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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Histoire d'une Montagne - -Author: Élisée Reclus - -Release Date: December 5, 2019 [EBook #60850] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - HISTOIRE - D'UNE MONTAGNE - - PAR - ÉLISÉE RECLUS - - [J H] - - BIBLIOTHÈQUE - D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION - J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB - PARIS - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -CHAPITRE I - -L'ASILE - - -J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour -moi, elle avait enlevé des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets, -mis à néant mes espérances. Des hommes que j'appelais mes amis s'étaient -retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur; l'humanité -tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées, -m'avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, soit pour -mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de -mon esprit. - -Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j'étais sorti de la ville -bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais -le profil denteler le bout de l'horizon. - -Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m'arrêtant le -soir devant les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, le bruit -d'un pas, me faisaient frissonner; mais, quand je cheminais solitaire, -j'écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure -de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois. - -Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j'arrivai à -l'entrée du premier défilé de la montagne. La large plaine rayée de -sillons s'arrêtait brusquement au pied des rochers et des pentes -ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin -avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés. -A côté de moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une vaste nappe, se -plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches -lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un -coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et -portait sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui jadis fut la -gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles; -j'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit; -derrière moi étaient restés ennemis et faux amis. - -Pour la première fois depuis bien longtemps, j'éprouvai un mouvement de -joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je -m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne. - -Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière -ou de boue; maintenant j'ai quitté les basses plaines, je suis dans la -montagne non encore asservie! Un sentier, tracé par les pas des chèvres -et des bergers, se détache du cheminot plus large qui suit le fond de la -vallée et monte obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est la route -que je prends pour être bien sûr d'être enfin seul. - -M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser les hommes qui passent sur -le sentier du fond. Les hameaux, les villages, me sont à demi cachés par -leurs propres fumées, brouillard d'un gris bleuâtre qui rampe lentement -sur les hauteurs et se déchire en route aux lisières de la forêt. - -Vers le soir, après avoir contourné plusieurs escarpements de rochers, -dépassé de nombreux ravins, franchi, en sautant de pierre en pierre, -bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis la base d'un promontoire -dominant au loin rochers, bois et pâturages. A la cime apparaissait une -cabane enfumée, et des brebis paissaient à l'entour sur les pentes. -Pareil à un ruban déroulé dans le velours du gazon, ce sentier jaunâtre -montait vers la cabane et semblait s'y arrêter. Plus loin, je -n'apercevais que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, neiges et -glaciers. Là était la dernière habitation de l'homme. C'était la masure -qui, pendant de longs mois, devait me servir d'asile. - -Un chien puis un berger m'y accueillirent en amis. - -Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler lentement au gré de la -nature. Tantôt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres écroulées -d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais au hasard dans une forêt de -sapins; d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures pour aller -m'asseoir sur une cime dominant l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais -dans un ravin profond et noir où je pouvais me croire comme enfoui dans -les abîmes de la terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et de la -nature, les fantômes lugubres qui hantaient ma mémoire relâchèrent leur -étreinte. Je ne me promenais plus seulement pour échapper à mes -souvenirs, mais aussi pour me laisser pénétrer par les impressions du -milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même. - -Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j'avais éprouvé un sentiment -de joie, c'est que j'étais entré dans la solitude et que des rochers, -des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé; -mais, un beau jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était glissée -dans mon âme. J'aimais la montagne pour elle-même. J'aimais sa face -calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans -l'ombre; j'aimais ses fortes épaules chargées de glaces aux reflets -d'azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les -éboulis; ses racines puissantes s'étalant au loin comme celles d'un -arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets, -leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies; j'aimais tout de la -montagne, jusqu'à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher, -jusqu'à la pierre qui brille au milieu du gazon. - -De même, le berger mon compagnon, qui m'avait presque déplu, comme -représentant de cette humanité que je fuyais, m'était devenu -graduellement nécessaire; je sentais naître pour lui la confiance et -l'amitié. Je ne me bornais plus à le remercier de la nourriture qu'il -m'apportait et des soins qu'il me rendait, mais je l'étudiais, je -tâchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger était le -bagage de son instruction; mais, quand l'amour de la nature se fut -emparé de moi, c'est lui qui me fit connaître la montagne où paissaient -ses troupeaux, à la base de laquelle il était né. Il me dit le nom des -plantes, me montra les roches où se trouvaient les cristaux et les -pierres rares, m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres -pour m'indiquer le chemin à prendre dans les passages difficiles. Du -haut des cimes il me désignait les vallées, me traçait le cours des -torrents; puis, de retour à notre cabane enfumée, il me racontait -l'histoire du pays et les légendes locales. - -En échange, je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait -pas et que même il n'avait jamais désiré comprendre. Mais son -intelligence s'ouvrait peu à peu, elle devenait avide. Je prenais -plaisir à lui répéter le peu que je savais en voyant son Å“il s'éclairer -et sa bouche sourire. La physionomie se réveillait sur ce visage naguère -épais et grossier; d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, il se -changeait en homme réfléchissant sur soi-même et sur les objets qui -l'entouraient. - -Et, tout en instruisant mon compagnon, je m'instruisais moi-même, car, -en essayant d'expliquer au berger les phénomènes de la nature, -j'arrivais à les comprendre mieux, et j'étais mon propre élève. - -Ainsi sollicité par le double intérêt que me donnaient l'amour de la -nature et la sympathie pour mon semblable, j'essayai de connaître la vie -présente et l'histoire passée de la montagne sur laquelle nous vivions -comme des pucerons sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai la masse -énorme dans les roches dont elle est bâtie, dans les accidents du sol -qui, suivant les points de vue, les heures et les saisons, lui donnent -une si grande variété d'aspects, ou gracieux ou terribles; je l'étudiai -dans ses neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, dans les -plantes et les animaux qui en habitent la surface. Je tentai de -comprendre aussi ce que la montagne avait été dans la poésie et dans -l'histoire des nations, le rôle qu'elle avait eu dans les mouvements des -peuples et dans les progrès de l'humanité tout entière. - -Ce que j'appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi, -puisqu'il faut tout dire, à la collaboration de l'insecte rampant, à -celle du papillon et de l'oiseau chanteur. - -Si je n'avais passé de longues heures, couché sur l'herbe, à regarder ou -à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins -compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein -tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l'insondable -espace. - - - - -CHAPITRE II - -LES SOMMETS ET LES VALLÉES - - -Vue de la plaine, la montagne est de forme bien simple: c'est un petit -cône dentelé s'élevant, parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, sur -une muraille bleue, rayée de blanc et de rose, qui borne tout un côté de -l'horizon. Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents -bizarrement taillées; une de ces dents est la montagne où se sont égarés -mes pas. - -Cependant le petit cône que je distinguais des campagnes inférieures, -simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre, m'apparaît -maintenant comme un monde. De la cabane, j'aperçois bien, à quelques -centaines de mètres au-dessus de ma tête, une crête de rochers qui me -semble être la cime; mais, que je le gravisse, et voici qu'un autre -sommet se dresse par delà les neiges. Que je gagne un deuxième -escarpement, et la montagne paraît encore changer de forme à mes yeux. -De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se -montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. A lui seul le mont -est tout un groupe de montagnes; de même, au milieu de la mer, chaque -lame est hérissée de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans son -ensemble l'architecture de la montagne, il faut l'étudier, la parcourir -dans tous les sens, en gravir chaque saillie, pénétrer dans la moindre -gorge. Comme toute chose, c'est un infini pour celui qui veut la -connaître en son entier. - -La cime sur laquelle j'aimais le mieux à m'asseoir, ce n'est point la -hauteur souveraine où l'on s'installe comme un roi sur un trône pour -contempler à ses pieds les royaumes étendus. Je me sentais plus heureux -sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait à la fois descendre sur -des pentes plus basses, puis remonter, d'arête en arête, vers les parois -supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là , sans avoir à -réprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur le -point culminant de la montagne, je savourais le plaisir de satisfaire -complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et -pâturages m'offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux -zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé. -Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cÅ“ur. - -Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre une haute cime -dominant un horizon de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle -volupté, avec quel ravissement des sens on contemple dans un tableau -d'ensemble l'énorme édifice dont on occupe le faîte! En bas, sur les -pentes inférieures, on ne voyait qu'une partie de la montagne, au plus -un seul versant; mais, du sommet, on aperçoit toutes les croupes fuyant, -de ressaut en ressaut et de contrefort en contrefort, jusqu'aux collines -et aux promontoires de la base. On regarde d'égal à égaux les monts -environnants; comme eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière; -on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle que son vol soutient -au-dessus de la lourde planète. A ses pieds, bien au-dessous de la cime, -on aperçoit ce que la multitude d'en bas appelle déjà le ciel: ce sont -les nues qui voyagent lentement au flanc des monts, se déchirent aux -angles saillants des roches et aux lisières des forêts, laissent çà et -là dans les ravins quelques lambeaux de brouillards, puis, volant -au-dessus des plaines, y projettent leurs grandes ombres aux formes -changeantes. - -Du haut du superbe observatoire, on ne voit point cheminer les fleuves -comme les nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement se révèle par -l'éclat brasillant de l'eau qui se montre de distance en distance, soit -au sortir des glaciers brisés, soit dans les petits lacs et les cascades -de la vallée, ou dans les méandres tranquilles des campagnes -inférieures. A la vue des cirques, des ravins, des vallons, des gorges, -on assiste, comme si tout d'un coup on était devenu immortel, au grand -travail géologique des eaux creusant, évidant leurs lits dans toutes les -directions autour du massif primitif de la montagne. On les voit, pour -ainsi dire, sculpter incessamment la masse énorme pour en emporter les -débris, en niveler la plaine, en combler une baie de la mer. Je la -distingue aussi, cette baie, du haut du sommet gravi; là s'étend ce -grand abîme bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie, où tôt ou tard -elle rentrera! - -Quant à l'homme, il est invisible; mais on le devine. Comme des nids à -demi cachés dans le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux, des -villages épars dans les vallons et sur le penchant des monts verdoyants. -Là -bas, sous la fumée, sous une couche d'air vicié par d'innombrables -respirations, quelque chose de blanchâtre indique une grande cité. Les -maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles, se fondent en une -même couleur rouilleuse et sale, contrastant avec les teintes plus -franches des campagnes environnantes: on dirait une sorte de moisissure. -On songe alors avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide et de -mauvais dans cette fourmilière, à tous les vices qui fermentent sous -cette pustule presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense panorama -des campagnes est beau dans son ensemble, avec les villes, les villages -et les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue. Sous la -lumière qui les baigne, les taches se fondent avec ce qui les entoure en -un tout harmonieux; l'air déroule sur la plaine entière son manteau de -pâle azur. - -Grande est la différence entre la vraie forme de notre montagne si -pittoresque, si riche en aspects variés, et celle que je lui donnais -dans mon enfance à la vue des cartes que me faisait étudier le maître -d'école. Je me figurais alors une masse isolée d'une régularité -parfaite, aux pentes égales sur tout le pourtour, au sommet doucement -arrondi, à la base gracieusement infléchie et se perdant insensiblement -dans les campagnes de la plaine. De montagnes semblables, il n'en est -point sur la terre. Même les volcans, qui surgissent isolément, loin de -tout massif, et qui grandissent peu à peu en épanchant latéralement sur -leurs talus des cendres et des laves, n'ont point cette régularité -géométrique. La poussée des matières intérieures se produit tantôt dans -la cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse des flancs; de petits -volcans secondaires naissent çà et là sur les pentes du mont principal -et en bossellent la surface. Le vent lui-même travaille à lui donner la -forme irrégulière, en faisant retomber où il lui plaît les nuages de -cendres vomis pendant les éruptions. - -Mais pourrait-on comparer notre montagne, vieux témoin des âges -d'autrefois, à un volcan, mont né d'hier à peine et n'ayant pas encore -subi les assauts du temps? Depuis le jour où le point de la terre où -nous sommes prit sa première rugosité, destinée à se transformer -graduellement en montagne, la nature, qui est le mouvement, la -transformation incessante, a travaillé sans relâche à modifier l'aspect -de cette protubérance: ici elle a exhaussé la masse; ailleurs elle l'a -déprimée; elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles et de -dômes; elle en a ployé, plissé, raviné, labouré, sculpté à l'infini la -surface mouvante, et maintenant encore, sous nos yeux, le travail se -continue. - -A l'esprit qui contemple la montagne pendant la durée des âges, elle -apparaît aussi flottante, aussi incertaine que l'onde de la mer chassée -par la tempête: c'est un flot, une vapeur; quand elle aura disparu, ce -ne sera plus qu'un rêve. - -Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours varié produit par -l'action continuelle des forces de la nature, la montagne ne cesse -d'offrir une sorte de rythme superbe à celui qui la parcourt pour en -connaître la structure. Que la partie culminante soit un large plateau, -une masse arrondie, une paroi verticale, une arête ou une pyramide -isolée ou bien un faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du mont -présente un aspect général qui s'harmonise avec celui du sommet. Du -centre du massif jusqu'à la base du mont se succèdent, de chaque côté, -d'autres cimes ou groupes de cimes secondaires; parfois même, au pied du -dernier contrefort qu'entourent les alluvions de la plaine ou les eaux -de la mer, on voit encore une miniature du mont jaillir en colline du -milieu des campagnes ou en écueil du sein des eaux. Le profil de toutes -ces saillies, qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou brusquement, -présente une série de courbes des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse, -qui réunit les sommets de la grande cime à la plaine, est la véritable -pente. C'est le chemin que prendrait un géant chaussé de bottes -magiques. - -La montagne qui m'abrita longtemps est belle et sereine entre toutes par -le calme régulier de ses traits. Des plus hauts pâturages, on aperçoit -la grande cime, dressée comme une pyramide aux gradins inégaux; des -plaques de neige, qui en remplissent les anfractuosités, lui donnent une -teinte sombre et presque noire par le contraste de leur blancheur; mais -le vert des gazons qui recouvre au loin toutes les cimes secondaires -apparaît d'autant plus doux au regard, et les yeux, en redescendant de -la masse énorme à l'aspect formidable, se reposent avec volupté sur les -molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses de contours, si -veloutées d'aspect, que l'on songe involontairement à la joie qu'aurait -un géant à les caresser de la main. Plus bas, des pentes brusques, des -saillies de rochers et des contreforts revêtus de forêts me cachent en -grande partie les flancs de la montagne; mais l'ensemble me paraît -d'autant plus haut et plus sublime que mon regard en embrasse seulement -une partie, comme une statue dont le piédestal me resterait caché; elle -resplendit au milieu du ciel, dans la région des nues, dans la pure -lumière. - -A la beauté des cimes et des saillies de toute espèce correspond celle -des creux, plissements, vallons ou défilés. Entre le sommet de notre -montagne et la pointe la plus voisine, la crête s'abaisse fortement et -laisse un passage assez facile entre les deux versants opposés. C'est à -cette dépression de l'arête que commence le premier sillon de la vallée -serpentine ouverte entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent -d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la surface des rochers et -s'unissent en ravins convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où, par une -série de défilés et de bassins étagés, les neiges s'écoulent et les eaux -descendent dans la vallée. - -Là , sur un sol à peine incliné, se montrent déjà les prairies, les -bouquets d'arbres domestiques, les groupes de maisons. De toutes parts -des vallons, les uns gracieux, les autres sévères d'aspect, s'inclinent -vers la vallée principale. Au delà d'un détour éloigné, le val disparaît -au regard; mais, si l'on cesse d'en voir le fond, on en devine du moins -la forme générale et les contours par les lignes plus ou moins -parallèles que dessinent les profils des contreforts. Dans son ensemble, -la vallée, avec ses innombrables ramifications pénétrant de toutes parts -dans l'épaisseur de la montagne, peut se comparer aux arbres dont les -milliers de rameaux sont divisés et subdivisés en ramilles délicates. -C'est par la forme de la vallée et de tout son réseau de vallons qu'on -peut le mieux se rendre compte du véritable relief des montagnes qu'elle -sépare. - -Des sommets d'où la vue plane le plus librement sur l'espace, ne voit-on -pas d'ailleurs un grand nombre de cimes que l'on compare les unes avec -les autres et qui se font comprendre mutuellement? Par-dessus le profil -sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre côté de la vallée, on -distingue dans le lointain un autre profil de monts déjà bleuâtres; -puis, encore au delà , une troisième ou même une quatrième série de monts -d'azur. Ces lignes de monts, qui vont se rattacher à la grande crête des -sommets principaux, sont vaguement parallèles malgré leurs dentelures, -et tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence, suivant le -jeu des nuages et la marche du soleil. - -Deux fois par jour se déroule incessamment l'immense tableau des monts, -quand les rayons obliques des matins et des soirs laissent dans l'ombre -les plans successifs tournés vers la nuit et baignent de lumière ceux -qui regardent le jour. Des cimes occidentales les plus éloignées à -celles que l'on distingue à peine à l'occident, c'est une gamme -harmonieuse de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui peuvent -se produire sous l'éclat du soleil et la transparence de l'air. Parmi -ces montagnes, il en est qu'un souffle pourrait effacer, tant elles sont -légères de tons, tant leurs traits sont délicatement tracés sur le fond -du ciel! - -Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume imperceptible se forme à -l'horizon, ou seulement que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner -l'ombre, et ces montagnes si belles, ces neiges, ces glaciers, ces -pyramides, s'évanouissent par degrés ou même en un clin d'Å“il. On les -contemplait dans leur splendeur, et voici qu'elles ont disparu du ciel; -elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir incertain. - - - - -CHAPITRE III - -LA ROCHE ET LE CRISTAL - - -La roche dure des montagnes, aussi bien que celle qui s'étend au-dessous -des plaines, est recouverte presque partout d'une couche plus ou moins -profonde de terre végétale et de plantes diverses. Ici ce sont des -forêts; ailleurs, des broussailles, des bruyères, des myrtes, des -ajoncs; ailleurs encore, et sur la plus grande étendue, ce sont les -gazons courts des pâturages. Même là où la roche semble nue et jaillit -en aiguilles ou se dresse en parois, la pierre est revêtue de lichens -blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent une même apparence aux -rochers les plus différents par l'origine. Ce n'est guère que dans les -régions froides de la cime, au pied des glaciers et sur le bord des -neiges, que la pierre se montre sous une enveloppe de végétation qui la -déguise. Grès, calcaires, granits, sembleraient au voyageur inattentif -être une seule et même formation. - -Cependant la diversité des roches est grande; le minéralogiste qui -parcourt les monts, le marteau à la main, peut recueillir des centaines -et des milliers de pierres différentes par l'aspect et la structure -intime. Les unes sont d'un grain égal dans toute leur masse, les autres -sont composées de parties diverses et contrastent par la forme, la -couleur et l'éclat. Il en est de mouchetées, de diaprées et de rubanées; -de transparentes, de translucides et d'opaques. On en voit qui sont -hérissées de cristaux à faces régulières; on en voit aussi qui sont -ornées d'arborisations semblables à des bouquets de tamaris ou à des -feuilles de fougère. Tous les métaux se retrouvent dans la pierre, soit -à l'état pur, soit mélangés les uns avec les autres; tantôt ils se -montrent en cristaux ou en nodules, tantôt ce ne sont que de simples -irisations fugitives, pareilles aux reflets éclatants de la bulle de -savon. Puis ce sont les innombrables fossiles, animaux ou végétaux, que -renferme la roche et dont elle garde l'empreinte. Autant de fragments -épars, autant de témoins différents des êtres qui ont vécu pendant -l'incalculable série des siècles écoulés. - -Sans être ni minéralogiste ni géologue de profession, le voyageur qui -sait regarder voit parfaitement quelle est la merveilleuse diversité de -toutes ces roches qui constituent la masse de la montagne. Tel est le -contraste entre différentes parties du grand édifice que déjà , de loin, -on peut reconnaître souvent à quelle formation elles appartiennent. -D'une cime isolée dominant un espace étendu, on distingue avec facilité -l'arête ou le dôme de granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la -roche calcaire. - -C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notre montagne -que la roche granitique se révèle le mieux. Là , une crête de roches -noires sépare deux champs de neige déployant de chaque côté leur -blancheur étincelante; on dirait un diadème de jais sur un voile de -mousseline. C'est par cette crête qu'il est le plus facile de gagner le -point culminant du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées sous -la surface unie des neiges; là , le pied peut se poser fermement sur le -sol, tandis qu'à la force des bras on se hisse facilement, de degré en -degré, dans les parties escarpées. C'est par là que je faisais presque -toujours mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau et de mon -compagnon le berger, j'allais passer quelques heures sur le grand pic. - -Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres de l'atmosphère, l'arête -de granit paraît assez uniforme; les montagnards, pratiques et presque -grossiers dans leurs comparaisons, lui donnent le nom de peigne; on -dirait, en effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement. -Mais au milieu des rochers eux-mêmes on se trouve dans une sorte de -chaos: aiguilles, pierres branlantes, amoncellements de blocs, assises -superposées, tours qui surplombent, murs s'appuyant les uns sur les -autres et laissant entre eux d'étroits passages, telle est cette arête -qui forme l'angle du mont. Même sur ces hauteurs, la roche est presque -partout recouverte, comme par une espèce d'enduit, par la végétation des -lichens; mais, en maint endroit, elle a été mise à nu par la friction de -la glace, par l'humidité de la neige, l'action des gelées, des pluies, -des vents, des rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la foudre, -sont restés aimantés par le choc du feu céleste. - -Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer ce qui fut encore tout -récemment l'intérieur même de la roche; j'en vois les cristaux dans tout -leur éclat, le quartz blanc, le feldspath à la couleur d'un rose pâle, -le mica qui semble une paillette d'argent. En d'autres parties de la -montagne, le granit mis à nu présente un autre aspect: dans une roche, -il est blanc comme le marbre et parsemé de petits points noirs; -ailleurs, il est bleuâtre et sombre. Presque partout il est d'une grande -dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient à construire -des monuments durables; mais ailleurs il est tellement friable, les -cristaux divers en sont si faiblement agrégés, qu'on peut les écraser -entre ses doigts. Un ruisseau, qui prend sa source au pied d'un -promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale dans le ravin sur un lit -de sable le plus fin tout brillanté de mica; on croirait voir l'or et -l'argent briller à travers l'eau frémissante; plus d'un rustre venu de -la plaine s'y est trompé et s'est avidement précipité sur ces trésors -qu'entraîne négligemment le ruisselet moqueur. - -L'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une -autre espèce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse -de l'immense édifice. Non loin des arêtes et des dômes de granit, qui -sont les parties les plus élevées de la montagne et semblent en être le -noyau, pour ainsi dire, se montre une cime secondaire dont l'aspect est -d'une frappante régularité; on dirait une pyramide à quatre pans posée -sur l'énorme piédestal que lui forment les plateaux et les pentes. C'est -un sommet composé de roches ardoisées, que le temps rabote incessamment -par tous ses météores, le vent, les rayons solaires, les neiges, le -brouillard et les pluies. Les feuillets brisés de l'ardoise se -fissurent, se brisent et descendent en masses glissantes le long des -talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement -des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne. - -Tout autre que la roche ardoisée est la roche calcaire qui constitue -quelques-uns des promontoires avancés. Quand cette roche se brise, ce -n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables petits fragments, mais en -grandes masses. Telle fracture a séparé, de la base au sommet, tout un -rocher de trois cents mètres de hauteur; de côté et d'autre, on voit -monter jusqu'au ciel les deux parois verticales; au fond du gouffre, la -lumière pénètre à peine, et l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs -neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que par les bouillonnements -de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades. Nulle part, même -en des montagnes dix fois plus élevées, la nature ne paraît plus -grandiose. De loin, la partie calcaire du mont reprend ses proportions -réelles, et l'on voit qu'elle est dominée par des masses rocheuses -beaucoup plus hautes; mais elle étonne toujours par la puissante beauté -de ses assises et de ses tours; on dirait des temples babyloniens. - -Fort pittoresques aussi, bien que d'une faible importance relative, sont -les rochers de grès ou de conglomérats composés de fragments cimentés. -Partout où la pente du sol favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye -le ciment et se creuse une rigole, une fente étroite qui, peu à peu, -finit par scier la roche en deux. D'autres courants d'eau ont également -creusé dans le voisinage des fissures secondaires, d'autant plus -profondes que la masse liquide entraînée est plus abondante; la roche -ainsi découpée finit par ressembler à un dédale d'obélisques, de tours, -de forteresses. On voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect -rappelle maintenant celui de villes désertes, avec leurs rues humides et -sinueuses, leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs tourelles -surplombantes, leurs statues bizarres. Je me souviens encore de -l'impression d'étonnement, voisine de l'effroi, que je ressentis en -approchant de l'issue d'une gorge envahie déjà par les ombres du soir. -J'apercevais de loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, sur la -pointe du mont, je remarquais aussi des formes étranges qui me -semblaient des géants alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile -portant chacune à leur cime une grosse pierre ronde qui, de loin, -figurait une tête. Les pluies avaient peu à peu dissous, emporté tout le -sol environnant; mais les lourdes pierres avaient été respectées, et, -par leur poids, continuaient à donner de la consistance aux gigantesques -piliers d'argile qui les soutenaient. - -Chaque promontoire, chaque rocher de la montagne a donc son aspect -particulier, suivant la matière qui le compose et la force avec laquelle -il résiste aux éléments de dégradation. Ainsi naît une infinie variété -de formes qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent à l'extérieur -de la roche les neiges, les gazons, les forêts et les cultures. Au -pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements -continuels de décor de la surface. Et pourtant, combien peu nombreux -sont les éléments qui constituent la montagne et qui, par leurs -mélanges, lui donnent cette variété si prodigieuse d'aspects! - -Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, analysent les rochers, nous -apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux. Ils nous -disent que le quartz est de la silice, c'est-à -dire du silicium oxydé, -un métal qui, pur, serait semblable à de l'argent, et qui, par son -mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu roche blanchâtre. Ils nous -disent aussi que feldspath, mica, augrite, hornblende et autres -cristaux, qui se trouvent en si grande variété dans les rocs de la -montagne, sont des composés où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres -métaux, l'aluminium, le potassium, unis en diverses proportions et -suivant certaines lois d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère. -La montagne entière, les montagnes voisines et lointaines, les plaines -de leurs bases et la terre dans son ensemble, tout cela n'est que métal -à l'état impur; si les éléments fondus et mélangés de la masse du globe -reprenaient soudain leur pureté, la planète aurait, pour les habitants -de Mars ou Vénus braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect d'une -boule d'argent roulant dans le ciel noir. - -Le savant qui recherche les éléments de la pierre trouve que toutes les -roches massives, composées de cristaux ou de pâte cristalline, sont, -comme le granit, des métaux oxydés: tels sont le porphyre, la serpentine -et les roches ignées sorties de terre pendant les explosions -volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, pierre ponce: tout cela, -c'est du silicium, de l'aluminium, du potassium, du sodium, du calcium. -Quant aux roches disposées en feuillets ou en strates, placées en -couches les unes au-dessus des autres, comment ne seraient-elles pas -aussi des métaux, puisqu'elles proviennent en grande partie de la -désagrégation et de la redistribution des roches massives? Pierres -brisées en fragments, puis cimentées de nouveau, sables agglutinés en -roche après avoir été triturés et pulvérisés, argiles devenues compactes -après avoir été délayées par les eaux, ardoises qui ne sont autre chose -que des argiles durcies, tout cela n'est que débris des roches -antérieures et, comme elles, se compose de métaux. Seuls, les calcaires, -qui constituent une partie si considérable de l'enveloppe terrestre, ne -proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes; -ils sont formés de débris qui ont passé par les organismes des animaux -marins; ils ont été mangés et digérés, mais ils n'en sont pas moins -métalliques; ils ont pour base le calcium combiné avec le soufre, le -carbone, le phosphore. Ainsi, grâce aux mélanges, aux combinaisons -variées et changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, du -métal, a pris des formes hardies et pittoresques, s'est creusée en -bassins pour les lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, a -fini par entrer jusque dans la sève des plantes et dans le sang des -animaux. - -Le métal pur se révèle encore, çà et là , parmi les pierres de la -montagne. Au milieu des éboulis et sur le bord des fontaines, on voit -souvent des masses ferrugineuses; des cristaux de fer, de cuivre, de -plomb, combinés avec d'autres éléments, se trouvent aussi dans les -débris épars; parfois, dans le sable du ruisseau, brille une parcelle -d'or. Mais, dans la roche dure, ni le minerai précieux, ni le cristal, -ne sont distribués au hasard; ils sont disposés en veines ramifiées qui -se développent surtout entre les assises de formations différentes. Ces -filons de métal, semblables au fil magique du labyrinthe, ont conduit -les mineurs, et après eux les géologues, dans l'épaisseur, l'histoire de -la montagne. - -Autrefois, nous disent les contes merveilleux, il était facile d'aller -recueillir toutes ces richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait -d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux. En faisant un faux pas, -on essayait de se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, entraînant -avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue. -Le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture, non sans prononcer -quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette, puis, après -avoir marché longtemps dans la noire avenue, il se trouvait tout à coup -sous une voûte de cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent, -ornées à profusion de rubis, de topazes, de saphirs, se dressaient tout -autour de la salle: il suffisait de se baisser pour ramasser des -trésors. De nos jours, ce n'est plus sans travail, par de simples -incantations, que l'homme parvient à conquérir l'or et les autres métaux -qui dorment dans les roches. Les précieux fragments sont rares, impurs, -mélangés de terre, et la plupart ne prennent leur éclat et leur valeur -qu'après avoir été affinés dans la fournaise. - - - - -CHAPITRE IV - -L'ORIGINE DE LA MONTAGNE - - -Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, la montagne énorme offre une -combinaison d'éléments divers qui se sont mélangés en proportions -changeantes; chaque cristal, chaque minerai, chaque grain de sable ou -parcelle de calcaire, a son histoire infinie, comme les astres -eux-mêmes. Le moindre fragment de roche a sa genèse comme l'univers; -mais, tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres, -l'astrologue, le géologue, le physicien, le chimiste, en sont encore à -se demander avec anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et le -mystère de son origine. - -Et l'origine de la montagne elle-même, est-il certain qu'ils l'aient -dévoilée? A la vue de toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et -granits, pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est -accumulée et dressée vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté -superbe, pouvons-nous faire un retour sur nous-mêmes, faibles nains qui -regardons, et dire à la montagne, avec l'orgueil conscient de -l'intelligence satisfaite: «La plus petite de tes pierres peut nous -écraser, mais nous te comprenons; nous savons quelles ont été ta -naissance et ton histoire»? - -Comme nous, et plus que nous, les enfants se questionnent à la vue de la -nature et de ses phénomènes; mais, presque toujours, dans leur confiance -naïve, ils se contentent de la réponse vague et mensongère d'un père ou -d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur qui prétend ne rien ignorer. -S'ils n'obtenaient pas cette réplique, ils chercheraient, chercheraient -toujours, jusqu'à ce qu'ils se fussent donné une explication quelconque, -car l'enfant ne sait pas rester dans le doute; plein du sentiment de son -existence, entrant en vainqueur dans la vie, il faut qu'il puisse parler -en maître de toutes choses. Rien ne doit lui rester inconnu. - -De même les peuples, à peine sortis de leur barbarie première, avaient -pour tout ce qui les frappait une affirmation définitive. La première -explication, celle qui répondait le mieux à l'intelligence et aux mÅ“urs -de ce groupe humain, était trouvée bonne. Transmise de bouche en bouche, -la légende a fini par devenir parole divine, et les castes d'interprètes -ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorité morale et de leurs -cérémonies. C'est ainsi que, dans l'héritage mythique de presque toutes -les nations, nous trouvons des récits qui nous racontent la naissance -des montagnes ainsi que celle des fleuves, de la terre, de l'Océan, des -plantes, des animaux et de l'homme lui-même. - -L'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les -génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au -hasard; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin, comme -des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. Ainsi furent -construits le Liban et l'Hermon; ainsi fut enraciné aux bornes du monde -le mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, une fois créées, les -montagnes changeaient souvent de place, et des dieux s'en servaient pour -se les lancer d'un coup de fronde. Les Titans, qui n'étaient point -dieux, bouleversèrent tous les monts de la Thessalie, pour en dresser -des remparts autour de l'Olympe; le gigantesque Athos lui-même n'était -pas trop pesant pour leurs bras, et, du fond de la Thrace, ils le -portèrent jusqu'au milieu de la mer, à l'endroit où il s'élève -aujourd'hui. Une géante du Nord avait rempli son tablier de collines et -les semait de distance en distance pour reconnaître son chemin. Vichnou, -voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du -soleil, s'empara d'une montagne et la tint en équilibre sur le bout de -son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle a été, nous dit la -légende, l'origine des ombrelles. - -Dieux et géants n'avaient pas même toujours besoin de saisir les monts -pour les déplacer; ceux-ci obéissaient à un simple signe. Les pierres -accouraient au son de la lyre d'Orphée, les montagnes se dressaient pour -entendre Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, séjour des muses. Le -prophète Mahomet arriva deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans un -âge de foi plus naïve, il ne serait point allé à la montagne, c'est elle -qui se serait dirigée vers lui. - -A côté de cette explication de la naissance des montagnes par la volonté -des dieux, la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins -grossière. D'après cette idée, les rochers et les monts seraient des -organes vivants poussés naturellement sur le grand corps de la terre, -comme poussent les étamines dans la corolle de la fleur. Tandis que, -d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer, de -l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumière -vivifiante. C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et font -tourner leurs pétales vers l'astre qui les regarde et leur donne -l'éclat. Mais les légendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont -plus pour l'humanité que des souvenirs poétiques; elles sont allées -rejoindre les rêves, et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de ces -illusions, est devenu plus avide à la poursuite de la vérité. Aussi les -hommes de nos jours, de même que ceux des temps anciens, ont-ils à se -répéter encore, en contemplant les cimes dorées par la lumière: «Comment -donc ont-elles pu se dresser dans le ciel?» - -Même à notre époque, où les savants font profession de n'appuyer leurs -théories que sur l'observation et l'expérience, il en est dont les -fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux légendes des -anciens. Un gros livre moderne essaye de nous démontrer que la lumière -du soleil qui baigne notre planète a pris corps et s'est condensée en -plateaux et en montagnes autour de la terre. Un autre affirme que -l'attraction du soleil et de la lune, non contente de soulever deux fois -par jour les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre et redressé -les vagues solides jusque dans la région des neiges. Un autre enfin -raconte comment les comètes, égarées dans les cieux, sont venues heurter -notre globe, en ont troué l'enveloppe comme des pierres brisant un -glaçon, et ont fait jaillir les montagnes en longues rangées et en -massifs. - -Heureusement la terre, toujours en travail de création nouvelle, ne -cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu à -peu les rugosités de sa surface. Elle se détruit, mais elle se -reconstruit de jour en jour, constamment; elle nivelle ses montagnes, -mais pour en édifier d'autres; elle creuse des vallées, mais pour les -combler encore. En parcourant la surface du globe et en observant avec -soin les phénomènes de la nature, on peut donc voir se former des -coteaux et des monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une soudaine -poussée, comme le demanderaient des amis du miracle. On les voit naître, -soit directement du sein de la terre, soit indirectement, pour ainsi -dire, par l'érosion des plateaux, de même qu'une statue apparaît peu à -peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une masse insulaire ou continentale, -haute de centaines ou de milliers de mètres, reçoit des pluies en -abondance, ses versants sont graduellement sculptés en ravins, en -vallons, en vallées; la surface uniforme du plateau se découpe en cimes, -en arêtes, en pyramides, se creuse en cirques, en bassins, en -précipices; des systèmes de montagnes apparaissent peu à peu là où le -sol uni se déroulait sur d'énormes étendues. Il est même des régions de -la terre où le plateau, attaqué par des pluies sur un seul côté, ne -s'échancre en montagnes que par ce versant: telle est, en Espagne, cette -terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie par les -escarpements de la sierra Morena. - -En outre de ces causes extérieures qui changent les plateaux en -montagnes, s'accomplissent aussi dans l'intérieur de la terre de lentes -transformations qui ont pour conséquence d'énormes effondrements. Les -hommes laborieux qui, le marteau à la main, cheminent pendant des années -entières à travers les monts pour en étudier la forme et la structure, -remarquent, dans les nouvelles assises de formation marine qui -constituent la partie non cristalline des monts, de gigantesques failles -ou fissures de séparation qui s'étendent sur des centaines de kilomètres -de longueur. Des masses, ayant des milliers de mètres d'épaisseur, se -sont redressées dans ces chutes ou même ont été complètement renversées, -de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan -inférieur. Les assises, en s'affaissant par chutes successives, ont -dénudé le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un -manteau; elles ont révélé le noyau de la montagne comme une draperie -retirée soudain découvre un monument caché. - -Mais les écroulements eux-mêmes ont eu moins d'importance que les -plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui -en forment les rugosités extérieures. Soumises à de lentes pressions -séculaires, la roche, l'argile, les couches de grès, les veines de -métal, tout se plisse comme le ferait une étoffe, et les plis qui -naissent ainsi forment les monts et les vallées. Semblable à la surface -de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, mais ces ondulations -sont bien autrement puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, qui -se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines. Sans cesse -les roches de la terre se trouvent soumises à ces impulsions latérales -qui les ploient et les reploient diversement, et les assises sont dans -une fluctuation continuelle. C'est ainsi que se ride la peau d'un fruit. - -Les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement -du niveau de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère sont les -montagnes de laves et de cendres volcaniques. En maints endroits de la -surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, s'élevant, grandissant -à vue d'Å“il. Bien différents des montagnes ordinaires, les volcans -proprement dits sont percés d'une cheminée centrale par laquelle -s'échappent des vapeurs et les fragments pulvérisés de roches -incendiées; mais, quand ils s'éteignent, la cheminée se ferme, et les -pentes du cône volcanique, dont le profil perd de sa régularité première -sous l'influence des pluies et de la végétation, finissent par -ressembler à celles des autres monts. D'ailleurs, il est des masses -rocheuses qui, en s'élevant du sein de la terre, soit à l'état liquide, -soit à l'état pâteux, sortent tout simplement d'une longue crevasse du -sol et ne sont point lancées par un cratère, comme les scories du Vésuve -et de l'Etna. Les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en -promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse de ces vieilles -montagnes chenues qui hérissent ailleurs la surface de la terre. Les -laves jadis brûlantes se refroidissent peu à peu; elles se délitent -extérieurement et se revêtent de terre végétale; elles reçoivent l'eau -de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en -rivières; enfin elles se recouvrent à leur base de formations -géologiques nouvelles et s'entourent, comme les autres montagnes, -d'assises de galets, de sable ou d'argile. A la longue, le regard du -savant peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du sein de la grande -fournaise, la terre, comme une masse de métal en fusion. - -Parmi les anciens monts qui font partie de ces massifs et de ces -systèmes qu'on appelle les «colonnes vertébrales» des continents, il en -est un grand nombre qui sont composés de roches très ressemblantes aux -laves actuelles et d'une constitution chimique analogue. Comme ces -laves, porphyres, trapps et métaphyres sont sortis de terre par de -larges fissures et se sont étalés sur le sol, pareils à une matière -visqueuse qui se figerait bientôt au contact de l'air, la plupart des -roches granitiques semblent s'être formées de la même manière; elles -sont cristallines comme les laves, et leurs cristaux ont pour éléments -les mêmes corps simples, le silicium et l'aluminium. N'est-il pas -raisonnable de penser que ces granits ont été, eux aussi, une masse -pâteuse, et que des crevasses du sol ont donné passage à leurs coulées -brûlantes? Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse en discussion et non -une vérité démontrée. De même que les laves qui jaillissent du sol -soulèvent parfois des lambeaux de terrains avec leurs forêts ou leurs -gazons, de même on pense que l'éruption des granits ou autres roches -semblables a été la cause la plus fréquente du soulèvement des assises -de formations diverses qui constituent la partie la plus considérable -des montagnes. Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que les eaux -de la mer ou d'un lac avaient jadis déposées en couches parallèles sur -le fond de leur lit, et qui étaient devenues la pellicule extérieure de -la terre, auraient été ainsi ployées et redressées par la masse qui -s'élevait des profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le flot -montant du granit aurait brisé les assises supérieures en îles et en -îlots qui, tout disloqués, fendillés, chiffonnés en plissements -bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions et sur les saillies -de la roche soulevante; ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le -sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant de côté et d'autre les -assises extérieures, suivant les angles d'inclinaison les plus divers; -ailleurs encore, le granit, sans même se faire jour, n'en aurait pas -moins bossué les couches supérieures. Celles-ci, sous la pression qui -les a fait se ployer, auraient cessé d'être plaines pour devenir -collines et montagnes. Ainsi, même les hauteurs formées de strates -paisiblement déposées au fond des eaux auraient pu se dresser en cimes, -de la même manière que les protubérances de laves; un puits creusé à -travers les couches superposées atteindrait le noyau de porphyre ou de -granit. - -En admettant que la plupart des montagnes ont fait leur apparition à la -manière des laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes ces -matières en fusion reste encore à reconnaître par la pensée. D'ordinaire -on suppose qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire, par la -contraction de l'enveloppe extérieure du globe, qui se refroidit -lentement en rayonnant de la chaleur dans les espaces. Jadis, notre -planète était une goutte brûlante de métal. En roulant dans les cieux -froids, elle s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule est-elle -solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter, ou bien la goutte entière -est-elle devenue dure jusque dans son noyau? On ne le sait pas encore, -car rien ne prouve que les laves de nos volcans sortent d'un immense -réservoir remplissant tout l'intérieur du globe. Nous savons seulement -que ces laves s'élancent parfois des crevasses du sol et coulent à la -surface; de même les granits, les porphyres et autres roches semblables -auraient coulé hors des fentes de l'écorce terrestre, comme la sève -s'échappe de la blessure d'une plante. La marée de pierres fondues -serait montée de l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe -planétaire, graduellement resserrée par l'effet de son propre -refroidissement. - - - - -CHAPITRE V - -LES FOSSILES - - -Quelle que soit l'origine première de la montagne, son histoire nous est -du moins connue depuis une époque de beaucoup antérieure aux annales de -notre humanité. A peine cent cinquante générations d'hommes se sont -succédé depuis que se sont accomplis les premiers actes de nos ancêtres -dont il soit resté des témoignages; avant cette époque, l'existence de -notre race ne nous est plus révélée que par des monuments incertains. -L'histoire de la montagne inanimée est écrite, au contraire, en -caractères visibles depuis des millions de siècles. - -Le grand fait, celui qui frappait déjà nos aïeux dès l'enfance de la -civilisation, et qu'ils ont diversement raconté dans leurs légendes, est -que les roches distribuées en assises régulières, en couches placées les -unes au-dessus des autres comme les pièces d'un édifice, ont été -déposées par les eaux. Qu'on se promène au bord d'une rivière; que même, -par un jour de pluie, on regarde la rigole temporaire qui se forme dans -les dépressions du sol, et l'on verra le courant s'emparer des graviers, -des grains de sable, des poussières et de tous les débris épars, pour -les distribuer avec ordre sur le fond et sur les rivages de son lit; les -fragments les plus lourds se déposeront en couches à l'endroit où l'eau -perd la rapidité de son impulsion première, les molécules plus légères -iront plus loin s'étaler en strates à la surface unie; enfin les argiles -ténues, dont le poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront en -nappes partout où s'arrête le mouvement torrentiel de l'eau. Sur les -plages et dans les bassins des lacs et des mers, les assises de débris -successivement déposées sont encore bien plus régulières, car les eaux -n'y ont pas la marche impétueuse des ondes fluviales, et tout ce que -reçoit leur surface se tamise à travers la profondeur de leurs eaux en -restant, sans que rien vienne troubler l'action égale des vagues et des -courants. - -C'est ainsi que, dans la grande nature, se fait la division du travail. -Sur les côtes rocheuses de l'Océan, assaillies par les flots du large, -on ne voit que galets et cailloux entassés. Ailleurs, s'étendent à perte -de vue des plages de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se -déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui étudient le fond de la mer -nous disent que, sur de vastes espaces, grands comme des provinces, les -débris que rapportent leurs instruments se composent toujours d'une vase -uniforme, plus ou moins mélangée d'argile ou de sable, suivant les -divers parages. Ils ont aussi constaté qu'en d'autres parties de la mer -la roche qui se forme au fond du lit marin est de la craie pure. -Coquillages, spicules d'éponges, animalcules de toute sorte, organismes -inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment en pluie des -eaux de la surface, et se mêlent aux êtres innombrables qui -s'accumulent, vivent et meurent sur le fond, en multitudes assez grandes -pour constituer des assises aussi épaisses que celles de nos montagnes; -et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées de débris du même -genre? Dans un avenir inconnu, lorsque les abîmes actuels de l'Océan -s'étaleront en plaines ou se redresseront en sommets à la lumière du -soleil, nos descendants verront des terrains géologiques semblables à -ceux que nous contemplons aujourd'hui, et qui peut-être auront disparu, -menuisés en fragments par les eaux fluviales. - -Pendant la série des âges, les assises de formations maritimes et -lacustres, dont la plus grande partie de notre montagne est composée, -sont arrivées à occuper à une grande hauteur au-dessus de la mer leur -position penchante et contournée en plissements bizarres. Qu'elles aient -été soulevées par une pression venue d'en bas, ou bien que l'Océan se -soit abaissé par suite du refroidissement et de la contraction de la -terre ou par toute autre cause, et que, de cette manière, il ait laissé -des couches de grès et de calcaire sur les anciens bas-fonds devenus -continents, ces assises sont là maintenant, et nous pouvons à notre aise -étudier les débris que nombre d'entre elles ont rapportés du monde -sous-marin. - -Ces débris, ce sont les fossiles, restes de plantes et d'animaux -conservés dans la roche. Il est vrai, les molécules qui constituaient le -squelette animal ou végétal de ces corps ont disparu, aussi bien que le -tissu des chairs et les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a été -remplacé par des grains de pierre qui ont gardé la forme et jusqu'à la -couleur de l'être détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce sont les -coquillages des mollusques et les disques, les boules, les épines, les -cylindres, les baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères et -des diatomées qui se rencontrent en plus étonnantes multitudes; mais il -s'y trouve aussi des formes qui remplacent exactement les chairs molles -de ces êtres organisés; on voit des squelettes de poissons avec leurs -nageoires et leurs écailles; on reconnaît des élytres d'insectes, des -branchilles et des feuilles; on distingue jusqu'à des traces de pas, et, -sur la roche dure qui fut jadis le sable incertain des plages, on -retrouve l'empreinte des gouttes de pluie et l'entre-croisement des -sillons tracés par les vaguelettes du bord. - -Les fossiles, fort rares dans certaines roches de formation marine, très -nombreux au contraire en d'autres assises, et constituant la masse -presque entière des marbres et des craies, nous servent à reconnaître -l'âge relatif des assises qui se sont déposées pendant la série des -temps. En effet, toutes les couches fossillifères n'ont pas été -renversées et bizarrement entremêlées par les failles et par les -éboulis, la plupart d'entre elles ont même gardé leur superposition -régulière, de sorte que l'on peut observer et recueillir les fossiles -dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises, encore dans leur -état normal, ont la position qu'elles avaient jadis, après avoir été -déposées par les eaux marines ou lacustres, le coquillage que l'on -découvre dans la couche supérieure est certainement plus moderne que -celui des couches situées au-dessous. Des centaines, des milliers -d'années, représentées par les innombrables molécules intermédiaires du -grès ou de la craie, ont séparé les deux existences. - -Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux avaient toujours vécu sur -la terre depuis le jour où ces organismes vivants firent leur première -apparition sur l'écorce refroidie de la planète, on ne pourrait juger de -l'âge relatif des deux couches terrestres séparées l'une de l'autre. -Mais des êtres différents n'ont cessé de se succéder pendant les âges et -par conséquent dans les assises superposées. Certaines formes, qui se -montrent en très grande abondance au sein des roches stratifiées les -plus anciennes, deviennent peu à peu plus rares dans les roches -d'origine moins éloignée, puis finissent par disparaître tout à fait. -Les nouvelles espèces qui succèdent aux premières ont aussi, comme -chaque être en particulier, leur période de renaissance, de propagation, -de dépérissement et de mort; on pourrait comparer chaque espèce de -fossile animal ou végétal à un arbre gigantesque, dont les racines -plongent dans les terrains inférieurs d'antique formation, et dont le -tronc se ramifie et se perd dans les couches hautes d'origine plus -récente. - -Les géologues, qui, dans les divers pays du monde, passent leur temps à -examiner les roches et à les étudier molécule à molécule, afin d'y -découvrir les vestiges d'êtres jadis vivants, ont pu, grâce à l'ordre de -succession des fossiles de toute espèce, reconnaître aux restes enfermés -l'âge relatif des diverses assises de la terre qu'ont déposées les eaux. -Dès que les observations comparées ont été assez nombreuses, il devint -même souvent facile, à la vue d'un seul fossile, de dire à quelle époque -des âges terrestres appartient la roche où il s'est rencontré. Une -pierre quelconque de grès, de schiste ou de calcaire, offre une -empreinte bien nette de coquille ou de plante; cela suffit parfois. Le -naturaliste, sans crainte de se tromper, déclare que la pierre dans -laquelle est marquée cette empreinte appartient à telle ou telle série -de roches et doit être classée à telle ou telle époque dans l'histoire -de la planète. - -Ces fossiles révélateurs, qui, sous forme d'êtres vivants, s'agitaient, -il y a des millions d'années, dans la vase des abîmes océaniques, se -retrouvent maintenant à toutes les hauteurs, dans les assises des -montagnes. On en voit sur la plupart des cimes pyrénéennes, ils -constituent des Alpes entières; on les reconnaît sur le Caucase et sur -les Cordillères. L'homme les verrait également sur les sommets de -l'Himalaya, s'il pouvait s'élever à ces hauteurs. Ce n'est pas tout: ces -nappes fossilifères, qui dépassent aujourd'hui la zone moyenne des -nuages, atteignaient autrefois des altitudes beaucoup plus -considérables. En maints endroits, sur un versant des montagnes, on -constate que des assises de roches sont plus ou moins souvent -interrompues. Çà et là , peut-être, le géologue retrouve dans les vallons -quelques lambeaux de ces terrains; mais les couches continues ne -reprennent que bien loin de là , sur le versant opposé de la montagne. -Que sont devenus les fragments intermédiaires? Ils existaient jadis, -car, même en les brisant, la masse granitique, montant de l'intérieur, -n'a pu que les fendiller; mais les assises lézardées n'en restaient pas -moins sur le sommet glissant. - - - - -CHAPITRE VI - -LA DESTRUCTION DES CIMES - - -Et pourtant ces masses énormes, monts empilés sur des monts, ont passé -comme des nuages que le vent balaye du ciel; les assises de trois, -quatre ou cinq kilomètres d'épaisseur, que la coupe géologique des -roches nous révèle avoir existé jadis, ont disparu pour entrer dans le -circuit d'une création nouvelle. Il est vrai, la montagne nous paraît -encore formidable, et nous en contemplons avec une admiration mêlée -d'effroi les pics superbes pénétrant au-dessus des nuées dans l'air -glacé de l'espace. Si hautes sont ces pyramides neigeuses qu'elles nous -cachent une moitié du ciel; d'en bas, ses précipices, qu'essaye -vainement de mesurer notre regard, nous donnent le vertige. Néanmoins, -tout cela n'est plus qu'une ruine, un simple débris. - -Autrefois, les couches d'ardoises, de calcaires, de grès, qui s'appuient -à la base de la montagne et se redressent çà et là en sommets -secondaires, se rejoignaient, par-dessus la cime granitique, en couches -uniformes; elles ajoutaient leur énorme épaisseur à l'élévation déjà si -grande du pic suprême. La hauteur de la montagne était doublée, la -pointe atteignait alors cette région où l'atmosphère est si rare que -l'aile même de l'aigle n'a plus la force de s'y soutenir. Ce n'est plus -le regard, c'est l'imagination qui s'effraye à la pensée de ce que la -montagne était alors, et de ce que les neiges, les glaces, les pluies et -les tempêtes lui ont enlevé pendant la série des âges. Quelle histoire -infinie, quelles vicissitudes sans nombre dans la succession des -plantes, des animaux et des hommes, depuis que les monts ont ainsi -changé de forme et perdu la moitié de leur hauteur! - -Ce prodigieux travail de déblai n'a, d'ailleurs, pu s'accomplir sans -qu'il en reste, en maints endroits, des traces irrécusables. Les débris -qui ont glissé du haut des cimes avec les neiges, que la glace a poussés -devant elle, que les eaux ont triturés, menuisés, entraînés en cailloux, -en graviers et en sables, ne sont pas tous retournés à la mer, d'où ils -étaient sortis à une période antérieure; d'énormes amas se voient encore -dans l'espace qui sépare les pentes hardies de la montagne et les terres -basses riveraines de l'Océan. Dans cette zone intermédiaire, où les -collines se déroulent en longues ondulations, comme les vagues de la -mer, le sol est en entier composé de pierres roulées et de gravois -entassés. Tout cela, ce sont les restes de la montagne, que les eaux ont -réduite en menus fragments, transportée en détail et déversée en énormes -alluvions à l'issue des grandes vallées. Les torrents descendus des -hauteurs fouillent à leur aise dans ces plateaux de débris, et en font -ébouler les talus dans le sillon qu'ils se sont creusé. Sur les pentes -du fossé profond où serpentent les eaux, on reconnaît, dans un désordre -apparent, les diverses roches qui ont servi de matériaux au grand -édifice de la montagne: voici les blocs de granit et les fragments de -porphyre; voilà des schistes aux arêtes aiguës à demi enfouis dans le -sable; ailleurs sont des morceaux de quartz, des grès, des cailloux -calcaires, des rognons de minerai, des cristaux émoussés. On y trouve -aussi des fossiles d'époques différentes, et, dans les espaces où les -eaux ont tournoyé longtemps, se sont arrêtés d'innombrables squelettes -d'animaux flottés. C'est là qu'on a découvert, par milliers, les -ossements des hipparions, des aurochs, des élans, des rhinocéros, des -mastodontes, des mammouths et autres grands mammifères qui parcouraient -autrefois nos campagnes et qui maintenant ont disparu, cédant à l'homme -l'empire du monde. Les torrents qui apportèrent tous ces débris les -emportent pièce à pièce en les réduisant en poussière. Squelettes et -fossiles, argiles et sables, blocs de schiste, de grès et de porphyre, -tout s'effondre peu à peu, tout prend le chemin de la mer; l'immense -travail de dénudation qui s'est accompli pour la grande montagne -recommence en petit pour les amas de décombres; ravinés par les eaux, -ils s'abaissent graduellement en hauteur, ils se fragmentent en collines -distinctes. Néanmoins, même amoindri comme il l'est par le travail des -siècles, tout croulant et ruiné, le plateau de débris qui s'étend à la -base de la montagne suffirait pour ajouter quelques milliers de mètres à -la grande cime, s'il reprenait sa position première dans les assises de -la roche. «C'est en léchant les monts, dit une antique prière des -Indous, que la vache céleste, c'est-à -dire la pluie des cieux, a formé -les campagnes.» - -Sous nos yeux mêmes se poursuit le travail de dénudation des roches avec -une étonnante activité. Il est des montagnes, composées de matériaux peu -cohérents, que nous voyons se fondre, se dissoudre, pour ainsi dire: des -gorges se creusent dans les flancs du mont, des brèches s'ouvrent au -milieu de la crête; ravinée par les avalanches et par les eaux d'orage, -la grande masse, naguère une et solitaire, se divise peu à peu en deux -cimes distinctes, qui semblent s'éloigner l'une de l'autre à mesure que -le gouffre de séparation est plus profondément fouillé. - -Au printemps surtout, alors que le sol a été détrempé par les neiges -fondantes, les éboulis, les tassements, les érosions prennent de telles -proportions, que la montagne entière semble vouloir s'affaisser et -prendre le chemin de la plaine. Un jour de douce et humide chaleur, je -m'étais aventuré dans une gorge de la montagne, pour en revoir encore -une fois les neiges, avant que les eaux printanières les eussent -emportées. Elles obstruaient toujours le fond du ravin, mais en maint -endroit elles étaient méconnaissables, tant elles étaient recouvertes de -débris noirâtres et mélangés de boue. Les roches ardoisées qui -dominaient la gorge semblaient changées en une sorte de bouillie et -s'abîmaient en larges pans; la fange noire qui suintait en ruisseaux des -parois du défilé s'engouffrait avec un sourd clapotement dans la neige à -demi liquide. De toutes parts, je ne voyais que cataractes de neige -souillée et de débris; instinctivement, je me demandais, avec une sorte -d'effroi, si les rochers, se fondant comme la neige elle-même, -n'allaient pas s'unir par-dessus la vallée en une seule masse visqueuse -et s'épancher au loin dans les campagnes. Le torrent, que j'apercevais -çà et là par des puits au fond desquels s'étaient effondrées les couches -supérieures de neiges, paraissait transformé en un fleuve d'encre, tant -ses eaux étaient chargées de débris; c'était une énorme masse de fange -en mouvement. Au lieu du son clair et joyeux que j'étais accoutumé -d'entendre, le torrent rendait un mugissement continu, celui de tous les -décombres entre-choqués roulant au fond du lit. C'est au printemps -surtout, à l'époque annuelle de la rénovation terrestre, que l'on voit -s'accomplir ce prodigieux travail de destruction. - -En outre, un immense travail invisible se fait dans la pierre elle-même. -Tous les changements causés par les météores ne sont que des -modifications extérieures; les transformations intimes qui -s'accomplissent dans les molécules de la roche ont, par leurs résultats, -une importance au moins égale. Tandis que la montagne se délite en -dehors et change incessamment d'aspect, elle prend à l'intérieur une -structure nouvelle, et les assises mêmes se modifient dans leur -composition. Pris en son ensemble, le mont est un immense laboratoire -naturel, où toutes les forces physiques et chimiques sont à l'Å“uvre, se -servant, pour accomplir leur travail, de cet agent souverain que l'homme -n'a pas à sa disposition, le temps. - -D'abord, l'énorme poids de la montagne, égal à des centaines de -milliards de tonnes, pèse d'une telle puissance sur les roches -inférieures, qu'elle donne à plusieurs d'entre elles une apparence bien -différente de celle qu'elles avaient en émergeant des mers. Peu à peu, -sous la formidable pression, les ardoises et les autres formations -schisteuses prennent une disposition feuilletée. Pendant les milliers et -les milliers de siècles qui s'écoulent, les molécules comprimées -s'amincissent en folioles que l'on peut ensuite séparer facilement, -lorsque, après quelque révolution géologique, la roche se trouve de -nouveau ramenée à la surface. L'action de la chaleur terrestre, qui, -jusqu'à une certaine distance du moins, s'accroît avec la profondeur, -contribue aussi à changer la structure des roches. C'est ainsi que les -calcaires ont été transformés en marbres. - -Mais non seulement les molécules des rochers se rapprochent ou -s'éloignent et se groupent diversement, suivant les conditions physiques -dans lesquelles elles se trouvent pendant le cours des âges, mais la -composition des pierres change également; c'est un chassé-croisé -continuel, un voyage incessant des corps qui se déplacent, -s'entremêlent, se poursuivent. L'eau qui pénètre par toutes les fissures -dans l'épaisseur de la montagne et celle qui remonte en vapeur des -abîmes profonds servent de véhicule principal à ces éléments qui -s'attirent, puis se repoussent, entraînés dans le grand tourbillon de la -vie géologique. Dans les fentes de la montagne le cristal est chassé par -un autre cristal; le fer, le cuivre, l'argent ou l'or remplacent -l'argile ou la chaux; la roche terne s'irise de la multitude des -substances qui la pénètrent. Par le déplacement du carbone, du soufre, -du phosphore, la chaux devient marne, dolomite, plâtre-gypse cristallin; -par suite de ces nouvelles combinaisons, la roche se gonfle ou se -resserre, et des révolutions s'accomplissent avec lenteur dans le sein -de la montagne. Bientôt la pierre, comprimée dans un espace trop étroit, -soulève, écarte les assises surincombantes, fait crouler d'énormes pans -et, par de lents efforts dont les résultats sont les mêmes que ceux -d'une explosion prodigieuse, donne un nouveau groupement aux roches de -la montagne. Tantôt la pierre se contracte, se fendille, se creuse en -grottes, en galeries, et de grands écroulements s'y produisent, -modifiant ainsi l'aspect et la forme extérieure du mont. A chaque -modification intime dans la composition de la roche correspond un -changement dans le relief. La montagne résume en elle toutes les -révolutions géologiques. Elle a crû pendant des milliers de siècles, -décrû pendant d'autres milliers, et dans ses assises se succèdent sans -fin tous les phénomènes de croissance et de décroissance, de formation -et de destruction, qui s'accomplissent plus en grand pour la grande -Terre. L'histoire de la montagne est celle de la planète elle-même; -c'est une destruction incessante, un renouvellement sans fin. - -Chaque roche résume une période géologique. Dans cette montagne au -profil si gracieux, surgissant de la terre avec une si noble attitude, -on croirait voir l'Å“uvre d'un jour, tant l'ensemble a d'unité, tant les -détails concourent à l'harmonie générale. Et pourtant cette montagne a -été sculptée pendant une myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit -raconte les vieux âges où la fibre végétale n'avait pas encore recouvert -la scorie terrestre. Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à -l'époque où plantes et animaux étaient encore à naître, nous dit que, -lorsque l'Océan le déposa sur ses rives, des montagnes avaient été déjà -démolies par les flots. La plaque d'ardoise qui garde l'os d'un animal, -ou seulement une légère empreinte, nous raconte l'histoire des -générations innombrables qui se sont succédé à la surface de la terre -dans l'incessante bataille de la vie; les traces de houille nous parlent -de ces forêts immenses dont chacune en mourant n'a fait qu'une légère -couche de charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules que nous -révèle le microscope, nous fait assister au travail des multitudes -d'organismes qui pullulaient au fond des mers; les débris de toute -espèce nous montrent les eaux de pluie, les neiges, les glaciers, les -torrents, déblayant jadis les monts comme ils le font aujourd'hui, et -changeant d'âge en âge le théâtre de leur activité. - -A la pensée de toutes ces révolutions, de ces transformations -incessantes, de cette série continue de phénomènes qui se produisent -dans la montagne, du rôle qu'elle remplit dans la vie générale de la -terre et dans l'histoire de l'humanité, on comprend les premiers poètes, -qui, à la base du Pamir ou du Bolor, racontèrent les mythes d'où sont -dérivés tous les autres. Ils nous disent que la montagne est une -créatrice. C'est elle qui verse dans les plaines les eaux fertilisantes -et leur envoie le limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil, -fait naître les plantes, les animaux et les hommes; elle qui fleurit le -désert et le parsème de cités heureuses. Suivant une ancienne légende -hellénique, celui qui fit surgir les monts et modela la terre fut Éros, -le dieu toujours jeune, le premier-né du chaos, la nature qui se -renouvelle sans cesse, le dieu de l'éternel amour. - - - - -CHAPITRE VII - -LES ÉBOULIS - - -Non seulement la montagne se transforme incessamment en plaine par les -érosions que lui font subir les pluies, les gelées, les neiges -glissantes, les avalanches, mais encore des fragments considérables s'en -déchirent violemment pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe -est fréquente dans les parties du mont où les strates, redressées ou -surplombantes, sont largement séparées les unes des autres par des -matières de nature différente que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que -ces substances intermédiaires viennent à disparaître, et les assises, -dépourvues d'appui, doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée. A -côté des grands escarpements, ces débris tombés forment une butte, un -monticule ou même une montagne secondaire. - -Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à gravir à cause de son -isolement et de la fière beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru, -comme le grand sommet lui-même, être une roche indépendante, tenant par -ses assises profondes à la terre sous-jacente; ce n'était pourtant qu'un -pan détaché de la montagne voisine. Je le reconnus un jour à la position -des couches et à l'aspect des plans de brisure encore visibles sur les -deux parois correspondantes. La masse écroulée qui portait des hameaux -et des champs, des bois et des pâturages, n'avait eu, après la rupture, -qu'à pivoter sur sa base et à se renverser sur elle-même. Une de ses -faces s'était enfoncée dans le sol, tandis que de l'autre côté elle -s'était partiellement déracinée. Dans sa chute, elle avait fermé l'issue -de toute une vallée, et le torrent qui, jadis, coulait paisiblement dans -le fond, avait dû se transformer en lac, pour combler le cirque dans -lequel il était enfermé et d'où il redescend aujourd'hui par une -succession de rapides et de cascades. Sans doute ces changements se -firent avant que le pays fût habité, car la tradition de l'événement ne -s'est point conservée. C'est le géologue qui raconte au paysan -l'histoire de sa propre montagne. - -Quant aux écroulements de moindre importance, à ces chutes de rochers -qui, sans changer sensiblement l'aspect de la contrée, n'en ruinent pas -moins les pâtures, n'en écrasent pas moins les villages avec leurs -habitants, les montagnards n'ont pas besoin qu'on vienne les leur -décrire; ils ont été malheureusement trop souvent les témoins de ces -événements terribles. D'ordinaire, ils en sont avertis quelque temps à -l'avance. La poussée intérieure de la montagne en travail fait vibrer -incessamment la pierre du haut en bas des parois. De petits fragments, à -demi descellés, se détachent d'abord et roulent en bondissant le long -des pentes. Des masses plus lourdes, entraînées à leur tour, suivent les -pierrailles en dessinant comme elles de puissantes courbes dans -l'espace. Puis viennent des pans de roche entiers; tout ce qui doit -crouler rompt les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure de -la montagne, et d'un coup la grêle effroyable de quartiers de roches -s'abat sur la plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on dirait un -conflit entre cent ouragans. Même en plein jour, les débris de roches, -mêlés à la poussière, à la terre végétale, aux fragments de plantes, -obscurcissent complètement le ciel; parfois de sinistres éclairs, -provenant des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent de ces ténèbres. -Après la tempête, quand la montagne ne secoue plus dans la plaine ses -roches disjointes, quand l'atmosphère s'est éclaircie de nouveau, les -habitants des campagnes épargnées se rapprochent et viennent contempler -le désastre. Chalets et jardins, enclos et pâturages ont disparu sous le -hideux chaos de pierres; des amis, des parents y dorment aussi de leur -grand sommeil. Des montagnards m'ont raconté que, dans leur vallée, un -village, deux fois détruit par des avalanches de pierres, a été rebâti -une troisième fois sur le même emplacement. Les habitants auraient bien -voulu s'enfuir et faire choix pour leur demeure de quelque vallée bien -large, mais nulle communauté voisine ne voulut les accueillir et leur -céder des terres; ils ont dû rester sous la menace des roches -suspendues. Chaque soir, quelques coups de cloche leur rappellent les -terreurs du passé et les avertissent du sort qui les atteindra peut-être -pendant la nuit. - -Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit au milieu des champs, ont -une terrible légende; mais on en montre aussi quelques-unes qui ont -manqué leur proie. Un de ces blocs énormes surplombant et dont la base -était de toutes parts enracinée dans le sol se dresse à côté du chemin. -En admirant ses proportions superbes, sa masse puissante, la finesse de -son grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte d'effroi. Un petit -sentier, se détachant de la route, allait droit vers le pied d'une -formidable pierre. Près de là , quelques débris de vaisselle et de -charbon étaient entassés à la base; une barrière de jardin s'arrêtait -brusquement au rocher, et des plates-bandes de légumes, à demi envahies -par les mauvaises herbes, entouraient tout un côté de l'énorme masse. - -Qui avait choisi cet endroit bizarre pour y établir son jardin et pour -l'abandonner ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier, l'amas de -charbon, le jardin, appartenaient naguère à une maisonnette maintenant -écrasée sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement, un homme, je -l'ai su plus tard, dormait seul dans cette maison. Réveillé en sursaut, -il entendit le fracas de la pierre descendant de pointe en pointe sur le -flanc de la montagne, et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre -pour aller chercher un abri derrière la berge du torrent. A peine -avait-il bondi hors de sa demeure que l'énorme projectile s'abattait sur -la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques mètres dans le sol. Depuis -son heureuse escapade, le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a blottie -avec confiance à la base d'une autre roche tombée de la formidable -paroi. - -Dans mainte vallée de la montagne, ce sont des écroulements de pierres -appelés clapiers, lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où torrents -et sentiers se frayent difficilement leur passage. Rien de plus curieux -que le désordre de ces masses entremêlées en un labyrinthe sans fin. -Là -haut, sur le flanc du mont, on distingue encore, à la couleur et à la -forme des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement; mais on se -demande avec stupeur comment un espace d'aussi faibles dimensions -apparentes a pu vomir dans la vallée un tel déluge de pierres. Au milieu -de ces blocs formidables et bizarres, le voyageur se croirait dans un -monde à part, où rien ne rappelle la planète connue, à la surface unie -ou doucement mouvementée. Des roches, semblables à des monuments -fantastiques, se dressent çà et là ; ce sont des tours, des obélisques, -des porches crénelés, des fûts de colonnes, des tombeaux renversés ou -debout. Des ponts d'un seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux -s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade, et l'on cesse même d'en -entendre la voix. Parmi ces monstrueux édifices se montrent des formes -gigantesques, comme celles des animaux fossiles dont on retrouve -quelquefois les ossements disloqués dans les couches terrestres. -Mammouths, mastodontes, tortues géantes, crocodiles ailés, tous ces -êtres chimériques grouillent dans l'effrayant chaos. Des milliers de ces -pierres sont entassées dans le défilé, et cependant une seule d'entre -elles est de dimensions suffisantes pour servir de carrière et fournir à -la construction de villages entiers. - -Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement et au milieu desquels -je ne m'aventure qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose, en -comparaison de quelques écroulements de montagnes dont les débris -couvrent des districts d'une grande étendue. Il est des massifs -montagneux dont les cimes se composent de roches compactes et pesantes -reposant elles-mêmes sur des couches friables, faciles à déblayer par -les eaux. Dans ces massifs, les chutes de pierres sont un phénomène -normal, comme les avalanches et la pluie. On regarde toujours vers les -sommets pour voir si l'écroulement se prépare. Dans une région peu -éloignée, qu'on appelle le Pays des Ruines, il est deux montagnes qui, -d'après les récits des habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une -contre l'autre. Les deux géants de pierre, devenus vivants, se seraient -armés de leurs propres rochers pour s'entre-ruiner et se démolir. Elles -n'ont point réussi, puisqu'elles sont encore debout; mais on peut -s'imaginer les entassements prodigieux de rochers qui, depuis ce combat, -jonchent au loin les plaines. - -Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse, a essayé d'imiter la -montagne, et cela pour écraser d'autres hommes comme lui. C'est aux -défilés surtout, aux endroits où la gorge est étroite et dominée par des -escarpements rapides, que se portaient les montagnards pour faire rouler -des blocs sur les têtes de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés -derrière les broussailles sur les pentes de la montagne d'Altabiscar, -attendaient l'armée française du paladin Roland qui devait pénétrer dans -l'étroit passage de Roncevaux. Lorsque les colonnes des soldats -étrangers, semblables à un long serpent qui glisse dans une lézarde, -eurent rempli le défilé, un cri se fit entendre, et les roches -s'écroulèrent en grêle sur cette foule qui se déroulait en bas. Le -ruisseau de la vallée se gonfla du sang qui, des membres écrasés, -s'écoulait comme le vin d'un pressoir; il roula les corps humains et les -chairs broyées comme il roulait les pierres en temps d'orage. Tous les -guerriers francs périrent, mêlés les uns aux autres en une masse -sanglante. On montre encore au pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin -Roland mourut avec ses compagnons; mais les pierres sous lesquelles fut -écrasée son armée ont depuis longtemps disparu sous le tapis de bruyères -et d'ajoncs. - -Les résultats de nos petits travaux humains sont peu de chose en -comparaison des écroulements naturels qui se produisent sous l'action -des météores, ou par suite de la poussée intérieure des monts. Même -après de longs siècles, les grandes avalanches de pierres présentent un -aspect tellement bouleversé qu'elles laissent dans l'esprit une -impression d'horreur et d'effroi. Mais quand la nature a fini par -réparer le désastre, les sites les plus gracieux des montagnes sont -précisément ceux où les escarpements se sont secoués pour égrener des -rochers à leur base. Pendant le cours des âges, les eaux ont fait leur -Å“uvre; elles ont apporté de l'argile, des sables ténus pour -reconstituer leur lit et former aux abords une couche de sol végétal; -les torrents ont peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou en -déplaçant les pierres qui les gênaient; l'espèce de pavé monstrueux -formé par les roches plus petites s'est recouvert de gazon et s'est -changé en un pâturage bosselé, hérissé de pointes; les grands rochers -eux-mêmes se sont vêtus de mousse, et çà et là se groupent en monticules -pittoresques; des arbres en bouquets croissent à côté de chaque saillie -rocheuse et parsèment des massifs les plus charmants le paysage déjà si -gracieux. Comme le visage de l'homme, la face de la nature change de -physionomie; à la grimace a succédé le sourire. - - - - -CHAPITRE VIII - -LES NUAGES - - -Sur la grandeur du globe, la montagne, toute haute qu'elle apparaît, -n'est qu'une simple rugosité moins forte en proportion que ne le serait -une verrue sur le corps d'un éléphant: c'est un point, un grain de -sable. Et pourtant cette saillie, tellement minime par rapport à la -grande terre, baigne ses flancs et sa crête en des régions aériennes -bien différentes de celles des plaines qui servent de résidence aux -peuples. Le piéton qui, dans l'espace de quelques heures, s'élève de la -base du mont aux rochers de la cime, fait en réalité un voyage plus -grand, plus fécond en contrastes que s'il mettait des années à faire le -tour du monde, à travers les mers et les régions basses des continents. - -C'est que l'air pèse en lourde masse sur l'Océan et sur les contrées qui -se trouvent à une faible distance au-dessus du niveau marin, et que, -dans les hauteurs, il se raréfie et devient de plus en plus léger. Sur -la terre, des centaines et même des milliers de monts élèvent leurs -sommets dans une atmosphère dont les molécules sont deux fois plus -écartées que celles de l'air des plaines inférieures. Phénomènes de -lumière, de chaleur, de climat, de végétation, tout est changé là -haut; -l'air, plus rare, laisse passer plus facilement les rayons de chaleur, -qu'ils descendent du soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand -l'astre brille dans un ciel clair, la température s'élève rapidement sur -les pentes supérieures; mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de -la montagne se refroidissent aussitôt; par le rayonnement, elles perdent -très vite la chaleur qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il -presque toujours sur les hauteurs; dans nos montagnes, il fait en -moyenne plus froid d'un degré par chaque espace vertical de deux cents -mètres. - -Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une atmosphère -souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de poisons, -respiré déjà par des multitudes d'autres poitrines, ce qui nous étonne -et nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c'est -la merveilleuse pureté de l'air. Nous respirons avec joie, nous buvons -le souffle qui passe, nous nous en laissons enivrer. C'est pour nous -l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques. A nos pieds, loin, -bien loin dans la plaine, s'étend un espace brumeux et sale où le regard -ne peut rien discerner. Là est la grande ville! Et nous pensons avec -dégoût aux années pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette -nappe de fumée, de poussière et d'haleines impures. - -Quel contraste entre cette vue des plaines et l'aspect de la montagne, -lorsque la cime en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la contempler de -loin à travers la lourde atmosphère qui pèse sur les terres basses! Le -spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol -les poussières flottantes, que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. Le -profil de rochers et de neiges se détache nettement du bleu des cieux; -malgré l'énorme distance, le mont, azuré lui-même comme les profondeurs -aériennes, se peint sur le ciel avec tout son relief d'arêtes et de -promontoires; on distingue les vallons, les ravins, les précipices; -parfois même, à la vue d'un point noir qui se déplace lentement sur les -neiges, on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, reconnaître un ami -gravissant la cime. Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se -montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le -reste de la terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule voile les -horizons des plaines; l'entrée des gorges est déjà noircie par la nuit. -Mais là -haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le -soleil, en réfléchissent les rayons roses; elles flamboient, et leur -clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre monte peu à peu, -envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe -noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil -par-dessus la courbure de la terre; elle s'illumine comme d'une -étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d'après les -légendes indoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais -soudain la flamme a disparu, elle s'est évanouie dans l'espace. Qu'on ne -cesse de regarder pourtant: au reflet du soleil succède celui des -vapeurs empourprées de l'horizon. La montagne s'illumine encore une -fois, mais d'un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister -sous son vêtement de rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière -aérienne; on croirait que le mont superbe s'est détaché de la terre et -flotte dans le ciel pur. - -Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions contribue à la beauté des -cimes, en empêchant les souillures de la basse atmosphère de gagner les -sommets; mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'élèvent de -la mer et des plaines à se condenser et à s'attacher en nuages aux -flancs de la montagne. D'ordinaire, l'eau vaporisée suspendue dans les -couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas en quantité assez -considérable pour qu'elle se change immédiatement en nuées et retombe en -pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient à l'état de gaz -invisible. Mais que la couche d'air monte dans le ciel, emportant ses -vapeurs, elle se refroidira graduellement, et son eau, condensée en -molécules distinctes, se révèlera bientôt. C'est d'abord une nuelle -presque imperceptible, un flocon blanc dans le ciel bleu; mais à ce -flocon s'en ajoutent d'autres; maintenant, c'est un voile dont les -déchirures laissent çà et là pénétrer le regard dans les profondeurs de -l'espace; à la fin, c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux ou -s'entassant en pyramides. Il est de ces nuages qui se dressent sur -l'horizon en forme de véritables montagnes. Leurs crêtes et leurs dômes, -leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, leurs ravins ombreux, leurs -précipices, tout le relief se révèle avec une netteté parfaite. -Seulement, les monts de vapeur sont flottants et fugitifs; un courant -d'air les a formés, un autre courant peut les déchirer et les dissoudre. -A peine leur durée est-elle de quelques heures, tandis que celle des -monts de pierre est de millions d'années: mais en réalité la différence -est-elle donc si grande? Relativement à la vie du globe, nuages et -montagnes sont également des phénomènes d'un jour. Minutes et siècles se -confondent, lorsqu'ils se sont engouffrés dans l'abîme des temps. - -Les nues aiment surtout à s'amonceler autour des roches qui se dressent -en plein ciel. Les unes sont attirées vers le roc par une électricité -contraire à la leur propre; les autres, pourchassées par le vent dans -l'espace, viennent se heurter sur les pentes des monts, grande barrière -placée en travers de leur marche. D'autres encore, invisibles dans l'air -tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges; -c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de l'air, pour -ainsi dire. Que de fois, en contemplant la cime ou quelque promontoire -avancé, j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la -pointe glacée! Une fumée s'élève, semblable à celle qui monte d'un -cratère; bientôt chaque piton en est enveloppé, et le mont finit par -s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air -transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, travaillent à la -formation des tempêtes et à la chute des pluies. Quand les habitants des -plaines voient la montagne disparaître sous un amas de nues, ils -comprennent, à la manière dont se coiffe le géant, quel genre de fête il -leur prépare. Quand deux souffles d'air viennent se rencontrer à sa -pointe, l'un brûlant, l'autre froid, la nue formée soudain se dresse -haut en tourbillonnant dans le ciel; la montagne est un volcan, et la -vapeur s'en échappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se -replier au loin dans le ciel en une courbe immense. - -Des nuages détachés s'éparpillent librement dans le ciel, ils se -rejoignent, se cardent ou s'effilent sous le vent, s'étalent ou -s'envolent et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, bien -au-dessus des cimes les plus élevées de la terre; la diversité de leurs -formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les -sommets de la montagne. Cependant ceux-ci présentent également une -singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont des nues isolées qui se -déplacent avec les nappes d'air froid; on les voit alors serpenter en -rampant dans les ravins ou cheminer le long des arêtes en s'effrangeant -aux roches aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui cachent à la fois -toute une pente de la montagne; à travers leur masse épaisse, qui -grossit ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue de temps en -temps la cime bien connue, d'autant plus superbe en apparence qu'elle -semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes. D'autres -fois, les nappes aériennes superposées et de températures différentes -sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates -géologiques; les nuages qu'on y voit naître ont une forme analogue: ils -sont disposés en bandes régulières et parallèles, cachant ici des -forêts, là des pâturages, des neiges et des rochers, ou les voilant à -demi comme une écharpe transparente. Parfois encore les cimes, les -pentes supérieures, toute la haute montagne est noyée dans la lourde -masse des nues, semblable à un ciel gris ou noir qui se serait abaissé -vers la terre; la montagne s'éloigne ou se rapproche suivant le jeu des -vapeurs qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, tout disparaît de la -base au sommet: le mont s'est en entier perdu dans les brumes; puis -l'orage descend des cimes, il fouette cette mer de lourdes vapeurs, et -l'on voit le géant apparaître de nouveau «noir, triste, dans le vol -éternel des nuées.» - - - - -CHAPITRE IX - -LE BROUILLARD ET L'ORAGE - - -On se trouve comme dans un monde nouveau, à la fois redoutable et -fantastique, lorsqu'on parcourt la montagne au milieu du brouillard. -Même en suivant un sentier bien frayé, sur des pentes faciles, on -éprouve un certain effroi à la vue des formes environnantes, dont le -profil incertain semble osciller dans la brume, qui tantôt s'épaissit, -tantôt devient plus claire. - -Il faut être déjà l'intime de la nature pour ne pas se sentir inquiet -quand on est le captif du brouillard; le moindre objet prend des -proportions immenses, infinies. Quelque chose de vague et de noir paraît -s'avancer vers nous comme pour nous saisir. Est-ce une branche, un arbre -même? Ce n'est peut-être qu'une touffe d'herbe. Un cercle de cordages -vous barre la route: simple toile d'araignée! Un jour que le brouillard -avait une faible épaisseur et que les rayons du soleil, transmis par les -vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière, je m'arrêtai, plein de -stupeur et d'admiration, à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses -bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire. Jamais je n'avais eu -le bonheur de voir un arbre plus fort et mieux campé pour lutter -héroïquement contre l'orage. Je le contemplai longtemps; mais peu à peu -je le vis qui semblait se rapprocher de moi et qui se rapetissait en -même temps. Quand le soleil vainqueur eut dissipé la brume, le tronc -superbe n'était plus qu'un maigre arbrisseau poussant dans la fissure -d'un bloc voisin. - -Le voyageur perdu, égaré dans le brouillard, au milieu des précipices et -des torrents, se trouve dans une situation vraiment terrible: de toutes -parts c'est le danger, c'est la mort. Il faut marcher et marcher vite -pour atteindre, aussi vite que possible, le sol uni de la vallée ou les -pentes faciles des pâturages, et rencontrer quelque sentier sauveur; -mais, dans le vague des choses, rien ne peut servir d'indice et tout -paraît un obstacle. D'un côté la terre fuit; on croirait être au bord -d'un précipice. De l'autre côté se dresse un roc; la paroi en semble -inaccessible. Pour éviter l'abîme, on tente d'escalader la roche -abrupte; on met le pied dans une anfractuosité de la pierre et l'on se -hisse de saillie en saillie; bientôt on est comme suspendu entre le ciel -et la terre. Enfin, on atteint l'arête; mais, derrière le premier roc, -voici que s'en dresse un autre au profil indécis et mouvant. Les arbres, -les broussailles qui croissent sur les escarpements dardent leurs -rameaux à travers la brume, d'une façon menaçante; parfois même, on ne -voit qu'une masse noirâtre serpentant dans l'ombre grise: c'est une -branche dont le tronc reste invisible. On a le visage baigné par une -fine pluie; les touffes de gazon, les bruyères, sont autant de -réservoirs d'eau glacée où l'on se mouille comme à la traversée d'un -lac. Les membres se raidissent; le pas devient incertain; on risque de -glisser sur l'herbe ou sur le roc humide et de rouler dans le précipice. -Des rumeurs terribles remontent d'en bas et semblent prédire un sort -fatal; on entend la chute des pierres qui s'écroulent, des branches -chargées de pluie qui grincent sur leur tronc, le sourd tonnerre de la -cascade et le sinistre clapotement des eaux du lac contre ses rives. -C'est avec épouvante que l'on voit la brume se charger de la sombreur du -crépuscule et que l'on pense à la terrible alternative de la mort par le -dérochement ou par le froid. - -Sous un grand nombre de climats, l'impression d'étonnement, d'horreur -même, que les montagnes laissent dans l'esprit, provient de ce qu'elles -sont presque toujours environnées de brouillards. Telle montagne -d'Écosse ou de la Norvège paraît formidable, bien qu'en réalité elle -soit beaucoup moins haute que tant d'autres sommets de la terre. On les -a vues souvent se voiler de vapeurs, puis se révéler partiellement et se -cacher encore, voyager pour ainsi dire au milieu de la nue, s'éloigner -en apparence pour se rapprocher soudain; s'abaisser quand le soleil -éclaire nettement les contours, puis grandir ensuite quand ils se -frangent de brouillards. Tous ces aspects changeants, ces -transfigurations lentes ou rapides de la montagne, la font vaguement -ressembler à un géant prodigieux balançant sa tête au-dessus des nuages. -Bien différentes des sommets immuables aux profils arrêtés que baigne la -pure lumière du ciel de l'Égypte, sont ces montagnes que chantent les -poèmes d'Ossian: celles-ci vous regardent; elles sourient parfois; -parfois elles menacent; mais elles vivent de votre vie, elles sentent -avec vous; on le croit, du moins, et le poète qui les chante leur donne -une âme d'homme. - -Belle par les vapeurs qui l'entourent, quand on la voit d'en bas à -travers une atmosphère pure, la montagne ne l'est pas moins pour celui -qui la contemple d'en haut, surtout au matin, quand la cime elle-même -plonge dans le ciel et que sa base est environnée par une mer de nuages. -C'est bien un véritable océan qui s'étend de toutes parts jusqu'aux -bornes de la vue. Les vagues blanches du brouillard se déroulent à la -surface de cette mer, non point avec la régularité des flots liquides, -mais dans un majestueux désordre où le regard se perd. Ici, on les voit -bouillonner, se gonfler en trombes de fumée, puis s'éparpiller en -flocons comme la neige et disparaître dans l'espace. Là , au contraire, -elles se creusent en vallons emplis d'ombres. Ailleurs, c'est un -tournoiement continuel, un mouvement de flots qui se pourchassent et -s'entraînent en rondes bizarres. Parfois, la nappe des vapeurs est assez -unie; le niveau des ondes de brume se maintient à une hauteur à peu près -uniforme sur tout le pourtour des roches qui s'avancent en promontoires; -en maint endroit, des sommets de collines isolées se dressent au-dessus -du brouillard comme des îles ou des écueils. D'autres fois, l'océan -brumeux se partage en mers distinctes et laisse apercevoir, çà et là , le -fond des vallées, semblables à un monde inférieur qui n'a rien de la -douce sérénité des cimes. Le soleil éclaire obliquement toutes les -volutes de brume qui s'élèvent au-dessus de la grande mer; les teintes -roses, purpurines, dorées, qui se mêlent au blanc pur, varient à -l'infini l'aspect de la nappe flottante. L'ombre des monts se projette -au loin sur les vapeurs et change incessamment avec la marche du soleil. -Le spectateur remarque avec étonnement l'ombre de sa propre personne -reproduite sur la nappe de vapeur et quelquefois avec les proportions -d'un géant. On croirait voir un monstre spectral qu'on fait mouvoir à -son gré en s'inclinant, en marchant, en agitant les bras. - -Certaines montagnes, qui se dressent au sein de la mer bleue des vents -alizés, sont presque toujours environnées à mi-hauteur d'une nappe de -brouillards qui cache presque toujours, au voyageur arrivé sur la cime, -la vue de la grande plaine azurée; mais, autour du sommet dont je -parcours les pâturages, les nappes de vapeurs montent et descendent, -changent et se dissolvent comme au hasard: ce sont des phénomènes qui -n'ont rien de constant. Après des heures ou des journées d'obscurité, le -soleil finit par trouer la masse des brumes, les déchire, les disperse -en lambeaux, les vaporise dans l'air, et bientôt la terre d'en bas, qui -se trouvait privée de la douce clarté, s'illumine de nouveau sous la -vivifiante lumière. Mais il arrive aussi que les brouillards -s'épaississent, s'accumulent en nuages pressés et tourbillonnants. Les -nues s'attirent, puis se repoussent; l'électricité s'amasse dans les -vapeurs grossissantes; un orage éclate, et le monde inférieur se perd -sous le tumulte de la tempête. - -Une fois déchaîné, l'orage ne monte pas toujours à l'escalade des -hauteurs qui le dominent; il reste souvent dans les zones basses de -l'atmosphère où il s'est formé, et le spectateur, tranquillement assis -sur le gazon sec des hauts pâturages éclairés, peut voir à ses pieds les -nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer avec rage. C'est un tableau -magnifique et terrible à la fois. Une clarté livide s'échappe de ces -masses bouillonnantes; des reflets cuivrés, des teintes violacées -donnent à l'entassement des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise de -métal en fusion; on pourrait croire que la terre s'est ouverte, laissant -échapper de son sein un océan de laves. Les éclairs qui jaillissent, de -nue à nue, dans les profondeurs du chaos, vibrent comme des serpents de -feu. Le déchirement de l'air, répercuté par les échos de la montagne, se -prolonge en roulements sans fin; tous les rochers à la fois semblent -envoyer leur tonnerre. En même temps, on entend un bruit sourd qui monte -des campagnes inférieures à travers les nuages tourbillonnants. C'est -l'averse de pluie ou la chute de la grêle; c'est le fracas des arbres -qui se brisent, des rochers qui se fendent, des avalanches de pierres -qui s'écroulent, des torrents qui se gonflent et mugissent en -démolissant leurs berges; mais tous ces fracas divers se confondent en -s'élevant vers la montagne sereine. Là -haut, ce n'est plus qu'une -plainte, un gémissement qui monte de la plaine où vivent les hommes. - -Un jour que, assis sur une cime tranquille, dans le calme des cieux, je -voyais un orage se tordre en fureur à la base de la montagne, je ne pus -résister à cet appel qui semblait m'arriver du monde des humains. Je -descendis pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes; -je plongeai pour ainsi dire au milieu de la foudre, sous la nappe des -éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle. Descendant par un -sentier transformé en ruisseau, je bondissais de pierre en pierre. -Exalté par la fureur des éléments, par l'éclat du tonnerre, par le -ruissellement des eaux, le mugissement des arbres secoués, je courais -avec une joie frénétique. Lorsque enfin j'arrivai dans le calme, où je -trouvai du feu, du pain, des vêtements secs, toutes les douceurs de la -bonne hospitalité du montagnard, je regrettai presque la puissante -volupté dont je venais de jouir au dehors. Il me semblait que là -haut, -dans la pluie et le vent, j'avais fait partie de l'orage et mêlé pendant -quelques heures mon individualité consciente aux éléments aveugles. - - - - -CHAPITRE X - -LES NEIGES - - -«Blanc, éclatant, neigeux», telle est la signification première de -presque tous les noms donnés aux hautes montagnes par les peuples qui se -sont succédé à leur base. En levant les yeux vers les sommets, ils -aperçoivent, au-dessus des nuages, la blancheur étincelante des neiges -et des glaces, et leur admiration est d'autant plus grande que les -campagnes inférieures présentent un plus saisissant contraste avec les -cimes blanches, par la teinte uniforme et brune de leurs terrains. C'est -au plus fort de l'été, quand la poussière brûlante s'élève des chemins -et que les voyageurs fatigués s'arrêtent sous les ombrages, c'est alors -surtout qu'on aime à porter ses regards vers les masses glacées, qui -resplendissent aux rayons solaires comme des plaques d'argent. La nuit, -un doux reflet, comme celui d'un monde lointain, révèle les hautes -neiges de la montagne. - -Les pentes moyennes, les promontoires inférieurs, sont fréquemment -recouverts de couches neigeuses. Déjà , vers la fin de l'été, lorsque les -torrents ont emporté dans les plaines l'eau fondue des avalanches, que -les arbres ont secoué le poids de neige qui faisait plier leurs -branches, et que les petites mousses elles-mêmes, en réchauffant -l'espace environnant, se sont débarrassées des flocons de neige qui les -entouraient, un soudain refroidissement de l'atmosphère transforme en -neige les vapeurs des montagnes. La veille, tous les contreforts des -monts et les pâturages alpestres étaient complètement dégagés de frimas; -on distinguait nettement la couleur brune ou jaunâtre des roches nues, -le vert des forêts et des gazons, le rouge des bruyères. Le matin, quand -on se réveille, la blanche robe neigeuse a recouvert jusqu'aux -promontoires avancés. Toutefois, ce vêtement de neige, ce blanc manteau -dont parlent les poètes, est percé, déchiré en mille endroits. Les -saillies de la montagne passent au travers de cette enveloppe, et les -nuances sombres des roches, contrastant avec la blancheur de la neige, -accusent ainsi le relief des escarpements avec plus de netteté. Dans les -ravins profonds, les flocons se sont accumulés en couches épaisses; sur -les pentes rapides, ils brodent légèrement les fissures comme un mince -voile de dentelle; sur les falaises abruptes, ils ne se montrent que çà -et là en mouchetures brillantes. Chaque pli de la montagne est signalé -de loin sous sa véritable forme par l'éclatante coulée de neige qui -l'emplit; chaque roche saillante révèle ses protubérances et ses -anfractuosités par les couches neigeuses d'épaisseur diverse, alternant -avec la nudité du roc. Là où la roche est formée de strates régulières, -la neige trace de la façon la plus nette les lignes de séparation. Elle -repose sur les corniches et se détache des parois d'éboulement. A -travers les accidents de toute espèce, les saillies et les retraits, on -voit les lignes d'assises se continuer avec une étonnante régularité sur -des espaces de plusieurs lieues; on dirait des étages superposés par la -main de quelque architecte géant. - -Toutefois, ces neiges passagères d'été, qui enveloppent la montagne -comme d'un voile, et qui, loin d'en cacher les formes, les révèlent, au -contraire, dans leurs plus petits détails, sont, pour ainsi dire, une -coquetterie de la nature. Elles disparaissent bientôt des collines -inférieures et des monts avancés; chaque jour les rayons du soleil en -font remonter la limite vers les cimes; même par les belles journées, il -arrive que, d'heure en heure, on peut suivre du regard les progrès de la -fusion. Chacun des ravins qui découpent à mi-hauteur les flancs de la -montagne présente un versant déjà débarrassé de neiges, celui qu'éclaire -librement le soleil du midi, et un autre versant d'une blancheur -éclatante, celui qui se tourne vers l'horizon du nord. Puis cette pente -elle-même dégage ses gazons et ses roches; il ne reste plus de la chute -estivale des neiges qu'un petit nombre de flaques graduellement -rétrécies, traces des avalanches en miniature qui ont rempli les creux -des gorges. Ces flaques se mêlent à la terre, aux cailloux, et le -ruisseau qui passe en emporte goutte à goutte les débris souillés. - -Ces neiges de quelques jours sont charmantes à voir. On aime à en suivre -du regard le décor changeant; elles ne se montrent, en effet, que pour -disparaître bientôt. Pour contempler les neiges sous leur véritable -aspect et les comprendre dans leur travail comme agents de la nature, il -faut les voir en hiver dans la dure saison des froids. Alors tout est -recouvert de couches énormes d'eau cristallisée en aiguilles et en -flocons; la montagne, ses contreforts et les collines de sa base, ne se -montrent plus sous leur forme réelle. La masse épaisse qui les cache en -oblitère le relief et leur donne de nouveaux contours. Au lieu de -saillies, de dentelures, de pointes au profil déchiqueté, le penchant du -mont se développe maintenant en ondulations charmantes, en croupes d'un -dessin hardi, mais toujours sinueux. De même que l'eau, sous l'influence -de la pesanteur, équilibre son niveau pour s'étaler en surface -horizontale, de même la neige, obéissant à ses lois propres, se dépose -en couches aux renflements arrondis. Le vent, qui l'amène en tournoyant, -lui fait d'abord remplir les creux, puis adoucir tous les angles, -déployer sa courbe sur toutes les saillies; à la montagne âpre, -déchirée, sauvage, a succédé une autre montagne aux contours purs et -adoucis, aux courbes majestueuses. Mais, en dépit de la suave douceur de -ses lignes, le géant n'en est pas moins formidable d'aspect. Çà et là , -des escarpements, des roches perpendiculaires sur lesquelles la neige -n'a pu tenir, se dressent au-dessus des immenses pentes d'une -éblouissante blancheur, et, par le contraste, leurs parois paraissent -toutes noires. On se sent saisi d'effroi à la vue de ces murailles -prodigieuses, tranchant sur la neige comme des falaises de charbon aux -bords d'un océan polaire. - -Dans cette transformation, les plaines, plus encore que les -protubérances de la montagne, ont changé d'aspect. En s'affaissant de -toutes parts, les neiges ont rempli les cavités, nivelé les creux, fait -disparaître les accidents secondaires du terrain. Les torrents, les -cascades, ont été recouverts; tout est glacé, tout repose sous le -linceul immense. Les lacs eux-mêmes sont ensevelis; la glace de leur -surface porte d'énormes couches de neige, et souvent on ne sait même -plus où se trouve l'emplacement des bassins; peut-être une fissure -permet-elle de voir au fond d'un gouffre la surface du lac, tranquille, -noire, sans reflets; on dirait un puits, un abîme sans fond. - -Au-dessous des grands sommets et des cirques supérieurs, où la neige -s'entasse en couches hautes comme les maisons, les forêts de sapins se -montrent çà et là , mais à demi seulement. Sur chacune de leurs branches -étalées, les arbres portent tout le fardeau de neige qu'ils peuvent -soutenir sans rompre; ensemble, les branchages entremêlés forment comme -des voûtes sur lesquelles les amas de cristaux neigeux se groupent en -coupoles inégales; quelques tiges rebelles seulement échappent à la -prison de glace et dardent dans l'air libre leurs flèches d'un vert -sombre, presque noires, et portant chacune à son extrémité un lourd -paquet de neige. Quand le vent souffle au milieu de ces tiges, il en -tombe avec un bruit métallique des fragments de neige glacée; un -mouvement général de vibration agite la forêt cachée et le toit brillant -qui la recouvre; parfois, une rupture se produit, une avalanche -s'écroule à l'intérieur, un gouffre reste béant, jusqu'à ce qu'une -nouvelle tourmente l'ait masqué par un pont de neige. Quel serait le -sort d'un voyageur s'égarant pendant l'hiver dans une pareille forêt, là -où il chemine à l'aise pendant l'été, sur le court gazon, à l'ombre des -arbres puissants? A chaque pas, il serait exposé à tomber dans un abîme, -étouffé sous la neige écroulée! - -En bas, dans la vallée, les maisons du village paraissent plus -difficiles à discerner que les forêts et les bouquets d'arbres. Les -toits, entièrement recouverts d'une couche de neige sous laquelle -fléchissent les charpentes, se confondent avec les champs de neige -environnants; seulement, une légère fumée bleuâtre rappelle que, sous ce -linceul blanc, des hommes vivent et travaillent. Quelques murailles, un -clocher, tranchent sur la monotonie du fond; d'ailleurs, en cet endroit, -la neige est plus tourmentée que loin des habitations humaines; le vent, -tournoyant autour des demeures, a dressé d'un côté les neiges en -monceaux et en barricades; de l'autre côté, il les a presque entièrement -balayées. Un certain désordre dans la nature indique le voisinage de -l'homme; mais là , comme ailleurs, la paix est sans bornes; rarement un -bruit trouble le silence de mort qui règne sur la vallée et sur les -monts. - -Pourtant, il faut quelquefois que l'homme et les autres habitants des -montagnes sortent de leurs tanières et troublent le grand repos de la -nature. Seule, la marmotte, cachée dans son trou, sous l'épaisseur des -neiges, peut dormir pendant les longs mois de l'hiver et attendre, dans -un état de mort apparente, que le printemps rende la liberté aux -ruisseaux, aux gazons et aux fleurs. Moins heureux, le chamois, que la -neige chasse des hautes cimes, doit rôder dans le voisinage des forêts, -chercher un refuge entre les arbres pressés, en ronger les écorces et -les feuillages. L'homme, de son côté, doit quitter sa demeure pour -échanger quelques produits, acheter des provisions, remplir des -engagements de famille ou d'amitié. Il faut alors déblayer les monceaux -de neige qui se sont accumulés devant la porte et se frayer péniblement -un sentier. D'un haut chalet bâti sur un promontoire, je vis une fois de -ces petits êtres presque imperceptibles, de ces noires fourmis humaines, -cheminer lentement dans une sorte d'ornière, entre deux murs de neige. -Jamais l'homme ne m'avait paru si infime. Au milieu de la vaste étendue -blanche, ces promeneurs semblaient perdus, absurdes, chimériques; je me -demandais comment une race composée de pareils pygmées avait pu -accomplir les grandes choses de l'histoire et réaliser, de progrès en -progrès, ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation, promesse d'un -état futur de bien-être et de liberté. - -Pourtant, même au milieu de ces neiges formidables de l'hiver, l'homme a -pu faire triompher son intelligence et son audace par ces routes -commerciales qui lui permettent d'expédier librement ses marchandises et -de voyager lui-même presque en tout temps. Le chamois a cessé de -parcourir les cimes, et nombre d'oiseaux, qui volaient pendant l'été -bien au-dessus des pointes, sont prudemment descendus dans les tièdes -régions des plaines. Mais l'homme continue de parcourir les routes qui, -de gorge en gorge, de contrefort en contrefort, s'élèvent jusqu'à une -brèche de la crête et redescendent sur l'autre versant. Pendant la belle -saison, quand les torrents joyeux bondissent en cascades à côté du -chemin, même les voitures traînées par des chevaux aux grelots -retentissants peuvent gravir sans peine les rampes établies à grands -frais sur les escarpements. Quand les neiges ont recouvert la route, il -faut changer les véhicules; les chars et les voitures sont remplacés par -des traîneaux qui glissent légèrement sur les flocons entassés. La -traversée des monts ne se fait pas moins rapidement que pendant les -jours les plus chauds de l'année; à la descente, elle s'accomplit avec -une vitesse qui donne le vertige. - -C'est en voyageant ainsi en traîneau par-dessus les cols de la montagne -qu'on peut apprendre à bien faire connaissance avec les grandes neiges. -La charpente légère glisse sans bruit; on ne sent plus les chocs des -ferrailles sur le sol résistant, et l'on croirait voyager dans l'espace, -emporté comme un esprit. Tantôt on contourne la courbe d'un ravin, -tantôt la saillie d'un promontoire; on passe du fond des gouffres à -l'arête des précipices, et, dans toutes ces formes si variées qui se -succèdent à la vue, la montagne garde sa blancheur unie. Le soleil -éclaire-t-il la surface des neiges, on y voit briller d'innombrables -diamants; le ciel est-il gris et bas, les éléments semblent se -confondre. Lambeaux de nuages, monticules neigeux, ne se distinguent -plus les uns des autres; on croirait flotter dans l'espace infini; on -n'appartient plus à la terre. - -Et combien plus encore entre-t-on dans la région du rêve, lorsque, après -avoir franchi le point culminant du passage, on redescend sur la pente -opposée, emporté de tournants en tournants avec une effrayante rapidité! -Au départ de la caravane, lorsque le dernier traîneau s'ébranle, le -premier a déjà disparu derrière une saillie du gouffre. On le voit, puis -il disparaît de nouveau; on le revoit, puis il se perd encore. On plonge -dans un abîme vertigineux où s'écroulent des amas de neige gros comme -des collines. Avalanche soi-même, on glisse par-dessus les avalanches, -et l'on voit défiler à côté de soi, comme s'ils étaient emportés par une -tempête, les cirques, les ravins, les promontoires; les sommets -eux-mêmes, qui fuient à l'horizon, semblent entraînés dans un tourbillon -fantastique, une sorte de galop infernal. Et quand, à la fin de la -course effrénée, on arrive à la base de la montagne, dans les plaines -déjà dépourvues de neige ou saupoudrées à peine, quand on respire une -autre atmosphère et que l'on voit une nature nouvelle sous un autre -climat, on se demande si vraiment on n'a pas été le jouet d'une -hallucination, si l'on a réellement parcouru les neiges profondes, -au-dessus de la région des nuées et des orages. - -Mais, pendant les jours de tourmente, la traversée est assez périlleuse -pour que le voyageur puisse s'en souvenir, en garder nettement toutes -les aventures dans sa mémoire. Le vent soulève incessamment des -tourbillons de neige qui cachent la route et en modifient la forme, -abaissant les talus et remplissant la voie déjà frayée. Les chevaux, si -habiles à poser leur pied sur un terrain solide, ont à traverser parfois -des amas de neige molle, encore mouvante; tandis que l'un d'eux -s'enfonce jusqu'au poitrail, un autre se cabre sur un monceau de neige -tassée. La tempête qui siffle autour de leurs oreilles, les cristaux -neigeux qui leur entrent dans les yeux et dans les naseaux, les -jurements brutaux des cochers, les irritent et menacent de les affoler. -Le traîneau cahote sur l'étroit chemin, penche tantôt vers la paroi de -la montagne, tantôt vers le précipice: car le gouffre est là , on en rase -le bord, on le suit au loin en perspectives immenses, comme si, en -tombant, on devait descendre jusque dans un autre monde. Le cocher a -laissé le fouet, il ne tient plus qu'un couteau dans les mains, prêt à -couper les rênes, si les chevaux, éperdus de frayeur ou glissant d'un -talus de neige, venaient à rouler tout à coup dans le précipice. - -Terrible est la situation du malheureux piéton lorsque, en traversant -lentement les neiges, il est tout à coup surpris par une tourmente. D'en -bas, les gens des plaines admirent à leur aise le météore. La cime du -mont, fouettée par le vent, semble fumer comme un cratère; les -innombrables molécules glacées que soulève la tempête s'amassent en -nuages qui tourbillonnent au-dessus des sommets. Les arêtes des -contours, estompées par ce brouillard de neiges tournoyantes, paraissent -moins précises; on croirait les voir flotter dans l'espace; la montagne -elle-même semble vaciller sur son énorme base. Et, dans cet immense -tournoiement de la tempête qui siffle sur les hautes cimes, que devient -le pauvre voyageur? Les aiguilles de glace, lancées contre lui comme des -flèches, le frappent au visage et menacent de l'aveugler; elles -pénètrent même à travers ses vêtements; enveloppé dans son épais -manteau, il a peine à se défendre d'elles. Qu'en faisant un faux pas ou -en suivant une fausse trace il quitte un instant le sentier, il est -presque inévitablement perdu. Il marche au hasard en tombant de -fondrière en fondrière; parfois il s'enfonce à demi dans un trou de -neige molle; il reste quelque temps, comme pour attendre la mort, dans -la fosse qui vient de s'ouvrir sous lui; puis il se relève en désespéré -et recommence sa marche inégale à travers les nuages de cristaux que le -vent lui jette à la face. Les rafales éloignent et rapprochent l'horizon -tour à tour; tantôt il ne voit autour de lui que la blanche fumée des -flocons qui tourbillonnent, tantôt il distingue à droite ou à gauche une -cime tranquille qui se dégage de la nuée et le regarde, «sans haine et -sans amour», indifférente à son désespoir; au moins y voit-il comme une -sorte de repère qui lui permet de reprendre la course avec un retour -d'espérance. Mais en vain: aveuglé, affolé, raidi par le froid, il finit -par perdre la volonté; il tourne sur place et se démène sans but. Enfin, -tombé dans quelque gouffre, il regarde avec stupeur passer les -tourbillons de l'orage et se laisse gagner peu à peu par le sommeil, -précurseur de la mort. Dans quelques mois, lorsque la neige aura été -fondue par la chaleur et déblayée par les avalanches, quelque chien de -pâtre retrouvera le cadavre et par ses aboiements effrayés appellera son -maître. - -Autrefois, les débris humains trouvés dans la montagne devaient reposer -à jamais à l'endroit où le pasteur les avait découverts. Des pierres -étaient entassées sur le corps, et chaque voyageur était tenu d'ajouter -son caillou au monceau grandissant. Maintenant encore, le montagnard qui -passe à côté de l'un de ces tombeaux antiques ne manque jamais de -ramasser sa pierre pour en grossir le tas. Le mort est depuis longtemps -oublié, peut-être même est-il resté toujours inconnu; mais, de siècle en -siècle, le passant ne cesse de lui rendre hommage pour apaiser ses -mânes. - - - - -CHAPITRE XI - -L'AVALANCHE - - -Au long hiver et à ses redoutables tourmentes succède enfin le doux -printemps, avec ses pluies, ses vents tièdes, sa chaleur vivifiante. -Tout se rajeunit; la montagne, aussi bien que la plaine, prend un aspect -nouveau. Elle secoue son manteau de neiges; ses forêts, ses gazons, ses -cascades et ses lacs, reparaissent aux rayons du soleil. - -Dans la vallée, l'homme s'est débarrassé le premier des amas neigeux qui -le gênaient. Il a balayé le seuil de sa porte, réparé ses chemins, -dégagé ses toits et son jardinet, puis il attend que le soleil fasse le -reste. Déjà les «soulanes», ou pentes bien exposées aux rayons du midi, -commencent à se dégager du blanc linceul qui les recouvre; çà et là , le -roc, la terre ou le gazon brûlé, reparaissent à travers la couche de -neige. Ces espaces noirâtres augmentent peu à peu; ils ressemblent à des -groupes d'îles qui grandissent incessamment et finissent par se -rejoindre; les plaques blanches diminuent en nombre et en étendue; elles -fondent, et l'on dirait qu'elles remontent par degrés la pente de la -montagne. Les arbres de la forêt, sortis de leur engourdissement, -commencent à faire leur toilette printanière; aidés par les petits -oiseaux qui voltigent de branche en branche, ils secouent le fardeau de -givre et de neige qu'ils portaient et baignent librement leurs nouvelles -pousses dans l'atmosphère attiédie. - -Les torrents se raniment aussi. Au-dessous de la couche protectrice des -neiges, la température du sol ne s'est point abaissée autant qu'à la -surface extérieure, balayée par les vents froids, et, pendant les longs -mois de l'hiver, de petits réservoirs d'eau, semblables à des -gouttelettes dans un vase de diamant, se maintiennent çà et là sous les -glaces. Au printemps, ces vasques, vers lesquelles se dirigent tous les -petits filets de neige fondue, ne suffisent plus à renfermer la masse -liquide; les enveloppes glacées se rompent, les bassins débordent, et -l'eau cherche à se creuser un chemin sous les neiges. Dans chaque ravin, -dans chaque dépression du sol, se fait ce travail caché, et le torrent -de la vallée, alimenté par tous ces ruisselets descendus des hauteurs, -reprend son cours qu'avait interrompu le froid de l'hiver. D'abord, il -passe en tunnel au-dessous des neiges amoncelées; puis, grâce aux -progrès incessants de la fusion, il élargit son lit, exhausse ses -voûtes. Le moment vient où la masse qui le domine ne peut plus se -soutenir en entier; elle s'écroule comme le ferait le toit d'un temple -dont les piliers sont ébranlés. Des fuites s'ouvrent ainsi dans les amas -neigeux qui remplissent le fond des vallées; quand on se penche au bord -de ces gouffres, on distingue au fond quelque chose de noir sur lequel -un peu d'écume brode une dentelle fugitive: c'est l'eau du torrent; le -sourd murmure des cailloux entre-froissés jaillit de l'ouverture -ténébreuse. - -A ce premier effondrement des neiges en succèdent d'autres, de plus en -plus nombreux, et bientôt le torrent, redevenu libre en grande partie, -n'a plus qu'à renverser les digues formées par les neiges les plus -épaisses et les plus compactes. Quelques-uns de ces remparts résistent à -l'action des eaux pendant des semaines et des mois. Même aux abords des -cascades, des masses de neige, changées en glace et sans cesse aspergées -par l'eau qui se brise, gardent obstinément leur forme; on dirait -qu'elles se refusent à fondre. Souvent on voit, au devant de la -cataracte mouvante du torrent, une sorte d'écran formé par une cataracte -solidifiée, celle des neiges glacées qui avaient arrêté le cours des -eaux pendant l'hiver. - -En reformant son lit dans chaque vallée qui longe la base des monts, -dans chaque ravin qui raye leurs flancs, l'eau des ruisseaux et des -torrents enlève aux neiges des pentes les soubassements qui leur -servaient de point d'appui. Sous l'action de la pesanteur, des -avalanches tendent alors à se produire, et, de temps en temps, la -montagne, comme un être animé, fait tomber de ses épaules le vêtement -neigeux qui la recouvre. En toute saison, même au plus fort de l'hiver, -des masses de neige, entraînées par leur poids, s'écroulent des sommets -et des pentes; mais, tant que ces avalanches se composent seulement de -la partie superficielle des neiges, elles sont un léger accident dans la -vie des montagnes. Mais, parfois, c'est la masse entière de la neige qui -glisse des hauteurs pour aller s'abîmer dans les vallées; l'eau fondue, -qui pénètre à travers les couches encore glacées de la surface, a rendu -le sol glissant et préparé ainsi le chemin de l'avalanche. Le moment -vient où tout un champ neigeux n'est plus retenu sur la pente; il cède -et, par l'énorme ébranlement qu'il communique aux neiges voisines, les -fait céder aussi. Toute la masse se précipite à la fois sur le versant -de la montagne, poussant devant elle tous les débris qui se trouvent sur -son chemin, troncs d'arbres, pierres, quartiers de roches. Entraînant -avec lui les nappes d'air voisines, renversant les forêts à distance, le -formidable écroulement balaye d'un coup tout un pan de la montagne sur -plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la vallée se trouve en -partie comblée. Les torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle -sont obligés de se changer temporairement en lacs. - -De ces avalanches en masse, les montagnards et les voyageurs ne parlent -qu'avec terreur. Aussi, nombre de vallées, plus exposées que d'autres, -ont-elles reçu, dans les patois locaux, des noms sinistres, tels que -«Val-de-l'Épouvante» ou «Gorge-du-Tremblement.» J'en connais une, -terrible entre toutes, où les muletiers ne s'aventurent jamais sans -avoir l'Å“il fixé sur les hauteurs. Surtout par ces beaux jours de -printemps, lorsque l'atmosphère tiède et douce est chargée de vapeurs -dissoutes, les voyageurs ont le regard soucieux et la parole brève. Ils -savent que l'avalanche attend simplement un choc, un frémissement de -l'air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme -des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de -paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal -n'aille pas irriter là -haut le mauvais génie qui les menace. Enfin, -quand ils ont passé l'issue des ravins redoutables où les couloirs de la -montagne dégagent de plusieurs côtés à la fois leurs avalanches de -neiges et de ruines, ils peuvent respirer à leur aise et songer sans -anxiété personnelle à leurs devanciers moins heureux, dont la veille ils -s'étaient raconté les terribles histoires. Souvent, tandis que les -voyageurs continuent tranquillement leur descente vers la plaine, un -bruit de tonnerre, un long fracas qui se répercute de roche en roche, -les force à se retourner soudain: c'est l'écroulement des neiges qui -vient de se produire et de combler tout le fond de la gorge où ils -passaient quelques minutes auparavant. - -Heureusement, la disposition et la forme des pentes permet aux -montagnards de reconnaître les endroits dangereux. Ils ne construisent -donc point leurs cabanes au-dessous des versants où se forment les -avalanches, et, dans le tracé de leurs sentiers, ils prennent soin de -choisir des passages abrités. Mais tout change dans la nature, et telle -maisonnette, tel sentier, qui n'avaient jadis rien à craindre, finissent -par se trouver exposés au danger; l'angle d'un promontoire a peut-être -disparu, la direction du couloir d'avalanche s'est peut-être modifiée, -une lisière protectrice de forêt a cédé sous la pression des neiges, et, -par suite, toutes les prévisions du montagnard se trouvent déçues. - -Par les mille colonnes pressées de leurs troncs, les bois sont l'une des -meilleures barrières contre la marche des avalanches, et nombre de -villages n'ont pas d'autre moyen de défense contre les neiges. Aussi de -quel respect, de quelle vénération presque religieuse regardent-ils leur -bois sacré! L'étranger qui se promène dans leurs montagnes admire cette -forêt à cause de la beauté de ses arbres, du contraste de sa verdure -avec les neiges blanches; mais eux, ils lui doivent la vie et le repos; -c'est grâce à elle qu'ils peuvent s'endormir tranquillement le soir sans -craindre d'être engloutis pendant la nuit! Pleins de gratitude envers la -forêt protectrice, ils l'ont divinisée. Malheur à qui touche de la -cognée l'un de ses troncs sauveurs! «Qui tue l'arbre sacré tue le -montagnard,» dit un de leurs proverbes. - -Et pourtant, il s'est trouvé de ces meurtriers, et en grand nombre. De -même que, de nos jours encore, des soldats soi-disant «civilisés» -forcent à la soumission les habitants d'une oasis en abattant les -palmiers qui sont la vie de la tribu, de même il est arrivé souvent que, -pour réduire des montagnards, les envahisseurs à la solde de quelque -seigneur, ou même les pâtres d'une autre vallée, ont coupé les arbres -qui servaient aux villages de sauvegarde contre la destruction. Telles -étaient, telles sont encore les pratiques de la guerre. Non moins féroce -est l'avide spéculation. Lorsque, en vertu de quelque achat ou par les -hasards de l'héritage ou de la conquête, un homme d'argent est devenu le -propriétaire d'un bois sacré, malheur à ceux dont le sort dépend de sa -bienveillance ou de son caprice! Bientôt les bûcherons sont à l'Å“uvre -dans la forêt, les troncs sont abattus, précipités dans la vallée, -débités en planches et payés en beaux écus sonnants. Un large chemin se -trouve ainsi frayé aux avalanches. Privés de leur rempart, peut-être les -habitants du village menacé persistent à y rester par amour du foyer -natal; mais, tôt ou tard, le péril devient imminent, il faut émigrer en -toute hâte, emporter les objets précieux et laisser la maison en proie -aux neiges suspendues. - -Dans chaque village des monts, on se raconte aux veillées la terrible -chronique des avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant -contre les genoux des mères. Ce que le feu grisou est pour le mineur, -l'avalanche l'est pour le montagnard. Elle menace son chalet, ses -granges, ses bestiaux; elle peut l'engloutir lui-même. Que de parents, -que d'amis il a connus, qui dorment maintenant sous les neiges! Le soir, -quand il passe à côté de l'endroit où la masse énorme les a engouffrés, -il lui semble que la montagne d'où s'est détachée l'avalanche le regarde -méchamment, et il double le pas pour s'éloigner du lieu sinistre. -Quelquefois aussi, les débris de l'écroulement lui rappellent la -délivrance inespérée d'un camarade. Là , pendant une nuit de printemps, -s'abattit un talus de neige plus haut que les grands sapins et que la -tour du village. Un groupe de chalets et de granges se trouvait sous la -formidable masse. Sans doute, pensaient les montagnards accourus des -hameaux voisins, sans doute toutes les charpentes ont été démolies et -les habitants sont restés écrasés sous les débris! Néanmoins, ils se -mettent courageusement à l'ouvrage pour déblayer l'énorme monceau. Ils -travaillent pendant quatre nuits et quatre jours, et, quand leurs -pioches atteignent enfin le toit du premier chalet, ils entendent des -chants qui s'entre-répondent. Ce sont les voix des amis que l'on avait -crus perdus. Leurs demeures avaient résisté à la violence du choc, et -l'air qu'elles contenaient avait heureusement suffi. Pendant leur -emprisonnement, ils avaient passé leur temps à établir des -communications de maison à maison et à creuser un tunnel de sortie; ils -chantaient en même temps pour s'encourager au travail. - -Les forêts protectrices ont-elles disparu, il est bien difficile de les -remplacer. Les arbres poussent lentement, surtout sur les montagnes; -dans les couloirs d'avalanche, ils ne poussent pas du tout. Il est vrai -qu'à force de travaux on pourrait fixer les neiges sur les hautes pentes -et prévenir ainsi le désastre de leur effondrement dans les vallées; on -pourrait tailler la pente en gradins horizontaux où les couches de neige -seraient forcées de séjourner comme sur les marches d'un gigantesque -escalier; on pourrait aussi remplacer les troncs d'arbres par des -rangées de pieux en fer et par des palissades qui empêcheraient le -glissement des masses supérieures. Déjà ces tentatives ont été faites -avec succès, mais seulement en des vallées qu'habitent des populations -riches et nombreuses. De pauvres villageois, à moins qu'ils ne soient -aidés par la société tout entière, ne sauraient songer à sculpter, pour -ainsi dire à nouveau, le relief de la montagne, et les avalanches -continuent de descendre sur leurs prairies par les couloirs accoutumés. -Ils doivent se borner à protéger leurs maisonnettes par d'énormes -éperons de pierre qui rompent la force des neiges écroulées et les -divisent en deux courants, quand ces neiges ne descendent pas en masses -assez puissantes pour tout démolir d'un choc. - -De tous les destructeurs de la