des voûtes sur lesquelles les amas de
-cristaux neigeux se groupent en coupoles inégales;
-quelques tiges rebelles seulement
-échappent à la prison de glace et dardent
-dans l'air libre leurs flèches d'un vert sombre,
-presque noires, et portant chacune à son extrémité
-un lourd paquet de neige. Quand le vent
-souffle au milieu de ces tiges, il en tombe avec
-un bruit métallique des fragments de neige
-glacée; un mouvement général de vibration
-agite la forêt cachée et le toit brillant qui la
-recouvre; parfois, une rupture se produit,
-une avalanche s'écroule à l'intérieur, un
-gouffre reste béant, jusqu'à ce qu'une nouvelle
-tourmente l'ait masqué par un pont de
-neige. Quel serait le sort d'un voyageur s'égarant
-pendant l'hiver dans une pareille forêt,
-là où il chemine à l'aise pendant l'été, sur le
-court gazon, à l'ombre des arbres puissants?
-A chaque pas, il serait exposé à tomber dans
-un abîme, étouffé sous la neige écroulée!</p>
-
-<p>En bas, dans la vallée, les maisons du village
-paraissent plus difficiles à discerner que
-les forêts et les bouquets d'arbres. Les toits,
-entièrement recouverts d'une couche de neige
-sous laquelle fléchissent les charpentes, se confondent
-avec les champs de neige environnants;
-seulement, une légère fumée bleuâtre
-rappelle que, sous ce linceul blanc, des hommes
-vivent et travaillent. Quelques murailles, un
-clocher, tranchent sur la monotonie du fond;
-d'ailleurs, en cet endroit, la neige est plus
-tourmentée que loin des habitations humaines;
-le vent, tournoyant autour des demeures, a
-dressé d'un côté les neiges en monceaux et en
-barricades; de l'autre côté, il les a presque entièrement
-balayées. Un certain désordre dans
-la nature indique le voisinage de l'homme;
-mais là, comme ailleurs, la paix est sans
-bornes; rarement un bruit trouble le silence
-de mort qui règne sur la vallée et sur les
-monts.</p>
-
-<p>Pourtant, il faut quelquefois que l'homme
-et les autres habitants des montagnes sortent
-de leurs tanières et troublent le grand repos
-de la nature. Seule, la marmotte, cachée dans
-son trou, sous l'épaisseur des neiges, peut
-dormir pendant les longs mois de l'hiver et
-attendre, dans un état de mort apparente, que
-le printemps rende la liberté aux ruisseaux,
-aux gazons et aux fleurs. Moins heureux,
-le chamois, que la neige chasse des hautes
-cimes, doit rôder dans le voisinage des forêts,
-chercher un refuge entre les arbres pressés,
-en ronger les écorces et les feuillages. L'homme,
-de son côté, doit quitter sa demeure pour
-échanger quelques produits, acheter des provisions,
-remplir des engagements de famille
-ou d'amitié. Il faut alors déblayer les monceaux
-de neige qui se sont accumulés devant
-la porte et se frayer péniblement un sentier.
-D'un haut chalet bâti sur un promontoire, je
-vis une fois de ces petits êtres presque imperceptibles,
-de ces noires fourmis humaines,
-cheminer lentement dans une sorte d'ornière,
-entre deux murs de neige. Jamais l'homme ne
-m'avait paru si infime. Au milieu de la vaste
-étendue blanche, ces promeneurs semblaient
-perdus, absurdes, chimériques; je me demandais
-comment une race composée de pareils
-pygmées avait pu accomplir les grandes choses
-de l'histoire et réaliser, de progrès en progrès,
-ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation,
-promesse d'un état futur de bien-être et de
-liberté.</p>
-
-<p>Pourtant, même au milieu de ces neiges
-formidables de l'hiver, l'homme a pu faire
-triompher son intelligence et son audace par
-ces routes commerciales qui lui permettent
-d'expédier librement ses marchandises et de
-voyager lui-même presque en tout temps. Le
-chamois a cessé de parcourir les cimes, et
-nombre d'oiseaux, qui volaient pendant l'été
-bien au-dessus des pointes, sont prudemment
-descendus dans les tièdes régions des plaines.
-Mais l'homme continue de parcourir les routes
-qui, de gorge en gorge, de contrefort en contrefort,
-s'élèvent jusqu'à une brèche de la
-crête et redescendent sur l'autre versant. Pendant
-la belle saison, quand les torrents joyeux
-bondissent en cascades à côté du chemin,
-même les voitures traînées par des chevaux
-aux grelots retentissants peuvent gravir sans
-peine les rampes établies à grands frais sur
-les escarpements. Quand les neiges ont recouvert
-la route, il faut changer les véhicules;
-les chars et les voitures sont remplacés par
-des traîneaux qui glissent légèrement sur les
-flocons entassés. La traversée des monts ne
-se fait pas moins rapidement que pendant les
-jours les plus chauds de l'année; à la descente,
-elle s'accomplit avec une vitesse qui
-donne le vertige.</p>
-
-<p>C'est en voyageant ainsi en traîneau par-dessus
-les cols de la montagne qu'on peut
-apprendre à bien faire connaissance avec les
-grandes neiges. La charpente légère glisse
-sans bruit; on ne sent plus les chocs des ferrailles
-sur le sol résistant, et l'on croirait
-voyager dans l'espace, emporté comme un esprit.
-Tantôt on contourne la courbe d'un ravin,
-tantôt la saillie d'un promontoire; on passe
-du fond des gouffres à l'arête des précipices,
-et, dans toutes ces formes si variées qui se
-succèdent à la vue, la montagne garde sa
-blancheur unie. Le soleil éclaire-t-il la surface
-des neiges, on y voit briller d'innombrables
-diamants; le ciel est-il gris et bas, les éléments
-semblent se confondre. Lambeaux de
-nuages, monticules neigeux, ne se distinguent
-plus les uns des autres; on croirait flotter
-dans l'espace infini; on n'appartient plus à
-la terre.</p>
-
-<p>Et combien plus encore entre-t-on dans la
-région du rêve, lorsque, après avoir franchi
-le point culminant du passage, on redescend
-sur la pente opposée, emporté de tournants
-en tournants avec une effrayante rapidité! Au
-départ de la caravane, lorsque le dernier traîneau
-s'ébranle, le premier a déjà disparu derrière
-une saillie du gouffre. On le voit, puis
-il disparaît de nouveau; on le revoit, puis il
-se perd encore. On plonge dans un abîme
-vertigineux où s'écroulent des amas de neige
-gros comme des collines. Avalanche soi-même,
-on glisse par-dessus les avalanches, et l'on
-voit défiler à côté de soi, comme s'ils étaient
-emportés par une tempête, les cirques, les
-ravins, les promontoires; les sommets eux-mêmes,
-qui fuient à l'horizon, semblent entraînés
-dans un tourbillon fantastique, une
-sorte de galop infernal. Et quand, à la fin de
-la course effrénée, on arrive à la base de la
-montagne, dans les plaines déjà dépourvues
-de neige ou saupoudrées à peine, quand on
-respire une autre atmosphère et que l'on voit
-une nature nouvelle sous un autre climat, on
-se demande si vraiment on n'a pas été le jouet
-d'une hallucination, si l'on a réellement parcouru
-les neiges profondes, au-dessus de la
-région des nuées et des orages.</p>
-
-<p>Mais, pendant les jours de tourmente, la
-traversée est assez périlleuse pour que le voyageur
-puisse s'en souvenir, en garder nettement
-toutes les aventures dans sa mémoire.
-Le vent soulève incessamment des tourbillons
-de neige qui cachent la route et en modifient
-la forme, abaissant les talus et remplissant
-la voie déjà frayée. Les chevaux, si habiles
-à poser leur pied sur un terrain solide, ont
-à traverser parfois des amas de neige molle,
-encore mouvante; tandis que l'un d'eux s'enfonce
-jusqu'au poitrail, un autre se cabre sur
-un monceau de neige tassée. La tempête qui
-siffle autour de leurs oreilles, les cristaux neigeux
-qui leur entrent dans les yeux et dans
-les naseaux, les jurements brutaux des cochers,
-les irritent et menacent de les affoler. Le traîneau
-cahote sur l'étroit chemin, penche tantôt
-vers la paroi de la montagne, tantôt vers le
-précipice: car le gouffre est là, on en rase le
-bord, on le suit au loin en perspectives immenses,
-comme si, en tombant, on devait descendre
-jusque dans un autre monde. Le cocher
-a laissé le fouet, il ne tient plus qu'un couteau
-dans les mains, prêt à couper les rênes,
-si les chevaux, éperdus de frayeur ou glissant
-d'un talus de neige, venaient à rouler tout à
-coup dans le précipice.</p>
-
-<p>Terrible est la situation du malheureux
-piéton lorsque, en traversant lentement les
-neiges, il est tout à coup surpris par une tourmente.
-D'en bas, les gens des plaines admirent
-à leur aise le météore. La cime du mont,
-fouettée par le vent, semble fumer comme un
-cratère; les innombrables molécules glacées
-que soulève la tempête s'amassent en nuages
-qui tourbillonnent au-dessus des sommets. Les
-arêtes des contours, estompées par ce brouillard
-de neiges tournoyantes, paraissent moins
-précises; on croirait les voir flotter dans
-l'espace; la montagne elle-même semble vaciller
-sur son énorme base. Et, dans cet immense
-tournoiement de la tempête qui siffle
-sur les hautes cimes, que devient le pauvre
-voyageur? Les aiguilles de glace, lancées contre
-lui comme des flèches, le frappent au visage
-et menacent de l'aveugler; elles pénètrent
-même à travers ses vêtements; enveloppé dans
-son épais manteau, il a peine à se défendre
-d'elles. Qu'en faisant un faux pas ou en suivant
-une fausse trace il quitte un instant le
-sentier, il est presque inévitablement perdu.
-Il marche au hasard en tombant de fondrière
-en fondrière; parfois il s'enfonce à demi dans
-un trou de neige molle; il reste quelque temps,
-comme pour attendre la mort, dans la fosse
-qui vient de s'ouvrir sous lui; puis il se relève
-en désespéré et recommence sa marche inégale
-à travers les nuages de cristaux que le vent
-lui jette à la face. Les rafales éloignent et
-rapprochent l'horizon tour à tour; tantôt il ne
-voit autour de lui que la blanche fumée des
-flocons qui tourbillonnent, tantôt il distingue
-à droite ou à gauche une cime tranquille qui
-se dégage de la nuée et le regarde, «sans
-haine et sans amour», indifférente à son désespoir;
-au moins y voit-il comme une sorte
-de repère qui lui permet de reprendre la
-course avec un retour d'espérance. Mais en
-vain: aveuglé, affolé, raidi par le froid, il
-finit par perdre la volonté; il tourne sur place
-et se démène sans but. Enfin, tombé dans
-quelque gouffre, il regarde avec stupeur passer
-les tourbillons de l'orage et se laisse gagner
-peu à peu par le sommeil, précurseur de la
-mort. Dans quelques mois, lorsque la neige
-aura été fondue par la chaleur et déblayée
-par les avalanches, quelque chien de pâtre
-retrouvera le cadavre et par ses aboiements
-effrayés appellera son maître.</p>
-
-<p>Autrefois, les débris humains trouvés dans
-la montagne devaient reposer à jamais à l'endroit
-où le pasteur les avait découverts. Des
-pierres étaient entassées sur le corps, et chaque
-voyageur était tenu d'ajouter son caillou au
-monceau grandissant. Maintenant encore, le
-montagnard qui passe à côté de l'un de ces
-tombeaux antiques ne manque jamais de ramasser
-sa pierre pour en grossir le tas. Le
-mort est depuis longtemps oublié, peut-être
-même est-il resté toujours inconnu; mais, de
-siècle en siècle, le passant ne cesse de lui
-rendre hommage pour apaiser ses mânes.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI<br />
-L'AVALANCHE</h2>
-
-
-<p>Au long hiver et à ses redoutables tourmentes
-succède enfin le doux printemps, avec
-ses pluies, ses vents tièdes, sa chaleur vivifiante.
-Tout se rajeunit; la montagne, aussi
-bien que la plaine, prend un aspect nouveau.
-Elle secoue son manteau de neiges; ses forêts,
-ses gazons, ses cascades et ses lacs, reparaissent
-aux rayons du soleil.</p>
-
-<p>Dans la vallée, l'homme s'est débarrassé le
-premier des amas neigeux qui le gênaient. Il
-a balayé le seuil de sa porte, réparé ses chemins,
-dégagé ses toits et son jardinet, puis il
-attend que le soleil fasse le reste. Déjà les
-«soulanes», ou pentes bien exposées aux
-rayons du midi, commencent à se dégager du
-blanc linceul qui les recouvre; çà et là, le roc,
-la terre ou le gazon brûlé, reparaissent à travers
-la couche de neige. Ces espaces noirâtres
-augmentent peu à peu; ils ressemblent à des
-groupes d'îles qui grandissent incessamment
-et finissent par se rejoindre; les plaques blanches
-diminuent en nombre et en étendue;
-elles fondent, et l'on dirait qu'elles remontent
-par degrés la pente de la montagne. Les arbres
-de la forêt, sortis de leur engourdissement,
-commencent à faire leur toilette printanière;
-aidés par les petits oiseaux qui voltigent de
-branche en branche, ils secouent le fardeau
-de givre et de neige qu'ils portaient et baignent
-librement leurs nouvelles pousses dans
-l'atmosphère attiédie.</p>
-
-<p>Les torrents se raniment aussi. Au-dessous
-de la couche protectrice des neiges, la température
-du sol ne s'est point abaissée autant
-qu'à la surface extérieure, balayée par les
-vents froids, et, pendant les longs mois de
-l'hiver, de petits réservoirs d'eau, semblables
-à des gouttelettes dans un vase de diamant,
-se maintiennent çà et là sous les glaces. Au
-printemps, ces vasques, vers lesquelles se dirigent
-tous les petits filets de neige fondue,
-ne suffisent plus à renfermer la masse liquide;
-les enveloppes glacées se rompent, les bassins
-débordent, et l'eau cherche à se creuser un
-chemin sous les neiges. Dans chaque ravin,
-dans chaque dépression du sol, se fait ce travail
-caché, et le torrent de la vallée, alimenté
-par tous ces ruisselets descendus des hauteurs,
-reprend son cours qu'avait interrompu le froid
-de l'hiver. D'abord, il passe en tunnel au-dessous
-des neiges amoncelées; puis, grâce aux
-progrès incessants de la fusion, il élargit son
-lit, exhausse ses voûtes. Le moment vient
-où la masse qui le domine ne peut plus se
-soutenir en entier; elle s'écroule comme le
-ferait le toit d'un temple dont les piliers sont
-ébranlés. Des fuites s'ouvrent ainsi dans les
-amas neigeux qui remplissent le fond des vallées;
-quand on se penche au bord de ces
-gouffres, on distingue au fond quelque chose
-de noir sur lequel un peu d'écume brode une
-dentelle fugitive: c'est l'eau du torrent; le
-sourd murmure des cailloux entre-froissés
-jaillit de l'ouverture ténébreuse.</p>
-
-<p>A ce premier effondrement des neiges en
-succèdent d'autres, de plus en plus nombreux,
-et bientôt le torrent, redevenu libre en grande
-partie, n'a plus qu'à renverser les digues formées
-par les neiges les plus épaisses et les
-plus compactes. Quelques-uns de ces remparts
-résistent à l'action des eaux pendant
-des semaines et des mois. Même aux abords
-des cascades, des masses de neige, changées
-en glace et sans cesse aspergées par l'eau qui
-se brise, gardent obstinément leur forme; on
-dirait qu'elles se refusent à fondre. Souvent on
-voit, au devant de la cataracte mouvante du
-torrent, une sorte d'écran formé par une cataracte
-solidifiée, celle des neiges glacées qui
-avaient arrêté le cours des eaux pendant l'hiver.</p>
-
-<p>En reformant son lit dans chaque vallée qui
-longe la base des monts, dans chaque ravin qui
-raye leurs flancs, l'eau des ruisseaux et des
-torrents enlève aux neiges des pentes les soubassements
-qui leur servaient de point d'appui.
-Sous l'action de la pesanteur, des avalanches
-tendent alors à se produire, et, de
-temps en temps, la montagne, comme un être
-animé, fait tomber de ses épaules le vêtement
-neigeux qui la recouvre. En toute saison,
-même au plus fort de l'hiver, des masses de
-neige, entraînées par leur poids, s'écroulent des
-sommets et des pentes; mais, tant que ces
-avalanches se composent seulement de la
-partie superficielle des neiges, elles sont un
-léger accident dans la vie des montagnes.
-Mais, parfois, c'est la masse entière de la neige
-qui glisse des hauteurs pour aller s'abîmer
-dans les vallées; l'eau fondue, qui pénètre à
-travers les couches encore glacées de la surface,
-a rendu le sol glissant et préparé ainsi
-le chemin de l'avalanche. Le moment vient
-où tout un champ neigeux n'est plus retenu
-sur la pente; il cède et, par l'énorme ébranlement
-qu'il communique aux neiges voisines,
-les fait céder aussi. Toute la masse se précipite
-à la fois sur le versant de la montagne,
-poussant devant elle tous les débris qui se
-trouvent sur son chemin, troncs d'arbres,
-pierres, quartiers de roches. Entraînant avec
-lui les nappes d'air voisines, renversant les
-forêts à distance, le formidable écroulement
-balaye d'un coup tout un pan de la montagne
-sur plusieurs centaines de mètres de hauteur,
-et la vallée se trouve en partie comblée. Les
-torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle
-sont obligés de se changer temporairement
-en lacs.</p>
-
-<p>De ces avalanches en masse, les montagnards
-et les voyageurs ne parlent qu'avec
-terreur. Aussi, nombre de vallées, plus exposées
-que d'autres, ont-elles reçu, dans les
-patois locaux, des noms sinistres, tels que
-«Val-de-l'Épouvante» ou «Gorge-du-Tremblement.»
-J'en connais une, terrible entre
-toutes, où les muletiers ne s'aventurent jamais
-sans avoir l'&oelig;il fixé sur les hauteurs. Surtout
-par ces beaux jours de printemps, lorsque
-l'atmosphère tiède et douce est chargée de
-vapeurs dissoutes, les voyageurs ont le regard
-soucieux et la parole brève. Ils savent que
-l'avalanche attend simplement un choc, un
-frémissement de l'air ou du sol, pour se mettre
-en mouvement. Aussi marchent-ils comme
-des larrons, à pas discrets et rapides; parfois
-même, ils enveloppent de paille les grelots de
-leurs mulets, afin que le tintement du métal
-n'aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui
-les menace. Enfin, quand ils ont passé l'issue
-des ravins redoutables où les couloirs de la
-montagne dégagent de plusieurs côtés à la
-fois leurs avalanches de neiges et de ruines,
-ils peuvent respirer à leur aise et songer sans
-anxiété personnelle à leurs devanciers moins
-heureux, dont la veille ils s'étaient raconté
-les terribles histoires. Souvent, tandis que les
-voyageurs continuent tranquillement leur descente
-vers la plaine, un bruit de tonnerre,
-un long fracas qui se répercute de roche en
-roche, les force à se retourner soudain: c'est
-l'écroulement des neiges qui vient de se produire
-et de combler tout le fond de la gorge
-où ils passaient quelques minutes auparavant.</p>
-
-<p>Heureusement, la disposition et la forme
-des pentes permet aux montagnards de reconnaître
-les endroits dangereux. Ils ne construisent
-donc point leurs cabanes au-dessous des
-versants où se forment les avalanches, et,
-dans le tracé de leurs sentiers, ils prennent
-soin de choisir des passages abrités. Mais tout
-change dans la nature, et telle maisonnette,
-tel sentier, qui n'avaient jadis rien à craindre,
-finissent par se trouver exposés au danger;
-l'angle d'un promontoire a peut-être disparu,
-la direction du couloir d'avalanche s'est peut-être
-modifiée, une lisière protectrice de forêt
-a cédé sous la pression des neiges, et, par
-suite, toutes les prévisions du montagnard se
-trouvent déçues.</p>
-
-<p>Par les mille colonnes pressées de leurs
-troncs, les bois sont l'une des meilleures barrières
-contre la marche des avalanches, et
-nombre de villages n'ont pas d'autre moyen de
-défense contre les neiges. Aussi de quel respect,
-de quelle vénération presque religieuse
-regardent-ils leur bois sacré! L'étranger qui se
-promène dans leurs montagnes admire cette
-forêt à cause de la beauté de ses arbres, du
-contraste de sa verdure avec les neiges blanches;
-mais eux, ils lui doivent la vie et le
-repos; c'est grâce à elle qu'ils peuvent s'endormir
-tranquillement le soir sans craindre
-d'être engloutis pendant la nuit! Pleins de
-gratitude envers la forêt protectrice, ils l'ont
-divinisée. Malheur à qui touche de la cognée
-l'un de ses troncs sauveurs! «Qui tue l'arbre
-sacré tue le montagnard,» dit un de leurs
-proverbes.</p>
-
-<p>Et pourtant, il s'est trouvé de ces meurtriers,
-et en grand nombre. De même que, de
-nos jours encore, des soldats soi-disant «civilisés»
-forcent à la soumission les habitants
-d'une oasis en abattant les palmiers qui sont
-la vie de la tribu, de même il est arrivé souvent
-que, pour réduire des montagnards, les
-envahisseurs à la solde de quelque seigneur,
-ou même les pâtres d'une autre vallée, ont
-coupé les arbres qui servaient aux villages
-de sauvegarde contre la destruction. Telles
-étaient, telles sont encore les pratiques de la
-guerre. Non moins féroce est l'avide spéculation.
-Lorsque, en vertu de quelque achat ou
-par les hasards de l'héritage ou de la conquête,
-un homme d'argent est devenu le propriétaire
-d'un bois sacré, malheur à ceux dont le
-sort dépend de sa bienveillance ou de son
-caprice! Bientôt les bûcherons sont à l'&oelig;uvre
-dans la forêt, les troncs sont abattus, précipités
-dans la vallée, débités en planches et
-payés en beaux écus sonnants. Un large chemin
-se trouve ainsi frayé aux avalanches.
-Privés de leur rempart, peut-être les habitants
-du village menacé persistent à y rester par
-amour du foyer natal; mais, tôt ou tard, le
-péril devient imminent, il faut émigrer en toute
-hâte, emporter les objets précieux et laisser la
-maison en proie aux neiges suspendues.</p>
-
-<p>Dans chaque village des monts, on se raconte
-aux veillées la terrible chronique des
-avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant
-contre les genoux des mères. Ce que
-le feu grisou est pour le mineur, l'avalanche
-l'est pour le montagnard. Elle menace son chalet,
-ses granges, ses bestiaux; elle peut l'engloutir
-lui-même. Que de parents, que d'amis
-il a connus, qui dorment maintenant sous les
-neiges! Le soir, quand il passe à côté de l'endroit
-où la masse énorme les a engouffrés, il
-lui semble que la montagne d'où s'est détachée
-l'avalanche le regarde méchamment, et il
-double le pas pour s'éloigner du lieu sinistre.
-Quelquefois aussi, les débris de l'écroulement
-lui rappellent la délivrance inespérée d'un
-camarade. Là, pendant une nuit de printemps,
-s'abattit un talus de neige plus haut que les
-grands sapins et que la tour du village. Un
-groupe de chalets et de granges se trouvait
-sous la formidable masse. Sans doute, pensaient
-les montagnards accourus des hameaux
-voisins, sans doute toutes les charpentes ont
-été démolies et les habitants sont restés écrasés
-sous les débris! Néanmoins, ils se mettent
-courageusement à l'ouvrage pour déblayer
-l'énorme monceau. Ils travaillent pendant
-quatre nuits et quatre jours, et, quand leurs
-pioches atteignent enfin le toit du premier
-chalet, ils entendent des chants qui s'entre-répondent.
-Ce sont les voix des amis que l'on
-avait crus perdus. Leurs demeures avaient résisté
-à la violence du choc, et l'air qu'elles
-contenaient avait heureusement suffi. Pendant
-leur emprisonnement, ils avaient passé leur
-temps à établir des communications de maison
-à maison et à creuser un tunnel de sortie; ils
-chantaient en même temps pour s'encourager
-au travail.</p>
-
-<p>Les forêts protectrices ont-elles disparu, il
-est bien difficile de les remplacer. Les arbres
-poussent lentement, surtout sur les montagnes;
-dans les couloirs d'avalanche, ils ne poussent
-pas du tout. Il est vrai qu'à force de travaux
-on pourrait fixer les neiges sur les hautes
-pentes et prévenir ainsi le désastre de leur
-effondrement dans les vallées; on pourrait
-tailler la pente en gradins horizontaux où les
-couches de neige seraient forcées de séjourner
-comme sur les marches d'un gigantesque escalier;
-on pourrait aussi remplacer les troncs
-d'arbres par des rangées de pieux en fer et
-par des palissades qui empêcheraient le glissement
-des masses supérieures. Déjà ces tentatives
-ont été faites avec succès, mais seulement
-en des vallées qu'habitent des populations
-riches et nombreuses. De pauvres villageois,
-à moins qu'ils ne soient aidés par la société
-tout entière, ne sauraient songer à sculpter,
-pour ainsi dire à nouveau, le relief de la montagne,
-et les avalanches continuent de descendre
-sur leurs prairies par les couloirs accoutumés.