montagne, l'avalanche est le plus -énergique. Terres et fragments rocheux, elle entraîne tout comme le -ferait un torrent débordé; bien plus, par la fusion graduelle des neiges -qui en formaient la couche inférieure, elle délaye tellement le sol que -celui-ci se change en une boue molle, lézardée de profondes crevasses et -s'affaissant sous son propre poids. Jusqu'à de grandes profondeurs, la -terre est devenue fluide; elle coule le long des pentes, entraînant avec -elle les sentiers, les quartiers de roc épars et jusqu'aux forêts et aux -maisons. Des pans entiers de montagne, détrempés par les neiges, ont -ainsi glissé en bloc avec leurs champs, leurs pâturages, leurs bois et -leurs habitants. Par leur entassement et la lente pénétration de leur -eau de fusion dans le sol, les flocons de neige suffisent donc à démolir -peu à peu les montagnes. Au printemps, chaque ravin montre clairement ce -travail de destruction; à la fois cascades, éboulis, avalanches, les -neiges, les roches et les eaux confondues descendent des sommets et -s'acheminent vers la plaine. - - - - -CHAPITRE XII - -LE GLACIER - - -Même au milieu de l'été, lorsque toutes les neiges se sont fondues au -souffle des vents chauds, d'énormes amas de glace, renfermés dans les -hautes vallées, font encore un hiver local rendu plus bizarre par le -contraste. Quand le soleil brille de tout son éclat, la chaleur directe -et celle que renvoient les glaces se font sentir lourdement au voyageur; -il fait même en apparence plus chaud que dans les vallées, à cause de la -sécheresse de l'air, incessamment privé de son humidité par l'avide -surface du glacier. Dans le voisinage, on entend chanter les oiseaux -sous le feuillage; des fleurs émaillent le gazon, des fruits mûrissent -sous les feuilles de myrtille. Et pourtant, à côté de ce monde joyeux, -voici le morne glacier, avec ses crevasses béantes, ses amas de pierres, -son terrible silence, son apparente immobilité. C'est la mort à côté de -la vie. - -Néanmoins, la grande masse glacée a aussi son mouvement; avec lenteur, -mais avec une force invincible, elle travaille, comme le vent, les -neiges, les pluies, les eaux courantes, à renouveler la surface de la -planète; partout où les glaciers ont passé pendant un des âges de la -terre, l'aspect du pays est transformé par leur action. Comme les -avalanches, ils emportent dans les plaines les déblais des montagnes -croulantes, sans violence, par un patient effort de tous les instants. - -L'Å“uvre du glacier, si difficile à saisir dans sa marche secrète, -quoique si vaste dans ses résultats, commence dès le sommet de la -montagne, à la surface des couches neigeuses. Là -haut, dans les cirques -où se sont amassés en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches -fouettées de la tempête, l'uniforme étendue des névés ne change point -d'aspect. D'année en année et de siècle en siècle, c'est toujours la -même blancheur, mate à l'ombre des nuages, éblouissante sous les rayons -du soleil. Il semble que la neige y soit éternelle, et c'est même ainsi -que la désignent les habitants des plaines qui, d'en bas, la voient -briller à côté du ciel. Ils croient qu'elle reste à jamais sur les -hautes cimes et que, si le vent la soulève dans ses tourmentes, il la -laisse toujours retomber à la même place. - -Il n'en est rien. Une partie de la neige s'évapore et retourne aux -nuages d'où elle est descendue. Une autre partie du névé, exposée aux -rayons du soleil ou à l'influence d'un vent chaud du midi, se parsème de -gouttelettes fondues qui glissent à la surface ou pénètrent dans les -couches jusqu'à ce que, saisies de nouveau par le froid, elles se -congèlent en d'imperceptibles gemmes. Ainsi, par des millions de -molécules qui fondent, puis se regèlent pour se refondre encore et -redevenir solides, la masse du névé se transforme insensiblement; en -même temps, elle se déplace, grâce à la pesanteur qui entraîne de -quelques millimètres les gouttes fondues, et peu à peu, les neiges -tombées jadis sur le sommet de la montagne se trouvent en avoir descendu -les pentes. D'autres neiges ont pris leur place et s'écouleront aussi -par une série de fusions, sans que pourtant elles aient à subir le -moindre changement apparent. Il est vrai qu'elles ont devant elles -l'infini des âges; c'est avec lenteur qu'elles se hâtent vers la mer, où -elles doivent aller s'engloutir un jour. Lorsque déjà deux générations -d'hommes se sont succédé dans les plaines inférieures, tel flocon de -neige tombé sur une haute cime n'est pas encore sorti de la masse du -névé. - -Mais, si lent qu'il soit, ce flocon changé en cristal n'en avance pas -moins. La masse de névé, devenue plus homogène et déjà transformée en -glace, s'engage dans la gorge de la montagne où l'entraîne son poids. -Toujours immobile en apparence, l'amas de glace est maintenant devenu un -véritable fleuve coulant dans un lit de rochers. A droite et à gauche, -sur les pentes, la neige d'hiver est complètement fondue, et des herbes -fleuries l'ont remplacée. Tout un monde d'insectes vit et bourdonne dans -les gazons des pâturages; l'air est doux, et l'homme conduit ses -troupeaux sur des escarpements herbeux d'où le regard descend au loin -sur le courant glacé. Et celui-ci, d'un incessant effort, continue -toujours son voyage vers la plaine; il s'épancherait jusque dans les -campagnes unies de la base des monts, il atteindrait la mer elle-même, -si la douce température des vallées inférieures, la tiédeur des vents, -les rayons du soleil, ne parvenaient à fondre ses glaces avancées. - -Dans son cours, le fleuve solide se comporte comme le ferait une vraie -rivière d'eau vive. Il a aussi ses méandres et ses remous, ses maigres -et ses crues, ses «dormants», ses rapides et ses cataractes. Comme l'eau -qui s'étale ou se rétrécit suivant la forme de son lit, la glace -s'adapte aux dimensions du ravin qui l'enferme; elle sait se mouler -exactement sur la roche, aussi bien dans le vaste bassin où les parois -s'écartent de part et d'autre, que dans le défilé où le passage se ferme -presque entièrement. Poussé par les masses dont l'alimente incessamment -le névé supérieur, le glacier continue toujours de glisser sur le fond, -que la pente en soit presque insensible ou bien qu'il forme une -succession de précipices. - -Toutefois, la glace, n'ayant pas la souplesse, la fluidité de l'eau, -accomplit avec une sorte de gaucherie barbare tous les mouvements que -lui impose la nature du sol. A ses cataractes, elle ne sait point -plonger en une nappe unie comme le courant d'eau; mais, suivant les -inégalités du fond et la cohésion des cristaux de glace, elle se brise, -se fendille, se découpe en blocs qui s'inclinent diversement, -s'écroulent les uns sur les autres, se ressoudent en obélisques -bizarres, en tourelles, en groupes fantastiques. Même là où le fond de -l'immense rainure est assez régulièrement incliné, la surface du glacier -ne ressemble point à la nappe égale des eaux d'un fleuve. Le frottement -de la glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes semblables à -celles de l'onde sur le rivage, mais il la brise et la rebrise en -crevasses qui s'entre-croisent en un dédale de gouffres. - -En hiver, et même lorsque le printemps a déjà renouvelé la parure des -campagnes inférieures, un grand nombre de crevasses sont masquées par -d'épaisses masses de neige qui s'étendent en couches continues à la -surface du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas été amollie par la -chaleur du soleil, il est facile de cheminer par-dessus la gueule de ces -abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer comme il ignore les grottes -ouvertes dans l'épaisseur des montagnes. Mais le retour annuel de la -saison d'été fond peu à peu les neiges superficielles. Le glacier, qui -marche sans cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel -frisson, secoue le manteau neigeux qui le recouvre; çà et là les voûtes -s'effondrent et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs des -crevasses; souvent il n'en reste que des ponts étroits sur lesquels on -ne s'aventure qu'après avoir éprouvé du pied la solidité de la neige. - -C'est alors que maint glacier devient dangereux à traverser, à cause de -la largeur de ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords du -gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur, des couches superposées de -glace bleuâtre qui furent jadis des neiges et que séparent des bandes -noirâtres, restes de débris tombés sur le névé; d'autres fois, la glace, -claire et homogène dans toute sa masse, semble n'être qu'un seul -cristal. - -Quelle est la profondeur du puits? On ne sait. Une saillie de la glace -et les ténèbres empêchent le regard de descendre jusqu'aux roches du -fond; seulement, on entend quelquefois des bruits mystérieux qui -s'élèvent de l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre qui se -détache, un morceau de glace qui se fendille et s'écroule. - -Des explorateurs sont descendus dans ces gouffres pour en mesurer -l'épaisseur et pour étudier la température et la composition des glaces -profondes. Quelquefois ils ont pu le faire sans trop de danger, en -pénétrant latéralement dans les fentes par les saillies des rochers qui -servent de berge aux fleuves de glace. Souvent aussi, il leur a fallu se -faire descendre au moyen de cordes, comme le mineur qui pénètre au sein -de la terre. Mais, pour un savant qui, tout en prenant les précautions -nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers, combien de malheureux -pâtres s'y sont engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît pourtant -des montagnards qui, tombés au fond de ces crevasses, meurtris, -saignants, perdus dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la -résolution de revoir le jour. Il en est un qui suivit le cours d'un -ruisseau sous-glaciaire et fit ainsi un véritable voyage au-dessous de -l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après une pareille excursion, il -ne reste plus à l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un cratère pour -explorer le réservoir souterrain des laves! - -Certes il faut louer grandement le savant courageux qui descend dans les -profondeurs du glacier pour en étudier les stries, les bulles d'air, les -cristaux: mais que de choses nous pouvons déjà contempler à la surface, -que de charmants détails il nous est permis de surprendre, que de lois -se révèlent à nos yeux, si nous savons regarder! - -En effet, dans ce chaos apparent, tout se régit par des lois. Pourquoi, -vis-à -vis de tel point de la berge, une fente se produit-elle toujours -dans la masse glacée? Pourquoi, à une certaine distance au-dessous, la -crevasse, qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle de nouveau -ses bords et le glacier se ressoude-t-il? Pourquoi la surface se -bombe-t-elle régulièrement sur un point pour se crevasser ailleurs? En -voyant tous ces phénomènes qui reproduisent grossièrement les rides, les -vaguelettes, les remous ou les nappes unies de l'eau des fleuves, on -comprend mieux l'unité qui, sous l'infinie diversité des aspects, -préside à toutes les choses de la nature. - -Quand on s'est fait l'intime du glacier par de longues explorations et -que l'on sait se rendre compte de tous les petits changements qui -s'accomplissent à sa surface, c'est une joie, un délice de le parcourir -par un beau jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le mouvement et -la voix. Des veinules d'eau, presque imperceptibles d'abord, se forment -çà et là , puis s'unissent en ruisselets scintillants qui serpentent au -fond de lits fluviaux en miniature qu'ils viennent de se creuser -eux-mêmes, et disparaissent tout à coup dans une fente de la glace en -faisant entendre une petite plainte à la voix argentine. Ils se gonflent -ou s'abaissent, suivant toutes les oscillations de la température. Qu'un -nuage passe sur le soleil, refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent plus -qu'à grand'peine; que la chaleur devienne plus forte, les ruisseaux -superficiels prennent des allures de torrents; ils entraînent avec eux -des sables et des cailloux pour les déposer en alluvions, en former des -berges et des îles; puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le -froid de la nuit les congèlera de nouveau. - -Sous les rayons de chaleur qui animent temporairement le champ du -glacier par la fusion de la couche superficielle, le petit monde des -cailloux tombés des parois voisines s'agite aussi. Un talus de gravier, -situé au bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre par des -écroulements partiels et plonge dans les crevasses. Ailleurs, des -pierrailles noires sont éparses sur le glacier; elles absorbent, -concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous d'elles, la -criblent de petits trous cylindriques. Plus loin, au contraire, de -vastes amas de débris et de grosses pierres empêchent la chaleur du -soleil de pénétrer au-dessous; tout autour, la glace se fond et -s'évapore; ces pierres arrivent ainsi à former des piliers qui semblent -grandir, jaillir du sol comme des colonnes de marbre; mais chacune -d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le poids, et tous les -fragments qu'elle portait s'écroulent avec fracas, pour recommencer le -lendemain une évolution semblable. Combien plus charmants encore sont -tous ces petits drames de la nature inanimée, quand animaux ou plantes -viennent s'y mêler! Attiré par la tiédeur de l'air, le papillon arrive -en voletant, tandis que la plante, tombée avec les éboulis du haut des -rochers voisins, utilise son court répit de vie pour reprendre racine et -déployer au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires, des -navigateurs ont vu tout un tapis de végétation recouvrir une haute -falaise, de terre par le sommet, de glace par la base. - - - - -CHAPITRE XIII - -LA MORAINE ET LE TORRENT - - -Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent chaque jour semblent peu -de chose dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet, que le -travail du glacier pendant un jour d'été? Sa masse, avançant d'un -incessant effort, a progressé de quelques centimètres à peine; deux ou -trois rochers se sont détachés des parois pour tomber sur le champ -mouvant des glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de fusion s'est -étalé plus largement, et dans son lit, les cailloux, plus nombreux, se -sont entre-choqués avec plus de fracas. Autrement, tout a gardé -l'apparence accoutumée. Nulle part, semble-t-il, la nature n'est plus -lente dans son Å“uvre de renouvellement perpétuel. - -Et pourtant, ces petites transformations de chaque jour, de chaque -minute, finissent par amener d'immenses changements dans l'aspect de la -terre, de véritables révolutions géologiques. Ces cailloux, ces -fragments de roches qui tombent des escarpements supérieurs sur le lit -de glace, s'entassent peu à peu à la base des parois en d'énormes -remparts de pierres; ils cheminent lentement avec la masse glacée qui -les porte; mais d'autres débris, éboulés des mêmes couloirs de la -montagne, les remplacent à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs -convois de roches, entassées en désordre, accompagnent le glacier dans -sa marche; au fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres -descendant de chaque promontoire en ruines, de chaque cirque raviné par -les avalanches. - -Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une zone de température plus -douce, le glacier ne peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se -fond en eau et laisse tomber son fardeau de pierres. Tous ces débris -s'écroulent en un immense chaos formant barrage dans la vallée; à -l'extrémité de maint glacier, ce sont de véritables montagnes de pierres -croulantes aux talus mal affermis. Qu'après une longue série d'années -neigeuses, la masse du glacier se gonfle et s'allonge, il faut qu'elle -reprenne ces montagnes de pierres et qu'elle les pousse un peu plus loin -dans la vallée. Lorsque, plus tard, sous l'influence d'une température -plus douce, d'hivers moins abondants en neiges, le glacier se fondra -dans toute sa partie inférieure en laissant à vide la cuvette de rochers -qui lui servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée de la pression -qui la poussait en avant, restera isolée à une certaine distance du -glacier; derrière elle se montrera la pierre nue, polie, rabotée par le -poids énorme qui s'y mouvait naguère, et recouverte çà et là de la boue -rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux et des graviers -entraînés. Une autre moraine de débris entassés se formera peu à peu -devant le talus du glacier. - -Eh bien! à des distances énormes en avant de la vallée, à des lieues et -même à des dizaines de lieues, on remarque des traces indiscutables de -l'ancienne action des glaces. Des plaines entières, jadis remplies -d'eau, ont été graduellement comblées par les boues et les cailloux que -le glacier poussait devant lui; les saillies des montagnes et des -collines qui se trouvaient sur le chemin du fleuve solide ont été -érodées et polies; enfin, des roches éparses et des moraines ont été -déposées au loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant à -d'autres massifs. On reconnaît facilement l'origine de ces pierres à -leur composition chimique, à l'arrangement de leurs cristaux ou à leurs -fossiles; souvent même les caractères distinctifs ont une telle -précision que l'on peut signaler, sur la montagne elle-même, le cirque -élevé d'où s'est détaché le bloc errant. Combien d'années ou de siècles -a duré le voyage? Bien longtemps sans doute, si l'on en juge par les -grosses roches que transportent les glaciers actuels, et dont la marche -a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il en est que des savants ont -rendus célèbres par leurs observations et que l'on aime à revoir comme -des amis. - -Ces pierres échouées dans les plaines, ces amas de boue transportés au -loin, toutes ces traces laissées par le séjour des anciens glaciers, -nous permettent d'imaginer quelles ont été les grandes alternatives du -climat et les immenses modifications du relief et de l'aspect terrestres -pendant les âges successifs de la planète. Dans le passé que nous -révèlent ces débris, nous voyons notre montagne et ses voisines se -dresser bien au-dessus de leurs sommets actuels; les pointes suprêmes -dépassaient les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs qui -voyageaient dans l'espace venaient se déposer en neiges ou en cristaux -glacés sur les pentes de l'énorme massif; les cirques de pâturages, les -vallons verdoyants, les versants aujourd'hui boisés, étaient recouverts -par l'uniforme couche des glaces; dans la vallée, cascades et lacs, -ruisseaux et prairies, rien ne paraissait encore; l'immense fleuve -glacé, non moins épais que le sont maintenant les assises des monts, -emplissait toutes les dépressions, puis, à son issue des gorges, allait -s'étaler au loin dans les plaines par-dessus collines et vallons. Telle -était, du temps de nos aïeux, l'image que leur présentait le mont chargé -de glaces; pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le lointain -indéfini des siècles, le tableau sera changé. Peut-être le glacier, -alors complètement fondu, sera-t-il remplacé par un faible ruisseau; la -montagne elle-même aura cessé d'exister; un léger exhaussement du sol en -marquera la place, et la plaine actuelle, toute bouleversée par les -changements de niveau, aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront -graduellement dans le ciel! - -Et tandis que nous pensons à l'histoire de la montagne et de son -glacier, à ce qu'ils furent et à ce qu'ils deviendront un jour, voilà le -petit torrent qui sort en gazouillant des glaces et qui va de par le -monde travailler à l'Å“uvre du renouvellement continuel de la terre! -L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse par les innombrables molécules de -roche triturée qu'elle porte en suspension, n'est autre chose que le -glacier lui-même transformé soudain à l'état liquide. Et quel contraste, -pourtant, entre la masse solide avec ses crevasses, ses grottes, ses -entassements de pierres, ses pentes boueuses, et l'eau qui jaillit -gaiement à la lumière et serpente en babillant parmi les fleurs! C'est -un des spectacles les plus curieux de la montagne, que cette brusque -apparition du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur, a cheminé -dans l'ombre en se gonflant des millions de gouttelettes tombées des -fentes de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant change de forme -tous les jours, suivant les écroulements et la fonte des glaces; -d'ordinaire, pourtant, il est facile de pénétrer à une certaine distance -dans la grotte et d'en admirer les pendentifs, les parois translucides, -la lumière bleuâtre, les reflets changeants. L'étrangeté du spectacle, -le vague, l'appréhension dont le cÅ“ur est saisi, font que l'on se -croirait transporté dans un lieu sacré. «Trois fois et mille fois bénis» -se croient les pèlerins hindous qui, après avoir remonté le Gange -jusqu'à sa source, osent encore pénétrer sous la voûte ténébreuse d'où -s'élance la sainte rivière! - -C'est avec une grande régularité, dépendante de celle des saisons, que -les torrents glaciaires apportent dans les plaines l'eau fécondante et -les boues alluviales, provenant de cette énorme officine de trituration -qui fonctionne incessamment sous le glacier. Pendant la saison froide de -nos zones tempérées, quand les pluies tombent le plus fréquemment dans -les campagnes, et qu'au lieu de s'évaporer elles trouvent leur chemin -vers les rivières, alors le glacier se gèle plus étroitement, il adhère -partout à la voûte qui lui sert de lit, et ne laisse plus sortir qu'un -faible courant; quelquefois même il tarit en entier; pas une goutte -d'eau ne descend de la montagne. Mais, à mesure que la chaleur revient -et que la végétation joyeuse demande pour ses feuilles et ses fleurs une -plus grande quantité d'eau, à mesure que l'évaporation devient plus -active et que le niveau des rivières tend à s'abaisser, les torrents des -glaciers se gonflent, ils se changent temporairement en fleuves et -fournissent l'humidité nécessaire aux champs altérés. Il s'établit ainsi -une compensation des plus utiles pour la prospérité des contrées -qu'arrosent des cours d'eau partiellement alimentés par les glaciers. -Quand les affluents, gonflés par la pluie, coulent en surabondance, les -torrents de la montagne n'apportent qu'un mince flot liquide; ils -débordent, au contraire, quand les autres rivières sont presque à sec; -grâce à ce phénomène de balancement, une certaine égalité se maintient -dans le fleuve où viennent s'unir les divers cours d'eau. - -Dans l'économie générale de la terre, le glacier, immobile en apparence, -toujours si lent et calme dans sa force, est un grand élément de -régularisation. Rarement il introduit quelque désordre imprévu dans la -nature. C'est là ce qui peut arriver, par exemple, lorsqu'un glacier -latéral, poussant un large rempart de débris ou s'avançant lui-même au -travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire, en accumule les eaux et -forme ainsi un lac sans cesse grandissant. Pendant longtemps, la digue -résiste à la pression de la masse liquide; mais, à la suite d'une fonte -considérable des neiges, d'un recul du glacier de barrage ou de déblais -lentement opérés par les eaux, il se peut que la barrière de glaces et -de blocs amoncelés cède tout à coup. Alors le lac s'effondre en une -terrible avalanche; l'eau, mêlée aux pierres, aux blocs de glace et à -tous les débris arrachés à ses rives, se précipite avec rage dans la -vallée inférieure; elle enlève les ponts, détruit les moulins, rase les -maisons de ses rivages, entraîne les arbres des pentes basses, et, -déchaussant les prairies elles-mêmes, comme le ferait un immense soc de -charrue, les roule devant elle et les mêle au chaos de son déluge. Pour -les vallées que parcourt l'inondation, le désastre est immense, et le -récit s'en transmet de génération en génération. - -Mais ce sont là des événements bien rares et qui deviennent même -impossibles pour l'avenir dans les pays civilisés, parce que les -populations menacées ont soin de prévenir le danger en creusant des -souterrains de dégagement aux réservoirs lacustres qui se forment -derrière une digue mouvante de glaces ou de pierres. Ainsi réprimé dans -ses écarts, le glacier reste le bienfaiteur des régions situées sur le -cours de ses eaux. C'est lui qui les arrose dans la saison où elles -auraient le plus à craindre les effets de la sécheresse, lui qui les -renouvelle par des apports de terre végétale toute fraîche encore et -avec tous ses éléments de nutrition chimique. Le glacier est en réalité -un lac, une mer d'eau douce d'une contenance de milliards de mètres -cubes; mais ce lac, suspendu aux flancs des monts, s'épanche lentement -et comme avec mesure. Il renferme assez d'eau pour inonder toutes les -campagnes inférieures, mais il répartit discrètement ses trésors. Cette -masse glacée, présentant l'aspect de la mort, contribue ainsi d'autant -mieux à la vie et à la fécondité de la terre. - - - - -CHAPITRE XIV - -LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES - - -Par ses neiges et ses glaces fondantes, qui servent à gonfler les -torrents et les fleuves pendant l'été, la montagne entretient la -végétation jusqu'à d'énormes distances de sa base, mais elle garde assez -d'humidité pour nourrir sa propre flore de forêts, de gazons et de -mousse, bien supérieure, par le nombre de ses espèces, à la flore d'une -même étendue des plaines. D'en bas, le regard ne peut observer les -détails du tableau que présente la verdure de la montagne, mais il en -embrasse le magnifique ensemble et jouit des mille contrastes que la -hauteur, les accidents du sol, l'inclinaison des pentes, l'abondance de -l'eau, le voisinage des neiges et toutes les autres conditions physiques -produisent dans la végétation. - -Au printemps, quand tout renaît dans la nature, c'est une joie de voir -le vert des herbes et du feuillage reprendre le dessus sur la blancheur -des neiges. Les tiges du gazon, qui peuvent respirer de nouveau et -revoir la lumière, perdent leur teinte rousse et leur aspect calciné; -elles deviennent d'abord d'un jaune blanchâtre, puis d'un beau vert. Des -fleurs en multitudes diaprent les prairies: ici, ce ne sont que des -renoncules, ailleurs que des anémones ou des primevères jaillissant en -bouquets; plus loin, la verdure disparaît sous le blanc neigeux du -gracieux narcisse des poètes ou sous le lilas du crocus, dont l'être -tout entier n'est que fleur, de la racine au bord de la corolle; près -des cours d'eau, la parnassie ouvre sa fleur délicate; çà et là les -petites fleurs blanches ou azurées, roses ou jaunes, se pressent en si -grandes foules, qu'elles donnent leur couleur à toute la pente herbeuse -et que, des versants opposés, on peut déjà reconnaître l'espèce de -plante qui domine dans la prairie, à mesure que la neige recule vers les -hauteurs devant le tapis de verdure fleurissante. Bientôt aussi les -arbres se mettent de la fête. En bas, sur les premières pentes, ce sont -les arbres fruitiers qui, peu de semaines après s'être débarrassés de la -neige de l'hiver, se recouvrent d'une autre neige, celle de leurs -fleurs. Plus haut, les châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers, se -couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre; du jour au lendemain, on -dirait que la montagne s'est revêtue d'un tissu merveilleux où le -velours s'est mêlé à la soie. Peu à peu, cette jeune verdure des forêts -et des broussailles s'avance vers le sommet; elle monte comme à -l'escalade dans les vallons et les ravins pour conquérir les -escarpements suprêmes entre les glaciers. Là -haut, tout prend un aspect -inattendu de joie. Même les sombres rochers, qui semblaient noirs par -leur contraste avec les neiges, ornent leurs anfractuosités de petites -touffes de verdure. Eux aussi prennent part à la gaieté du printemps. - -Moins somptueux par l'exubérance de leur verdure et la multitude -prodigieuse de leurs fleurs, les hauts pâturages sont pourtant plus -aimables que les prairies d'en bas; leurs pelouses sont d'une gaieté -plus douce et plus intime. On s'y promène sans effort sur l'herbe courte -et l'on y fait plus aisément connaissance avec les fleurs qui -jaillissent par myriades des touffes de verdure. Là , du reste, l'éclat -des corolles est incomparable. Le soleil y darde des rayons plus -brûlants, d'une action chimique plus puissante et plus rapide; il -élabore dans la sève des substances colorantes d'une beauté plus -parfaite. Armés de leurs loupes, le botaniste, le physicien, constatent -dûment le phénomène; mais, sans leurs instruments, le simple, promeneur -reconnaît bien à l'Å“il nu que le bleu de nulle fleur de la plaine -n'égale l'azur profond de la petite gentiane. Pressées de vivre et de -jouir, les plantes se font plus belles; elles s'ornent de couleurs plus -vives, car la saison de la joie sera courte; après l'été qui s'enfuit, -la mort les surprendra. - -Le regard est ébloui de l'éclat que présentent les larges plaques de -gazon parsemées des étoiles d'un rose vif du silène, des grappes bleues -du myosotis, des larges fleurs au cÅ“ur d'or de l'aster des Alpes. Sur -les pentes plus sèches, au milieu des roches arides, croissent l'orchis -noire au parfum de vanille et le «pied de lion», dont la fleur ne se -fane jamais et reste un symbole de constance éternelle. - -Parmi ces herbes aux fleurs éclatantes, il en est que n'effraye -nullement le voisinage de la neige et de l'eau glacée. Elles ne sont -point frileuses; tout à côté des cristaux du névé, le flux de la sève -circule librement dans les tissus de la délicate soldanelle, qui penche -au-dessus de la neige sa corolle d'une nuance si tendre et si pure; -quand le soleil brille, on peut dire d'elle, mieux que du palmier des -oasis, qu'elle a son pied dans la glace et sa tête dans le feu. A la -sortie même des neiges, le torrent, dont l'eau laiteuse semble être de -la glace à peine fondue, entoure de ses bras un îlot fleuri, bouquet -charmant aux tiges sans cesse frissonnantes. Plus loin, le lit de neige -que l'ombre du rocher a défendu contre les rayons du soleil est tout -diapré de fleurs; la douce température qu'elles répandent a fondu la -neige autour d'elles; on dirait qu'elles jaillissent d'une coupe de -cristal au fond bleui par l'ombre. D'autres fleurs, plus sensibles, -n'osent point subir le contact immédiat de la neige; mais elles prennent -soin de s'entourer d'un moelleux fourreau de mousse. Tel est le petit -Å“illet rouge des sommets neigeux; on dirait un rubis posé sur un -coussin de velours vert au milieu d'une couche de duvet blanc. - -Sur les pentes de la montagne, les forêts alternent avec les surfaces -gazonnées, mais non pas au hasard. La présence de grands arbres indique -toujours, sur le versant qui les produit, une terre végétale assez -épaisse et de l'eau d'arrosement en abondance: ainsi, grâce à la -distribution des forêts et des pâturages, on peut lire de loin -quelques-uns des secrets de la montagne, pourvu, du moins, que l'homme -ne soit pas intervenu brutalement en abattant les arbres et en modifiant -l'aspect du mont. Il est des régions entières où l'homme, âpre à -s'enrichir, a coupé tous les arbres; il n'en reste plus même une souche, -car les neiges de l'hiver, que n'arrête plus la barrière vivante, -glissent désormais librement au temps des avalanches; elles dénudent le -sol, le rabotent jusqu'au rocher, emportant avec elles tous les débris -de racines. - -L'antique vénération a presque disparu. Jadis, le bûcheron n'abordait -qu'avec effroi la forêt de la montagne; le vent qu'il y entendait gémir -était pour lui la voix des dieux; des êtres surnaturels étaient cachés -sous l'écorce, et la sève de l'arbre était en même temps un sang divin. -Quand il leur fallait approcher la cognée d'un de ces troncs, ils ne le -faisaient qu'en tremblant. «Si tu es un dieu, si tu es une déesse, -disait le montagnard des Apennins, si tu es un dieu, pardonne;» et il -récitait dévotement les prières commandées; mais, après ses -génuflexions, était-il bien rassuré, pourtant? - -En brandissant la hache, il voyait les branches s'agiter au-dessus de sa -tête; les rugosités de l'écorce semblaient prendre une expression de -colère, s'animer d'un regard terrible; au premier coup, le bois humide -apparaissait comme la chair rosée des nymphes. «Le prêtre a permis sans -doute, mais que dira la divinité même? La hache ne va-t-elle pas -rebondir tout à coup et s'enfoncer dans le corps de celui qui la manie?» - -Il est, même de nos jours, des arbres adorés; le montagnard ne sait trop -pourquoi et n'aime pas qu'on l'interroge à cet égard; mais, encore en -maints endroits, on voit des chênes respectés que les indigènes ont -entourés de barrières pour les protéger contre les animaux et les -voyageurs errants. Dans la vieille Bretagne, lorsqu'un homme était en -danger de mort et qu'un prêtre ne se trouvait pas dans le voisinage, on -pouvait se confesser au pied d'un arbre; les rameaux entendaient, et -leur bruissement portait au ciel la dernière prière du mourant. - -Toutefois, si quelque vieux tronc est respecté çà et là par souvenir des -anciens temps, la forêt elle-même n'inspire plus de sainte terreur; à -présent, les abatteurs d'arbres n'y mettent pas tant de façons que leurs -ancêtres, surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas à des forêts servant de -barrière contre les avalanches. Il suffit seulement qu'ils puissent les -exploiter d'une manière utile, c'est-à -dire en gagnant plus par la vente -du bois qu'ils n'ont à dépenser pour la coupe et le transport. Nombre de -forêts sont encore maintenant dans leur virginité première, à cause de -la difficulté pour l'exploiteur d'arriver jusqu'à elles et d'en extraire -les arbres abattus. Mais, lorsque les chemins d'accès sont faciles, -lorsque la montagne offre de bonnes glissoires d'où l'on peut, d'une -seule poussée, faire descendre de plusieurs centaines de mètres les fûts -ébranchés, lorsque en bas de la pente le torrent de la vallée est assez -fort pour entraîner les arbres en radeaux jusque dans la plaine ou pour -faire mouvoir de puissantes scieries mécaniques, alors les forêts -courent grand risque d'être attaquées par les bûcherons. S'ils les -exploitent avec intelligence, s'ils règlent soigneusement leurs coupes, -de manière à laisser toujours sur pied des récoltes de bois pour les -années suivantes et à développer dans le sol forestier la plus grande -force de production possible, l'humanité n'a qu'à se féliciter des -richesses nouvelles qu'ils procurent. Mais lorsqu'ils coupent, -détruisent tout d'un coup la forêt tout entière, comme s'ils étaient -saisis d'un accès de frénésie, n'est-on pas tenté de les maudire? - -La beauté des forêts qui nous restent encore sur les pentes de la -montagne fait regretter d'autant plus celles que de violents -spéculateurs nous ont ravies. Sur les premières pentes, du côté de la -plaine, les bosquets de châtaigniers ont été épargnés, grâce à leurs -feuilles, que les paysans ramassent pour la litière des bêtes, et leurs -fruits, qu'ils mangent eux-mêmes pendant les soirées d'hiver. Peu de -forêts, même dans les régions tropicales, où l'on voit alterner en -groupes les arbres des essences les plus diverses, présentent plus de -pittoresque et de variété que les bois de châtaigniers. Les pentes de -gazon qui s'étendent au pied des arbres sont assez dégagées de -broussailles pour que le regard puisse s'ouvrir librement de nombreuses -perspectives au-dessous des branchages étalés. En maints endroits, la -voûte de verdure laisse passer la lumière du ciel; le gris des ombres et -le jaune doux des rayons oscillent suivant le mouvement des feuillages; -les mousses et les lichens, qui recouvrent de leurs tapis les écorces -ridées, ajoutent à la douceur de ces lumières et de ces ombres fuyantes. -Les arbres eux-mêmes, ou bien se dressant isolés, ou bien groupés par -deux ou par trois, diffèrent de forme et d'aspect. Presque tous, par les -sillons de leur écorce et le jet de leurs branches, semblent avoir subi -comme un mouvement de torsion de gauche à droite; mais, tandis que les -uns ont le tronc assez uni et bifurquent régulièrement leurs rameaux, -d'autres ont d'étranges gibbosités, des nÅ“uds, des verrues bizarrement -ornées de feuilles en touffes. Il est de vieux arbres à l'énorme tronc, -qui ont perdu toutes leurs grandes branches sous l'effort de l'orage et -qui les ont remplacées par de petites tiges pointues comme des lances; -d'autres ont gardé tout leur branchage, mais ils se sont pourris à -l'intérieur; le temps a rongé leur tronc, en y creusant de profondes -cavernes; il ne reste parfois qu'un simple pan de bois recouvert -d'écorce, pour porter tout le poids de la végétation supérieure. Çà et -là , on remarque aussi sur le sol les restes d'une souche de puissantes -dimensions; l'arbre lui-même a disparu; mais, sur tout le pourtour de -cette ruine végétale, croissent des châtaigniers distincts, jadis unis -dans le gigantesque pilier, et maintenant isolés, racornis, bornés à -leur maigre individu. Ainsi, la forêt présente la plus grande diversité: -à côté d'arbres bien venus, d'un aspect superbe et d'un port majestueux, -voici des groupes dont les formes étranges évoquent devant l'imagination -les monstres de la fable ou du rêve! - -Bien moins divers dans leurs allures sont les hêtres, qui aiment -également à s'associer en forêts, comme les châtaigniers. Presque tous -sont droits comme des colonnes, et de longues échappées ouvertes entre -les fûts permettent à la vue de s'étendre au loin. Les hêtres sont -lisses, brillants d'écorce et de lichens; à la base seulement, ils sont -vêtus de mousse verte; de petites touffes de feuilles ornent çà et là la -partie basse du tronc; mais c'est à quinze mètres au-dessus du sol que -les branchages s'étalent et s'unissent d'arbre en arbre dans une voûte -continue, percée de rayons parallèles qui bariolent le gazon. L'aspect -de la forêt est sévère et pourtant hospitalier; une douce lumière, -composée de tous ces faisceaux brillants et verdie par le reflet des -feuilles, emplit les avenues et se mêle à leur ombre pour former un -vague jour cendré, sans coups de lumière, mais aussi sans ténèbres. A -cette lueur, on distingue nettement tout ce qui vit au pied des grands -arbres: les insectes rampants, les fleurettes qui se balancent, les -champignons et les mousses qui tapissent le sol et les racines; mais, -sur les arbres eux-mêmes, les lichens blancs ou jaunes d'or et les -rayons s'entremêlent et se confondent. Suivant les saisons, la forêt de -hêtres change incessamment d'aspect. Lorsque vient l'automne, son -feuillage se colore de teintes diverses où dominent les nuances brunes -et rougeâtres; puis il se flétrit et tombe sur le sol, qu'il recouvre de -ses lits épais de feuilles sèches, frissonnant au moindre souffle d'air. -La lumière du soleil pénètre librement dans la forêt entre les rameaux -nus, mais aussi les neiges et les brumes; le bois reste morne et triste -jusqu'au jour de printemps, où les premières fleurs s'épanouissent à -côté des flaques de neige fondante, où les bourgeons rougissants -répandent sur tout le branchage comme une vague lueur d'aurore. - -La forêt de sapins qui croît à la même hauteur que les hêtres sur le -versant des monts, mais à une exposition différente, est bien autrement -sombre et redoutable d'aspect. Elle semble garder un secret terrible; de -sourdes rumeurs sortent de ses branches, puis s'éteignent pour renaître -encore comme le murmure lointain des vagues. Mais c'est en haut, dans -les ramures, que se propage le bruit; en bas, tout est calme, -impassible, sinistre; les rameaux, chargés de leur noir feuillage, -s'abaissent presque jusqu'au sol; on frémit en passant sous ces voûtes -sombres. Que l'hiver charge de neige ces robustes branches, elles ne -faibliront point et ne laisseront tomber sur le gazon qu'une poussière -argentée. On dirait que ces arbres ont une volonté tenace, d'autant plus -puissante qu'ils sont tous unis dans une même pensée. En gravissant par -la forêt vers le sommet de la montagne, on s'aperçoit que les arbres ont -de plus en plus à lutter pour maintenir leur existence dans l'atmosphère -refroidie. Leur écorce est plus rugueuse, leur tronc moins droit, leurs -branches plus noueuses, leur feuillage plus dur et moins abondant: ils -ne peuvent résister aux neiges, aux tempêtes, au froid, que par l'abri -qu'ils se fournissent les uns aux autres; isolés, ils périraient; unis -en forêt, ils continuent de vivre. Mais aussi, que, du côté de la cime, -les arbres qui forment la première palissade de défense viennent à céder -sur un point, et leurs voisins sont bientôt ébranlés par l'orage et -renversés. La forêt se présente comme une armée, alignant ses arbres, -comme des soldats, en front de bataille. Seulement un ou deux sapins, -plus robustes que les autres, restent en avant, semblables à des -champions. Solidement ancrés dans le rocher, campés sur leurs reins -trapus, bardés de rugosités et de nÅ“uds comme d'une armure, ils -tiennent tête aux orages et, çà et là , secouent fièrement leur petit -panache de feuilles. J'ai vu l'un de ces héros qui s'était emparé d'une -pointe isolée et de là dominait un immense pourtour de vallons et de -ravins. Ses racines, que la terre végétale, trop peu profonde, n'avait -pu recouvrir, enveloppaient la roche jusqu'à de grandes distances; -rampantes et tortueuses comme des serpents, elles se réunissaient en un -seul tronc bas et noueux qui semblait prendre possession de la montagne. -Les branches de l'arbre lutteur s'étaient tordues sous l'effort du vent; -mais, solides, ramassées sur elles-mêmes, elles pouvaient encore braver -l'effort de cent tempêtes. - -Au-dessus de la forêt de sapins et de sa petite avant-garde exposée à -tous les orages, croissent encore des arbres; mais ce sont des espèces -qui, loin de s'élever droit vers le ciel, rampent au contraire sur le -sol et se glissent peureusement dans les anfractuosités pour échapper au -vent et à la froidure. C'est en largeur qu'ils se développent; les -branches, serpenteuses comme les racines, se reploient au-dessus d'elles -et profitent du peu de chaleur qui en rayonne. C'est ainsi que, pour se -réchauffer pendant les nuits d'hiver, les moutons se pressent les uns -contre les autres. En se faisant petits, en ne présentant qu'une faible -prise à l'orage et que peu de surface au froid, les genévriers de la -montagne réussissent à maintenir leur existence; on les voit encore -ramper vers les sommets neigeux à des centaines de mètres au-dessus du -sapin le plus hardi à l'escalade. De même, les arbustes, tels que les -roses des Alpes et les bruyères, réussissent à s'élever à de grandes -altitudes, à cause de la forme sphérique ou en coupole qu'ont toutes les -tiges pressées les unes contre les autres; le vent glisse facilement sur -ces boules végétales. Plus haut, cependant, il leur faut bien renoncer à -lutter contre le froid; ils cèdent la place aux mousses qui s'étalent -sur le sol, aux lichens qui s'incorporent à la roche; sortie de la -pierre, la végétation rentre dans la pierre. - - - - -CHAPITRE XV - -LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE - - -Riche par sa végétation de forêts, d'arbustes, de gazons et de mousses, -la montagne semble bien pauvre en animaux; elle paraîtrait presque -complètement déserte, si les pâtres n'y avaient amené leurs troupeaux de -vaches et de brebis, que l'on voit de loin, sur le vert des pâturages, -comme des points rouges ou blancs, et si les chiens de garde, toujours -zélés, ne couraient incessamment de droite et de gauche, en faisant -retentir les roches de leurs aboiements. Ce sont là des immigrants -temporaires, venus des plaines basses au printemps et qui doivent y -retourner en hiver, à moins qu'on ne les cache au fond des étables dans -les hameaux de la vallée. Les seuls enfants de la montagne que l'on -rencontre en gravissant les pentes sont des insectes qui traversent le -sentier, se glissant parmi les herbes ou bourdonnant dans l'air; des -papillons, parmi lesquels on remarque les érèbes noires aux reflets -chatoyants, et le magnifique apollon, fleur vivante qui vole au-dessus -des fleurs; çà et là quelque reptile se dérobe entre deux pierres. Les -forêts sont fort silencieuses; il n'y chante que peu d'oiseaux. - -Cependant la montagne, forteresse naturelle qui se dresse au milieu des -plaines, a ses hôtes aussi: les uns, fuyards craintifs, qui se cherchent -une retraite inaccessible; les autres, hardis voleurs, animaux de proie -qui, du haut de leurs tours de guet, épient au loin l'horizon avant de -s'élancer à leurs excursions de pillage. - -Chose bizarre, que fait trop bien comprendre la lâcheté des hommes, les -bêtes de la montagne qui déchirent et qui tuent les autres sont -précisément ce que l'on admire le plus. On en ferait volontiers des -rois, et dans les mythes, les fables, les légendes et maint vieux livre -d'histoire naturelle, on leur donne vraiment ce nom. - -Voici d'abord l'aigle et autres rapaces, oiseaux de carnage que tous les -maîtres de la terre ont choisis pour emblèmes, leur donnant quelquefois -deux têtes, comme s'ils voulaient eux-mêmes avoir deux becs pour -dévorer. Certes, l'aigle est beau lorsqu'il est fièrement campé sur un -roc inaccessible aux hommes, et bien plus magnifique encore lorsqu'il -plane tranquillement dans les airs, souverain de l'espace: mais -qu'importe sa beauté? Si le roi l'admire, le berger le hait. Il est -l'ennemi du troupeau, et le pâtre lui a voué guerre à mort. Bientôt -aigles, vautours et gypaètes, n'existeront plus que dans nos musées; -déjà , sur nombre de montagnes, on n'en voit plus un seul nid, ou bien -celui qui reste ne renferme plus qu'un oiseau solitaire et méfiant, -vieillard à demi perclus, dévoré de parasites. - -L'ours est aussi un dévoreur de moutons, et, tôt ou tard, le berger -l'exterminera de nos montagnes. En dépit de sa vigueur prodigieuse, de -l'art avec lequel il sait broyer les os, il n'est pas le favori des -rois, qui sans doute ne lui trouvent pas assez d'élégance pour le mettre -dans leur blason; en revanche, mainte peuplade le chérit à cause de ses -qualités, et même le chasseur qui le poursuit ne peut se défendre d'une -certaine tendresse à son égard. L'Ostiak, après lui avoir donné le coup -de grâce et l'avoir étendu sanglant sur la neige, se jette à genoux -devant le cadavre pour implorer son pardon: «Je t'ai tué, ô mon Dieu! -mais j'avais faim, ma famille avait faim, et tu es si bon que tu -pardonneras mon crime.» Pourtant il ne fait point sur nous l'effet d'un -dieu; mais comme il semble honnête, et candide, et bienveillant! Comme -il paraît bien pratiquer les vertus de famille! Qu'il est doux à ses -petits et que ceux-ci sont gais, et cabrioleurs, et fantasques! Ces -mÅ“urs patriarcales qu'on nous a tant vantées, c'est dans la caverne de -l'ours ou dans son énorme nid, confortablement tapissé de mousse, qu'il -faut aller les chercher! Il est vrai que le gros animal donne de temps -en temps un coup de croc aux moutons du berger; mais, d'ordinaire, -n'est-il pas la sobriété même? Il se contente de brouter des feuilles, -de paître des myrtilles, de savourer des gâteaux de miel; peut-être se -hasarde-t-il aussi dans la vallée pour aller débonnairement manger à -même des raisins et des poires. - -Un naturaliste suisse, Tsendi, nous affirme, sur l'honneur, que, si le -brave animal rencontre en chemin une petite fille portant un panier de -fraises, il se borne à poser délicatement sa patte sur le panier pour en -demander sa part. Et quand il est entré au service de l'homme, comme il -est serviable, de bonne humeur, magnanime et dédaigneux des insultes! Je -ne puis m'empêcher de regretter ce bon animal, que bientôt on ne verra -plus dans nos montagnes et dont le chasseur cloue orgueilleusement les -pattes sur la porte de sa grange. On supprimera la race: mais, avec plus -d'intelligence, n'eût-on pu l'apprivoiser et l'associer à nos travaux? - -Quant au loup, personne ne le regrettera lorsqu'il aura tout à fait -disparu de la montagne. Voilà bien le compère malfaisant, perfide, -sanguinaire, lâche et vil de toutes façons! Il ne pense qu'à déchirer la -victime et à boire le sang chaud sortant de la plaie. Tous les animaux -le haïssent, et lui les hait tous; mais il n'ose attaquer que les -faibles et les blessés. La frénésie de la faim peut seule le pousser à -se jeter sur de plus forts que lui. En revanche, que d'empressement à se -précipiter sur une proie déjà tombée, sur un ennemi qui ne peut se -défendre! Même lorsqu'un loup vient de s'abattre, vivant encore, sous la -balle du chasseur, tous ses compagnons s'élancent sur lui pour l'achever -et se disputer ses restes. Certes, la sanglante Rome a chargé sa mémoire -de tous les forfaits imaginables; elle a rasé des villes par milliers, -écrasé des hommes par millions; elle s'est gorgée des richesses de la -terre; par la perfidie et la violence, par des infamies sans nombre, -elle est devenue la reine du monde antique, et pourtant, malgré tous ses -crimes, elle s'est calomniée en se donnant une louve pour mère et pour -patronne. Le peuple dont les lois, sous une autre apparence, nous -régissent encore, était certainement dur, presque féroce, mais il -n'était pas aussi mauvais que pourrait le faire croire le symbole choisi -par lui! - -Pour celui qui chérit la montagne, c'est un plaisir de savoir que le -loup, cet être odieux, est un animal des grandes plaines. La destruction -des forêts natales et le nombre croissant des chasseurs l'ont forcé à se -réfugier dans les gorges des hauteurs, mais il n'en est pas moins un -intrus; il est fait pour fournir d'une traite des courses de cinquante -lieues à travers les steppes, non pour escalader les pentes de rochers. -L'animal que la forme de son corps et l'élasticité de ses muscles -rendent le plus propre à bondir de roche en roche, à franchir les -crevasses, c'est le gracieux chamois, l'antilope de nos contrées. Voilà -le véritable habitant de la montagne! Aucun précipice ne l'effraye, -aucune pente de neige ne le rebute; il gravit en quelques bonds des -escarpements vertigineux où l'homme le plus avide de chasse n'ose se -hasarder; il s'élance d'un saut sur des pointes moins larges que ses -quatre pieds, réunis en un seul support; c'est bien un animal de terre, -mais on le croirait ailé. D'ailleurs, il est doux et sociable; il -aimerait à se mêler à nos troupeaux de chèvres et de brebis; peu -d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter au petit nombre de nos -animaux domestiques; mais il est encore plus facile de le tuer que de -l'élever, et les quelques chamois qui restent encore sont réservés pour -la joie des chasseurs. Il est probable que la race en disparaîtra -bientôt. Après tout, ne vaut-il pas mieux mourir libre que de vivre -esclave? - -Encore plus haut que le chamois, sur des pentes et des roches entourées -de tous les côtés par des neiges, d'autres animaux ont choisi leur -demeure. Un d'eux est une espèce de lièvre qui a su finement changer de -livrée suivant les saisons, de manière à se confondre en tout temps avec -le sol environnant. C'est ainsi qu'il échappe à l'Å“il perçant de -l'aigle. En hiver, lorsque toutes les pentes sont revêtues de neige, sa -fourrure est aussi blanche que les flocons; au printemps, des touffes de -plantes, de cailloux, se montrent çà et là à travers la couche neigeuse; -en même temps, le pelage de l'animal se mouchette de taches grisâtres; -en été, il est de la couleur des pierres et du gazon brûlé; puis, avec -le brusque changement de saison, le voilà qui, de nouveau, change -brusquement de poil. - -Encore mieux protégée, la marmotte passe son hiver dans un terrier -profond où la température se maintient toujours égale, malgré les -épaisses couches de neige qui recouvrent le sol, et, pendant des mois -entiers, elle suspend le cours de sa vie, jusqu'à ce que le parfum des -fleurs et les rayons printaniers viennent la réveiller de son sommeil -léthargique. - -Enfin, un de ces petits rongeurs toujours actifs, toujours éveillés, que -l'on rencontre partout, a pris le parti d'atteindre le sommet des -montagnes en creusant des tunnels et des galeries au-dessous des neiges: -c'est un campagnol. Couvert de ce froid manteau, il cherche dans le sol -sa maigre nourriture et, chose merveilleuse, il la trouve! - -Telle est la fécondité de la terre, qu'elle produit, pour la bataille -incessante de la vie, des populations de mangeurs et de victimes qui -livrent leurs combats dans l'obscurité, à plus de mille mètres au-dessus -de la limite des neiges persistantes! Cette terrible lutte pour -l'existence, dont le spectacle presque toujours hideux m'avait chassé -des plaines, je la retrouve là -haut, sous les couches de la terre -glacée. - -Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut encore, mais c'est pour -voyager de l'une à l'autre pente de la montagne ou pour surveiller au -loin l'étendue et découvrir son gibier. Les papillons, les libellules, -entraînés par la joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à la -zone la plus haute des monts et, sans prévoir le froid de la nuit, ne -cessent de monter gaiement vers la lumière; plus fréquemment encore ces -pauvres bestioles, ainsi que les mouches et d'autres insectes, sont -emportées vers les hautes cimes par les vents de tourmente, et leurs -débris, mêlés à la poussière, jonchent la surface des neiges. Mais, -outre ces étrangers qui, de bon gré ou par la violence, visitent les -régions du silence et de la mort, il existe des indigènes qui sont bien -là chez eux; ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid ou le sol -trop glacé. Autour d'eux s'étend l'immensité morne des neiges; mais les -pointes de rocs, qui, çà et là , percent la couche neigeuse, sont pour -eux des oasis au milieu du désert; c'est là sans doute, au milieu des -lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire à leur subsistance. Du -reste, c'est merveille qu'ils y réussissent, et les naturalistes le -constatent avec étonnement. - -Araignées, insectes ou mites des neiges, tous ces petits animaux doivent -connaître la faim, et peut-être que les divers phénomènes de leur vie -s'opèrent avec une extrême lenteur. Dans cet empire des frimas, les -chrysalides doivent rester longtemps engourdies en leur sommeil de mort -apparente. - -Non seulement la vie se montre à côté des neiges, mais les neiges -elles-mêmes semblent vivantes en certains endroits, tant les animalcules -y pullulent. De loin, on aperçoit, sur l'étendue blanche, de grandes -taches rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie, disent les -montagnards; ce sont, disent les savants, armés du microscope, des -milliards et des milliards d'être grouillants, qui vivent, s'aiment, se -propagent et s'entre-mangent. - - - - -CHAPITRE XVI - -L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS - - -Les naturalistes qui parcourent la montagne en étudiant les êtres -vivants qui l'habitent, plantes ou animaux, ne se bornent point à -étudier l'espèce dans sa forme et dans ses mÅ“urs actuelles; ils veulent -aussi connaître l'étendue de son domaine, la distribution générale de -ses représentants sur les pentes, et l'histoire de sa race. Ils -considèrent les innombrables êtres d'une même espèce, herbes, insectes -ou mammifères, comme un immense individu dont il faut connaître à la -fois toutes les demeures à la surface de la terre, et la durée pendant -la série des âges. - -A l'escalade d'un versant de la montagne, le voyageur remarque tout -d'abord combien peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent -compagnie jusqu'au sommet. Celles qu'il a vues à la base et sur les -premiers escarpements, il ne les revoit pas sur les pentes plus élevées, -ou, s'il en est encore quelques-unes, elles disparaissent dans le -voisinage des neiges, pour être remplacées par d'autres espèces. C'est -un changement continuel dans l'aspect de la flore, à mesure qu'on se -rapproche des froides cimes. Même lorsque la plante des collines -inférieures continue de se montrer à côté du sentier voisin des neiges, -elle semble changer peu à peu; en bas, sa fleur est déjà passée, tandis -que, sur les hauteurs, elle est à peine en bouton; ici, elle a déjà -fourni son été; là -haut, elle est encore à son printemps. - -Ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait mesurer la hauteur exacte à -laquelle telle plante cesse de croître, telle autre commence à se -montrer. Mille conditions du sol et du climat travaillent à déplacer -incessamment, à écarter ou à rétrécir les limites qui séparent le -domaine naturel des différentes espèces. Quand le terrain change, que la -roche succède à l'humus ou que l'argile remplace le sable, un grand -nombre de plantes cèdent aussi la place à d'autres. Mêmes contrastes, si -l'eau détrempe la terre ou qu'elle manque dans le sol altéré, si le vent -souffle librement dans toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles -servant d'abri contre sa violence. A l'issue des cols où s'engouffrent -les tempêtes, certaines pentes sont tellement balayées par cette âpre -haleine, qu'arbres et arbustes s'arrêtent sous ce redoutable souffle, -comme ils s'arrêteraient devant un mur de glace. Ailleurs, la végétation -varie suivant la raideur des escarpements. Sur les falaises verticales, -il n'y a que des mousses; des broussailles seulement peuvent s'attacher -aux parois, très inclinées des précipices; que la pente soit moins -forte, mais encore ingravissable à l'homme, les arbres rampent sur les -rochers et s'ancrent dans les fissures par leurs racines; sur les -terrasses, au contraire, les tiges se redressent, les feuillages -s'épanouissent. L'essence des arbres varie d'ordinaire autant que leur -altitude. Là où la différence des pentes est causée par celle des -assises rocheuses que les agents atmosphériques ont plus ou moins -entamées, la montagne offre une succession d'étages parallèles de -végétation, du plus bizarre effet. Les pierres et les plantes changent à -la fois, en alternances régulières. - -De tous les contrastes de végétation, le plus important dans son -ensemble est celui que produit la différence d'exposition aux rayons du -soleil. Que de fois, en pénétrant dans une vallée bien régulière, -dominée par des versants uniformes, l'un tourné vers le nord, l'autre -exposé en plein midi, peut-on voir combien cette différence de lumière -et de chaleur modifie la végétation sur les deux pentes! Souvent le -contraste est absolu; on dirait deux régions de la terre distantes de -quelques centaines de lieues l'une de l'autre. D'un côté sont les arbres -fruitiers, les cultures, les opulentes prairies; en face, il n'y a ni -champs, ni jardins, mais seulement des bois et des pâturages. Même les -forêts qui croissent vis-à -vis, sur les deux versants, consistent en -essences diverses. Là -haut, sous la pâle lumière reflétée par les cieux -du nord, voici les sapins aux sombres rameaux; sous la clarté vivifiante -du midi, bien à leur aise comme en un immense espalier, voici les -mélèzes au vert délicat. De même que les plantes, qui cherchent à -s'épanouir aux rayons du soleil, l'homme a fait choix pour sa demeure -des pentes tournées vers le midi. De ce côté, les maisons bordent les -chemins en une ligne presque continue, les chalets joyeux sont parsemés -comme des rochers grisâtres sur les hauts pâturages. Sur le froid -versant qui se dresse en face, à peine voit-on de loin en loin quelque -maisonnette s'abritant dans les plis d'un ravin. - -Diverses sont les pentes de la montagne par l'aspect, le climat, la -végétation; mais toutes ont ce phénomène commun, c'est qu'en les -gravissant on croirait se diriger vers les pôles de la terre; que l'on -monte d'une centaine de mètres, et l'on se trouve comme transporté à -cinquante kilomètres plus loin de l'équateur. Telle cime, que l'on voit -se dresser au-dessus de sa tête, porte une flore semblable à celle de la -Scandinavie; que l'on dépasse cette pointe pour s'élever plus haut -encore, et l'on entre en Laponie; à une altitude plus grande, on trouve -la végétation du Spitzberg. Chaque montagne est, par ses plantes, comme -une sorte de résumé de tout l'espace qui s'étend de sa base aux régions -polaires, à travers les continents et les eaux. Dans leurs récits, les -botanistes témoignent souvent de la joie, de l'émotion qu'ils éprouvent -lorsque, après avoir escaladé les roche nues, parcouru les neiges, -cheminé le long des crevasses béantes, ils atteignent enfin un espace -libre, un «jardin», dont les plantes fleuries leur rappellent quelque -terre aimée du nord lointain, leur patrie peut-être, située à des -milliers de kilomètres de distance. Le miracle des Mille et une Nuits -s'est réalisé pour eux; au prix de quelques heures de marche, les voici -transportés dans une autre nature, sous un nouveau climat! - -Chaque année, quelques désordres violents, mais temporaires, se -produisent dans cette régularité de l'étagement des flores. En se -promenant au milieu des éboulis récents, ou sur les amas de terres -apportées du haut des montagnes par les eaux torrentielles, le botaniste -observe souvent des troubles dans la distribution des tribus végétales. -Ce sont là des phénomènes qui l'émeuvent, car, à force d'étudier les -plantes, il finit par sympathiser avec elles. Cette vue qui lui fait -battre le cÅ“ur est causée par l'expatriation forcée d'herbes et de -mousses violemment entraînées dans un climat pour lequel elles ne sont -pas faites. Dans leur chute ou leur glissement du haut des escarpements -supérieurs, les rocs ont apporté leurs flores, semences, racines, tiges -entières. Semblables aux fragments d'une planète lointaine qui feraient -débarquer sur la terre les habitants d'un autre monde, ces roches -descendues des sommets servent aussi de véhicules à des colonies de -plantes. Les pauvrettes, étonnées de respirer une autre atmosphère, de -se trouver en d'autres conditions de froid et de chaleur, de sécheresse -et d'humidité, d'ombre et de lumière, cherchent à s'acclimater dans leur -nouvelle patrie. Quelques-unes des étrangères arrivent à se maintenir -contre la foule des plantes indigènes qui les entourent; mais la plupart -ont beau se grouper, se serrer les unes contre les autres, comme des -réfugiées que tout le monde hait et qui s'entr'aiment d'autant plus, -elles sont condamnées à périr bientôt. Assaillies de tous les côtés par -les anciens propriétaires du sol, elles finissent par céder la place que -l'écroulement de leur roche mère leur avait fait violemment conquérir. -Le botaniste, qui les étudie dans leur nouveau milieu, les voit dépérir -peu à peu; après quelques années de séjour, les colonies ne se composent -plus que d'un petit nombre d'individus souffreteux, puis ces derniers -aussi sont finalement étouffés. C'est ainsi que, dans notre humanité, -des colons étrangers meurent successivement au milieu d'un peuple qui -les hait et sous un climat qui leur est contraire. - -En dépit des irrégularités temporaires, l'étagement des flores sur le -flanc des montagnes garde donc le caractère d'une loi constante. - -D'où provient cette étrange répartition des plantes à la surface du -globe? Pourquoi les espèces originaires des contrées les plus lointaines -ont-elles ainsi essaimé en petites colonies sur les hauts escarpements -des monts? Sans doute les semences de quelques-unes d'entre elles -auraient pu être portées par des oiseaux ou même par des vents de -tempête; mais la plupart de ces espèces ont des graines dont ne se -nourrissent point les oiseaux, et qui sont trop lourdes pour s'attacher -aux plumes de leurs pattes; parmi ces plantes des régions froides qui -colonisent la montagne, il en est même des familles entières qui -naissent de bulbes, et certes ni le vent ni les oiseaux ne sauraient les -avoir transportées par-dessus les continents et les mers. - -Il faut donc que les plantes se soient propagées de proche en proche, -par empiétements graduels, comme elles le font dans nos champs et nos -prairies. Les petits colons que l'on voit aujourd'hui dans les hauts -«jardins» entourés de neiges sont montés lentement des plaines -inférieures, tandis que d'autres plantes des mêmes espèces, marchant en -sens inverse, se dirigeaient vers les régions polaires où elles sont -actuellement cantonnées. Sans doute alors le climat de nos campagnes -était aussi froid que l'est de nos jours celui des grands sommets et de -la zone boréale; mais peu à peu la température devint plus douce; les -plantes qui se plaisaient sous la rude haleine du froid furent obligées -de s'enfuir, les unes vers le nord, les autres vers les pentes des -monts. Des deux bandes fugitives, que séparait une zone sans cesse -croissante, occupée par des espèces ennemies, l'une, celle qui se -retirait vers les montagnes, voyait l'espace diminuer devant elle, en -proportion de la douceur accrue du climat; elle occupa d'abord les -contreforts de la base, puis les pentes moyennes, puis les hautes cimes, -et maintenant quelques-unes ont pour dernier refuge les crêtes suprêmes -du mont. Que le climat se refroidisse de nouveau par suite de quelque -changement cosmique, et les petites plantes recommenceront leurs voyages -vers la plaine; victorieuses à leur tour, elles chasseront devant elles -les espèces qui demandent une température plus douce. Suivant les -alternatives des climats et de leurs cycles immenses, les armées des -plantes avancent ou reculent à la surface du globe, laissant derrière -elles des bandes de traînards qui nous révèlent quelle fut jadis la -marche du corps principal. - -Mêmes phénomènes pour les tribus des hommes que pour celles des plantes -et des animaux! Pendant les oscillations du climat, les peuples des -diverses races, qui ne pouvaient s'accommoder au milieu changeant, se -déplaçaient lentement vers le nord ou le sud, chassés par le froid ou -par la trop grande chaleur. Malheureusement l'histoire, qui n'était pas -encore née, n'a pu nous raconter tous ces va-et-vient des peuples; et -d'ailleurs, dans leurs grandes migrations, les hommes obéissent toujours -à un ensemble de passions multiples qu'ils ne savent point analyser. Que -de tribus ont ainsi marché, changé de demeure, sans savoir ce qui les -poussait en avant! Elles racontaient ensuite dans leurs traditions -qu'elles avaient été guidées par une étoile ou par une colonne de feu, -ou bien qu'elles avaient suivi le vol d'un aigle, posé leurs pieds dans -les traces laissées par le sabot d'un bison. - -Si l'histoire est muette ou du moins très sobre de paroles sur les -marches et contremarches que les changements de climats ont imposées aux -peuples, en revanche, il suffit de regarder pour voir, sur les flancs -opposés de la plupart des montagnes, comment la différence des hommes -répond à celle de la température et du milieu. Lorsque, de chaque côté -du mont, le contraste des climats est peu sensible, soit parce que la -direction de toute la rangée des hauteurs est celle du nord au sud, soit -parce que des vents d'une même origine et portant une même quantité -d'humidité viennent arroser les deux versants, alors les hommes d'une -même race peuvent se répandre librement de part et d'autre, s'adonner à -la même culture, aux mêmes industries, pratiquer les mêmes mÅ“urs. La -muraille qui se dresse entre eux, et qu'interrompent peut-être de -nombreuses brèches, n'est point un rempart de séparation. Mais que la -montagne et toute la série des sommets qui s'y rattachent de part et -d'autre aient un de leurs versants tourné vers le nord et ses vents -froids, et que la pente opposée reçoive en plein les doux rayons du -midi; ou bien que, d'un côté, les vapeurs de la mer s'épanchent en -torrents, tandis que, de l'autre côté, les ravins restent toujours à -sec, et bien certainement flore, faune, humanité des deux versants, -offriront les plus remarquables contrastes. Chaque pas que fait le -voyageur, après avoir franchi la crête, le met en présence d'une nature -nouvelle; il pénètre dans un autre monde où découverte succède à -découverte. Le voilà qui s'arrête devant une herbe odorante qu'il -n'avait jamais vue; un étrange papillon voltige devant lui; pendant -qu'il étudie les espèces nouvelles, plantes ou animaux, ou qu'il cherche -à se rendre compte dans leur ensemble des traits de cette nature qu'il -ne connaissait pas, un pâtre vient à sa rencontre; c'est l'homme d'une -autre race et d'une autre civilisation; sa langue même est différente. - -En séparant deux zones de climats, la crête de la montagne sépare donc -aussi deux peuples; c'est là un phénomène constant dans tous les pays de -la terre où la conquête n'a pas brutalement mélangé ou supprimé les -races, et même, en dépit des violences de la conquête, ce contraste -normal entre les populations des deux versants s'est fréquemment -rétabli. Qu'on en juge par l'histoire de l'Italie! La splendeur de ce -pays fascinait les barbares du nord et du nord-ouest! Que de fois les -Allemands et les Français, attirés par la richesse de son territoire, -par les trésors de ses villes, la saveur de ses fruits et toutes ses -beautés naturelles, se sont précipités en bandes armées sur les plaines -qu'entoure le grandiose hémicycle des Alpes! Ils ont eu beau massacrer, -incendier et détruire, beau s'installer eux-mêmes à le place des -vaincus, se bâtir des villes et se construire des citadelles, la -population native a toujours repris le dessus, et les étrangers, Celtes -ou Teutons, ont dû repasser les Alpes. - -Aussi les monts, rugosités relativement insignifiantes à la surface du -globe, simples obstacles que l'homme peut d'ordinaire franchir en un -jour, prennent-ils une extrême importance historique comme frontières -naturelles entre les nations diverses. Ce rôle dans la vie de -l'humanité, ils le doivent moins au manque de routes, à la raideur de -leurs escarpements, à leur zone de neiges et de rochers infertiles, qu'à -la diversité et souvent à l'inimitié des populations assises aux deux -bases opposées. L'histoire du passé nous l'enseigne: toute limite -naturelle posée entre les peuples par un obstacle difficile à franchir, -plateau, montagne, désert ou fleuve, était en même temps une frontière -morale pour les hommes; comme dans les contes de fées, elle se -fortifiait d'un mur invisible, dressé par la haine et le mépris. L'homme -venu par delà les monts n'était pas seulement un étranger, c'était un -ennemi. Les peuples se haïssaient; mais parfois un berger, meilleur que -toute sa race, chantait doucement quelques paroles naïvement -affectueuses en regardant par delà les monts. Lui, du moins, savait -franchir la haute barrière des rochers et des neiges; par le cÅ“ur, il -savait se faire une patrie sur les deux versants de la montagne. Un -vieux chant de nos Pyrénées raconte ce triomphe d'un doux sentiment sur -la nature et sur les traditions de haines nationales: - - Baicha-bous, montagnos! Planos, haoussa-bous, - Daqué pousqui bede oun soun mas amous! - Baissez-vous, montagnes! plaines, haussez-vous - Et que je puisse voir où sont mes amours! - - - - -CHAPITRE XVII - -LE LIBRE MONTAGNARD - - -Le plissement de la surface terrestre en montagnes et en vallées est -donc un fait capital dans l'histoire des peuples, et souvent il explique -leurs voyages, leurs migrations, leurs conflits, leurs destinées -diverses. C'est ainsi qu'une taupinière, surgissant dans une prairie, au -milieu de populations d'insectes empressés qui vont et viennent, change -immédiatement tous les plans et fait dévier en sens divers la marche des -tribus voyageuses. - -En séparant de son énorme masse les nations qui en assiègent de part et -d'autre les versants, la montagne protège aussi les habitants, -d'ordinaire peu nombreux, qui sont venus chercher un asile dans ses -vallées. Elle les abrite, elle les fait siens, leur donne des mÅ“urs -spéciales, un certain genre de vie, un caractère particulier. Quelle que -soit sa race originaire, le montagnard est devenu tel qu'il est sous -l'influence du milieu qui l'entoure; la fatigue des escalades et des -pénibles descentes, la simplicité de la nourriture, la rigueur des -froids de l'hiver, la lutte contre les intempéries, en ont fait un homme -à part, lui ont donné une attitude, une démarche, un jeu de mouvements -bien différents de ceux de ses voisins des plaines. Elles lui ont donné -en outre une manière de penser et de sentir qui le distingue; elles ont -reflété dans son esprit, comme dans celui du marin, quelque chose de la -sérénité des grands horizons; dans maints endroits aussi, elles lui ont -assuré le trésor inappréciable de la liberté. - -Une des grandes causes qui ont contribué à maintenir l'indépendance de -certaines peuplades des montagnes, c'est que, pour elles, le travail -solidaire et les efforts d'ensemble sont une nécessité. Tous sont utiles -à chacun, et chacun l'est à tous; le berger qui va sur les hauts -pâturages garder les troupeaux de la communauté n'est pas le moins -nécessaire à la prospérité générale. Quand un désastre a lieu, il faut -que tous s'entr'aident pour réparer le mal; l'avalanche a recouvert -quelques cabanes, tous travaillent à déblayer les neiges; la pluie a -raviné les champs cultivés en gradins sur les pentes, tous s'occupent de -reprendre la terre éboulée dans les fonds et la reportent dans des -hottes jusqu'au versant d'où elle est descendue; le torrent débordé a -recouvert les prairies de cailloux, tous s'emploient à dégager le gazon -de ces débris qui l'étouffent. En hiver, lorsqu'il est dangereux de -s'aventurer dans les neiges, ils comptent sur l'hospitalité les uns des -autres; ils sont tous frères, ils appartiennent à la même famille. -Aussi, quand ils sont attaqués, résistent-ils d'un commun accord, mus -pour ainsi dire par une seule pensée. D'ailleurs, la vie de luttes -incessantes, de combats sans trêve contre les dangers de toute sorte, -peut-être aussi l'air pur, salubre, qu'ils respirent, en font des hommes -hardis, dédaigneux de la mort. Travailleurs pacifiques, ils n'attaquent -point, mais ils savent se défendre. - -La montagne protectrice leur procure les moyens de s'abriter contre -l'invasion. Elle défend la vallée par d'étroits défilés d'entrée où -quelques hommes suffiraient pour arrêter des bandes entières; elle cache -ses vallons fertiles dans les creux de hautes terrasses dont les -escarpements semblent ingravissables; en certains endroits, elle est -perforée de cavernes communiquant les unes avec les autres et pouvant -servir de cachettes. - -Sur la paroi d'un défilé, que je visitais souvent, se trouvait une de -ces forteresses cachées. C'est à grand'peine si je pouvais en atteindre -l'entrée en m'accrochant aux anfractuosités du roc et en m'aidant de -quelques tiges de buis qui avaient inséré leurs racines dans les fentes. -Combien plus difficile en eût été l'escalade à des assiégeants! Des -blocs, entassés à la porte de la grotte, étaient prêts à rouler et à -rebondir de pointe en pointe jusque dans le torrent. De chaque côté de -l'entrée, la roche, absolument droite et polie, n'eût pas laissé passer -une couleuvre; au-dessus, la falaise surplombait et, comme un porche -gigantesque, protégeait l'ouverture. En outre, un grand mur la fermait à -demi. A moins d'une surprise, la grotte était donc inabordable à tout -assaillant. Les ennemis devaient se borner à la surveiller de loin; -mais, lorsqu'ils n'entendaient plus sortir la moindre rumeur, lorsqu'ils -se hasardaient enfin pour compter les cadavres, ils trouvaient les -galeries souterraines complètement vides. Les habitants s'étaient -glissés de caverne en caverne jusqu'à une autre issue plus secrète -cachée dans les broussailles. La chasse était à recommencer. -Quelquefois, hélas! elle se terminait par la capture du gibier. L'homme -est une proie pour l'homme. - -En certains endroits où la montagne n'offre pas de cavités propices, -c'est un roc isolé dans la vallée, un roc aux faces perpendiculaires, -qui servait de forteresse. Taillé à pic sur les trois côtés que le -torrent entoure à la base, il n'était accessible que par un seul -versant, et de ce côté le groupe de montagnards, qui voulait en faire à -la fois sa tour de guet et son donjon de retraite, n'avait qu'à -continuer le travail commencé par la nature. Il escarpait la roche, la -rendait ingravissable aux pas humains et n'y laissait qu'une seule -entrée souterraine percée à coups de barre dans l'épaisseur du roc. Une -fois rentrés dans leur aire, les habitants de la forteresse obstruaient -l'ouverture au moyen d'un quartier de roche; l'oiseau seul pouvait alors -leur rendre visite. L'architecture n'était point nécessaire à cette -citadelle. Peut-être néanmoins, par une sorte de coquetterie, le -montagnard bordait-il l'arête du précipice d'un mur à créneaux, qui -permettait à ses enfants de jouer sans danger sur toute l'étendue du -plateau, et du haut duquel il pouvait, mieux à son aise, épier tout ce -qui se montrait aux alentours sur les pentes des monts. En beaucoup de -contrées montagneuses de l'Orient, dont les vallées sont peuplées de -races ennemies les unes des autres, et où le meurtre d'un homme, en -conséquence, est tenu pour simple peccadille, nombre de ces -rochers-forteresses sont encore habités. Quand un hôte arrive au bas de -l'escarpement, il annonce sa présence par des cris d'appel. Bientôt -après, un panier descend d'une trappe ouverte dans le rocher; le -voyageur s'y installe, et les robustes bras de ses amis d'en haut -hissent lentement le lourd panier tourbillonnant dans l'air. - -Si les rochers abrupts des hautes vallées servaient à défendre les -populations paisibles contre toute incursion, en revanche les monticules -de la plaine servaient souvent de poste de guet et de rapine à quelque -baron de proie. - -Combien de villages, même dans notre pays, montrent par leur -architecture que, récemment encore, la guerre était en permanence, et -qu'à chaque heure il fallait s'attendre à une attaque de seigneurs ou de -malandrins. Il n'y a point de maisons isolées sur les pentes sans -défense; toutes les masures, semblables à des moutons effrayés par -l'orage, se sont groupées en un seul tas, vaste monceau de pierres. D'en -bas, on dirait une simple continuation du rocher, une dentelure de la -cime, tantôt éclatante de lumière, tantôt noire d'ombre; on y monte par -des sentiers vertigineux que chaque matin les paysans ont à descendre -pour cultiver leurs champs, qu'ils ont à gravir péniblement chaque soir -après le long travail de la journée. Une porte seulement donne accès -dans la commune, et sur les tours latérales se voient encore les traces -des herses et d'autres moyens de défense. Aucune fenêtre ne donne vue -sur l'immense étendue des vallées environnantes; les seules ouvertures -sont des meurtrières où passaient autrefois les javelots et les canons -des fusils. Encore aujourd'hui, les descendants de ces malheureux, -assiégés de génération en génération, n'osent bâtir leur demeure au -milieu de leurs champs. Ils pourraient le faire, mais la coutume, de -tous les tyrans le mieux obéi, les parque toujours dans l'antique -prison. - -Les hautes vallées de la montagne étaient libres, libres les -montagnards; mais, en dehors des passages étroits où ne s'étaient jamais -hasardés impunément les agresseurs, un promontoire presque isolé portait -le château fort d'un baron. De là -haut, le brigand, anobli par ses -propres crimes et par ceux de ses ancêtres, pouvait surveiller les -plaines environnantes ainsi que les ravins et le défilé de la montagne. -Comme un serpent enroulé sur un rocher et redressant sa tête inquiète -pour guetter un nid plein d'oisillons, le bandit regarde du haut de son -donjon; il n'ose attaquer les montagnards dans leur vallée, mais il se -promet au moins de surprendre et d'asservir ceux qui se hasarderont dans -la plaine. - -Le château du noble détrousseur de passants est en ruine aujourd'hui. Un -sentier pierreux, obstrué de ronces, a remplacé le chemin où les -guerriers faisaient caracoler leurs chevaux joyeux au moment du départ, -où remontaient les marchands enchaînés et les mulets pesamment chargés -de butin. A l'endroit où fut le pont-levis, le fossé a été comblé de -pierres, et, depuis, le vent et les pieds des passants y ont porté un -peu de terre végétale dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs -racines. Les murs sont en grande partie écroulés; d'énormes fragments, -pareils à des rochers, gisent épars sur le sol; ailleurs, des éboulis de -pierres tombées dans le fossé en emplissent à demi les douves que -recouvre un tapis épais de lentilles d'eau. La grande cour, où jadis se -rassemblaient les hommes d'armes avant les expéditions de pillage, est -encombrée de débris, coupée de fondrières; on ose à peine se frayer un -chemin à travers les fourrés d'arbrisseaux et les hautes herbes; on a -peur de marcher sur quelque vipère blottie entre deux pierres ou de -tomber dans l'ouverture de quelque oubliette encore béante. Avançons -pourtant en regardant attentivement à nos pieds! Nous arrivons au bord -du puits qu'entoure heureusement un reste de margelle. Nous nous -penchons avec effroi au-dessus de la gueule noire du gouffre, et nous -cherchons à en sonder la profondeur à travers les scolopendres et les -fougères enguirlandées. Il nous semble discerner au fond le vague reflet -d'un rayon égaré dans l'abîme; nous croyons entendre monter vers nous -comme un murmure étouffé. Est-ce un courant d'air égaré qui tourbillonne -dans le puits? Est-ce une source dont l'eau suinte à travers les pierres -et tombe goutte à goutte? Est-ce une salamandre qui rampe dans l'eau et -la fait clapoter? Qui sait? Autrefois, nous dit la légende, les bruits -confus qui sortaient de ces profondeurs étaient les cris de désespoir et -les sanglots des victimes. L'eau du puits repose sur un lit d'ossements. - -Je détourne avec effort mes yeux du gouffre qui me fascine, et je les -reporte sur la masse carrée du donjon, brillant en pleine lumière. Les -autres tours se sont écroulées, lui seul est resté debout; il a même -gardé quelques créneaux de sa couronne. Les murs, jaunis par le soleil, -sont encore polis comme au lendemain du jour où le seigneur banqueta -pour la première fois dans la grande salle; on n'y voit pas une lézarde, -à peine une éraflure; seulement, les boiseries et les ferrures des -étroites fenêtres disposées en meurtrières ont disparu. A cinq mètres -au-dessus du sol, s'ouvre dans l'épaisseur de la muraille ce qui fut la -porte d'entrée; une large pierre en saillie en forme le seuil, et le -sommet de l'ogive est orné d'une sculpture grossière portant un -monogramme bizarre et les traces de l'antique devise baroniale. -L'escalier mobile qui s'accrochait au seuil n'existe plus, et -l'archéologue zélé, qui veut chercher à lire ou plutôt à deviner les -quelques mots orgueilleux sculptés dans la pierre, doit se munir d'une -échelle. Pour s'introduire dans l'intérieur de la tour, les paysans ont -pris un moyen plus violent: ils ont percé le mur au ras du sol. Ce fut -là , sans doute, un rude travail; mais peut-être étaient-ils animés par -l'amour de la vengeance contre ce donjon où nombre des leurs étaient -morts de faim ou dans les tortures; peut-être aussi se figuraient-ils -qu'ils y découvriraient un trésor caché. - -Je pénètre par cette brèche avec une sorte d'appréhension; l'air de -l'intérieur, auquel ne vient jamais se mêler un rayon de soleil, me -glace avant que je sois entré. Pourtant la lumière descend jusqu'au fond -de la tour; le toit s'est effondré; les planchers ont été brûlés dans -quelque antique incendie, et l'on aperçoit çà et là , à demi engagés dans -la muraille, des restes de poutres noircies. Tous ces débris, pierres, -bois et cendres, se sont peu à peu mêlés en une sorte de pâte que l'eau -du ciel, descendant comme au fond d'un puits, conserve toujours humide. -Un limon gluant recouvre cette terre molle où glisse le pied que j'y -hasarde avec répugnance. Il me semble être enfermé déjà dans l'horrible -cachot; je n'en respire qu'avec dégoût l'air rance et méphitique. Et -pourtant, cet air est pur, en comparaison de cette odeur de moisissure -et d'ossements qui sort de la gueule ébréchée des oubliettes. Je me -penche au-dessus du trou noir et cherche à discerner quelque chose, mais -je ne vois rien. Il me faudrait avoir le regard aiguisé par une longue -obscurité pour distinguer les reflets égarés dans ces ténèbres. Trou -sinistre! J'ignore les meurtres dont il a été complice, mais je -frissonne de peur en le voyant, et, comme pour chercher de la force, je -regarde vers le bleu du ciel encadré par les quatre murailles de la -tour. Une chouette troublée tourbillonne là -haut en poussant son aigre -cri. - -Un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur permet de monter jusqu'aux -créneaux. Plusieurs marches sont usées, et l'escalier se trouve ainsi -changé en un plan incliné fort difficile à gravir; mais, en m'appuyant -aux parois, en m'accrochant aux saillies, en glissant dans la poussière -pour me relever, je finis par atteindre le couronnement de la tour. La -pierre est large, et je ne cours aucun danger; cependant, j'ose à peine -faire quelques pas, de peur d'être entraîné par le vertige. Je suis -perché tout en haut, dans la région des oiseaux et des nuages, entre -deux abîmes. D'un côté est le gouffre noir de la tour; de l'autre est la -profondeur lumineuse des rochers et des versants éclairés par le soleil. -Le promontoire qui porte le donjon paraît lui-même comme une autre tour -de plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la rivière qui serpente -autour de sa base produit au plus l'effet d'un simple fossé de défense. -On raconte que l'un des anciens seigneurs de l'endroit se donnait -quelquefois le plaisir de faire sauter ses prisonniers du haut de la -terrasse du donjon. Il réservait à ses ennemis les plus détestés la mort -lente dans le trou des oubliettes; mais les captifs contre lesquels il -n'avait aucun motif de haine devaient, en s'élançant de la tour, montrer -avec quel courage et quelle bonne grâce ils savaient mourir. Le soir, on -en causait autour de la table fumante, on riait des contorsions de ceux -qui reculaient épouvantés devant l'abîme, on louait ceux qui d'un bond -s'étaient d'eux-mêmes lancés dans le vide. Le noble seigneur mourut dans -un couvent du voisinage en «odeur de sainteté». - -Au pied de la roche se groupent en désordre les humbles maisonnettes aux -toits d'ardoise ou de chaume de l'ancien village asservi. Quels -changements se sont accomplis, non seulement dans les institutions et -dans les mÅ“urs, mais aussi dans l'âme humaine, depuis que le seigneur -tenait ainsi tous ses sujets sous son regard et sous son pied, depuis -que l'héritier de son nom grandissait en se disant, de ces êtres mal -vêtus qu'il voyait se mouvoir en bas: «Tous ces hommes, si je le veux, -sont de la chair pour mon épée!» Comment alors eût-il été possible, même -au plus doux, au mieux doué d'entre les fils de nobles, de ne pas sentir -sa poitrine se gonfler d'un orgueil féroce, à la vue de tout cet horizon -de terres soumises, de ce village rampant, de ces manants abjects -grouillant dans le fumier? Il eût voulu s'imaginer qu'en naissant les -hommes ont droit égal au bonheur, il se fût considéré comme né de la -même boue, qu'un seul regard jeté dans l'espace, du haut de -l'orgueilleuse terrasse de son donjon, eût suffi pour le détromper. Pour -croire à l'égalité, non dans la joie, mais dans le désespoir ou le -remords, il lui fallait quitter son château, s'enfouir dans le couvent -sombre d'une étroite vallée et se frapper le front sur le pavé des -églises. - -De nos jours, le descendant de ces anciens chevaliers n'a plus à se -faire le geôlier d'un village, ni à surveiller les habitants d'un regard -jaloux, à moins pourtant qu'il soit devenu propriétaire d'usine et que -les villageois peuplent sa fabrique. La villa qu'il s'est fait bâtir sur -le penchant d'un coteau se cache pour ainsi dire. Le groupe de maisons -le plus voisin est masqué par un rideau de grands arbres, et si des -villages lointains se montrent çà et là , ils ne sont que de simples -motifs dans le paysage, des traits dans le grand tableau. Le châtelain -n'est plus le maître: que lui servirait donc de donner à sa demeure une -position dominatrice? Il lui vaut mieux une solitude où il puisse jouir -de la nature en paix. - -C'est que, depuis le moyen âge, village et château ne constituent plus -un petit monde à part; de gré ou de force, ils sont entrés dans un monde -plus grand, dans une société où les luttes ont plus d'ampleur, où les -progrès ont une portée bien autrement grande. Le petit royaume dont le -seigneur était le maître absolu n'est plus maintenant qu'un simple -district, et le descendant des anciens barons n'a plus que faire du -glaive rouillé de ses ancêtres. Peut-être essaye-t-il encore de garder -quelques-uns des privilèges apparents ou réels qui lui restent de la -puissance de ses pères; peut-être, se résignant à son rôle de sujet ou -de citoyen, rentre-t-il simplement dans la foule. En tout cas, c'est à -d'autres, peuples ou rois, qu'ont servi combats et conquêtes de ses -aïeux. Que ceux-ci, pendant de longues guerres contre les montagnards, -aient réussi à les forcer dans leurs retraites, et qu'ils aient reporté -jusqu'aux crêtes neigeuses la frontière de leur domaine, eux, à leur -tour, ont eu à recevoir la visite de quelque envahisseur, et la limite -qu'ils avaient donnée à leurs possessions se perd dans l'immense -pourtour d'un puissant empire. - -Un nom bizarre, qui se retrouve en maints endroits dans les montagnes, -m'a fait songer aux choses du passé. Dans un ravin, plissement léger du -sol, brille de loin, comme un petit diamant mobile, une source qui -serait à peine visible, si le soleil, d'un rayon, n'en révélait -l'existence. Je m'en approche, des feuilles de cresson ploient et se -redressent tour à tour sous la goutte argentine qui passe; autour -frémissent quelques oiseaux, et l'herbe, qui baigne ses racines dans -l'eau cachée, darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus du -gazon flétri des pâturages. Cette petite nappe de verdure que discernent -de loin les bergers sur le front gris et comme brûlé du versant de la -montagne, c'est la «Fontaine des trois Seigneurs». - -Pourquoi cette étrange appellation? Comment une source aussi peu -abondante a-t-elle ainsi pris le nom de trois potentats? La légende des -montagnes nous dit qu'à une époque déjà très ancienne, du temps où des -châteaux forts entourés de fossés se dressaient sur tous les -promontoires des défilés, trois comtes qui, par hasard, n'étaient point -en guerre, se rencontrèrent à la chasse dans le voisinage de la -fontanelle. Ils étaient fatigués de leur longue course à la poursuite de -sangliers ou de cerfs, et la sueur découlait sur leurs fronts. La tourbe -de leurs valets, empressés autour d'eux, leur offrait à l'envi le vin et -l'hydromel; mais le petit filet d'eau sourdant de la fente du rocher -leur sembla plus agréable à boire que toutes ces liqueurs versées dans -les aiguières d'argent. L'un après l'autre, ils se penchèrent sur le -petit bassin de la source, écartèrent de la main les herbes flottant à -la surface de l'eau et burent à même comme de simples pâtres ou comme -des faons de la montagne. Puis ils se regardèrent, se tendirent la main -d'amitié et, se couchant sur le gazon, se mirent à deviser joyeusement. -Le temps était beau, le soleil était déjà penché vers l'horizon, -quelques nuages épars jetaient de grandes ombres sur les moissons -jaunissantes des plaines; de légères fumées s'élevaient çà et là des -villages. Les trois compères se sentaient en belle humeur. Jusque-là , -leurs vastes domaines n'avaient pas eu de limites précises dans la -montagne; ils décidèrent que, désormais, la source qui les avait -désaltérés de son filet d'eau glacée serait le point de séparation des -comtés. L'un devait suivre la rive droite, l'autre la rive gauche du -ruisselet; le troisième devait occuper toute la croupe qui s'étend de la -source au sommet voisin, et de là sur le versant opposé. En foi du -traité qu'ils venaient de conclure, les trois seigneurs remplirent leur -main droite de quelques gouttelettes de la fontaine, et chacun en -aspergea le gazon de son domaine. - -Mais, hélas! les beaux jours ne durent pas et les nobles comtes ne sont -pas toujours souriants et bons camarades. Les trois amis se -brouillèrent, la guerre éclata. Vassaux, bourgeois et paysans -s'égorgèrent dans les forêts et ravins pour changer de place la borne -des trois comtés. La plaine fut dévastée et, pendant plusieurs -générations, des torrents de sang coulèrent pour la possession de cette -goutte d'eau qui sourd là -haut sur les paisibles hauteurs. Enfin, la -paix est faite, et si la guerre recommence, ce n'est plus entre les -trois barons ni pour la conquête d'une simple fontaine, mais entre de -puissants souverains et pour la possession d'immenses territoires avec -des montagnes, des forêts, des fleuves et des villes populeuses. Ce ne -sont pas non plus quelques bandes mal armées qui s'entre-massacrent, ce -sont des centaines de mille hommes, pourvus des moyens de destruction -les plus scientifiques, qui se heurtent et s'entre-tuent. Sans doute, -l'humanité progresse, mais, à la vue de ces effroyables conflits, on se -prend quelquefois à douter! - -Combien, semble-t-il alors, combien sont heureuses les populations -retirées dans les vallées hautes qui n'ont jamais eu à souffrir de la -guerre, ou qui, du moins, en dépit du flux et du reflux des armées en -marche, ont fini par sauvegarder leur indépendance première! Maints -peuples de montagnards, protégés par leurs énormes massifs de montagnes -reliés les uns aux autres, ont eu ce bonheur de rester libres. Ils le -savent; ce n'est point seulement à l'héroïsme de leurs cÅ“urs, à la -force de leurs bras, à l'union de leurs volontés, qu'ils doivent de -n'avoir point été asservis par de puissants voisins. C'est aussi à leurs -grandes Alpes qu'il leur faut rendre grâces; ce sont là les fermes -colonnes qui ont défendu l'entrée de leur temple. - - - - -CHAPITRE XVIII - -LE CRÉTIN - - -A côté de ces hommes forts, de ces vaillants à la poitrine solide, au -regard perçant, qui gravissent les rochers d'un pas ferme, se traînent -de hideuses masses de chair vivante, les crétins à goîtres pendants. -Encore, parmi ces masses, en est-il beaucoup qui ne peuvent même se -traîner; elles sont là , assises sur des chaises fétides, balançant de -côté et d'autre leur torse et leur tête, laissant couler la bave sur -leurs haillons gluants. Ces êtres ne savent pas marcher; il en est qui -n'ont pas encore su acquérir l'art primordial de porter la nourriture à -la bouche. On leur donne la pâtée, on les gorge, et, quand ils sentent -que la nourriture ingérée descend dans l'estomac, ils poussent un petit -grognement de satisfaction. Voilà les derniers représentants de cette -humanité, «ceux dont le visage a été créé pour regarder les astres!» Que -d'intervalles franchis entre la tête idéale de l'Apollon Pythien et -celle du pauvre crétin aux yeux sans regard et au rictus difforme! Bien -plus belle est la tête du reptile, car celle-ci ressemble à son type, et -nous ne nous attendons pas à la voir autrement, tandis que la figure de -l'idiot est une forme hideusement dégénérée; nous apercevons de loin ce -qui paraît être un homme, et l'intelligence de l'animal ne se montre -même pas dans ces traits discordants! - -Pour comble d'horreur, les sentiments rudimentaires qui se révèlent dans -cet être malheureux ne sont pas toujours bons. Quelques crétins sont -méchants. Ceux-là grincent des dents, poussent des rugissements féroces, -font des gestes de colère avec leurs bras malhabiles; ils frappent le -sol de leurs pieds, et, si on les laissait faire, ils dévoreraient la -chair et boiraient le sang de ceux qui les soignent avec dévouement. -Qu'importe cette rage aux naïfs et bons montagnards? Ils n'en ont pas -moins donné aux pauvres idiots les noms de «crétins», de «crestias» ou -«d'innocents», dans la pensée que ces êtres, incapables de raisonner -leurs actes et d'arriver à la compréhension du mal, jouissent du -privilège de n'avoir aucun péché sur la conscience. Chrétiens dès leur -berceau, ils ne sauraient manquer de monter droit au ciel. C'est ainsi -que, dans les pays musulmans, la foule se prosterne devant les fous et -les hallucinés, et que l'on se glorifie d'être atteint par leurs -crachats ou leurs excréments. Puisque, sous une forme humaine, ils -vivent en dehors de l'humanité, c'est que sans doute ils font un rêve -divin. - -D'ailleurs, parmi ces malheureux, il en est aussi de vraiment bons, -aimant, dans leur cercle étroit, à faire le bien. Un jour, j'étais -descendu dans la vallée pour remonter de l'autre côté sur un plateau de -pâturages, au milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un petit lac. -Sans m'arrêter, j'avais dépassé une petite hutte humide, environnée de -quelques aulnes, et, d'un pas délibéré, je suivais un sentier vaguement -indiqué par les pas des animaux au bord d'une eau rapide. Déjà je me -trouvais à plus d'un jet de pierre de la hutte, lorsque j'entendis -retentir derrière moi un pas lourd et précipité; en même temps, un -souffle guttural, presque un râle, sortait de cet être qui me -poursuivait et gagnait sur moi. Je me retournai et je vis une pauvre -crétine, dont le goître, ballotté par la course, oscillait pesamment -d'une épaule à l'autre épaule. J'eus grand'peine à retenir une -expression d'horreur en voyant cette masse humaine s'avancer vers moi, -se jetant alternativement de jambe en jambe. Le monstre me fit signe -d'attendre, puis s'arrêta devant moi en me regardant fixement de ses -yeux hébétés et en me soufflant son râle dans le visage. Avec un geste -négatif, elle me montra le défilé dans lequel j'allais m'engager, puis -elle joignit les mains, pour me montrer que des rochers à pic barraient -le passage. «Là , là !» fit-elle en me désignant un sentier mieux tracé -qui s'élève en lacets sur une pente inclinée et gagne un plateau pour -contourner l'infranchissable défilé du fond. Quand elle me vit suivre -son bon avis et commencer de gravir la pente, elle poussa deux ou trois -grognements de satisfaction, m'accompagna du regard pendant quelque -temps, puis s'éloigna tranquillement, heureuse d'avoir fait une bonne -action. Moins content qu'elle, je l'avoue, je me sentais humilié dans -l'âme. Un être disgracié de la nature, horrible, une sorte de chose sans -forme et sans nom, n'avait eu de repos qu'elle ne m'eût tiré d'un -mauvais pas; et moi, l'un de ces hommes fiers, moi qui savais être doué -par la nature d'une certaine raison et qui en étais arrivé au sentiment -de responsabilité morale, combien de fois n'avais-je pas laissé, sans -rien leur dire, d'autres hommes, et même ceux que j'appelais amis, -s'engager en des passages bien autrement redoutables qu'un défilé de -montagnes? L'idiote, la goîtreuse, m'avait enseigné le devoir. Ainsi, -même dans ce qui me semblait au-dessous de l'humanité, je retrouvais la -bienveillance si souvent absente chez ceux qui se disent les grands et -les forts. Aucun être n'est assez bas pour tomber au-dessous de l'amour -et même du respect. Qui donc a raison, de l'antique Spartiate qui jetait -dans un gouffre les enfants mal venus, ou bien de la mère qui, tout en -pleurant, allaite et caresse son fils idiot et difforme? Certes, nul -n'osera donner tort aux mères qui luttent contre toute espérance pour -arracher leurs enfants à la mort; mais il faut que la société vienne au -secours de ces malheureux, par la science et l'affection, pour guérir -ceux qui sont guérissables, donner tout le bonheur possible à ceux dont -l'état est sans espoir, et veiller à ce que la pratique de l'hygiène et -la compréhension des lois physiologiques réduisent de plus en plus le -nombre de pareilles naissances. - -Une éducation suivie peut dégrossir ces lourdes natures, et lorsque à -l'affection de la mère succède la sollicitude d'un compagnon qui réussit -à faire accomplir quelque travail grossier au pauvre innocent, celui-ci -se développe peu à peu et finit par avoir sur son visage comme un reflet -d'intelligence. Parmi les innombrables tableaux qui se sont gravés dans -ma mémoire lorsque je parcourais la montagne, j'en retrouve un qui me -touche et m'émeut encore après de longues années. C'était le soir, vers -les derniers jours de l'été. Les prairies de la vallée venaient d'être -fauchées pour la seconde fois, et j'apercevais de petites meules de foin -éparses dont le vent m'apportait la douce odeur. Je cheminais dans une -route sinueuse, jouissant de la fraîcheur du soir, de la senteur des -herbes, de la beauté des cimes éclairées par le soleil couchant. Tout à -coup, à un détour du chemin, je me trouvai en présence d'un groupe -singulier. Un crétin goîtreux était attelé par des cordes à une espèce -de char rempli de foin. Il traînait sans peine le lourd véhicule, ne -voyant ni les fondrières, ni les gros blocs épars, tirant comme une -force aveugle. Mais il avait à côté de lui son petit frère, enfant -gracieux et souple, au visage tout en regard et en sourire; c'était lui -qui voyait et pensait pour le monstre. D'un signe, d'un attouchement, il -le faisait obliquer à droite ou à gauche pour éviter les obstacles, il -précipitait ou ralentissait sa marche; il formait avec lui un attelage -dont il était l'âme et dont l'autre était le corps. Quand ils passèrent -près de moi, l'enfant me salua d'un geste aimable, et, poussant Caliban -du coude, lui fit ôter sa casquette et tourner vers moi ses yeux sans -pensée. Il me sembla pourtant y voir poindre comme une lueur d'un -sentiment humain de respect et d'amitié. Et moi je saluai, avec une -sorte de vénération, ce groupe, ce groupe touchant, symbole de -l'humanité en marche vers l'avenir. - -Laissé à lui-même et ne jouissant que des lumières d'un instinct animal, -le crétin peut accomplir quelquefois des choses qui seraient au-dessus -de la force d'un homme intelligent et plein de la conscience de sa -valeur. Souvent mon compagnon le berger me racontait la chute qu'il -avait faite dans une crevasse de glacier, et, quand il en parlait, -l'effroi se peignait encore sur sa figure. Il était assis sur un talus, -près du bord d'un glacier, lorsqu'une pierre, en s'écroulant, lui fit -perdre son équilibre, et, sans qu'il pût se retenir, il glissa dans une -fissure béante qui s'ouvrait entre le roc et la masse compacte des -glaces; tout à coup, il se trouva comme au fond d'un puits, apercevant à -peine un reflet de la lumière du ciel. Il était étourdi, contusionné, -mais ses membres n'étaient point rompus. Poussé par l'instinct de la -conservation, il put s'accrocher à la paroi du rocher et monter, de -saillie en saillie, jusqu'à quelques mètres de l'ouverture; il revoyait -le soleil, les pâturages, les brebis et son chien, qui le regardait avec -des yeux fervents. Mais, arrivé à ce rebord, le berger ne pouvait plus -monter; au-dessus, la roche était lisse partout et ne laissait aucune -prise à la main. L'animal était aussi désespéré que son maître; se -jetant, de çà et de là , au bord du précipice, il poussa quelques -aboiements courts, puis, soudain, partit comme une flèche dans la -direction de la vallée. Le berger n'avait plus rien à craindre. Il -savait que le bon chien allait chercher du secours et que bientôt il -reviendrait accompagné de pâtres portant des cordes. Néanmoins, pendant -la période d'attente, il passa par d'horribles angoisses de désespoir: -il lui semblait que la bête fidèle ne serait jamais de retour; il se -voyait déjà mourir de faim sur son rocher et se demandait avec horreur -si les aigles ne viendraient pas lui arracher des lambeaux de chair -avant qu'il fût tout à fait mort. Et pourtant il se rappelait -parfaitement comment, dans un cas semblable, un «innocent» s'était -conduit. Étant tombé au fond d'une crevasse, d'où il lui était -impossible de remonter, le crétin ne s'était pas consumé en efforts -inutiles; il attendit avec patience, frappant le sol de ses pieds afin -d'entretenir la chaleur animale, et patienta ainsi tout un soir, puis -toute une nuit, puis une moitié de la journée suivante. Alors, ayant -entendu crier son nom par ceux qui le cherchaient, il répondit, et -bientôt après il fut retiré du gouffre. Il ne se plaignit que d'avoir eu -grand froid. - -Mais, quels que soient, hélas! les privilèges et les immunités du -crétin, quoique le malheureux n'ait pas à craindre les soucis et les -déceptions de l'homme qui se fraye à lui-même son chemin dans la vie, il -n'en faut pas moins tenter d'arracher le crétin à son «innocence» et à -ses maladies dégoûtantes pour lui donner, en même temps que la force du -corps, le sentiment de sa propre responsabilité morale. Il faut le faire -entrer dans la société des hommes libres, et, pour le guérir et le -relever, il faut connaître d'abord quelles ont été les causes de sa -dégénérescence. Des savants, penchés sur leurs cornues ou sur leurs -livres, apportent des opinions diverses; les uns disent que la -difformité du goître provient surtout du manque d'iode dans l'eau de -boisson, et que, par le croisement, la difformité morale finit par -s'ajouter à celle du corps; les autres croient plutôt que goître et -crétinisme proviennent de ce que l'eau descendue des neiges n'a pas eu -le temps de s'agiter et de s'aérer suffisamment, lorsqu'elle arrive -devant le village, ou bien qu'elle a passé sur des roches contenant de -la magnésie. Il est certain qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer -à faire naître et à développer les maladies: mais est-ce là tout? - -Il suffit d'entrer dans une de ces cabanes où naissent et végètent les -idiots pour voir qu'il est encore d'autres causes à leur situation -lamentable. Le réduit est sombre et fumeux; les bahuts, la table et les -poutres, sont rongés de vers; dans les recoins, où ne peut complètement -pénétrer le regard, on entrevoit des formes indécises couvertes de -crasse et de toiles d'araignées. La terre qui tient lieu de plancher -reste constamment humide et comme visqueuse, à cause de tous les débris -et des eaux impures qui l'engraissent. L'air qu'on respire dans cet -espace étroit est âcre et fétide. On y sent à la fois les odeurs de la -fumée, du lard rance, du pain moisi, du bois vermoulu, du linge sale, -des émanations humaines. La nuit, toutes les issues sont fermées pour -empêcher le froid du dehors de pénétrer dans la chambre; vieillards, -père, mère, enfants, tous dorment dans une espèce d'armoire à étages -dont les rideaux sont fermés pendant le jour, où, pendant le sommeil des -nuits, s'accumule un air épais bien plus impur encore que celui du reste -de la cabane. Ce n'est pas tout: durant les froids de l'hiver, la -famille, afin d'avoir plus chaud, émigre du rez-de-chaussée et descend -dans la cave, qui sert en même temps d'écurie. D'un côté sont les -animaux couchant sur la paille souillée, de l'autre sont les hommes et -les femmes gîtant sous leurs draps noircis. Une rigole à purin sépare -les deux groupes de vertébrés mammifères, mais l'air respirable leur est -commun; encore cet air, pénétrant par d'étroits soupiraux, ne peut-il se -renouveler pendant des semaines entières, à cause des neiges qui -recouvrent le sol; il faut y creuser des espèces de cheminées, à travers -lesquelles ne descend qu'un blafard reflet du jour. Dans ces caves, le -jour lui-même ressemble à une nuit du pôle. - -Est-il étonnant qu'en de pareilles demeures naissent des enfants -scrofuleux, rachitiques, contrefaits? Dès la première semaine, nombre de -nouveau-nés sont secoués par de terribles convulsions auxquelles la -plupart succombent; dans certains pays, les mères s'attendent si bien à -la mort de leurs enfants, qu'elles ne les croient pas encore nés tant -qu'ils n'ont pas franchi le redoutable défilé de la «maladie des cinq -jours». Combien aussi, parmi ceux qui en réchappent, en est-il qui -vivent seulement d'une vie de maladie et de démence? Autant l'air -environnant de la libre montagne et le travail au dehors sont excellents -pour développer la force et l'adresse de l'homme valide, autant l'espace -étroit et l'ombre humide de la cabane contribuent à empirer l'état du -goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui devient le plus beau et le -plus fort des jeunes gens, se traîne un autre frère, sorte -d'excroissance charnue horriblement vivante! - -En maints endroits déjà , on a songé à bâtir des hospices pour ces -malheureux. Rien ne manque dans ces nouvelles demeures. L'air pur y -circule librement, le soleil en éclaire toutes les salles, l'eau y est -pure et saine, tous les meubles et surtout les lits sont d'une exquise -propreté; les «innocents» ont des surveillants qui les soignent comme -des nourrices, et des professeurs qui tâchent de faire entrer un rayon -de lumière intellectuelle dans leur dur cerveau. Souvent ils -réussissent, et le crétin peut naître graduellement à une vie -supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer le mal déjà survenu qu'il -importe de travailler, c'est à le prévenir. Ces huttes infectes, si -pittoresques parfois dans le paysage, doivent disparaître pour faire -place à des maisons commodes et saines; l'air, la lumière, doivent -entrer librement dans toutes les habitations de l'homme; une bonne -hygiène du corps, aussi bien qu'une parfaite dignité morale, doivent -être observées partout. A ce prix, les montagnards achèteront en -quelques générations une immunité complète de toutes ces maladies qui -dégradent maintenant un si grand nombre d'entre eux. Alors les habitants -seront dignes du milieu qui les entoure; ils pourront contempler avec -satisfaction les hauts sommets neigeux et dire comme les anciens Grecs: -«Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.» - - - - -CHAPITRE XIX - -L'ADORATION DES MONTAGNES - - -L'adoration de la nature existe encore parmi nous, beaucoup plus vivace -qu'on ne le croit. Combien de fois un paysan, en découvrant sa tête, m'a -montré le soleil du doigt et m'a dit avec solennité: «C'est là notre -Dieu!» Et moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la vue des cimes -augustes qui trônent au-dessus des vallées et des plaines, n'ai-je pas -été naïvement tenté de les appeler divines! - -Un jour je cheminais paisiblement dans un défilé penchant et tout -obstrué de pierres roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage et -me fouettait la figure, en apportant à chaque bouffée un brouillard de -pluie et de neige à demi fondue. Un voile grisâtre me cachait les -rochers; çà et là seulement j'entrevoyais, dans le vague, des masses -noires et menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la brume, semblaient -tour à tour s'éloigner et s'approcher de moi. J'étais transi, triste, -maussade. Tout à coup une lueur, reflétée par les innombrables -gouttelettes de l'air, me fit lever les yeux. Au-dessus de ma tête, la -nue d'eau et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se montrait -rayonnant, et là -haut, dans cet azur, apparaissait le front serein de la -montagne. Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme par de fines -arabesques, brillaient avec l'éclat de l'argent, et le soleil les -bordait d'une ligne d'or. Les contours de la cime étaient purs et précis -comme ceux d'une statue se dressant lumineuse dans l'ombre; mais la -pyramide superbe semblait être complètement détachée de la terre. -Tranquille et forte, immuable dans son repos, on eût dit qu'elle planait -dans le ciel; elle appartenait à un autre monde que cette lourde planète -enveloppée de nuages et de brumes comme de haillons sordides. Dans cette -apparition, je crus voir plus que le séjour du bonheur, plus même que -l'Olympe, séjour des immortels! Mais un nuage méchant vint soudain -fermer l'issue par laquelle j'avais contemplé la montagne. Je me -retrouvai de nouveau dans le vent, la brume et la pluie; je me consolai -en disant: «Un Dieu m'est apparu!» - -A l'origine des temps historiques, tous les peuples, enfants aux mille -têtes naïves, regardaient ainsi vers les montagnes; ils y voyaient les -divinités, ou du moins leur trône, se montrant et se cachant tour à tour -sous le voile changeant des nuages. C'est à ces montagnes qu'ils -rattachaient presque tous l'origine de leur race; ils y plaçaient le -siège de leurs traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient -aussi dans l'avenir la réalisation de leurs ambitions et de leurs rêves; -c'est de là que devait toujours descendre le sauveur, l'ange de la -gloire ou de la liberté. Si important était le rôle des hautes cimes -dans la vie des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire de -l'humanité par le culte des monts; ce sont comme de grandes bornes -d'étapes placées de distance en distance sur le chemin des peuples en -marche. - -C'est dans les vallées des grands monts de l'Asie centrale, disent les -savants, que ceux de nos ancêtres auxquels nous devons nos langues -européennes arrivèrent à se constituer pour la première fois en tribus -policées, et c'est à la base méridionale des plus hauts massifs du monde -entier que vivent les Hindous, ceux des Aryens auxquels leur antique -civilisation donne une sorte de droit d'aînesse. Leurs vieux chants nous -disent avec quel sentiment d'adoration ils célébraient ces -«quatre-vingt-quatre mille montagnes d'or» qu'ils voient se dresser dans -la lumière, au-dessus des forêts et des plaines. Pour des multitudes -d'entre eux, les grandes montagnes de l'Himalaya, aux têtes neigeuses, -aux grands ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes, jouissant -de leur force et de leur majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe perce -le ciel, et le Tchamalari, moins haut, mais plus colossal en apparence -par son isolement, sont doublement adorés, comme la Grande Déesse unie -au Grand Dieu. Ces glaces sont le lit de cristaux et de diamants, ces -nuages de pourpre et d'or sont le voile sacré qui l'entoure. Là -haut est -le dieu Siva, qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse Chama, la -Gauri, qui conçoit et qui enfante. D'elle descendent les fleuves, les -plantes, les animaux et les hommes. - -Dans cette prodigieuse forêt des épopées et des traditions indoues ont -germé bien d'autres légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya, et -toutes nous les montrent vivant d'une vie sublime, soit comme déesses, -soit comme mères des continents et des peuples. Telle est la poétique -légende qui nous fait voir dans la terre habitable une grande fleur de -lotus dont les feuilles sont les péninsules étalées sur l'Océan, et dont -les étamines et les pistils sont les montagnes du Mérou, génératrices de -toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves qui descendent des -hauteurs pour aller porter sur les terres des alluvions bienfaisantes, -sont eux aussi des êtres animés, des dieux et des déesses secondaires -qui mettent les humbles mortels des plaines en rapport indirect avec les -divinités suprêmes siégeant au-dessus des nuages dans l'espace lumineux. - -Non seulement le mont Mérou, ce point culminant de la planète, mais -aussi tous les autres massifs, tous les sommets de l'Inde, étaient -adorés par les peuples qui vivent sur leurs pentes et à leur base. -Montagnes de Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry, toutes -avaient leurs adorateurs. Dans les terres basses, où les fidèles -n'avaient pas de montagnes à contempler, ils se bâtissaient des temples -qui, par leurs allées de bizarres pyramides, aux énormes blocs de -granit, représentaient les cimes vénérées du mont Mérou. Peut-être -est-ce un sentiment analogue d'adoration pour les grands sommets qui -porta les anciens Égyptiens à construire les pyramides, montagnes -artificielles qui se dressent au-dessus de la surface unie des sables et -du limon. - -L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante», cette terre bienheureuse -où, d'après une légende orientale, les premiers hommes furent envoyés -par la miséricorde divine, après leur expulsion du Paradis, élève aussi -vers le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre autres, est la cime -isolée au milieu des plaines, la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le -Mihintala. Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles, le vol de -Mahindo, le convertisseur indou, qui s'était élancé des plaines du Gange -pour appeler les Cingalais à la religion de Bouddha. Un temple s'élève -aujourd'hui sur le sommet où se posa le pied du saint. Haute, énorme est -la pagode, et pourtant l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont -parfois recouverte en entier, du faîte à la base, d'une robe de fleurs -de jasmin. Une escarboucle, couleur de feu, brillait au sommet du -monument, renvoyant au loin les rayons du soleil. Jadis un rajah fit -déployer, du haut de la montagne aux champs de la plaine, un large tapis -de douze kilomètres de longueur, afin que les pieds des fidèles ne -fussent pas souillés par le contact avec la terre impure apportée d'un -sol profane. - -Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le cède en gloire au célèbre pic -d'Adam, que les marins aperçoivent du milieu des flots, lorsqu'ils -approchent de l'île de Ceylan. L'empreinte d'un pied gigantesque, -appartenant, semble-t-il, à un homme haut de dix mètres, est creusée -dans la roche, sur la pointe terminale de la cime. Cette empreinte, -disent les mahométans et les juifs, est celle d'Adam, le premier homme, -qui monta sur le pic pour contempler l'immense terre, les vastes forêts, -les monts et les plaines, les rivages et le grand Océan, avec ses îles -et ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous, ce n'est point le -pied d'un homme, mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette trace de -son passage. Ce dieu dominateur, c'était Siva, nous disent les -brahmanes; c'était Bouddha, affirment les bouddhistes; Jéhovah, écrivent -les gnostiques des premiers siècles chrétiens. Lorsque les Portugais -débarquèrent en conquérants dans l'île de Ceylan, ils dégradèrent pour -ainsi dire la montagne, qui, dans leur pensée, ne pouvait se comparer à -celle de la Terre Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte -mystérieuse que la marque du pied de saint Thomas, ou d'un ancien -convertisseur, apôtre secondaire, l'eunuque de Candace. Moins -respectueux, encore, un Arménien, Moïse de Chorène, jaloux pour sa noble -montagne d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic d'Adam que la trace du -pied de Satan, l'éternel ennemi. Enfin, les voyageurs anglais qui, de -plus en plus nombreux, font chaque année l'ascension de la sainte -montagne, ne voient, dans la «divine empreinte», qu'un trou vulgaire -agrandi et grossièrement sculpté en creux. Mais aussi, de quel mépris -ces étrangers sont-ils couverts par les pèlerins convaincus qui vont se -prosterner sur la cime, baiser dévotement la trace du pied, et déposer -leurs offrandes dans la maison du prêtre! Tout leur semble témoigner de -l'authenticité du miracle. A quelques mètres au-dessous de la cime -jaillit une petite source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait s'élancer -du sol. Des arbres en foule croissent sur les pentes, et ces arbres, ils -le voient ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages vers le sommet -pour végéter et grandir en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées -de pierres précieuses: ce sont les larmes qui se sont échappées des yeux -d'un dieu à la vue des crimes et des souffrances des hommes. Comment ne -croiraient-ils pas au prodige, en voyant toutes ces richesses qui ont -donné naissance aux récits fabuleux des _Mille et une Nuits_? Les -ruisseaux qui s'épanchent de la montagne ne roulent point, comme nos -torrents, des cailloux et du sable vulgaire; ils entraînent avec eux de -la poussière de rubis, de saphirs, de grenats; le baigneur qui se trempe -dans leurs flots se roule, comme les sirènes, dans un sable de pierres -précieuses. - -Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation a suivi une autre -marche que celle de la race aryenne, ont également adoré leurs -montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien que dans l'Inde, les hauts -sommets portent des temples consacrés aux dieux, quand ils ne sont pas -eux-mêmes regardés comme des génies tutélaires ou vengeurs. C'est à ces -montagnes divines que les peuples cherchent à rattacher leur histoire -par les traditions et les légendes. - -Les plus anciennes montagnes historiques sont celles de la Chine, car le -peuple du «milieu» est l'un des premiers qui soient arrivés à la -conscience d'eux-mêmes, le premier qui ait écrit sa propre histoire -d'une manière continue. Ses monts sacrés, au nombre de cinq, s'élèvent -tous en des contrées célèbres par leur agriculture, leur industrie, les -populations qui se pressent à leur base, les événements qui se sont -accomplis dans le voisinage. La plus sainte de ces montagnes, le -Tai-Chan, domine toutes les autres cimes de la riche péninsule de -Chan-Toung, entre les deux golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on -arrive par une route pavée et des escaliers taillés dans le roc, on -voit, étendues à ses pieds, les riches plaines que traverse le Hoang-Ho, -coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre golfe, abreuvant de ses -eaux des multitudes d'hommes plus nombreux que les épis d'un champ. -L'empereur Choung y monta il y a quatre cent trente ans, ainsi que le -rappellent les annales classiques du pays; Confucius essaya de le gravir -aussi, mais la montée est rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on -montre encore l'endroit où il reprit le chemin de la plaine. Tous les -grands dieux et les principaux génies ont leurs temples et leurs -oratoires sur la sainte montagne; de même aussi les Nuages, le Ciel, la -Grande Ourse et l'Étoile Polaire. Les dix mille génies s'y abattent dans -leur vol pour contempler la terre et les villes des hommes. «Le mérite -du Tai-Chan est égal à celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde; -il recueille les nuages et nous envoie les pluies; il décide des -naissances et des morts, de l'infortune et du bonheur, de la gloire et -de la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans le ciel, nul n'est plus -digne d'être visité.» Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour -implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé de cavernes où -gisent des mendiants aux plaies hideuses, l'horreur des passants. - -A meilleur droit encore que les Chinois, car leurs montagnes volcaniques -sont d'une parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient avec -adoration vers les sommets neigeux. Est-il idole dans le monde qui -puisse se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à la «montagne sans -pareille», qui se dresse, presque isolée, au milieu des campagnes, en -bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes supérieures? Jadis, le -volcan fumait et crachait des flammes et des laves; maintenant, il -repose: mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre de montagnes sÅ“urs -qui versent encore des fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces -monts, il en est un, le plus terrible de tous, que l'on crut devoir -fléchir en lui jetant en offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi -que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté de calmer le Monotombo en y -précipitant des prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire qu'il -n'était pas un dieu, mais une bouche de l'enfer. D'ailleurs, les volcans -n'attendent pas d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils savent -bien les saisir eux-mêmes, quand ils fendent la terre, vomissent des -lacs de boue, recouvrent de cendres des provinces entières. Ils font -périr d'un coup les populations de tout un pays. N'est-ce pas assez pour -les faire adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la force? Le volcan -dévore, donc il est un dieu! - -Ainsi la religion des montagnes, de même que toutes les autres, s'est -emparée de l'homme par les divers sentiments de son être. Au pied de la -montagne vomissant des laves, c'est la terreur qui l'a prosterné la face -contre terre; dans les campagnes altérées, c'est le désir qui l'a fait -regarder en suppliant vers les neiges, mères des ruisseaux; la -reconnaissance aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont trouvé un -refuge assuré dans la vallée ou sur le promontoire escarpé; enfin, -l'admiration devait saisir tous les hommes à mesure que le sentiment du -beau se développait en eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état -d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a pas à la fois de beaux -aspects et des asiles sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou -bienfaisante, presque toujours l'une et l'autre en même temps? Les -peuples, se déplaçant de par le monde, pouvaient facilement rattacher -toutes leurs traditions à la montagne qui dominait leur horizon et y -reporter leur culte. A chaque station de leurs grands voyages se -dressait un nouveau temple. Jadis les tribus errantes sur les plateaux -de la Perse voyaient toujours, vers le soir, une montagne surgir du -milieu des plaines poudreuses: c'était le mont Télesme, le divin -«Talisman» qui suivait ses adorateurs dans leurs pérégrinations à -travers le monde. Et quand, après une longue migration, la montagne -aperçue dans le lointain n'était pas un mirage trompeur, mais un -véritable sommet avec neiges et rochers, qui donc aurait pu douter du -voyage qu'avait fait le dieu pour accompagner son peuple? - -C'est ainsi que la montagne, dont la pointe aurait reçu les réfugiés du -déluge, n'a cessé de cheminer à travers les continents. Une version -samaritaine du Pentateuque prétend que le pic d'Adam est la cime où -s'arrêta l'arche de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat est -le véritable sommet: mais quel est cet Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou -toute autre montagne sur laquelle des pâtres auront trouvé quelques -débris du vaisseau sacré? De toutes parts, les peuples de l'Orient -réclament l'honneur pour la montagne protectrice, dont les eaux arrosent -leurs propres champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue sur -la terre, en suivant le chemin des neiges et le cours des ruisseaux! Les -preuves ne manquaient point d'ailleurs pour établir la vérité de toutes -ces traditions. N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois pétrifié -jusque sous les glaces, et, dans les roches elles-mêmes, n'avait-on pas -rencontré les traces rouilleuses de ces «anneaux du déluge» que nos -savants modernes disent être des ammonites fossiles? Aussi plus de cent -montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, de l'Asie Mineure, -étaient-elles indiquées comme celles où débarqua le patriarche, second -père des humains. La Grèce aussi montrait son Parnasse, dont les -pierres, lancées sur le limon du déluge, devenaient des hommes. Jusqu'en -France il est des montagnes où s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets -divins est Chamechande, près de la Grande Chartreuse de Grenoble; un -autre est le Puy de Prigue, dominant les sources de l'Aude. - -Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des hautes cimes que sont -descendus les hommes. C'est aussi de ces escarpements, trône de la -divinité, que s'est fait entendre la grande voix disant leurs devoirs -aux mortels! Le Dieu des Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au -milieu des nuées et des éclairs, et parlait par la voix de la foudre au -peuple assemblé dans la plaine. De même Baal, Moloch, tous les dieux -sanguinaires de ces peuples de l'Orient, apparaissaient à leurs fidèles -sur le sommet des monts. Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom et -de Moab, il n'est pas une seule hauteur, pas une colline, pas un rocher -qui ne porte sa grossière pyramide de pierres, autel sur lequel des -prêtres versaient le sang pour se rendre leur dieu propice. A Babel, où -manquait la montagne, on la remplaça par ce fameux temple qui devait -monter jusqu'au ciel. Le poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non -tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les peuples. - - Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit - N'avait pu fournir qu'une pierre. - -Dans leur haine jalouse des cultes étrangers, les prophètes juifs -maudirent souvent les «hauts lieux» sur lesquels les peuples leurs -voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes n'agissaient point -autrement, et c'est vers les montagnes qu'ils regardaient pour en -évoquer leurs anges secourables. Leur temple s'élevait sur une montagne; -c'est également sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec Dieu; -lorsque le Galiléen fut transfiguré et plana dans la lumière incréée -avec les deux prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor qu'il -s'était enlevé. Quand il mourut entre deux voleurs, c'est au sommet -d'une montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra, dit la -prophétie, quand il reviendra, entouré des saints et des anges, et qu'il -assistera au châtiment de ses ennemis, c'est aussi sur une montagne -qu'il descendra; mais le choc de ses pieds suffira pour la briser. Une -autre montagne, une cime idéale portant une nouvelle cité d'or et de -diamant surgira de l'espace lumineux, et c'est là que vivront à jamais -les élus, planant dans les airs sur les joyeuses cimes, bien au-dessus -de cette terre de malheurs et d'ennuis! - - - - -CHAPITRE XX - -L'OLYMPE ET LES DIEUX - - -De même que la gloire de l'imperceptible Grèce dépasse en éclat celle de -tous les empires de l'Orient, de même l'Olympe, la plus haute et la plus -belle des montagnes sacrées des Hellènes, est devenue dans l'imagination -des peuples le mont par excellence; aucun sommet, ni celui du Mérou, ni -ceux de l'Elbourz, de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans l'esprit des -hommes les mêmes souvenirs de grandeur et de majesté. Bien peu, du -reste, étaient plus admirablement situés pour frapper le regard, servir -de signal aux races qui parcouraient le monde. Placé à l'angle de la mer -Égée et dominant toutes les cimes voisines de la moitié de sa hauteur, -l'Olympe est aperçu par les marins à d'énormes distances. Des plaines de -la Macédoine, des riches vallées de la Thessalie, des monts de l'Othrys, -du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue à l'horizon son triple -dôme et ces pentes aux «mille plis» dont parle Homère. La fertilité des -campagnes qui s'étendent à sa base appelait de toutes parts les -populations, qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger -diversement, soit pour s'entre-détruire. Enfin l'Olympe commande les -défilés que devaient nécessairement suivre les tribus ou les armées en -marche, d'Asie en Europe, ou de la Grèce vers les pays barbares du nord; -il s'élève comme une borne milliaire sur le grand chemin que suivaient -alors les nations. - -Plusieurs autres montagnes du monde hellénique devaient à leurs neiges -étincelantes le nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais nulle ne le -méritait mieux que celle de Thessalie, dont la cime servait de trône aux -dieux. - -C'est que le peuple des Hellènes lui-même avait passé son enfance -nationale dans les vallées et les plaines étendues à l'ombre du grand -mont. C'est de la Thessalie que venaient les Hellènes de l'Attique et du -Péloponèse; c'est là que leurs premiers héros avaient combattu les -monstres et que leurs premiers poètes, guidés par la voix des muses -Piérides, avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse et de -victoire. En essaimant vers les contrées lointaines, les tribus grecques -se rappelaient la montagne divine qui les avait portés et nourris dans -ses vallons. - -Presque tous les grands événements de l'histoire mythique s'étaient -accomplis dans cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus -important, celui qui décida de l'empire du ciel et de la terre. L'Olympe -était la citadelle choisie par les nouveaux dieux, et tout autour -étaient campées les anciennes divinités, les Titans monstrueux, fils du -Chaos. Debout sur les monts Othrys, qui se développent au sud en un -vaste demi-cercle, les géants saisissaient d'énormes rochers, des -montagnes entières, et les lançaient contre l'Olympe à demi déraciné. -Pour se dresser plus haut dans le ciel, les vieux Titans entassèrent -mont sur mont et s'en firent un piédestal, mais la grande cime neigeuse -les dépassait toujours; elle s'entourait de sombres nuées d'où -jaillissait la foudre. Les géants, nourris des forces mêmes de la terre, -avaient dans leurs voix les hurlements de l'orage et dans leurs bras la -vigueur de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient au hasard leur -grêle de rochers; mais, contre les jeunes dieux intelligents, ils -luttaient avec la fureur aveugle des éléments. Ils succombèrent, et, -sous les débris des monts, des peuples entiers furent écrasés avec eux. -C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent fait massacrer les -nations comme par mégarde. - -Ces prodigieux combats de l'Olympe avaient cessé depuis de nombreuses -générations, lorsque les peuplades ioniennes et doriennes eurent des -poètes pour chanter leurs propres exploits et, plus tard, des historiens -pour les raconter. Alors Zeus, le père des Dieux et des Hommes, siégeait -en paix sur la montagne sacrée; son trône était posé sur la plus haute -cime; à côté se tenait Héra, la déesse toujours femme et toujours -vierge; à l'entour étaient assis les autres immortels à la face -éternellement belle et joyeuse. Un éther lumineux baignait le sommet de -l'Olympe et se jouait dans la chevelure des dieux; jamais les tempêtes -ne venaient troubler le repos de ces êtres heureux; ni les pluies, ni -les neiges ne tombaient sur la cime éclatante. Les nuées que Zeus -assemblait s'enroulaient à ses pieds autour des rochers qui formaient la -superbe base de son trône. A travers les interstices de ce voile que les -Heures ouvraient et fermaient au gré du maître, celui-ci contemplait la -mer et la terre, les cités et les peuples. Sur la tête de ces hommes qui -s'agitaient, il suspendait des destins inflexibles, il prononçait la vie -ou la mort, distribuait à son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre -vengeresse. Aucune lamentation venue d'en bas ne troublait les dieux -dans leur quiétude éternelle. Leur nectar était toujours délicieux, -toujours exquise l'ambroisie. Ils savouraient l'odeur des hécatombes, -écoutaient comme une musique le concert des voix suppliantes. Au-dessous -d'eux se déroulait comme un spectacle infini le tableau des luttes et de -la misère humaine. Ils voyaient s'entre-choquer les armées, les flottes -s'engloutir, les villes disparaître en flammes et en fumée, les pauvres -laboureurs, mirmidons presque invisibles, s'épuiser de fatigues pour -obtenir des récoltes qu'un maître devait leur ravir; jusque sous le toit -des demeures, ils voyaient pleurer les femmes et se lamenter les -enfants. Au loin, leur ennemi Prométhée gémissait sur un roc du Caucase. -Tels étaient les bonheurs des dieux. - -Est-ce que jamais un Hellène, berger, prêtre ou roi, osa gravir les -pentes de l'Olympe au-dessus des hauts pâturages de ses vallons et de -ses croupes? Un seul se hasarda-t-il, en mettant le pied sur la grande -cime, à se trouver tout à coup en présence des terribles dieux? Les -écrivains antiques nous disent que des philosophes n'ont pas craint -d'escalader l'Etna, pourtant beaucoup plus élevé que l'Olympe; mais ils -ne mentionnent aucun mortel qui ait eu l'audace de gravir la montagne -des Dieux, même au temps de la science, à l'époque où le philosophe -enseignait que Zeus et les autres immortels étaient de pures conceptions -de l'esprit humain. - -Plus tard, d'autres religions, chez des peuples divers, qui vivent dans -les plaines environnantes, s'emparèrent de la sainte montagne et la -consacrèrent à de nouvelles divinités. Au lieu de Zeus, les chrétiens -grecs y adorèrent la sainte Trinité; dans ses trois principales cimes, -ils voient encore les trois grands trônes du ciel. Un de ses -promontoires les plus élevés, qui jadis portait peut-être un temple -d'Apollon, est dominé maintenant par un monastère de saint Élie; un de -ses vallons, où les Bacchantes allaient chanter Évohé en l'honneur de -Dionysos ou Bacchus, est habité par les moines de saint Denys. Les -prêtres ont succédé aux prêtres, et le respect superstitieux des -modernes à l'adoration des anciens; mais peut-être le plus haut sommet -est-il, jusqu'à présent, vierge de pas humains; la douce lumière qui -resplendit sur ses rochers et ses neiges n'a encore éclairé personne -depuis que les dieux hellènes s'en sont allés. - -Il y a peu d'années encore, il eût été difficile à l'Européen d'arriver -jusqu'au sommet de la montagne, car les Klephtes hellènes, à -l'infaillible balle, en occupaient toutes les gorges; ils s'y étaient -retranchés comme dans une énorme citadelle, et de là , recommençant la -lutte des dieux contre les Titans, ils allaient faire leurs expéditions -contre les Turcs du mont Ossa. Fiers de leur bravoure, ils se croyaient -invincibles comme la montagne qui les portait; ils personnifiaient -l'Olympe lui-même. «Je suis, disait un de leurs chants, je suis -l'Olympe, illustre de tout temps et célèbre parmi les nations; -quarante-deux pics se hérissent sur mon front, soixante-douze fontaines -coulent dans mes ravins, et sur ma cime plus haute vient de se poser un -aigle tenant dans ses serres la tête d'un vaillant héros!» Cet aigle -était, sans doute, celui de l'antique Zeus. Maintenant encore, il se -repaît de l'homme qui s'entre-tue. - -L'imagination des peuples se donne libre carrière quand il s'agit des -dieux qu'elle a créés. Pendant le cours des siècles, elle change leurs -noms, leurs attributs et leur puissance, suivant les alternatives de -l'histoire, les changements des langues, les variantes individuelles et -nationales des traditions; à la fin, elle les fait mourir comme elle les -a fait naître, et les remplace par de nouvelles divinités. Il ne lui en -coûte donc pas beaucoup de les faire voyager de montagne en montagne. -Aussi chaque cime avait-elle son dieu ou même sa pléiade d'êtres -célestes. Zeus vivait sur le mont Ida, de même que sur l'Olympe de -Grèce, sur ceux de la Crète et de Chypre et sur les rochers d'Égine. -Apollon avait sa demeure sur le Parnasse et sur l'Hélicon, sur le -Cyllène et sur le Taygète, sur tous les monts épars qui se dressent hors -de la mer Égée. Les sommets que venaient dorer les rayons du jour -naissant, lorsque les plaines inférieures étaient encore dans l'ombre, -devaient être consacrés au dieu du soleil. Aussi, presque toutes les -cimes isolées de l'Hellade portent-elles aujourd'hui le nom d'Elias. Le -prophète juif, en vertu de son nom, est devenu, par un calembour sacré, -l'héritier d'Hélios, fils de Jupiter. - -«Voyez ce trône, centre de la terre,» disait Eschyle en parlant de -Delphes. En maint autre endroit, suivant la fantaisie du poète, ou -l'imagination populaire, se dressait ce pilier central. Pindare le -voyait dans l'Etna; les matelots de l'Archipel désignaient le mont -Athos, la grande borne que l'on discernait toujours au-dessus des eaux, -soit en quittant les rives de l'Asie, soit en naviguant dans les mers de -l'Europe. Sur cette montagne, disait-on, le soleil se couchait trois -heures plus tard que dans les plaines de sa base, tant elle était haute; -elle regardait par-dessus les bornes mêmes de la terre. Lorsque -l'Hellade, jadis libre, fut asservie au Macédonien, lorsqu'elle devint -la chose d'un maître, il se trouva un flatteur assez vil, un homme assez -rampant pour prier Alexandre, qui s'était proclamé dieu, d'employer une -armée à transformer le mont Athos en une statue du nouveau fils de Zeus, -«plus puissant que son père». L'Å“uvre impossible aurait pu tenter un -dieu parvenu, fou d'orgueil; pourtant celui-ci n'osa pas l'entreprendre. -Les marins qui voguaient au pied de la grande montagne continuèrent d'y -voir un ancien dieu, jusqu'au jour où commença un autre cycle de -l'histoire, amenant un nouveau culte et de nouvelles divinités. Alors on -se raconta que le mont Athos est précisément cette montagne où le diable -avait transporté Jésus le Galiléen pour lui montrer tous les royaumes de -la terre étendus à ses pieds, l'Europe, l'Asie et les îles de la mer. -Les habitants d'Athos le croient encore, et serait-il possible, en -effet, de trouver une cime d'où la vue soit, sinon plus vaste, du moins -plus belle et plus variée? - -En dehors du monde hellénique où l'imagination populaire était si -poétique et si féconde, les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes -le trône des maîtres du ciel et de la terre. Non seulement les grands -sommets des Alpes étaient adorés comme le séjour des dieux et comme des -dieux eux-mêmes, mais, jusque dans les plaines du nord de l'Allemagne et -du Danemark, de petites collines, qui relèvent leurs croupes au-dessus -des landes uniformes, étaient des Olympes non moins vénérés que celui de -la Thessalie l'avait été par les Grecs. Même dans la froide Islande, -dans cette terre des brumes et des glaces éternelles, les adorateurs des -souverains célestes se tournaient vers les montagnes de l'intérieur, -croyant y voir les sièges de leurs dieux. Sans doute, s'ils avaient pu -gravir jusqu'à la cime les flancs ravinés de leurs volcans, s'ils -avaient contemplé l'horreur de ces cratères où les laves et les neiges -luttent incessamment, ils n'auraient point songé à faire de ces lieux -terribles le séjour enchanté de leurs divinités heureuses. Mais ils ne -voyaient les montagnes que de loin; ils en apercevaient les cimes -étincelantes à travers les nuages déchirés, et se les figuraient -d'autant plus belles que les plaines de la base étaient plus sauvages et -plus difficiles à parcourir. Ces monts, séparés de la terre des humains -par des barrières de précipices infranchissables, c'était la cité -d'Asgard où, sous un ciel toujours clément, vivaient les dieux joyeux. -Ce grand nuage de vapeurs qui s'élevait de la cime de la montagne divine -et s'étalait largement dans le ciel, ce n'était point une colonne de -cendres, c'était le grand frêne Ygdrasil, à l'ombre duquel se reposaient -les maîtres de l'univers. - - - - -CHAPITRE XXI - -LES GÉNIES - - -Les religions se transforment lentement. Les cultes du monde ancien, -éteints en apparence depuis tant de générations, continuent sous les -dehors des cultes nouveaux. Souvent les noms des dieux ont été changés, -mais l'autel est resté le même. Les attributs de la divinité sont encore -ce qu'ils étaient il y a deux mille ans, et la foi qui l'invoque a gardé -la «sainte simplicité» de son fanatisme. Dans les vallées sauvages de -l'Olympe, où bondissaient les bacchantes échevelées, les moines -murmurent maintenant des prières; sur la sainte montagne d'Athos, que -les marins de toute race et de toute langue adoraient de la surface des -flots murmurants, neuf cent trente-cinq églises s'élèvent en l'honneur -de tous les saints; le dieu des chrétiens est devenu l'héritier de Zeus, -qui lui-même avait succédé à des dieux plus anciens. De même, à -Syracuse, le temple de Minerve, dont les matelots saluaient de loin la -lance d'or en versant une coupe de vin dans les eaux, s'est changé en -une église de la Vierge. Chaque promontoire marin et, dans l'intérieur -des terres, chaque sommet de colline, chaque montagne couronnée d'un -temple, a gardé ses adorateurs, tout en changeant son nom. Un voyageur -parcourt l'île de Chypre à la recherche d'un temple de Vénus Aphrodite. -«Nous ne l'appelons plus Aphrodite, s'écrie avec zèle la femme qu'il -interroge, nous l'appelons maintenant la Vierge Chrysopolite!» - -Mais les peuples chrétiens n'ont pas seulement continué de vénérer les -montagnes saintes des Romains et des Grecs, ils ont étendu ce culte à -leur manière dans toutes les contrées qu'ils habitent. De même que nos -aïeux des temps légendaires, nos ancêtres plus rapprochés, qui vivaient -au moyen âge, ne pouvaient contempler la montagne sans que leur -imagination ne fît vivre des êtres supérieurs dans les vallées -mystérieuses et sur les sommets rayonnants. Il est vrai que ces êtres -n'avaient pas droit au titre de dieux; maudits par l'Église, ils se -transformaient en diables, en démons malfaisants, ou bien, tolérés par -elle, ils devenaient des génies tutélaires, des dieux de contrebande -invoqués seulement à la dérobée. - -Jupiter, Apollon, Vénus, étaient descendus de leurs trônes, ils -s'étaient réfugiés dans le fond des antres; eux dont les faces augustes -avaient rayonné dans la lumière, étaient condamnés à vivre désormais -dans les ténèbres des cavernes. Les fêtes de l'Olympe s'étaient -transformées en sabbats où les sorcières hideuses allaient, à cheval sur -un balai, évoquer le diable pendant les nuits d'orage. D'ailleurs, le -froid climat, le ciel nuageux de nos contrées du nord devaient -contribuer aussi pour une forte part à la réclusion des anciens dieux. -Comment auraient-ils pu, sous le vent et la neige, au milieu des -tourmentes, continuer leurs banquets joyeux, savourer l'ambroisie et -jouer de la lyre d'or? A peine pouvait-on rêver leur présence dans ces -palais fantastiques, construits en un instant par les rayons du soleil -sur les cimes resplendissantes et disparaissant non moins vite, comme -des rêves ou de vains mirages! - -Dieux et génies sont les personnifications de ce que l'homme redoute et -de ce qu'il désire. Toutes ses terreurs, toutes ses passions prenaient -jadis une forme surnaturelle. Aussi, parmi les esprits de la montagne, -les uns sont-ils de redoutables magiciens qui brûlent l'herbe des -pâturages, tuent le bétail, jettent un sort aux passants; les autres, au -contraire, sont des êtres bienveillants dont une jatte de lait répandue -ou même une simple incantation concilie les faveurs. C'est au bon génie -que s'adresse le berger pour que ses troupeaux s'accroissent d'agneaux -vigoureux et de génisses sans tache. C'est à lui surtout que jeunes et -vieux, hommes et femmes, demandent ce qui malheureusement serait pour -presque tous la joie suprême de la vie, de l'or, des richesses, un -trésor. De vieilles traditions nous racontent comment les génies de la -montagne se glissent dans les veines de la pierre, pour y insérer les -cristaux et le métal, pour y mélanger diversement les terres et les -minerais. D'autres légendes disent comment et à quelle heure il faut -frapper la pierre sacrée qui recouvre les richesses, quels signes on -doit faire, quelles syllabes étranges on doit prononcer. Mais qu'un seul -oubli se commette, qu'un son prenne la place d'un autre, et toutes les -formules d'incantation sont vaines! - -J'ai vu d'énormes fouilles entreprises par les montagnards au sommet -d'une pointe de rochers cachée par les neiges pendant neuf mois de -l'année. Cette pointe était consacrée à un saint qui, lui-même, avait -succédé, comme protecteur du mont, à un dieu païen. Chaque été, les -chercheurs de trésors revenaient creuser la cime en se servant des mots -et des gestes sacramentels. Ils ne trouvaient que des feuillets de -schiste sous d'autres feuillets semblables; mais, sans se lasser, -quelque avide piocheur continuait son Å“uvre, essayant d'évoquer le -génie par une nouvelle formule, par un cri victorieux. - -Plus intéressants que ces dieux gardeurs de trésors sont ceux qui, dans -les cavernes de la montagne, sont chargés de conserver le génie de toute -une race. Cachés dans l'épaisseur de la roche, ils représentent le -peuple tout entier, avec ses traditions, son histoire, son avenir. Aussi -vieux que le mont, ils dureront aussi longtemps que lui, et, tant qu'ils -vivront eux-mêmes, vivra la race dont les groupes sont épars dans les -vallées environnantes. C'est le génie qui, dans sa pensée profonde, -concentre tous les agissements, tous les flux et reflux de la nation qui -s'agite à ses pieds. Ainsi les Basques regardent avec orgueil vers le -pic d'Anie où se cache leur dieu, inconnu des prêtres, mais d'autant -plus vivant. «Tant qu'il sera là , disent-ils, nous y serons aussi!» Et -volontiers ils se croiraient éternels, eux dont la langue disparaîtra -demain! - -Au même ordre d'idées populaires appartiennent les légendes de ces -guerriers ou prophètes qui, pendant des siècles, attendent un grand -jour, cachés dans quelque grotte profonde d'une montagne. Tel est le -mythe de cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur une table de -pierre, et dont la barbe blanche, croissant toujours, avait poussé -jusque dans le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit peut-être, -pénétrait dans la caverne et troublait le songe du puissant vieillard. -Celui-ci soulevait lentement la tête, faisait une question à l'homme -tremblant, puis reprenait son rêve interrompu. «Pas encore!» -soupirait-il. Qu'attendait-il donc pour mourir en paix? Sans doute, -l'écho de quelque grande bataille, l'odeur d'un fleuve de sang humain, -un immense égorgement en l'honneur de son empire. Ah! puisse cette -dernière bataille avoir été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne -soit plus maintenant qu'un monceau de cendres! - -Combien plus touchante et plus belle est la légende des trois Suisses -qui, eux aussi, attendent leur grand jour dans l'épaisseur d'une haute -montagne des vieux cantons! Ils sont trois comme les trois qui, dans la -prairie de Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les trois -portent le nom de Tell, comme celui qui renversa le tyran. Eux aussi -sommeillent; ils rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils songent, -c'est à la liberté, non pas à la seule liberté suisse, mais à celle de -tous les hommes. De temps en temps, l'un d'eux se lève pour regarder le -monde des lacs et des plaines, mais il revient triste vers ses -compagnons. «Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la grande délivrance -n'est pas venu. Toujours esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les -chapeaux de leurs maîtres! - - - - -CHAPITRE XXII - -L'HOMME - - -Attendons, toutefois, attendons avec confiance; le jour viendra! les -dieux s'en vont, emmenant avec eux le cortège des rois, leurs tristes -représentants sur la terre. L'homme apprend lentement à parler le -langage de la liberté; il apprendra aussi à en pratiquer les mÅ“urs. - -Les montagnes qui, du moins, ont le mérite d'être belles, sont au nombre -de ces dieux que l'on commence à ne plus adorer. Leurs tonnerres et -leurs avalanches ont cessé d'être pour nous les foudres de Jupiter; -leurs nuages ne sont plus la robe de Junon. Sans peur désormais, nous -abordons les hautes vallées, résidence des dieux ou repaire des génies. -Les cimes, jadis redoutées, sont devenues précisément le but de milliers -de gravisseurs, qui se sont donné pour tâche de ne pas laisser un seul -rocher, un seul champ de glace vierge des pas humains. Déjà , dans nos -contrées populeuses de l'Europe occidentale, presque tous les sommets -ont été successivement conquis; ceux de l'Asie, de l'Afrique, de -l'Amérique, le seront à leur tour. Puisque l'ère des grandes découvertes -géographiques est à peu près terminée et que, sauf quelques lacunes, les -terres sont connues dans leur ensemble, d'autres voyageurs, obligés de -se contenter d'une moindre gloire, se disputent en grand nombre -l'honneur d'être les premiers à gravir les montagnes non encore -visitées. Jusqu'au Gröenland, les amateurs d'ascensions vont chercher -quelque cime inconnue. - -Parmi ces escaladeurs qui, chaque année, pendant la belle saison, -tentent de gravir quelque cime haute et difficile, il en est, paraît-il, -qui montent par amour de la gloriole. Ils cherchent, dit-on, un moyen -pénible, mais sûr, de faire répéter leur nom de journal en journal, -comme si, par une simple ascension, ils avaient fait une Å“uvre utile à -l'humanité. Arrivés sur la cime, ils rédigent, de leurs mains raidies -par le froid, un procès-verbal de leur gloire, débouchent avec fracas -des bouteilles de Champagne, tirent des coups de pistolet comme de vrais -conquérants et secouent des drapeaux avec frénésie. Là où le sommet de -la montagne n'est pas revêtu d'une épaisse coupole de neige, ils -apportent des pierres afin de s'exhausser encore de quelques pouces. Ce -sont des rois, des maîtres du monde, puisque la montagne entière n'est -pour eux qu'un énorme piédestal, et qu'ils voient les royaumes gisant à -leurs pieds. Ils étendent la main comme pour les saisir. C'est ainsi -qu'un poète de campagne, invité pour la première fois à visiter un -château royal, demanda la permission de monter un instant sur le trône. -Quand il s'y trouva, le vertige de la domination le saisit tout à coup. -Il aperçut une mouche qui voletait près de lui: «Ah! je suis roi -maintenant, je t'écrase!» et, d'un coup de poing, il aplatit le pauvre -insecte sur le bras du fauteuil doré. - -Pourtant, l'homme modeste, celui qui ne raconte point son escalade et -n'ambitionne nullement la gloire éphémère d'avoir gravi quelque pic -difficilement abordable, celui-là même éprouve une joie forte quand il -pose le pied sur une haute cime. De Saussure n'a pas eu, pendant tant -d'années, le regard fixé sur le dôme du Mont-Blanc, il n'en a pas, à -tant de reprises, essayé l'ascension dans l'unique préoccupation d'être -utile à la science. Quand, après Balmat, il eut atteint les neiges -jusqu'alors inviolées, il n'eut pas seulement la joie de pouvoir faire -des observations nouvelles, il se livra aussi au bonheur tout naïf -d'avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur de bêtes et le -chasseur d'hommes, hélas! ont aussi de la joie quand, après une -poursuite acharnée à travers bois et ravins, coteaux et vallées, ils se -trouvent en face de leur victime et réussissent à l'atteindre d'une -balle! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés, soutenus qu'ils étaient -par l'espoir, et, maintenant qu'ils se reposent à côté de leur proie -tombée, ils oublient tout ce qu'ils ont souffert. Comme le chasseur, le -gravisseur de cimes a cette joie de la conquête après l'effort, mais il -a de plus le bonheur de n'avoir risqué que sa propre vie; il a gardé ses -mains pures. - -Dans les grandes ascensions, le danger est souvent bien proche, et à -chaque minute on risque la mort; mais on avance toujours et on se sent -soutenu, soulevé par une forte joie, à la vue de tous ces périls que -l'on sait éviter par la solidité de ses muscles et sa présence d'esprit. -Fréquemment, il faut se tenir sur une pente de neige glacée où le -moindre faux pas vous lancerait aux précipices. D'autres fois, on rampe -sur un glacier en s'accrochant à un simple rebord de neige qui, en se -brisant, vous laisserait tomber dans un gouffre dont on ne voit pas le -fond. Il arrive aussi qu'on doit escalader des parois de rochers dont -les saillies sont à peine assez larges pour que le pied y trouve place, -et que recouvre une croûte de verglas, palpitant pour ainsi dire sous -l'eau glaciale qui s'épanche au-dessous. Mais tels sont le courage et la -tranquillité d'esprit, que pas un muscle ne se permet un faux mouvement, -et tous s'harmonisent dans leurs efforts pour éviter le danger. Un -voyageur glisse sur une roche d'ardoise polie et très inclinée, que -coupe brusquement un précipice de cent mètres de hauteur. Le voilà qui -descend avec une rapidité vertigineuse sur la pente lisse; mais il -s'étend si bien pour offrir une plus large surface de frottement et -rencontrer toutes les petites aspérités du roc, il utilise si habilement -ses bras et ses jambes en guise de frein, qu'il s'arrête enfin au bord -de l'abîme. Là , précisément, un ruisselet s'étale sur la pierre avant de -tomber en cascade. Le voyageur avait soif. Il boit tranquillement, la -face dans l'eau, avant de songer à se relever pour reprendre pied sur -une roche moins périlleuse. - -Le gravisseur aime d'autant plus la montagne qu'il a risqué d'y périr; -mais le sentiment du danger surmonté n'est pas la seule joie de -l'ascension, surtout chez l'homme qui, pendant le courant de sa vie, a -dû soutenir de fortes luttes pour faire son devoir. En dépit de -lui-même, il ne peut s'empêcher de voir dans le chemin parcouru, avec -ses passages difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses obstacles de -toute sorte, une image du pénible chemin de la vertu; cette comparaison -des choses matérielles et du monde moral s'impose à son esprit. «Malgré -la nature, j'ai réussi, pense-t-il; la cime est sous mes pieds. J'ai -souffert, c'est vrai, mais j'ai vaincu, et le devoir est accompli.» Ce -sentiment a toute sa force chez ceux qui ont vraiment mission -scientifique d'escalader un sommet dangereux, soit pour en étudier les -roches et les fossiles, soit pour y rattacher leur réseau de triangles -et dresser la carte du pays. Ceux-là ont droit de s'applaudir après -avoir conquis la cime; s'il leur arrive malheur dans leur voyage, ils -ont droit au titre de martyrs. L'humanité reconnaissante doit s'en -rappeler les noms, bien autrement nobles que ceux de tant de prétendus -grands hommes! - -Tôt ou tard les âges héroïques de l'exploration des montagnes prendront -fin comme ceux de l'exploration de la planète elle-même, et le souvenir -des fameux gravisseurs se transformera en légende. Les unes après les -autres, toutes les montagnes des contrées populeuses auront été -escaladées; des sentiers faciles, puis des chemins carrossables, auront -été construits de la base au sommet, pour en faciliter l'accès, même aux -désÅ“uvrés et aux affadis; on aura fait jouer la mine entre les -crevasses des glaciers pour montrer aux badauds la texture du cristal; -des ascenseurs mécaniques auront été établis sur les parois des monts -jadis inaccessibles, et les «touristes» se feront hisser le long des -murs vertigineux, en fumant leur cigare et en devisant de scandales. - -Mais ne voilà -t-il pas déjà que l'on monte aux sommets par des chemins -de fer! Les inventeurs ont imaginé maintenant des locomotives de -montagnes, afin que nous puissions aller nous plonger dans l'air libre -des cieux, pendant l'heure de digestion qui suit notre dîner. Des -Américains, gens pratiques dans leur poésie, ont inventé ce nouveau mode -d'ascension. Pour atteindre plus vite et sans fatigue le sommet de leur -montagne la plus vénérée, à laquelle ils ont donné le nom de Washington, -le héros de l'indépendance, ils l'ont rattachée à leur réseau de chemins -de fer. Roches et pâturages sont entourés d'une spirale de rails que les -trains gravissent et descendent tour à tour en sifflant et en déroulant -leurs anneaux comme des serpents gigantesques. Une station est installée -sur la cime, ainsi que des restaurants et des kiosques dans le style -chinois. Le voyageur en quête d'impressions y trouve des biscuits, des -liqueurs et des poésies sur le soleil levant. - -Ce que les Américains ont fait pour le mont Washington, les Suisses se -sont hâtés de l'imiter pour le Righi, au centre de ce panorama si -grandiose de leurs lacs et de leurs montagnes. Ils l'ont fait aussi pour -l'Utli; ils le feront pour d'autres monts encore, ils en ramèneront pour -ainsi dire les cimes au niveau de la plaine. La locomotive passera de -vallée en vallée par-dessus les sommets, comme passe un navire en -montant et descendant sur les vagues de la mer. Quant aux monts tels que -les hautes cimes des Andes et de l'Himalaya, trop élevées dans la région -du froid pour que l'homme puisse y monter directement, le jour viendra -où il saura pourtant les atteindre. Déjà les ballons l'ont porté à deux -ou trois kilomètres plus haut; d'autres aéronefs iront le déposer jusque -sur le Gaourisankar, jusque sur le «Grand Diadème du Ciel éclatant.» - -Dans cette grande Å“uvre d'aménagement de la nature, on ne se borne -point à rendre les montagnes d'un accès facile, au besoin on travaille à -les supprimer. Non contents de faire escalader à leurs routes -carrossables les monts les plus ardus, les ingénieurs percent les roches -qui les gênent, pour faire passer leurs voies de fer de vallée à vallée. -En dépit de tous les obstacles que la nature avait mis en travers de sa -marche, l'homme passe; il se fait une nouvelle terre appropriée à ses -besoins. Lorsqu'il lui faut un grand port de refuge pour ses navires, il -prend un promontoire au bord des mers, et, roche à roche, il le jette au -fond des eaux pour en construire un brise-lames. Pourquoi, si la -fantaisie lui en vient, ne prendrait-il pas aussi de grandes montagnes -pour les triturer et en répandre les débris sur le sol des plaines? - -Mais quoi, ce travail est déjà commencé. En Californie, les mineurs, las -d'attendre que les ruisseaux leur apportent le sable pailleté d'or, ont -eu l'idée de s'attaquer à la montagne elle-même. En maints endroits, ils -écrasent la roche dure pour en retirer le métal; mais ce travail est -difficile et coûteux. La besogne est plus facile lorsqu'ils ont devant -eux des terrains de transport, tels que sables meubles et cailloux. -Alors, ils s'installent en face, avec d'énormes pompes à incendie, -ravinent incessamment les talus à grands jets et démolissent ainsi peu à -peu la montagne pour en extraire toutes les molécules d'or. En France, -on a eu l'idée de déblayer de la même manière une partie des énormes -amas d'alluvions antiques accumulés en plateaux au devant des Pyrénées; -au moyen de canaux, tous ces débris, transformés en limons fertilisants, -serviraient à exhausser et à féconder les plaines nues des Landes. - -Certes, ce sont là des progrès considérables. Le temps n'est plus où les -seuls chemins des montagnes étaient des ornières tellement étroites que -deux piétons, venant en sens contraire, ne pouvaient s'éviter et -devaient passer l'un sur le dos de l'autre couché sur le sentier. Tous -les points de la terre deviennent accessibles, même aux invalides et aux -malades; en même temps, toutes les ressources deviennent utilisables, et -la vie de l'homme se trouve ainsi prolongée de toutes les heures -conquises sur la période d'efforts, tandis que son avoir s'accroît de -tous les trésors arrachés à la terre. Mais, comme toutes les choses -humaines, ces progrès amèneront avec eux les abus correspondants; -quelquefois, on sera sur le point de les maudire, de même qu'on a maudit -jadis la parole, l'écriture, le livre et jusqu'à la pensée. Quoi que -disent les amateurs du bon vieux temps, la vie, si rude pour la plupart -des hommes, deviendra pourtant de plus en plus facile. A nous de veiller -pour qu'une forte éducation arme le jeune homme d'une énergique volonté -et le rende toujours capable d'un héroïque effort, seul moyen de -maintenir l'humanité dans sa vigueur morale et matérielle! A nous de -remplacer par des épreuves méthodiques ce dur combat de l'existence par -lequel il faut acheter maintenant la force d'âme. Jadis, lorsque la vie -était un incessant combat de l'homme contre l'homme ou la bête fauve, -l'adolescent était regardé comme un enfant, tant qu'il n'avait pas -rapporté de trophée sanglant dans la hutte paternelle. Il lui fallait -montrer la force de son bras, la solidité de son courage, avant qu'il -osât élever la voix dans le conseil des guerriers. Dans les pays où le -danger n'était pas tant d'avoir à se mesurer avec l'ennemi que d'avoir à -subir la faim, le froid, les intempéries, le candidat au titre d'homme -était abandonné dans la forêt sans nourriture, sans vêtements, exposé à -la bise et à la morsure des insectes; il fallait qu'il restât là , -immobile, la face placide et fière, et qu'après des journées d'attente -il eût encore la force de se laisser torturer sans se plaindre, -d'assister à un repas abondant sans avancer la main pour en prendre sa -part. Maintenant, on n'impose plus ces épreuves barbares à nos jeunes -gens, mais, sous peine de décadence et d'abêtissement, il faut savoir -donner aux enfants une âme haute et ferme, non seulement contre les -malheurs possibles, mais surtout contre les facilités de la vie. -Travaillons à rendre l'humanité heureuse, mais enseignons-lui en même -temps à triompher de son propre bonheur par la vertu. - -Dans ce travail, si capital, de l'éducation des enfants, et, par eux, de -l'humanité future, la montagne a le plus grand rôle à remplir. La -véritable école doit être la nature libre, avec ses beaux paysages que -l'on contemple, ses lois que l'on étudie sur le vif, mais aussi avec ses -obstacles qu'il faut surmonter. Ce n'est point dans les étroites salles -aux fenêtres grillées que l'on fera des hommes courageux et purs. Qu'on -leur donne au contraire la joie de se baigner dans les torrents et les -lacs des montagnes, qu'on les fasse promener sur les glaciers et sur les -champs de neige, qu'on les mène à l'escalade des grands sommets. Non -seulement ils apprendront sans peine ce que nul livre ne saurait leur -enseigner, non seulement ils se souviendront de tout ce qu'ils auront -appris dans ces jours heureux où la voix du professeur se confondait -pour eux, en une même impression, avec la vue de paysages charmants et -forts, mais encore ils se seront trouvés en face du danger et ils -l'auront joyeusement bravé. L'étude sera pour eux un plaisir, et leur -caractère se formera dans la joie. - -On ne saurait douter que nous sommes à la veille d'accomplir les -changements les plus considérables dans l'aspect de la nature aussi bien -que dans la vie de l'humanité; ce monde extérieur que nous avons déjà si -puissamment modifié dans sa forme, nous le transformerons à notre usage -bien plus énergiquement encore. A mesure que grandissent notre savoir et -notre puissance matérielle, notre volonté d'homme se manifeste de plus -en plus impérieuse en face de la nature. Actuellement, presque tous les -peuples dits civilisés emploient encore la plus grande partie de leur -épargne annuelle à préparer les moyens de s'entre-tuer et de dévaster le -territoire les uns des autres; mais, lorsque, plus avisés, ils -l'appliqueront à augmenter la force de production du sol, à utiliser en -commun toutes les forces de la terre, à supprimer tous les obstacles -naturels qu'elle oppose à nos libres mouvements, c'est à vue d'Å“il que -changera l'apparence de la planète qui nous emporte dans son tourbillon. -Chaque peuple donnera, pour ainsi dire, un vêtement nouveau à la nature -environnante. Par ses champs et ses routes, ses demeures et ses -constructions de toute espèce, par le groupement imposé aux arbres et -l'ordonnance générale des paysages, la population donnera la mesure de -son propre idéal. Si elle a vraiment le sentiment du beau, elle rendra -la nature plus belle; si, au contraire, la grande masse de l'humanité -devait rester ce qu'elle est aujourd'hui, grossière, égoïste et fausse, -elle continuerait à marquer la terre de ses tristes empreintes. C'est -alors que le cri de désespoir du poète deviendrait une vérité: «Où fuir? -la nature s'enlaidit.» - -Quel que soit l'avenir de l'humanité, quel que doive être l'aspect du -milieu qu'il se créera, la solitude, dans ce qui reste de la libre -nature, deviendra de plus en plus nécessaire aux hommes qui, loin du -conflit des opinions et des voix, veulent retremper leur pensée. Si les -plus beaux sites de la terre devaient un jour être seulement le -rendez-vous de tous les désÅ“uvrés, ceux qui aiment à vivre dans -l'intimité des éléments n'auraient plus qu'à s'enfuir dans une barque au -milieu des flots, ou bien à attendre le jour où ils pourront planer -comme l'oiseau dans les profondeurs de l'espace; mais ils regretteraient -toujours les fraîches vallées des monts, et les torrents jaillissant des -neiges inviolées, et les pyramides blanches ou roses se dressant dans le -ciel bleu. Heureusement, les montagnes ont toujours les plus douces -retraites pour celui qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps -encore on pourra s'écarter du monde frivole et se retrouver dans la -vérité de sa pensée, loin de ce courant d'opinions vulgaires et factices -qui troublent et détournent jusqu'aux esprits les plus sincères. - -Quel étonnement, quelle déshabitude de tout mon être, lorsque, -franchissant le seuil du dernier défilé de la montagne, je me retrouvai -dans la grande plaine aux lointains indistincts et fuyants, à l'espace -illimité! Le monde immense était ouvert devant moi; je pouvais aller -vers le point de l'horizon où me portait mon caprice, et cependant -j'avais beau marcher, il ne me semblait point changer de place, tant la -nature environnante avait perdu son charme et sa variété. Je n'entendais -plus le torrent, je ne voyais plus les neiges ni les rochers, c'était -toujours la même campagne monotone. Mes pas étaient libres, et pourtant -je me sentais bien autrement emprisonné que dans la montagne; un arbre -seul, un simple arbuste, suffisaient à me cacher l'horizon; pas un -chemin qui ne fût bordé des deux côtés par des haies ou des barrières. - -En m'éloignant des monts que j'aimais et qui s'enfuyaient loin de moi, -je regardais souvent en arrière pour en distinguer les formes -amoindries. Les pentes se confondaient peu à peu en une même masse -bleuâtre; les larges entailles des vallées cessaient d'être visibles; -les cimes secondaires se perdaient, le profil des hauts sommets se -dessinait seul sur le fond lumineux. A la fin, la brume de poussière et -d'impuretés qui s'élève des plaines me cacha les pentes basses des -montagnes; il ne restait plus qu'une sorte de décor porté sur des -nuages, et c'est à peine si je pouvais encore retrouver du regard -quelques-unes des cimes autrefois gravies. Puis tous les contours -disparurent dans les vapeurs; la plaine sans bornes visibles m'entoura -de toutes parts. Désormais, la montagne était loin de moi, et j'étais -rentré dans le grand tumulte des humains. Du moins ai-je pu garder dans -ma mémoire la douce impression du passé. Je vois de nouveau surgir -devant mes yeux le profil aimé des monts, je rentre par la pensée dans -les vallons ombreux, et, pendant quelques instants, je puis jouir en -paix de l'intimité de la roche, de l'insecte et du brin d'herbe. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - PAGES. - CHAPITRE I. L'ASILE 1 - -- II. LES SOMMETS ET LES VALLÉES 11 - -- III. LA ROCHE ET LE CRISTAL 25 - -- IV. L'ORIGINE DE LA MONTAGNE 39 - -- V. LES FOSSILES 53 - -- VI. LA DESTRUCTION DES CIMES 63 - -- VII. LES ÉBOULIS 75 - -- VIII. LES NUAGES 87 - -- IX. LE BROUILLARD ET L'ORAGE 97 - -- X. LES NEIGES 107 - -- XI. L'AVALANCHE 125 - -- XII. LE GLACIER 139 - -- XIII. LA MORAINE ET LE TORRENT 151 - -- XIV. LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES 163 - -- XV. LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE 182 - -- XVI. L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS 193 - -- XVII. LE LIBRE MONTAGNARD 209 - -- XVIII. LE CRÉTIN 231 - -- XIX. L'ADORATION DES MONTAGNES 247 - -- XX. L'OLYMPE ET LES DIEUX 265 - -- XXI. LES GÉNIES 277 - -- XXII. L'HOMME 285 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES - - -1676.--Imprimerie A. Lahore, 9, rue de Fleurus, Paris. - - - - - -End of Project Gutenberg's Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE *** - -***** This file should be named 60850-0.txt or 60850-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/5/60850/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Histoire d'une Montagne - -Author: Élisée Reclus - -Release Date: December 5, 2019 [EBook #60850] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<h1>HISTOIRE<br /> -<span class="large">D'UNE MONTAGNE</span></h1> - -<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br /> -<span class="large">ÉLISÉE RECLUS</span></p> - -<div class="c"><img src="images/herzel.png" alt="[J H]" /></div> -<p class="c"><span class="large">BIBLIOTHÈQUE</span><br /> -D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION</p> - -<p class="c"><span class="small">J. HETZEL ET C<sup>ie</sup>, 18, RUE JACOB</span><br /> -<span class="xsmall g">PARIS</span></p> - -<p class="c xsmall">Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE I<br /> -L'ASILE</h2> - - -<p>J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée -avait été dure pour moi, elle avait enlevé -des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets, -mis à néant mes espérances. Des hommes -que j'appelais mes amis s'étaient retournés -contre moi en me voyant assailli par le malheur; -l'humanité tout entière, avec ses intérêts -en lutte et ses passions déchaînées, m'avait -paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, -soit pour mourir, soit pour retrouver, -dans la solitude, ma force et le calme de mon -esprit.</p> - -<p>Sans trop savoir où me conduisaient mes -pas, j'étais sorti de la ville bruyante, et je me -dirigeais vers les grandes montagnes dont je -voyais le profil denteler le bout de l'horizon.</p> - -<p>Je marchais devant moi, suivant les chemins -de traverse et m'arrêtant le soir devant -les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, -le bruit d'un pas, me faisaient frissonner; -mais, quand je cheminais solitaire, j'écoutais -avec un plaisir mélancolique le chant -des oiseaux, le murmure de la rivière et les -mille rumeurs échappées des grands bois.</p> - -<p>Enfin, marchant toujours au hasard par -route ou par sentier, j'arrivai à l'entrée du premier -défilé de la montagne. La large plaine -rayée de sillons s'arrêtait brusquement au -pied des rochers et des pentes ombragées de -châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues -de loin avaient disparu derrière des sommets -moins hauts, mais plus rapprochés. A côté de -moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une -vaste nappe, se plissant sur les cailloux, coulait -inclinée et rapide entre des roches lisses et -revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de -chaque rive, un coteau, premier contrefort -des monts, dressait ses escarpements et portait -sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui -jadis fut la gardienne de la vallée. Je me sentais -enfermé entre les deux murailles; j'avais -quitté la région des grandes villes, des fumées -et du bruit; derrière moi étaient restés ennemis -et faux amis.</p> - -<p>Pour la première fois depuis bien longtemps, -j'éprouvai un mouvement de joie réelle. -Mon pas devint plus allègre, mon regard plus -assuré. Je m'arrêtai pour aspirer avec volupté -l'air pur descendu de la montagne.</p> - -<p>Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes -de cailloux, de poussière ou de boue; -maintenant j'ai quitté les basses plaines, je -suis dans la montagne non encore asservie! -Un sentier, tracé par les pas des chèvres -et des bergers, se détache du cheminot plus -large qui suit le fond de la vallée et monte -obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est -la route que je prends pour être bien sûr d'être -enfin seul.</p> - -<p>M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser -les hommes qui passent sur le sentier du -fond. Les hameaux, les villages, me sont à -demi cachés par leurs propres fumées, brouillard -d'un gris bleuâtre qui rampe lentement -sur les hauteurs et se déchire en route aux -lisières de la forêt.</p> - -<p>Vers le soir, après avoir contourné plusieurs -escarpements de rochers, dépassé de nombreux -ravins, franchi, en sautant de pierre en -pierre, bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis -la base d'un promontoire dominant au -loin rochers, bois et pâturages. A la cime -apparaissait une cabane enfumée, et des brebis -paissaient à l'entour sur les pentes. Pareil -à un ruban déroulé dans le velours du gazon, -ce sentier jaunâtre montait vers la cabane et -semblait s'y arrêter. Plus loin, je n'apercevais -que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, -neiges et glaciers. Là était la dernière -habitation de l'homme. C'était la masure qui, -pendant de longs mois, devait me servir d'asile.</p> - -<p>Un chien puis un berger m'y accueillirent -en amis.</p> - -<p>Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler -lentement au gré de la nature. Tantôt -j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres -écroulées d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais -au hasard dans une forêt de sapins; -d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures -pour aller m'asseoir sur une cime dominant -l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais dans -un ravin profond et noir où je pouvais me -croire comme enfoui dans les abîmes de la -terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et -de la nature, les fantômes lugubres qui hantaient -ma mémoire relâchèrent leur étreinte. -Je ne me promenais plus seulement pour -échapper à mes souvenirs, mais aussi pour -me laisser pénétrer par les impressions du -milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même.</p> - -<p>Si, dès mes premiers pas dans la montagne, -j'avais éprouvé un sentiment de joie, c'est que -j'étais entré dans la solitude et que des rochers, -des forêts, tout un monde nouveau se -dressait entre moi et le passé; mais, un beau -jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était -glissée dans mon âme. J'aimais la montagne -pour elle-même. J'aimais sa face calme et -superbe éclairée par le soleil quand nous étions -déjà dans l'ombre; j'aimais ses fortes épaules -chargées de glaces aux reflets d'azur, ses -flancs où les pâturages alternent avec les forêts -et les éboulis; ses racines puissantes s'étalant -au loin comme celles d'un arbre immense, -et toutes séparées par des vallons avec leurs -rivelets, leurs cascades, leurs lacs et leurs -prairies; j'aimais tout de la montagne, jusqu'à -la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher, -jusqu'à la pierre qui brille au milieu du -gazon.</p> - -<p>De même, le berger mon compagnon, qui -m'avait presque déplu, comme représentant -de cette humanité que je fuyais, m'était devenu -graduellement nécessaire; je sentais naître -pour lui la confiance et l'amitié. Je ne -me bornais plus à le remercier de la nourriture -qu'il m'apportait et des soins qu'il me -rendait, mais je l'étudiais, je tâchais d'apprendre -ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger -était le bagage de son instruction; mais, quand -l'amour de la nature se fut emparé de moi, -c'est lui qui me fit connaître la montagne où -paissaient ses troupeaux, à la base de laquelle -il était né. Il me dit le nom des plantes, me -montra les roches où se trouvaient les cristaux -et les pierres rares, m'accompagna sur les corniches -vertigineuses des gouffres pour m'indiquer -le chemin à prendre dans les passages -difficiles. Du haut des cimes il me désignait -les vallées, me traçait le cours des torrents; -puis, de retour à notre cabane enfumée, il me -racontait l'histoire du pays et les légendes locales.</p> - -<p>En échange, je lui expliquais aussi bien -des choses qu'il ne comprenait pas et que -même il n'avait jamais désiré comprendre. -Mais son intelligence s'ouvrait peu à peu, elle -devenait avide. Je prenais plaisir à lui répéter -le peu que je savais en voyant son œil s'éclairer -et sa bouche sourire. La physionomie -se réveillait sur ce visage naguère épais et grossier; -d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, -il se changeait en homme réfléchissant -sur soi-même et sur les objets qui l'entouraient.</p> - -<p>Et, tout en instruisant mon compagnon, je -m'instruisais moi-même, car, en essayant -d'expliquer au berger les phénomènes de la -nature, j'arrivais à les comprendre mieux, et -j'étais mon propre élève.</p> - -<p>Ainsi sollicité par le double intérêt que me -donnaient l'amour de la nature et la sympathie -pour mon semblable, j'essayai de connaître la -vie présente et l'histoire passée de la montagne -sur laquelle nous vivions comme des pucerons -sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai -la masse énorme dans les roches dont elle est -bâtie, dans les accidents du sol qui, suivant -les points de vue, les heures et les saisons, lui -donnent une si grande variété d'aspects, ou -gracieux ou terribles; je l'étudiai dans ses -neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, -dans les plantes et les animaux qui en -habitent la surface. Je tentai de comprendre -aussi ce que la montagne avait été dans la -poésie et dans l'histoire des nations, le rôle -qu'elle avait eu dans les mouvements des peuples -et dans les progrès de l'humanité tout entière.</p> - -<p>Ce que j'appris, je le dois à la collaboration -de mon berger, et aussi, puisqu'il faut tout -dire, à la collaboration de l'insecte rampant, -à celle du papillon et de l'oiseau chanteur.</p> - -<p>Si je n'avais passé de longues heures, couché -sur l'herbe, à regarder ou à entendre ces -petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je -moins compris combien est vivante aussi la -grande terre qui porte sur son sein tous ces -infiniment petits et les entraîne avec nous dans -l'insondable espace.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II<br /> -LES SOMMETS ET LES VALLÉES</h2> - - -<p>Vue de la plaine, la montagne est de forme -bien simple: c'est un petit cône dentelé s'élevant, -parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, -sur une muraille bleue, rayée de blanc -et de rose, qui borne tout un côté de l'horizon. -Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse -aux dents bizarrement taillées; une -de ces dents est la montagne où se sont égarés -mes pas.</p> - -<p>Cependant le petit cône que je distinguais -des campagnes inférieures, simple grain de -sable sur le grain de sable qui est la terre, -m'apparaît maintenant comme un monde. De -la cabane, j'aperçois bien, à quelques centaines -de mètres au-dessus de ma tête, une crête -de rochers qui me semble être la cime; mais, -que je le gravisse, et voici qu'un autre sommet -se dresse par delà les neiges. Que je gagne un -deuxième escarpement, et la montagne paraît -encore changer de forme à mes yeux. De chaque -pointe, de chaque ravin, de chaque versant, -le paysage se montre sous un nouveau -relief, avec un autre profil. A lui seul le mont -est tout un groupe de montagnes; de même, -au milieu de la mer, chaque lame est hérissée -de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans -son ensemble l'architecture de la montagne, il -faut l'étudier, la parcourir dans tous les sens, -en gravir chaque saillie, pénétrer dans la -moindre gorge. Comme toute chose, c'est un -infini pour celui qui veut la connaître en son -entier.</p> - -<p>La cime sur laquelle j'aimais le mieux à -m'asseoir, ce n'est point la hauteur souveraine -où l'on s'installe comme un roi sur un trône -pour contempler à ses pieds les royaumes -étendus. Je me sentais plus heureux sur le -sommet secondaire dont mon regard pouvait à -la fois descendre sur des pentes plus basses, -puis remonter, d'arête en arête, vers les parois -supérieures et à la pointe baignée dans le ciel -bleu. Là, sans avoir à réprimer ce mouvement -d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur -le point culminant de la montagne, je savourais -le plaisir de satisfaire complètement mes -regards à la vue de ce que neiges, rochers, -forêts et pâturages m'offraient de beau. Je planais -à mi-hauteur, entre les deux zones de la -terre et du ciel, et je me sentais libre sans être -isolé. Nulle part un plus doux sentiment de -paix ne pénétrait mon cœur.</p> - -<p>Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre -une haute cime dominant un horizon -de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle -volupté, avec quel ravissement des sens on -contemple dans un tableau d'ensemble l'énorme -édifice dont on occupe le faîte! En bas, -sur les pentes inférieures, on ne voyait qu'une -partie de la montagne, au plus un seul versant; -mais, du sommet, on aperçoit toutes les -croupes fuyant, de ressaut en ressaut et de -contrefort en contrefort, jusqu'aux collines et -aux promontoires de la base. On regarde d'égal -à égaux les monts environnants; comme -eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière; -on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle -que son vol soutient au-dessus de la lourde -planète. A ses pieds, bien au-dessous de la -cime, on aperçoit ce que la multitude d'en bas -appelle déjà le ciel: ce sont les nues qui -voyagent lentement au flanc des monts, se -déchirent aux angles saillants des roches et -aux lisières des forêts, laissent çà et là dans -les ravins quelques lambeaux de brouillards, -puis, volant au-dessus des plaines, y projettent -leurs grandes ombres aux formes changeantes.</p> - -<p>Du haut du superbe observatoire, on ne -voit point cheminer les fleuves comme les -nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement -se révèle par l'éclat brasillant de l'eau -qui se montre de distance en distance, soit au -sortir des glaciers brisés, soit dans les petits -lacs et les cascades de la vallée, ou dans les -méandres tranquilles des campagnes inférieures. -A la vue des cirques, des ravins, des vallons, -des gorges, on assiste, comme si tout -d'un coup on était devenu immortel, au grand -travail géologique des eaux creusant, évidant -leurs lits dans toutes les directions autour du -massif primitif de la montagne. On les voit, -pour ainsi dire, sculpter incessamment la -masse énorme pour en emporter les débris, en -niveler la plaine, en combler une baie de la -mer. Je la distingue aussi, cette baie, du haut -du sommet gravi; là s'étend ce grand abîme -bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie, -où tôt ou tard elle rentrera!</p> - -<p>Quant à l'homme, il est invisible; mais on -le devine. Comme des nids à demi cachés dans -le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux, -des villages épars dans les vallons et -sur le penchant des monts verdoyants. Là-bas, -sous la fumée, sous une couche d'air vicié par -d'innombrables respirations, quelque chose -de blanchâtre indique une grande cité. Les -maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles, -se fondent en une même couleur rouilleuse -et sale, contrastant avec les teintes plus -franches des campagnes environnantes: on -dirait une sorte de moisissure. On songe alors -avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide -et de mauvais dans cette fourmilière, à tous -les vices qui fermentent sous cette pustule -presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense -panorama des campagnes est beau dans -son ensemble, avec les villes, les villages et -les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue. -Sous la lumière qui les baigne, les -taches se fondent avec ce qui les entoure en -un tout harmonieux; l'air déroule sur la -plaine entière son manteau de pâle azur.</p> - -<p>Grande est la différence entre la vraie forme -de notre montagne si pittoresque, si riche en -aspects variés, et celle que je lui donnais dans -mon enfance à la vue des cartes que me faisait -étudier le maître d'école. Je me figurais -alors une masse isolée d'une régularité parfaite, -aux pentes égales sur tout le pourtour, -au sommet doucement arrondi, à la base gracieusement -infléchie et se perdant insensiblement -dans les campagnes de la plaine. De -montagnes semblables, il n'en est point sur la -terre. Même les volcans, qui surgissent isolément, -loin de tout massif, et qui grandissent -peu à peu en épanchant latéralement sur leurs -talus des cendres et des laves, n'ont point -cette régularité géométrique. La poussée des -matières intérieures se produit tantôt dans la -cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse -des flancs; de petits volcans secondaires -naissent çà et là sur les pentes du mont principal -et en bossellent la surface. Le vent lui-même -travaille à lui donner la forme irrégulière, -en faisant retomber où il lui plaît les -nuages de cendres vomis pendant les éruptions.</p> - -<p>Mais pourrait-on comparer notre montagne, -vieux témoin des âges d'autrefois, à un volcan, -mont né d'hier à peine et n'ayant pas -encore subi les assauts du temps? Depuis le -jour où le point de la terre où nous sommes -prit sa première rugosité, destinée à se transformer -graduellement en montagne, la nature, -qui est le mouvement, la transformation incessante, -a travaillé sans relâche à modifier -l'aspect de cette protubérance: ici elle a -exhaussé la masse; ailleurs elle l'a déprimée; -elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles -et de dômes; elle en a ployé, plissé, -raviné, labouré, sculpté à l'infini la surface -mouvante, et maintenant encore, sous nos -yeux, le travail se continue.</p> - -<p>A l'esprit qui contemple la montagne pendant -la durée des âges, elle apparaît aussi flottante, -aussi incertaine que l'onde de la mer -chassée par la tempête: c'est un flot, une vapeur; -quand elle aura disparu, ce ne sera plus -qu'un rêve.</p> - -<p>Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours -varié produit par l'action continuelle des -forces de la nature, la montagne ne cesse -d'offrir une sorte de rythme superbe à celui -qui la parcourt pour en connaître la structure. -Que la partie culminante soit un large plateau, -une masse arrondie, une paroi verticale, -une arête ou une pyramide isolée ou bien un -faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du -mont présente un aspect général qui s'harmonise -avec celui du sommet. Du centre du -massif jusqu'à la base du mont se succèdent, -de chaque côté, d'autres cimes ou groupes de -cimes secondaires; parfois même, au pied du -dernier contrefort qu'entourent les alluvions -de la plaine ou les eaux de la mer, on voit -encore une miniature du mont jaillir en colline -du milieu des campagnes ou en écueil du -sein des eaux. Le profil de toutes ces saillies, -qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou -brusquement, présente une série de courbes -des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse, qui -réunit les sommets de la grande cime à la -plaine, est la véritable pente. C'est le chemin -que prendrait un géant chaussé de bottes magiques.</p> - -<p>La montagne qui m'abrita longtemps est -belle et sereine entre toutes par le calme régulier -de ses traits. Des plus hauts pâturages, -on aperçoit la grande cime, dressée comme -une pyramide aux gradins inégaux; des plaques -de neige, qui en remplissent les anfractuosités, -lui donnent une teinte sombre et -presque noire par le contraste de leur blancheur; -mais le vert des gazons qui recouvre au -loin toutes les cimes secondaires apparaît d'autant -plus doux au regard, et les yeux, en redescendant -de la masse énorme à l'aspect formidable, -se reposent avec volupté sur les -molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses -de contours, si veloutées d'aspect, que -l'on songe involontairement à la joie qu'aurait -un géant à les caresser de la main. Plus bas, -des pentes brusques, des saillies de rochers et -des contreforts revêtus de forêts me cachent -en grande partie les flancs de la montagne; -mais l'ensemble me paraît d'autant plus haut -et plus sublime que mon regard en embrasse -seulement une partie, comme une statue dont -le piédestal me resterait caché; elle resplendit -au milieu du ciel, dans la région des nues, -dans la pure lumière.</p> - -<p>A la beauté des cimes et des saillies de toute -espèce correspond celle des creux, plissements, -vallons ou défilés. Entre le sommet de notre -montagne et la pointe la plus voisine, la crête -s'abaisse fortement et laisse un passage assez -facile entre les deux versants opposés. C'est à -cette dépression de l'arête que commence le -premier sillon de la vallée serpentine ouverte -entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent -d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la -surface des rochers et s'unissent en ravins -convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où, -par une série de défilés et de bassins étagés, les -neiges s'écoulent et les eaux descendent dans -la vallée.</p> - -<p>Là, sur un sol à peine incliné, se montrent -déjà les prairies, les bouquets d'arbres domestiques, -les groupes de maisons. De toutes -parts des vallons, les uns gracieux, les autres -sévères d'aspect, s'inclinent vers la vallée -principale. Au delà d'un détour éloigné, le -val disparaît au regard; mais, si l'on cesse -d'en voir le fond, on en devine du moins la -forme générale et les contours par les lignes -plus ou moins parallèles que dessinent les -profils des contreforts. Dans son ensemble, la -vallée, avec ses innombrables ramifications -pénétrant de toutes parts dans l'épaisseur de -la montagne, peut se comparer aux arbres -dont les milliers de rameaux sont divisés et -subdivisés en ramilles délicates. C'est par la -forme de la vallée et de tout son réseau de -vallons qu'on peut le mieux se rendre compte -du véritable relief des montagnes qu'elle sépare.</p> - -<p>Des sommets d'où la vue plane le plus librement -sur l'espace, ne voit-on pas d'ailleurs -un grand nombre de cimes que l'on compare -les unes avec les autres et qui se font comprendre -mutuellement? Par-dessus le profil -sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre -côté de la vallée, on distingue dans le lointain -un autre profil de monts déjà bleuâtres; puis, -encore au delà, une troisième ou même une -quatrième série de monts d'azur. Ces lignes de -monts, qui vont se rattacher à la grande crête -des sommets principaux, sont vaguement parallèles -malgré leurs dentelures, et tantôt se -rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence, -suivant le jeu des nuages et la marche du -soleil.</p> - -<p>Deux fois par jour se déroule incessamment -l'immense tableau des monts, quand les -rayons obliques des matins et des soirs laissent -dans l'ombre les plans successifs tournés vers -la nuit et baignent de lumière ceux qui regardent -le jour. Des cimes occidentales les plus -éloignées à celles que l'on distingue à peine -à l'occident, c'est une gamme harmonieuse de -toutes les couleurs et de toutes les nuances -qui peuvent se produire sous l'éclat du soleil -et la transparence de l'air. Parmi ces montagnes, -il en est qu'un souffle pourrait effacer, -tant elles sont légères de tons, tant leurs -traits sont délicatement tracés sur le fond du -ciel!</p> - -<p>Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume -imperceptible se forme à l'horizon, ou seulement -que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner -l'ombre, et ces montagnes si belles, ces -neiges, ces glaciers, ces pyramides, s'évanouissent -par degrés ou même en un clin -d'œil. On les contemplait dans leur splendeur, -et voici qu'elles ont disparu du ciel; -elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir -incertain.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III<br /> -LA ROCHE ET LE CRISTAL</h2> - - -<p>La roche dure des montagnes, aussi bien -que celle qui s'étend au-dessous des plaines, -est recouverte presque partout d'une couche -plus ou moins profonde de terre végétale et -de plantes diverses. Ici ce sont des forêts; -ailleurs, des broussailles, des bruyères, des -myrtes, des ajoncs; ailleurs encore, et sur -la plus grande étendue, ce sont les gazons -courts des pâturages. Même là où la roche -semble nue et jaillit en aiguilles ou se dresse -en parois, la pierre est revêtue de lichens -blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent -une même apparence aux rochers les -plus différents par l'origine. Ce n'est guère -que dans les régions froides de la cime, au -pied des glaciers et sur le bord des neiges, -que la pierre se montre sous une enveloppe -de végétation qui la déguise. Grès, calcaires, -granits, sembleraient au voyageur inattentif -être une seule et même formation.</p> - -<p>Cependant la diversité des roches est grande; -le minéralogiste qui parcourt les monts, le -marteau à la main, peut recueillir des centaines -et des milliers de pierres différentes -par l'aspect et la structure intime. Les unes -sont d'un grain égal dans toute leur masse, -les autres sont composées de parties diverses -et contrastent par la forme, la couleur et l'éclat. -Il en est de mouchetées, de diaprées et -de rubanées; de transparentes, de translucides -et d'opaques. On en voit qui sont -hérissées de cristaux à faces régulières; on en -voit aussi qui sont ornées d'arborisations -semblables à des bouquets de tamaris ou à -des feuilles de fougère. Tous les métaux se -retrouvent dans la pierre, soit à l'état pur, -soit mélangés les uns avec les autres; tantôt -ils se montrent en cristaux ou en nodules, -tantôt ce ne sont que de simples irisations -fugitives, pareilles aux reflets éclatants -de la bulle de savon. Puis ce sont les -innombrables fossiles, animaux ou végétaux, -que renferme la roche et dont elle garde l'empreinte. -Autant de fragments épars, autant -de témoins différents des êtres qui ont vécu -pendant l'incalculable série des siècles écoulés.</p> - -<p>Sans être ni minéralogiste ni géologue de -profession, le voyageur qui sait regarder voit -parfaitement quelle est la merveilleuse diversité -de toutes ces roches qui constituent la -masse de la montagne. Tel est le contraste -entre différentes parties du grand édifice que -déjà, de loin, on peut reconnaître souvent à -quelle formation elles appartiennent. D'une -cime isolée dominant un espace étendu, on -distingue avec facilité l'arête ou le dôme de -granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la -roche calcaire.</p> - -<p>C'est dans le voisinage immédiat du sommet -principal de notre montagne que la roche -granitique se révèle le mieux. Là, une crête -de roches noires sépare deux champs de neige -déployant de chaque côté leur blancheur étincelante; -on dirait un diadème de jais sur un -voile de mousseline. C'est par cette crête qu'il -est le plus facile de gagner le point culminant -du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées -sous la surface unie des neiges; là, le -pied peut se poser fermement sur le sol, tandis -qu'à la force des bras on se hisse facilement, -de degré en degré, dans les parties escarpées. -C'est par là que je faisais presque toujours -mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau -et de mon compagnon le berger, j'allais -passer quelques heures sur le grand pic.</p> - -<p>Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres -de l'atmosphère, l'arête de granit paraît -assez uniforme; les montagnards, pratiques -et presque grossiers dans leurs comparaisons, -lui donnent le nom de peigne; on dirait, en -effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement. -Mais au milieu des rochers eux-mêmes -on se trouve dans une sorte de chaos: -aiguilles, pierres branlantes, amoncellements -de blocs, assises superposées, tours qui surplombent, -murs s'appuyant les uns sur les -autres et laissant entre eux d'étroits passages, -telle est cette arête qui forme l'angle du mont. -Même sur ces hauteurs, la roche est presque -partout recouverte, comme par une espèce -d'enduit, par la végétation des lichens; mais, -en maint endroit, elle a été mise à nu par la -friction de la glace, par l'humidité de la neige, -l'action des gelées, des pluies, des vents, des -rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la -foudre, sont restés aimantés par le choc du -feu céleste.</p> - -<p>Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer -ce qui fut encore tout récemment l'intérieur -même de la roche; j'en vois les cristaux -dans tout leur éclat, le quartz blanc, -le feldspath à la couleur d'un rose pâle, le -mica qui semble une paillette d'argent. En -d'autres parties de la montagne, le granit mis -à nu présente un autre aspect: dans une roche, -il est blanc comme le marbre et parsemé de -petits points noirs; ailleurs, il est bleuâtre et -sombre. Presque partout il est d'une grande -dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler -serviraient à construire des monuments durables; -mais ailleurs il est tellement friable, les -cristaux divers en sont si faiblement agrégés, -qu'on peut les écraser entre ses doigts. Un -ruisseau, qui prend sa source au pied d'un -promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale -dans le ravin sur un lit de sable le plus fin tout -brillanté de mica; on croirait voir l'or et -l'argent briller à travers l'eau frémissante; -plus d'un rustre venu de la plaine s'y est -trompé et s'est avidement précipité sur ces -trésors qu'entraîne négligemment le ruisselet -moqueur.</p> - -<p>L'incessante action de la neige et de l'eau -nous permet d'observer une autre espèce de -roche qui entre aussi pour une grande part -dans la masse de l'immense édifice. Non loin -des arêtes et des dômes de granit, qui sont les -parties les plus élevées de la montagne et semblent -en être le noyau, pour ainsi dire, se -montre une cime secondaire dont l'aspect est -d'une frappante régularité; on dirait une pyramide -à quatre pans posée sur l'énorme piédestal -que lui forment les plateaux et les pentes. -C'est un sommet composé de roches ardoisées, -que le temps rabote incessamment par -tous ses météores, le vent, les rayons solaires, -les neiges, le brouillard et les pluies. Les feuillets -brisés de l'ardoise se fissurent, se brisent -et descendent en masses glissantes le long des -talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit -pour mettre en mouvement des myriades de -pierres sur tout un flanc de montagne.</p> - -<p>Tout autre que la roche ardoisée est la roche -calcaire qui constitue quelques-uns des promontoires -avancés. Quand cette roche se brise, -ce n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables -petits fragments, mais en grandes masses. -Telle fracture a séparé, de la base au sommet, -tout un rocher de trois cents mètres de -hauteur; de côté et d'autre, on voit monter jusqu'au -ciel les deux parois verticales; au fond -du gouffre, la lumière pénètre à peine, et -l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs -neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que -par les bouillonnements de ses rapides et les -rejaillissements de ses cascades. Nulle part, -même en des montagnes dix fois plus élevées, -la nature ne paraît plus grandiose. De loin, -la partie calcaire du mont reprend ses proportions -réelles, et l'on voit qu'elle est dominée -par des masses rocheuses beaucoup plus -hautes; mais elle étonne toujours par la puissante -beauté de ses assises et de ses tours; on -dirait des temples babyloniens.</p> - -<p>Fort pittoresques aussi, bien que d'une -faible importance relative, sont les rochers de -grès ou de conglomérats composés de fragments -cimentés. Partout où la pente du sol -favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye le -ciment et se creuse une rigole, une fente étroite -qui, peu à peu, finit par scier la roche en -deux. D'autres courants d'eau ont également -creusé dans le voisinage des fissures secondaires, -d'autant plus profondes que la masse -liquide entraînée est plus abondante; la roche -ainsi découpée finit par ressembler à un dédale -d'obélisques, de tours, de forteresses. On -voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect -rappelle maintenant celui de villes désertes, -avec leurs rues humides et sinueuses, -leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs -tourelles surplombantes, leurs statues bizarres. -Je me souviens encore de l'impression d'étonnement, -voisine de l'effroi, que je ressentis -en approchant de l'issue d'une gorge envahie -déjà par les ombres du soir. J'apercevais de -loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, -sur la pointe du mont, je remarquais aussi des -formes étranges qui me semblaient des géants -alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile -portant chacune à leur cime une grosse pierre -ronde qui, de loin, figurait une tête. Les pluies -avaient peu à peu dissous, emporté tout le sol -environnant; mais les lourdes pierres avaient -été respectées, et, par leur poids, continuaient -à donner de la consistance aux gigantesques -piliers d'argile qui les soutenaient.</p> - -<p>Chaque promontoire, chaque rocher de la -montagne a donc son aspect particulier, suivant -la matière qui le compose et la force avec -laquelle il résiste aux éléments de dégradation. -Ainsi naît une infinie variété de formes -qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent -à l'extérieur de la roche les neiges, les gazons, -les forêts et les cultures. Au pittoresque des -lignes et des plans s'ajoutent les changements -continuels de décor de la surface. Et pourtant, -combien peu nombreux sont les éléments qui -constituent la montagne et qui, par leurs mélanges, -lui donnent cette variété si prodigieuse -d'aspects!</p> - -<p>Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, -analysent les rochers, nous apprennent quelle -est la composition de ces divers cristaux. Ils -nous disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire -du silicium oxydé, un métal qui, pur, -serait semblable à de l'argent, et qui, par son -mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu -roche blanchâtre. Ils nous disent aussi que -feldspath, mica, augrite, hornblende et autres -cristaux, qui se trouvent en si grande variété -dans les rocs de la montagne, sont des composés -où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres -métaux, l'aluminium, le potassium, unis en -diverses proportions et suivant certaines lois -d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère. -La montagne entière, les montagnes -voisines et lointaines, les plaines de leurs -bases et la terre dans son ensemble, tout cela -n'est que métal à l'état impur; si les éléments -fondus et mélangés de la masse du globe reprenaient -soudain leur pureté, la planète aurait, -pour les habitants de Mars ou Vénus -braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect -d'une boule d'argent roulant dans le ciel noir.