-Ils doivent se borner à protéger leurs
-maisonnettes par d'énormes éperons de pierre
-qui rompent la force des neiges écroulées et les
-divisent en deux courants, quand ces neiges
-ne descendent pas en masses assez puissantes
-pour tout démolir d'un choc.</p>
-
-<p>De tous les destructeurs de la montagne,
-l'avalanche est le plus énergique. Terres et
-fragments rocheux, elle entraîne tout comme
-le ferait un torrent débordé; bien plus, par
-la fusion graduelle des neiges qui en formaient
-la couche inférieure, elle délaye tellement
-le sol que celui-ci se change en une
-boue molle, lézardée de profondes crevasses
-et s'affaissant sous son propre poids. Jusqu'à
-de grandes profondeurs, la terre est devenue
-fluide; elle coule le long des pentes, entraînant
-avec elle les sentiers, les quartiers de roc
-épars et jusqu'aux forêts et aux maisons. Des
-pans entiers de montagne, détrempés par les
-neiges, ont ainsi glissé en bloc avec leurs
-champs, leurs pâturages, leurs bois et leurs
-habitants. Par leur entassement et la lente
-pénétration de leur eau de fusion dans le sol,
-les flocons de neige suffisent donc à démolir
-peu à peu les montagnes. Au printemps, chaque
-ravin montre clairement ce travail de
-destruction; à la fois cascades, éboulis, avalanches,
-les neiges, les roches et les eaux confondues
-descendent des sommets et s'acheminent
-vers la plaine.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII<br />
-LE GLACIER</h2>
-
-
-<p>Même au milieu de l'été, lorsque toutes les
-neiges se sont fondues au souffle des vents
-chauds, d'énormes amas de glace, renfermés
-dans les hautes vallées, font encore un hiver
-local rendu plus bizarre par le contraste.
-Quand le soleil brille de tout son éclat, la
-chaleur directe et celle que renvoient les
-glaces se font sentir lourdement au voyageur;
-il fait même en apparence plus chaud que
-dans les vallées, à cause de la sécheresse de
-l'air, incessamment privé de son humidité par
-l'avide surface du glacier. Dans le voisinage,
-on entend chanter les oiseaux sous le feuillage;
-des fleurs émaillent le gazon, des fruits
-mûrissent sous les feuilles de myrtille. Et
-pourtant, à côté de ce monde joyeux, voici
-le morne glacier, avec ses crevasses béantes,
-ses amas de pierres, son terrible silence, son
-apparente immobilité. C'est la mort à côté de
-la vie.</p>
-
-<p>Néanmoins, la grande masse glacée a aussi
-son mouvement; avec lenteur, mais avec une
-force invincible, elle travaille, comme le vent,
-les neiges, les pluies, les eaux courantes, à
-renouveler la surface de la planète; partout
-où les glaciers ont passé pendant un des
-âges de la terre, l'aspect du pays est transformé
-par leur action. Comme les avalanches,
-ils emportent dans les plaines les
-déblais des montagnes croulantes, sans violence,
-par un patient effort de tous les instants.</p>
-
-<p>L'&oelig;uvre du glacier, si difficile à saisir dans
-sa marche secrète, quoique si vaste dans ses
-résultats, commence dès le sommet de la montagne,
-à la surface des couches neigeuses. Là-haut,
-dans les cirques où se sont amassés
-en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches
-fouettées de la tempête, l'uniforme étendue
-des névés ne change point d'aspect. D'année
-en année et de siècle en siècle, c'est toujours la
-même blancheur, mate à l'ombre des nuages,
-éblouissante sous les rayons du soleil. Il semble
-que la neige y soit éternelle, et c'est même
-ainsi que la désignent les habitants des plaines
-qui, d'en bas, la voient briller à côté du ciel.
-Ils croient qu'elle reste à jamais sur les hautes
-cimes et que, si le vent la soulève dans ses
-tourmentes, il la laisse toujours retomber à la
-même place.</p>
-
-<p>Il n'en est rien. Une partie de la neige s'évapore
-et retourne aux nuages d'où elle est
-descendue. Une autre partie du névé, exposée
-aux rayons du soleil ou à l'influence d'un vent
-chaud du midi, se parsème de gouttelettes fondues
-qui glissent à la surface ou pénètrent
-dans les couches jusqu'à ce que, saisies de
-nouveau par le froid, elles se congèlent en
-d'imperceptibles gemmes. Ainsi, par des millions
-de molécules qui fondent, puis se regèlent
-pour se refondre encore et redevenir solides,
-la masse du névé se transforme insensiblement;
-en même temps, elle se déplace,
-grâce à la pesanteur qui entraîne de quelques
-millimètres les gouttes fondues, et peu à peu,
-les neiges tombées jadis sur le sommet de la
-montagne se trouvent en avoir descendu les
-pentes. D'autres neiges ont pris leur place et
-s'écouleront aussi par une série de fusions,
-sans que pourtant elles aient à subir le moindre
-changement apparent. Il est vrai qu'elles
-ont devant elles l'infini des âges; c'est avec
-lenteur qu'elles se hâtent vers la mer, où elles
-doivent aller s'engloutir un jour. Lorsque déjà
-deux générations d'hommes se sont succédé
-dans les plaines inférieures, tel flocon de neige
-tombé sur une haute cime n'est pas encore
-sorti de la masse du névé.</p>
-
-<p>Mais, si lent qu'il soit, ce flocon changé
-en cristal n'en avance pas moins. La masse de
-névé, devenue plus homogène et déjà transformée
-en glace, s'engage dans la gorge de la
-montagne où l'entraîne son poids. Toujours
-immobile en apparence, l'amas de glace est
-maintenant devenu un véritable fleuve coulant
-dans un lit de rochers. A droite et à gauche,
-sur les pentes, la neige d'hiver est complètement
-fondue, et des herbes fleuries l'ont
-remplacée. Tout un monde d'insectes vit et
-bourdonne dans les gazons des pâturages; l'air
-est doux, et l'homme conduit ses troupeaux
-sur des escarpements herbeux d'où le regard
-descend au loin sur le courant glacé. Et celui-ci,
-d'un incessant effort, continue toujours
-son voyage vers la plaine; il s'épancherait
-jusque dans les campagnes unies de la base
-des monts, il atteindrait la mer elle-même,
-si la douce température des vallées inférieures,
-la tiédeur des vents, les rayons du
-soleil, ne parvenaient à fondre ses glaces
-avancées.</p>
-
-<p>Dans son cours, le fleuve solide se comporte
-comme le ferait une vraie rivière d'eau vive.
-Il a aussi ses méandres et ses remous, ses
-maigres et ses crues, ses «dormants», ses
-rapides et ses cataractes. Comme l'eau qui
-s'étale ou se rétrécit suivant la forme de son
-lit, la glace s'adapte aux dimensions du ravin
-qui l'enferme; elle sait se mouler exactement
-sur la roche, aussi bien dans le vaste bassin
-où les parois s'écartent de part et d'autre, que
-dans le défilé où le passage se ferme presque
-entièrement. Poussé par les masses dont l'alimente
-incessamment le névé supérieur, le
-glacier continue toujours de glisser sur le
-fond, que la pente en soit presque insensible
-ou bien qu'il forme une succession de
-précipices.</p>
-
-<p>Toutefois, la glace, n'ayant pas la souplesse,
-la fluidité de l'eau, accomplit avec une sorte
-de gaucherie barbare tous les mouvements que
-lui impose la nature du sol. A ses cataractes,
-elle ne sait point plonger en une nappe unie
-comme le courant d'eau; mais, suivant les
-inégalités du fond et la cohésion des cristaux
-de glace, elle se brise, se fendille, se découpe
-en blocs qui s'inclinent diversement, s'écroulent
-les uns sur les autres, se ressoudent en
-obélisques bizarres, en tourelles, en groupes
-fantastiques. Même là où le fond de l'immense
-rainure est assez régulièrement incliné, la surface
-du glacier ne ressemble point à la nappe
-égale des eaux d'un fleuve. Le frottement de la
-glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes
-semblables à celles de l'onde sur le rivage,
-mais il la brise et la rebrise en crevasses
-qui s'entre-croisent en un dédale de
-gouffres.</p>
-
-<p>En hiver, et même lorsque le printemps a
-déjà renouvelé la parure des campagnes inférieures,
-un grand nombre de crevasses sont
-masquées par d'épaisses masses de neige qui
-s'étendent en couches continues à la surface
-du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas
-été amollie par la chaleur du soleil, il est facile
-de cheminer par-dessus la gueule de ces
-abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer
-comme il ignore les grottes ouvertes dans l'épaisseur
-des montagnes. Mais le retour annuel
-de la saison d'été fond peu à peu les neiges
-superficielles. Le glacier, qui marche sans
-cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel
-frisson, secoue le manteau neigeux qui
-le recouvre; çà et là les voûtes s'effondrent
-et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs
-des crevasses; souvent il n'en reste
-que des ponts étroits sur lesquels on ne s'aventure
-qu'après avoir éprouvé du pied la solidité
-de la neige.</p>
-
-<p>C'est alors que maint glacier devient dangereux
-à traverser, à cause de la largeur de
-ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords
-du gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur,
-des couches superposées de glace bleuâtre qui
-furent jadis des neiges et que séparent des
-bandes noirâtres, restes de débris tombés sur
-le névé; d'autres fois, la glace, claire et homogène
-dans toute sa masse, semble n'être qu'un
-seul cristal.</p>
-
-<p>Quelle est la profondeur du puits? On ne
-sait. Une saillie de la glace et les ténèbres empêchent
-le regard de descendre jusqu'aux roches
-du fond; seulement, on entend quelquefois
-des bruits mystérieux qui s'élèvent de
-l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre
-qui se détache, un morceau de glace qui se fendille
-et s'écroule.</p>
-
-<p>Des explorateurs sont descendus dans ces
-gouffres pour en mesurer l'épaisseur et pour
-étudier la température et la composition des
-glaces profondes. Quelquefois ils ont pu le
-faire sans trop de danger, en pénétrant latéralement
-dans les fentes par les saillies des
-rochers qui servent de berge aux fleuves de
-glace. Souvent aussi, il leur a fallu se faire
-descendre au moyen de cordes, comme le mineur
-qui pénètre au sein de la terre. Mais, pour
-un savant qui, tout en prenant les précautions
-nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers,
-combien de malheureux pâtres s'y sont
-engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît
-pourtant des montagnards qui, tombés au fond
-de ces crevasses, meurtris, saignants, perdus
-dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la
-résolution de revoir le jour. Il en est un qui
-suivit le cours d'un ruisseau sous-glaciaire et
-fit ainsi un véritable voyage au-dessous de
-l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après
-une pareille excursion, il ne reste plus à
-l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un
-cratère pour explorer le réservoir souterrain des
-laves!</p>
-
-<p>Certes il faut louer grandement le savant
-courageux qui descend dans les profondeurs
-du glacier pour en étudier les stries, les bulles
-d'air, les cristaux: mais que de choses nous
-pouvons déjà contempler à la surface, que de
-charmants détails il nous est permis de surprendre,
-que de lois se révèlent à nos yeux, si
-nous savons regarder!</p>
-
-<p>En effet, dans ce chaos apparent, tout se
-régit par des lois. Pourquoi, vis-à-vis de tel
-point de la berge, une fente se produit-elle
-toujours dans la masse glacée? Pourquoi, à
-une certaine distance au-dessous, la crevasse,
-qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle
-de nouveau ses bords et le glacier se
-ressoude-t-il? Pourquoi la surface se bombe-t-elle
-régulièrement sur un point pour se crevasser
-ailleurs? En voyant tous ces phénomènes
-qui reproduisent grossièrement les rides, les
-vaguelettes, les remous ou les nappes unies de
-l'eau des fleuves, on comprend mieux l'unité
-qui, sous l'infinie diversité des aspects, préside
-à toutes les choses de la nature.</p>
-
-<p>Quand on s'est fait l'intime du glacier par
-de longues explorations et que l'on sait se
-rendre compte de tous les petits changements
-qui s'accomplissent à sa surface, c'est une
-joie, un délice de le parcourir par un beau
-jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le
-mouvement et la voix. Des veinules d'eau,
-presque imperceptibles d'abord, se forment çà
-et là, puis s'unissent en ruisselets scintillants
-qui serpentent au fond de lits fluviaux en miniature
-qu'ils viennent de se creuser eux-mêmes,
-et disparaissent tout à coup dans une
-fente de la glace en faisant entendre une petite
-plainte à la voix argentine. Ils se gonflent ou
-s'abaissent, suivant toutes les oscillations de
-la température. Qu'un nuage passe sur le soleil,
-refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent
-plus qu'à grand'peine; que la chaleur devienne
-plus forte, les ruisseaux superficiels prennent
-des allures de torrents; ils entraînent avec eux
-des sables et des cailloux pour les déposer en
-alluvions, en former des berges et des îles;
-puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le
-froid de la nuit les congèlera de nouveau.</p>
-
-<p>Sous les rayons de chaleur qui animent
-temporairement le champ du glacier par la
-fusion de la couche superficielle, le petit
-monde des cailloux tombés des parois voisines
-s'agite aussi. Un talus de gravier, situé au
-bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre
-par des écroulements partiels et plonge dans
-les crevasses. Ailleurs, des pierrailles noires
-sont éparses sur le glacier; elles absorbent,
-concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous
-d'elles, la criblent de petits trous cylindriques.
-Plus loin, au contraire, de vastes
-amas de débris et de grosses pierres empêchent
-la chaleur du soleil de pénétrer au-dessous;
-tout autour, la glace se fond et s'évapore;
-ces pierres arrivent ainsi à former des
-piliers qui semblent grandir, jaillir du sol
-comme des colonnes de marbre; mais chacune
-d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le
-poids, et tous les fragments qu'elle portait
-s'écroulent avec fracas, pour recommencer le
-lendemain une évolution semblable. Combien
-plus charmants encore sont tous ces petits drames
-de la nature inanimée, quand animaux
-ou plantes viennent s'y mêler! Attiré par la
-tiédeur de l'air, le papillon arrive en voletant,
-tandis que la plante, tombée avec les éboulis
-du haut des rochers voisins, utilise son court
-répit de vie pour reprendre racine et déployer
-au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires,
-des navigateurs ont vu tout un tapis de
-végétation recouvrir une haute falaise, de
-terre par le sommet, de glace par la base.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII<br />
-LA MORAINE ET LE TORRENT</h2>
-
-
-<p>Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent
-chaque jour semblent peu de chose
-dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet,
-que le travail du glacier pendant un jour d'été?
-Sa masse, avançant d'un incessant effort, a
-progressé de quelques centimètres à peine;
-deux ou trois rochers se sont détachés des parois
-pour tomber sur le champ mouvant des
-glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de
-fusion s'est étalé plus largement, et dans son
-lit, les cailloux, plus nombreux, se sont entre-choqués
-avec plus de fracas. Autrement,
-tout a gardé l'apparence accoutumée. Nulle
-part, semble-t-il, la nature n'est plus lente dans
-son &oelig;uvre de renouvellement perpétuel.</p>
-
-<p>Et pourtant, ces petites transformations de
-chaque jour, de chaque minute, finissent par
-amener d'immenses changements dans l'aspect
-de la terre, de véritables révolutions géologiques.
-Ces cailloux, ces fragments de roches
-qui tombent des escarpements supérieurs sur
-le lit de glace, s'entassent peu à peu à la base
-des parois en d'énormes remparts de pierres;
-ils cheminent lentement avec la masse glacée
-qui les porte; mais d'autres débris, éboulés des
-mêmes couloirs de la montagne, les remplacent
-à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs
-convois de roches, entassées en désordre, accompagnent
-le glacier dans sa marche; au
-fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres
-descendant de chaque promontoire en ruines,
-de chaque cirque raviné par les avalanches.</p>
-
-<p>Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une
-zone de température plus douce, le glacier ne
-peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se
-fond en eau et laisse tomber son fardeau de
-pierres. Tous ces débris s'écroulent en un immense
-chaos formant barrage dans la vallée;
-à l'extrémité de maint glacier, ce sont de
-véritables montagnes de pierres croulantes aux
-talus mal affermis. Qu'après une longue série
-d'années neigeuses, la masse du glacier se gonfle
-et s'allonge, il faut qu'elle reprenne ces
-montagnes de pierres et qu'elle les pousse un
-peu plus loin dans la vallée. Lorsque, plus
-tard, sous l'influence d'une température plus
-douce, d'hivers moins abondants en neiges, le
-glacier se fondra dans toute sa partie inférieure
-en laissant à vide la cuvette de rochers qui lui
-servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée
-de la pression qui la poussait en avant, restera
-isolée à une certaine distance du glacier; derrière
-elle se montrera la pierre nue, polie,
-rabotée par le poids énorme qui s'y mouvait
-naguère, et recouverte çà et là de la boue
-rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux
-et des graviers entraînés. Une autre moraine
-de débris entassés se formera peu à
-peu devant le talus du glacier.</p>
-
-<p>Eh bien! à des distances énormes en avant de
-la vallée, à des lieues et même à des dizaines
-de lieues, on remarque des traces indiscutables
-de l'ancienne action des glaces. Des
-plaines entières, jadis remplies d'eau, ont été
-graduellement comblées par les boues et les
-cailloux que le glacier poussait devant lui;
-les saillies des montagnes et des collines qui
-se trouvaient sur le chemin du fleuve solide
-ont été érodées et polies; enfin, des roches
-éparses et des moraines ont été déposées au
-loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant
-à d'autres massifs. On reconnaît
-facilement l'origine de ces pierres à leur composition
-chimique, à l'arrangement de leurs
-cristaux ou à leurs fossiles; souvent même
-les caractères distinctifs ont une telle précision
-que l'on peut signaler, sur la montagne
-elle-même, le cirque élevé d'où s'est détaché
-le bloc errant. Combien d'années ou de siècles
-a duré le voyage? Bien longtemps sans doute,
-si l'on en juge par les grosses roches que transportent
-les glaciers actuels, et dont la marche
-a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il
-en est que des savants ont rendus célèbres par
-leurs observations et que l'on aime à revoir
-comme des amis.</p>
-
-<p>Ces pierres échouées dans les plaines, ces
-amas de boue transportés au loin, toutes ces
-traces laissées par le séjour des anciens glaciers,
-nous permettent d'imaginer quelles ont
-été les grandes alternatives du climat et les
-immenses modifications du relief et de l'aspect
-terrestres pendant les âges successifs de la planète.
-Dans le passé que nous révèlent ces
-débris, nous voyons notre montagne et ses voisines
-se dresser bien au-dessus de leurs sommets
-actuels; les pointes suprêmes dépassaient
-les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs
-qui voyageaient dans l'espace venaient
-se déposer en neiges ou en cristaux glacés sur
-les pentes de l'énorme massif; les cirques de
-pâturages, les vallons verdoyants, les versants
-aujourd'hui boisés, étaient recouverts par l'uniforme
-couche des glaces; dans la vallée,
-cascades et lacs, ruisseaux et prairies, rien ne
-paraissait encore; l'immense fleuve glacé, non
-moins épais que le sont maintenant les assises
-des monts, emplissait toutes les dépressions,
-puis, à son issue des gorges, allait s'étaler au
-loin dans les plaines par-dessus collines et vallons.
-Telle était, du temps de nos aïeux, l'image
-que leur présentait le mont chargé de glaces;
-pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le
-lointain indéfini des siècles, le tableau sera
-changé. Peut-être le glacier, alors complètement
-fondu, sera-t-il remplacé par un faible
-ruisseau; la montagne elle-même aura cessé
-d'exister; un léger exhaussement du sol en
-marquera la place, et la plaine actuelle, toute
-bouleversée par les changements de niveau,
-aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront
-graduellement dans le ciel!</p>
-
-<p>Et tandis que nous pensons à l'histoire de
-la montagne et de son glacier, à ce qu'ils
-furent et à ce qu'ils deviendront un jour,
-voilà le petit torrent qui sort en gazouillant
-des glaces et qui va de par le monde travailler
-à l'&oelig;uvre du renouvellement continuel de la
-terre! L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse
-par les innombrables molécules de roche triturée
-qu'elle porte en suspension, n'est autre
-chose que le glacier lui-même transformé soudain
-à l'état liquide. Et quel contraste, pourtant,
-entre la masse solide avec ses crevasses,
-ses grottes, ses entassements de pierres, ses
-pentes boueuses, et l'eau qui jaillit gaiement
-à la lumière et serpente en babillant parmi les
-fleurs! C'est un des spectacles les plus curieux
-de la montagne, que cette brusque apparition
-du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur,
-a cheminé dans l'ombre en se gonflant
-des millions de gouttelettes tombées des fentes
-de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant
-change de forme tous les jours, suivant
-les écroulements et la fonte des glaces; d'ordinaire,
-pourtant, il est facile de pénétrer à
-une certaine distance dans la grotte et d'en
-admirer les pendentifs, les parois translucides,
-la lumière bleuâtre, les reflets changeants.
-L'étrangeté du spectacle, le vague,
-l'appréhension dont le c&oelig;ur est saisi, font que
-l'on se croirait transporté dans un lieu sacré.
-«Trois fois et mille fois bénis» se croient
-les pèlerins hindous qui, après avoir remonté
-le Gange jusqu'à sa source, osent encore pénétrer
-sous la voûte ténébreuse d'où s'élance la
-sainte rivière!</p>
-
-<p>C'est avec une grande régularité, dépendante
-de celle des saisons, que les torrents
-glaciaires apportent dans les plaines l'eau
-fécondante et les boues alluviales, provenant
-de cette énorme officine de trituration qui
-fonctionne incessamment sous le glacier. Pendant
-la saison froide de nos zones tempérées,
-quand les pluies tombent le plus fréquemment
-dans les campagnes, et qu'au lieu de
-s'évaporer elles trouvent leur chemin vers
-les rivières, alors le glacier se gèle plus étroitement,
-il adhère partout à la voûte qui lui
-sert de lit, et ne laisse plus sortir qu'un faible
-courant; quelquefois même il tarit en entier;
-pas une goutte d'eau ne descend de la montagne.
-Mais, à mesure que la chaleur revient
-et que la végétation joyeuse demande pour ses
-feuilles et ses fleurs une plus grande quantité
-d'eau, à mesure que l'évaporation devient plus
-active et que le niveau des rivières tend à
-s'abaisser, les torrents des glaciers se gonflent,
-ils se changent temporairement en
-fleuves et fournissent l'humidité nécessaire
-aux champs altérés. Il s'établit ainsi une
-compensation des plus utiles pour la prospérité
-des contrées qu'arrosent des cours d'eau
-partiellement alimentés par les glaciers. Quand
-les affluents, gonflés par la pluie, coulent en
-surabondance, les torrents de la montagne
-n'apportent qu'un mince flot liquide; ils débordent,
-au contraire, quand les autres rivières
-sont presque à sec; grâce à ce phénomène
-de balancement, une certaine égalité se maintient
-dans le fleuve où viennent s'unir les
-divers cours d'eau.</p>
-
-<p>Dans l'économie générale de la terre, le
-glacier, immobile en apparence, toujours si
-lent et calme dans sa force, est un grand élément
-de régularisation. Rarement il introduit
-quelque désordre imprévu dans la nature.
-C'est là ce qui peut arriver, par exemple,
-lorsqu'un glacier latéral, poussant un large
-rempart de débris ou s'avançant lui-même au
-travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire,
-en accumule les eaux et forme ainsi un
-lac sans cesse grandissant. Pendant longtemps,
-la digue résiste à la pression de la masse
-liquide; mais, à la suite d'une fonte considérable
-des neiges, d'un recul du glacier de
-barrage ou de déblais lentement opérés par
-les eaux, il se peut que la barrière de glaces
-et de blocs amoncelés cède tout à coup. Alors
-le lac s'effondre en une terrible avalanche;
-l'eau, mêlée aux pierres, aux blocs de glace et
-à tous les débris arrachés à ses rives, se précipite
-avec rage dans la vallée inférieure; elle
-enlève les ponts, détruit les moulins, rase
-les maisons de ses rivages, entraîne les arbres
-des pentes basses, et, déchaussant les prairies
-elles-mêmes, comme le ferait un immense soc
-de charrue, les roule devant elle et les mêle au
-chaos de son déluge. Pour les vallées que parcourt
-l'inondation, le désastre est immense,
-et le récit s'en transmet de génération en
-génération.</p>
-
-<p>Mais ce sont là des événements bien rares
-et qui deviennent même impossibles pour
-l'avenir dans les pays civilisés, parce que les
-populations menacées ont soin de prévenir le
-danger en creusant des souterrains de dégagement
-aux réservoirs lacustres qui se forment
-derrière une digue mouvante de glaces ou de
-pierres. Ainsi réprimé dans ses écarts, le glacier
-reste le bienfaiteur des régions situées sur
-le cours de ses eaux. C'est lui qui les arrose
-dans la saison où elles auraient le plus à
-craindre les effets de la sécheresse, lui qui les
-renouvelle par des apports de terre végétale
-toute fraîche encore et avec tous ses éléments
-de nutrition chimique. Le glacier est en réalité
-un lac, une mer d'eau douce d'une contenance
-de milliards de mètres cubes; mais
-ce lac, suspendu aux flancs des monts, s'épanche
-lentement et comme avec mesure. Il renferme
-assez d'eau pour inonder toutes les
-campagnes inférieures, mais il répartit discrètement
-ses trésors. Cette masse glacée, présentant
-l'aspect de la mort, contribue ainsi
-d'autant mieux à la vie et à la fécondité de la
-terre.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV<br />
-LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES</h2>
-
-
-<p>Par ses neiges et ses glaces fondantes, qui
-servent à gonfler les torrents et les fleuves
-pendant l'été, la montagne entretient la végétation
-jusqu'à d'énormes distances de sa base,
-mais elle garde assez d'humidité pour nourrir
-sa propre flore de forêts, de gazons et de
-mousse, bien supérieure, par le nombre de
-ses espèces, à la flore d'une même étendue
-des plaines. D'en bas, le regard ne peut observer
-les détails du tableau que présente la
-verdure de la montagne, mais il en embrasse
-le magnifique ensemble et jouit des mille
-contrastes que la hauteur, les accidents du
-sol, l'inclinaison des pentes, l'abondance de
-l'eau, le voisinage des neiges et toutes les
-autres conditions physiques produisent dans
-la végétation.</p>
-
-<p>Au printemps, quand tout renaît dans la
-nature, c'est une joie de voir le vert des herbes
-et du feuillage reprendre le dessus sur la
-blancheur des neiges. Les tiges du gazon, qui
-peuvent respirer de nouveau et revoir la lumière,
-perdent leur teinte rousse et leur aspect
-calciné; elles deviennent d'abord d'un
-jaune blanchâtre, puis d'un beau vert. Des
-fleurs en multitudes diaprent les prairies: ici,
-ce ne sont que des renoncules, ailleurs que
-des anémones ou des primevères jaillissant en
-bouquets; plus loin, la verdure disparaît sous
-le blanc neigeux du gracieux narcisse des
-poètes ou sous le lilas du crocus, dont l'être
-tout entier n'est que fleur, de la racine au
-bord de la corolle; près des cours d'eau, la
-parnassie ouvre sa fleur délicate; çà et là les
-petites fleurs blanches ou azurées, roses ou
-jaunes, se pressent en si grandes foules,
-qu'elles donnent leur couleur à toute la pente
-herbeuse et que, des versants opposés, on peut
-déjà reconnaître l'espèce de plante qui domine
-dans la prairie, à mesure que la neige recule
-vers les hauteurs devant le tapis de verdure
-fleurissante. Bientôt aussi les arbres se mettent
-de la fête. En bas, sur les premières
-pentes, ce sont les arbres fruitiers qui, peu
-de semaines après s'être débarrassés de la
-neige de l'hiver, se recouvrent d'une autre
-neige, celle de leurs fleurs. Plus haut, les
-châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers,
-se couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre;
-du jour au lendemain, on dirait que la montagne
-s'est revêtue d'un tissu merveilleux où
-le velours s'est mêlé à la soie. Peu à peu, cette
-jeune verdure des forêts et des broussailles
-s'avance vers le sommet; elle monte comme à
-l'escalade dans les vallons et les ravins pour
-conquérir les escarpements suprêmes entre les
-glaciers. Là-haut, tout prend un aspect inattendu
-de joie. Même les sombres rochers, qui
-semblaient noirs par leur contraste avec les
-neiges, ornent leurs anfractuosités de petites
-touffes de verdure. Eux aussi prennent part à
-la gaieté du printemps.</p>
-
-<p>Moins somptueux par l'exubérance de leur
-verdure et la multitude prodigieuse de leurs
-fleurs, les hauts pâturages sont pourtant plus
-aimables que les prairies d'en bas; leurs pelouses
-sont d'une gaieté plus douce et plus
-intime. On s'y promène sans effort sur l'herbe
-courte et l'on y fait plus aisément connaissance
-avec les fleurs qui jaillissent par myriades
-des touffes de verdure. Là, du reste, l'éclat
-des corolles est incomparable. Le soleil y
-darde des rayons plus brûlants, d'une action
-chimique plus puissante et plus rapide; il
-élabore dans la sève des substances colorantes
-d'une beauté plus parfaite. Armés de leurs
-loupes, le botaniste, le physicien, constatent
-dûment le phénomène; mais, sans leurs instruments,
-le simple, promeneur reconnaît
-bien à l'&oelig;il nu que le bleu de nulle fleur de la
-plaine n'égale l'azur profond de la petite gentiane.