</p> - -<p>Le savant qui recherche les éléments de la -pierre trouve que toutes les roches massives, -composées de cristaux ou de pâte cristalline, -sont, comme le granit, des métaux oxydés: -tels sont le porphyre, la serpentine et les roches -ignées sorties de terre pendant les explosions -volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, -pierre ponce: tout cela, c'est du -silicium, de l'aluminium, du potassium, du -sodium, du calcium. Quant aux roches disposées -en feuillets ou en strates, placées en -couches les unes au-dessus des autres, comment -ne seraient-elles pas aussi des métaux, -puisqu'elles proviennent en grande partie de -la désagrégation et de la redistribution des -roches massives? Pierres brisées en fragments, -puis cimentées de nouveau, sables agglutinés -en roche après avoir été triturés et pulvérisés, -argiles devenues compactes après avoir été -délayées par les eaux, ardoises qui ne sont -autre chose que des argiles durcies, tout cela -n'est que débris des roches antérieures et, -comme elles, se compose de métaux. Seuls, -les calcaires, qui constituent une partie si considérable -de l'enveloppe terrestre, ne proviennent -pas directement de la destruction de -roches plus anciennes; ils sont formés de débris -qui ont passé par les organismes des animaux -marins; ils ont été mangés et digérés, -mais ils n'en sont pas moins métalliques; ils -ont pour base le calcium combiné avec le -soufre, le carbone, le phosphore. Ainsi, grâce -aux mélanges, aux combinaisons variées et -changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, -du métal, a pris des formes hardies et -pittoresques, s'est creusée en bassins pour les -lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, -a fini par entrer jusque dans la sève des -plantes et dans le sang des animaux.</p> - -<p>Le métal pur se révèle encore, çà et là, -parmi les pierres de la montagne. Au milieu -des éboulis et sur le bord des fontaines, on -voit souvent des masses ferrugineuses; des -cristaux de fer, de cuivre, de plomb, combinés -avec d'autres éléments, se trouvent aussi -dans les débris épars; parfois, dans le sable -du ruisseau, brille une parcelle d'or. Mais, -dans la roche dure, ni le minerai précieux, -ni le cristal, ne sont distribués au hasard; -ils sont disposés en veines ramifiées qui se -développent surtout entre les assises de formations -différentes. Ces filons de métal, semblables -au fil magique du labyrinthe, ont conduit -les mineurs, et après eux les géologues, dans -l'épaisseur, l'histoire de la montagne.</p> - -<p>Autrefois, nous disent les contes merveilleux, -il était facile d'aller recueillir toutes ces -richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait -d'avoir un peu de chance ou la faveur des -dieux. En faisant un faux pas, on essayait de -se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, -entraînant avec elle une grosse pierre qui cachait -une grotte jusqu'alors inconnue. Le berger -s'introduisait hardiment dans l'ouverture, -non sans prononcer quelque formule magique -ou sans toucher quelque amulette, puis, après -avoir marché longtemps dans la noire avenue, -il se trouvait tout à coup sous une voûte de -cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent, -ornées à profusion de rubis, de topazes, -de saphirs, se dressaient tout autour de la -salle: il suffisait de se baisser pour ramasser -des trésors. De nos jours, ce n'est plus sans -travail, par de simples incantations, que -l'homme parvient à conquérir l'or et les autres -métaux qui dorment dans les roches. Les précieux -fragments sont rares, impurs, mélangés -de terre, et la plupart ne prennent leur éclat -et leur valeur qu'après avoir été affinés dans -la fournaise.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV<br /> -L'ORIGINE DE LA MONTAGNE</h2> - - -<p>Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, -la montagne énorme offre une combinaison -d'éléments divers qui se sont mélangés en -proportions changeantes; chaque cristal, chaque -minerai, chaque grain de sable ou parcelle -de calcaire, a son histoire infinie, comme -les astres eux-mêmes. Le moindre fragment -de roche a sa genèse comme l'univers; mais, -tout en s'entr'aidant par la science les uns des -autres, l'astrologue, le géologue, le physicien, -le chimiste, en sont encore à se demander avec -anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et -le mystère de son origine.</p> - -<p>Et l'origine de la montagne elle-même, est-il -certain qu'ils l'aient dévoilée? A la vue de -toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et -granits, pouvons-nous raconter comment la -masse prodigieuse s'est accumulée et dressée -vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté -superbe, pouvons-nous faire un retour sur -nous-mêmes, faibles nains qui regardons, et -dire à la montagne, avec l'orgueil conscient -de l'intelligence satisfaite: «La plus petite de -tes pierres peut nous écraser, mais nous te -comprenons; nous savons quelles ont été ta -naissance et ton histoire»?</p> - -<p>Comme nous, et plus que nous, les enfants -se questionnent à la vue de la nature et de ses -phénomènes; mais, presque toujours, dans -leur confiance naïve, ils se contentent de la -réponse vague et mensongère d'un père ou -d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur -qui prétend ne rien ignorer. S'ils n'obtenaient -pas cette réplique, ils chercheraient, -chercheraient toujours, jusqu'à ce qu'ils -se fussent donné une explication quelconque, -car l'enfant ne sait pas rester dans -le doute; plein du sentiment de son existence, -entrant en vainqueur dans la vie, il -faut qu'il puisse parler en maître de toutes -choses. Rien ne doit lui rester inconnu.</p> - -<p>De même les peuples, à peine sortis de -leur barbarie première, avaient pour tout ce -qui les frappait une affirmation définitive. La -première explication, celle qui répondait le -mieux à l'intelligence et aux mœurs de ce -groupe humain, était trouvée bonne. Transmise -de bouche en bouche, la légende a fini -par devenir parole divine, et les castes d'interprètes -ont surgi pour lui donner l'appui de leur -autorité morale et de leurs cérémonies. C'est -ainsi que, dans l'héritage mythique de presque -toutes les nations, nous trouvons des récits qui -nous racontent la naissance des montagnes -ainsi que celle des fleuves, de la terre, de -l'Océan, des plantes, des animaux et de l'homme -lui-même.</p> - -<p>L'explication la plus simple est celle qui -nous montre les dieux ou les génies jetant les -montagnes du haut du ciel et les laissant tomber -au hasard; ou bien encore les dressant et -les maçonnant avec soin, comme des colonnes -destinées à porter la voûte des cieux. -Ainsi furent construits le Liban et l'Hermon; -ainsi fut enraciné aux bornes du monde le -mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, -une fois créées, les montagnes changeaient -souvent de place, et des dieux s'en servaient -pour se les lancer d'un coup de fronde. Les -Titans, qui n'étaient point dieux, bouleversèrent -tous les monts de la Thessalie, pour en -dresser des remparts autour de l'Olympe; le -gigantesque Athos lui-même n'était pas trop -pesant pour leurs bras, et, du fond de la -Thrace, ils le portèrent jusqu'au milieu de la -mer, à l'endroit où il s'élève aujourd'hui. Une -géante du Nord avait rempli son tablier de -collines et les semait de distance en distance -pour reconnaître son chemin. Vichnou, voyant -un jour une jeune fille dormant sous les rayons -trop ardents du soleil, s'empara d'une montagne -et la tint en équilibre sur le bout de -son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle -a été, nous dit la légende, l'origine des ombrelles.</p> - -<p>Dieux et géants n'avaient pas même toujours -besoin de saisir les monts pour les déplacer; -ceux-ci obéissaient à un simple signe. -Les pierres accouraient au son de la lyre d'Orphée, -les montagnes se dressaient pour entendre -Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, -séjour des muses. Le prophète Mahomet arriva -deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans -un âge de foi plus naïve, il ne serait point -allé à la montagne, c'est elle qui se serait dirigée -vers lui.</p> - -<p>A côté de cette explication de la naissance -des montagnes par la volonté des dieux, la -mythologie de peuples nombreux en fournit -une autre moins grossière. D'après cette idée, -les rochers et les monts seraient des organes -vivants poussés naturellement sur le grand -corps de la terre, comme poussent les étamines -dans la corolle de la fleur. Tandis que, -d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les -eaux de la mer, de l'autre il se redressait vers -le soleil pour en recevoir la lumière vivifiante. -C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et -font tourner leurs pétales vers l'astre qui les -regarde et leur donne l'éclat. Mais les légendes -antiques ont perdu leurs croyants et ne -sont plus pour l'humanité que des souvenirs -poétiques; elles sont allées rejoindre les rêves, -et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de -ces illusions, est devenu plus avide à la poursuite -de la vérité. Aussi les hommes de nos -jours, de même que ceux des temps anciens, -ont-ils à se répéter encore, en contemplant les -cimes dorées par la lumière: «Comment donc -ont-elles pu se dresser dans le ciel?»</p> - -<p>Même à notre époque, où les savants font -profession de n'appuyer leurs théories que -sur l'observation et l'expérience, il en est dont -les fantaisies sur l'origine des monts ressemblent -assez aux légendes des anciens. Un gros -livre moderne essaye de nous démontrer que -la lumière du soleil qui baigne notre planète -a pris corps et s'est condensée en plateaux et -en montagnes autour de la terre. Un autre -affirme que l'attraction du soleil et de la lune, -non contente de soulever deux fois par jour -les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre -et redressé les vagues solides jusque dans la -région des neiges. Un autre enfin raconte comment -les comètes, égarées dans les cieux, sont -venues heurter notre globe, en ont troué l'enveloppe -comme des pierres brisant un glaçon, -et ont fait jaillir les montagnes en longues -rangées et en massifs.</p> - -<p>Heureusement la terre, toujours en travail -de création nouvelle, ne cesse d'agir sous nos -yeux et de nous montrer comment elle change -peu à peu les rugosités de sa surface. Elle se -détruit, mais elle se reconstruit de jour en jour, -constamment; elle nivelle ses montagnes, -mais pour en édifier d'autres; elle creuse des -vallées, mais pour les combler encore. En parcourant -la surface du globe et en observant -avec soin les phénomènes de la nature, on -peut donc voir se former des coteaux et des -monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une -soudaine poussée, comme le demanderaient -des amis du miracle. On les voit naître, soit -directement du sein de la terre, soit indirectement, -pour ainsi dire, par l'érosion des plateaux, -de même qu'une statue apparaît peu -à peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une -masse insulaire ou continentale, haute de centaines -ou de milliers de mètres, reçoit des -pluies en abondance, ses versants sont graduellement -sculptés en ravins, en vallons, en -vallées; la surface uniforme du plateau se -découpe en cimes, en arêtes, en pyramides, -se creuse en cirques, en bassins, en précipices; -des systèmes de montagnes apparaissent peu -à peu là où le sol uni se déroulait sur d'énormes -étendues. Il est même des régions de la -terre où le plateau, attaqué par des pluies sur -un seul côté, ne s'échancre en montagnes que -par ce versant: telle est, en Espagne, cette -terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie -par les escarpements de la sierra -Morena.</p> - -<p>En outre de ces causes extérieures qui changent -les plateaux en montagnes, s'accomplissent -aussi dans l'intérieur de la terre de lentes -transformations qui ont pour conséquence -d'énormes effondrements. Les hommes laborieux -qui, le marteau à la main, cheminent -pendant des années entières à travers les monts -pour en étudier la forme et la structure, remarquent, -dans les nouvelles assises de formation -marine qui constituent la partie non cristalline -des monts, de gigantesques failles ou -fissures de séparation qui s'étendent sur des -centaines de kilomètres de longueur. Des masses, -ayant des milliers de mètres d'épaisseur, -se sont redressées dans ces chutes ou même -ont été complètement renversées, de sorte que -leur ancienne surface est devenue maintenant -le plan inférieur. Les assises, en s'affaissant -par chutes successives, ont dénudé le squelette -de roches cristallines qu'elles entouraient -comme un manteau; elles ont révélé le noyau -de la montagne comme une draperie retirée -soudain découvre un monument caché.</p> - -<p>Mais les écroulements eux-mêmes ont eu -moins d'importance que les plissements dans -l'histoire de la terre et dans celle des montagnes -qui en forment les rugosités extérieures. -Soumises à de lentes pressions séculaires, la -roche, l'argile, les couches de grès, les veines -de métal, tout se plisse comme le ferait une -étoffe, et les plis qui naissent ainsi forment les -monts et les vallées. Semblable à la surface -de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, -mais ces ondulations sont bien autrement -puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, -qui se redressent ainsi au-dessus du -niveau moyen des plaines. Sans cesse les -roches de la terre se trouvent soumises à ces -impulsions latérales qui les ploient et les -reploient diversement, et les assises sont dans -une fluctuation continuelle. C'est ainsi que -se ride la peau d'un fruit.</p> - -<p>Les cimes qui surgissent directement du -sol et qui montent graduellement du niveau -de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère -sont les montagnes de laves et de -cendres volcaniques. En maints endroits de la -surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, -s'élevant, grandissant à vue d'œil. Bien différents -des montagnes ordinaires, les volcans -proprement dits sont percés d'une cheminée -centrale par laquelle s'échappent des vapeurs -et les fragments pulvérisés de roches incendiées; -mais, quand ils s'éteignent, la cheminée -se ferme, et les pentes du cône volcanique, -dont le profil perd de sa régularité première -sous l'influence des pluies et de la végétation, -finissent par ressembler à celles des autres -monts. D'ailleurs, il est des masses rocheuses -qui, en s'élevant du sein de la terre, soit -à l'état liquide, soit à l'état pâteux, sortent -tout simplement d'une longue crevasse du sol -et ne sont point lancées par un cratère, comme -les scories du Vésuve et de l'Etna. Les laves -qui s'accumulent en sommets et se ramifient -en promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse -de ces vieilles montagnes chenues qui -hérissent ailleurs la surface de la terre. Les -laves jadis brûlantes se refroidissent peu à -peu; elles se délitent extérieurement et se revêtent -de terre végétale; elles reçoivent l'eau de -pluie dans leurs interstices et la rendent en -ruisselets et en rivières; enfin elles se recouvrent -à leur base de formations géologiques -nouvelles et s'entourent, comme les autres -montagnes, d'assises de galets, de sable ou -d'argile. A la longue, le regard du savant -peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du -sein de la grande fournaise, la terre, comme -une masse de métal en fusion.</p> - -<p>Parmi les anciens monts qui font partie de -ces massifs et de ces systèmes qu'on appelle -les «colonnes vertébrales» des continents, il -en est un grand nombre qui sont composés de -roches très ressemblantes aux laves actuelles -et d'une constitution chimique analogue. -Comme ces laves, porphyres, trapps et métaphyres -sont sortis de terre par de larges fissures -et se sont étalés sur le sol, pareils à une -matière visqueuse qui se figerait bientôt au -contact de l'air, la plupart des roches granitiques -semblent s'être formées de la même -manière; elles sont cristallines comme les laves, -et leurs cristaux ont pour éléments les mêmes -corps simples, le silicium et l'aluminium. -N'est-il pas raisonnable de penser que ces -granits ont été, eux aussi, une masse pâteuse, -et que des crevasses du sol ont donné passage -à leurs coulées brûlantes? Toutefois, ce n'est -là qu'une hypothèse en discussion et non une -vérité démontrée. De même que les laves qui -jaillissent du sol soulèvent parfois des lambeaux -de terrains avec leurs forêts ou leurs -gazons, de même on pense que l'éruption des -granits ou autres roches semblables a été la -cause la plus fréquente du soulèvement des -assises de formations diverses qui constituent -la partie la plus considérable des montagnes. -Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que -les eaux de la mer ou d'un lac avaient jadis -déposées en couches parallèles sur le fond de -leur lit, et qui étaient devenues la pellicule -extérieure de la terre, auraient été ainsi ployées -et redressées par la masse qui s'élevait des -profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le -flot montant du granit aurait brisé les assises -supérieures en îles et en îlots qui, tout disloqués, -fendillés, chiffonnés en plissements -bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions -et sur les saillies de la roche soulevante; -ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le -sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant -de côté et d'autre les assises extérieures, suivant -les angles d'inclinaison les plus divers; -ailleurs encore, le granit, sans même se faire -jour, n'en aurait pas moins bossué les couches -supérieures. Celles-ci, sous la pression -qui les a fait se ployer, auraient cessé d'être -plaines pour devenir collines et montagnes. -Ainsi, même les hauteurs formées de strates -paisiblement déposées au fond des eaux auraient -pu se dresser en cimes, de la même manière -que les protubérances de laves; un puits creusé -à travers les couches superposées atteindrait -le noyau de porphyre ou de granit.</p> - -<p>En admettant que la plupart des montagnes -ont fait leur apparition à la manière des -laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes -ces matières en fusion reste encore à reconnaître -par la pensée. D'ordinaire on suppose -qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire, -par la contraction de l'enveloppe extérieure -du globe, qui se refroidit lentement en rayonnant -de la chaleur dans les espaces. Jadis, -notre planète était une goutte brûlante de -métal. En roulant dans les cieux froids, elle -s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule -est-elle solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter, -ou bien la goutte entière est-elle devenue -dure jusque dans son noyau? On ne le sait -pas encore, car rien ne prouve que les laves -de nos volcans sortent d'un immense réservoir -remplissant tout l'intérieur du globe. -Nous savons seulement que ces laves s'élancent -parfois des crevasses du sol et coulent à -la surface; de même les granits, les porphyres -et autres roches semblables auraient coulé -hors des fentes de l'écorce terrestre, comme -la sève s'échappe de la blessure d'une plante. -La marée de pierres fondues serait montée de -l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe -planétaire, graduellement resserrée par l'effet -de son propre refroidissement.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V<br /> -LES FOSSILES</h2> - - -<p>Quelle que soit l'origine première de la montagne, -son histoire nous est du moins connue -depuis une époque de beaucoup antérieure aux -annales de notre humanité. A peine cent cinquante -générations d'hommes se sont succédé -depuis que se sont accomplis les premiers -actes de nos ancêtres dont il soit resté des -témoignages; avant cette époque, l'existence -de notre race ne nous est plus révélée que par -des monuments incertains. L'histoire de la -montagne inanimée est écrite, au contraire, en -caractères visibles depuis des millions de siècles.</p> - -<p>Le grand fait, celui qui frappait déjà nos -aïeux dès l'enfance de la civilisation, et qu'ils -ont diversement raconté dans leurs légendes, -est que les roches distribuées en assises régulières, -en couches placées les unes au-dessus -des autres comme les pièces d'un édifice, ont -été déposées par les eaux. Qu'on se promène -au bord d'une rivière; que même, par un jour -de pluie, on regarde la rigole temporaire qui -se forme dans les dépressions du sol, et l'on -verra le courant s'emparer des graviers, des -grains de sable, des poussières et de tous les -débris épars, pour les distribuer avec ordre -sur le fond et sur les rivages de son lit; les -fragments les plus lourds se déposeront en -couches à l'endroit où l'eau perd la rapidité -de son impulsion première, les molécules plus -légères iront plus loin s'étaler en strates à la -surface unie; enfin les argiles ténues, dont le -poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront -en nappes partout où s'arrête le mouvement -torrentiel de l'eau. Sur les plages et dans -les bassins des lacs et des mers, les assises de -débris successivement déposées sont encore -bien plus régulières, car les eaux n'y ont pas -la marche impétueuse des ondes fluviales, et -tout ce que reçoit leur surface se tamise à -travers la profondeur de leurs eaux en restant, -sans que rien vienne troubler l'action -égale des vagues et des courants.</p> - -<p>C'est ainsi que, dans la grande nature, se -fait la division du travail. Sur les côtes rocheuses -de l'Océan, assaillies par les flots du large, -on ne voit que galets et cailloux entassés. -Ailleurs, s'étendent à perte de vue des plages -de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se -déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui -étudient le fond de la mer nous disent que, sur -de vastes espaces, grands comme des provinces, -les débris que rapportent leurs instruments -se composent toujours d'une vase uniforme, -plus ou moins mélangée d'argile ou de -sable, suivant les divers parages. Ils ont aussi -constaté qu'en d'autres parties de la mer la -roche qui se forme au fond du lit marin est -de la craie pure. Coquillages, spicules d'éponges, -animalcules de toute sorte, organismes -inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment -en pluie des eaux de la surface, et se -mêlent aux êtres innombrables qui s'accumulent, -vivent et meurent sur le fond, en multitudes -assez grandes pour constituer des assises -aussi épaisses que celles de nos montagnes; -et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées -de débris du même genre? Dans un avenir inconnu, -lorsque les abîmes actuels de l'Océan -s'étaleront en plaines ou se redresseront en -sommets à la lumière du soleil, nos descendants -verront des terrains géologiques semblables -à ceux que nous contemplons aujourd'hui, -et qui peut-être auront disparu, menuisés -en fragments par les eaux fluviales.</p> - -<p>Pendant la série des âges, les assises de formations -maritimes et lacustres, dont la plus -grande partie de notre montagne est composée, -sont arrivées à occuper à une grande hauteur -au-dessus de la mer leur position penchante -et contournée en plissements bizarres. -Qu'elles aient été soulevées par une pression -venue d'en bas, ou bien que l'Océan se soit -abaissé par suite du refroidissement et de la -contraction de la terre ou par toute autre -cause, et que, de cette manière, il ait laissé -des couches de grès et de calcaire sur les -anciens bas-fonds devenus continents, ces -assises sont là maintenant, et nous pouvons à -notre aise étudier les débris que nombre d'entre -elles ont rapportés du monde sous-marin.</p> - -<p>Ces débris, ce sont les fossiles, restes de -plantes et d'animaux conservés dans la roche. -Il est vrai, les molécules qui constituaient le -squelette animal ou végétal de ces corps ont -disparu, aussi bien que le tissu des chairs et -les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a -été remplacé par des grains de pierre qui ont -gardé la forme et jusqu'à la couleur de l'être -détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce -sont les coquillages des mollusques et les disques, -les boules, les épines, les cylindres, les -baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères -et des diatomées qui se rencontrent en -plus étonnantes multitudes; mais il s'y trouve -aussi des formes qui remplacent exactement -les chairs molles de ces êtres organisés; on -voit des squelettes de poissons avec leurs nageoires -et leurs écailles; on reconnaît des élytres -d'insectes, des branchilles et des feuilles; -on distingue jusqu'à des traces de pas, et, sur -la roche dure qui fut jadis le sable incertain -des plages, on retrouve l'empreinte des gouttes -de pluie et l'entre-croisement des sillons tracés -par les vaguelettes du bord.</p> - -<p>Les fossiles, fort rares dans certaines roches -de formation marine, très nombreux au contraire -en d'autres assises, et constituant la -masse presque entière des marbres et des -craies, nous servent à reconnaître l'âge relatif -des assises qui se sont déposées pendant la -série des temps. En effet, toutes les couches -fossillifères n'ont pas été renversées et bizarrement -entremêlées par les failles et par les -éboulis, la plupart d'entre elles ont même -gardé leur superposition régulière, de sorte -que l'on peut observer et recueillir les fossiles -dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises, -encore dans leur état normal, ont la -position qu'elles avaient jadis, après avoir été -déposées par les eaux marines ou lacustres, -le coquillage que l'on découvre dans la couche -supérieure est certainement plus moderne que -celui des couches situées au-dessous. Des centaines, -des milliers d'années, représentées par -les innombrables molécules intermédiaires du -grès ou de la craie, ont séparé les deux existences.</p> - -<p>Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux -avaient toujours vécu sur la terre depuis -le jour où ces organismes vivants firent -leur première apparition sur l'écorce refroidie -de la planète, on ne pourrait juger de l'âge -relatif des deux couches terrestres séparées -l'une de l'autre. Mais des êtres différents -n'ont cessé de se succéder pendant les âges et -par conséquent dans les assises superposées. -Certaines formes, qui se montrent en très -grande abondance au sein des roches stratifiées -les plus anciennes, deviennent peu à peu -plus rares dans les roches d'origine moins -éloignée, puis finissent par disparaître tout à -fait. Les nouvelles espèces qui succèdent aux -premières ont aussi, comme chaque être en -particulier, leur période de renaissance, de -propagation, de dépérissement et de mort; on -pourrait comparer chaque espèce de fossile -animal ou végétal à un arbre gigantesque, -dont les racines plongent dans les terrains -inférieurs d'antique formation, et dont le -tronc se ramifie et se perd dans les couches -hautes d'origine plus récente.</p> - -<p>Les géologues, qui, dans les divers pays du -monde, passent leur temps à examiner les -roches et à les étudier molécule à molécule, -afin d'y découvrir les vestiges d'êtres jadis -vivants, ont pu, grâce à l'ordre de succession -des fossiles de toute espèce, reconnaître aux -restes enfermés l'âge relatif des diverses assises -de la terre qu'ont déposées les eaux. Dès -que les observations comparées ont été assez -nombreuses, il devint même souvent facile, à -la vue d'un seul fossile, de dire à quelle époque -des âges terrestres appartient la roche -où il s'est rencontré. Une pierre quelconque -de grès, de schiste ou de calcaire, offre une -empreinte bien nette de coquille ou de plante; -cela suffit parfois. Le naturaliste, sans crainte -de se tromper, déclare que la pierre dans -laquelle est marquée cette empreinte appartient -à telle ou telle série de roches et doit être -classée à telle ou telle époque dans l'histoire -de la planète.</p> - -<p>Ces fossiles révélateurs, qui, sous forme -d'êtres vivants, s'agitaient, il y a des millions -d'années, dans la vase des abîmes océaniques, -se retrouvent maintenant à toutes les -hauteurs, dans les assises des montagnes. On -en voit sur la plupart des cimes pyrénéennes, -ils constituent des Alpes entières; on les reconnaît -sur le Caucase et sur les Cordillères. -L'homme les verrait également sur les sommets -de l'Himalaya, s'il pouvait s'élever à ces -hauteurs. Ce n'est pas tout: ces nappes fossilifères, -qui dépassent aujourd'hui la zone -moyenne des nuages, atteignaient autrefois -des altitudes beaucoup plus considérables. En -maints endroits, sur un versant des montagnes, -on constate que des assises de roches -sont plus ou moins souvent interrompues. Çà -et là, peut-être, le géologue retrouve dans les -vallons quelques lambeaux de ces terrains; -mais les couches continues ne reprennent que -bien loin de là, sur le versant opposé de la -montagne. Que sont devenus les fragments -intermédiaires? Ils existaient jadis, car, même -en les brisant, la masse granitique, montant -de l'intérieur, n'a pu que les fendiller; mais -les assises lézardées n'en restaient pas moins -sur le sommet glissant.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI<br /> -LA DESTRUCTION DES CIMES</h2> - - -<p>Et pourtant ces masses énormes, monts -empilés sur des monts, ont passé comme des -nuages que le vent balaye du ciel; les assises -de trois, quatre ou cinq kilomètres d'épaisseur, -que la coupe géologique des roches nous -révèle avoir existé jadis, ont disparu pour -entrer dans le circuit d'une création nouvelle. -Il est vrai, la montagne nous paraît encore -formidable, et nous en contemplons avec une -admiration mêlée d'effroi les pics superbes -pénétrant au-dessus des nuées dans l'air glacé -de l'espace. Si hautes sont ces pyramides neigeuses -qu'elles nous cachent une moitié du -ciel; d'en bas, ses précipices, qu'essaye vainement -de mesurer notre regard, nous donnent -le vertige. Néanmoins, tout cela n'est plus -qu'une ruine, un simple débris.</p> - -<p>Autrefois, les couches d'ardoises, de calcaires, -de grès, qui s'appuient à la base de la -montagne et se redressent çà et là en sommets -secondaires, se rejoignaient, par-dessus la -cime granitique, en couches uniformes; elles -ajoutaient leur énorme épaisseur à l'élévation -déjà si grande du pic suprême. La hauteur de -la montagne était doublée, la pointe atteignait -alors cette région où l'atmosphère est si rare -que l'aile même de l'aigle n'a plus la force de -s'y soutenir. Ce n'est plus le regard, c'est -l'imagination qui s'effraye à la pensée de ce -que la montagne était alors, et de ce que les -neiges, les glaces, les pluies et les tempêtes -lui ont enlevé pendant la série des âges. -Quelle histoire infinie, quelles vicissitudes -sans nombre dans la succession des plantes, -des animaux et des hommes, depuis que les -monts ont ainsi changé de forme et perdu la -moitié de leur hauteur!</p> - -<p>Ce prodigieux travail de déblai n'a, d'ailleurs, -pu s'accomplir sans qu'il en reste, en -maints endroits, des traces irrécusables. Les -débris qui ont glissé du haut des cimes avec -les neiges, que la glace a poussés devant elle, -que les eaux ont triturés, menuisés, entraînés -en cailloux, en graviers et en sables, ne sont -pas tous retournés à la mer, d'où ils étaient -sortis à une période antérieure; d'énormes -amas se voient encore dans l'espace qui sépare -les pentes hardies de la montagne et les terres -basses riveraines de l'Océan. Dans cette zone -intermédiaire, où les collines se déroulent en -longues ondulations, comme les vagues de la -mer, le sol est en entier composé de pierres -roulées et de gravois entassés. Tout cela, ce -sont les restes de la montagne, que les eaux -ont réduite en menus fragments, transportée -en détail et déversée en énormes alluvions à -l'issue des grandes vallées. Les torrents descendus -des hauteurs fouillent à leur aise dans -ces plateaux de débris, et en font ébouler les -talus dans le sillon qu'ils se sont creusé. Sur -les pentes du fossé profond où serpentent les -eaux, on reconnaît, dans un désordre apparent, -les diverses roches qui ont servi de matériaux -au grand édifice de la montagne: -voici les blocs de granit et les fragments de -porphyre; voilà des schistes aux arêtes aiguës -à demi enfouis dans le sable; ailleurs sont des -morceaux de quartz, des grès, des cailloux -calcaires, des rognons de minerai, des cristaux -émoussés. On y trouve aussi des fossiles d'époques -différentes, et, dans les espaces où les -eaux ont tournoyé longtemps, se sont arrêtés -d'innombrables squelettes d'animaux flottés. -C'est là qu'on a découvert, par milliers, les -ossements des hipparions, des aurochs, des -élans, des rhinocéros, des mastodontes, des -mammouths et autres grands mammifères qui -parcouraient autrefois nos campagnes et qui -maintenant ont disparu, cédant à l'homme -l'empire du monde. Les torrents qui apportèrent -tous ces débris les emportent pièce à -pièce en les réduisant en poussière. Squelettes -et fossiles, argiles et sables, blocs de -schiste, de grès et de porphyre, tout s'effondre -peu à peu, tout prend le chemin de la mer; -l'immense travail de dénudation qui s'est -accompli pour la grande montagne recommence -en petit pour les amas de décombres; -ravinés par les eaux, ils s'abaissent graduellement -en hauteur, ils se fragmentent en collines -distinctes. Néanmoins, même amoindri -comme il l'est par le travail des siècles, tout -croulant et ruiné, le plateau de débris qui -s'étend à la base de la montagne suffirait pour -ajouter quelques milliers de mètres à la grande -cime, s'il reprenait sa position première dans -les assises de la roche. «C'est en léchant les -monts, dit une antique prière des Indous, que -la vache céleste, c'est-à-dire la pluie des cieux, -a formé les campagnes.»</p> - -<p>Sous nos yeux mêmes se poursuit le travail -de dénudation des roches avec une étonnante -activité. Il est des montagnes, composées de -matériaux peu cohérents, que nous voyons se -fondre, se dissoudre, pour ainsi dire: des -gorges se creusent dans les flancs du mont, -des brèches s'ouvrent au milieu de la crête; -ravinée par les avalanches et par les eaux -d'orage, la grande masse, naguère une et solitaire, -se divise peu à peu en deux cimes distinctes, -qui semblent s'éloigner l'une de l'autre -à mesure que le gouffre de séparation est -plus profondément fouillé.</p> - -<p>Au printemps surtout, alors que le sol a été -détrempé par les neiges fondantes, les éboulis, -les tassements, les érosions prennent de telles -proportions, que la montagne entière semble -vouloir s'affaisser et prendre le chemin de la -plaine. Un jour de douce et humide chaleur, -je m'étais aventuré dans une gorge de la montagne, -pour en revoir encore une fois les -neiges, avant que les eaux printanières les -eussent emportées. Elles obstruaient toujours -le fond du ravin, mais en maint endroit elles -étaient méconnaissables, tant elles étaient recouvertes -de débris noirâtres et mélangés de -boue. Les roches ardoisées qui dominaient la -gorge semblaient changées en une sorte de -bouillie et s'abîmaient en larges pans; la -fange noire qui suintait en ruisseaux des parois -du défilé s'engouffrait avec un sourd clapotement -dans la neige à demi liquide. De -toutes parts, je ne voyais que cataractes de -neige souillée et de débris; instinctivement, je -me demandais, avec une sorte d'effroi, si les -rochers, se fondant comme la neige elle-même, -n'allaient pas s'unir par-dessus la vallée en -une seule masse visqueuse et s'épancher au -loin dans les campagnes. Le torrent, que -j'apercevais çà et là par des puits au fond desquels -s'étaient effondrées les couches supérieures -de neiges, paraissait transformé en un -fleuve d'encre, tant ses eaux étaient chargées -de débris; c'était une énorme masse de fange -en mouvement. Au lieu du son clair et joyeux -que j'étais accoutumé d'entendre, le torrent -rendait un mugissement continu, celui de tous -les décombres entre-choqués roulant au fond -du lit. C'est au printemps surtout, à l'époque -annuelle de la rénovation terrestre, que l'on -voit s'accomplir ce prodigieux travail de destruction.</p> - -<p>En outre, un immense travail invisible se -fait dans la pierre elle-même. Tous les changements -causés par les météores ne sont que -des modifications extérieures; les transformations -intimes qui s'accomplissent dans les -molécules de la roche ont, par leurs résultats, -une importance au moins égale. Tandis que -la montagne se délite en dehors et change -incessamment d'aspect, elle prend à l'intérieur -une structure nouvelle, et les assises mêmes -se modifient dans leur composition. Pris en -son ensemble, le mont est un immense laboratoire -naturel, où toutes les forces physiques -et chimiques sont à l'œuvre, se servant, pour -accomplir leur travail, de cet agent souverain -que l'homme n'a pas à sa disposition, le -temps.</p> - -<p>D'abord, l'énorme poids de la montagne, -égal à des centaines de milliards de tonnes, -pèse d'une telle puissance sur les roches inférieures, -qu'elle donne à plusieurs d'entre elles -une apparence bien différente de celle qu'elles -avaient en émergeant des mers. Peu à peu, -sous la formidable pression, les ardoises et -les autres formations schisteuses prennent -une disposition feuilletée. Pendant les milliers -et les milliers de siècles qui s'écoulent, -les molécules comprimées s'amincissent en -folioles que l'on peut ensuite séparer facilement, -lorsque, après quelque révolution géologique, -la roche se trouve de nouveau ramenée -à la surface. L'action de la chaleur -terrestre, qui, jusqu'à une certaine distance -du moins, s'accroît avec la profondeur, contribue -aussi à changer la structure des roches. -C'est ainsi que les calcaires ont été transformés -en marbres.</p> - -<p>Mais non seulement les molécules des rochers -se rapprochent ou s'éloignent et se -groupent diversement, suivant les conditions -physiques dans lesquelles elles se trouvent -pendant le cours des âges, mais la composition -des pierres change également; c'est un -chassé-croisé continuel, un voyage incessant -des corps qui se déplacent, s'entremêlent, se -poursuivent. L'eau qui pénètre par toutes les -fissures dans l'épaisseur de la montagne et -celle qui remonte en vapeur des abîmes profonds -servent de véhicule principal à ces éléments -qui s'attirent, puis se repoussent, entraînés -dans le grand tourbillon de la vie -géologique. Dans les fentes de la montagne le -cristal est chassé par un autre cristal; le fer, -le cuivre, l'argent ou l'or remplacent l'argile -ou la chaux; la roche terne s'irise de la multitude -des substances qui la pénètrent. Par -le déplacement du carbone, du soufre, du -phosphore, la chaux devient marne, dolomite, -plâtre-gypse cristallin; par suite de ces nouvelles -combinaisons, la roche se gonfle ou se -resserre, et des révolutions s'accomplissent -avec lenteur dans le sein de la montagne. -Bientôt la pierre, comprimée dans un espace -trop étroit, soulève, écarte les assises surincombantes, -fait crouler d'énormes pans et, par -de lents efforts dont les résultats sont les -mêmes que ceux d'une explosion prodigieuse, -donne un nouveau groupement aux roches de -la montagne. Tantôt la pierre se contracte, se -fendille, se creuse en grottes, en galeries, et -de grands écroulements s'y produisent, modifiant -ainsi l'aspect et la forme extérieure du -mont. A chaque modification intime dans la -composition de la roche correspond un changement -dans le relief. La montagne résume en -elle toutes les révolutions géologiques. Elle a -crû pendant des milliers de siècles, décrû -pendant d'autres milliers, et dans ses assises -se succèdent sans fin tous les phénomènes de -croissance et de décroissance, de formation et -de destruction, qui s'accomplissent plus en -grand pour la grande Terre. L'histoire de la -montagne est celle de la planète elle-même; -c'est une destruction incessante, un renouvellement -sans fin.</p> - -<p>Chaque roche résume une période géologique. -Dans cette montagne au profil si gracieux, -surgissant de la terre avec une si noble -attitude, on croirait voir l'œuvre d'un jour, -tant l'ensemble a d'unité, tant les détails concourent -à l'harmonie générale. Et pourtant -cette montagne a été sculptée pendant une -myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit -raconte les vieux âges où la fibre végétale -n'avait pas encore recouvert la scorie terrestre. -Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à -l'époque où plantes et animaux étaient encore -à naître, nous dit que, lorsque l'Océan le déposa -sur ses rives, des montagnes avaient été -déjà démolies par les flots. La plaque d'ardoise -qui garde l'os d'un animal, ou seulement une -légère empreinte, nous raconte l'histoire des -générations innombrables qui se sont succédé -à la surface de la terre dans l'incessante bataille -de la vie; les traces de houille nous -parlent de ces forêts immenses dont chacune -en mourant n'a fait qu'une légère couche de -charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules -que nous révèle le microscope, nous fait -assister au travail des multitudes d'organismes -qui pullulaient au fond des mers; les -débris de toute espèce nous montrent les eaux -de pluie, les neiges, les glaciers, les torrents, -déblayant jadis les monts comme ils le font -aujourd'hui, et changeant d'âge en âge le -théâtre de leur activité.</p> - -<p>A la pensée de toutes ces révolutions, de -ces transformations incessantes, de cette série -continue de phénomènes qui se produisent -dans la montagne, du rôle qu'elle remplit -dans la vie générale de la terre et dans l'histoire -de l'humanité, on comprend les premiers -poètes, qui, à la base du Pamir ou du Bolor, -racontèrent les mythes d'où sont dérivés tous -les autres. Ils nous disent que la montagne est -une créatrice. C'est elle qui verse dans les -plaines les eaux fertilisantes et leur envoie le -limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil, -fait naître les plantes, les animaux et les -hommes; elle qui fleurit le désert et le parsème -de cités heureuses. Suivant une ancienne -légende hellénique, celui qui fit surgir les -monts et modela la terre fut Éros, le dieu -toujours jeune, le premier-né du chaos, la -nature qui se renouvelle sans cesse, le dieu -de l'éternel amour.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII<br /> -LES ÉBOULIS</h2> - - -<p>Non seulement la montagne se transforme -incessamment en plaine par les érosions que -lui font subir les pluies, les gelées, les neiges -glissantes, les avalanches, mais encore des -fragments considérables s'en déchirent violemment -pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe -est fréquente dans les parties du -mont où les strates, redressées ou surplombantes, -sont largement séparées les unes des -autres par des matières de nature différente -que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que ces -substances intermédiaires viennent à disparaître, -et les assises, dépourvues d'appui, -doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée. -A côté des grands escarpements, ces débris -tombés forment une butte, un monticule ou -même une montagne secondaire.</p> - -<p>Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à -gravir à cause de son isolement et de la fière -beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru, -comme le grand sommet lui-même, être une -roche indépendante, tenant par ses assises -profondes à la terre sous-jacente; ce n'était -pourtant qu'un pan détaché de la montagne -voisine. Je le reconnus un jour à la position -des couches et à l'aspect des plans de brisure -encore visibles sur les deux parois correspondantes. -La masse écroulée qui portait des -hameaux et des champs, des bois et des pâturages, -n'avait eu, après la rupture, qu'à pivoter -sur sa base et à se renverser sur elle-même. -Une de ses faces s'était enfoncée dans le sol, -tandis que de l'autre côté elle s'était partiellement -déracinée. Dans sa chute, elle avait -fermé l'issue de toute une vallée, et le torrent -qui, jadis, coulait paisiblement dans le fond, -avait dû se transformer en lac, pour combler -le cirque dans lequel il était enfermé et d'où -il redescend aujourd'hui par une succession -de rapides et de cascades. Sans doute ces -changements se firent avant que le pays fût -habité, car la tradition de l'événement ne s'est -point conservée. C'est le géologue qui raconte -au paysan l'histoire de sa propre montagne.</p> - -<p>Quant aux écroulements de moindre importance, -à ces chutes de rochers qui, sans -changer sensiblement l'aspect de la contrée, -n'en ruinent pas moins les pâtures, n'en écrasent -pas moins les villages avec leurs habitants, -les montagnards n'ont pas besoin qu'on -vienne les leur décrire; ils ont été malheureusement -trop souvent les témoins de ces -événements terribles. D'ordinaire, ils en sont -avertis quelque temps à l'avance. La poussée -intérieure de la montagne en travail fait vibrer -incessamment la pierre du haut en bas des -parois. De petits fragments, à demi descellés, -se détachent d'abord et roulent en bondissant -le long des pentes. Des masses plus lourdes, -entraînées à leur tour, suivent les pierrailles -en dessinant comme elles de puissantes courbes -dans l'espace. Puis viennent des pans de -roche entiers; tout ce qui doit crouler rompt -les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure -de la montagne, et d'un coup la grêle -effroyable de quartiers de roches s'abat sur la -plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on -dirait un conflit entre cent ouragans. Même -en plein jour, les débris de roches, mêlés à la -poussière, à la terre végétale, aux fragments -de plantes, obscurcissent complètement le -ciel; parfois de sinistres éclairs, provenant -des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent -de ces ténèbres. Après la tempête, quand la -montagne ne secoue plus dans la plaine ses -roches disjointes, quand l'atmosphère s'est -éclaircie de nouveau, les habitants des campagnes -épargnées se rapprochent et viennent -contempler le désastre. Chalets et jardins, -enclos et pâturages ont disparu sous le hideux -chaos de pierres; des amis, des parents y dorment -aussi de leur grand sommeil. Des montagnards -m'ont raconté que, dans leur vallée, -un village, deux fois détruit par des avalanches -de pierres, a été rebâti une troisième fois -sur le même emplacement. Les habitants auraient -bien voulu s'enfuir et faire choix pour -leur demeure de quelque vallée bien large, -mais nulle communauté voisine ne voulut les -accueillir et leur céder des terres; ils ont dû -rester sous la menace des roches suspendues. -Chaque soir, quelques coups de cloche leur -rappellent les terreurs du passé et les avertissent -du sort qui les atteindra peut-être pendant -la nuit.</p> - -<p>Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit -au milieu des champs, ont une terrible légende; -mais on en montre aussi quelques-unes qui -ont manqué leur proie. Un de ces blocs -énormes surplombant et dont la base était -de toutes parts enracinée dans le sol se dresse -à côté du chemin. En admirant ses proportions -superbes, sa masse puissante, la finesse de son -grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte -d'effroi. Un petit sentier, se détachant de la -route, allait droit vers le pied d'une formidable -pierre. Près de là, quelques débris de -vaisselle et de charbon étaient entassés à la -base; une barrière de jardin s'arrêtait brusquement -au rocher, et des plates-bandes de -légumes, à demi envahies par les mauvaises -herbes, entouraient tout un côté de l'énorme -masse.</p> - -<p>Qui avait choisi cet endroit bizarre pour -y établir son jardin et pour l'abandonner -ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier, -l'amas de charbon, le jardin, appartenaient -naguère à une maisonnette maintenant écrasée -sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement, -un homme, je l'ai su plus tard, dormait -seul dans cette maison. Réveillé en sursaut, il -entendit le fracas de la pierre descendant de -pointe en pointe sur le flanc de la montagne, -et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre -pour aller chercher un abri derrière la berge -du torrent. A peine avait-il bondi hors de sa -demeure que l'énorme projectile s'abattait sur -la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques -mètres dans le sol. Depuis son heureuse escapade, -le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a -blottie avec confiance à la base d'une autre -roche tombée de la formidable paroi.</p> - -<p>Dans mainte vallée de la montagne, ce sont -des écroulements de pierres appelés clapiers, -lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où -torrents et sentiers se frayent difficilement leur -passage. Rien de plus curieux que le désordre -de ces masses entremêlées en un labyrinthe -sans fin. Là-haut, sur le flanc du mont, on -distingue encore, à la couleur et à la forme -des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement; -mais on se demande avec stupeur -comment un espace d'aussi faibles dimensions -apparentes a pu vomir dans la vallée un tel -déluge de pierres. Au milieu de ces blocs formidables -et bizarres, le voyageur se croirait -dans un monde à part, où rien ne rappelle la -planète connue, à la surface unie ou doucement -mouvementée. Des roches, semblables à -des monuments fantastiques, se dressent çà et -là; ce sont des tours, des obélisques, des -porches crénelés, des fûts de colonnes, des -tombeaux renversés ou debout. Des ponts d'un -seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux -s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade, -et l'on cesse même d'en entendre la voix. -Parmi ces monstrueux édifices se montrent -des formes gigantesques, comme celles des -animaux fossiles dont on retrouve quelquefois -les ossements disloqués dans les couches terrestres. -Mammouths, mastodontes, tortues -géantes, crocodiles ailés, tous ces êtres chimériques -grouillent dans l'effrayant chaos. -Des milliers de ces pierres sont entassées dans -le défilé, et cependant une seule d'entre elles -est de dimensions suffisantes pour servir de -carrière et fournir à la construction de villages -entiers.</p> - -<p>Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement -et au milieu desquels je ne m'aventure -qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose, -en comparaison de quelques écroulements de -montagnes dont les débris couvrent des districts -d'une grande étendue. Il est des massifs -montagneux dont les cimes se composent de -roches compactes et pesantes reposant elles-mêmes -sur des couches friables, faciles à déblayer -par les eaux. Dans ces massifs, les -chutes de pierres sont un phénomène normal, -comme les avalanches et la pluie. On regarde -toujours vers les sommets pour voir si l'écroulement -se prépare. Dans une région peu éloignée, -qu'on appelle le Pays des Ruines, il est -deux montagnes qui, d'après les récits des -habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une -contre l'autre. Les deux géants de pierre, -devenus vivants, se seraient armés de leurs -propres rochers pour s'entre-ruiner et se -démolir. Elles n'ont point réussi, puisqu'elles -sont encore debout; mais on peut s'imaginer -les entassements prodigieux de rochers qui, -depuis ce combat, jonchent au loin les plaines.</p> - -<p>Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse, -a essayé d'imiter la montagne, et cela -pour écraser d'autres hommes comme lui. -C'est aux défilés surtout, aux endroits où la -gorge est étroite et dominée par des escarpements -rapides, que se portaient les montagnards -pour faire rouler des blocs sur les têtes -de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés -derrière les broussailles sur les pentes de la -montagne d'Altabiscar, attendaient l'armée -française du paladin Roland qui devait pénétrer -dans l'étroit passage de Roncevaux. -Lorsque les colonnes des soldats étrangers, -semblables à un long serpent qui glisse dans -une lézarde, eurent rempli le défilé, un cri se -fit entendre, et les roches s'écroulèrent en -grêle sur cette foule qui se déroulait en bas. -Le ruisseau de la vallée se gonfla du sang -qui, des membres écrasés, s'écoulait comme -le vin d'un pressoir; il roula les corps humains -et les chairs broyées comme il roulait les -pierres en temps d'orage. Tous les guerriers -francs périrent, mêlés les uns aux autres en -une masse sanglante. On montre encore au -pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin -Roland mourut avec ses compagnons; mais -les pierres sous lesquelles fut écrasée son -armée ont depuis longtemps disparu sous le -tapis de bruyères et d'ajoncs.</p> - -<p>Les résultats de nos petits travaux humains -sont peu de chose en comparaison des écroulements -naturels qui se produisent sous l'action -des météores, ou par suite de la poussée -intérieure des monts. Même après de longs -siècles, les grandes avalanches de pierres présentent -un aspect tellement bouleversé qu'elles -laissent dans l'esprit une impression d'horreur -et d'effroi. Mais quand la nature a fini par -réparer le désastre, les sites les plus gracieux -des montagnes sont précisément ceux où les -escarpements se sont secoués pour égrener -des rochers à leur base. Pendant le cours des -âges, les eaux ont fait leur œuvre; elles ont -apporté de l'argile, des sables ténus pour -reconstituer leur lit et former aux abords -une couche de sol végétal; les torrents ont -peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou -en déplaçant les pierres qui les gênaient; -l'espèce de pavé monstrueux formé par les -roches plus petites s'est recouvert de gazon et -s'est changé en un pâturage bosselé, hérissé -de pointes; les grands rochers eux-mêmes -se sont vêtus de mousse, et çà et là se -groupent en monticules pittoresques; des -arbres en bouquets croissent à côté de chaque -saillie rocheuse et parsèment des massifs les -plus charmants le paysage déjà si gracieux. -Comme le visage de l'homme, la face de la -nature change de physionomie; à la grimace -a succédé le sourire.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII<br /> -LES NUAGES</h2> - - -<p>Sur la grandeur du globe, la montagne, -toute haute qu'elle apparaît, n'est qu'une -simple rugosité moins forte en proportion que -ne le serait une verrue sur le corps d'un éléphant: -c'est un point, un grain de sable. Et -pourtant cette saillie, tellement minime par -rapport à la grande terre, baigne ses flancs -et sa crête en des régions aériennes bien -différentes de celles des plaines qui servent -de résidence aux peuples. Le piéton qui, -dans l'espace de quelques heures, s'élève -de la base du mont aux rochers de la cime, -fait en réalité un voyage plus grand, plus -fécond en contrastes que s'il mettait des années -à faire le tour du monde, à travers -les mers et les régions basses des continents.</p> - -<p>C'est que l'air pèse en lourde masse sur -l'Océan et sur les contrées qui se trouvent à -une faible distance au-dessus du niveau marin, -et que, dans les hauteurs, il se raréfie et devient -de plus en plus léger. Sur la terre, des -centaines et même des milliers de monts -élèvent leurs sommets dans une atmosphère -dont les molécules sont deux fois plus écartées -que celles de l'air des plaines inférieures. -Phénomènes de lumière, de chaleur, de climat, -de végétation, tout est changé là-haut; -l'air, plus rare, laisse passer plus facilement -les rayons de chaleur, qu'ils descendent du -soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand -l'astre brille dans un ciel clair, la température -s'élève rapidement sur les pentes supérieures; -mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de -la montagne se refroidissent aussitôt; par le -rayonnement, elles perdent très vite la chaleur -qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il -presque toujours sur les hauteurs; dans nos -montagnes, il fait en moyenne plus froid d'un -degré par chaque espace vertical de deux -cents mètres.</p> - -<p>Pour nous, malheureux citadins, qui -sommes condamnés à une atmosphère souillée, -qui recevons dans nos poumons un air -tout chargé de poisons, respiré déjà par des -multitudes d'autres poitrines, ce qui nous -étonne et nous réjouit le plus, quand nous -parcourons les hautes cimes, c'est la merveilleuse -pureté de l'air. Nous respirons avec -joie, nous buvons le souffle qui passe, nous -nous en laissons enivrer. C'est pour nous -l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques. -A nos pieds, loin, bien loin dans la -plaine, s'étend un espace brumeux et sale où -le regard ne peut rien discerner. Là est la -grande ville! Et nous pensons avec dégoût -aux années pendant lesquelles il nous a fallu -vivre sous cette nappe de fumée, de poussière -et d'haleines impures.</p> - -<p>Quel contraste entre cette vue des plaines -et l'aspect de la montagne, lorsque la cime -en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la -contempler de loin à travers la lourde atmosphère -qui pèse sur les terres basses! Le -spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a -fait tomber sur le sol les poussières flottantes, -que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. -Le profil de rochers et de neiges se détache -nettement du bleu des cieux; malgré l'énorme -distance, le mont, azuré lui-même comme les -profondeurs aériennes, se peint sur le ciel avec -tout son relief d'arêtes et de promontoires; -on distingue les vallons, les ravins, les précipices; -parfois même, à la vue d'un point -noir qui se déplace lentement sur les neiges, -on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, -reconnaître un ami gravissant la cime. Le -soir, après le coucher du soleil, la pyramide -se montre dans sa beauté la plus pure et -la plus splendide à la fois. Le reste de la -terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule -voile les horizons des plaines; l'entrée -des gorges est déjà noircie par la nuit. Mais -là-haut tout est lumière et joie. Les neiges, -que regarde encore le soleil, en réfléchissent -les rayons roses; elles flamboient, et leur -clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre -monte peu à peu, envahissant successivement -les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe -noire. A la fin, la cime est seule assez haute -pour apercevoir le soleil par-dessus la courbure -de la terre; elle s'illumine comme d'une -étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux -qui, d'après les légendes indoues, -fulguraient au sommet des montagnes divines. -Mais soudain la flamme a disparu, elle s'est -évanouie dans l'espace. Qu'on ne cesse de -regarder pourtant: au reflet du soleil succède -celui des vapeurs empourprées de l'horizon. -La montagne s'illumine encore une fois, mais -d'un éclat plus doux. La roche dure ne -semble plus exister sous son vêtement de -rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière -aérienne; on croirait que le mont superbe -s'est détaché de la terre et flotte dans le ciel -pur.</p> - -<p>Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions -contribue à la beauté des cimes, en empêchant -les souillures de la basse atmosphère de gagner -les sommets; mais elle force aussi les -vapeurs invisibles qui s'élèvent de la mer et -des plaines à se condenser et à s'attacher en -nuages aux flancs de la montagne. D'ordinaire, -l'eau vaporisée suspendue dans les -couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas -en quantité assez considérable pour qu'elle se -change immédiatement en nuées et retombe -en pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient -à l'état de gaz invisible. Mais que la -couche d'air monte dans le ciel, emportant -ses vapeurs, elle se refroidira graduellement, -et son eau, condensée en molécules distinctes, -se révèlera bientôt. C'est d'abord une -nuelle presque imperceptible, un flocon blanc -dans le ciel bleu; mais à ce flocon s'en ajoutent -d'autres; maintenant, c'est un voile dont les -déchirures laissent çà et là pénétrer le regard -dans les profondeurs de l'espace; à la fin, -c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux -ou s'entassant en pyramides. Il est de -ces nuages qui se dressent sur l'horizon en -forme de véritables montagnes. Leurs crêtes -et leurs dômes, leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, -leurs ravins ombreux, leurs -précipices, tout le relief se révèle avec une -netteté parfaite. Seulement, les monts de vapeur -sont flottants et fugitifs; un courant -d'air les a formés, un autre courant peut les -déchirer et les dissoudre. A peine leur durée -est-elle de quelques heures, tandis que celle -des monts de pierre est de millions d'années: -mais en réalité la différence est-elle donc si -grande? Relativement à la vie du globe, -nuages et montagnes sont également des phénomènes -d'un jour. Minutes et siècles se confondent, -lorsqu'ils se sont engouffrés dans -l'abîme des temps.</p> - -<p>Les nues aiment surtout à s'amonceler -autour des roches qui se dressent en plein -ciel. Les unes sont attirées vers le roc par -une électricité contraire à la leur propre; les -autres, pourchassées par le vent dans l'espace, -viennent se heurter sur les pentes des monts, -grande barrière placée en travers de leur -marche. D'autres encore, invisibles dans l'air -tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre -froide ou des neiges; c'est la montagne qui -condense les vapeurs et les exprime de l'air, -pour ainsi dire. Que de fois, en contemplant -la cime ou quelque promontoire avancé, j'ai vu -les duvets des nuages naissants s'amasser -autour de la pointe glacée! Une fumée s'élève, -semblable à celle qui monte d'un cratère; -bientôt chaque piton en est enveloppé, et le -mont finit par s'entourer d'un turban de -nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air -transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, -travaillent à la formation des tempêtes et à la -chute des pluies. Quand les habitants des -plaines voient la montagne disparaître sous -un amas de nues, ils comprennent, à la manière -dont se coiffe le géant, quel genre de -fête il leur prépare. Quand deux souffles d'air -viennent se rencontrer à sa pointe, l'un brûlant, -l'autre froid, la nue formée soudain se -dresse haut en tourbillonnant dans le ciel; -la montagne est un volcan, et la vapeur s'en -échappe incessamment avec une sorte de -furie pour aller se replier au loin dans le ciel -en une courbe immense.</p> - -<p>Des nuages détachés s'éparpillent librement -dans le ciel, ils se rejoignent, se cardent ou -s'effilent sous le vent, s'étalent ou s'envolent -et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, -bien au-dessus des cimes les plus élevées -de la terre; la diversité de leurs formes -est beaucoup plus grande que celle des nuages -qui ceignent les sommets de la montagne. -Cependant ceux-ci présentent également une -singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont -des nues isolées qui se déplacent avec les -nappes d'air froid; on les voit alors serpenter -en rampant dans les ravins ou cheminer le -long des arêtes en s'effrangeant aux roches -aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui -cachent à la fois toute une pente de la montagne; -à travers leur masse épaisse, qui grossit -ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue -de temps en temps la cime bien connue, -d'autant plus superbe en apparence -qu'elle semble vivre et se mouvoir entre les -vapeurs tournoyantes. D'autres fois, les nappes -aériennes superposées et de températures différentes -sont parfaitement horizontales et distinctes -comme des strates géologiques; les -nuages qu'on y voit naître ont une forme -analogue: ils sont disposés en bandes régulières -et parallèles, cachant ici des forêts, -là des pâturages, des neiges et des rochers, -ou les voilant à demi comme une écharpe -transparente. Parfois encore les cimes, les -pentes supérieures, toute la haute montagne -est noyée dans la lourde masse des nues, -semblable à un ciel gris ou noir qui se serait -abaissé vers la terre; la montagne s'éloigne -ou se rapproche suivant le jeu des vapeurs -qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, -tout disparaît de la base au sommet: le -mont s'est en entier perdu dans les brumes; -puis l'orage descend des cimes, il fouette -cette mer de lourdes vapeurs, et l'on voit le -géant apparaître de nouveau «noir, triste, -dans le vol éternel des nuées.»</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX<br /> -LE BROUILLARD ET L'ORAGE</h2> - - -<p>On se trouve comme dans un monde nouveau, -à la fois redoutable et fantastique, lorsqu'on -parcourt la montagne au milieu du -brouillard. Même en suivant un sentier bien -frayé, sur des pentes faciles, on éprouve un -certain effroi à la vue des formes environnantes, -dont le profil incertain semble osciller -dans la brume, qui tantôt s'épaissit, tantôt -devient plus claire.</p> - -<p>Il faut être déjà l'intime de la nature pour -ne pas se sentir inquiet quand on est le captif -du brouillard; le moindre objet prend des -proportions immenses, infinies. Quelque chose -de vague et de noir paraît s'avancer vers nous -comme pour nous saisir. Est-ce une branche, -un arbre même? Ce n'est peut-être qu'une -touffe d'herbe. Un cercle de cordages vous -barre la route: simple toile d'araignée! Un -jour que le brouillard avait une faible épaisseur -et que les rayons du soleil, transmis par -les vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière, -je m'arrêtai, plein de stupeur et d'admiration, -à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses -bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire. -Jamais je n'avais eu le bonheur de -voir un arbre plus fort et mieux campé pour -lutter héroïquement contre l'orage. Je le contemplai -longtemps; mais peu à peu je le vis -qui semblait se rapprocher de moi et qui se -rapetissait en même temps. Quand le soleil -vainqueur eut dissipé la brume, le tronc superbe -n'était plus qu'un maigre arbrisseau -poussant dans la fissure d'un bloc voisin.</p> - -<p>Le voyageur perdu, égaré dans le brouillard, -au milieu des précipices et des torrents, -se trouve dans une situation vraiment terrible: -de toutes parts c'est le danger, c'est la mort. -Il faut marcher et marcher vite pour atteindre, -aussi vite que possible, le sol uni de la vallée -ou les pentes faciles des pâturages, et rencontrer -quelque sentier sauveur; mais, dans le -vague des choses, rien ne peut servir d'indice -et tout paraît un obstacle. D'un côté la terre -fuit; on croirait être au bord d'un précipice. -De l'autre côté se dresse un roc; la paroi en -semble inaccessible. Pour éviter l'abîme, on -tente d'escalader la roche abrupte; on met le -pied dans une anfractuosité de la pierre et l'on -se hisse de saillie en saillie; bientôt on est -comme suspendu entre le ciel et la terre. Enfin, -on atteint l'arête; mais, derrière le premier -roc, voici que s'en dresse un autre au -profil indécis et mouvant. Les arbres, les -broussailles qui croissent sur les escarpements -dardent leurs rameaux à travers la brume, -d'une façon menaçante; parfois même, on ne -voit qu'une masse noirâtre serpentant dans -l'ombre grise: c'est une branche dont le tronc -reste invisible. On a le visage baigné par une -fine pluie; les touffes de gazon, les bruyères, -sont autant de réservoirs d'eau glacée où l'on -se mouille comme à la traversée d'un lac. Les -membres se raidissent; le pas devient incertain; -on risque de glisser sur l'herbe ou sur -le roc humide et de rouler dans le précipice. -Des rumeurs terribles remontent d'en bas et -semblent prédire un sort fatal; on entend la -chute des pierres qui s'écroulent, des branches -chargées de pluie qui grincent sur leur -tronc, le sourd tonnerre de la cascade et le -sinistre clapotement des eaux du lac contre ses -rives. C'est avec épouvante que l'on voit la -brume se charger de la sombreur du crépuscule -et que l'on pense à la terrible alternative -de la mort par le dérochement ou par le -froid.</p> - -<p>Sous un grand nombre de climats, l'impression -d'étonnement, d'horreur même, que -les montagnes laissent dans l'esprit, provient -de ce qu'elles sont presque toujours environnées -de brouillards. Telle montagne d'Écosse -ou de la Norvège paraît formidable, bien -qu'en réalité elle soit beaucoup moins haute -que tant d'autres sommets de la terre. On les -a vues souvent se voiler de vapeurs, puis se -révéler partiellement et se cacher encore, voyager -pour ainsi dire au milieu de la nue, s'éloigner -en apparence pour se rapprocher soudain; -s'abaisser quand le soleil éclaire nettement -les contours, puis grandir ensuite quand -ils se frangent de brouillards. Tous ces aspects -changeants, ces transfigurations lentes ou rapides -de la montagne, la font vaguement ressembler -à un géant prodigieux balançant sa -tête au-dessus des nuages. Bien différentes des -sommets immuables aux profils arrêtés que -baigne la pure lumière du ciel de l'Égypte, -sont ces montagnes que chantent les poèmes -d'Ossian: celles-ci vous regardent; elles sourient -parfois; parfois elles menacent; mais -elles vivent de votre vie, elles sentent avec -vous; on le croit, du moins, et le poète qui -les chante leur donne une âme d'homme.</p> - -<p>Belle par les vapeurs qui l'entourent, quand -on la voit d'en bas à travers une atmosphère -pure, la montagne ne l'est pas moins pour -celui qui la contemple d'en haut, surtout au -matin, quand la cime elle-même plonge dans -le ciel et que sa base est environnée par une -mer de nuages. C'est bien un véritable océan -qui s'étend de toutes parts jusqu'aux bornes -de la vue. Les vagues blanches du brouillard -se déroulent à la surface de cette mer, non -point avec la régularité des flots liquides, -mais dans un majestueux désordre où le -regard se perd. Ici, on les voit bouillonner, -se gonfler en trombes de fumée, puis s'éparpiller -en flocons comme la neige et disparaître -dans l'espace. Là, au contraire, elles se creusent -en vallons emplis d'ombres. Ailleurs, c'est -un tournoiement continuel, un mouvement de -flots qui se pourchassent et s'entraînent en -rondes bizarres. Parfois, la nappe des vapeurs -est assez unie; le niveau des ondes de brume -se maintient à une hauteur à peu près uniforme -sur tout le pourtour des roches qui -s'avancent en promontoires; en maint endroit, -des sommets de collines isolées se dressent au-dessus -du brouillard comme des îles ou des -écueils. D'autres fois, l'océan brumeux se -partage en mers distinctes et laisse apercevoir, -çà et là, le fond des vallées, semblables à un -monde inférieur qui n'a rien de la douce sérénité -des cimes. Le soleil éclaire obliquement -toutes les volutes de brume qui s'élèvent au-dessus -de la grande mer; les teintes roses, -purpurines, dorées, qui se mêlent au blanc -pur, varient à l'infini l'aspect de la nappe -flottante. L'ombre des monts se projette au loin -sur les vapeurs et change incessamment avec -la marche du soleil. Le spectateur remarque -avec étonnement l'ombre de sa propre personne -reproduite sur la nappe de vapeur et -quelquefois avec les proportions d'un géant. -On croirait voir un monstre spectral qu'on fait -mouvoir à son gré en s'inclinant, en marchant, -en agitant les bras.</p> - -<p>Certaines montagnes, qui se dressent au -sein de la mer bleue des vents alizés, sont -presque toujours environnées à mi-hauteur -d'une nappe de brouillards qui cache presque -toujours, au voyageur arrivé sur la cime, la -vue de la grande plaine azurée; mais, autour -du sommet dont je parcours les pâturages, les -nappes de vapeurs montent et descendent, -changent et se dissolvent comme au hasard: -ce sont des phénomènes qui n'ont rien de -constant. Après des heures ou des journées -d'obscurité, le soleil finit par trouer la masse -des brumes, les déchire, les disperse en lambeaux, -les vaporise dans l'air, et bientôt la -terre d'en bas, qui se trouvait privée de la -douce clarté, s'illumine de nouveau sous la vivifiante -lumière. Mais il arrive aussi que les -brouillards s'épaississent, s'accumulent en -nuages pressés et tourbillonnants. Les nues -s'attirent, puis se repoussent; l'électricité s'amasse -dans les vapeurs grossissantes; un orage -éclate, et le monde inférieur se perd sous le -tumulte de la tempête.</p> - -<p>Une fois déchaîné, l'orage ne monte pas -toujours à l'escalade des hauteurs qui le dominent; -il reste souvent dans les zones basses -de l'atmosphère où il s'est formé, et le spectateur, -tranquillement assis sur le gazon sec des -hauts pâturages éclairés, peut voir à ses pieds -les nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer -avec rage. C'est un tableau magnifique et terrible -à la fois. Une clarté livide s'échappe de -ces masses bouillonnantes; des reflets cuivrés, -des teintes violacées donnent à l'entassement -des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise -de métal en fusion; on pourrait croire que la -terre s'est ouverte, laissant échapper de son -sein un océan de laves. Les éclairs qui jaillissent, -de nue à nue, dans les profondeurs du -chaos, vibrent comme des serpents de feu. Le -déchirement de l'air, répercuté par les échos de -la montagne, se prolonge en roulements sans -fin; tous les rochers à la fois semblent envoyer -leur tonnerre. En même temps, on -entend un bruit sourd qui monte des campagnes -inférieures à travers les nuages tourbillonnants. -C'est l'averse de pluie ou la chute de -la grêle; c'est le fracas des arbres qui se -brisent, des rochers qui se fendent, des avalanches -de pierres qui s'écroulent, des torrents -qui se gonflent et mugissent en démolissant -leurs berges; mais tous ces fracas divers se -confondent en s'élevant vers la montagne sereine. -Là-haut, ce n'est plus qu'une plainte, -un gémissement qui monte de la plaine où -vivent les hommes.</p> - -<p>Un jour que, assis sur une cime tranquille, -dans le calme des cieux, je voyais un orage se -tordre en fureur à la base de la montagne, je -ne pus résister à cet appel qui semblait m'arriver -du monde des humains. Je descendis -pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs -tournoyantes; je plongeai pour ainsi -dire au milieu de la foudre, sous la nappe des -éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle. -Descendant par un sentier transformé en ruisseau, -je bondissais de pierre en pierre. Exalté -par la fureur des éléments, par l'éclat du tonnerre, -par le ruissellement des eaux, le mugissement -des arbres secoués, je courais avec -une joie frénétique. Lorsque enfin j'arrivai -dans le calme, où je trouvai du feu, du pain, -des vêtements secs, toutes les douceurs de la -bonne hospitalité du montagnard, je regrettai -presque la puissante volupté dont je venais de -jouir au dehors. Il me semblait que là-haut, -dans la pluie et le vent, j'avais fait partie de -l'orage et mêlé pendant quelques heures mon -individualité consciente aux éléments aveugles.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X<br /> -LES NEIGES</h2> - - -<p>«Blanc, éclatant, neigeux», telle est la signification -première de presque tous les noms -donnés aux hautes montagnes par les peuples -qui se sont succédé à leur base. En levant les -yeux vers les sommets, ils aperçoivent, au-dessus -des nuages, la blancheur étincelante des -neiges et des glaces, et leur admiration est d'autant -plus grande que les campagnes inférieures -présentent un plus saisissant contraste -avec les cimes blanches, par la teinte uniforme -et brune de leurs terrains. C'est au plus fort de -l'été, quand la poussière brûlante s'élève des -chemins et que les voyageurs fatigués s'arrêtent -sous les ombrages, c'est alors surtout -qu'on aime à porter ses regards vers les -masses glacées, qui resplendissent aux rayons -solaires comme des plaques d'argent. La nuit, -un doux reflet, comme celui d'un monde -lointain, révèle les hautes neiges de la montagne.</p> - -<p>Les pentes moyennes, les promontoires inférieurs, -sont fréquemment recouverts de couches -neigeuses. Déjà, vers la fin de l'été, lorsque -les torrents ont emporté dans les plaines -l'eau fondue des avalanches, que les arbres -ont secoué le poids de neige qui faisait plier -leurs branches, et que les petites mousses elles-mêmes, -en réchauffant l'espace environnant, -se sont débarrassées des flocons de neige qui -les entouraient, un soudain refroidissement de -l'atmosphère transforme en neige les vapeurs -des montagnes. La veille, tous les contreforts -des monts et les pâturages alpestres étaient -complètement dégagés de frimas; on distinguait -nettement la couleur brune ou jaunâtre -des roches nues, le vert des forêts et des gazons, -le rouge des bruyères. Le matin, quand -on se réveille, la blanche robe neigeuse a recouvert -jusqu'aux promontoires avancés. Toutefois, -ce vêtement de neige, ce blanc manteau -dont parlent les poètes, est percé, déchiré en -mille endroits. Les saillies de la montagne -passent au travers de cette enveloppe, et les -nuances sombres des roches, contrastant avec -la blancheur de la neige, accusent ainsi le -relief des escarpements avec plus de netteté. -Dans les ravins profonds, les flocons se sont -accumulés en couches épaisses; sur les pentes -rapides, ils brodent légèrement les fissures -comme un mince voile de dentelle; sur les -falaises abruptes, ils ne se montrent que çà -et là en mouchetures brillantes. Chaque pli -de la montagne est signalé de loin sous sa -véritable forme par l'éclatante coulée de neige -qui l'emplit; chaque roche saillante révèle -ses protubérances et ses anfractuosités par les -couches neigeuses d'épaisseur diverse, alternant -avec la nudité du roc. Là où la roche est -formée de strates régulières, la neige trace de -la façon la plus nette les lignes de séparation. -Elle repose sur les corniches et se détache des -parois d'éboulement. A travers les accidents -de toute espèce, les saillies et les retraits, on -voit les lignes d'assises se continuer avec une -étonnante régularité sur des espaces de plusieurs -lieues; on dirait des étages superposés -par la main de quelque architecte géant.</p> - -<p>Toutefois, ces neiges passagères d'été, qui -enveloppent la montagne comme d'un voile, -et qui, loin d'en cacher les formes, les révèlent, -au contraire, dans leurs plus petits détails, -sont, pour ainsi dire, une coquetterie de la -nature. Elles disparaissent bientôt des collines -inférieures et des monts avancés; chaque jour -les rayons du soleil en font remonter la limite -vers les cimes; même par les belles journées, -il arrive que, d'heure en heure, on peut suivre -du regard les progrès de la fusion. Chacun des -ravins qui découpent à mi-hauteur les flancs -de la montagne présente un versant déjà débarrassé -de neiges, celui qu'éclaire librement -le soleil du midi, et un autre versant d'une -blancheur éclatante, celui qui se tourne vers -l'horizon du nord. Puis cette pente elle-même -dégage ses gazons et ses roches; il ne reste -plus de la chute estivale des neiges qu'un -petit nombre de flaques graduellement rétrécies, -traces des avalanches en miniature qui -ont rempli les creux des gorges. Ces flaques se -mêlent à la terre, aux cailloux, et le ruisseau -qui passe en emporte goutte à goutte les débris -souillés.</p> - -<p>Ces neiges de quelques jours sont charmantes -à voir. On aime à en suivre du regard -le décor changeant; elles ne se montrent, en -effet, que pour disparaître bientôt. Pour contempler -les neiges sous leur véritable aspect -et les comprendre dans leur travail comme -agents de la nature, il faut les voir en hiver -dans la dure saison des froids. Alors tout -est recouvert de couches énormes d'eau cristallisée -en aiguilles et en flocons; la montagne, -ses contreforts et les collines de sa base, ne se -montrent plus sous leur forme réelle. La -masse épaisse qui les cache en oblitère le relief -et leur donne de nouveaux contours. Au lieu -de saillies, de dentelures, de pointes au profil -déchiqueté, le penchant du mont se développe -maintenant en ondulations charmantes, -en croupes d'un dessin hardi, mais toujours -sinueux. De même que l'eau, sous l'influence -de la pesanteur, équilibre son niveau pour -s'étaler en surface horizontale, de même la -neige, obéissant à ses lois propres, se dépose -en couches aux renflements arrondis. Le vent, -qui l'amène en tournoyant, lui fait d'abord -remplir les creux, puis adoucir tous les angles, -déployer sa courbe sur toutes les saillies; à la -montagne âpre, déchirée, sauvage, a succédé -une autre montagne aux contours purs et -adoucis, aux courbes majestueuses. Mais, en -dépit de la suave douceur de ses lignes, le -géant n'en est pas moins formidable d'aspect. -Çà et là, des escarpements, des roches perpendiculaires -sur lesquelles la neige n'a pu tenir, -se dressent au-dessus des immenses pentes -d'une éblouissante blancheur, et, par le contraste, -leurs parois paraissent toutes noires. -On se sent saisi d'effroi à la vue de ces murailles -prodigieuses, tranchant sur la neige -comme des falaises de charbon aux bords d'un -océan polaire.</p> - -<p>Dans cette transformation, les plaines, plus -encore que les protubérances de la montagne, -ont changé d'aspect. En s'affaissant de toutes -parts, les neiges ont rempli les cavités, nivelé -les creux, fait disparaître les accidents -secondaires du terrain. Les torrents, les cascades, -ont été recouverts; tout est glacé, tout -repose sous le linceul immense. Les lacs eux-mêmes -sont ensevelis; la glace de leur surface -porte d'énormes couches de neige, et souvent -on ne sait même plus où se trouve l'emplacement -des bassins; peut-être une fissure permet-elle -de voir au fond d'un gouffre la surface -du lac, tranquille, noire, sans reflets; on -dirait un puits, un abîme sans fond.</p> - -<p>Au-dessous des grands sommets et des cirques -supérieurs, où la neige s'entasse en -couches hautes comme les maisons, les forêts -de sapins se montrent çà et là, mais à demi -seulement. Sur chacune de leurs branches -étalées, les arbres portent tout le fardeau de -neige qu'ils peuvent soutenir sans rompre; -ensemble, les branchages entremêlés forment -comme des voûtes sur lesquelles les amas de -cristaux neigeux se groupent en coupoles inégales; -quelques tiges rebelles seulement -échappent à la prison de glace et dardent -dans l'air libre leurs flèches d'un vert sombre, -presque noires, et portant chacune à son extrémité -un lourd paquet de neige. Quand le vent -souffle au milieu de ces tiges, il en tombe avec -un bruit métallique des fragments de neige -glacée; un mouvement général de vibration -agite la forêt cachée et le toit brillant qui la -recouvre; parfois, une rupture se produit, -une avalanche s'écroule à l'intérieur, un -gouffre reste béant, jusqu'à ce qu'une nouvelle -tourmente l'ait masqué par un pont de -neige. Quel serait le sort d'un voyageur s'égarant -pendant l'hiver dans une pareille forêt, -là où il chemine à l'aise pendant l'été, sur le -court gazon, à l'ombre des arbres puissants? -A chaque pas, il serait exposé à tomber dans -un abîme, étouffé sous la neige écroulée!</p> - -<p>En bas, dans la vallée, les maisons du village -paraissent plus difficiles à discerner que -les forêts et les bouquets d'arbres. Les toits, -entièrement recouverts d'une couche de neige -sous laquelle fléchissent les charpentes, se confondent -avec les champs de neige environnants; -seulement, une légère fumée bleuâtre -rappelle que, sous ce linceul blanc, des hommes -vivent et travaillent. Quelques murailles, un -clocher, tranchent sur la monotonie du fond; -d'ailleurs, en cet endroit, la neige est plus -tourmentée que loin des habitations humaines; -le vent, tournoyant autour des demeures, a -dressé d'un côté les neiges en monceaux et en -barricades; de l'autre côté, il les a presque entièrement -balayées. Un certain désordre dans -la nature indique le voisinage de l'homme; -mais là, comme ailleurs, la paix est sans -bornes; rarement un bruit trouble le silence -de mort qui règne sur la vallée et sur les -monts.</p> - -<p>Pourtant, il faut quelquefois que l'homme -et les autres habitants des montagnes sortent -de leurs tanières et troublent le grand repos -de la nature. Seule, la marmotte, cachée dans -son trou, sous l'épaisseur des neiges, peut -dormir pendant les longs mois de l'hiver et -attendre, dans un état de mort apparente, que -le printemps rende la liberté aux ruisseaux, -aux gazons et aux fleurs. Moins heureux, -le chamois, que la neige chasse des hautes -cimes, doit rôder dans le voisinage des forêts, -chercher un refuge entre les arbres pressés, -en ronger les écorces et les feuillages. L'homme, -de son côté, doit quitter sa demeure pour -échanger quelques produits, acheter des provisions, -remplir des engagements de famille -ou d'amitié. Il faut alors déblayer les monceaux -de neige qui se sont accumulés devant -la porte et se frayer péniblement un sentier. -D'un haut chalet bâti sur un promontoire, je -vis une fois de ces petits êtres presque imperceptibles, -de ces noires fourmis humaines, -cheminer lentement dans une sorte d'ornière, -entre deux murs de neige. Jamais l'homme ne -m'avait paru si infime. Au milieu de la vaste -étendue blanche, ces promeneurs semblaient -perdus, absurdes, chimériques; je me demandais -comment une race composée de pareils -pygmées avait pu accomplir les grandes choses -de l'histoire et réaliser, de progrès en progrès, -ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation, -promesse d'un état futur de bien-être et de -liberté.</p> - -<p>Pourtant, même au milieu de ces neiges -formidables de l'hiver, l'homme a pu faire -triompher son intelligence et son audace par -ces routes commerciales qui lui permettent -d'expédier librement ses marchandises et de -voyager lui-même presque en tout temps. Le -chamois a cessé de parcourir les cimes, et -nombre d'oiseaux, qui volaient pendant l'été -bien au-dessus des pointes, sont prudemment -descendus dans les tièdes régions des plaines. -Mais l'homme continue de parcourir les routes -qui, de gorge en gorge, de contrefort en contrefort, -s'élèvent jusqu'à une brèche de la -crête et redescendent sur l'autre versant. Pendant -la belle saison, quand les torrents joyeux -bondissent en cascades à côté du chemin, -même les voitures traînées par des chevaux -aux grelots retentissants peuvent gravir sans -peine les rampes établies à grands frais sur -les escarpements. Quand les neiges ont recouvert -la route, il faut changer les véhicules; -les chars et les voitures sont remplacés par -des traîneaux qui glissent légèrement sur les -flocons entassés. La traversée des monts ne -se fait pas moins rapidement que pendant les -jours les plus chauds de l'année; à la descente, -elle s'accomplit avec une vitesse qui -donne le vertige.</p> - -<p>C'est en voyageant ainsi en traîneau par-dessus -les cols de la montagne qu'on peut -apprendre à bien faire connaissance avec les -grandes neiges. La charpente légère glisse -sans bruit; on ne sent plus les chocs des ferrailles -sur le sol résistant, et l'on croirait -voyager dans l'espace, emporté comme un esprit. -Tantôt on contourne la courbe d'un ravin, -tantôt la saillie d'un promontoire; on passe -du fond des gouffres à l'arête des précipices, -et, dans toutes ces formes si variées qui se -succèdent à la vue, la montagne garde sa -blancheur unie. Le soleil éclaire-t-il la surface -des neiges, on y voit briller d'innombrables -diamants; le ciel est-il gris et bas, les éléments -semblent se confondre. Lambeaux de -nuages, monticules neigeux, ne se distinguent -plus les uns des autres; on croirait flotter -dans l'espace infini; on n'appartient plus à -la terre.</p> - -<p>Et combien plus encore entre-t-on dans la -région du rêve, lorsque, après avoir franchi -le point culminant du passage, on redescend -sur la pente opposée, emporté de tournants -en tournants avec une effrayante rapidité! Au -départ de la caravane, lorsque le dernier traîneau -s'ébranle, le premier a déjà disparu derrière -une saillie du gouffre. On le voit, puis -il disparaît de nouveau; on le revoit, puis il -se perd encore. On plonge dans un abîme -vertigineux où s'écroulent des amas de neige -gros comme des collines. Avalanche soi-même, -on glisse par-dessus les avalanches, et l'on -voit défiler à côté de soi, comme s'ils étaient -emportés par une tempête, les cirques, les -ravins, les promontoires; les sommets eux-mêmes, -qui fuient à l'horizon, semblent entraînés -dans un tourbillon fantastique, une -sorte de galop infernal. Et quand, à la fin de -la course effrénée, on arrive à la base de la -montagne, dans les plaines déjà dépourvues -de neige ou saupoudrées à peine, quand on -respire une autre atmosphère et que l'on voit -une nature nouvelle sous un autre climat, on -se demande si vraiment on n'a pas été le jouet -d'une hallucination, si l'on a réellement parcouru -les neiges profondes, au-dessus de la -région des nuées et des orages.</p> - -<p>Mais, pendant les jours de tourmente, la -traversée est assez périlleuse pour que le voyageur -puisse s'en souvenir, en garder nettement -toutes les aventures dans sa mémoire. -Le vent soulève incessamment des tourbillons -de neige qui cachent la route et en modifient -la forme, abaissant les talus et remplissant -la voie déjà frayée. Les chevaux, si habiles -à poser leur pied sur un terrain solide, ont -à traverser parfois des amas de neige molle, -encore mouvante; tandis que l'un d'eux s'enfonce -jusqu'au poitrail, un autre se cabre sur -un monceau de neige tassée. La tempête qui -siffle autour de leurs oreilles, les cristaux neigeux -qui leur entrent dans les yeux et dans -les naseaux, les jurements brutaux des cochers, -les irritent et menacent de les affoler. Le traîneau -cahote sur l'étroit chemin, penche tantôt -vers la paroi de la montagne, tantôt vers le -précipice: car le gouffre est là, on en rase le -bord, on le suit au loin en perspectives immenses, -comme si, en tombant, on devait descendre -jusque dans un autre monde. Le cocher -a laissé le fouet, il ne tient plus qu'un couteau -dans les mains, prêt à couper les rênes, -si les chevaux, éperdus de frayeur ou glissant -d'un talus de neige, venaient à rouler tout à -coup dans le précipice.</p> - -<p>Terrible est la situation du malheureux -piéton lorsque, en traversant lentement les -neiges, il est tout à coup surpris par une tourmente. -D'en bas, les gens des plaines admirent -à leur aise le météore. La cime du mont, -fouettée par le vent, semble fumer comme un -cratère; les innombrables molécules glacées -que soulève la tempête s'amassent en nuages -qui tourbillonnent au-dessus des sommets. Les -arêtes des contours, estompées par ce brouillard -de neiges tournoyantes, paraissent moins -précises; on croirait les voir flotter dans -l'espace; la montagne elle-même semble vaciller -sur son énorme base. Et, dans cet immense -tournoiement de la tempête qui siffle -sur les hautes cimes, que devient le pauvre -voyageur? Les aiguilles de glace, lancées contre -lui comme des flèches, le frappent au visage -et menacent de l'aveugler; elles pénètrent -même à travers ses vêtements; enveloppé dans -son épais manteau, il a peine à se défendre -d'elles. Qu'en faisant un faux pas ou en suivant -une fausse trace il quitte un instant le -sentier, il est presque inévitablement perdu. -Il marche au hasard en tombant de fondrière -en fondrière; parfois il s'enfonce à demi dans -un trou de neige molle; il reste quelque temps, -comme pour attendre la mort, dans la fosse -qui vient de s'ouvrir sous lui; puis il se relève -en désespéré et recommence sa marche inégale -à travers les nuages de cristaux que le vent -lui jette à la face. Les rafales éloignent et -rapprochent l'horizon tour à tour; tantôt il ne -voit autour de lui que la blanche fumée des -flocons qui tourbillonnent, tantôt il distingue -à droite ou à gauche une cime tranquille qui -se dégage de la nuée et le regarde, «sans -haine et sans amour», indifférente à son désespoir; -au moins y voit-il comme une sorte -de repère qui lui permet de reprendre la -course avec un retour d'espérance. Mais en -vain: aveuglé, affolé, raidi par le froid, il -finit par perdre la volonté; il tourne sur place -et se démène sans but. Enfin, tombé dans -quelque gouffre, il regarde avec stupeur passer -les tourbillons de l'orage et se laisse gagner -peu à peu par le sommeil, précurseur de la -mort. Dans quelques mois, lorsque la neige -aura été fondue par la chaleur et déblayée -par les avalanches, quelque chien de pâtre -retrouvera le cadavre et par ses aboiements -effrayés appellera son maître.</p> - -<p>Autrefois, les débris humains trouvés dans -la montagne devaient reposer à jamais à l'endroit -où le pasteur les avait découverts. Des -pierres étaient entassées sur le corps, et chaque -voyageur était tenu d'ajouter son caillou au -monceau grandissant. Maintenant encore, le -montagnard qui passe à côté de l'un de ces -tombeaux antiques ne manque jamais de ramasser -sa pierre pour en grossir le tas. Le -mort est depuis longtemps oublié, peut-être -même est-il resté toujours inconnu; mais, de -siècle en siècle, le passant ne cesse de lui -rendre hommage pour apaiser ses mânes.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI<br /> -L'AVALANCHE</h2> - - -<p>Au long hiver et à ses redoutables tourmentes -succède enfin le doux printemps, avec -ses pluies, ses vents tièdes, sa chaleur vivifiante. -Tout se rajeunit; la montagne, aussi -bien que la plaine, prend un aspect nouveau. -Elle secoue son manteau de neiges; ses forêts, -ses gazons, ses cascades et ses lacs, reparaissent -aux rayons du soleil.</p> - -<p>Dans la vallée, l'homme s'est débarrassé le -premier des amas neigeux qui le gênaient. Il -a balayé le seuil de sa porte, réparé ses chemins, -dégagé ses toits et son jardinet, puis il -attend que le soleil fasse le reste. Déjà les -«soulanes», ou pentes bien exposées aux -rayons du midi, commencent à se dégager du -blanc linceul qui les recouvre; çà et là, le roc, -la terre ou le gazon brûlé, reparaissent à travers -la couche de neige. Ces espaces noirâtres -augmentent peu à peu; ils ressemblent à des -groupes d'îles qui grandissent incessamment -et finissent par se rejoindre; les plaques blanches -diminuent en nombre et en étendue; -elles fondent, et l'on dirait qu'elles remontent -par degrés la pente de la montagne. Les arbres -de la forêt, sortis de leur engourdissement, -commencent à faire leur toilette printanière; -aidés par les petits oiseaux qui voltigent de -branche en branche, ils secouent le fardeau -de givre et de neige qu'ils portaient et baignent -librement leurs nouvelles pousses dans -l'atmosphère attiédie.</p> - -<p>Les torrents se raniment aussi. Au-dessous -de la couche protectrice des neiges, la température -du sol ne s'est point abaissée autant -qu'à la surface extérieure, balayée par les -vents froids, et, pendant les longs mois de -l'hiver, de petits réservoirs d'eau, semblables -à des gouttelettes dans un vase de diamant, -se maintiennent çà et là sous les glaces. Au -printemps, ces vasques, vers lesquelles se dirigent -tous les petits filets de neige fondue, -ne suffisent plus à renfermer la masse liquide; -les enveloppes glacées se rompent, les bassins -débordent, et l'eau cherche à se creuser un -chemin sous les neiges. Dans chaque ravin, -dans chaque dépression du sol, se fait ce travail -caché, et le torrent de la vallée, alimenté -par tous ces ruisselets descendus des hauteurs, -reprend son cours qu'avait interrompu le froid -de l'hiver. D'abord, il passe en tunnel au-dessous -des neiges amoncelées; puis, grâce aux -progrès incessants de la fusion, il élargit son -lit, exhausse ses voûtes. Le moment vient -où la masse qui le domine ne peut plus se -soutenir en entier; elle s'écroule comme le -ferait le toit d'un temple dont les piliers sont -ébranlés. Des fuites s'ouvrent ainsi dans les -amas neigeux qui remplissent le fond des vallées; -quand on se penche au bord de ces -gouffres, on distingue au fond quelque chose -de noir sur lequel un peu d'écume brode une -dentelle fugitive: c'est l'eau du torrent; le -sourd murmure des cailloux entre-froissés -jaillit de l'ouverture ténébreuse.</p> - -<p>A ce premier effondrement des neiges en -succèdent d'autres, de plus en plus nombreux, -et bientôt le torrent, redevenu libre en grande -partie, n'a plus qu'à renverser les digues formées -par les neiges les plus épaisses et les -plus compactes. Quelques-uns de ces remparts -résistent à l'action des eaux pendant -des semaines et des mois. Même aux abords -des cascades, des masses de neige, changées -en glace et sans cesse aspergées par l'eau qui -se brise, gardent obstinément leur forme; on -dirait qu'elles se refusent à fondre. Souvent on -voit, au devant de la cataracte mouvante du -torrent, une sorte d'écran formé par une cataracte -solidifiée, celle des neiges glacées qui -avaient arrêté le cours des eaux pendant l'hiver.</p> - -<p>En reformant son lit dans chaque vallée qui -longe la base des monts, dans chaque ravin qui -raye leurs flancs, l'eau des ruisseaux et des -torrents enlève aux neiges des pentes les soubassements -qui leur servaient de point d'appui. -Sous l'action de la pesanteur, des avalanches -tendent alors à se produire, et, de -temps en temps, la montagne, comme un être -animé, fait tomber de ses épaules le vêtement -neigeux qui la recouvre. En toute saison, -même au plus fort de l'hiver, des masses de -neige, entraînées par leur poids, s'écroulent des -sommets et des pentes; mais, tant que ces -avalanches se composent seulement de la -partie superficielle des neiges, elles sont un -léger accident dans la vie des montagnes. -Mais, parfois, c'est la masse entière de la neige -qui glisse des hauteurs pour aller s'abîmer -dans les vallées; l'eau fondue, qui pénètre à -travers les couches encore glacées de la surface, -a rendu le sol glissant et préparé ainsi -le chemin de l'avalanche. Le moment vient -où tout un champ neigeux n'est plus retenu -sur la pente; il cède et, par l'énorme ébranlement -qu'il communique aux neiges voisines, -les fait céder aussi. Toute la masse se précipite -à la fois sur le versant de la montagne, -poussant devant elle tous les débris qui se -trouvent sur son chemin, troncs d'arbres, -pierres, quartiers de roches. Entraînant avec -lui les nappes d'air voisines, renversant les -forêts à distance, le formidable écroulement -balaye d'un coup tout un pan de la montagne -sur plusieurs centaines de mètres de hauteur, -et la vallée se trouve en partie comblée. Les -torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle -sont obligés de se changer temporairement -en lacs.</p> - -<p>De ces avalanches en masse, les montagnards -et les voyageurs ne parlent qu'avec -terreur. Aussi, nombre de vallées, plus exposées -que d'autres, ont-elles reçu, dans les -patois locaux, des noms sinistres, tels que -«Val-de-l'Épouvante» ou «Gorge-du-Tremblement.» -J'en connais une, terrible entre -toutes, où les muletiers ne s'aventurent jamais -sans avoir l'œil fixé sur les hauteurs. Surtout -par ces beaux jours de printemps, lorsque -l'atmosphère tiède et douce est chargée de -vapeurs dissoutes, les voyageurs ont le regard -soucieux et la parole brève. Ils savent que -l'avalanche attend simplement un choc, un -frémissement de l'air ou du sol, pour se mettre -en mouvement. Aussi marchent-ils comme -des larrons, à pas discrets et rapides; parfois -même, ils enveloppent de paille les grelots de -leurs mulets, afin que le tintement du métal -n'aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui -les menace. Enfin, quand ils ont passé l'issue -des ravins redoutables où les couloirs de la -montagne dégagent de plusieurs côtés à la -fois leurs avalanches de neiges et de ruines, -ils peuvent respirer à leur aise et songer sans -anxiété personnelle à leurs devanciers moins -heureux, dont la veille ils s'étaient raconté -les terribles histoires. Souvent, tandis que les -voyageurs continuent tranquillement leur descente -vers la plaine, un bruit de tonnerre, -un long fracas qui se répercute de roche en -roche, les force à se retourner soudain: c'est -l'écroulement des neiges qui vient de se produire -et de combler tout le fond de la gorge -où ils passaient quelques minutes auparavant.</p> - -<p>Heureusement, la disposition et la forme -des pentes permet aux montagnards de reconnaître -les endroits dangereux. Ils ne construisent -donc point leurs cabanes au-dessous des -versants où se forment les avalanches, et, -dans le tracé de leurs sentiers, ils prennent -soin de choisir des passages abrités. Mais tout -change dans la nature, et telle maisonnette, -tel sentier, qui n'avaient jadis rien à craindre, -finissent par se trouver exposés au danger; -l'angle d'un promontoire a peut-être disparu, -la direction du couloir d'avalanche s'est peut-être -modifiée, une lisière protectrice de forêt -a cédé sous la pression des neiges, et, par -suite, toutes les prévisions du montagnard se -trouvent déçues.</p> - -<p>Par les mille colonnes pressées de leurs -troncs, les bois sont l'une des meilleures barrières -contre la marche des avalanches, et -nombre de villages n'ont pas d'autre moyen de -défense contre les neiges. Aussi de quel respect, -de quelle vénération presque religieuse -regardent-ils leur bois sacré! L'étranger qui se -promène dans leurs montagnes admire cette -forêt à cause de la beauté de ses arbres, du -contraste de sa verdure avec les neiges blanches; -mais eux, ils lui doivent la vie et le -repos; c'est grâce à elle qu'ils peuvent s'endormir -tranquillement le soir sans craindre -d'être engloutis pendant la nuit! Pleins de -gratitude envers la forêt protectrice, ils l'ont -divinisée. Malheur à qui touche de la cognée -l'un de ses troncs sauveurs! «Qui tue l'arbre -sacré tue le montagnard,» dit un de leurs -proverbes.</p> - -<p>Et pourtant, il s'est trouvé de ces meurtriers, -et en grand nombre. De même que, de -nos jours encore, des soldats soi-disant «civilisés» -forcent à la soumission les habitants -d'une oasis en abattant les palmiers qui sont -la vie de la tribu, de même il est arrivé souvent -que, pour réduire des montagnards, les -envahisseurs à la solde de quelque seigneur, -ou même les pâtres d'une autre vallée, ont -coupé les arbres qui servaient aux villages -de sauvegarde contre la destruction. Telles -étaient, telles sont encore les pratiques de la -guerre. Non moins féroce est l'avide spéculation. -Lorsque, en vertu de quelque achat ou -par les hasards de l'héritage ou de la conquête, -un homme d'argent est devenu le propriétaire -d'un bois sacré, malheur à ceux dont le -sort dépend de sa bienveillance ou de son -caprice! Bientôt les bûcherons sont à l'œuvre -dans la forêt, les troncs sont abattus, précipités -dans la vallée, débités en planches et -payés en beaux écus sonnants. Un large chemin -se trouve ainsi frayé aux avalanches. -Privés de leur rempart, peut-être les habitants -du village menacé persistent à y rester par -amour du foyer natal; mais, tôt ou tard, le -péril devient imminent, il faut émigrer en toute -hâte, emporter les objets précieux et laisser la -maison en proie aux neiges suspendues.</p> - -<p>Dans chaque village des monts, on se raconte -aux veillées la terrible chronique des -avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant -contre les genoux des mères. Ce que -le feu grisou est pour le mineur, l'avalanche -l'est pour le montagnard. Elle menace son chalet, -ses granges, ses bestiaux; elle peut l'engloutir -lui-même. Que de parents, que d'amis -il a connus, qui dorment maintenant sous les -neiges! Le soir, quand il passe à côté de l'endroit -où la masse énorme les a engouffrés, il -lui semble que la montagne d'où s'est détachée -l'avalanche le regarde méchamment, et il -double le pas pour s'éloigner du lieu sinistre. -Quelquefois aussi, les débris de l'écroulement -lui rappellent la délivrance inespérée d'un -camarade. Là, pendant une nuit de printemps, -s'abattit un talus de neige plus haut que les -grands sapins et que la tour du village. Un -groupe de chalets et de granges se trouvait -sous la formidable masse. Sans doute, pensaient -les montagnards accourus des hameaux -voisins, sans doute toutes les charpentes ont -été démolies et les habitants sont restés écrasés -sous les débris! Néanmoins, ils se mettent -courageusement à l'ouvrage pour déblayer -l'énorme monceau. Ils travaillent pendant -quatre nuits et quatre jours, et, quand leurs -pioches atteignent enfin le toit du premier -chalet, ils entendent des chants qui s'entre-répondent. -Ce sont les voix des amis que l'on -avait crus perdus. Leurs demeures avaient résisté -à la violence du choc, et l'air qu'elles -contenaient avait heureusement suffi. Pendant -leur emprisonnement, ils avaient passé leur -temps à établir des communications de maison -à maison et à creuser un tunnel de sortie; ils -chantaient en même temps pour s'encourager -au travail.</p> - -<p>Les forêts protectrices ont-elles disparu, il -est bien difficile de les remplacer. Les arbres -poussent lentement, surtout sur les montagnes; -dans les couloirs d'avalanche, ils ne poussent -pas du tout. Il est vrai qu'à force de travaux -on pourrait fixer les neiges sur les hautes -pentes et prévenir ainsi le désastre de leur -effondrement dans les vallées; on pourrait -tailler la pente en gradins horizontaux où les -couches de neige seraient forcées de séjourner -comme sur les marches d'un gigantesque escalier; -on pourrait aussi remplacer les troncs -d'arbres par des rangées de pieux en fer et -par des palissades qui empêcheraient le glissement -des masses supérieures. Déjà ces tentatives -ont été faites avec succès, mais seulement -en des vallées qu'habitent des populations -riches et nombreuses. De pauvres villageois, -à moins qu'ils ne soient aidés par la société -tout entière, ne sauraient songer à sculpter, -pour ainsi dire à nouveau, le relief de la montagne, -et les avalanches continuent de descendre -sur leurs prairies par les couloirs accoutumés. -Ils doivent se borner à protéger leurs -maisonnettes par d'énormes éperons de pierre -qui rompent la force des neiges écroulées et les -divisent en deux courants, quand ces neiges -ne descendent pas en masses assez puissantes -pour tout démolir d'un choc.</p> - -<p>De tous les destructeurs de la montagne, -l'avalanche est le plus énergique. Terres et -fragments rocheux, elle entraîne tout comme -le ferait un torrent débordé; bien plus, par -la fusion graduelle des neiges qui en formaient -la couche inférieure, elle délaye tellement -le sol que celui-ci se change en une -boue molle, lézardée de profondes crevasses -et s'affaissant sous son propre poids. Jusqu'à -de grandes profondeurs, la terre est devenue -fluide; elle coule le long des pentes, entraînant -avec elle les sentiers, les quartiers de roc -épars et jusqu'aux forêts et aux maisons. Des -pans entiers de montagne, détrempés par les -neiges, ont ainsi glissé en bloc avec leurs -champs, leurs pâturages, leurs bois et leurs -habitants. Par leur entassement et la lente -pénétration de leur eau de fusion dans le sol, -les flocons de neige suffisent donc à démolir -peu à peu les montagnes. Au printemps, chaque -ravin montre clairement ce travail de -destruction; à la fois cascades, éboulis, avalanches, -les neiges, les roches et les eaux confondues -descendent des sommets et s'acheminent -vers la plaine.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII<br /> -LE GLACIER</h2> - - -<p>Même au milieu de l'été, lorsque toutes les -neiges se sont fondues au souffle des vents -chauds, d'énormes amas de glace, renfermés -dans les hautes vallées, font encore un hiver -local rendu plus bizarre par le contraste. -Quand le soleil brille de tout son éclat, la -chaleur directe et celle que renvoient les -glaces se font sentir lourdement au voyageur; -il fait même en apparence plus chaud que -dans les vallées, à cause de la sécheresse de -l'air, incessamment privé de son humidité par -l'avide surface du glacier. Dans le voisinage, -on entend chanter les oiseaux sous le feuillage; -des fleurs émaillent le gazon, des fruits -mûrissent sous les feuilles de myrtille. Et -pourtant, à côté de ce monde joyeux, voici -le morne glacier, avec ses crevasses béantes, -ses amas de pierres, son terrible silence, son -apparente immobilité. C'est la mort à côté de -la vie.</p> - -<p>Néanmoins, la grande masse glacée a aussi -son mouvement; avec lenteur, mais avec une -force invincible, elle travaille, comme le vent, -les neiges, les pluies, les eaux courantes, à -renouveler la surface de la planète; partout -où les glaciers ont passé pendant un des -âges de la terre, l'aspect du pays est transformé -par leur action. Comme les avalanches, -ils emportent dans les plaines les -déblais des montagnes croulantes, sans violence, -par un patient effort de tous les instants.</p> - -<p>L'œuvre du glacier, si difficile à saisir dans -sa marche secrète, quoique si vaste dans ses -résultats, commence dès le sommet de la montagne, -à la surface des couches neigeuses. Là-haut, -dans les cirques où se sont amassés -en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches -fouettées de la tempête, l'uniforme étendue -des névés ne change point d'aspect. D'année -en année et de siècle en siècle, c'est toujours la -même blancheur, mate à l'ombre des nuages, -éblouissante sous les rayons du soleil. Il semble -que la neige y soit éternelle, et c'est même -ainsi que la désignent les habitants des plaines -qui, d'en bas, la voient briller à côté du ciel. -Ils croient qu'elle reste à jamais sur les hautes -cimes et que, si le vent la soulève dans ses -tourmentes, il la laisse toujours retomber à la -même place.</p> - -<p>Il n'en est rien. Une partie de la neige s'évapore -et retourne aux nuages d'où elle est -descendue. Une autre partie du névé, exposée -aux rayons du soleil ou à l'influence d'un vent -chaud du midi, se parsème de gouttelettes fondues -qui glissent à la surface ou pénètrent -dans les couches jusqu'à ce que, saisies de -nouveau par le froid, elles se congèlent en -d'imperceptibles gemmes. Ainsi, par des millions -de molécules qui fondent, puis se regèlent -pour se refondre encore et redevenir solides, -la masse du névé se transforme insensiblement; -en même temps, elle se déplace, -grâce à la pesanteur qui entraîne de quelques -millimètres les gouttes fondues, et peu à peu, -les neiges tombées jadis sur le sommet de la -montagne se trouvent en avoir descendu les -pentes. D'autres neiges ont pris leur place et -s'écouleront aussi par une série de fusions, -sans que pourtant elles aient à subir le moindre -changement apparent. Il est vrai qu'elles -ont devant elles l'infini des âges; c'est avec -lenteur qu'elles se hâtent vers la mer, où elles -doivent aller s'engloutir un jour. Lorsque déjà -deux générations d'hommes se sont succédé -dans les plaines inférieures, tel flocon de neige -tombé sur une haute cime n'est pas encore -sorti de la masse du névé.</p> - -<p>Mais, si lent qu'il soit, ce flocon changé -en cristal n'en avance pas moins. La masse de -névé, devenue plus homogène et déjà transformée -en glace, s'engage dans la gorge de la -montagne où l'entraîne son poids. Toujours -immobile en apparence, l'amas de glace est -maintenant devenu un véritable fleuve coulant -dans un lit de rochers. A droite et à gauche, -sur les pentes, la neige d'hiver est complètement -fondue, et des herbes fleuries l'ont -remplacée. Tout un monde d'insectes vit et -bourdonne dans les gazons des pâturages; l'air -est doux, et l'homme conduit ses troupeaux -sur des escarpements herbeux d'où le regard -descend au loin sur le courant glacé. Et celui-ci, -d'un incessant effort, continue toujours -son voyage vers la plaine; il s'épancherait -jusque dans les campagnes unies de la base -des monts, il atteindrait la mer elle-même, -si la douce température des vallées inférieures, -la tiédeur des vents, les rayons du -soleil, ne parvenaient à fondre ses glaces -avancées.</p> - -<p>Dans son cours, le fleuve solide se comporte -comme le ferait une vraie rivière d'eau vive. -Il a aussi ses méandres et ses remous, ses -maigres et ses crues, ses «dormants», ses -rapides et ses cataractes. Comme l'eau qui -s'étale ou se rétrécit suivant la forme de son -lit, la glace s'adapte aux dimensions du ravin -qui l'enferme; elle sait se mouler exactement -sur la roche, aussi bien dans le vaste bassin -où les parois s'écartent de part et d'autre, que -dans le défilé où le passage se ferme presque -entièrement. Poussé par les masses dont l'alimente -incessamment le névé supérieur, le -glacier continue toujours de glisser sur le -fond, que la pente en soit presque insensible -ou bien qu'il forme une succession de -précipices.</p> - -<p>Toutefois, la glace, n'ayant pas la souplesse, -la fluidité de l'eau, accomplit avec une sorte -de gaucherie barbare tous les mouvements que -lui impose la nature du sol. A ses cataractes, -elle ne sait point plonger en une nappe unie -comme le courant d'eau; mais, suivant les -inégalités du fond et la cohésion des cristaux -de glace, elle se brise, se fendille, se découpe -en blocs qui s'inclinent diversement, s'écroulent -les uns sur les autres, se ressoudent en -obélisques bizarres, en tourelles, en groupes -fantastiques. Même là où le fond de l'immense -rainure est assez régulièrement incliné, la surface -du glacier ne ressemble point à la nappe -égale des eaux d'un fleuve. Le frottement de la -glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes -semblables à celles de l'onde sur le rivage, -mais il la brise et la rebrise en crevasses -qui s'entre-croisent en un dédale de -gouffres.</p> - -<p>En hiver, et même lorsque le printemps a -déjà renouvelé la parure des campagnes inférieures, -un grand nombre de crevasses sont -masquées par d'épaisses masses de neige qui -s'étendent en couches continues à la surface -du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas -été amollie par la chaleur du soleil, il est facile -de cheminer par-dessus la gueule de ces -abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer -comme il ignore les grottes ouvertes dans l'épaisseur -des montagnes. Mais le retour annuel -de la saison d'été fond peu à peu les neiges -superficielles. Le glacier, qui marche sans -cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel -frisson, secoue le manteau neigeux qui -le recouvre; çà et là les voûtes s'effondrent -et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs -des crevasses; souvent il n'en reste -que des ponts étroits sur lesquels on ne s'aventure -qu'après avoir éprouvé du pied la solidité -de la neige.</p> - -<p>C'est alors que maint glacier devient dangereux -à traverser, à cause de la largeur de -ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords -du gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur, -des couches superposées de glace bleuâtre qui -furent jadis des neiges et que séparent des -bandes noirâtres, restes de débris tombés sur -le névé; d'autres fois, la glace, claire et homogène -dans toute sa masse, semble n'être qu'un -seul cristal.</p> - -<p>Quelle est la profondeur du puits? On ne -sait. Une saillie de la glace et les ténèbres empêchent -le regard de descendre jusqu'aux roches -du fond; seulement, on entend quelquefois -des bruits mystérieux qui s'élèvent de -l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre -qui se détache, un morceau de glace qui se fendille -et s'écroule.</p> - -<p>Des explorateurs sont descendus dans ces -gouffres pour en mesurer l'épaisseur et pour -étudier la température et la composition des -glaces profondes. Quelquefois ils ont pu le -faire sans trop de danger, en pénétrant latéralement -dans les fentes par les saillies des -rochers qui servent de berge aux fleuves de -glace. Souvent aussi, il leur a fallu se faire -descendre au moyen de cordes, comme le mineur -qui pénètre au sein de la terre. Mais, pour -un savant qui, tout en prenant les précautions -nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers, -combien de malheureux pâtres s'y sont -engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît -pourtant des montagnards qui, tombés au fond -de ces crevasses, meurtris, saignants, perdus -dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la -résolution de revoir le jour. Il en est un qui -suivit le cours d'un ruisseau sous-glaciaire et -fit ainsi un véritable voyage au-dessous de -l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après -une pareille excursion, il ne reste plus à -l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un -cratère pour explorer le réservoir souterrain des -laves!</p> - -<p>Certes il faut louer grandement le savant -courageux qui descend dans les profondeurs -du glacier pour en étudier les stries, les bulles -d'air, les cristaux: mais que de choses nous -pouvons déjà contempler à la surface, que de -charmants détails il nous est permis de surprendre, -que de lois se révèlent à nos yeux, si -nous savons regarder!</p> - -<p>En effet, dans ce chaos apparent, tout se -régit par des lois. Pourquoi, vis-à-vis de tel -point de la berge, une fente se produit-elle -toujours dans la masse glacée? Pourquoi, à -une certaine distance au-dessous, la crevasse, -qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle -de nouveau ses bords et le glacier se -ressoude-t-il? Pourquoi la surface se bombe-t-elle -régulièrement sur un point pour se crevasser -ailleurs? En voyant tous ces phénomènes -qui reproduisent grossièrement les rides, les -vaguelettes, les remous ou les nappes unies de -l'eau des fleuves, on comprend mieux l'unité -qui, sous l'infinie diversité des aspects, préside -à toutes les choses de la nature.</p> - -<p>Quand on s'est fait l'intime du glacier par -de longues explorations et que l'on sait se -rendre compte de tous les petits changements -qui s'accomplissent à sa surface, c'est une -joie, un délice de le parcourir par un beau -jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le -mouvement et la voix. Des veinules d'eau, -presque imperceptibles d'abord, se forment çà -et là, puis s'unissent en ruisselets scintillants -qui serpentent au fond de lits fluviaux en miniature -qu'ils viennent de se creuser eux-mêmes, -et disparaissent tout à coup dans une -fente de la glace en faisant entendre une petite -plainte à la voix argentine. Ils se gonflent ou -s'abaissent, suivant toutes les oscillations de -la température. Qu'un nuage passe sur le soleil, -refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent -plus qu'à grand'peine; que la chaleur devienne -plus forte, les ruisseaux superficiels prennent -des allures de torrents; ils entraînent avec eux -des sables et des cailloux pour les déposer en -alluvions, en former des berges et des îles; -puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le -froid de la nuit les congèlera de nouveau.</p> - -<p>Sous les rayons de chaleur qui animent -temporairement le champ du glacier par la -fusion de la couche superficielle, le petit -monde des cailloux tombés des parois voisines -s'agite aussi. Un talus de gravier, situé au -bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre -par des écroulements partiels et plonge dans -les crevasses. Ailleurs, des pierrailles noires -sont éparses sur le glacier; elles absorbent, -concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous -d'elles, la criblent de petits trous cylindriques. -Plus loin, au contraire, de vastes -amas de débris et de grosses pierres empêchent -la chaleur du soleil de pénétrer au-dessous; -tout autour, la glace se fond et s'évapore; -ces pierres arrivent ainsi à former des -piliers qui semblent grandir, jaillir du sol -comme des colonnes de marbre; mais chacune -d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le -poids, et tous les fragments qu'elle portait -s'écroulent avec fracas, pour recommencer le -lendemain une évolution semblable. Combien -plus charmants encore sont tous ces petits drames -de la nature inanimée, quand animaux -ou plantes viennent s'y mêler! Attiré par la -tiédeur de l'air, le papillon arrive en voletant, -tandis que la plante, tombée avec les éboulis -du haut des rochers voisins, utilise son court -répit de vie pour reprendre racine et déployer -au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires, -des navigateurs ont vu tout un tapis de -végétation recouvrir une haute falaise, de -terre par le sommet, de glace par la base.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII<br /> -LA MORAINE ET LE TORRENT</h2> - - -<p>Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent -chaque jour semblent peu de chose -dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet, -que le travail du glacier pendant un jour d'été? -Sa masse, avançant d'un incessant effort, a -progressé de quelques centimètres à peine; -deux ou trois rochers se sont détachés des parois -pour tomber sur le champ mouvant des -glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de -fusion s'est étalé plus largement, et dans son -lit, les cailloux, plus nombreux, se sont entre-choqués -avec plus de fracas. Autrement, -tout a gardé l'apparence accoutumée. Nulle -part, semble-t-il, la nature n'est plus lente dans -son œuvre de renouvellement perpétuel.</p> - -<p>Et pourtant, ces petites transformations de -chaque jour, de chaque minute, finissent par -amener d'immenses changements dans l'aspect -de la terre, de véritables révolutions géologiques. -Ces cailloux, ces fragments de roches -qui tombent des escarpements supérieurs sur -le lit de glace, s'entassent peu à peu à la base -des parois en d'énormes remparts de pierres; -ils cheminent lentement avec la masse glacée -qui les porte; mais d'autres débris, éboulés des -mêmes couloirs de la montagne, les remplacent -à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs -convois de roches, entassées en désordre, accompagnent -le glacier dans sa marche; au -fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres -descendant de chaque promontoire en ruines, -de chaque cirque raviné par les avalanches.</p> - -<p>Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une -zone de température plus douce, le glacier ne -peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se -fond en eau et laisse tomber son fardeau de -pierres. Tous ces débris s'écroulent en un immense -chaos formant barrage dans la vallée; -à l'extrémité de maint glacier, ce sont de -véritables montagnes de pierres croulantes aux -talus mal affermis. Qu'après une longue série -d'années neigeuses, la masse du glacier se gonfle -et s'allonge, il faut qu'elle reprenne ces -montagnes de pierres et qu'elle les pousse un -peu plus loin dans la vallée. Lorsque, plus -tard, sous l'influence d'une température plus -douce, d'hivers moins abondants en neiges, le -glacier se fondra dans toute sa partie inférieure -en laissant à vide la cuvette de rochers qui lui -servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée -de la pression qui la poussait en avant, restera -isolée à une certaine distance du glacier; derrière -elle se montrera la pierre nue, polie, -rabotée par le poids énorme qui s'y mouvait -naguère, et recouverte çà et là de la boue -rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux -et des graviers entraînés. Une autre moraine -de débris entassés se formera peu à -peu devant le talus du glacier.</p> - -<p>Eh bien! à des distances énormes en avant de -la vallée, à des lieues et même à des dizaines -de lieues, on remarque des traces indiscutables -de l'ancienne action des glaces. Des -plaines entières, jadis remplies d'eau, ont été -graduellement comblées par les boues et les -cailloux que le glacier poussait devant lui; -les saillies des montagnes et des collines qui -se trouvaient sur le chemin du fleuve solide -ont été érodées et polies; enfin, des roches -éparses et des moraines ont été déposées au -loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant -à d'autres massifs. On reconnaît -facilement l'origine de ces pierres à leur composition -chimique, à l'arrangement de leurs -cristaux ou à leurs fossiles; souvent même -les caractères distinctifs ont une telle précision -que l'on peut signaler, sur la montagne -elle-même, le cirque élevé d'où s'est détaché -le bloc errant. Combien d'années ou de siècles -a duré le voyage? Bien longtemps sans doute, -si l'on en juge par les grosses roches que transportent -les glaciers actuels, et dont la marche -a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il -en est que des savants ont rendus célèbres par -leurs observations et que l'on aime à revoir -comme des amis.</p> - -<p>Ces pierres échouées dans les plaines, ces -amas de boue transportés au loin, toutes ces -traces laissées par le séjour des anciens glaciers, -nous permettent d'imaginer quelles ont -été les grandes alternatives du climat et les -immenses modifications du relief et de l'aspect -terrestres pendant les âges successifs de la planète. -Dans le passé que nous révèlent ces -débris, nous voyons notre montagne et ses voisines -se dresser bien au-dessus de leurs sommets -actuels; les pointes suprêmes dépassaient -les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs -qui voyageaient dans l'espace venaient -se déposer en neiges ou en cristaux glacés sur -les pentes de l'énorme massif; les cirques de -pâturages, les vallons verdoyants, les versants -aujourd'hui boisés, étaient recouverts par l'uniforme -couche des glaces; dans la vallée, -cascades et lacs, ruisseaux et prairies, rien ne -paraissait encore; l'immense fleuve glacé, non -moins épais que le sont maintenant les assises -des monts, emplissait toutes les dépressions, -puis, à son issue des gorges, allait s'étaler au -loin dans les plaines par-dessus collines et vallons. -Telle était, du temps de nos aïeux, l'image -que leur présentait le mont chargé de glaces; -pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le -lointain indéfini des siècles, le tableau sera -changé. Peut-être le glacier, alors complètement -fondu, sera-t-il remplacé par un faible -ruisseau; la montagne elle-même aura cessé -d'exister; un léger exhaussement du sol en -marquera la place, et la plaine actuelle, toute -bouleversée par les changements de niveau, -aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront -graduellement dans le ciel!</p> - -<p>Et tandis que nous pensons à l'histoire de -la montagne et de son glacier, à ce qu'ils -furent et à ce qu'ils deviendront un jour, -voilà le petit torrent qui sort en gazouillant -des glaces et qui va de par le monde travailler -à l'œuvre du renouvellement continuel de la -terre! L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse -par les innombrables molécules de roche triturée -qu'elle porte en suspension, n'est autre -chose que le glacier lui-même transformé soudain -à l'état liquide. Et quel contraste, pourtant, -entre la masse solide avec ses crevasses, -ses grottes, ses entassements de pierres, ses -pentes boueuses, et l'eau qui jaillit gaiement -à la lumière et serpente en babillant parmi les -fleurs! C'est un des spectacles les plus curieux -de la montagne, que cette brusque apparition -du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur, -a cheminé dans l'ombre en se gonflant -des millions de gouttelettes tombées des fentes -de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant -change de forme tous les jours, suivant -les écroulements et la fonte des glaces; d'ordinaire, -pourtant, il est facile de pénétrer à -une certaine distance dans la grotte et d'en -admirer les pendentifs, les parois translucides, -la lumière bleuâtre, les reflets changeants. -L'étrangeté du spectacle, le vague, -l'appréhension dont le cœur est saisi, font que -l'on se croirait transporté dans un lieu sacré. -«Trois fois et mille fois bénis» se croient -les pèlerins hindous qui, après avoir remonté -le Gange jusqu'à sa source, osent encore pénétrer -sous la voûte ténébreuse d'où s'élance la -sainte rivière!</p> - -<p>C'est avec une grande régularité, dépendante -de celle des saisons, que les torrents -glaciaires apportent dans les plaines l'eau -fécondante et les boues alluviales, provenant -de cette énorme officine de trituration qui -fonctionne incessamment sous le glacier. Pendant -la saison froide de nos zones tempérées, -quand les pluies tombent le plus fréquemment -dans les campagnes, et qu'au lieu de -s'évaporer elles trouvent leur chemin vers -les rivières, alors le glacier se gèle plus étroitement, -il adhère partout à la voûte qui lui -sert de lit, et ne laisse plus sortir qu'un faible -courant; quelquefois même il tarit en entier; -pas une goutte d'eau ne descend de la montagne. -Mais, à mesure que la chaleur revient -et que la végétation joyeuse demande pour ses -feuilles et ses fleurs une plus grande quantité -d'eau, à mesure que l'évaporation devient plus -active et que le niveau des rivières tend à -s'abaisser, les torrents des glaciers se gonflent, -ils se changent temporairement en -fleuves et fournissent l'humidité nécessaire -aux champs altérés. Il s'établit ainsi une -compensation des plus utiles pour la prospérité -des contrées qu'arrosent des cours d'eau -partiellement alimentés par les glaciers. Quand -les affluents, gonflés par la pluie, coulent en -surabondance, les torrents de la montagne -n'apportent qu'un mince flot liquide; ils débordent, -au contraire, quand les autres rivières -sont presque à sec; grâce à ce phénomène -de balancement, une certaine égalité se maintient -dans le fleuve où viennent s'unir les -divers cours d'eau.</p> - -<p>Dans l'économie générale de la terre, le -glacier, immobile en apparence, toujours si -lent et calme dans sa force, est un grand élément -de régularisation. Rarement il introduit -quelque désordre imprévu dans la nature. -C'est là ce qui peut arriver, par exemple, -lorsqu'un glacier latéral, poussant un large -rempart de débris ou s'avançant lui-même au -travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire, -en accumule les eaux et forme ainsi un -lac sans cesse grandissant. Pendant longtemps, -la digue résiste à la pression de la masse -liquide; mais, à la suite d'une fonte considérable -des neiges, d'un recul du glacier de -barrage ou de déblais lentement opérés par -les eaux, il se peut que la barrière de glaces -et de blocs amoncelés cède tout à coup. Alors -le lac s'effondre en une terrible avalanche; -l'eau, mêlée aux pierres, aux blocs de glace et -à tous les débris arrachés à ses rives, se précipite -avec rage dans la vallée inférieure; elle -enlève les ponts, détruit les moulins, rase -les maisons de ses rivages, entraîne les arbres -des pentes basses, et, déchaussant les prairies -elles-mêmes, comme le ferait un immense soc -de charrue, les roule devant elle et les mêle au -chaos de son déluge. Pour les vallées que parcourt -l'inondation, le désastre est immense, -et le récit s'en transmet de génération en -génération.</p> - -<p>Mais ce sont là des événements bien rares -et qui deviennent même impossibles pour -l'avenir dans les pays civilisés, parce que les -populations menacées ont soin de prévenir le -danger en creusant des souterrains de dégagement -aux réservoirs lacustres qui se forment -derrière une digue mouvante de glaces ou de -pierres. Ainsi réprimé dans ses écarts, le glacier -reste le bienfaiteur des régions situées sur -le cours de ses eaux. C'est lui qui les arrose -dans la saison où elles auraient le plus à -craindre les effets de la sécheresse, lui qui les -renouvelle par des apports de terre végétale -toute fraîche encore et avec tous ses éléments -de nutrition chimique. Le glacier est en réalité -un lac, une mer d'eau douce d'une contenance -de milliards de mètres cubes; mais -ce lac, suspendu aux flancs des monts, s'épanche -lentement et comme avec mesure. Il renferme -assez d'eau pour inonder toutes les -campagnes inférieures, mais il répartit discrètement -ses trésors. Cette masse glacée, présentant -l'aspect de la mort, contribue ainsi -d'autant mieux à la vie et à la fécondité de la -terre.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV<br /> -LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES</h2> - - -<p>Par ses neiges et ses glaces fondantes, qui -servent à gonfler les torrents et les fleuves -pendant l'été, la montagne entretient la végétation -jusqu'à d'énormes distances de sa base, -mais elle garde assez d'humidité pour nourrir -sa propre flore de forêts, de gazons et de -mousse, bien supérieure, par le nombre de -ses espèces, à la flore d'une même étendue -des plaines. D'en bas, le regard ne peut observer -les détails du tableau que présente la -verdure de la montagne, mais il en embrasse -le magnifique ensemble et jouit des mille -contrastes que la hauteur, les accidents du -sol, l'inclinaison des pentes, l'abondance de -l'eau, le voisinage des neiges et toutes les -autres conditions physiques produisent dans -la végétation.</p> - -<p>Au printemps, quand tout renaît dans la -nature, c'est une joie de voir le vert des herbes -et du feuillage reprendre le dessus sur la -blancheur des neiges. Les tiges du gazon, qui -peuvent respirer de nouveau et revoir la lumière, -perdent leur teinte rousse et leur aspect -calciné; elles deviennent d'abord d'un -jaune blanchâtre, puis d'un beau vert. Des -fleurs en multitudes diaprent les prairies: ici, -ce ne sont que des renoncules, ailleurs que -des anémones ou des primevères jaillissant en -bouquets; plus loin, la verdure disparaît sous -le blanc neigeux du gracieux narcisse des -poètes ou sous le lilas du crocus, dont l'être -tout entier n'est que fleur, de la racine au -bord de la corolle; près des cours d'eau, la -parnassie ouvre sa fleur délicate; çà et là les -petites fleurs blanches ou azurées, roses ou -jaunes, se pressent en si grandes foules, -qu'elles donnent leur couleur à toute la pente -herbeuse et que, des versants opposés, on peut -déjà reconnaître l'espèce de plante qui domine -dans la prairie, à mesure que la neige recule -vers les hauteurs devant le tapis de verdure -fleurissante. Bientôt aussi les arbres se mettent -de la fête. En bas, sur les premières -pentes, ce sont les arbres fruitiers qui, peu -de semaines après s'être débarrassés de la -neige de l'hiver, se recouvrent d'une autre -neige, celle de leurs fleurs. Plus haut, les -châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers, -se couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre; -du jour au lendemain, on dirait que la montagne -s'est revêtue d'un tissu merveilleux où -le velours s'est mêlé à la soie. Peu à peu, cette -jeune verdure des forêts et des broussailles -s'avance vers le sommet; elle monte comme à -l'escalade dans les vallons et les ravins pour -conquérir les escarpements suprêmes entre les -glaciers. Là-haut, tout prend un aspect inattendu -de joie. Même les sombres rochers, qui -semblaient noirs par leur contraste avec les -neiges, ornent leurs anfractuosités de petites -touffes de verdure. Eux aussi prennent part à -la gaieté du printemps.</p> - -<p>Moins somptueux par l'exubérance de leur -verdure et la multitude prodigieuse de leurs -fleurs, les hauts pâturages sont pourtant plus -aimables que les prairies d'en bas; leurs pelouses -sont d'une gaieté plus douce et plus -intime. On s'y promène sans effort sur l'herbe -courte et l'on y fait plus aisément connaissance -avec les fleurs qui jaillissent par myriades -des touffes de verdure. Là, du reste, l'éclat -des corolles est incomparable. Le soleil y -darde des rayons plus brûlants, d'une action -chimique plus puissante et plus rapide; il -élabore dans la sève des substances colorantes -d'une beauté plus parfaite. Armés de leurs -loupes, le botaniste, le physicien, constatent -dûment le phénomène; mais, sans leurs instruments, -le simple, promeneur reconnaît -bien à l'œil nu que le bleu de nulle fleur de la -plaine n'égale l'azur profond de la petite gentiane. -Pressées de vivre et de jouir, les plantes -se font plus belles; elles s'ornent de couleurs -plus vives, car la saison de la joie sera -courte; après l'été qui s'enfuit, la mort les -surprendra.</p> - -<p>Le regard est ébloui de l'éclat que présentent -les larges plaques de gazon parsemées -des étoiles d'un rose vif du silène, des grappes -bleues du myosotis, des larges fleurs au -cœur d'or de l'aster des Alpes. Sur les pentes -plus sèches, au milieu des roches arides, -croissent l'orchis noire au parfum de vanille -et le «pied de lion», dont la fleur ne se fane -jamais et reste un symbole de constance éternelle.</p> - -<p>Parmi ces herbes aux fleurs éclatantes, il -en est que n'effraye nullement le voisinage de -la neige et de l'eau glacée. Elles ne sont point -frileuses; tout à côté des cristaux du névé, -le flux de la sève circule librement dans les -tissus de la délicate soldanelle, qui penche au-dessus -de la neige sa corolle d'une nuance si -tendre et si pure; quand le soleil brille, on -peut dire d'elle, mieux que du palmier des -oasis, qu'elle a son pied dans la glace et sa tête -dans le feu. A la sortie même des neiges, le -torrent, dont l'eau laiteuse semble être de la -glace à peine fondue, entoure de ses bras un -îlot fleuri, bouquet charmant aux tiges sans -cesse frissonnantes. Plus loin, le lit de neige -que l'ombre du rocher a défendu contre les -rayons du soleil est tout diapré de fleurs; -la douce température qu'elles répandent a -fondu la neige autour d'elles; on dirait -qu'elles jaillissent d'une coupe de cristal au -fond bleui par l'ombre. D'autres fleurs, plus -sensibles, n'osent point subir le contact immédiat -de la neige; mais elles prennent soin -de s'entourer d'un moelleux fourreau de -mousse. Tel est le petit œillet rouge des sommets -neigeux; on dirait un rubis posé sur un -coussin de velours vert au milieu d'une couche -de duvet blanc.