-Pressées de vivre et de jouir, les plantes
-se font plus belles; elles s'ornent de couleurs
-plus vives, car la saison de la joie sera
-courte; après l'été qui s'enfuit, la mort les
-surprendra.</p>
-
-<p>Le regard est ébloui de l'éclat que présentent
-les larges plaques de gazon parsemées
-des étoiles d'un rose vif du silène, des grappes
-bleues du myosotis, des larges fleurs au
-c&oelig;ur d'or de l'aster des Alpes. Sur les pentes
-plus sèches, au milieu des roches arides,
-croissent l'orchis noire au parfum de vanille
-et le «pied de lion», dont la fleur ne se fane
-jamais et reste un symbole de constance éternelle.</p>
-
-<p>Parmi ces herbes aux fleurs éclatantes, il
-en est que n'effraye nullement le voisinage de
-la neige et de l'eau glacée. Elles ne sont point
-frileuses; tout à côté des cristaux du névé,
-le flux de la sève circule librement dans les
-tissus de la délicate soldanelle, qui penche au-dessus
-de la neige sa corolle d'une nuance si
-tendre et si pure; quand le soleil brille, on
-peut dire d'elle, mieux que du palmier des
-oasis, qu'elle a son pied dans la glace et sa tête
-dans le feu. A la sortie même des neiges, le
-torrent, dont l'eau laiteuse semble être de la
-glace à peine fondue, entoure de ses bras un
-îlot fleuri, bouquet charmant aux tiges sans
-cesse frissonnantes. Plus loin, le lit de neige
-que l'ombre du rocher a défendu contre les
-rayons du soleil est tout diapré de fleurs;
-la douce température qu'elles répandent a
-fondu la neige autour d'elles; on dirait
-qu'elles jaillissent d'une coupe de cristal au
-fond bleui par l'ombre. D'autres fleurs, plus
-sensibles, n'osent point subir le contact immédiat
-de la neige; mais elles prennent soin
-de s'entourer d'un moelleux fourreau de
-mousse. Tel est le petit &oelig;illet rouge des sommets
-neigeux; on dirait un rubis posé sur un
-coussin de velours vert au milieu d'une couche
-de duvet blanc.</p>
-
-<p>Sur les pentes de la montagne, les forêts
-alternent avec les surfaces gazonnées, mais
-non pas au hasard. La présence de grands
-arbres indique toujours, sur le versant qui les
-produit, une terre végétale assez épaisse et de
-l'eau d'arrosement en abondance: ainsi, grâce
-à la distribution des forêts et des pâturages,
-on peut lire de loin quelques-uns des secrets
-de la montagne, pourvu, du moins, que
-l'homme ne soit pas intervenu brutalement
-en abattant les arbres et en modifiant l'aspect
-du mont. Il est des régions entières où
-l'homme, âpre à s'enrichir, a coupé tous les
-arbres; il n'en reste plus même une souche,
-car les neiges de l'hiver, que n'arrête plus la
-barrière vivante, glissent désormais librement
-au temps des avalanches; elles dénudent le
-sol, le rabotent jusqu'au rocher, emportant
-avec elles tous les débris de racines.</p>
-
-<p>L'antique vénération a presque disparu.
-Jadis, le bûcheron n'abordait qu'avec effroi la
-forêt de la montagne; le vent qu'il y entendait
-gémir était pour lui la voix des dieux; des
-êtres surnaturels étaient cachés sous l'écorce,
-et la sève de l'arbre était en même temps un
-sang divin. Quand il leur fallait approcher la
-cognée d'un de ces troncs, ils ne le faisaient
-qu'en tremblant. «Si tu es un dieu, si tu es
-une déesse, disait le montagnard des Apennins,
-si tu es un dieu, pardonne;» et il récitait
-dévotement les prières commandées; mais,
-après ses génuflexions, était-il bien rassuré,
-pourtant?</p>
-
-<p>En brandissant la hache, il voyait les branches
-s'agiter au-dessus de sa tête; les rugosités
-de l'écorce semblaient prendre une
-expression de colère, s'animer d'un regard
-terrible; au premier coup, le bois humide
-apparaissait comme la chair rosée des nymphes.
-«Le prêtre a permis sans doute, mais
-que dira la divinité même? La hache ne va-t-elle
-pas rebondir tout à coup et s'enfoncer
-dans le corps de celui qui la manie?»</p>
-
-<p>Il est, même de nos jours, des arbres adorés;
-le montagnard ne sait trop pourquoi et
-n'aime pas qu'on l'interroge à cet égard;
-mais, encore en maints endroits, on voit des
-chênes respectés que les indigènes ont entourés
-de barrières pour les protéger contre les
-animaux et les voyageurs errants. Dans la
-vieille Bretagne, lorsqu'un homme était en
-danger de mort et qu'un prêtre ne se trouvait
-pas dans le voisinage, on pouvait se confesser
-au pied d'un arbre; les rameaux entendaient,
-et leur bruissement portait au ciel la dernière
-prière du mourant.</p>
-
-<p>Toutefois, si quelque vieux tronc est respecté
-çà et là par souvenir des anciens temps,
-la forêt elle-même n'inspire plus de sainte
-terreur; à présent, les abatteurs d'arbres n'y
-mettent pas tant de façons que leurs ancêtres,
-surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas à des
-forêts servant de barrière contre les avalanches.
-Il suffit seulement qu'ils puissent les
-exploiter d'une manière utile, c'est-à-dire en
-gagnant plus par la vente du bois qu'ils n'ont
-à dépenser pour la coupe et le transport.
-Nombre de forêts sont encore maintenant dans
-leur virginité première, à cause de la difficulté
-pour l'exploiteur d'arriver jusqu'à elles
-et d'en extraire les arbres abattus. Mais, lorsque
-les chemins d'accès sont faciles, lorsque
-la montagne offre de bonnes glissoires d'où
-l'on peut, d'une seule poussée, faire descendre
-de plusieurs centaines de mètres les fûts
-ébranchés, lorsque en bas de la pente le torrent
-de la vallée est assez fort pour entraîner
-les arbres en radeaux jusque dans la plaine
-ou pour faire mouvoir de puissantes scieries
-mécaniques, alors les forêts courent grand
-risque d'être attaquées par les bûcherons.
-S'ils les exploitent avec intelligence, s'ils règlent
-soigneusement leurs coupes, de manière
-à laisser toujours sur pied des récoltes
-de bois pour les années suivantes et à développer
-dans le sol forestier la plus grande
-force de production possible, l'humanité n'a
-qu'à se féliciter des richesses nouvelles qu'ils
-procurent. Mais lorsqu'ils coupent, détruisent
-tout d'un coup la forêt tout entière,
-comme s'ils étaient saisis d'un accès de
-frénésie, n'est-on pas tenté de les maudire?</p>
-
-<p>La beauté des forêts qui nous restent encore
-sur les pentes de la montagne fait regretter
-d'autant plus celles que de violents spéculateurs
-nous ont ravies. Sur les premières
-pentes, du côté de la plaine, les bosquets de
-châtaigniers ont été épargnés, grâce à leurs
-feuilles, que les paysans ramassent pour la
-litière des bêtes, et leurs fruits, qu'ils mangent
-eux-mêmes pendant les soirées d'hiver.
-Peu de forêts, même dans les régions tropicales,
-où l'on voit alterner en groupes les
-arbres des essences les plus diverses, présentent
-plus de pittoresque et de variété que les
-bois de châtaigniers. Les pentes de gazon qui
-s'étendent au pied des arbres sont assez dégagées
-de broussailles pour que le regard puisse
-s'ouvrir librement de nombreuses perspectives
-au-dessous des branchages étalés. En
-maints endroits, la voûte de verdure laisse
-passer la lumière du ciel; le gris des ombres
-et le jaune doux des rayons oscillent suivant
-le mouvement des feuillages; les mousses et
-les lichens, qui recouvrent de leurs tapis les
-écorces ridées, ajoutent à la douceur de ces
-lumières et de ces ombres fuyantes. Les arbres
-eux-mêmes, ou bien se dressant isolés, ou bien
-groupés par deux ou par trois, diffèrent de
-forme et d'aspect. Presque tous, par les sillons
-de leur écorce et le jet de leurs branches,
-semblent avoir subi comme un mouvement
-de torsion de gauche à droite; mais, tandis
-que les uns ont le tronc assez uni et bifurquent
-régulièrement leurs rameaux, d'autres
-ont d'étranges gibbosités, des n&oelig;uds, des verrues
-bizarrement ornées de feuilles en touffes.
-Il est de vieux arbres à l'énorme tronc, qui
-ont perdu toutes leurs grandes branches sous
-l'effort de l'orage et qui les ont remplacées
-par de petites tiges pointues comme des lances;
-d'autres ont gardé tout leur branchage, mais
-ils se sont pourris à l'intérieur; le temps a
-rongé leur tronc, en y creusant de profondes
-cavernes; il ne reste parfois qu'un simple pan
-de bois recouvert d'écorce, pour porter tout
-le poids de la végétation supérieure. Çà et là,
-on remarque aussi sur le sol les restes d'une
-souche de puissantes dimensions; l'arbre lui-même
-a disparu; mais, sur tout le pourtour
-de cette ruine végétale, croissent des châtaigniers
-distincts, jadis unis dans le gigantesque
-pilier, et maintenant isolés, racornis,
-bornés à leur maigre individu. Ainsi, la forêt
-présente la plus grande diversité: à côté d'arbres
-bien venus, d'un aspect superbe et d'un
-port majestueux, voici des groupes dont les
-formes étranges évoquent devant l'imagination
-les monstres de la fable ou du rêve!</p>
-
-<p>Bien moins divers dans leurs allures sont
-les hêtres, qui aiment également à s'associer
-en forêts, comme les châtaigniers. Presque
-tous sont droits comme des colonnes, et de
-longues échappées ouvertes entre les fûts permettent
-à la vue de s'étendre au loin. Les
-hêtres sont lisses, brillants d'écorce et de
-lichens; à la base seulement, ils sont vêtus
-de mousse verte; de petites touffes de feuilles
-ornent çà et là la partie basse du tronc; mais
-c'est à quinze mètres au-dessus du sol que
-les branchages s'étalent et s'unissent d'arbre
-en arbre dans une voûte continue, percée de
-rayons parallèles qui bariolent le gazon. L'aspect
-de la forêt est sévère et pourtant hospitalier;
-une douce lumière, composée de tous
-ces faisceaux brillants et verdie par le reflet
-des feuilles, emplit les avenues et se mêle à
-leur ombre pour former un vague jour cendré,
-sans coups de lumière, mais aussi sans ténèbres.
-A cette lueur, on distingue nettement
-tout ce qui vit au pied des grands arbres:
-les insectes rampants, les fleurettes qui se
-balancent, les champignons et les mousses
-qui tapissent le sol et les racines; mais, sur
-les arbres eux-mêmes, les lichens blancs ou
-jaunes d'or et les rayons s'entremêlent et se
-confondent. Suivant les saisons, la forêt de
-hêtres change incessamment d'aspect. Lorsque
-vient l'automne, son feuillage se colore de
-teintes diverses où dominent les nuances brunes
-et rougeâtres; puis il se flétrit et tombe
-sur le sol, qu'il recouvre de ses lits épais de
-feuilles sèches, frissonnant au moindre souffle
-d'air. La lumière du soleil pénètre librement
-dans la forêt entre les rameaux nus, mais
-aussi les neiges et les brumes; le bois reste
-morne et triste jusqu'au jour de printemps,
-où les premières fleurs s'épanouissent à côté
-des flaques de neige fondante, où les bourgeons
-rougissants répandent sur tout le branchage
-comme une vague lueur d'aurore.</p>
-
-<p>La forêt de sapins qui croît à la même hauteur
-que les hêtres sur le versant des monts,
-mais à une exposition différente, est bien autrement
-sombre et redoutable d'aspect. Elle
-semble garder un secret terrible; de sourdes
-rumeurs sortent de ses branches, puis s'éteignent
-pour renaître encore comme le murmure
-lointain des vagues. Mais c'est en haut,
-dans les ramures, que se propage le bruit; en
-bas, tout est calme, impassible, sinistre; les
-rameaux, chargés de leur noir feuillage, s'abaissent
-presque jusqu'au sol; on frémit en
-passant sous ces voûtes sombres. Que l'hiver
-charge de neige ces robustes branches, elles
-ne faibliront point et ne laisseront tomber sur
-le gazon qu'une poussière argentée. On dirait
-que ces arbres ont une volonté tenace, d'autant
-plus puissante qu'ils sont tous unis dans
-une même pensée. En gravissant par la forêt
-vers le sommet de la montagne, on s'aperçoit
-que les arbres ont de plus en plus à lutter
-pour maintenir leur existence dans l'atmosphère
-refroidie. Leur écorce est plus rugueuse,
-leur tronc moins droit, leurs branches
-plus noueuses, leur feuillage plus dur et
-moins abondant: ils ne peuvent résister aux
-neiges, aux tempêtes, au froid, que par l'abri
-qu'ils se fournissent les uns aux autres; isolés,
-ils périraient; unis en forêt, ils continuent
-de vivre. Mais aussi, que, du côté de la cime,
-les arbres qui forment la première palissade
-de défense viennent à céder sur un point, et
-leurs voisins sont bientôt ébranlés par l'orage
-et renversés. La forêt se présente comme une
-armée, alignant ses arbres, comme des soldats,
-en front de bataille. Seulement un ou
-deux sapins, plus robustes que les autres, restent
-en avant, semblables à des champions.
-Solidement ancrés dans le rocher, campés sur
-leurs reins trapus, bardés de rugosités et de
-n&oelig;uds comme d'une armure, ils tiennent tête
-aux orages et, çà et là, secouent fièrement leur
-petit panache de feuilles. J'ai vu l'un de ces
-héros qui s'était emparé d'une pointe isolée et
-de là dominait un immense pourtour de vallons
-et de ravins. Ses racines, que la terre
-végétale, trop peu profonde, n'avait pu recouvrir,
-enveloppaient la roche jusqu'à de
-grandes distances; rampantes et tortueuses
-comme des serpents, elles se réunissaient en
-un seul tronc bas et noueux qui semblait
-prendre possession de la montagne. Les branches
-de l'arbre lutteur s'étaient tordues sous
-l'effort du vent; mais, solides, ramassées sur
-elles-mêmes, elles pouvaient encore braver
-l'effort de cent tempêtes.</p>
-
-<p>Au-dessus de la forêt de sapins et de sa
-petite avant-garde exposée à tous les orages,
-croissent encore des arbres; mais ce sont des
-espèces qui, loin de s'élever droit vers le ciel,
-rampent au contraire sur le sol et se glissent
-peureusement dans les anfractuosités pour
-échapper au vent et à la froidure. C'est en largeur
-qu'ils se développent; les branches, serpenteuses
-comme les racines, se reploient au-dessus
-d'elles et profitent du peu de chaleur
-qui en rayonne. C'est ainsi que, pour se réchauffer
-pendant les nuits d'hiver, les moutons
-se pressent les uns contre les autres. En
-se faisant petits, en ne présentant qu'une
-faible prise à l'orage et que peu de surface au
-froid, les genévriers de la montagne réussissent
-à maintenir leur existence; on les voit
-encore ramper vers les sommets neigeux à des
-centaines de mètres au-dessus du sapin le plus
-hardi à l'escalade. De même, les arbustes, tels
-que les roses des Alpes et les bruyères, réussissent
-à s'élever à de grandes altitudes, à
-cause de la forme sphérique ou en coupole
-qu'ont toutes les tiges pressées les unes contre
-les autres; le vent glisse facilement sur ces
-boules végétales. Plus haut, cependant, il leur
-faut bien renoncer à lutter contre le froid;
-ils cèdent la place aux mousses qui s'étalent
-sur le sol, aux lichens qui s'incorporent à la
-roche; sortie de la pierre, la végétation rentre
-dans la pierre.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV<br />
-LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE</h2>
-
-
-<p>Riche par sa végétation de forêts, d'arbustes,
-de gazons et de mousses, la montagne
-semble bien pauvre en animaux; elle paraîtrait
-presque complètement déserte, si les pâtres
-n'y avaient amené leurs troupeaux de vaches
-et de brebis, que l'on voit de loin, sur le
-vert des pâturages, comme des points rouges
-ou blancs, et si les chiens de garde, toujours
-zélés, ne couraient incessamment de droite et
-de gauche, en faisant retentir les roches de
-leurs aboiements. Ce sont là des immigrants
-temporaires, venus des plaines basses au printemps
-et qui doivent y retourner en hiver, à
-moins qu'on ne les cache au fond des étables
-dans les hameaux de la vallée. Les seuls enfants
-de la montagne que l'on rencontre en
-gravissant les pentes sont des insectes qui
-traversent le sentier, se glissant parmi les
-herbes ou bourdonnant dans l'air; des papillons,
-parmi lesquels on remarque les érèbes
-noires aux reflets chatoyants, et le magnifique
-apollon, fleur vivante qui vole au-dessus
-des fleurs; çà et là quelque reptile
-se dérobe entre deux pierres. Les forêts sont
-fort silencieuses; il n'y chante que peu d'oiseaux.</p>
-
-<p>Cependant la montagne, forteresse naturelle
-qui se dresse au milieu des plaines, a
-ses hôtes aussi: les uns, fuyards craintifs, qui
-se cherchent une retraite inaccessible; les autres,
-hardis voleurs, animaux de proie qui,
-du haut de leurs tours de guet, épient au
-loin l'horizon avant de s'élancer à leurs excursions
-de pillage.</p>
-
-<p>Chose bizarre, que fait trop bien comprendre
-la lâcheté des hommes, les bêtes de la
-montagne qui déchirent et qui tuent les autres
-sont précisément ce que l'on admire le plus.
-On en ferait volontiers des rois, et dans les
-mythes, les fables, les légendes et maint vieux
-livre d'histoire naturelle, on leur donne vraiment
-ce nom.</p>
-
-<p>Voici d'abord l'aigle et autres rapaces, oiseaux
-de carnage que tous les maîtres de la
-terre ont choisis pour emblèmes, leur donnant
-quelquefois deux têtes, comme s'ils voulaient
-eux-mêmes avoir deux becs pour dévorer.
-Certes, l'aigle est beau lorsqu'il est fièrement
-campé sur un roc inaccessible aux hommes,
-et bien plus magnifique encore lorsqu'il plane
-tranquillement dans les airs, souverain de
-l'espace: mais qu'importe sa beauté? Si le roi
-l'admire, le berger le hait. Il est l'ennemi du
-troupeau, et le pâtre lui a voué guerre à mort.
-Bientôt aigles, vautours et gypaètes, n'existeront
-plus que dans nos musées; déjà, sur
-nombre de montagnes, on n'en voit plus un
-seul nid, ou bien celui qui reste ne renferme
-plus qu'un oiseau solitaire et méfiant, vieillard
-à demi perclus, dévoré de parasites.</p>
-
-<p>L'ours est aussi un dévoreur de moutons,
-et, tôt ou tard, le berger l'exterminera de nos
-montagnes. En dépit de sa vigueur prodigieuse,
-de l'art avec lequel il sait broyer les
-os, il n'est pas le favori des rois, qui sans
-doute ne lui trouvent pas assez d'élégance
-pour le mettre dans leur blason; en revanche,
-mainte peuplade le chérit à cause de ses
-qualités, et même le chasseur qui le poursuit
-ne peut se défendre d'une certaine tendresse
-à son égard. L'Ostiak, après lui avoir donné
-le coup de grâce et l'avoir étendu sanglant sur
-la neige, se jette à genoux devant le cadavre
-pour implorer son pardon: «Je t'ai tué, ô
-mon Dieu! mais j'avais faim, ma famille avait
-faim, et tu es si bon que tu pardonneras mon
-crime.» Pourtant il ne fait point sur nous
-l'effet d'un dieu; mais comme il semble honnête,
-et candide, et bienveillant! Comme il
-paraît bien pratiquer les vertus de famille!
-Qu'il est doux à ses petits et que ceux-ci
-sont gais, et cabrioleurs, et fantasques! Ces
-m&oelig;urs patriarcales qu'on nous a tant vantées,
-c'est dans la caverne de l'ours ou dans
-son énorme nid, confortablement tapissé de
-mousse, qu'il faut aller les chercher! Il est
-vrai que le gros animal donne de temps en
-temps un coup de croc aux moutons du berger;
-mais, d'ordinaire, n'est-il pas la sobriété
-même? Il se contente de brouter des feuilles,
-de paître des myrtilles, de savourer des gâteaux
-de miel; peut-être se hasarde-t-il aussi
-dans la vallée pour aller débonnairement
-manger à même des raisins et des poires.</p>
-
-<p>Un naturaliste suisse, Tsendi, nous affirme,
-sur l'honneur, que, si le brave animal rencontre
-en chemin une petite fille portant un
-panier de fraises, il se borne à poser délicatement
-sa patte sur le panier pour en demander
-sa part. Et quand il est entré au service
-de l'homme, comme il est serviable, de bonne
-humeur, magnanime et dédaigneux des insultes!
-Je ne puis m'empêcher de regretter
-ce bon animal, que bientôt on ne verra plus
-dans nos montagnes et dont le chasseur cloue
-orgueilleusement les pattes sur la porte de sa
-grange. On supprimera la race: mais, avec
-plus d'intelligence, n'eût-on pu l'apprivoiser
-et l'associer à nos travaux?</p>
-
-<p>Quant au loup, personne ne le regrettera
-lorsqu'il aura tout à fait disparu de la montagne.
-Voilà bien le compère malfaisant, perfide,
-sanguinaire, lâche et vil de toutes façons!
-Il ne pense qu'à déchirer la victime et
-à boire le sang chaud sortant de la plaie.
-Tous les animaux le haïssent, et lui les hait
-tous; mais il n'ose attaquer que les faibles et
-les blessés. La frénésie de la faim peut seule
-le pousser à se jeter sur de plus forts que lui.
-En revanche, que d'empressement à se précipiter
-sur une proie déjà tombée, sur un ennemi
-qui ne peut se défendre! Même lorsqu'un
-loup vient de s'abattre, vivant encore, sous la
-balle du chasseur, tous ses compagnons s'élancent
-sur lui pour l'achever et se disputer ses
-restes. Certes, la sanglante Rome a chargé sa
-mémoire de tous les forfaits imaginables; elle
-a rasé des villes par milliers, écrasé des hommes
-par millions; elle s'est gorgée des richesses
-de la terre; par la perfidie et la violence,
-par des infamies sans nombre, elle est devenue
-la reine du monde antique, et pourtant,
-malgré tous ses crimes, elle s'est calomniée
-en se donnant une louve pour mère et pour
-patronne. Le peuple dont les lois, sous une
-autre apparence, nous régissent encore, était
-certainement dur, presque féroce, mais il
-n'était pas aussi mauvais que pourrait le faire
-croire le symbole choisi par lui!</p>
-
-<p>Pour celui qui chérit la montagne, c'est un
-plaisir de savoir que le loup, cet être odieux,
-est un animal des grandes plaines. La destruction
-des forêts natales et le nombre croissant
-des chasseurs l'ont forcé à se réfugier dans les
-gorges des hauteurs, mais il n'en est pas
-moins un intrus; il est fait pour fournir
-d'une traite des courses de cinquante lieues à
-travers les steppes, non pour escalader les
-pentes de rochers. L'animal que la forme de
-son corps et l'élasticité de ses muscles rendent
-le plus propre à bondir de roche en
-roche, à franchir les crevasses, c'est le gracieux
-chamois, l'antilope de nos contrées.
-Voilà le véritable habitant de la montagne!
-Aucun précipice ne l'effraye, aucune pente
-de neige ne le rebute; il gravit en quelques
-bonds des escarpements vertigineux où
-l'homme le plus avide de chasse n'ose se
-hasarder; il s'élance d'un saut sur des pointes
-moins larges que ses quatre pieds, réunis en
-un seul support; c'est bien un animal de
-terre, mais on le croirait ailé. D'ailleurs, il
-est doux et sociable; il aimerait à se mêler à
-nos troupeaux de chèvres et de brebis; peu
-d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter
-au petit nombre de nos animaux domestiques;
-mais il est encore plus facile de le tuer que de
-l'élever, et les quelques chamois qui restent
-encore sont réservés pour la joie des chasseurs.
-Il est probable que la race en disparaîtra
-bientôt. Après tout, ne vaut-il pas mieux
-mourir libre que de vivre esclave?</p>
-
-<p>Encore plus haut que le chamois, sur des
-pentes et des roches entourées de tous les
-côtés par des neiges, d'autres animaux ont
-choisi leur demeure. Un d'eux est une espèce
-de lièvre qui a su finement changer de livrée
-suivant les saisons, de manière à se confondre
-en tout temps avec le sol environnant. C'est
-ainsi qu'il échappe à l'&oelig;il perçant de l'aigle.
-En hiver, lorsque toutes les pentes sont revêtues
-de neige, sa fourrure est aussi blanche
-que les flocons; au printemps, des touffes de
-plantes, de cailloux, se montrent çà et là à
-travers la couche neigeuse; en même temps,
-le pelage de l'animal se mouchette de taches
-grisâtres; en été, il est de la couleur des pierres
-et du gazon brûlé; puis, avec le brusque
-changement de saison, le voilà qui, de nouveau,
-change brusquement de poil.</p>
-
-<p>Encore mieux protégée, la marmotte passe
-son hiver dans un terrier profond où la température
-se maintient toujours égale, malgré
-les épaisses couches de neige qui recouvrent
-le sol, et, pendant des mois entiers, elle suspend
-le cours de sa vie, jusqu'à ce que le
-parfum des fleurs et les rayons printaniers
-viennent la réveiller de son sommeil léthargique.</p>
-
-<p>Enfin, un de ces petits rongeurs toujours
-actifs, toujours éveillés, que l'on rencontre
-partout, a pris le parti d'atteindre le sommet
-des montagnes en creusant des tunnels et des
-galeries au-dessous des neiges: c'est un campagnol.
-Couvert de ce froid manteau, il cherche
-dans le sol sa maigre nourriture et, chose
-merveilleuse, il la trouve!</p>
-
-<p>Telle est la fécondité de la terre, qu'elle
-produit, pour la bataille incessante de la vie,
-des populations de mangeurs et de victimes
-qui livrent leurs combats dans l'obscurité,
-à plus de mille mètres au-dessus de la limite
-des neiges persistantes! Cette terrible lutte
-pour l'existence, dont le spectacle presque
-toujours hideux m'avait chassé des plaines,
-je la retrouve là-haut, sous les couches de la
-terre glacée.</p>
-
-<p>Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut
-encore, mais c'est pour voyager de l'une à
-l'autre pente de la montagne ou pour surveiller
-au loin l'étendue et découvrir son gibier.
-Les papillons, les libellules, entraînés par la
-joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à
-la zone la plus haute des monts et, sans
-prévoir le froid de la nuit, ne cessent de monter
-gaiement vers la lumière; plus fréquemment
-encore ces pauvres bestioles, ainsi que
-les mouches et d'autres insectes, sont emportées
-vers les hautes cimes par les vents de tourmente,
-et leurs débris, mêlés à la poussière,
-jonchent la surface des neiges. Mais, outre ces
-étrangers qui, de bon gré ou par la violence,
-visitent les régions du silence et de la mort, il
-existe des indigènes qui sont bien là chez eux;
-ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid
-ou le sol trop glacé. Autour d'eux s'étend
-l'immensité morne des neiges; mais les pointes
-de rocs, qui, çà et là, percent la couche neigeuse,
-sont pour eux des oasis au milieu du
-désert; c'est là sans doute, au milieu des
-lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire
-à leur subsistance. Du reste, c'est merveille
-qu'ils y réussissent, et les naturalistes
-le constatent avec étonnement.</p>
-
-<p>Araignées, insectes ou mites des neiges,
-tous ces petits animaux doivent connaître la
-faim, et peut-être que les divers phénomènes
-de leur vie s'opèrent avec une extrême lenteur.
-Dans cet empire des frimas, les chrysalides
-doivent rester longtemps engourdies en
-leur sommeil de mort apparente.</p>
-
-<p>Non seulement la vie se montre à côté des
-neiges, mais les neiges elles-mêmes semblent
-vivantes en certains endroits, tant les animalcules
-y pullulent. De loin, on aperçoit,
-sur l'étendue blanche, de grandes taches
-rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie,
-disent les montagnards; ce sont, disent les
-savants, armés du microscope, des milliards
-et des milliards d'être grouillants, qui vivent,
-s'aiment, se propagent et s'entre-mangent.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI<br />
-L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS</h2>
-
-
-<p>Les naturalistes qui parcourent la montagne
-en étudiant les êtres vivants qui l'habitent,
-plantes ou animaux, ne se bornent
-point à étudier l'espèce dans sa forme et dans
-ses m&oelig;urs actuelles; ils veulent aussi connaître
-l'étendue de son domaine, la distribution
-générale de ses représentants sur les
-pentes, et l'histoire de sa race. Ils considèrent
-les innombrables êtres d'une même espèce,
-herbes, insectes ou mammifères, comme un
-immense individu dont il faut connaître à
-la fois toutes les demeures à la surface de
-la terre, et la durée pendant la série des
-âges.</p>
-
-<p>A l'escalade d'un versant de la montagne,
-le voyageur remarque tout d'abord combien
-peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent
-compagnie jusqu'au sommet. Celles qu'il
-a vues à la base et sur les premiers escarpements,
-il ne les revoit pas sur les pentes plus
-élevées, ou, s'il en est encore quelques-unes,
-elles disparaissent dans le voisinage des neiges,
-pour être remplacées par d'autres espèces.
-C'est un changement continuel dans l'aspect
-de la flore, à mesure qu'on se rapproche des
-froides cimes. Même lorsque la plante des
-collines inférieures continue de se montrer à
-côté du sentier voisin des neiges, elle semble
-changer peu à peu; en bas, sa fleur est déjà
-passée, tandis que, sur les hauteurs, elle est
-à peine en bouton; ici, elle a déjà fourni
-son été; là-haut, elle est encore à son printemps.</p>
-
-<p>Ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait
-mesurer la hauteur exacte à laquelle telle
-plante cesse de croître, telle autre commence
-à se montrer. Mille conditions du sol et du
-climat travaillent à déplacer incessamment,
-à écarter ou à rétrécir les limites qui séparent
-le domaine naturel des différentes espèces.
-Quand le terrain change, que la roche succède
-à l'humus ou que l'argile remplace le sable,
-un grand nombre de plantes cèdent aussi la
-place à d'autres. Mêmes contrastes, si l'eau
-détrempe la terre ou qu'elle manque dans le
-sol altéré, si le vent souffle librement dans
-toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles
-servant d'abri contre sa violence. A l'issue
-des cols où s'engouffrent les tempêtes, certaines
-pentes sont tellement balayées par cette
-âpre haleine, qu'arbres et arbustes s'arrêtent
-sous ce redoutable souffle, comme ils s'arrêteraient
-devant un mur de glace. Ailleurs, la
-végétation varie suivant la raideur des escarpements.
-Sur les falaises verticales, il n'y a
-que des mousses; des broussailles seulement
-peuvent s'attacher aux parois, très inclinées
-des précipices; que la pente soit moins forte,
-mais encore ingravissable à l'homme, les
-arbres rampent sur les rochers et s'ancrent
-dans les fissures par leurs racines; sur les terrasses,
-au contraire, les tiges se redressent,
-les feuillages s'épanouissent. L'essence des
-arbres varie d'ordinaire autant que leur altitude.
-Là où la différence des pentes est causée
-par celle des assises rocheuses que les agents
-atmosphériques ont plus ou moins entamées,
-la montagne offre une succession d'étages parallèles
-de végétation, du plus bizarre effet.
-Les pierres et les plantes changent à la fois,
-en alternances régulières.</p>
-
-<p>De tous les contrastes de végétation, le plus
-important dans son ensemble est celui que
-produit la différence d'exposition aux rayons
-du soleil. Que de fois, en pénétrant dans une
-vallée bien régulière, dominée par des versants
-uniformes, l'un tourné vers le nord, l'autre
-exposé en plein midi, peut-on voir combien
-cette différence de lumière et de chaleur modifie
-la végétation sur les deux pentes! Souvent
-le contraste est absolu; on dirait deux
-régions de la terre distantes de quelques centaines
-de lieues l'une de l'autre. D'un côté sont
-les arbres fruitiers, les cultures, les opulentes
-prairies; en face, il n'y a ni champs, ni jardins,
-mais seulement des bois et des pâturages.
-Même les forêts qui croissent vis-à-vis,
-sur les deux versants, consistent en essences
-diverses. Là-haut, sous la pâle lumière reflétée
-par les cieux du nord, voici les sapins aux
-sombres rameaux; sous la clarté vivifiante du
-midi, bien à leur aise comme en un immense
-espalier, voici les mélèzes au vert délicat. De
-même que les plantes, qui cherchent à s'épanouir
-aux rayons du soleil, l'homme a fait
-choix pour sa demeure des pentes tournées
-vers le midi. De ce côté, les maisons bordent
-les chemins en une ligne presque continue,
-les chalets joyeux sont parsemés comme des
-rochers grisâtres sur les hauts pâturages. Sur
-le froid versant qui se dresse en face, à peine
-voit-on de loin en loin quelque maisonnette
-s'abritant dans les plis d'un ravin.</p>
-
-<p>Diverses sont les pentes de la montagne par
-l'aspect, le climat, la végétation; mais toutes
-ont ce phénomène commun, c'est qu'en les
-gravissant on croirait se diriger vers les pôles
-de la terre; que l'on monte d'une centaine de
-mètres, et l'on se trouve comme transporté à
-cinquante kilomètres plus loin de l'équateur.
-Telle cime, que l'on voit se dresser au-dessus
-de sa tête, porte une flore semblable à celle de
-la Scandinavie; que l'on dépasse cette pointe
-pour s'élever plus haut encore, et l'on entre
-en Laponie; à une altitude plus grande, on
-trouve la végétation du Spitzberg. Chaque
-montagne est, par ses plantes, comme une
-sorte de résumé de tout l'espace qui s'étend de
-sa base aux régions polaires, à travers les continents
-et les eaux. Dans leurs récits, les botanistes
-témoignent souvent de la joie, de l'émotion
-qu'ils éprouvent lorsque, après avoir
-escaladé les roche nues, parcouru les neiges,
-cheminé le long des crevasses béantes, ils atteignent
-enfin un espace libre, un «jardin»,
-dont les plantes fleuries leur rappellent quelque
-terre aimée du nord lointain, leur patrie
-peut-être, située à des milliers de kilomètres
-de distance. Le miracle des Mille et une Nuits
-s'est réalisé pour eux; au prix de quelques
-heures de marche, les voici transportés dans
-une autre nature, sous un nouveau climat!</p>
-
-<p>Chaque année, quelques désordres violents,
-mais temporaires, se produisent dans cette régularité
-de l'étagement des flores. En se promenant
-au milieu des éboulis récents, ou sur
-les amas de terres apportées du haut des montagnes
-par les eaux torrentielles, le botaniste
-observe souvent des troubles dans la distribution
-des tribus végétales. Ce sont là des
-phénomènes qui l'émeuvent, car, à force d'étudier
-les plantes, il finit par sympathiser
-avec elles. Cette vue qui lui fait battre le c&oelig;ur
-est causée par l'expatriation forcée d'herbes et
-de mousses violemment entraînées dans un
-climat pour lequel elles ne sont pas faites.
-Dans leur chute ou leur glissement du haut
-des escarpements supérieurs, les rocs ont apporté
-leurs flores, semences, racines, tiges
-entières. Semblables aux fragments d'une planète
-lointaine qui feraient débarquer sur la
-terre les habitants d'un autre monde, ces roches
-descendues des sommets servent aussi de
-véhicules à des colonies de plantes. Les pauvrettes,
-étonnées de respirer une autre atmosphère,
-de se trouver en d'autres conditions de
-froid et de chaleur, de sécheresse et d'humidité,
-d'ombre et de lumière, cherchent à s'acclimater
-dans leur nouvelle patrie. Quelques-unes
-des étrangères arrivent à se maintenir
-contre la foule des plantes indigènes qui les
-entourent; mais la plupart ont beau se grouper,
-se serrer les unes contre les autres, comme
-des réfugiées que tout le monde hait et qui s'entr'aiment
-d'autant plus, elles sont condamnées
-à périr bientôt. Assaillies de tous les côtés par
-les anciens propriétaires du sol, elles finissent
-par céder la place que l'écroulement de leur
-roche mère leur avait fait violemment conquérir.
-Le botaniste, qui les étudie dans leur nouveau
-milieu, les voit dépérir peu à peu; après
-quelques années de séjour, les colonies ne se
-composent plus que d'un petit nombre d'individus
-souffreteux, puis ces derniers aussi sont
-finalement étouffés. C'est ainsi que, dans notre
-humanité, des colons étrangers meurent successivement
-au milieu d'un peuple qui les hait
-et sous un climat qui leur est contraire.</p>
-
-<p>En dépit des irrégularités temporaires, l'étagement
-des flores sur le flanc des montagnes
-garde donc le caractère d'une loi constante.</p>
-
-<p>D'où provient cette étrange répartition des
-plantes à la surface du globe? Pourquoi les
-espèces originaires des contrées les plus lointaines
-ont-elles ainsi essaimé en petites colonies
-sur les hauts escarpements des monts? Sans
-doute les semences de quelques-unes d'entre
-elles auraient pu être portées par des oiseaux
-ou même par des vents de tempête; mais la
-plupart de ces espèces ont des graines dont ne
-se nourrissent point les oiseaux, et qui sont
-trop lourdes pour s'attacher aux plumes de
-leurs pattes; parmi ces plantes des régions
-froides qui colonisent la montagne, il en est
-même des familles entières qui naissent de
-bulbes, et certes ni le vent ni les oiseaux ne
-sauraient les avoir transportées par-dessus les
-continents et les mers.</p>
-
-<p>Il faut donc que les plantes se soient propagées
-de proche en proche, par empiétements
-graduels, comme elles le font dans nos champs
-et nos prairies. Les petits colons que l'on voit
-aujourd'hui dans les hauts «jardins» entourés
-de neiges sont montés lentement des plaines
-inférieures, tandis que d'autres plantes
-des mêmes espèces, marchant en sens inverse,
-se dirigeaient vers les régions polaires où elles
-sont actuellement cantonnées. Sans doute
-alors le climat de nos campagnes était aussi
-froid que l'est de nos jours celui des grands
-sommets et de la zone boréale; mais peu à peu
-la température devint plus douce; les plantes
-qui se plaisaient sous la rude haleine du froid
-furent obligées de s'enfuir, les unes vers le
-nord, les autres vers les pentes des monts. Des
-deux bandes fugitives, que séparait une zone
-sans cesse croissante, occupée par des espèces
-ennemies, l'une, celle qui se retirait vers les
-montagnes, voyait l'espace diminuer devant
-elle, en proportion de la douceur accrue du climat;
-elle occupa d'abord les contreforts de
-la base, puis les pentes moyennes, puis les
-hautes cimes, et maintenant quelques-unes ont
-pour dernier refuge les crêtes suprêmes du
-mont. Que le climat se refroidisse de nouveau
-par suite de quelque changement cosmique,
-et les petites plantes recommenceront leurs
-voyages vers la plaine; victorieuses à leur tour,
-elles chasseront devant elles les espèces qui
-demandent une température plus douce. Suivant
-les alternatives des climats et de leurs
-cycles immenses, les armées des plantes avancent
-ou reculent à la surface du globe, laissant
-derrière elles des bandes de traînards qui nous
-révèlent quelle fut jadis la marche du corps
-principal.</p>
-
-<p>Mêmes phénomènes pour les tribus des hommes
-que pour celles des plantes et des animaux!
-Pendant les oscillations du climat, les
-peuples des diverses races, qui ne pouvaient
-s'accommoder au milieu changeant, se déplaçaient
-lentement vers le nord ou le sud, chassés
-par le froid ou par la trop grande chaleur.
-Malheureusement l'histoire, qui n'était pas
-encore née, n'a pu nous raconter tous ces va-et-vient
-des peuples; et d'ailleurs, dans leurs
-grandes migrations, les hommes obéissent toujours
-à un ensemble de passions multiples
-qu'ils ne savent point analyser. Que de tribus
-ont ainsi marché, changé de demeure, sans
-savoir ce qui les poussait en avant! Elles racontaient
-ensuite dans leurs traditions qu'elles
-avaient été guidées par une étoile ou par une
-colonne de feu, ou bien qu'elles avaient suivi
-le vol d'un aigle, posé leurs pieds dans les
-traces laissées par le sabot d'un bison.</p>
-
-<p>Si l'histoire est muette ou du moins très
-sobre de paroles sur les marches et contremarches
-que les changements de climats ont
-imposées aux peuples, en revanche, il suffit
-de regarder pour voir, sur les flancs opposés
-de la plupart des montagnes, comment la différence
-des hommes répond à celle de la température
-et du milieu. Lorsque, de chaque côté
-du mont, le contraste des climats est peu sensible,
-soit parce que la direction de toute la
-rangée des hauteurs est celle du nord au sud,
-soit parce que des vents d'une même origine
-et portant une même quantité d'humidité viennent
-arroser les deux versants, alors les hommes
-d'une même race peuvent se répandre
-librement de part et d'autre, s'adonner à la
-même culture, aux mêmes industries, pratiquer
-les mêmes m&oelig;urs. La muraille qui se
-dresse entre eux, et qu'interrompent peut-être
-de nombreuses brèches, n'est point un rempart
-de séparation. Mais que la montagne et
-toute la série des sommets qui s'y rattachent
-de part et d'autre aient un de leurs versants
-tourné vers le nord et ses vents froids, et que
-la pente opposée reçoive en plein les doux
-rayons du midi; ou bien que, d'un côté, les
-vapeurs de la mer s'épanchent en torrents,
-tandis que, de l'autre côté, les ravins restent
-toujours à sec, et bien certainement flore,
-faune, humanité des deux versants, offriront
-les plus remarquables contrastes. Chaque pas
-que fait le voyageur, après avoir franchi la
-crête, le met en présence d'une nature nouvelle;
-il pénètre dans un autre monde où découverte
-succède à découverte. Le voilà qui
-s'arrête devant une herbe odorante qu'il n'avait
-jamais vue; un étrange papillon voltige devant
-lui; pendant qu'il étudie les espèces nouvelles,
-plantes ou animaux, ou qu'il cherche à se
-rendre compte dans leur ensemble des traits
-de cette nature qu'il ne connaissait pas, un
-pâtre vient à sa rencontre; c'est l'homme d'une
-autre race et d'une autre civilisation; sa langue
-même est différente.</p>
-
-<p>En séparant deux zones de climats, la crête
-de la montagne sépare donc aussi deux peuples;
-c'est là un phénomène constant dans tous
-les pays de la terre où la conquête n'a pas brutalement
-mélangé ou supprimé les races, et
-même, en dépit des violences de la conquête,
-ce contraste normal entre les populations des
-deux versants s'est fréquemment rétabli. Qu'on
-en juge par l'histoire de l'Italie! La splendeur
-de ce pays fascinait les barbares du nord et
-du nord-ouest! Que de fois les Allemands et
-les Français, attirés par la richesse de son territoire,
-par les trésors de ses villes, la saveur
-de ses fruits et toutes ses beautés naturelles, se
-sont précipités en bandes armées sur les plaines
-qu'entoure le grandiose hémicycle des Alpes!
-Ils ont eu beau massacrer, incendier et détruire,
-beau s'installer eux-mêmes à le place des vaincus,
-se bâtir des villes et se construire des citadelles,
-la population native a toujours repris
-le dessus, et les étrangers, Celtes ou Teutons,
-ont dû repasser les Alpes.</p>
-
-<p>Aussi les monts, rugosités relativement insignifiantes
-à la surface du globe, simples obstacles
-que l'homme peut d'ordinaire franchir
-en un jour, prennent-ils une extrême importance
-historique comme frontières naturelles
-entre les nations diverses. Ce rôle dans la vie
-de l'humanité, ils le doivent moins au manque
-de routes, à la raideur de leurs escarpements,
-à leur zone de neiges et de rochers infertiles,
-qu'à la diversité et souvent à l'inimitié des populations
-assises aux deux bases opposées.
-L'histoire du passé nous l'enseigne: toute limite
-naturelle posée entre les peuples par un
-obstacle difficile à franchir, plateau, montagne,
-désert ou fleuve, était en même temps une frontière
-morale pour les hommes; comme dans
-les contes de fées, elle se fortifiait d'un mur
-invisible, dressé par la haine et le mépris.
-L'homme venu par delà les monts n'était pas
-seulement un étranger, c'était un ennemi. Les
-peuples se haïssaient; mais parfois un berger,
-meilleur que toute sa race, chantait doucement
-quelques paroles naïvement affectueuses en regardant
-par delà les monts. Lui, du moins,
-savait franchir la haute barrière des rochers
-et des neiges; par le c&oelig;ur, il savait se faire
-une patrie sur les deux versants de la montagne.
-Un vieux chant de nos Pyrénées raconte ce
-triomphe d'un doux sentiment sur la nature et
-sur les traditions de haines nationales:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Baicha-bous, montagnos! Planos, haoussa-bous,</div>
-<div class="verse">Daqué pousqui bede oun soun mas amous!</div>
-<div class="verse">Baissez-vous, montagnes! plaines, haussez-vous</div>
-<div class="verse">Et que je puisse voir où sont mes amours!</div>
-</div>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII<br />
-LE LIBRE MONTAGNARD</h2>
-
-
-<p>Le plissement de la surface terrestre en
-montagnes et en vallées est donc un fait capital
-dans l'histoire des peuples, et souvent il
-explique leurs voyages, leurs migrations, leurs
-conflits, leurs destinées diverses. C'est ainsi
-qu'une taupinière, surgissant dans une prairie,
-au milieu de populations d'insectes empressés
-qui vont et viennent, change immédiatement
-tous les plans et fait dévier en sens divers la
-marche des tribus voyageuses.</p>
-
-<p>En séparant de son énorme masse les nations
-qui en assiègent de part et d'autre les versants,
-la montagne protège aussi les habitants, d'ordinaire
-peu nombreux, qui sont venus chercher
-un asile dans ses vallées. Elle les abrite,
-elle les fait siens, leur donne des m&oelig;urs spéciales,
-un certain genre de vie, un caractère
-particulier. Quelle que soit sa race originaire,
-le montagnard est devenu tel qu'il est sous
-l'influence du milieu qui l'entoure; la fatigue
-des escalades et des pénibles descentes, la simplicité
-de la nourriture, la rigueur des froids
-de l'hiver, la lutte contre les intempéries, en
-ont fait un homme à part, lui ont donné une
-attitude, une démarche, un jeu de mouvements
-bien différents de ceux de ses voisins des plaines.
-Elles lui ont donné en outre une manière
-de penser et de sentir qui le distingue; elles
-ont reflété dans son esprit, comme dans celui
-du marin, quelque chose de la sérénité des
-grands horizons; dans maints endroits aussi,
-elles lui ont assuré le trésor inappréciable de
-la liberté.</p>
-
-<p>Une des grandes causes qui ont contribué à
-maintenir l'indépendance de certaines peuplades
-des montagnes, c'est que, pour elles,
-le travail solidaire et les efforts d'ensemble
-sont une nécessité. Tous sont utiles à chacun,
-et chacun l'est à tous; le berger qui va sur les
-hauts pâturages garder les troupeaux de la
-communauté n'est pas le moins nécessaire à la
-prospérité générale. Quand un désastre a lieu,
-il faut que tous s'entr'aident pour réparer le
-mal; l'avalanche a recouvert quelques cabanes,
-tous travaillent à déblayer les neiges; la
-pluie a raviné les champs cultivés en gradins
-sur les pentes, tous s'occupent de reprendre la
-terre éboulée dans les fonds et la reportent
-dans des hottes jusqu'au versant d'où elle est
-descendue; le torrent débordé a recouvert les
-prairies de cailloux, tous s'emploient à dégager
-le gazon de ces débris qui l'étouffent. En
-hiver, lorsqu'il est dangereux de s'aventurer
-dans les neiges, ils comptent sur l'hospitalité
-les uns des autres; ils sont tous frères, ils appartiennent
-à la même famille. Aussi, quand
-ils sont attaqués, résistent-ils d'un commun
-accord, mus pour ainsi dire par une seule
-pensée. D'ailleurs, la vie de luttes incessantes,
-de combats sans trêve contre les dangers de
-toute sorte, peut-être aussi l'air pur, salubre,
-qu'ils respirent, en font des hommes hardis,
-dédaigneux de la mort. Travailleurs pacifiques,
-ils n'attaquent point, mais ils savent se défendre.</p>
-
-<p>La montagne protectrice leur procure les
-moyens de s'abriter contre l'invasion. Elle défend
-la vallée par d'étroits défilés d'entrée où
-quelques hommes suffiraient pour arrêter des
-bandes entières; elle cache ses vallons fertiles
-dans les creux de hautes terrasses dont les
-escarpements semblent ingravissables; en certains
-endroits, elle est perforée de cavernes
-communiquant les unes avec les autres et pouvant
-servir de cachettes.</p>
-
-<p>Sur la paroi d'un défilé, que je visitais souvent,
-se trouvait une de ces forteresses cachées.
-C'est à grand'peine si je pouvais en
-atteindre l'entrée en m'accrochant aux anfractuosités
-du roc et en m'aidant de quelques
-tiges de buis qui avaient inséré leurs racines
-dans les fentes. Combien plus difficile en eût
-été l'escalade à des assiégeants! Des blocs,
-entassés à la porte de la grotte, étaient prêts
-à rouler et à rebondir de pointe en pointe
-jusque dans le torrent. De chaque côté de
-l'entrée, la roche, absolument droite et polie,
-n'eût pas laissé passer une couleuvre; au-dessus,
-la falaise surplombait et, comme un porche
-gigantesque, protégeait l'ouverture. En
-outre, un grand mur la fermait à demi. A moins
-d'une surprise, la grotte était donc inabordable
-à tout assaillant. Les ennemis devaient se borner
-à la surveiller de loin; mais, lorsqu'ils
-n'entendaient plus sortir la moindre rumeur,
-lorsqu'ils se hasardaient enfin pour compter
-les cadavres, ils trouvaient les galeries souterraines
-complètement vides. Les habitants s'étaient
-glissés de caverne en caverne jusqu'à
-une autre issue plus secrète cachée dans les
-broussailles. La chasse était à recommencer.
-Quelquefois, hélas! elle se terminait par la
-capture du gibier. L'homme est une proie pour
-l'homme.</p>
-
-<p>En certains endroits où la montagne n'offre
-pas de cavités propices, c'est un roc isolé dans
-la vallée, un roc aux faces perpendiculaires,
-qui servait de forteresse. Taillé à pic sur les
-trois côtés que le torrent entoure à la base, il
-n'était accessible que par un seul versant, et
-de ce côté le groupe de montagnards, qui voulait
-en faire à la fois sa tour de guet et son donjon
-de retraite, n'avait qu'à continuer le travail
-commencé par la nature. Il escarpait la
-roche, la rendait ingravissable aux pas humains
-et n'y laissait qu'une seule entrée souterraine
-percée à coups de barre dans l'épaisseur
-du roc. Une fois rentrés dans leur aire,
-les habitants de la forteresse obstruaient l'ouverture
-au moyen d'un quartier de roche; l'oiseau
-seul pouvait alors leur rendre visite.
-L'architecture n'était point nécessaire à cette
-citadelle. Peut-être néanmoins, par une sorte
-de coquetterie, le montagnard bordait-il l'arête
-du précipice d'un mur à créneaux, qui
-permettait à ses enfants de jouer sans danger
-sur toute l'étendue du plateau, et du haut duquel
-il pouvait, mieux à son aise, épier tout
-ce qui se montrait aux alentours sur les pentes
-des monts. En beaucoup de contrées montagneuses
-de l'Orient, dont les vallées sont peuplées
-de races ennemies les unes des autres,
-et où le meurtre d'un homme, en conséquence,
-est tenu pour simple peccadille, nombre de ces
-rochers-forteresses sont encore habités. Quand
-un hôte arrive au bas de l'escarpement, il annonce
-sa présence par des cris d'appel. Bientôt
-après, un panier descend d'une trappe ouverte
-dans le rocher; le voyageur s'y installe,
-et les robustes bras de ses amis d'en haut hissent
-lentement le lourd panier tourbillonnant
-dans l'air.</p>
-
-<p>Si les rochers abrupts des hautes vallées
-servaient à défendre les populations paisibles
-contre toute incursion, en revanche les monticules
-de la plaine servaient souvent de poste
-de guet et de rapine à quelque baron de proie.</p>
-
-<p>Combien de villages, même dans notre pays,
-montrent par leur architecture que, récemment
-encore, la guerre était en permanence, et qu'à
-chaque heure il fallait s'attendre à une attaque
-de seigneurs ou de malandrins. Il n'y a
-point de maisons isolées sur les pentes sans
-défense; toutes les masures, semblables à
-des moutons effrayés par l'orage, se sont
-groupées en un seul tas, vaste monceau de
-pierres. D'en bas, on dirait une simple continuation
-du rocher, une dentelure de la cime,
-tantôt éclatante de lumière, tantôt noire d'ombre;
-on y monte par des sentiers vertigineux
-que chaque matin les paysans ont à descendre
-pour cultiver leurs champs, qu'ils ont à gravir
-péniblement chaque soir après le long
-travail de la journée. Une porte seulement
-donne accès dans la commune, et sur les tours
-latérales se voient encore les traces des herses
-et d'autres moyens de défense. Aucune fenêtre
-ne donne vue sur l'immense étendue des vallées
-environnantes; les seules ouvertures sont
-des meurtrières où passaient autrefois les javelots
-et les canons des fusils. Encore aujourd'hui,
-les descendants de ces malheureux, assiégés
-de génération en génération, n'osent
-bâtir leur demeure au milieu de leurs champs.
-Ils pourraient le faire, mais la coutume, de
-tous les tyrans le mieux obéi, les parque toujours
-dans l'antique prison.</p>
-
-<p>Les hautes vallées de la montagne étaient
-libres, libres les montagnards; mais, en dehors
-des passages étroits où ne s'étaient jamais
-hasardés impunément les agresseurs, un promontoire
-presque isolé portait le château fort
-d'un baron. De là-haut, le brigand, anobli par
-ses propres crimes et par ceux de ses ancêtres,
-pouvait surveiller les plaines environnantes
-ainsi que les ravins et le défilé de la montagne.
-Comme un serpent enroulé sur un rocher et
-redressant sa tête inquiète pour guetter un nid
-plein d'oisillons, le bandit regarde du haut
-de son donjon; il n'ose attaquer les montagnards
-dans leur vallée, mais il se promet au
-moins de surprendre et d'asservir ceux qui
-se hasarderont dans la plaine.</p>
-
-<p>Le château du noble détrousseur de passants
-est en ruine aujourd'hui. Un sentier
-pierreux, obstrué de ronces, a remplacé le
-chemin où les guerriers faisaient caracoler
-leurs chevaux joyeux au moment du départ,
-où remontaient les marchands enchaînés et les
-mulets pesamment chargés de butin. A l'endroit
-où fut le pont-levis, le fossé a été comblé
-de pierres, et, depuis, le vent et les pieds des
-passants y ont porté un peu de terre végétale
-dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs
-racines. Les murs sont en grande partie
-écroulés; d'énormes fragments, pareils à des
-rochers, gisent épars sur le sol; ailleurs, des
-éboulis de pierres tombées dans le fossé en
-emplissent à demi les douves que recouvre
-un tapis épais de lentilles d'eau. La grande
-cour, où jadis se rassemblaient les hommes
-d'armes avant les expéditions de pillage, est
-encombrée de débris, coupée de fondrières; on
-ose à peine se frayer un chemin à travers les
-fourrés d'arbrisseaux et les hautes herbes; on
-a peur de marcher sur quelque vipère blottie
-entre deux pierres ou de tomber dans l'ouverture
-de quelque oubliette encore béante. Avançons
-pourtant en regardant attentivement à
-nos pieds! Nous arrivons au bord du puits
-qu'entoure heureusement un reste de margelle.
-Nous nous penchons avec effroi au-dessus
-de la gueule noire du gouffre, et nous
-cherchons à en sonder la profondeur à travers
-les scolopendres et les fougères enguirlandées.
-Il nous semble discerner au fond le vague
-reflet d'un rayon égaré dans l'abîme; nous
-croyons entendre monter vers nous comme
-un murmure étouffé. Est-ce un courant d'air
-égaré qui tourbillonne dans le puits? Est-ce
-une source dont l'eau suinte à travers les
-pierres et tombe goutte à goutte? Est-ce une
-salamandre qui rampe dans l'eau et la fait
-clapoter? Qui sait? Autrefois, nous dit la légende,
-les bruits confus qui sortaient de ces
-profondeurs étaient les cris de désespoir et les
-sanglots des victimes. L'eau du puits repose
-sur un lit d'ossements.</p>
-
-<p>Je détourne avec effort mes yeux du gouffre
-qui me fascine, et je les reporte sur la masse
-carrée du donjon, brillant en pleine lumière.
-Les autres tours se sont écroulées, lui seul
-est resté debout; il a même gardé quelques
-créneaux de sa couronne. Les murs, jaunis par
-le soleil, sont encore polis comme au lendemain
-du jour où le seigneur banqueta pour la
-première fois dans la grande salle; on n'y voit
-pas une lézarde, à peine une éraflure; seulement,
-les boiseries et les ferrures des étroites
-fenêtres disposées en meurtrières ont disparu.
-A cinq mètres au-dessus du sol, s'ouvre dans
-l'épaisseur de la muraille ce qui fut la porte
-d'entrée; une large pierre en saillie en forme
-le seuil, et le sommet de l'ogive est orné d'une
-sculpture grossière portant un monogramme
-bizarre et les traces de l'antique devise baroniale.
-L'escalier mobile qui s'accrochait au
-seuil n'existe plus, et l'archéologue zélé, qui
-veut chercher à lire ou plutôt à deviner les
-quelques mots orgueilleux sculptés dans la
-pierre, doit se munir d'une échelle. Pour
-s'introduire dans l'intérieur de la tour, les
-paysans ont pris un moyen plus violent: ils
-ont percé le mur au ras du sol. Ce fut là,
-sans doute, un rude travail; mais peut-être
-étaient-ils animés par l'amour de la vengeance
-contre ce donjon où nombre des leurs étaient
-morts de faim ou dans les tortures; peut-être
-aussi se figuraient-ils qu'ils y découvriraient
-un trésor caché.</p>
-
-<p>Je pénètre par cette brèche avec une sorte
-d'appréhension; l'air de l'intérieur, auquel ne
-vient jamais se mêler un rayon de soleil, me
-glace avant que je sois entré. Pourtant la lumière
-descend jusqu'au fond de la tour; le
-toit s'est effondré; les planchers ont été brûlés
-dans quelque antique incendie, et l'on aperçoit
-çà et là, à demi engagés dans la muraille,
-des restes de poutres noircies. Tous ces débris,
-pierres, bois et cendres, se sont peu à
-peu mêlés en une sorte de pâte que l'eau du
-ciel, descendant comme au fond d'un puits,
-conserve toujours humide. Un limon gluant
-recouvre cette terre molle où glisse le pied que
-j'y hasarde avec répugnance. Il me semble être
-enfermé déjà dans l'horrible cachot; je n'en
-respire qu'avec dégoût l'air rance et méphitique.
-Et pourtant, cet air est pur, en comparaison
-de cette odeur de moisissure et d'ossements
-qui sort de la gueule ébréchée des oubliettes.
-Je me penche au-dessus du trou noir
-et cherche à discerner quelque chose, mais je
-ne vois rien. Il me faudrait avoir le regard
-aiguisé par une longue obscurité pour distinguer
-les reflets égarés dans ces ténèbres. Trou
-sinistre! J'ignore les meurtres dont il a été
-complice, mais je frissonne de peur en le
-voyant, et, comme pour chercher de la force,
-je regarde vers le bleu du ciel encadré par les
-quatre murailles de la tour. Une chouette troublée
-tourbillonne là-haut en poussant son
-aigre cri.</p>
-
-<p>Un escalier pratiqué dans l'épaisseur du
-mur permet de monter jusqu'aux créneaux.
-Plusieurs marches sont usées, et l'escalier se
-trouve ainsi changé en un plan incliné fort
-difficile à gravir; mais, en m'appuyant aux
-parois, en m'accrochant aux saillies, en glissant
-dans la poussière pour me relever, je finis
-par atteindre le couronnement de la tour. La
-pierre est large, et je ne cours aucun danger;
-cependant, j'ose à peine faire quelques pas,
-de peur d'être entraîné par le vertige. Je suis
-perché tout en haut, dans la région des oiseaux
-et des nuages, entre deux abîmes. D'un
-côté est le gouffre noir de la tour; de l'autre
-est la profondeur lumineuse des rochers et des
-versants éclairés par le soleil. Le promontoire
-qui porte le donjon paraît lui-même comme
-une autre tour de plusieurs centaines de mètres
-de hauteur, et la rivière qui serpente autour
-de sa base produit au plus l'effet d'un simple
-fossé de défense. On raconte que l'un des anciens
-seigneurs de l'endroit se donnait quelquefois
-le plaisir de faire sauter ses prisonniers
-du haut de la terrasse du donjon. Il réservait
-à ses ennemis les plus détestés la mort
-lente dans le trou des oubliettes; mais les
-captifs contre lesquels il n'avait aucun motif
-de haine devaient, en s'élançant de la tour,
-montrer avec quel courage et quelle bonne
-grâce ils savaient mourir. Le soir, on en causait
-autour de la table fumante, on riait des
-contorsions de ceux qui reculaient épouvantés
-devant l'abîme, on louait ceux qui d'un
-bond s'étaient d'eux-mêmes lancés dans le
-vide. Le noble seigneur mourut dans un couvent
-du voisinage en «odeur de sainteté».</p>
-
-<p>Au pied de la roche se groupent en désordre
-les humbles maisonnettes aux toits d'ardoise
-ou de chaume de l'ancien village asservi.
-Quels changements se sont accomplis, non
-seulement dans les institutions et dans les
-m&oelig;urs, mais aussi dans l'âme humaine, depuis
-que le seigneur tenait ainsi tous ses sujets
-sous son regard et sous son pied, depuis
-que l'héritier de son nom grandissait en se
-disant, de ces êtres mal vêtus qu'il voyait se
-mouvoir en bas: «Tous ces hommes, si je le
-veux, sont de la chair pour mon épée!» Comment
-alors eût-il été possible, même au plus
-doux, au mieux doué d'entre les fils de nobles,
-de ne pas sentir sa poitrine se gonfler d'un
-orgueil féroce, à la vue de tout cet horizon de
-terres soumises, de ce village rampant, de
-ces manants abjects grouillant dans le fumier?
-Il eût voulu s'imaginer qu'en naissant les
-hommes ont droit égal au bonheur, il se fût
-considéré comme né de la même boue, qu'un
-seul regard jeté dans l'espace, du haut de
-l'orgueilleuse terrasse de son donjon, eût suffi
-pour le détromper. Pour croire à l'égalité,
-non dans la joie, mais dans le désespoir ou
-le remords, il lui fallait quitter son château,
-s'enfouir dans le couvent sombre d'une étroite
-vallée et se frapper le front sur le pavé des
-églises.</p>
-
-<p>De nos jours, le descendant de ces anciens
-chevaliers n'a plus à se faire le geôlier d'un
-village, ni à surveiller les habitants d'un regard
-jaloux, à moins pourtant qu'il soit devenu
-propriétaire d'usine et que les villageois
-peuplent sa fabrique. La villa qu'il s'est fait
-bâtir sur le penchant d'un coteau se cache pour
-ainsi dire. Le groupe de maisons le plus voisin
-est masqué par un rideau de grands arbres,
-et si des villages lointains se montrent çà et
-là, ils ne sont que de simples motifs dans le
-paysage, des traits dans le grand tableau. Le
-châtelain n'est plus le maître: que lui servirait
-donc de donner à sa demeure une position
-dominatrice? Il lui vaut mieux une solitude
-où il puisse jouir de la nature en paix.</p>
-
-<p>C'est que, depuis le moyen âge, village et
-château ne constituent plus un petit monde à
-part; de gré ou de force, ils sont entrés dans
-un monde plus grand, dans une société où les
-luttes ont plus d'ampleur, où les progrès ont
-une portée bien autrement grande. Le petit
-royaume dont le seigneur était le maître absolu
-n'est plus maintenant qu'un simple district,
-et le descendant des anciens barons n'a
-plus que faire du glaive rouillé de ses ancêtres.
-Peut-être essaye-t-il encore de garder
-quelques-uns des privilèges apparents ou réels
-qui lui restent de la puissance de ses pères;
-peut-être, se résignant à son rôle de sujet ou
-de citoyen, rentre-t-il simplement dans la
-foule. En tout cas, c'est à d'autres, peuples
-ou rois, qu'ont servi combats et conquêtes de
-ses aïeux. Que ceux-ci, pendant de longues
-guerres contre les montagnards, aient réussi
-à les forcer dans leurs retraites, et qu'ils
-aient reporté jusqu'aux crêtes neigeuses la
-frontière de leur domaine, eux, à leur tour, ont
-eu à recevoir la visite de quelque envahisseur,
-et la limite qu'ils avaient donnée à leurs possessions
-se perd dans l'immense pourtour d'un
-puissant empire.</p>
-
-<p>Un nom bizarre, qui se retrouve en maints
-endroits dans les montagnes, m'a fait songer
-aux choses du passé. Dans un ravin, plissement
-léger du sol, brille de loin, comme un
-petit diamant mobile, une source qui serait
-à peine visible, si le soleil, d'un rayon, n'en
-révélait l'existence. Je m'en approche, des
-feuilles de cresson ploient et se redressent
-tour à tour sous la goutte argentine qui passe;
-autour frémissent quelques oiseaux, et l'herbe,
-qui baigne ses racines dans l'eau cachée,
-darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus
-du gazon flétri des pâturages. Cette petite
-nappe de verdure que discernent de loin
-les bergers sur le front gris et comme brûlé
-du versant de la montagne, c'est la «Fontaine
-des trois Seigneurs».</p>
-
-<p>Pourquoi cette étrange appellation? Comment
-une source aussi peu abondante a-t-elle
-ainsi pris le nom de trois potentats? La légende
-des montagnes nous dit qu'à une époque
-déjà très ancienne, du temps où des châteaux
-forts entourés de fossés se dressaient sur
-tous les promontoires des défilés, trois comtes
-qui, par hasard, n'étaient point en guerre, se
-rencontrèrent à la chasse dans le voisinage
-de la fontanelle. Ils étaient fatigués de leur
-longue course à la poursuite de sangliers ou
-de cerfs, et la sueur découlait sur leurs fronts.
-La tourbe de leurs valets, empressés autour
-d'eux, leur offrait à l'envi le vin et l'hydromel;
-mais le petit filet d'eau sourdant de la
-fente du rocher leur sembla plus agréable à
-boire que toutes ces liqueurs versées dans les
-aiguières d'argent. L'un après l'autre, ils se
-penchèrent sur le petit bassin de la source,
-écartèrent de la main les herbes flottant à la
-surface de l'eau et burent à même comme de
-simples pâtres ou comme des faons de la montagne.
-Puis ils se regardèrent, se tendirent la
-main d'amitié et, se couchant sur le gazon, se
-mirent à deviser joyeusement. Le temps était
-beau, le soleil était déjà penché vers l'horizon,
-quelques nuages épars jetaient de grandes
-ombres sur les moissons jaunissantes des
-plaines; de légères fumées s'élevaient çà et là
-des villages. Les trois compères se sentaient
-en belle humeur. Jusque-là, leurs vastes domaines
-n'avaient pas eu de limites précises
-dans la montagne; ils décidèrent que, désormais,
-la source qui les avait désaltérés de son
-filet d'eau glacée serait le point de séparation
-des comtés. L'un devait suivre la rive droite,
-l'autre la rive gauche du ruisselet; le troisième
-devait occuper toute la croupe qui s'étend de
-la source au sommet voisin, et de là sur le
-versant opposé. En foi du traité qu'ils venaient
-de conclure, les trois seigneurs remplirent
-leur main droite de quelques gouttelettes
-de la fontaine, et chacun en aspergea le gazon
-de son domaine.</p>
-
-<p>Mais, hélas! les beaux jours ne durent pas
-et les nobles comtes ne sont pas toujours souriants
-et bons camarades. Les trois amis se
-brouillèrent, la guerre éclata. Vassaux, bourgeois
-et paysans s'égorgèrent dans les forêts
-et ravins pour changer de place la borne des
-trois comtés. La plaine fut dévastée et, pendant
-plusieurs générations, des torrents de sang coulèrent
-pour la possession de cette goutte d'eau
-qui sourd là-haut sur les paisibles hauteurs.
-Enfin, la paix est faite, et si la guerre recommence,
-ce n'est plus entre les trois barons ni
-pour la conquête d'une simple fontaine, mais
-entre de puissants souverains et pour la possession
-d'immenses territoires avec des montagnes,
-des forêts, des fleuves et des villes
-populeuses. Ce ne sont pas non plus quelques
-bandes mal armées qui s'entre-massacrent,
-ce sont des centaines de mille hommes, pourvus
-des moyens de destruction les plus scientifiques,
-qui se heurtent et s'entre-tuent. Sans
-doute, l'humanité progresse, mais, à la vue de
-ces effroyables conflits, on se prend quelquefois
-à douter!</p>
-
-<p>Combien, semble-t-il alors, combien sont
-heureuses les populations retirées dans les vallées
-hautes qui n'ont jamais eu à souffrir de la
-guerre, ou qui, du moins, en dépit du flux et
-du reflux des armées en marche, ont fini par
-sauvegarder leur indépendance première!
-Maints peuples de montagnards, protégés par
-leurs énormes massifs de montagnes reliés les
-uns aux autres, ont eu ce bonheur de rester libres.
-Ils le savent; ce n'est point seulement
-à l'héroïsme de leurs c&oelig;urs, à la force de leurs
-bras, à l'union de leurs volontés, qu'ils doivent
-de n'avoir point été asservis par de puissants
-voisins. C'est aussi à leurs grandes Alpes qu'il
-leur faut rendre grâces; ce sont là les fermes
-colonnes qui ont défendu l'entrée de leur
-temple.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII<br />
-LE CRÉTIN</h2>
-
-
-<p>A côté de ces hommes forts, de ces vaillants
-à la poitrine solide, au regard perçant, qui
-gravissent les rochers d'un pas ferme, se traînent
-de hideuses masses de chair vivante, les
-crétins à goîtres pendants. Encore, parmi ces
-masses, en est-il beaucoup qui ne peuvent
-même se traîner; elles sont là, assises sur des
-chaises fétides, balançant de côté et d'autre
-leur torse et leur tête, laissant couler la bave
-sur leurs haillons gluants. Ces êtres ne savent
-pas marcher; il en est qui n'ont pas encore
-su acquérir l'art primordial de porter la nourriture
-à la bouche. On leur donne la pâtée,
-on les gorge, et, quand ils sentent que la
-nourriture ingérée descend dans l'estomac, ils
-poussent un petit grognement de satisfaction.
-Voilà les derniers représentants de cette humanité,
-«ceux dont le visage a été créé pour
-regarder les astres!» Que d'intervalles franchis
-entre la tête idéale de l'Apollon Pythien
-et celle du pauvre crétin aux yeux sans regard
-et au rictus difforme! Bien plus belle est la
-tête du reptile, car celle-ci ressemble à son
-type, et nous ne nous attendons pas à la voir
-autrement, tandis que la figure de l'idiot est
-une forme hideusement dégénérée; nous apercevons
-de loin ce qui paraît être un homme,
-et l'intelligence de l'animal ne se montre même
-pas dans ces traits discordants!</p>
-
-<p>Pour comble d'horreur, les sentiments rudimentaires
-qui se révèlent dans cet être malheureux
-ne sont pas toujours bons. Quelques
-crétins sont méchants. Ceux-là grincent des
-dents, poussent des rugissements féroces, font
-des gestes de colère avec leurs bras malhabiles;
-ils frappent le sol de leurs pieds, et, si on
-les laissait faire, ils dévoreraient la chair et
-boiraient le sang de ceux qui les soignent avec
-dévouement. Qu'importe cette rage aux naïfs
-et bons montagnards? Ils n'en ont pas moins
-donné aux pauvres idiots les noms de «crétins»,
-de «crestias» ou «d'innocents», dans
-la pensée que ces êtres, incapables de raisonner
-leurs actes et d'arriver à la compréhension
-du mal, jouissent du privilège de n'avoir
-aucun péché sur la conscience. Chrétiens dès
-leur berceau, ils ne sauraient manquer de
-monter droit au ciel. C'est ainsi que, dans
-les pays musulmans, la foule se prosterne
-devant les fous et les hallucinés, et que l'on se
-glorifie d'être atteint par leurs crachats ou
-leurs excréments. Puisque, sous une forme
-humaine, ils vivent en dehors de l'humanité,
-c'est que sans doute ils font un rêve divin.</p>
-
-<p>D'ailleurs, parmi ces malheureux, il en est
-aussi de vraiment bons, aimant, dans leur
-cercle étroit, à faire le bien. Un jour, j'étais
-descendu dans la vallée pour remonter de
-l'autre côté sur un plateau de pâturages, au
-milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un
-petit lac. Sans m'arrêter, j'avais dépassé une
-petite hutte humide, environnée de quelques
-aulnes, et, d'un pas délibéré, je suivais un
-sentier vaguement indiqué par les pas des
-animaux au bord d'une eau rapide. Déjà je
-me trouvais à plus d'un jet de pierre de la
-hutte, lorsque j'entendis retentir derrière moi
-un pas lourd et précipité; en même temps,
-un souffle guttural, presque un râle, sortait
-de cet être qui me poursuivait et gagnait sur
-moi. Je me retournai et je vis une pauvre
-crétine, dont le goître, ballotté par la course,
-oscillait pesamment d'une épaule à l'autre
-épaule. J'eus grand'peine à retenir une expression
-d'horreur en voyant cette masse humaine
-s'avancer vers moi, se jetant alternativement
-de jambe en jambe. Le monstre me fit signe
-d'attendre, puis s'arrêta devant moi en me
-regardant fixement de ses yeux hébétés et en
-me soufflant son râle dans le visage. Avec un
-geste négatif, elle me montra le défilé dans
-lequel j'allais m'engager, puis elle joignit les
-mains, pour me montrer que des rochers à
-pic barraient le passage. «Là, là!» fit-elle
-en me désignant un sentier mieux tracé qui
-s'élève en lacets sur une pente inclinée et gagne
-un plateau pour contourner l'infranchissable
-défilé du fond. Quand elle me vit suivre
-son bon avis et commencer de gravir la pente,
-elle poussa deux ou trois grognements de satisfaction,
-m'accompagna du regard pendant
-quelque temps, puis s'éloigna tranquillement,
-heureuse d'avoir fait une bonne action. Moins
-content qu'elle, je l'avoue, je me sentais humilié
-dans l'âme. Un être disgracié de la
-nature, horrible, une sorte de chose sans forme
-et sans nom, n'avait eu de repos qu'elle ne
-m'eût tiré d'un mauvais pas; et moi, l'un de
-ces hommes fiers, moi qui savais être doué par
-la nature d'une certaine raison et qui en étais
-arrivé au sentiment de responsabilité morale,
-combien de fois n'avais-je pas laissé, sans rien
-leur dire, d'autres hommes, et même ceux
-que j'appelais amis, s'engager en des passages
-bien autrement redoutables qu'un défilé de
-montagnes? L'idiote, la goîtreuse, m'avait enseigné
-le devoir. Ainsi, même dans ce qui me
-semblait au-dessous de l'humanité, je retrouvais
-la bienveillance si souvent absente chez
-ceux qui se disent les grands et les forts. Aucun
-être n'est assez bas pour tomber au-dessous
-de l'amour et même du respect. Qui donc a
-raison, de l'antique Spartiate qui jetait dans
-un gouffre les enfants mal venus, ou bien de
-la mère qui, tout en pleurant, allaite et caresse
-son fils idiot et difforme? Certes, nul
-n'osera donner tort aux mères qui luttent
-contre toute espérance pour arracher leurs
-enfants à la mort; mais il faut que la société
-vienne au secours de ces malheureux, par la
-science et l'affection, pour guérir ceux qui
-sont guérissables, donner tout le bonheur
-possible à ceux dont l'état est sans espoir,
-et veiller à ce que la pratique de l'hygiène et
-la compréhension des lois physiologiques
-réduisent de plus en plus le nombre de
-pareilles naissances.</p>
-
-<p>Une éducation suivie peut dégrossir ces
-lourdes natures, et lorsque à l'affection de la
-mère succède la sollicitude d'un compagnon
-qui réussit à faire accomplir quelque travail
-grossier au pauvre innocent, celui-ci se développe
-peu à peu et finit par avoir sur son
-visage comme un reflet d'intelligence. Parmi
-les innombrables tableaux qui se sont gravés
-dans ma mémoire lorsque je parcourais la
-montagne, j'en retrouve un qui me touche et
-m'émeut encore après de longues années.
-C'était le soir, vers les derniers jours de l'été.
-Les prairies de la vallée venaient d'être fauchées
-pour la seconde fois, et j'apercevais de
-petites meules de foin éparses dont le vent
-m'apportait la douce odeur. Je cheminais dans
-une route sinueuse, jouissant de la fraîcheur
-du soir, de la senteur des herbes, de la beauté
-des cimes éclairées par le soleil couchant. Tout
-à coup, à un détour du chemin, je me trouvai
-en présence d'un groupe singulier. Un crétin
-goîtreux était attelé par des cordes à une
-espèce de char rempli de foin. Il traînait sans
-peine le lourd véhicule, ne voyant ni les fondrières,
-ni les gros blocs épars, tirant comme
-une force aveugle. Mais il avait à côté de lui
-son petit frère, enfant gracieux et souple, au
-visage tout en regard et en sourire; c'était lui
-qui voyait et pensait pour le monstre. D'un
-signe, d'un attouchement, il le faisait obliquer
-à droite ou à gauche pour éviter les obstacles,
-il précipitait ou ralentissait sa marche; il formait
-avec lui un attelage dont il était l'âme et
-dont l'autre était le corps. Quand ils passèrent
-près de moi, l'enfant me salua d'un geste
-aimable, et, poussant Caliban du coude, lui
-fit ôter sa casquette et tourner vers moi ses
-yeux sans pensée. Il me sembla pourtant y
-voir poindre comme une lueur d'un sentiment
-humain de respect et d'amitié. Et moi je saluai,
-avec une sorte de vénération, ce groupe,
-ce groupe touchant, symbole de l'humanité
-en marche vers l'avenir.</p>
-
-<p>Laissé à lui-même et ne jouissant que des
-lumières d'un instinct animal, le crétin peut
-accomplir quelquefois des choses qui seraient
-au-dessus de la force d'un homme intelligent
-et plein de la conscience de sa valeur. Souvent
-mon compagnon le berger me racontait
-la chute qu'il avait faite dans une crevasse de
-glacier, et, quand il en parlait, l'effroi se peignait
-encore sur sa figure. Il était assis sur
-un talus, près du bord d'un glacier, lorsqu'une
-pierre, en s'écroulant, lui fit perdre
-son équilibre, et, sans qu'il pût se retenir, il
-glissa dans une fissure béante qui s'ouvrait
-entre le roc et la masse compacte des glaces;
-tout à coup, il se trouva comme au fond d'un
-puits, apercevant à peine un reflet de la lumière
-du ciel. Il était étourdi, contusionné,
-mais ses membres n'étaient point rompus.
-Poussé par l'instinct de la conservation, il
-put s'accrocher à la paroi du rocher et monter,
-de saillie en saillie, jusqu'à quelques mètres
-de l'ouverture; il revoyait le soleil, les pâturages,
-les brebis et son chien, qui le regardait
-avec des yeux fervents. Mais, arrivé à ce
-rebord, le berger ne pouvait plus monter;
-au-dessus, la roche était lisse partout et ne
-laissait aucune prise à la main. L'animal était
-aussi désespéré que son maître; se jetant, de
-çà et de là, au bord du précipice, il poussa
-quelques aboiements courts, puis, soudain,
-partit comme une flèche dans la direction de
-la vallée. Le berger n'avait plus rien à craindre.
-Il savait que le bon chien allait chercher
-du secours et que bientôt il reviendrait accompagné
-de pâtres portant des cordes. Néanmoins,
-pendant la période d'attente, il passa
-par d'horribles angoisses de désespoir: il lui
-semblait que la bête fidèle ne serait jamais
-de retour; il se voyait déjà mourir de faim sur
-son rocher et se demandait avec horreur si
-les aigles ne viendraient pas lui arracher
-des lambeaux de chair avant qu'il fût tout à
-fait mort. Et pourtant il se rappelait parfaitement
-comment, dans un cas semblable, un
-«innocent» s'était conduit. Étant tombé au
-fond d'une crevasse, d'où il lui était impossible
-de remonter, le crétin ne s'était pas consumé
-en efforts inutiles; il attendit avec patience,
-frappant le sol de ses pieds afin d'entretenir
-la chaleur animale, et patienta ainsi tout un
-soir, puis toute une nuit, puis une moitié
-de la journée suivante. Alors, ayant entendu
-crier son nom par ceux qui le cherchaient, il
-répondit, et bientôt après il fut retiré du
-gouffre. Il ne se plaignit que d'avoir eu grand
-froid.</p>
-
-<p>Mais, quels que soient, hélas! les privilèges
-et les immunités du crétin, quoique le
-malheureux n'ait pas à craindre les soucis et
-les déceptions de l'homme qui se fraye à lui-même
-son chemin dans la vie, il n'en faut pas
-moins tenter d'arracher le crétin à son «innocence»
-et à ses maladies dégoûtantes pour lui
-donner, en même temps que la force du corps,
-le sentiment de sa propre responsabilité morale.
-Il faut le faire entrer dans la société des
-hommes libres, et, pour le guérir et le relever,
-il faut connaître d'abord quelles ont été les
-causes de sa dégénérescence. Des savants,
-penchés sur leurs cornues ou sur leurs livres,
-apportent des opinions diverses; les uns disent
-que la difformité du goître provient surtout
-du manque d'iode dans l'eau de boisson, et
-que, par le croisement, la difformité morale
-finit par s'ajouter à celle du corps; les autres
-croient plutôt que goître et crétinisme proviennent
-de ce que l'eau descendue des neiges
-n'a pas eu le temps de s'agiter et de s'aérer
-suffisamment, lorsqu'elle arrive devant le village,
-ou bien qu'elle a passé sur des roches
-contenant de la magnésie. Il est certain
-qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer
-à faire naître et à développer les maladies:
-mais est-ce là tout?</p>
-
-<p>Il suffit d'entrer dans une de ces cabanes où
-naissent et végètent les idiots pour voir qu'il
-est encore d'autres causes à leur situation
-lamentable. Le réduit est sombre et fumeux;
-les bahuts, la table et les poutres, sont rongés
-de vers; dans les recoins, où ne peut complètement
-pénétrer le regard, on entrevoit des
-formes indécises couvertes de crasse et de toiles
-d'araignées. La terre qui tient lieu de plancher
-reste constamment humide et comme
-visqueuse, à cause de tous les débris et des
-eaux impures qui l'engraissent. L'air qu'on
-respire dans cet espace étroit est âcre et fétide.
-On y sent à la fois les odeurs de la fumée, du
-lard rance, du pain moisi, du bois vermoulu,
-du linge sale, des émanations humaines. La
-nuit, toutes les issues sont fermées pour empêcher
-le froid du dehors de pénétrer dans la
-chambre; vieillards, père, mère, enfants, tous
-dorment dans une espèce d'armoire à étages
-dont les rideaux sont fermés pendant le jour,
-où, pendant le sommeil des nuits, s'accumule
-un air épais bien plus impur encore que celui
-du reste de la cabane. Ce n'est pas tout: durant
-les froids de l'hiver, la famille, afin d'avoir
-plus chaud, émigre du rez-de-chaussée et
-descend dans la cave, qui sert en même temps
-d'écurie. D'un côté sont les animaux couchant
-sur la paille souillée, de l'autre sont les
-hommes et les femmes gîtant sous leurs draps
-noircis. Une rigole à purin sépare les deux
-groupes de vertébrés mammifères, mais l'air
-respirable leur est commun; encore cet air,
-pénétrant par d'étroits soupiraux, ne peut-il
-se renouveler pendant des semaines entières,
-à cause des neiges qui recouvrent le sol; il
-faut y creuser des espèces de cheminées, à
-travers lesquelles ne descend qu'un blafard
-reflet du jour. Dans ces caves, le jour lui-même
-ressemble à une nuit du pôle.</p>
-
-<p>Est-il étonnant qu'en de pareilles demeures
-naissent des enfants scrofuleux, rachitiques,
-contrefaits? Dès la première semaine, nombre
-de nouveau-nés sont secoués par de terribles
-convulsions auxquelles la plupart succombent;
-dans certains pays, les mères s'attendent si
-bien à la mort de leurs enfants, qu'elles ne les
-croient pas encore nés tant qu'ils n'ont pas
-franchi le redoutable défilé de la «maladie
-des cinq jours». Combien aussi, parmi ceux
-qui en réchappent, en est-il qui vivent seulement
-d'une vie de maladie et de démence?
-Autant l'air environnant de la libre montagne
-et le travail au dehors sont excellents pour
-développer la force et l'adresse de l'homme
-valide, autant l'espace étroit et l'ombre humide
-de la cabane contribuent à empirer l'état
-du goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui
-devient le plus beau et le plus fort des jeunes
-gens, se traîne un autre frère, sorte d'excroissance
-charnue horriblement vivante!</p>
-
-<p>En maints endroits déjà, on a songé à bâtir
-des hospices pour ces malheureux. Rien ne
-manque dans ces nouvelles demeures. L'air
-pur y circule librement, le soleil en éclaire
-toutes les salles, l'eau y est pure et saine, tous
-les meubles et surtout les lits sont d'une
-exquise propreté; les «innocents» ont des
-surveillants qui les soignent comme des nourrices,
-et des professeurs qui tâchent de faire
-entrer un rayon de lumière intellectuelle dans
-leur dur cerveau. Souvent ils réussissent, et
-le crétin peut naître graduellement à une vie
-supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer
-le mal déjà survenu qu'il importe de travailler,
-c'est à le prévenir. Ces huttes infectes,
-si pittoresques parfois dans le paysage, doivent
-disparaître pour faire place à des maisons
-commodes et saines; l'air, la lumière, doivent
-entrer librement dans toutes les habitations de
-l'homme; une bonne hygiène du corps, aussi
-bien qu'une parfaite dignité morale, doivent
-être observées partout. A ce prix, les montagnards
-achèteront en quelques générations
-une immunité complète de toutes ces maladies
-qui dégradent maintenant un si grand nombre
-d'entre eux. Alors les habitants seront dignes
-du milieu qui les entoure; ils pourront contempler
-avec satisfaction les hauts sommets
-neigeux et dire comme les anciens Grecs:
-«Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.»</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX<br />
-L'ADORATION DES MONTAGNES</h2>
-
-
-<p>L'adoration de la nature existe encore parmi
-nous, beaucoup plus vivace qu'on ne le croit.
-Combien de fois un paysan, en découvrant sa
-tête, m'a montré le soleil du doigt et m'a dit
-avec solennité: «C'est là notre Dieu!» Et
-moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la
-vue des cimes augustes qui trônent au-dessus
-des vallées et des plaines, n'ai-je pas été
-naïvement tenté de les appeler divines!</p>
-
-<p>Un jour je cheminais paisiblement dans
-un défilé penchant et tout obstrué de pierres
-roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage
-et me fouettait la figure, en apportant à
-chaque bouffée un brouillard de pluie et de
-neige à demi fondue. Un voile grisâtre me
-cachait les rochers; çà et là seulement j'entrevoyais,
-dans le vague, des masses noires et
-menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la
-brume, semblaient tour à tour s'éloigner et
-s'approcher de moi. J'étais transi, triste, maussade.
-Tout à coup une lueur, reflétée par les
-innombrables gouttelettes de l'air, me fit lever
-les yeux. Au-dessus de ma tête, la nue d'eau
-et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se
-montrait rayonnant, et là-haut, dans cet azur,
-apparaissait le front serein de la montagne.
-Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme
-par de fines arabesques, brillaient avec l'éclat
-de l'argent, et le soleil les bordait d'une ligne
-d'or. Les contours de la cime étaient purs et
-précis comme ceux d'une statue se dressant
-lumineuse dans l'ombre; mais la pyramide
-superbe semblait être complètement détachée
-de la terre. Tranquille et forte, immuable
-dans son repos, on eût dit qu'elle planait
-dans le ciel; elle appartenait à un autre monde
-que cette lourde planète enveloppée de nuages
-et de brumes comme de haillons sordides.
-Dans cette apparition, je crus voir plus que
-le séjour du bonheur, plus même que l'Olympe,
-séjour des immortels! Mais un nuage méchant
-vint soudain fermer l'issue par laquelle j'avais
-contemplé la montagne. Je me retrouvai de
-nouveau dans le vent, la brume et la pluie;
-je me consolai en disant: «Un Dieu m'est
-apparu!»</p>
-
-<p>A l'origine des temps historiques, tous les
-peuples, enfants aux mille têtes naïves, regardaient
-ainsi vers les montagnes; ils y voyaient
-les divinités, ou du moins leur trône, se montrant
-et se cachant tour à tour sous le voile
-changeant des nuages. C'est à ces montagnes
-qu'ils rattachaient presque tous l'origine de
-leur race; ils y plaçaient le siège de leurs
-traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient
-aussi dans l'avenir la réalisation de
-leurs ambitions et de leurs rêves; c'est de
-là que devait toujours descendre le sauveur,
-l'ange de la gloire ou de la liberté. Si important
-était le rôle des hautes cimes dans la vie
-des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire
-de l'humanité par le culte des monts;
-ce sont comme de grandes bornes d'étapes
-placées de distance en distance sur le chemin
-des peuples en marche.</p>
-
-<p>C'est dans les vallées des grands monts de
-l'Asie centrale, disent les savants, que ceux de
-nos ancêtres auxquels nous devons nos langues
-européennes arrivèrent à se constituer
-pour la première fois en tribus policées, et
-c'est à la base méridionale des plus hauts massifs
-du monde entier que vivent les Hindous,
-ceux des Aryens auxquels leur antique civilisation
-donne une sorte de droit d'aînesse.
-Leurs vieux chants nous disent avec quel
-sentiment d'adoration ils célébraient ces «quatre-vingt-quatre
-mille montagnes d'or» qu'ils
-voient se dresser dans la lumière, au-dessus
-des forêts et des plaines. Pour des multitudes
-d'entre eux, les grandes montagnes de
-l'Himalaya, aux têtes neigeuses, aux grands
-ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes,
-jouissant de leur force et de leur
-majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe
-perce le ciel, et le Tchamalari, moins haut,
-mais plus colossal en apparence par son isolement,
-sont doublement adorés, comme la
-Grande Déesse unie au Grand Dieu. Ces
-glaces sont le lit de cristaux et de diamants,
-ces nuages de pourpre et d'or sont le voile
-sacré qui l'entoure. Là-haut est le dieu Siva,
-qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse
-Chama, la Gauri, qui conçoit et qui enfante.
-D'elle descendent les fleuves, les plantes, les
-animaux et les hommes.</p>
-
-<p>Dans cette prodigieuse forêt des épopées et
-des traditions indoues ont germé bien d'autres
-légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya,
-et toutes nous les montrent vivant d'une
-vie sublime, soit comme déesses, soit comme
-mères des continents et des peuples. Telle est
-la poétique légende qui nous fait voir dans la
-terre habitable une grande fleur de lotus dont
-les feuilles sont les péninsules étalées sur
-l'Océan, et dont les étamines et les pistils
-sont les montagnes du Mérou, génératrices de
-toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves
-qui descendent des hauteurs pour aller porter
-sur les terres des alluvions bienfaisantes, sont
-eux aussi des êtres animés, des dieux et des
-déesses secondaires qui mettent les humbles
-mortels des plaines en rapport indirect avec
-les divinités suprêmes siégeant au-dessus des
-nuages dans l'espace lumineux.</p>
-
-<p>Non seulement le mont Mérou, ce point
-culminant de la planète, mais aussi tous les
-autres massifs, tous les sommets de l'Inde,
-étaient adorés par les peuples qui vivent sur
-leurs pentes et à leur base. Montagnes de
-Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry,
-toutes avaient leurs adorateurs. Dans
-les terres basses, où les fidèles n'avaient pas
-de montagnes à contempler, ils se bâtissaient
-des temples qui, par leurs allées de bizarres
-pyramides, aux énormes blocs de granit,
-représentaient les cimes vénérées du mont
-Mérou. Peut-être est-ce un sentiment analogue
-d'adoration pour les grands sommets qui porta
-les anciens Égyptiens à construire les pyramides,
-montagnes artificielles qui se dressent
-au-dessus de la surface unie des sables et du
-limon.</p>
-
-<p>L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante»,
-cette terre bienheureuse où, d'après
-une légende orientale, les premiers hommes
-furent envoyés par la miséricorde divine, après
-leur expulsion du Paradis, élève aussi vers
-le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre
-autres, est la cime isolée au milieu des plaines,
-la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le Mihintala.
-Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles,
-le vol de Mahindo, le convertisseur
-indou, qui s'était élancé des plaines du Gange
-pour appeler les Cingalais à la religion de
-Bouddha. Un temple s'élève aujourd'hui sur
-le sommet où se posa le pied du saint.
-Haute, énorme est la pagode, et pourtant
-l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont
-parfois recouverte en entier, du faîte à la
-base, d'une robe de fleurs de jasmin. Une
-escarboucle, couleur de feu, brillait au
-sommet du monument, renvoyant au loin
-les rayons du soleil. Jadis un rajah fit déployer,
-du haut de la montagne aux champs
-de la plaine, un large tapis de douze kilomètres
-de longueur, afin que les pieds des
-fidèles ne fussent pas souillés par le contact
-avec la terre impure apportée d'un sol
-profane.</p>
-
-<p>Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le
-cède en gloire au célèbre pic d'Adam, que
-les marins aperçoivent du milieu des flots,
-lorsqu'ils approchent de l'île de Ceylan.
-L'empreinte d'un pied gigantesque, appartenant,
-semble-t-il, à un homme haut de dix
-mètres, est creusée dans la roche, sur la
-pointe terminale de la cime. Cette empreinte,
-disent les mahométans et les juifs, est celle
-d'Adam, le premier homme, qui monta sur
-le pic pour contempler l'immense terre, les
-vastes forêts, les monts et les plaines, les
-rivages et le grand Océan, avec ses îles et
-ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous,
-ce n'est point le pied d'un homme,
-mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette
-trace de son passage. Ce dieu dominateur,
-c'était Siva, nous disent les brahmanes;
-c'était Bouddha, affirment les bouddhistes;
-Jéhovah, écrivent les gnostiques des premiers
-siècles chrétiens. Lorsque les Portugais
-débarquèrent en conquérants dans l'île
-de Ceylan, ils dégradèrent pour ainsi dire
-la montagne, qui, dans leur pensée, ne
-pouvait se comparer à celle de la Terre
-Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte
-mystérieuse que la marque du pied de saint
-Thomas, ou d'un ancien convertisseur, apôtre
-secondaire, l'eunuque de Candace. Moins
-respectueux, encore, un Arménien, Moïse
-de Chorène, jaloux pour sa noble montagne
-d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic
-d'Adam que la trace du pied de Satan, l'éternel
-ennemi. Enfin, les voyageurs anglais
-qui, de plus en plus nombreux, font chaque
-année l'ascension de la sainte montagne,
-ne voient, dans la «divine empreinte»,
-qu'un trou vulgaire agrandi et grossièrement
-sculpté en creux. Mais aussi, de quel
-mépris ces étrangers sont-ils couverts par les
-pèlerins convaincus qui vont se prosterner
-sur la cime, baiser dévotement la trace du
-pied, et déposer leurs offrandes dans la maison
-du prêtre! Tout leur semble témoigner
-de l'authenticité du miracle. A quelques
-mètres au-dessous de la cime jaillit une petite
-source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait
-s'élancer du sol. Des arbres en foule croissent
-sur les pentes, et ces arbres, ils le voient
-ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages
-vers le sommet pour végéter et grandir
-en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées
-de pierres précieuses: ce sont les larmes
-qui se sont échappées des yeux d'un
-dieu à la vue des crimes et des souffrances
-des hommes. Comment ne croiraient-ils pas
-au prodige, en voyant toutes ces richesses
-qui ont donné naissance aux récits fabuleux
-des <i>Mille et une Nuits</i>? Les ruisseaux qui
-s'épanchent de la montagne ne roulent point,
-comme nos torrents, des cailloux et du sable
-vulgaire; ils entraînent avec eux de la
-poussière de rubis, de saphirs, de grenats;
-le baigneur qui se trempe dans leurs flots se
-roule, comme les sirènes, dans un sable de
-pierres précieuses.</p>
-
-<p>Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation
-a suivi une autre marche que celle de
-la race aryenne, ont également adoré leurs
-montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien
-que dans l'Inde, les hauts sommets portent
-des temples consacrés aux dieux, quand ils ne
-sont pas eux-mêmes regardés comme des génies
-tutélaires ou vengeurs. C'est à ces montagnes
-divines que les peuples cherchent à
-rattacher leur histoire par les traditions et les
-légendes.</p>
-
-<p>Les plus anciennes montagnes historiques
-sont celles de la Chine, car le peuple du «milieu»
-est l'un des premiers qui soient arrivés
-à la conscience d'eux-mêmes, le premier qui
-ait écrit sa propre histoire d'une manière
-continue. Ses monts sacrés, au nombre de
-cinq, s'élèvent tous en des contrées célèbres
-par leur agriculture, leur industrie, les populations
-qui se pressent à leur base, les événements
-qui se sont accomplis dans le voisinage.
-La plus sainte de ces montagnes, le Tai-Chan,
-domine toutes les autres cimes de la riche
-péninsule de Chan-Toung, entre les deux
-golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on
-arrive par une route pavée et des escaliers taillés
-dans le roc, on voit, étendues à ses pieds,
-les riches plaines que traverse le Hoang-Ho,
-coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre
-golfe, abreuvant de ses eaux des multitudes
-d'hommes plus nombreux que les épis d'un
-champ. L'empereur Choung y monta il y a
-quatre cent trente ans, ainsi que le rappellent
-les annales classiques du pays; Confucius
-essaya de le gravir aussi, mais la montée est
-rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on montre
-encore l'endroit où il reprit le chemin de la
-plaine. Tous les grands dieux et les principaux
-génies ont leurs temples et leurs oratoires sur
-la sainte montagne; de même aussi les Nuages,
-le Ciel, la Grande Ourse et l'Étoile Polaire.
-Les dix mille génies s'y abattent dans leur vol
-pour contempler la terre et les villes des
-hommes. «Le mérite du Tai-Chan est égal à
-celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde;
-il recueille les nuages et nous envoie les
-pluies; il décide des naissances et des morts,
-de l'infortune et du bonheur, de la gloire et de
-la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans
-le ciel, nul n'est plus digne d'être visité.»
-Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour
-implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé
-de cavernes où gisent des mendiants aux
-plaies hideuses, l'horreur des passants.</p>
-
-<p>A meilleur droit encore que les Chinois,
-car leurs montagnes volcaniques sont d'une
-parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient
-avec adoration vers les sommets neigeux.
-Est-il idole dans le monde qui puisse
-se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à
-la «montagne sans pareille», qui se dresse,
-presque isolée, au milieu des campagnes, en
-bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes
-supérieures? Jadis, le volcan fumait et crachait
-des flammes et des laves; maintenant, il repose:
-mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre
-de montagnes s&oelig;urs qui versent encore des
-fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces
-monts, il en est un, le plus terrible de tous,
-que l'on crut devoir fléchir en lui jetant en
-offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi
-que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté
-de calmer le Monotombo en y précipitant des
-prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire
-qu'il n'était pas un dieu, mais une bouche de
-l'enfer. D'ailleurs, les volcans n'attendent pas
-d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils
-savent bien les saisir eux-mêmes, quand ils
-fendent la terre, vomissent des lacs de boue,
-recouvrent de cendres des provinces entières.
-Ils font périr d'un coup les populations de tout
-un pays. N'est-ce pas assez pour les faire
-adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la
-force? Le volcan dévore, donc il est un dieu!</p>
-
-<p>Ainsi la religion des montagnes, de même
-que toutes les autres, s'est emparée de l'homme
-par les divers sentiments de son être. Au pied
-de la montagne vomissant des laves, c'est la
-terreur qui l'a prosterné la face contre terre;
-dans les campagnes altérées, c'est le désir
-qui l'a fait regarder en suppliant vers les
-neiges, mères des ruisseaux; la reconnaissance
-aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont
-trouvé un refuge assuré dans la vallée ou
-sur le promontoire escarpé; enfin, l'admiration
-devait saisir tous les hommes à mesure
-que le sentiment du beau se développait en
-eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état
-d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a
-pas à la fois de beaux aspects et des asiles
-sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou bienfaisante,
-presque toujours l'une et l'autre en
-même temps? Les peuples, se déplaçant de
-par le monde, pouvaient facilement rattacher
-toutes leurs traditions à la montagne qui dominait
-leur horizon et y reporter leur culte.
-A chaque station de leurs grands voyages se
-dressait un nouveau temple. Jadis les tribus
-errantes sur les plateaux de la Perse voyaient
-toujours, vers le soir, une montagne surgir du
-milieu des plaines poudreuses: c'était le mont
-Télesme, le divin «Talisman» qui suivait
-ses adorateurs dans leurs pérégrinations à travers
-le monde. Et quand, après une longue
-migration, la montagne aperçue dans le lointain
-n'était pas un mirage trompeur, mais
-un véritable sommet avec neiges et rochers,
-qui donc aurait pu douter du voyage qu'avait
-fait le dieu pour accompagner son peuple?</p>
-
-<p>C'est ainsi que la montagne, dont la pointe
-aurait reçu les réfugiés du déluge, n'a cessé
-de cheminer à travers les continents. Une version
-samaritaine du Pentateuque prétend que
-le pic d'Adam est la cime où s'arrêta l'arche
-de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat
-est le véritable sommet: mais quel est cet
-Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou toute autre
-montagne sur laquelle des pâtres auront
-trouvé quelques débris du vaisseau sacré?
-De toutes parts, les peuples de l'Orient réclament
-l'honneur pour la montagne protectrice,
-dont les eaux arrosent leurs propres
-champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue
-sur la terre, en suivant le chemin
-des neiges et le cours des ruisseaux! Les
-preuves ne manquaient point d'ailleurs pour
-établir la vérité de toutes ces traditions.
-N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois
-pétrifié jusque sous les glaces, et, dans les
-roches elles-mêmes, n'avait-on pas rencontré
-les traces rouilleuses de ces «anneaux du
-déluge» que nos savants modernes disent être
-des ammonites fossiles? Aussi plus de cent
-montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie,
-de l'Asie Mineure, étaient-elles indiquées
-comme celles où débarqua le patriarche, second
-père des humains. La Grèce aussi montrait
-son Parnasse, dont les pierres, lancées
-sur le limon du déluge, devenaient des hommes.
-Jusqu'en France il est des montagnes où
-s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets divins
-est Chamechande, près de la Grande Chartreuse
-de Grenoble; un autre est le Puy de
-Prigue, dominant les sources de l'Aude.</p>
-
-<p>Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des
-hautes cimes que sont descendus les hommes.
-C'est aussi de ces escarpements, trône de la
-divinité, que s'est fait entendre la grande voix
-disant leurs devoirs aux mortels! Le Dieu des
-Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au milieu
-des nuées et des éclairs, et parlait par la voix
-de la foudre au peuple assemblé dans la plaine.
-De même Baal, Moloch, tous les dieux sanguinaires
-de ces peuples de l'Orient, apparaissaient
-à leurs fidèles sur le sommet des monts.
-Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom
-et de Moab, il n'est pas une seule hauteur,
-pas une colline, pas un rocher qui ne porte sa
-grossière pyramide de pierres, autel sur lequel
-des prêtres versaient le sang pour se rendre
-leur dieu propice. A Babel, où manquait la
-montagne, on la remplaça par ce fameux
-temple qui devait monter jusqu'au ciel. Le
-poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non
-tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les
-peuples.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit</div>
-<div class="verse i4">N'avait pu fournir qu'une pierre.</div>
-</div>
-
-<p>Dans leur haine jalouse des cultes étrangers,
-les prophètes juifs maudirent souvent
-les «hauts lieux» sur lesquels les peuples
-leurs voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes
-n'agissaient point autrement, et c'est
-vers les montagnes qu'ils regardaient pour en
-évoquer leurs anges secourables. Leur temple
-s'élevait sur une montagne; c'est également
-sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec
-Dieu; lorsque le Galiléen fut transfiguré et
-plana dans la lumière incréée avec les deux
-prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor
-qu'il s'était enlevé. Quand il mourut
-entre deux voleurs, c'est au sommet d'une
-montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra,
-dit la prophétie, quand il reviendra,
-entouré des saints et des anges, et qu'il assistera
-au châtiment de ses ennemis, c'est aussi
-sur une montagne qu'il descendra; mais le
-choc de ses pieds suffira pour la briser. Une
-autre montagne, une cime idéale portant une
-nouvelle cité d'or et de diamant surgira de
-l'espace lumineux, et c'est là que vivront à
-jamais les élus, planant dans les airs sur les
-joyeuses cimes, bien au-dessus de cette terre
-de malheurs et d'ennuis!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX<br />
-L'OLYMPE ET LES DIEUX</h2>
-
-
-<p>De même que la gloire de l'imperceptible
-Grèce dépasse en éclat celle de tous les empires
-de l'Orient, de même l'Olympe, la plus
-haute et la plus belle des montagnes sacrées
-des Hellènes, est devenue dans l'imagination
-des peuples le mont par excellence; aucun
-sommet, ni celui du Mérou, ni ceux de l'Elbourz,
-de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans
-l'esprit des hommes les mêmes souvenirs de
-grandeur et de majesté. Bien peu, du reste,
-étaient plus admirablement situés pour frapper
-le regard, servir de signal aux races qui
-parcouraient le monde. Placé à l'angle de la
-mer Égée et dominant toutes les cimes voisines
-de la moitié de sa hauteur, l'Olympe
-est aperçu par les marins à d'énormes distances.
-Des plaines de la Macédoine, des riches vallées
-de la Thessalie, des monts de l'Othrys,
-du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue
-à l'horizon son triple dôme et ces
-pentes aux «mille plis» dont parle Homère.
-La fertilité des campagnes qui s'étendent à sa
-base appelait de toutes parts les populations,
-qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger
-diversement, soit pour s'entre-détruire.
-Enfin l'Olympe commande les défilés que devaient
-nécessairement suivre les tribus ou les
-armées en marche, d'Asie en Europe, ou de la
-Grèce vers les pays barbares du nord; il s'élève
-comme une borne milliaire sur le grand chemin
-que suivaient alors les nations.</p>
-
-<p>Plusieurs autres montagnes du monde hellénique
-devaient à leurs neiges étincelantes le
-nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais
-nulle ne le méritait mieux que celle de Thessalie,
-dont la cime servait de trône aux dieux.</p>
-
-<p>C'est que le peuple des Hellènes lui-même
-avait passé son enfance nationale dans les
-vallées et les plaines étendues à l'ombre du
-grand mont. C'est de la Thessalie que venaient
-les Hellènes de l'Attique et du Péloponèse;
-c'est là que leurs premiers héros avaient
-combattu les monstres et que leurs premiers
-poètes, guidés par la voix des muses Piérides,
-avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse
-et de victoire. En essaimant vers les
-contrées lointaines, les tribus grecques se rappelaient
-la montagne divine qui les avait portés
-et nourris dans ses vallons.</p>
-
-<p>Presque tous les grands événements de
-l'histoire mythique s'étaient accomplis dans
-cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus
-important, celui qui décida de l'empire du
-ciel et de la terre. L'Olympe était la citadelle
-choisie par les nouveaux dieux, et tout autour
-étaient campées les anciennes divinités, les
-Titans monstrueux, fils du Chaos. Debout
-sur les monts Othrys, qui se développent au
-sud en un vaste demi-cercle, les géants saisissaient
-d'énormes rochers, des montagnes
-entières, et les lançaient contre l'Olympe à
-demi déraciné. Pour se dresser plus haut dans
-le ciel, les vieux Titans entassèrent mont sur
-mont et s'en firent un piédestal, mais la grande
-cime neigeuse les dépassait toujours; elle s'entourait
-de sombres nuées d'où jaillissait la
-foudre. Les géants, nourris des forces mêmes
-de la terre, avaient dans leurs voix les hurlements
-de l'orage et dans leurs bras la vigueur
-de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient
-au hasard leur grêle de rochers; mais,
-contre les jeunes dieux intelligents, ils luttaient
-avec la fureur aveugle des éléments.
-Ils succombèrent, et, sous les débris des monts,
-des peuples entiers furent écrasés avec eux.
-C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent
-fait massacrer les nations comme par
-mégarde.</p>
-
-<p>Ces prodigieux combats de l'Olympe avaient
-cessé depuis de nombreuses générations,
-lorsque les peuplades ioniennes et doriennes
-eurent des poètes pour chanter leurs propres
-exploits et, plus tard, des historiens pour les
-raconter. Alors Zeus, le père des Dieux et des
-Hommes, siégeait en paix sur la montagne
-sacrée; son trône était posé sur la plus haute
-cime; à côté se tenait Héra, la déesse toujours
-femme et toujours vierge; à l'entour étaient
-assis les autres immortels à la face éternellement
-belle et joyeuse. Un éther lumineux baignait
-le sommet de l'Olympe et se jouait dans
-la chevelure des dieux; jamais les tempêtes ne
-venaient troubler le repos de ces êtres heureux;
-ni les pluies, ni les neiges ne tombaient sur la
-cime éclatante. Les nuées que Zeus assemblait
-s'enroulaient à ses pieds autour des rochers
-qui formaient la superbe base de son trône.
-A travers les interstices de ce voile que les
-Heures ouvraient et fermaient au gré du maître,
-celui-ci contemplait la mer et la terre, les cités
-et les peuples. Sur la tête de ces hommes qui
-s'agitaient, il suspendait des destins inflexibles,
-il prononçait la vie ou la mort, distribuait à
-son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre
-vengeresse. Aucune lamentation venue d'en
-bas ne troublait les dieux dans leur quiétude
-éternelle. Leur nectar était toujours délicieux,
-toujours exquise l'ambroisie. Ils savouraient
-l'odeur des hécatombes, écoutaient comme
-une musique le concert des voix suppliantes.
-Au-dessous d'eux se déroulait comme un spectacle
-infini le tableau des luttes et de la misère
-humaine. Ils voyaient s'entre-choquer les armées,
-les flottes s'engloutir, les villes disparaître
-en flammes et en fumée, les pauvres
-laboureurs, mirmidons presque invisibles,
-s'épuiser de fatigues pour obtenir des récoltes
-qu'un maître devait leur ravir; jusque sous
-le toit des demeures, ils voyaient pleurer les
-femmes et se lamenter les enfants. Au loin,
-leur ennemi Prométhée gémissait sur un roc
-du Caucase. Tels étaient les bonheurs des
-dieux.</p>
-
-<p>Est-ce que jamais un Hellène, berger, prêtre
-ou roi, osa gravir les pentes de l'Olympe au-dessus
-des hauts pâturages de ses vallons et de
-ses croupes? Un seul se hasarda-t-il, en mettant
-le pied sur la grande cime, à se trouver
-tout à coup en présence des terribles dieux? Les
-écrivains antiques nous disent que des philosophes
-n'ont pas craint d'escalader l'Etna,
-pourtant beaucoup plus élevé que l'Olympe;
-mais ils ne mentionnent aucun mortel qui
-ait eu l'audace de gravir la montagne des
-Dieux, même au temps de la science, à l'époque
-où le philosophe enseignait que Zeus
-et les autres immortels étaient de pures conceptions
-de l'esprit humain.</p>
-
-<p>Plus tard, d'autres religions, chez des peuples
-divers, qui vivent dans les plaines environnantes,
-s'emparèrent de la sainte montagne
-et la consacrèrent à de nouvelles divinités. Au
-lieu de Zeus, les chrétiens grecs y adorèrent
-la sainte Trinité; dans ses trois principales
-cimes, ils voient encore les trois grands trônes
-du ciel. Un de ses promontoires les plus élevés,
-qui jadis portait peut-être un temple
-d'Apollon, est dominé maintenant par un monastère
-de saint Élie; un de ses vallons, où
-les Bacchantes allaient chanter Évohé en
-l'honneur de Dionysos ou Bacchus, est habité
-par les moines de saint Denys. Les prêtres
-ont succédé aux prêtres, et le respect superstitieux
-des modernes à l'adoration des anciens;
-mais peut-être le plus haut sommet
-est-il, jusqu'à présent, vierge de pas humains;
-la douce lumière qui resplendit sur ses rochers
-et ses neiges n'a encore éclairé personne
-depuis que les dieux hellènes s'en sont allés.</p>
-
-<p>Il y a peu d'années encore, il eût été difficile
-à l'Européen d'arriver jusqu'au sommet
-de la montagne, car les Klephtes hellènes, à
-l'infaillible balle, en occupaient toutes les
-gorges; ils s'y étaient retranchés comme dans
-une énorme citadelle, et de là, recommençant
-la lutte des dieux contre les Titans, ils allaient
-faire leurs expéditions contre les Turcs du
-mont Ossa. Fiers de leur bravoure, ils se
-croyaient invincibles comme la montagne qui
-les portait; ils personnifiaient l'Olympe lui-même.
-«Je suis, disait un de leurs chants,
-je suis l'Olympe, illustre de tout temps et
-célèbre parmi les nations; quarante-deux pics
-se hérissent sur mon front, soixante-douze
-fontaines coulent dans mes ravins, et sur ma
-cime plus haute vient de se poser un aigle
-tenant dans ses serres la tête d'un vaillant
-héros!» Cet aigle était, sans doute, celui de
-l'antique Zeus. Maintenant encore, il se repaît
-de l'homme qui s'entre-tue.</p>
-
-<p>L'imagination des peuples se donne libre
-carrière quand il s'agit des dieux qu'elle a
-créés. Pendant le cours des siècles, elle change
-leurs noms, leurs attributs et leur puissance,
-suivant les alternatives de l'histoire, les changements
-des langues, les variantes individuelles
-et nationales des traditions; à la fin,
-elle les fait mourir comme elle les a fait
-naître, et les remplace par de nouvelles divinités.
-Il ne lui en coûte donc pas beaucoup
-de les faire voyager de montagne en montagne.
-Aussi chaque cime avait-elle son dieu
-ou même sa pléiade d'êtres célestes. Zeus vivait
-sur le mont Ida, de même que sur l'Olympe
-de Grèce, sur ceux de la Crète et de
-Chypre et sur les rochers d'Égine. Apollon
-avait sa demeure sur le Parnasse et sur l'Hélicon,
-sur le Cyllène et sur le Taygète, sur
-tous les monts épars qui se dressent hors de
-la mer Égée. Les sommets que venaient dorer
-les rayons du jour naissant, lorsque les plaines
-inférieures étaient encore dans l'ombre, devaient
-être consacrés au dieu du soleil. Aussi,
-presque toutes les cimes isolées de l'Hellade
-portent-elles aujourd'hui le nom d'Elias. Le
-prophète juif, en vertu de son nom, est devenu,
-par un calembour sacré, l'héritier d'Hélios,
-fils de Jupiter.</p>
-
-<p>«Voyez ce trône, centre de la terre,» disait
-Eschyle en parlant de Delphes. En maint autre
-endroit, suivant la fantaisie du poète, ou l'imagination
-populaire, se dressait ce pilier central.
-Pindare le voyait dans l'Etna; les matelots
-de l'Archipel désignaient le mont Athos,
-la grande borne que l'on discernait toujours
-au-dessus des eaux, soit en quittant les rives
-de l'Asie, soit en naviguant dans les mers de
-l'Europe. Sur cette montagne, disait-on, le soleil
-se couchait trois heures plus tard que
-dans les plaines de sa base, tant elle était
-haute; elle regardait par-dessus les bornes
-mêmes de la terre. Lorsque l'Hellade, jadis
-libre, fut asservie au Macédonien, lorsqu'elle
-devint la chose d'un maître, il se trouva un
-flatteur assez vil, un homme assez rampant
-pour prier Alexandre, qui s'était proclamé
-dieu, d'employer une armée à transformer le
-mont Athos en une statue du nouveau fils de
-Zeus, «plus puissant que son père». L'&oelig;uvre
-impossible aurait pu tenter un dieu parvenu,
-fou d'orgueil; pourtant celui-ci n'osa
-pas l'entreprendre. Les marins qui voguaient
-au pied de la grande montagne continuèrent
-d'y voir un ancien dieu, jusqu'au jour où commença
-un autre cycle de l'histoire, amenant
-un nouveau culte et de nouvelles divinités.
-Alors on se raconta que le mont Athos est
-précisément cette montagne où le diable avait
-transporté Jésus le Galiléen pour lui montrer
-tous les royaumes de la terre étendus à ses
-pieds, l'Europe, l'Asie et les îles de la mer.
-Les habitants d'Athos le croient encore, et serait-il
-possible, en effet, de trouver une cime
-d'où la vue soit, sinon plus vaste, du moins
-plus belle et plus variée?</p>
-
-<p>En dehors du monde hellénique où l'imagination
-populaire était si poétique et si féconde,
-les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes
-le trône des maîtres du ciel et de la terre.
-Non seulement les grands sommets des Alpes
-étaient adorés comme le séjour des dieux et
-comme des dieux eux-mêmes, mais, jusque
-dans les plaines du nord de l'Allemagne et
-du Danemark, de petites collines, qui relèvent
-leurs croupes au-dessus des landes uniformes,
-étaient des Olympes non moins vénérés que
-celui de la Thessalie l'avait été par les Grecs.
-Même dans la froide Islande, dans cette terre
-des brumes et des glaces éternelles, les adorateurs
-des souverains célestes se tournaient vers
-les montagnes de l'intérieur, croyant y voir les
-sièges de leurs dieux. Sans doute, s'ils avaient
-pu gravir jusqu'à la cime les flancs ravinés
-de leurs volcans, s'ils avaient contemplé l'horreur
-de ces cratères où les laves et les neiges
-luttent incessamment, ils n'auraient point
-songé à faire de ces lieux terribles le séjour
-enchanté de leurs divinités heureuses. Mais
-ils ne voyaient les montagnes que de loin;
-ils en apercevaient les cimes étincelantes à
-travers les nuages déchirés, et se les figuraient
-d'autant plus belles que les plaines de
-la base étaient plus sauvages et plus difficiles
-à parcourir. Ces monts, séparés de la terre des
-humains par des barrières de précipices infranchissables,
-c'était la cité d'Asgard où, sous
-un ciel toujours clément, vivaient les dieux
-joyeux. Ce grand nuage de vapeurs qui s'élevait
-de la cime de la montagne divine et s'étalait
-largement dans le ciel, ce n'était point
-une colonne de cendres, c'était le grand frêne
-Ygdrasil, à l'ombre duquel se reposaient les
-maîtres de l'univers.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI<br />
-LES GÉNIES</h2>
-
-
-<p>Les religions se transforment lentement.
-Les cultes du monde ancien, éteints en apparence
-depuis tant de générations, continuent
-sous les dehors des cultes nouveaux. Souvent
-les noms des dieux ont été changés, mais l'autel
-est resté le même. Les attributs de la divinité
-sont encore ce qu'ils étaient il y a deux
-mille ans, et la foi qui l'invoque a gardé la
-«sainte simplicité» de son fanatisme. Dans
-les vallées sauvages de l'Olympe, où bondissaient
-les bacchantes échevelées, les moines
-murmurent maintenant des prières; sur la
-sainte montagne d'Athos, que les marins de
-toute race et de toute langue adoraient de la
-surface des flots murmurants, neuf cent trente-cinq
-églises s'élèvent en l'honneur de tous les
-saints; le dieu des chrétiens est devenu l'héritier
-de Zeus, qui lui-même avait succédé à des
-dieux plus anciens. De même, à Syracuse, le
-temple de Minerve, dont les matelots saluaient
-de loin la lance d'or en versant une coupe de
-vin dans les eaux, s'est changé en une église
-de la Vierge. Chaque promontoire marin et,
-dans l'intérieur des terres, chaque sommet de
-colline, chaque montagne couronnée d'un temple,
-a gardé ses adorateurs, tout en changeant
-son nom. Un voyageur parcourt l'île de Chypre
-à la recherche d'un temple de Vénus Aphrodite.
-«Nous ne l'appelons plus Aphrodite,
-s'écrie avec zèle la femme qu'il interroge, nous
-l'appelons maintenant la Vierge Chrysopolite!»</p>
-
-<p>Mais les peuples chrétiens n'ont pas seulement
-continué de vénérer les montagnes saintes
-des Romains et des Grecs, ils ont étendu ce
-culte à leur manière dans toutes les contrées
-qu'ils habitent. De même que nos aïeux des
-temps légendaires, nos ancêtres plus rapprochés,
-qui vivaient au moyen âge, ne pouvaient
-contempler la montagne sans que leur imagination
-ne fît vivre des êtres supérieurs dans
-les vallées mystérieuses et sur les sommets
-rayonnants. Il est vrai que ces êtres n'avaient
-pas droit au titre de dieux; maudits par l'Église,
-ils se transformaient en diables, en démons
-malfaisants, ou bien, tolérés par elle,
-ils devenaient des génies tutélaires, des dieux
-de contrebande invoqués seulement à la dérobée.</p>
-
-<p>Jupiter, Apollon, Vénus, étaient descendus
-de leurs trônes, ils s'étaient réfugiés dans le
-fond des antres; eux dont les faces augustes
-avaient rayonné dans la lumière, étaient condamnés
-à vivre désormais dans les ténèbres
-des cavernes. Les fêtes de l'Olympe s'étaient
-transformées en sabbats où les sorcières hideuses
-allaient, à cheval sur un balai, évoquer
-le diable pendant les nuits d'orage. D'ailleurs,
-le froid climat, le ciel nuageux de nos contrées
-du nord devaient contribuer aussi pour
-une forte part à la réclusion des anciens dieux.
-Comment auraient-ils pu, sous le vent et la
-neige, au milieu des tourmentes, continuer
-leurs banquets joyeux, savourer l'ambroisie
-et jouer de la lyre d'or? A peine pouvait-on
-rêver leur présence dans ces palais fantastiques,
-construits en un instant par les rayons
-du soleil sur les cimes resplendissantes et disparaissant
-non moins vite, comme des rêves
-ou de vains mirages!</p>
-
-<p>Dieux et génies sont les personnifications
-de ce que l'homme redoute et de ce qu'il désire.
-Toutes ses terreurs, toutes ses passions
-prenaient jadis une forme surnaturelle. Aussi,
-parmi les esprits de la montagne, les uns sont-ils
-de redoutables magiciens qui brûlent l'herbe
-des pâturages, tuent le bétail, jettent un sort
-aux passants; les autres, au contraire, sont
-des êtres bienveillants dont une jatte de lait
-répandue ou même une simple incantation concilie
-les faveurs. C'est au bon génie que s'adresse
-le berger pour que ses troupeaux s'accroissent
-d'agneaux vigoureux et de génisses
-sans tache. C'est à lui surtout que jeunes et
-vieux, hommes et femmes, demandent ce qui
-malheureusement serait pour presque tous la
-joie suprême de la vie, de l'or, des richesses,
-un trésor. De vieilles traditions nous racontent
-comment les génies de la montagne se glissent
-dans les veines de la pierre, pour y insérer
-les cristaux et le métal, pour y mélanger diversement
-les terres et les minerais. D'autres
-légendes disent comment et à quelle heure il
-faut frapper la pierre sacrée qui recouvre les
-richesses, quels signes on doit faire, quelles
-syllabes étranges on doit prononcer. Mais
-qu'un seul oubli se commette, qu'un son
-prenne la place d'un autre, et toutes les formules
-d'incantation sont vaines!</p>
-
-<p>J'ai vu d'énormes fouilles entreprises par
-les montagnards au sommet d'une pointe de
-rochers cachée par les neiges pendant neuf
-mois de l'année. Cette pointe était consacrée
-à un saint qui, lui-même, avait succédé,
-comme protecteur du mont, à un dieu païen.
-Chaque été, les chercheurs de trésors revenaient
-creuser la cime en se servant des mots
-et des gestes sacramentels. Ils ne trouvaient
-que des feuillets de schiste sous d'autres feuillets
-semblables; mais, sans se lasser, quelque
-avide piocheur continuait son &oelig;uvre, essayant
-d'évoquer le génie par une nouvelle formule,
-par un cri victorieux.</p>
-
-<p>Plus intéressants que ces dieux gardeurs
-de trésors sont ceux qui, dans les cavernes de
-la montagne, sont chargés de conserver le
-génie de toute une race. Cachés dans l'épaisseur
-de la roche, ils représentent le peuple
-tout entier, avec ses traditions, son histoire,
-son avenir. Aussi vieux que le mont, ils dureront
-aussi longtemps que lui, et, tant qu'ils
-vivront eux-mêmes, vivra la race dont les
-groupes sont épars dans les vallées environnantes.
-C'est le génie qui, dans sa pensée profonde,
-concentre tous les agissements, tous les
-flux et reflux de la nation qui s'agite à ses
-pieds. Ainsi les Basques regardent avec orgueil
-vers le pic d'Anie où se cache leur dieu, inconnu
-des prêtres, mais d'autant plus vivant.
-«Tant qu'il sera là, disent-ils, nous y serons
-aussi!» Et volontiers ils se croiraient éternels,
-eux dont la langue disparaîtra demain!</p>
-
-<p>Au même ordre d'idées populaires appartiennent
-les légendes de ces guerriers ou prophètes
-qui, pendant des siècles, attendent un
-grand jour, cachés dans quelque grotte profonde
-d'une montagne. Tel est le mythe de
-cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur
-une table de pierre, et dont la barbe blanche,
-croissant toujours, avait poussé jusque dans
-le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit
-peut-être, pénétrait dans la caverne et troublait
-le songe du puissant vieillard. Celui-ci
-soulevait lentement la tête, faisait une question
-à l'homme tremblant, puis reprenait son
-rêve interrompu. «Pas encore!» soupirait-il.
-Qu'attendait-il donc pour mourir en paix?
-Sans doute, l'écho de quelque grande bataille,
-l'odeur d'un fleuve de sang humain, un immense
-égorgement en l'honneur de son empire.
-Ah! puisse cette dernière bataille avoir
-été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne
-soit plus maintenant qu'un monceau de cendres!</p>
-
-<p>Combien plus touchante et plus belle est la
-légende des trois Suisses qui, eux aussi, attendent
-leur grand jour dans l'épaisseur d'une
-haute montagne des vieux cantons! Ils sont
-trois comme les trois qui, dans la prairie de
-Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les
-trois portent le nom de Tell, comme celui qui
-renversa le tyran. Eux aussi sommeillent; ils
-rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils
-songent, c'est à la liberté, non pas à la seule
-liberté suisse, mais à celle de tous les hommes.
-De temps en temps, l'un d'eux se lève
-pour regarder le monde des lacs et des plaines,
-mais il revient triste vers ses compagnons.
-«Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la
-grande délivrance n'est pas venu. Toujours
-esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les
-chapeaux de leurs maîtres!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII<br />
-L'HOMME</h2>
-
-
-<p>Attendons, toutefois, attendons avec confiance;
-le jour viendra! les dieux s'en vont,
-emmenant avec eux le cortège des rois, leurs
-tristes représentants sur la terre. L'homme apprend
-lentement à parler le langage de la liberté;
-il apprendra aussi à en pratiquer les
-m&oelig;urs.</p>
-
-<p>Les montagnes qui, du moins, ont le mérite
-d'être belles, sont au nombre de ces dieux que
-l'on commence à ne plus adorer. Leurs tonnerres
-et leurs avalanches ont cessé d'être pour
-nous les foudres de Jupiter; leurs nuages ne
-sont plus la robe de Junon. Sans peur désormais,
-nous abordons les hautes vallées, résidence
-des dieux ou repaire des génies. Les
-cimes, jadis redoutées, sont devenues précisément
-le but de milliers de gravisseurs, qui se
-sont donné pour tâche de ne pas laisser un
-seul rocher, un seul champ de glace vierge des
-pas humains. Déjà, dans nos contrées populeuses
-de l'Europe occidentale, presque tous
-les sommets ont été successivement conquis;
-ceux de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique, le
-seront à leur tour. Puisque l'ère des grandes
-découvertes géographiques est à peu près terminée
-et que, sauf quelques lacunes, les terres
-sont connues dans leur ensemble, d'autres
-voyageurs, obligés de se contenter d'une
-moindre gloire, se disputent en grand nombre
-l'honneur d'être les premiers à gravir les montagnes
-non encore visitées. Jusqu'au Gröenland,
-les amateurs d'ascensions vont chercher
-quelque cime inconnue.</p>
-
-<p>Parmi ces escaladeurs qui, chaque année,
-pendant la belle saison, tentent de gravir quelque
-cime haute et difficile, il en est, paraît-il,
-qui montent par amour de la gloriole. Ils cherchent,
-dit-on, un moyen pénible, mais sûr, de
-faire répéter leur nom de journal en journal,
-comme si, par une simple ascension, ils avaient
-fait une &oelig;uvre utile à l'humanité. Arrivés sur
-la cime, ils rédigent, de leurs mains raidies
-par le froid, un procès-verbal de leur gloire,
-débouchent avec fracas des bouteilles de Champagne,
-tirent des coups de pistolet comme de
-vrais conquérants et secouent des drapeaux
-avec frénésie. Là où le sommet de la montagne
-n'est pas revêtu d'une épaisse coupole
-de neige, ils apportent des pierres afin de s'exhausser
-encore de quelques pouces. Ce sont
-des rois, des maîtres du monde, puisque la
-montagne entière n'est pour eux qu'un énorme
-piédestal, et qu'ils voient les royaumes gisant
-à leurs pieds. Ils étendent la main comme
-pour les saisir. C'est ainsi qu'un poète de campagne,
-invité pour la première fois à visiter
-un château royal, demanda la permission de
-monter un instant sur le trône. Quand il s'y
-trouva, le vertige de la domination le saisit
-tout à coup. Il aperçut une mouche qui voletait
-près de lui: «Ah! je suis roi maintenant,
-je t'écrase!» et, d'un coup de poing, il aplatit
-le pauvre insecte sur le bras du fauteuil doré.</p>
-
-<p>Pourtant, l'homme modeste, celui qui ne
-raconte point son escalade et n'ambitionne
-nullement la gloire éphémère d'avoir gravi
-quelque pic difficilement abordable, celui-là
-même éprouve une joie forte quand il pose le
-pied sur une haute cime. De Saussure n'a pas
-eu, pendant tant d'années, le regard fixé sur
-le dôme du Mont-Blanc, il n'en a pas, à tant
-de reprises, essayé l'ascension dans l'unique
-préoccupation d'être utile à la science. Quand,
-après Balmat, il eut atteint les neiges jusqu'alors
-inviolées, il n'eut pas seulement la
-joie de pouvoir faire des observations nouvelles,
-il se livra aussi au bonheur tout naïf
-d'avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur
-de bêtes et le chasseur d'hommes, hélas!
-ont aussi de la joie quand, après une poursuite
-acharnée à travers bois et ravins, coteaux
-et vallées, ils se trouvent en face de
-leur victime et réussissent à l'atteindre d'une
-balle! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés,
-soutenus qu'ils étaient par l'espoir, et,
-maintenant qu'ils se reposent à côté de leur
-proie tombée, ils oublient tout ce qu'ils ont
-souffert. Comme le chasseur, le gravisseur de
-cimes a cette joie de la conquête après l'effort,
-mais il a de plus le bonheur de n'avoir risqué
-que sa propre vie; il a gardé ses mains pures.</p>
-
-<p>Dans les grandes ascensions, le danger est
-souvent bien proche, et à chaque minute on
-risque la mort; mais on avance toujours et
-on se sent soutenu, soulevé par une forte joie,
-à la vue de tous ces périls que l'on sait éviter
-par la solidité de ses muscles et sa présence
-d'esprit. Fréquemment, il faut se tenir sur
-une pente de neige glacée où le moindre faux
-pas vous lancerait aux précipices. D'autres
-fois, on rampe sur un glacier en s'accrochant
-à un simple rebord de neige qui, en se brisant,
-vous laisserait tomber dans un gouffre
-dont on ne voit pas le fond. Il arrive aussi
-qu'on doit escalader des parois de rochers
-dont les saillies sont à peine assez larges pour
-que le pied y trouve place, et que recouvre une
-croûte de verglas, palpitant pour ainsi dire
-sous l'eau glaciale qui s'épanche au-dessous.
-Mais tels sont le courage et la tranquillité d'esprit,
-que pas un muscle ne se permet un faux
-mouvement, et tous s'harmonisent dans leurs
-efforts pour éviter le danger. Un voyageur
-glisse sur une roche d'ardoise polie et très
-inclinée, que coupe brusquement un précipice
-de cent mètres de hauteur. Le voilà qui
-descend avec une rapidité vertigineuse sur la
-pente lisse; mais il s'étend si bien pour offrir
-une plus large surface de frottement et rencontrer
-toutes les petites aspérités du roc, il
-utilise si habilement ses bras et ses jambes en
-guise de frein, qu'il s'arrête enfin au bord de
-l'abîme. Là, précisément, un ruisselet s'étale
-sur la pierre avant de tomber en cascade. Le
-voyageur avait soif. Il boit tranquillement, la
-face dans l'eau, avant de songer à se relever
-pour reprendre pied sur une roche moins périlleuse.</p>
-
-<p>Le gravisseur aime d'autant plus la montagne
-qu'il a risqué d'y périr; mais le sentiment
-du danger surmonté n'est pas la seule
-joie de l'ascension, surtout chez l'homme qui,
-pendant le courant de sa vie, a dû soutenir
-de fortes luttes pour faire son devoir. En
-dépit de lui-même, il ne peut s'empêcher de
-voir dans le chemin parcouru, avec ses passages
-difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses
-obstacles de toute sorte, une image du pénible
-chemin de la vertu; cette comparaison des
-choses matérielles et du monde moral s'impose
-à son esprit. «Malgré la nature, j'ai réussi,
-pense-t-il; la cime est sous mes pieds. J'ai
-souffert, c'est vrai, mais j'ai vaincu, et le
-devoir est accompli.» Ce sentiment a toute sa
-force chez ceux qui ont vraiment mission
-scientifique d'escalader un sommet dangereux,
-soit pour en étudier les roches et les fossiles,
-soit pour y rattacher leur réseau de triangles
-et dresser la carte du pays. Ceux-là ont droit
-de s'applaudir après avoir conquis la cime;
-s'il leur arrive malheur dans leur voyage, ils
-ont droit au titre de martyrs. L'humanité reconnaissante
-doit s'en rappeler les noms, bien
-autrement nobles que ceux de tant de prétendus
-grands hommes!</p>
-
-<p>Tôt ou tard les âges héroïques de l'exploration
-des montagnes prendront fin comme
-ceux de l'exploration de la planète elle-même,
-et le souvenir des fameux gravisseurs se transformera
-en légende. Les unes après les autres,
-toutes les montagnes des contrées populeuses
-auront été escaladées; des sentiers faciles,
-puis des chemins carrossables, auront été construits
-de la base au sommet, pour en faciliter
-l'accès, même aux dés&oelig;uvrés et aux
-affadis; on aura fait jouer la mine entre les
-crevasses des glaciers pour montrer aux badauds
-la texture du cristal; des ascenseurs
-mécaniques auront été établis sur les parois
-des monts jadis inaccessibles, et les «touristes»
-se feront hisser le long des murs vertigineux,
-en fumant leur cigare et en devisant de scandales.</p>
-
-<p>Mais ne voilà-t-il pas déjà que l'on monte
-aux sommets par des chemins de fer! Les inventeurs
-ont imaginé maintenant des locomotives
-de montagnes, afin que nous puissions
-aller nous plonger dans l'air libre des cieux,
-pendant l'heure de digestion qui suit notre
-dîner. Des Américains, gens pratiques dans
-leur poésie, ont inventé ce nouveau mode d'ascension.
-Pour atteindre plus vite et sans fatigue
-le sommet de leur montagne la plus
-vénérée, à laquelle ils ont donné le nom de
-Washington, le héros de l'indépendance, ils
-l'ont rattachée à leur réseau de chemins de
-fer. Roches et pâturages sont entourés d'une
-spirale de rails que les trains gravissent et
-descendent tour à tour en sifflant et en déroulant
-leurs anneaux comme des serpents gigantesques.
-Une station est installée sur la cime,
-ainsi que des restaurants et des kiosques dans
-le style chinois. Le voyageur en quête d'impressions
-y trouve des biscuits, des liqueurs
-et des poésies sur le soleil levant.</p>
-
-<p>Ce que les Américains ont fait pour le mont
-Washington, les Suisses se sont hâtés de
-l'imiter pour le Righi, au centre de ce panorama
-si grandiose de leurs lacs et de leurs
-montagnes. Ils l'ont fait aussi pour l'Utli; ils
-le feront pour d'autres monts encore, ils en
-ramèneront pour ainsi dire les cimes au niveau
-de la plaine. La locomotive passera de
-vallée en vallée par-dessus les sommets, comme
-passe un navire en montant et descendant sur
-les vagues de la mer. Quant aux monts tels
-que les hautes cimes des Andes et de l'Himalaya,
-trop élevées dans la région du froid
-pour que l'homme puisse y monter directement,
-le jour viendra où il saura pourtant
-les atteindre. Déjà les ballons l'ont porté à
-deux ou trois kilomètres plus haut; d'autres
-aéronefs iront le déposer jusque sur le Gaourisankar,
-jusque sur le «Grand Diadème du
-Ciel éclatant.»</p>
-
-<p>Dans cette grande &oelig;uvre d'aménagement de
-la nature, on ne se borne point à rendre les
-montagnes d'un accès facile, au besoin on
-travaille à les supprimer. Non contents de
-faire escalader à leurs routes carrossables les
-monts les plus ardus, les ingénieurs percent
-les roches qui les gênent, pour faire passer
-leurs voies de fer de vallée à vallée. En dépit
-de tous les obstacles que la nature avait mis
-en travers de sa marche, l'homme passe; il
-se fait une nouvelle terre appropriée à ses
-besoins. Lorsqu'il lui faut un grand port de
-refuge pour ses navires, il prend un promontoire
-au bord des mers, et, roche à roche, il
-le jette au fond des eaux pour en construire
-un brise-lames. Pourquoi, si la fantaisie lui
-en vient, ne prendrait-il pas aussi de grandes
-montagnes pour les triturer et en répandre
-les débris sur le sol des plaines?</p>
-
-<p>Mais quoi, ce travail est déjà commencé.
-En Californie, les mineurs, las d'attendre que
-les ruisseaux leur apportent le sable pailleté
-d'or, ont eu l'idée de s'attaquer à la montagne
-elle-même. En maints endroits, ils
-écrasent la roche dure pour en retirer le métal;
-mais ce travail est difficile et coûteux.
-La besogne est plus facile lorsqu'ils ont devant
-eux des terrains de transport, tels que
-sables meubles et cailloux. Alors, ils s'installent
-en face, avec d'énormes pompes à
-incendie, ravinent incessamment les talus à
-grands jets et démolissent ainsi peu à peu la
-montagne pour en extraire toutes les molécules
-d'or. En France, on a eu l'idée de déblayer
-de la même manière une partie des
-énormes amas d'alluvions antiques accumulés
-en plateaux au devant des Pyrénées; au moyen
-de canaux, tous ces débris, transformés en
-limons fertilisants, serviraient à exhausser et
-à féconder les plaines nues des Landes.</p>
-
-<p>Certes, ce sont là des progrès considérables.
-Le temps n'est plus où les seuls chemins
-des montagnes étaient des ornières tellement
-étroites que deux piétons, venant en sens
-contraire, ne pouvaient s'éviter et devaient
-passer l'un sur le dos de l'autre couché sur
-le sentier. Tous les points de la terre deviennent
-accessibles, même aux invalides et aux
-malades; en même temps, toutes les ressources
-deviennent utilisables, et la vie de l'homme
-se trouve ainsi prolongée de toutes les heures
-conquises sur la période d'efforts, tandis que
-son avoir s'accroît de tous les trésors arrachés
-à la terre. Mais, comme toutes les choses humaines,
-ces progrès amèneront avec eux les
-abus correspondants; quelquefois, on sera sur
-le point de les maudire, de même qu'on a
-maudit jadis la parole, l'écriture, le livre et
-jusqu'à la pensée. Quoi que disent les amateurs
-du bon vieux temps, la vie, si rude pour
-la plupart des hommes, deviendra pourtant de
-plus en plus facile. A nous de veiller pour
-qu'une forte éducation arme le jeune homme
-d'une énergique volonté et le rende toujours
-capable d'un héroïque effort, seul moyen de
-maintenir l'humanité dans sa vigueur morale
-et matérielle! A nous de remplacer par des
-épreuves méthodiques ce dur combat de l'existence
-par lequel il faut acheter maintenant la
-force d'âme. Jadis, lorsque la vie était un
-incessant combat de l'homme contre l'homme
-ou la bête fauve, l'adolescent était regardé
-comme un enfant, tant qu'il n'avait pas rapporté
-de trophée sanglant dans la hutte paternelle.
-Il lui fallait montrer la force de son
-bras, la solidité de son courage, avant qu'il
-osât élever la voix dans le conseil des guerriers.
-Dans les pays où le danger n'était pas
-tant d'avoir à se mesurer avec l'ennemi que
-d'avoir à subir la faim, le froid, les intempéries,
-le candidat au titre d'homme était abandonné
-dans la forêt sans nourriture, sans
-vêtements, exposé à la bise et à la morsure
-des insectes; il fallait qu'il restât là, immobile,
-la face placide et fière, et qu'après des
-journées d'attente il eût encore la force de se
-laisser torturer sans se plaindre, d'assister à
-un repas abondant sans avancer la main pour
-en prendre sa part. Maintenant, on n'impose
-plus ces épreuves barbares à nos jeunes gens,
-mais, sous peine de décadence et d'abêtissement,
-il faut savoir donner aux enfants une
-âme haute et ferme, non seulement contre les
-malheurs possibles, mais surtout contre les
-facilités de la vie. Travaillons à rendre l'humanité
-heureuse, mais enseignons-lui en même
-temps à triompher de son propre bonheur par
-la vertu.</p>
-
-<p>Dans ce travail, si capital, de l'éducation
-des enfants, et, par eux, de l'humanité future,
-la montagne a le plus grand rôle à remplir.
-La véritable école doit être la nature libre,
-avec ses beaux paysages que l'on contemple,
-ses lois que l'on étudie sur le vif, mais aussi
-avec ses obstacles qu'il faut surmonter. Ce
-n'est point dans les étroites salles aux fenêtres
-grillées que l'on fera des hommes courageux
-et purs. Qu'on leur donne au contraire la joie
-de se baigner dans les torrents et les lacs des
-montagnes, qu'on les fasse promener sur les
-glaciers et sur les champs de neige, qu'on
-les mène à l'escalade des grands sommets. Non
-seulement ils apprendront sans peine ce que
-nul livre ne saurait leur enseigner, non seulement
-ils se souviendront de tout ce qu'ils
-auront appris dans ces jours heureux où la
-voix du professeur se confondait pour eux, en
-une même impression, avec la vue de paysages
-charmants et forts, mais encore ils se seront
-trouvés en face du danger et ils l'auront joyeusement
-bravé. L'étude sera pour eux un plaisir,
-et leur caractère se formera dans la joie.</p>
-
-<p>On ne saurait douter que nous sommes à
-la veille d'accomplir les changements les plus
-considérables dans l'aspect de la nature aussi
-bien que dans la vie de l'humanité; ce monde
-extérieur que nous avons déjà si puissamment
-modifié dans sa forme, nous le transformerons
-à notre usage bien plus énergiquement
-encore. A mesure que grandissent notre
-savoir et notre puissance matérielle, notre
-volonté d'homme se manifeste de plus en plus
-impérieuse en face de la nature. Actuellement,
-presque tous les peuples dits civilisés emploient
-encore la plus grande partie de leur
-épargne annuelle à préparer les moyens de
-s'entre-tuer et de dévaster le territoire les uns
-des autres; mais, lorsque, plus avisés, ils
-l'appliqueront à augmenter la force de production
-du sol, à utiliser en commun toutes
-les forces de la terre, à supprimer tous les
-obstacles naturels qu'elle oppose à nos libres
-mouvements, c'est à vue d'&oelig;il que changera
-l'apparence de la planète qui nous emporte
-dans son tourbillon. Chaque peuple donnera,
-pour ainsi dire, un vêtement nouveau à la
-nature environnante. Par ses champs et ses
-routes, ses demeures et ses constructions de
-toute espèce, par le groupement imposé aux
-arbres et l'ordonnance générale des paysages,
-la population donnera la mesure de son propre
-idéal. Si elle a vraiment le sentiment du beau,
-elle rendra la nature plus belle; si, au contraire,
-la grande masse de l'humanité devait
-rester ce qu'elle est aujourd'hui, grossière,
-égoïste et fausse, elle continuerait à marquer
-la terre de ses tristes empreintes. C'est alors
-que le cri de désespoir du poète deviendrait
-une vérité: «Où fuir? la nature s'enlaidit.»</p>
-
-<p>Quel que soit l'avenir de l'humanité, quel
-que doive être l'aspect du milieu qu'il se
-créera, la solitude, dans ce qui reste de la
-libre nature, deviendra de plus en plus nécessaire
-aux hommes qui, loin du conflit des
-opinions et des voix, veulent retremper leur
-pensée. Si les plus beaux sites de la terre devaient
-un jour être seulement le rendez-vous
-de tous les dés&oelig;uvrés, ceux qui aiment à
-vivre dans l'intimité des éléments n'auraient
-plus qu'à s'enfuir dans une barque au milieu
-des flots, ou bien à attendre le jour où ils
-pourront planer comme l'oiseau dans les profondeurs
-de l'espace; mais ils regretteraient
-toujours les fraîches vallées des monts, et les
-torrents jaillissant des neiges inviolées, et les
-pyramides blanches ou roses se dressant dans
-le ciel bleu. Heureusement, les montagnes ont
-toujours les plus douces retraites pour celui
-qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps
-encore on pourra s'écarter du monde
-frivole et se retrouver dans la vérité de sa
-pensée, loin de ce courant d'opinions vulgaires
-et factices qui troublent et détournent
-jusqu'aux esprits les plus sincères.</p>
-
-<p>Quel étonnement, quelle déshabitude de
-tout mon être, lorsque, franchissant le seuil
-du dernier défilé de la montagne, je me retrouvai
-dans la grande plaine aux lointains
-indistincts et fuyants, à l'espace illimité! Le
-monde immense était ouvert devant moi; je
-pouvais aller vers le point de l'horizon où me
-portait mon caprice, et cependant j'avais beau
-marcher, il ne me semblait point changer de
-place, tant la nature environnante avait perdu
-son charme et sa variété. Je n'entendais plus
-le torrent, je ne voyais plus les neiges ni les
-rochers, c'était toujours la même campagne
-monotone. Mes pas étaient libres, et pourtant
-je me sentais bien autrement emprisonné que
-dans la montagne; un arbre seul, un simple
-arbuste, suffisaient à me cacher l'horizon; pas
-un chemin qui ne fût bordé des deux côtés par
-des haies ou des barrières.</p>
-
-<p>En m'éloignant des monts que j'aimais et
-qui s'enfuyaient loin de moi, je regardais souvent
-en arrière pour en distinguer les formes
-amoindries. Les pentes se confondaient peu à
-peu en une même masse bleuâtre; les larges
-entailles des vallées cessaient d'être visibles;
-les cimes secondaires se perdaient, le profil
-des hauts sommets se dessinait seul sur le
-fond lumineux. A la fin, la brume de poussière
-et d'impuretés qui s'élève des plaines
-me cacha les pentes basses des montagnes;
-il ne restait plus qu'une sorte de décor porté
-sur des nuages, et c'est à peine si je pouvais
-encore retrouver du regard quelques-unes
-des cimes autrefois gravies. Puis tous les contours
-disparurent dans les vapeurs; la plaine
-sans bornes visibles m'entoura de toutes parts.
-Désormais, la montagne était loin de moi, et
-j'étais rentré dans le grand tumulte des humains.
-Du moins ai-je pu garder dans ma
-mémoire la douce impression du passé. Je
-vois de nouveau surgir devant mes yeux le
-profil aimé des monts, je rentre par la pensée
-dans les vallons ombreux, et, pendant quelques
-instants, je puis jouir en paix de l'intimité
-de la roche, de l'insecte et du brin
-d'herbe.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="table des matières">
-<tr>
-<td colspan="3">&nbsp;</td>
-<td class="r xsmall">PAGES.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Chapitre</span></td>
-<td>I.</td>
-<td><span class="sc">L'asile</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>II.</td>
-<td><span class="sc">Les sommets et les vallées</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch2">11</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>III.</td>
-<td><span class="sc">La roche et le cristal</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch3">25</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>IV.</td>
-<td><span class="sc">L'origine de la montagne</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch4">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>V.</td>
-<td><span class="sc">Les fossiles</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch5">53</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>VI.</td>
-<td><span class="sc">La destruction des cimes</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch6">63</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>VII.</td>
-<td><span class="sc">Les éboulis</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch7">75</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>VIII.</td>
-<td><span class="sc">Les nuages</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch8">87</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>IX.</td>
-<td><span class="sc">Le brouillard et l'orage</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch9">97</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>X.</td>
-<td><span class="sc">Les neiges</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch10">107</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XI.</td>
-<td><span class="sc">L'avalanche</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch11">125</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XII.</td>
-<td><span class="sc">Le glacier</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch12">139</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XIII.</td>
-<td><span class="sc">La moraine et le torrent</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch13">151</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XIV.</td>
-<td><span class="sc">Les forêts et les pâturages</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch14">163</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XV.</td>
-<td><span class="sc">Les animaux de la montagne</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch15">182</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XVI.</td>
-<td><span class="sc">L'étagement des climats</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch16">193</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XVII.</td>
-<td><span class="sc">Le libre Montagnard</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch17">209</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XVIII.</td>
-<td><span class="sc">Le crétin</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch18">231</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XIX.</td>
-<td><span class="sc">L'adoration des montagnes</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch19">247</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XX.</td>
-<td><span class="sc">L'olympe et les dieux</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch20">265</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XXI.</td>
-<td><span class="sc">Les génies</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch21">277</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td>XXII.</td>
-<td><span class="sc">L'homme</span></td>
-<td class="r bot"><a href="#ch22">285</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c xsmall gap">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</p>
-
-
-<p class="c xsmall gap">1676.&mdash;Imprimerie A. Lahore, 9, rue de Fleurus, Paris.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE ***
-
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