</p> - -<p>Sur les pentes de la montagne, les forêts -alternent avec les surfaces gazonnées, mais -non pas au hasard. La présence de grands -arbres indique toujours, sur le versant qui les -produit, une terre végétale assez épaisse et de -l'eau d'arrosement en abondance: ainsi, grâce -à la distribution des forêts et des pâturages, -on peut lire de loin quelques-uns des secrets -de la montagne, pourvu, du moins, que -l'homme ne soit pas intervenu brutalement -en abattant les arbres et en modifiant l'aspect -du mont. Il est des régions entières où -l'homme, âpre à s'enrichir, a coupé tous les -arbres; il n'en reste plus même une souche, -car les neiges de l'hiver, que n'arrête plus la -barrière vivante, glissent désormais librement -au temps des avalanches; elles dénudent le -sol, le rabotent jusqu'au rocher, emportant -avec elles tous les débris de racines.</p> - -<p>L'antique vénération a presque disparu. -Jadis, le bûcheron n'abordait qu'avec effroi la -forêt de la montagne; le vent qu'il y entendait -gémir était pour lui la voix des dieux; des -êtres surnaturels étaient cachés sous l'écorce, -et la sève de l'arbre était en même temps un -sang divin. Quand il leur fallait approcher la -cognée d'un de ces troncs, ils ne le faisaient -qu'en tremblant. «Si tu es un dieu, si tu es -une déesse, disait le montagnard des Apennins, -si tu es un dieu, pardonne;» et il récitait -dévotement les prières commandées; mais, -après ses génuflexions, était-il bien rassuré, -pourtant?</p> - -<p>En brandissant la hache, il voyait les branches -s'agiter au-dessus de sa tête; les rugosités -de l'écorce semblaient prendre une -expression de colère, s'animer d'un regard -terrible; au premier coup, le bois humide -apparaissait comme la chair rosée des nymphes. -«Le prêtre a permis sans doute, mais -que dira la divinité même? La hache ne va-t-elle -pas rebondir tout à coup et s'enfoncer -dans le corps de celui qui la manie?»</p> - -<p>Il est, même de nos jours, des arbres adorés; -le montagnard ne sait trop pourquoi et -n'aime pas qu'on l'interroge à cet égard; -mais, encore en maints endroits, on voit des -chênes respectés que les indigènes ont entourés -de barrières pour les protéger contre les -animaux et les voyageurs errants. Dans la -vieille Bretagne, lorsqu'un homme était en -danger de mort et qu'un prêtre ne se trouvait -pas dans le voisinage, on pouvait se confesser -au pied d'un arbre; les rameaux entendaient, -et leur bruissement portait au ciel la dernière -prière du mourant.</p> - -<p>Toutefois, si quelque vieux tronc est respecté -çà et là par souvenir des anciens temps, -la forêt elle-même n'inspire plus de sainte -terreur; à présent, les abatteurs d'arbres n'y -mettent pas tant de façons que leurs ancêtres, -surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas à des -forêts servant de barrière contre les avalanches. -Il suffit seulement qu'ils puissent les -exploiter d'une manière utile, c'est-à-dire en -gagnant plus par la vente du bois qu'ils n'ont -à dépenser pour la coupe et le transport. -Nombre de forêts sont encore maintenant dans -leur virginité première, à cause de la difficulté -pour l'exploiteur d'arriver jusqu'à elles -et d'en extraire les arbres abattus. Mais, lorsque -les chemins d'accès sont faciles, lorsque -la montagne offre de bonnes glissoires d'où -l'on peut, d'une seule poussée, faire descendre -de plusieurs centaines de mètres les fûts -ébranchés, lorsque en bas de la pente le torrent -de la vallée est assez fort pour entraîner -les arbres en radeaux jusque dans la plaine -ou pour faire mouvoir de puissantes scieries -mécaniques, alors les forêts courent grand -risque d'être attaquées par les bûcherons. -S'ils les exploitent avec intelligence, s'ils règlent -soigneusement leurs coupes, de manière -à laisser toujours sur pied des récoltes -de bois pour les années suivantes et à développer -dans le sol forestier la plus grande -force de production possible, l'humanité n'a -qu'à se féliciter des richesses nouvelles qu'ils -procurent. Mais lorsqu'ils coupent, détruisent -tout d'un coup la forêt tout entière, -comme s'ils étaient saisis d'un accès de -frénésie, n'est-on pas tenté de les maudire?</p> - -<p>La beauté des forêts qui nous restent encore -sur les pentes de la montagne fait regretter -d'autant plus celles que de violents spéculateurs -nous ont ravies. Sur les premières -pentes, du côté de la plaine, les bosquets de -châtaigniers ont été épargnés, grâce à leurs -feuilles, que les paysans ramassent pour la -litière des bêtes, et leurs fruits, qu'ils mangent -eux-mêmes pendant les soirées d'hiver. -Peu de forêts, même dans les régions tropicales, -où l'on voit alterner en groupes les -arbres des essences les plus diverses, présentent -plus de pittoresque et de variété que les -bois de châtaigniers. Les pentes de gazon qui -s'étendent au pied des arbres sont assez dégagées -de broussailles pour que le regard puisse -s'ouvrir librement de nombreuses perspectives -au-dessous des branchages étalés. En -maints endroits, la voûte de verdure laisse -passer la lumière du ciel; le gris des ombres -et le jaune doux des rayons oscillent suivant -le mouvement des feuillages; les mousses et -les lichens, qui recouvrent de leurs tapis les -écorces ridées, ajoutent à la douceur de ces -lumières et de ces ombres fuyantes. Les arbres -eux-mêmes, ou bien se dressant isolés, ou bien -groupés par deux ou par trois, diffèrent de -forme et d'aspect. Presque tous, par les sillons -de leur écorce et le jet de leurs branches, -semblent avoir subi comme un mouvement -de torsion de gauche à droite; mais, tandis -que les uns ont le tronc assez uni et bifurquent -régulièrement leurs rameaux, d'autres -ont d'étranges gibbosités, des nœuds, des verrues -bizarrement ornées de feuilles en touffes. -Il est de vieux arbres à l'énorme tronc, qui -ont perdu toutes leurs grandes branches sous -l'effort de l'orage et qui les ont remplacées -par de petites tiges pointues comme des lances; -d'autres ont gardé tout leur branchage, mais -ils se sont pourris à l'intérieur; le temps a -rongé leur tronc, en y creusant de profondes -cavernes; il ne reste parfois qu'un simple pan -de bois recouvert d'écorce, pour porter tout -le poids de la végétation supérieure. Çà et là, -on remarque aussi sur le sol les restes d'une -souche de puissantes dimensions; l'arbre lui-même -a disparu; mais, sur tout le pourtour -de cette ruine végétale, croissent des châtaigniers -distincts, jadis unis dans le gigantesque -pilier, et maintenant isolés, racornis, -bornés à leur maigre individu. Ainsi, la forêt -présente la plus grande diversité: à côté d'arbres -bien venus, d'un aspect superbe et d'un -port majestueux, voici des groupes dont les -formes étranges évoquent devant l'imagination -les monstres de la fable ou du rêve!</p> - -<p>Bien moins divers dans leurs allures sont -les hêtres, qui aiment également à s'associer -en forêts, comme les châtaigniers. Presque -tous sont droits comme des colonnes, et de -longues échappées ouvertes entre les fûts permettent -à la vue de s'étendre au loin. Les -hêtres sont lisses, brillants d'écorce et de -lichens; à la base seulement, ils sont vêtus -de mousse verte; de petites touffes de feuilles -ornent çà et là la partie basse du tronc; mais -c'est à quinze mètres au-dessus du sol que -les branchages s'étalent et s'unissent d'arbre -en arbre dans une voûte continue, percée de -rayons parallèles qui bariolent le gazon. L'aspect -de la forêt est sévère et pourtant hospitalier; -une douce lumière, composée de tous -ces faisceaux brillants et verdie par le reflet -des feuilles, emplit les avenues et se mêle à -leur ombre pour former un vague jour cendré, -sans coups de lumière, mais aussi sans ténèbres. -A cette lueur, on distingue nettement -tout ce qui vit au pied des grands arbres: -les insectes rampants, les fleurettes qui se -balancent, les champignons et les mousses -qui tapissent le sol et les racines; mais, sur -les arbres eux-mêmes, les lichens blancs ou -jaunes d'or et les rayons s'entremêlent et se -confondent. Suivant les saisons, la forêt de -hêtres change incessamment d'aspect. Lorsque -vient l'automne, son feuillage se colore de -teintes diverses où dominent les nuances brunes -et rougeâtres; puis il se flétrit et tombe -sur le sol, qu'il recouvre de ses lits épais de -feuilles sèches, frissonnant au moindre souffle -d'air. La lumière du soleil pénètre librement -dans la forêt entre les rameaux nus, mais -aussi les neiges et les brumes; le bois reste -morne et triste jusqu'au jour de printemps, -où les premières fleurs s'épanouissent à côté -des flaques de neige fondante, où les bourgeons -rougissants répandent sur tout le branchage -comme une vague lueur d'aurore.</p> - -<p>La forêt de sapins qui croît à la même hauteur -que les hêtres sur le versant des monts, -mais à une exposition différente, est bien autrement -sombre et redoutable d'aspect. Elle -semble garder un secret terrible; de sourdes -rumeurs sortent de ses branches, puis s'éteignent -pour renaître encore comme le murmure -lointain des vagues. Mais c'est en haut, -dans les ramures, que se propage le bruit; en -bas, tout est calme, impassible, sinistre; les -rameaux, chargés de leur noir feuillage, s'abaissent -presque jusqu'au sol; on frémit en -passant sous ces voûtes sombres. Que l'hiver -charge de neige ces robustes branches, elles -ne faibliront point et ne laisseront tomber sur -le gazon qu'une poussière argentée. On dirait -que ces arbres ont une volonté tenace, d'autant -plus puissante qu'ils sont tous unis dans -une même pensée. En gravissant par la forêt -vers le sommet de la montagne, on s'aperçoit -que les arbres ont de plus en plus à lutter -pour maintenir leur existence dans l'atmosphère -refroidie. Leur écorce est plus rugueuse, -leur tronc moins droit, leurs branches -plus noueuses, leur feuillage plus dur et -moins abondant: ils ne peuvent résister aux -neiges, aux tempêtes, au froid, que par l'abri -qu'ils se fournissent les uns aux autres; isolés, -ils périraient; unis en forêt, ils continuent -de vivre. Mais aussi, que, du côté de la cime, -les arbres qui forment la première palissade -de défense viennent à céder sur un point, et -leurs voisins sont bientôt ébranlés par l'orage -et renversés. La forêt se présente comme une -armée, alignant ses arbres, comme des soldats, -en front de bataille. Seulement un ou -deux sapins, plus robustes que les autres, restent -en avant, semblables à des champions. -Solidement ancrés dans le rocher, campés sur -leurs reins trapus, bardés de rugosités et de -nœuds comme d'une armure, ils tiennent tête -aux orages et, çà et là, secouent fièrement leur -petit panache de feuilles. J'ai vu l'un de ces -héros qui s'était emparé d'une pointe isolée et -de là dominait un immense pourtour de vallons -et de ravins. Ses racines, que la terre -végétale, trop peu profonde, n'avait pu recouvrir, -enveloppaient la roche jusqu'à de -grandes distances; rampantes et tortueuses -comme des serpents, elles se réunissaient en -un seul tronc bas et noueux qui semblait -prendre possession de la montagne. Les branches -de l'arbre lutteur s'étaient tordues sous -l'effort du vent; mais, solides, ramassées sur -elles-mêmes, elles pouvaient encore braver -l'effort de cent tempêtes.</p> - -<p>Au-dessus de la forêt de sapins et de sa -petite avant-garde exposée à tous les orages, -croissent encore des arbres; mais ce sont des -espèces qui, loin de s'élever droit vers le ciel, -rampent au contraire sur le sol et se glissent -peureusement dans les anfractuosités pour -échapper au vent et à la froidure. C'est en largeur -qu'ils se développent; les branches, serpenteuses -comme les racines, se reploient au-dessus -d'elles et profitent du peu de chaleur -qui en rayonne. C'est ainsi que, pour se réchauffer -pendant les nuits d'hiver, les moutons -se pressent les uns contre les autres. En -se faisant petits, en ne présentant qu'une -faible prise à l'orage et que peu de surface au -froid, les genévriers de la montagne réussissent -à maintenir leur existence; on les voit -encore ramper vers les sommets neigeux à des -centaines de mètres au-dessus du sapin le plus -hardi à l'escalade. De même, les arbustes, tels -que les roses des Alpes et les bruyères, réussissent -à s'élever à de grandes altitudes, à -cause de la forme sphérique ou en coupole -qu'ont toutes les tiges pressées les unes contre -les autres; le vent glisse facilement sur ces -boules végétales. Plus haut, cependant, il leur -faut bien renoncer à lutter contre le froid; -ils cèdent la place aux mousses qui s'étalent -sur le sol, aux lichens qui s'incorporent à la -roche; sortie de la pierre, la végétation rentre -dans la pierre.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV<br /> -LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE</h2> - - -<p>Riche par sa végétation de forêts, d'arbustes, -de gazons et de mousses, la montagne -semble bien pauvre en animaux; elle paraîtrait -presque complètement déserte, si les pâtres -n'y avaient amené leurs troupeaux de vaches -et de brebis, que l'on voit de loin, sur le -vert des pâturages, comme des points rouges -ou blancs, et si les chiens de garde, toujours -zélés, ne couraient incessamment de droite et -de gauche, en faisant retentir les roches de -leurs aboiements. Ce sont là des immigrants -temporaires, venus des plaines basses au printemps -et qui doivent y retourner en hiver, à -moins qu'on ne les cache au fond des étables -dans les hameaux de la vallée. Les seuls enfants -de la montagne que l'on rencontre en -gravissant les pentes sont des insectes qui -traversent le sentier, se glissant parmi les -herbes ou bourdonnant dans l'air; des papillons, -parmi lesquels on remarque les érèbes -noires aux reflets chatoyants, et le magnifique -apollon, fleur vivante qui vole au-dessus -des fleurs; çà et là quelque reptile -se dérobe entre deux pierres. Les forêts sont -fort silencieuses; il n'y chante que peu d'oiseaux.</p> - -<p>Cependant la montagne, forteresse naturelle -qui se dresse au milieu des plaines, a -ses hôtes aussi: les uns, fuyards craintifs, qui -se cherchent une retraite inaccessible; les autres, -hardis voleurs, animaux de proie qui, -du haut de leurs tours de guet, épient au -loin l'horizon avant de s'élancer à leurs excursions -de pillage.</p> - -<p>Chose bizarre, que fait trop bien comprendre -la lâcheté des hommes, les bêtes de la -montagne qui déchirent et qui tuent les autres -sont précisément ce que l'on admire le plus. -On en ferait volontiers des rois, et dans les -mythes, les fables, les légendes et maint vieux -livre d'histoire naturelle, on leur donne vraiment -ce nom.</p> - -<p>Voici d'abord l'aigle et autres rapaces, oiseaux -de carnage que tous les maîtres de la -terre ont choisis pour emblèmes, leur donnant -quelquefois deux têtes, comme s'ils voulaient -eux-mêmes avoir deux becs pour dévorer. -Certes, l'aigle est beau lorsqu'il est fièrement -campé sur un roc inaccessible aux hommes, -et bien plus magnifique encore lorsqu'il plane -tranquillement dans les airs, souverain de -l'espace: mais qu'importe sa beauté? Si le roi -l'admire, le berger le hait. Il est l'ennemi du -troupeau, et le pâtre lui a voué guerre à mort. -Bientôt aigles, vautours et gypaètes, n'existeront -plus que dans nos musées; déjà, sur -nombre de montagnes, on n'en voit plus un -seul nid, ou bien celui qui reste ne renferme -plus qu'un oiseau solitaire et méfiant, vieillard -à demi perclus, dévoré de parasites.</p> - -<p>L'ours est aussi un dévoreur de moutons, -et, tôt ou tard, le berger l'exterminera de nos -montagnes. En dépit de sa vigueur prodigieuse, -de l'art avec lequel il sait broyer les -os, il n'est pas le favori des rois, qui sans -doute ne lui trouvent pas assez d'élégance -pour le mettre dans leur blason; en revanche, -mainte peuplade le chérit à cause de ses -qualités, et même le chasseur qui le poursuit -ne peut se défendre d'une certaine tendresse -à son égard. L'Ostiak, après lui avoir donné -le coup de grâce et l'avoir étendu sanglant sur -la neige, se jette à genoux devant le cadavre -pour implorer son pardon: «Je t'ai tué, ô -mon Dieu! mais j'avais faim, ma famille avait -faim, et tu es si bon que tu pardonneras mon -crime.» Pourtant il ne fait point sur nous -l'effet d'un dieu; mais comme il semble honnête, -et candide, et bienveillant! Comme il -paraît bien pratiquer les vertus de famille! -Qu'il est doux à ses petits et que ceux-ci -sont gais, et cabrioleurs, et fantasques! Ces -mœurs patriarcales qu'on nous a tant vantées, -c'est dans la caverne de l'ours ou dans -son énorme nid, confortablement tapissé de -mousse, qu'il faut aller les chercher! Il est -vrai que le gros animal donne de temps en -temps un coup de croc aux moutons du berger; -mais, d'ordinaire, n'est-il pas la sobriété -même? Il se contente de brouter des feuilles, -de paître des myrtilles, de savourer des gâteaux -de miel; peut-être se hasarde-t-il aussi -dans la vallée pour aller débonnairement -manger à même des raisins et des poires.</p> - -<p>Un naturaliste suisse, Tsendi, nous affirme, -sur l'honneur, que, si le brave animal rencontre -en chemin une petite fille portant un -panier de fraises, il se borne à poser délicatement -sa patte sur le panier pour en demander -sa part. Et quand il est entré au service -de l'homme, comme il est serviable, de bonne -humeur, magnanime et dédaigneux des insultes! -Je ne puis m'empêcher de regretter -ce bon animal, que bientôt on ne verra plus -dans nos montagnes et dont le chasseur cloue -orgueilleusement les pattes sur la porte de sa -grange. On supprimera la race: mais, avec -plus d'intelligence, n'eût-on pu l'apprivoiser -et l'associer à nos travaux?</p> - -<p>Quant au loup, personne ne le regrettera -lorsqu'il aura tout à fait disparu de la montagne. -Voilà bien le compère malfaisant, perfide, -sanguinaire, lâche et vil de toutes façons! -Il ne pense qu'à déchirer la victime et -à boire le sang chaud sortant de la plaie. -Tous les animaux le haïssent, et lui les hait -tous; mais il n'ose attaquer que les faibles et -les blessés. La frénésie de la faim peut seule -le pousser à se jeter sur de plus forts que lui. -En revanche, que d'empressement à se précipiter -sur une proie déjà tombée, sur un ennemi -qui ne peut se défendre! Même lorsqu'un -loup vient de s'abattre, vivant encore, sous la -balle du chasseur, tous ses compagnons s'élancent -sur lui pour l'achever et se disputer ses -restes. Certes, la sanglante Rome a chargé sa -mémoire de tous les forfaits imaginables; elle -a rasé des villes par milliers, écrasé des hommes -par millions; elle s'est gorgée des richesses -de la terre; par la perfidie et la violence, -par des infamies sans nombre, elle est devenue -la reine du monde antique, et pourtant, -malgré tous ses crimes, elle s'est calomniée -en se donnant une louve pour mère et pour -patronne. Le peuple dont les lois, sous une -autre apparence, nous régissent encore, était -certainement dur, presque féroce, mais il -n'était pas aussi mauvais que pourrait le faire -croire le symbole choisi par lui!</p> - -<p>Pour celui qui chérit la montagne, c'est un -plaisir de savoir que le loup, cet être odieux, -est un animal des grandes plaines. La destruction -des forêts natales et le nombre croissant -des chasseurs l'ont forcé à se réfugier dans les -gorges des hauteurs, mais il n'en est pas -moins un intrus; il est fait pour fournir -d'une traite des courses de cinquante lieues à -travers les steppes, non pour escalader les -pentes de rochers. L'animal que la forme de -son corps et l'élasticité de ses muscles rendent -le plus propre à bondir de roche en -roche, à franchir les crevasses, c'est le gracieux -chamois, l'antilope de nos contrées. -Voilà le véritable habitant de la montagne! -Aucun précipice ne l'effraye, aucune pente -de neige ne le rebute; il gravit en quelques -bonds des escarpements vertigineux où -l'homme le plus avide de chasse n'ose se -hasarder; il s'élance d'un saut sur des pointes -moins larges que ses quatre pieds, réunis en -un seul support; c'est bien un animal de -terre, mais on le croirait ailé. D'ailleurs, il -est doux et sociable; il aimerait à se mêler à -nos troupeaux de chèvres et de brebis; peu -d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter -au petit nombre de nos animaux domestiques; -mais il est encore plus facile de le tuer que de -l'élever, et les quelques chamois qui restent -encore sont réservés pour la joie des chasseurs. -Il est probable que la race en disparaîtra -bientôt. Après tout, ne vaut-il pas mieux -mourir libre que de vivre esclave?</p> - -<p>Encore plus haut que le chamois, sur des -pentes et des roches entourées de tous les -côtés par des neiges, d'autres animaux ont -choisi leur demeure. Un d'eux est une espèce -de lièvre qui a su finement changer de livrée -suivant les saisons, de manière à se confondre -en tout temps avec le sol environnant. C'est -ainsi qu'il échappe à l'œil perçant de l'aigle. -En hiver, lorsque toutes les pentes sont revêtues -de neige, sa fourrure est aussi blanche -que les flocons; au printemps, des touffes de -plantes, de cailloux, se montrent çà et là à -travers la couche neigeuse; en même temps, -le pelage de l'animal se mouchette de taches -grisâtres; en été, il est de la couleur des pierres -et du gazon brûlé; puis, avec le brusque -changement de saison, le voilà qui, de nouveau, -change brusquement de poil.</p> - -<p>Encore mieux protégée, la marmotte passe -son hiver dans un terrier profond où la température -se maintient toujours égale, malgré -les épaisses couches de neige qui recouvrent -le sol, et, pendant des mois entiers, elle suspend -le cours de sa vie, jusqu'à ce que le -parfum des fleurs et les rayons printaniers -viennent la réveiller de son sommeil léthargique.</p> - -<p>Enfin, un de ces petits rongeurs toujours -actifs, toujours éveillés, que l'on rencontre -partout, a pris le parti d'atteindre le sommet -des montagnes en creusant des tunnels et des -galeries au-dessous des neiges: c'est un campagnol. -Couvert de ce froid manteau, il cherche -dans le sol sa maigre nourriture et, chose -merveilleuse, il la trouve!</p> - -<p>Telle est la fécondité de la terre, qu'elle -produit, pour la bataille incessante de la vie, -des populations de mangeurs et de victimes -qui livrent leurs combats dans l'obscurité, -à plus de mille mètres au-dessus de la limite -des neiges persistantes! Cette terrible lutte -pour l'existence, dont le spectacle presque -toujours hideux m'avait chassé des plaines, -je la retrouve là-haut, sous les couches de la -terre glacée.</p> - -<p>Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut -encore, mais c'est pour voyager de l'une à -l'autre pente de la montagne ou pour surveiller -au loin l'étendue et découvrir son gibier. -Les papillons, les libellules, entraînés par la -joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à -la zone la plus haute des monts et, sans -prévoir le froid de la nuit, ne cessent de monter -gaiement vers la lumière; plus fréquemment -encore ces pauvres bestioles, ainsi que -les mouches et d'autres insectes, sont emportées -vers les hautes cimes par les vents de tourmente, -et leurs débris, mêlés à la poussière, -jonchent la surface des neiges. Mais, outre ces -étrangers qui, de bon gré ou par la violence, -visitent les régions du silence et de la mort, il -existe des indigènes qui sont bien là chez eux; -ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid -ou le sol trop glacé. Autour d'eux s'étend -l'immensité morne des neiges; mais les pointes -de rocs, qui, çà et là, percent la couche neigeuse, -sont pour eux des oasis au milieu du -désert; c'est là sans doute, au milieu des -lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire -à leur subsistance. Du reste, c'est merveille -qu'ils y réussissent, et les naturalistes -le constatent avec étonnement.</p> - -<p>Araignées, insectes ou mites des neiges, -tous ces petits animaux doivent connaître la -faim, et peut-être que les divers phénomènes -de leur vie s'opèrent avec une extrême lenteur. -Dans cet empire des frimas, les chrysalides -doivent rester longtemps engourdies en -leur sommeil de mort apparente.</p> - -<p>Non seulement la vie se montre à côté des -neiges, mais les neiges elles-mêmes semblent -vivantes en certains endroits, tant les animalcules -y pullulent. De loin, on aperçoit, -sur l'étendue blanche, de grandes taches -rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie, -disent les montagnards; ce sont, disent les -savants, armés du microscope, des milliards -et des milliards d'être grouillants, qui vivent, -s'aiment, se propagent et s'entre-mangent.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI<br /> -L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS</h2> - - -<p>Les naturalistes qui parcourent la montagne -en étudiant les êtres vivants qui l'habitent, -plantes ou animaux, ne se bornent -point à étudier l'espèce dans sa forme et dans -ses mœurs actuelles; ils veulent aussi connaître -l'étendue de son domaine, la distribution -générale de ses représentants sur les -pentes, et l'histoire de sa race. Ils considèrent -les innombrables êtres d'une même espèce, -herbes, insectes ou mammifères, comme un -immense individu dont il faut connaître à -la fois toutes les demeures à la surface de -la terre, et la durée pendant la série des -âges.</p> - -<p>A l'escalade d'un versant de la montagne, -le voyageur remarque tout d'abord combien -peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent -compagnie jusqu'au sommet. Celles qu'il -a vues à la base et sur les premiers escarpements, -il ne les revoit pas sur les pentes plus -élevées, ou, s'il en est encore quelques-unes, -elles disparaissent dans le voisinage des neiges, -pour être remplacées par d'autres espèces. -C'est un changement continuel dans l'aspect -de la flore, à mesure qu'on se rapproche des -froides cimes. Même lorsque la plante des -collines inférieures continue de se montrer à -côté du sentier voisin des neiges, elle semble -changer peu à peu; en bas, sa fleur est déjà -passée, tandis que, sur les hauteurs, elle est -à peine en bouton; ici, elle a déjà fourni -son été; là-haut, elle est encore à son printemps.</p> - -<p>Ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait -mesurer la hauteur exacte à laquelle telle -plante cesse de croître, telle autre commence -à se montrer. Mille conditions du sol et du -climat travaillent à déplacer incessamment, -à écarter ou à rétrécir les limites qui séparent -le domaine naturel des différentes espèces. -Quand le terrain change, que la roche succède -à l'humus ou que l'argile remplace le sable, -un grand nombre de plantes cèdent aussi la -place à d'autres. Mêmes contrastes, si l'eau -détrempe la terre ou qu'elle manque dans le -sol altéré, si le vent souffle librement dans -toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles -servant d'abri contre sa violence. A l'issue -des cols où s'engouffrent les tempêtes, certaines -pentes sont tellement balayées par cette -âpre haleine, qu'arbres et arbustes s'arrêtent -sous ce redoutable souffle, comme ils s'arrêteraient -devant un mur de glace. Ailleurs, la -végétation varie suivant la raideur des escarpements. -Sur les falaises verticales, il n'y a -que des mousses; des broussailles seulement -peuvent s'attacher aux parois, très inclinées -des précipices; que la pente soit moins forte, -mais encore ingravissable à l'homme, les -arbres rampent sur les rochers et s'ancrent -dans les fissures par leurs racines; sur les terrasses, -au contraire, les tiges se redressent, -les feuillages s'épanouissent. L'essence des -arbres varie d'ordinaire autant que leur altitude. -Là où la différence des pentes est causée -par celle des assises rocheuses que les agents -atmosphériques ont plus ou moins entamées, -la montagne offre une succession d'étages parallèles -de végétation, du plus bizarre effet. -Les pierres et les plantes changent à la fois, -en alternances régulières.</p> - -<p>De tous les contrastes de végétation, le plus -important dans son ensemble est celui que -produit la différence d'exposition aux rayons -du soleil. Que de fois, en pénétrant dans une -vallée bien régulière, dominée par des versants -uniformes, l'un tourné vers le nord, l'autre -exposé en plein midi, peut-on voir combien -cette différence de lumière et de chaleur modifie -la végétation sur les deux pentes! Souvent -le contraste est absolu; on dirait deux -régions de la terre distantes de quelques centaines -de lieues l'une de l'autre. D'un côté sont -les arbres fruitiers, les cultures, les opulentes -prairies; en face, il n'y a ni champs, ni jardins, -mais seulement des bois et des pâturages. -Même les forêts qui croissent vis-à-vis, -sur les deux versants, consistent en essences -diverses. Là-haut, sous la pâle lumière reflétée -par les cieux du nord, voici les sapins aux -sombres rameaux; sous la clarté vivifiante du -midi, bien à leur aise comme en un immense -espalier, voici les mélèzes au vert délicat. De -même que les plantes, qui cherchent à s'épanouir -aux rayons du soleil, l'homme a fait -choix pour sa demeure des pentes tournées -vers le midi. De ce côté, les maisons bordent -les chemins en une ligne presque continue, -les chalets joyeux sont parsemés comme des -rochers grisâtres sur les hauts pâturages. Sur -le froid versant qui se dresse en face, à peine -voit-on de loin en loin quelque maisonnette -s'abritant dans les plis d'un ravin.</p> - -<p>Diverses sont les pentes de la montagne par -l'aspect, le climat, la végétation; mais toutes -ont ce phénomène commun, c'est qu'en les -gravissant on croirait se diriger vers les pôles -de la terre; que l'on monte d'une centaine de -mètres, et l'on se trouve comme transporté à -cinquante kilomètres plus loin de l'équateur. -Telle cime, que l'on voit se dresser au-dessus -de sa tête, porte une flore semblable à celle de -la Scandinavie; que l'on dépasse cette pointe -pour s'élever plus haut encore, et l'on entre -en Laponie; à une altitude plus grande, on -trouve la végétation du Spitzberg. Chaque -montagne est, par ses plantes, comme une -sorte de résumé de tout l'espace qui s'étend de -sa base aux régions polaires, à travers les continents -et les eaux. Dans leurs récits, les botanistes -témoignent souvent de la joie, de l'émotion -qu'ils éprouvent lorsque, après avoir -escaladé les roche nues, parcouru les neiges, -cheminé le long des crevasses béantes, ils atteignent -enfin un espace libre, un «jardin», -dont les plantes fleuries leur rappellent quelque -terre aimée du nord lointain, leur patrie -peut-être, située à des milliers de kilomètres -de distance. Le miracle des Mille et une Nuits -s'est réalisé pour eux; au prix de quelques -heures de marche, les voici transportés dans -une autre nature, sous un nouveau climat!</p> - -<p>Chaque année, quelques désordres violents, -mais temporaires, se produisent dans cette régularité -de l'étagement des flores. En se promenant -au milieu des éboulis récents, ou sur -les amas de terres apportées du haut des montagnes -par les eaux torrentielles, le botaniste -observe souvent des troubles dans la distribution -des tribus végétales. Ce sont là des -phénomènes qui l'émeuvent, car, à force d'étudier -les plantes, il finit par sympathiser -avec elles. Cette vue qui lui fait battre le cœur -est causée par l'expatriation forcée d'herbes et -de mousses violemment entraînées dans un -climat pour lequel elles ne sont pas faites. -Dans leur chute ou leur glissement du haut -des escarpements supérieurs, les rocs ont apporté -leurs flores, semences, racines, tiges -entières. Semblables aux fragments d'une planète -lointaine qui feraient débarquer sur la -terre les habitants d'un autre monde, ces roches -descendues des sommets servent aussi de -véhicules à des colonies de plantes. Les pauvrettes, -étonnées de respirer une autre atmosphère, -de se trouver en d'autres conditions de -froid et de chaleur, de sécheresse et d'humidité, -d'ombre et de lumière, cherchent à s'acclimater -dans leur nouvelle patrie. Quelques-unes -des étrangères arrivent à se maintenir -contre la foule des plantes indigènes qui les -entourent; mais la plupart ont beau se grouper, -se serrer les unes contre les autres, comme -des réfugiées que tout le monde hait et qui s'entr'aiment -d'autant plus, elles sont condamnées -à périr bientôt. Assaillies de tous les côtés par -les anciens propriétaires du sol, elles finissent -par céder la place que l'écroulement de leur -roche mère leur avait fait violemment conquérir. -Le botaniste, qui les étudie dans leur nouveau -milieu, les voit dépérir peu à peu; après -quelques années de séjour, les colonies ne se -composent plus que d'un petit nombre d'individus -souffreteux, puis ces derniers aussi sont -finalement étouffés. C'est ainsi que, dans notre -humanité, des colons étrangers meurent successivement -au milieu d'un peuple qui les hait -et sous un climat qui leur est contraire.</p> - -<p>En dépit des irrégularités temporaires, l'étagement -des flores sur le flanc des montagnes -garde donc le caractère d'une loi constante.</p> - -<p>D'où provient cette étrange répartition des -plantes à la surface du globe? Pourquoi les -espèces originaires des contrées les plus lointaines -ont-elles ainsi essaimé en petites colonies -sur les hauts escarpements des monts? Sans -doute les semences de quelques-unes d'entre -elles auraient pu être portées par des oiseaux -ou même par des vents de tempête; mais la -plupart de ces espèces ont des graines dont ne -se nourrissent point les oiseaux, et qui sont -trop lourdes pour s'attacher aux plumes de -leurs pattes; parmi ces plantes des régions -froides qui colonisent la montagne, il en est -même des familles entières qui naissent de -bulbes, et certes ni le vent ni les oiseaux ne -sauraient les avoir transportées par-dessus les -continents et les mers.</p> - -<p>Il faut donc que les plantes se soient propagées -de proche en proche, par empiétements -graduels, comme elles le font dans nos champs -et nos prairies. Les petits colons que l'on voit -aujourd'hui dans les hauts «jardins» entourés -de neiges sont montés lentement des plaines -inférieures, tandis que d'autres plantes -des mêmes espèces, marchant en sens inverse, -se dirigeaient vers les régions polaires où elles -sont actuellement cantonnées. Sans doute -alors le climat de nos campagnes était aussi -froid que l'est de nos jours celui des grands -sommets et de la zone boréale; mais peu à peu -la température devint plus douce; les plantes -qui se plaisaient sous la rude haleine du froid -furent obligées de s'enfuir, les unes vers le -nord, les autres vers les pentes des monts. Des -deux bandes fugitives, que séparait une zone -sans cesse croissante, occupée par des espèces -ennemies, l'une, celle qui se retirait vers les -montagnes, voyait l'espace diminuer devant -elle, en proportion de la douceur accrue du climat; -elle occupa d'abord les contreforts de -la base, puis les pentes moyennes, puis les -hautes cimes, et maintenant quelques-unes ont -pour dernier refuge les crêtes suprêmes du -mont. Que le climat se refroidisse de nouveau -par suite de quelque changement cosmique, -et les petites plantes recommenceront leurs -voyages vers la plaine; victorieuses à leur tour, -elles chasseront devant elles les espèces qui -demandent une température plus douce. Suivant -les alternatives des climats et de leurs -cycles immenses, les armées des plantes avancent -ou reculent à la surface du globe, laissant -derrière elles des bandes de traînards qui nous -révèlent quelle fut jadis la marche du corps -principal.</p> - -<p>Mêmes phénomènes pour les tribus des hommes -que pour celles des plantes et des animaux! -Pendant les oscillations du climat, les -peuples des diverses races, qui ne pouvaient -s'accommoder au milieu changeant, se déplaçaient -lentement vers le nord ou le sud, chassés -par le froid ou par la trop grande chaleur. -Malheureusement l'histoire, qui n'était pas -encore née, n'a pu nous raconter tous ces va-et-vient -des peuples; et d'ailleurs, dans leurs -grandes migrations, les hommes obéissent toujours -à un ensemble de passions multiples -qu'ils ne savent point analyser. Que de tribus -ont ainsi marché, changé de demeure, sans -savoir ce qui les poussait en avant! Elles racontaient -ensuite dans leurs traditions qu'elles -avaient été guidées par une étoile ou par une -colonne de feu, ou bien qu'elles avaient suivi -le vol d'un aigle, posé leurs pieds dans les -traces laissées par le sabot d'un bison.</p> - -<p>Si l'histoire est muette ou du moins très -sobre de paroles sur les marches et contremarches -que les changements de climats ont -imposées aux peuples, en revanche, il suffit -de regarder pour voir, sur les flancs opposés -de la plupart des montagnes, comment la différence -des hommes répond à celle de la température -et du milieu. Lorsque, de chaque côté -du mont, le contraste des climats est peu sensible, -soit parce que la direction de toute la -rangée des hauteurs est celle du nord au sud, -soit parce que des vents d'une même origine -et portant une même quantité d'humidité viennent -arroser les deux versants, alors les hommes -d'une même race peuvent se répandre -librement de part et d'autre, s'adonner à la -même culture, aux mêmes industries, pratiquer -les mêmes mœurs. La muraille qui se -dresse entre eux, et qu'interrompent peut-être -de nombreuses brèches, n'est point un rempart -de séparation. Mais que la montagne et -toute la série des sommets qui s'y rattachent -de part et d'autre aient un de leurs versants -tourné vers le nord et ses vents froids, et que -la pente opposée reçoive en plein les doux -rayons du midi; ou bien que, d'un côté, les -vapeurs de la mer s'épanchent en torrents, -tandis que, de l'autre côté, les ravins restent -toujours à sec, et bien certainement flore, -faune, humanité des deux versants, offriront -les plus remarquables contrastes. Chaque pas -que fait le voyageur, après avoir franchi la -crête, le met en présence d'une nature nouvelle; -il pénètre dans un autre monde où découverte -succède à découverte. Le voilà qui -s'arrête devant une herbe odorante qu'il n'avait -jamais vue; un étrange papillon voltige devant -lui; pendant qu'il étudie les espèces nouvelles, -plantes ou animaux, ou qu'il cherche à se -rendre compte dans leur ensemble des traits -de cette nature qu'il ne connaissait pas, un -pâtre vient à sa rencontre; c'est l'homme d'une -autre race et d'une autre civilisation; sa langue -même est différente.</p> - -<p>En séparant deux zones de climats, la crête -de la montagne sépare donc aussi deux peuples; -c'est là un phénomène constant dans tous -les pays de la terre où la conquête n'a pas brutalement -mélangé ou supprimé les races, et -même, en dépit des violences de la conquête, -ce contraste normal entre les populations des -deux versants s'est fréquemment rétabli. Qu'on -en juge par l'histoire de l'Italie! La splendeur -de ce pays fascinait les barbares du nord et -du nord-ouest! Que de fois les Allemands et -les Français, attirés par la richesse de son territoire, -par les trésors de ses villes, la saveur -de ses fruits et toutes ses beautés naturelles, se -sont précipités en bandes armées sur les plaines -qu'entoure le grandiose hémicycle des Alpes! -Ils ont eu beau massacrer, incendier et détruire, -beau s'installer eux-mêmes à le place des vaincus, -se bâtir des villes et se construire des citadelles, -la population native a toujours repris -le dessus, et les étrangers, Celtes ou Teutons, -ont dû repasser les Alpes.</p> - -<p>Aussi les monts, rugosités relativement insignifiantes -à la surface du globe, simples obstacles -que l'homme peut d'ordinaire franchir -en un jour, prennent-ils une extrême importance -historique comme frontières naturelles -entre les nations diverses. Ce rôle dans la vie -de l'humanité, ils le doivent moins au manque -de routes, à la raideur de leurs escarpements, -à leur zone de neiges et de rochers infertiles, -qu'à la diversité et souvent à l'inimitié des populations -assises aux deux bases opposées. -L'histoire du passé nous l'enseigne: toute limite -naturelle posée entre les peuples par un -obstacle difficile à franchir, plateau, montagne, -désert ou fleuve, était en même temps une frontière -morale pour les hommes; comme dans -les contes de fées, elle se fortifiait d'un mur -invisible, dressé par la haine et le mépris. -L'homme venu par delà les monts n'était pas -seulement un étranger, c'était un ennemi. Les -peuples se haïssaient; mais parfois un berger, -meilleur que toute sa race, chantait doucement -quelques paroles naïvement affectueuses en regardant -par delà les monts. Lui, du moins, -savait franchir la haute barrière des rochers -et des neiges; par le cœur, il savait se faire -une patrie sur les deux versants de la montagne. -Un vieux chant de nos Pyrénées raconte ce -triomphe d'un doux sentiment sur la nature et -sur les traditions de haines nationales:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Baicha-bous, montagnos! Planos, haoussa-bous,</div> -<div class="verse">Daqué pousqui bede oun soun mas amous!</div> -<div class="verse">Baissez-vous, montagnes! plaines, haussez-vous</div> -<div class="verse">Et que je puisse voir où sont mes amours!</div> -</div> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII<br /> -LE LIBRE MONTAGNARD</h2> - - -<p>Le plissement de la surface terrestre en -montagnes et en vallées est donc un fait capital -dans l'histoire des peuples, et souvent il -explique leurs voyages, leurs migrations, leurs -conflits, leurs destinées diverses. C'est ainsi -qu'une taupinière, surgissant dans une prairie, -au milieu de populations d'insectes empressés -qui vont et viennent, change immédiatement -tous les plans et fait dévier en sens divers la -marche des tribus voyageuses.</p> - -<p>En séparant de son énorme masse les nations -qui en assiègent de part et d'autre les versants, -la montagne protège aussi les habitants, d'ordinaire -peu nombreux, qui sont venus chercher -un asile dans ses vallées. Elle les abrite, -elle les fait siens, leur donne des mœurs spéciales, -un certain genre de vie, un caractère -particulier. Quelle que soit sa race originaire, -le montagnard est devenu tel qu'il est sous -l'influence du milieu qui l'entoure; la fatigue -des escalades et des pénibles descentes, la simplicité -de la nourriture, la rigueur des froids -de l'hiver, la lutte contre les intempéries, en -ont fait un homme à part, lui ont donné une -attitude, une démarche, un jeu de mouvements -bien différents de ceux de ses voisins des plaines. -Elles lui ont donné en outre une manière -de penser et de sentir qui le distingue; elles -ont reflété dans son esprit, comme dans celui -du marin, quelque chose de la sérénité des -grands horizons; dans maints endroits aussi, -elles lui ont assuré le trésor inappréciable de -la liberté.</p> - -<p>Une des grandes causes qui ont contribué à -maintenir l'indépendance de certaines peuplades -des montagnes, c'est que, pour elles, -le travail solidaire et les efforts d'ensemble -sont une nécessité. Tous sont utiles à chacun, -et chacun l'est à tous; le berger qui va sur les -hauts pâturages garder les troupeaux de la -communauté n'est pas le moins nécessaire à la -prospérité générale. Quand un désastre a lieu, -il faut que tous s'entr'aident pour réparer le -mal; l'avalanche a recouvert quelques cabanes, -tous travaillent à déblayer les neiges; la -pluie a raviné les champs cultivés en gradins -sur les pentes, tous s'occupent de reprendre la -terre éboulée dans les fonds et la reportent -dans des hottes jusqu'au versant d'où elle est -descendue; le torrent débordé a recouvert les -prairies de cailloux, tous s'emploient à dégager -le gazon de ces débris qui l'étouffent. En -hiver, lorsqu'il est dangereux de s'aventurer -dans les neiges, ils comptent sur l'hospitalité -les uns des autres; ils sont tous frères, ils appartiennent -à la même famille. Aussi, quand -ils sont attaqués, résistent-ils d'un commun -accord, mus pour ainsi dire par une seule -pensée. D'ailleurs, la vie de luttes incessantes, -de combats sans trêve contre les dangers de -toute sorte, peut-être aussi l'air pur, salubre, -qu'ils respirent, en font des hommes hardis, -dédaigneux de la mort. Travailleurs pacifiques, -ils n'attaquent point, mais ils savent se défendre.</p> - -<p>La montagne protectrice leur procure les -moyens de s'abriter contre l'invasion. Elle défend -la vallée par d'étroits défilés d'entrée où -quelques hommes suffiraient pour arrêter des -bandes entières; elle cache ses vallons fertiles -dans les creux de hautes terrasses dont les -escarpements semblent ingravissables; en certains -endroits, elle est perforée de cavernes -communiquant les unes avec les autres et pouvant -servir de cachettes.</p> - -<p>Sur la paroi d'un défilé, que je visitais souvent, -se trouvait une de ces forteresses cachées. -C'est à grand'peine si je pouvais en -atteindre l'entrée en m'accrochant aux anfractuosités -du roc et en m'aidant de quelques -tiges de buis qui avaient inséré leurs racines -dans les fentes. Combien plus difficile en eût -été l'escalade à des assiégeants! Des blocs, -entassés à la porte de la grotte, étaient prêts -à rouler et à rebondir de pointe en pointe -jusque dans le torrent. De chaque côté de -l'entrée, la roche, absolument droite et polie, -n'eût pas laissé passer une couleuvre; au-dessus, -la falaise surplombait et, comme un porche -gigantesque, protégeait l'ouverture. En -outre, un grand mur la fermait à demi. A moins -d'une surprise, la grotte était donc inabordable -à tout assaillant. Les ennemis devaient se borner -à la surveiller de loin; mais, lorsqu'ils -n'entendaient plus sortir la moindre rumeur, -lorsqu'ils se hasardaient enfin pour compter -les cadavres, ils trouvaient les galeries souterraines -complètement vides. Les habitants s'étaient -glissés de caverne en caverne jusqu'à -une autre issue plus secrète cachée dans les -broussailles. La chasse était à recommencer. -Quelquefois, hélas! elle se terminait par la -capture du gibier. L'homme est une proie pour -l'homme.</p> - -<p>En certains endroits où la montagne n'offre -pas de cavités propices, c'est un roc isolé dans -la vallée, un roc aux faces perpendiculaires, -qui servait de forteresse. Taillé à pic sur les -trois côtés que le torrent entoure à la base, il -n'était accessible que par un seul versant, et -de ce côté le groupe de montagnards, qui voulait -en faire à la fois sa tour de guet et son donjon -de retraite, n'avait qu'à continuer le travail -commencé par la nature. Il escarpait la -roche, la rendait ingravissable aux pas humains -et n'y laissait qu'une seule entrée souterraine -percée à coups de barre dans l'épaisseur -du roc. Une fois rentrés dans leur aire, -les habitants de la forteresse obstruaient l'ouverture -au moyen d'un quartier de roche; l'oiseau -seul pouvait alors leur rendre visite. -L'architecture n'était point nécessaire à cette -citadelle. Peut-être néanmoins, par une sorte -de coquetterie, le montagnard bordait-il l'arête -du précipice d'un mur à créneaux, qui -permettait à ses enfants de jouer sans danger -sur toute l'étendue du plateau, et du haut duquel -il pouvait, mieux à son aise, épier tout -ce qui se montrait aux alentours sur les pentes -des monts. En beaucoup de contrées montagneuses -de l'Orient, dont les vallées sont peuplées -de races ennemies les unes des autres, -et où le meurtre d'un homme, en conséquence, -est tenu pour simple peccadille, nombre de ces -rochers-forteresses sont encore habités. Quand -un hôte arrive au bas de l'escarpement, il annonce -sa présence par des cris d'appel. Bientôt -après, un panier descend d'une trappe ouverte -dans le rocher; le voyageur s'y installe, -et les robustes bras de ses amis d'en haut hissent -lentement le lourd panier tourbillonnant -dans l'air.</p> - -<p>Si les rochers abrupts des hautes vallées -servaient à défendre les populations paisibles -contre toute incursion, en revanche les monticules -de la plaine servaient souvent de poste -de guet et de rapine à quelque baron de proie.</p> - -<p>Combien de villages, même dans notre pays, -montrent par leur architecture que, récemment -encore, la guerre était en permanence, et qu'à -chaque heure il fallait s'attendre à une attaque -de seigneurs ou de malandrins. Il n'y a -point de maisons isolées sur les pentes sans -défense; toutes les masures, semblables à -des moutons effrayés par l'orage, se sont -groupées en un seul tas, vaste monceau de -pierres. D'en bas, on dirait une simple continuation -du rocher, une dentelure de la cime, -tantôt éclatante de lumière, tantôt noire d'ombre; -on y monte par des sentiers vertigineux -que chaque matin les paysans ont à descendre -pour cultiver leurs champs, qu'ils ont à gravir -péniblement chaque soir après le long -travail de la journée. Une porte seulement -donne accès dans la commune, et sur les tours -latérales se voient encore les traces des herses -et d'autres moyens de défense. Aucune fenêtre -ne donne vue sur l'immense étendue des vallées -environnantes; les seules ouvertures sont -des meurtrières où passaient autrefois les javelots -et les canons des fusils. Encore aujourd'hui, -les descendants de ces malheureux, assiégés -de génération en génération, n'osent -bâtir leur demeure au milieu de leurs champs. -Ils pourraient le faire, mais la coutume, de -tous les tyrans le mieux obéi, les parque toujours -dans l'antique prison.</p> - -<p>Les hautes vallées de la montagne étaient -libres, libres les montagnards; mais, en dehors -des passages étroits où ne s'étaient jamais -hasardés impunément les agresseurs, un promontoire -presque isolé portait le château fort -d'un baron. De là-haut, le brigand, anobli par -ses propres crimes et par ceux de ses ancêtres, -pouvait surveiller les plaines environnantes -ainsi que les ravins et le défilé de la montagne. -Comme un serpent enroulé sur un rocher et -redressant sa tête inquiète pour guetter un nid -plein d'oisillons, le bandit regarde du haut -de son donjon; il n'ose attaquer les montagnards -dans leur vallée, mais il se promet au -moins de surprendre et d'asservir ceux qui -se hasarderont dans la plaine.</p> - -<p>Le château du noble détrousseur de passants -est en ruine aujourd'hui. Un sentier -pierreux, obstrué de ronces, a remplacé le -chemin où les guerriers faisaient caracoler -leurs chevaux joyeux au moment du départ, -où remontaient les marchands enchaînés et les -mulets pesamment chargés de butin. A l'endroit -où fut le pont-levis, le fossé a été comblé -de pierres, et, depuis, le vent et les pieds des -passants y ont porté un peu de terre végétale -dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs -racines. Les murs sont en grande partie -écroulés; d'énormes fragments, pareils à des -rochers, gisent épars sur le sol; ailleurs, des -éboulis de pierres tombées dans le fossé en -emplissent à demi les douves que recouvre -un tapis épais de lentilles d'eau. La grande -cour, où jadis se rassemblaient les hommes -d'armes avant les expéditions de pillage, est -encombrée de débris, coupée de fondrières; on -ose à peine se frayer un chemin à travers les -fourrés d'arbrisseaux et les hautes herbes; on -a peur de marcher sur quelque vipère blottie -entre deux pierres ou de tomber dans l'ouverture -de quelque oubliette encore béante. Avançons -pourtant en regardant attentivement à -nos pieds! Nous arrivons au bord du puits -qu'entoure heureusement un reste de margelle. -Nous nous penchons avec effroi au-dessus -de la gueule noire du gouffre, et nous -cherchons à en sonder la profondeur à travers -les scolopendres et les fougères enguirlandées. -Il nous semble discerner au fond le vague -reflet d'un rayon égaré dans l'abîme; nous -croyons entendre monter vers nous comme -un murmure étouffé. Est-ce un courant d'air -égaré qui tourbillonne dans le puits? Est-ce -une source dont l'eau suinte à travers les -pierres et tombe goutte à goutte? Est-ce une -salamandre qui rampe dans l'eau et la fait -clapoter? Qui sait? Autrefois, nous dit la légende, -les bruits confus qui sortaient de ces -profondeurs étaient les cris de désespoir et les -sanglots des victimes. L'eau du puits repose -sur un lit d'ossements.</p> - -<p>Je détourne avec effort mes yeux du gouffre -qui me fascine, et je les reporte sur la masse -carrée du donjon, brillant en pleine lumière. -Les autres tours se sont écroulées, lui seul -est resté debout; il a même gardé quelques -créneaux de sa couronne. Les murs, jaunis par -le soleil, sont encore polis comme au lendemain -du jour où le seigneur banqueta pour la -première fois dans la grande salle; on n'y voit -pas une lézarde, à peine une éraflure; seulement, -les boiseries et les ferrures des étroites -fenêtres disposées en meurtrières ont disparu. -A cinq mètres au-dessus du sol, s'ouvre dans -l'épaisseur de la muraille ce qui fut la porte -d'entrée; une large pierre en saillie en forme -le seuil, et le sommet de l'ogive est orné d'une -sculpture grossière portant un monogramme -bizarre et les traces de l'antique devise baroniale. -L'escalier mobile qui s'accrochait au -seuil n'existe plus, et l'archéologue zélé, qui -veut chercher à lire ou plutôt à deviner les -quelques mots orgueilleux sculptés dans la -pierre, doit se munir d'une échelle. Pour -s'introduire dans l'intérieur de la tour, les -paysans ont pris un moyen plus violent: ils -ont percé le mur au ras du sol. Ce fut là, -sans doute, un rude travail; mais peut-être -étaient-ils animés par l'amour de la vengeance -contre ce donjon où nombre des leurs étaient -morts de faim ou dans les tortures; peut-être -aussi se figuraient-ils qu'ils y découvriraient -un trésor caché.</p> - -<p>Je pénètre par cette brèche avec une sorte -d'appréhension; l'air de l'intérieur, auquel ne -vient jamais se mêler un rayon de soleil, me -glace avant que je sois entré. Pourtant la lumière -descend jusqu'au fond de la tour; le -toit s'est effondré; les planchers ont été brûlés -dans quelque antique incendie, et l'on aperçoit -çà et là, à demi engagés dans la muraille, -des restes de poutres noircies. Tous ces débris, -pierres, bois et cendres, se sont peu à -peu mêlés en une sorte de pâte que l'eau du -ciel, descendant comme au fond d'un puits, -conserve toujours humide. Un limon gluant -recouvre cette terre molle où glisse le pied que -j'y hasarde avec répugnance. Il me semble être -enfermé déjà dans l'horrible cachot; je n'en -respire qu'avec dégoût l'air rance et méphitique. -Et pourtant, cet air est pur, en comparaison -de cette odeur de moisissure et d'ossements -qui sort de la gueule ébréchée des oubliettes. -Je me penche au-dessus du trou noir -et cherche à discerner quelque chose, mais je -ne vois rien. Il me faudrait avoir le regard -aiguisé par une longue obscurité pour distinguer -les reflets égarés dans ces ténèbres. Trou -sinistre! J'ignore les meurtres dont il a été -complice, mais je frissonne de peur en le -voyant, et, comme pour chercher de la force, -je regarde vers le bleu du ciel encadré par les -quatre murailles de la tour. Une chouette troublée -tourbillonne là-haut en poussant son -aigre cri.</p> - -<p>Un escalier pratiqué dans l'épaisseur du -mur permet de monter jusqu'aux créneaux. -Plusieurs marches sont usées, et l'escalier se -trouve ainsi changé en un plan incliné fort -difficile à gravir; mais, en m'appuyant aux -parois, en m'accrochant aux saillies, en glissant -dans la poussière pour me relever, je finis -par atteindre le couronnement de la tour. La -pierre est large, et je ne cours aucun danger; -cependant, j'ose à peine faire quelques pas, -de peur d'être entraîné par le vertige. Je suis -perché tout en haut, dans la région des oiseaux -et des nuages, entre deux abîmes. D'un -côté est le gouffre noir de la tour; de l'autre -est la profondeur lumineuse des rochers et des -versants éclairés par le soleil. Le promontoire -qui porte le donjon paraît lui-même comme -une autre tour de plusieurs centaines de mètres -de hauteur, et la rivière qui serpente autour -de sa base produit au plus l'effet d'un simple -fossé de défense. On raconte que l'un des anciens -seigneurs de l'endroit se donnait quelquefois -le plaisir de faire sauter ses prisonniers -du haut de la terrasse du donjon. Il réservait -à ses ennemis les plus détestés la mort -lente dans le trou des oubliettes; mais les -captifs contre lesquels il n'avait aucun motif -de haine devaient, en s'élançant de la tour, -montrer avec quel courage et quelle bonne -grâce ils savaient mourir. Le soir, on en causait -autour de la table fumante, on riait des -contorsions de ceux qui reculaient épouvantés -devant l'abîme, on louait ceux qui d'un -bond s'étaient d'eux-mêmes lancés dans le -vide. Le noble seigneur mourut dans un couvent -du voisinage en «odeur de sainteté».</p> - -<p>Au pied de la roche se groupent en désordre -les humbles maisonnettes aux toits d'ardoise -ou de chaume de l'ancien village asservi. -Quels changements se sont accomplis, non -seulement dans les institutions et dans les -mœurs, mais aussi dans l'âme humaine, depuis -que le seigneur tenait ainsi tous ses sujets -sous son regard et sous son pied, depuis -que l'héritier de son nom grandissait en se -disant, de ces êtres mal vêtus qu'il voyait se -mouvoir en bas: «Tous ces hommes, si je le -veux, sont de la chair pour mon épée!» Comment -alors eût-il été possible, même au plus -doux, au mieux doué d'entre les fils de nobles, -de ne pas sentir sa poitrine se gonfler d'un -orgueil féroce, à la vue de tout cet horizon de -terres soumises, de ce village rampant, de -ces manants abjects grouillant dans le fumier? -Il eût voulu s'imaginer qu'en naissant les -hommes ont droit égal au bonheur, il se fût -considéré comme né de la même boue, qu'un -seul regard jeté dans l'espace, du haut de -l'orgueilleuse terrasse de son donjon, eût suffi -pour le détromper. Pour croire à l'égalité, -non dans la joie, mais dans le désespoir ou -le remords, il lui fallait quitter son château, -s'enfouir dans le couvent sombre d'une étroite -vallée et se frapper le front sur le pavé des -églises.</p> - -<p>De nos jours, le descendant de ces anciens -chevaliers n'a plus à se faire le geôlier d'un -village, ni à surveiller les habitants d'un regard -jaloux, à moins pourtant qu'il soit devenu -propriétaire d'usine et que les villageois -peuplent sa fabrique. La villa qu'il s'est fait -bâtir sur le penchant d'un coteau se cache pour -ainsi dire. Le groupe de maisons le plus voisin -est masqué par un rideau de grands arbres, -et si des villages lointains se montrent çà et -là, ils ne sont que de simples motifs dans le -paysage, des traits dans le grand tableau. Le -châtelain n'est plus le maître: que lui servirait -donc de donner à sa demeure une position -dominatrice? Il lui vaut mieux une solitude -où il puisse jouir de la nature en paix.</p> - -<p>C'est que, depuis le moyen âge, village et -château ne constituent plus un petit monde à -part; de gré ou de force, ils sont entrés dans -un monde plus grand, dans une société où les -luttes ont plus d'ampleur, où les progrès ont -une portée bien autrement grande. Le petit -royaume dont le seigneur était le maître absolu -n'est plus maintenant qu'un simple district, -et le descendant des anciens barons n'a -plus que faire du glaive rouillé de ses ancêtres. -Peut-être essaye-t-il encore de garder -quelques-uns des privilèges apparents ou réels -qui lui restent de la puissance de ses pères; -peut-être, se résignant à son rôle de sujet ou -de citoyen, rentre-t-il simplement dans la -foule. En tout cas, c'est à d'autres, peuples -ou rois, qu'ont servi combats et conquêtes de -ses aïeux. Que ceux-ci, pendant de longues -guerres contre les montagnards, aient réussi -à les forcer dans leurs retraites, et qu'ils -aient reporté jusqu'aux crêtes neigeuses la -frontière de leur domaine, eux, à leur tour, ont -eu à recevoir la visite de quelque envahisseur, -et la limite qu'ils avaient donnée à leurs possessions -se perd dans l'immense pourtour d'un -puissant empire.</p> - -<p>Un nom bizarre, qui se retrouve en maints -endroits dans les montagnes, m'a fait songer -aux choses du passé. Dans un ravin, plissement -léger du sol, brille de loin, comme un -petit diamant mobile, une source qui serait -à peine visible, si le soleil, d'un rayon, n'en -révélait l'existence. Je m'en approche, des -feuilles de cresson ploient et se redressent -tour à tour sous la goutte argentine qui passe; -autour frémissent quelques oiseaux, et l'herbe, -qui baigne ses racines dans l'eau cachée, -darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus -du gazon flétri des pâturages. Cette petite -nappe de verdure que discernent de loin -les bergers sur le front gris et comme brûlé -du versant de la montagne, c'est la «Fontaine -des trois Seigneurs».</p> - -<p>Pourquoi cette étrange appellation? Comment -une source aussi peu abondante a-t-elle -ainsi pris le nom de trois potentats? La légende -des montagnes nous dit qu'à une époque -déjà très ancienne, du temps où des châteaux -forts entourés de fossés se dressaient sur -tous les promontoires des défilés, trois comtes -qui, par hasard, n'étaient point en guerre, se -rencontrèrent à la chasse dans le voisinage -de la fontanelle. Ils étaient fatigués de leur -longue course à la poursuite de sangliers ou -de cerfs, et la sueur découlait sur leurs fronts. -La tourbe de leurs valets, empressés autour -d'eux, leur offrait à l'envi le vin et l'hydromel; -mais le petit filet d'eau sourdant de la -fente du rocher leur sembla plus agréable à -boire que toutes ces liqueurs versées dans les -aiguières d'argent. L'un après l'autre, ils se -penchèrent sur le petit bassin de la source, -écartèrent de la main les herbes flottant à la -surface de l'eau et burent à même comme de -simples pâtres ou comme des faons de la montagne. -Puis ils se regardèrent, se tendirent la -main d'amitié et, se couchant sur le gazon, se -mirent à deviser joyeusement. Le temps était -beau, le soleil était déjà penché vers l'horizon, -quelques nuages épars jetaient de grandes -ombres sur les moissons jaunissantes des -plaines; de légères fumées s'élevaient çà et là -des villages. Les trois compères se sentaient -en belle humeur. Jusque-là, leurs vastes domaines -n'avaient pas eu de limites précises -dans la montagne; ils décidèrent que, désormais, -la source qui les avait désaltérés de son -filet d'eau glacée serait le point de séparation -des comtés. L'un devait suivre la rive droite, -l'autre la rive gauche du ruisselet; le troisième -devait occuper toute la croupe qui s'étend de -la source au sommet voisin, et de là sur le -versant opposé. En foi du traité qu'ils venaient -de conclure, les trois seigneurs remplirent -leur main droite de quelques gouttelettes -de la fontaine, et chacun en aspergea le gazon -de son domaine.</p> - -<p>Mais, hélas! les beaux jours ne durent pas -et les nobles comtes ne sont pas toujours souriants -et bons camarades. Les trois amis se -brouillèrent, la guerre éclata. Vassaux, bourgeois -et paysans s'égorgèrent dans les forêts -et ravins pour changer de place la borne des -trois comtés. La plaine fut dévastée et, pendant -plusieurs générations, des torrents de sang coulèrent -pour la possession de cette goutte d'eau -qui sourd là-haut sur les paisibles hauteurs. -Enfin, la paix est faite, et si la guerre recommence, -ce n'est plus entre les trois barons ni -pour la conquête d'une simple fontaine, mais -entre de puissants souverains et pour la possession -d'immenses territoires avec des montagnes, -des forêts, des fleuves et des villes -populeuses. Ce ne sont pas non plus quelques -bandes mal armées qui s'entre-massacrent, -ce sont des centaines de mille hommes, pourvus -des moyens de destruction les plus scientifiques, -qui se heurtent et s'entre-tuent. Sans -doute, l'humanité progresse, mais, à la vue de -ces effroyables conflits, on se prend quelquefois -à douter!</p> - -<p>Combien, semble-t-il alors, combien sont -heureuses les populations retirées dans les vallées -hautes qui n'ont jamais eu à souffrir de la -guerre, ou qui, du moins, en dépit du flux et -du reflux des armées en marche, ont fini par -sauvegarder leur indépendance première! -Maints peuples de montagnards, protégés par -leurs énormes massifs de montagnes reliés les -uns aux autres, ont eu ce bonheur de rester libres. -Ils le savent; ce n'est point seulement -à l'héroïsme de leurs cœurs, à la force de leurs -bras, à l'union de leurs volontés, qu'ils doivent -de n'avoir point été asservis par de puissants -voisins. C'est aussi à leurs grandes Alpes qu'il -leur faut rendre grâces; ce sont là les fermes -colonnes qui ont défendu l'entrée de leur -temple.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII<br /> -LE CRÉTIN</h2> - - -<p>A côté de ces hommes forts, de ces vaillants -à la poitrine solide, au regard perçant, qui -gravissent les rochers d'un pas ferme, se traînent -de hideuses masses de chair vivante, les -crétins à goîtres pendants. Encore, parmi ces -masses, en est-il beaucoup qui ne peuvent -même se traîner; elles sont là, assises sur des -chaises fétides, balançant de côté et d'autre -leur torse et leur tête, laissant couler la bave -sur leurs haillons gluants. Ces êtres ne savent -pas marcher; il en est qui n'ont pas encore -su acquérir l'art primordial de porter la nourriture -à la bouche. On leur donne la pâtée, -on les gorge, et, quand ils sentent que la -nourriture ingérée descend dans l'estomac, ils -poussent un petit grognement de satisfaction. -Voilà les derniers représentants de cette humanité, -«ceux dont le visage a été créé pour -regarder les astres!» Que d'intervalles franchis -entre la tête idéale de l'Apollon Pythien -et celle du pauvre crétin aux yeux sans regard -et au rictus difforme! Bien plus belle est la -tête du reptile, car celle-ci ressemble à son -type, et nous ne nous attendons pas à la voir -autrement, tandis que la figure de l'idiot est -une forme hideusement dégénérée; nous apercevons -de loin ce qui paraît être un homme, -et l'intelligence de l'animal ne se montre même -pas dans ces traits discordants!</p> - -<p>Pour comble d'horreur, les sentiments rudimentaires -qui se révèlent dans cet être malheureux -ne sont pas toujours bons. Quelques -crétins sont méchants. Ceux-là grincent des -dents, poussent des rugissements féroces, font -des gestes de colère avec leurs bras malhabiles; -ils frappent le sol de leurs pieds, et, si on -les laissait faire, ils dévoreraient la chair et -boiraient le sang de ceux qui les soignent avec -dévouement. Qu'importe cette rage aux naïfs -et bons montagnards? Ils n'en ont pas moins -donné aux pauvres idiots les noms de «crétins», -de «crestias» ou «d'innocents», dans -la pensée que ces êtres, incapables de raisonner -leurs actes et d'arriver à la compréhension -du mal, jouissent du privilège de n'avoir -aucun péché sur la conscience. Chrétiens dès -leur berceau, ils ne sauraient manquer de -monter droit au ciel. C'est ainsi que, dans -les pays musulmans, la foule se prosterne -devant les fous et les hallucinés, et que l'on se -glorifie d'être atteint par leurs crachats ou -leurs excréments. Puisque, sous une forme -humaine, ils vivent en dehors de l'humanité, -c'est que sans doute ils font un rêve divin.</p> - -<p>D'ailleurs, parmi ces malheureux, il en est -aussi de vraiment bons, aimant, dans leur -cercle étroit, à faire le bien. Un jour, j'étais -descendu dans la vallée pour remonter de -l'autre côté sur un plateau de pâturages, au -milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un -petit lac. Sans m'arrêter, j'avais dépassé une -petite hutte humide, environnée de quelques -aulnes, et, d'un pas délibéré, je suivais un -sentier vaguement indiqué par les pas des -animaux au bord d'une eau rapide. Déjà je -me trouvais à plus d'un jet de pierre de la -hutte, lorsque j'entendis retentir derrière moi -un pas lourd et précipité; en même temps, -un souffle guttural, presque un râle, sortait -de cet être qui me poursuivait et gagnait sur -moi. Je me retournai et je vis une pauvre -crétine, dont le goître, ballotté par la course, -oscillait pesamment d'une épaule à l'autre -épaule. J'eus grand'peine à retenir une expression -d'horreur en voyant cette masse humaine -s'avancer vers moi, se jetant alternativement -de jambe en jambe. Le monstre me fit signe -d'attendre, puis s'arrêta devant moi en me -regardant fixement de ses yeux hébétés et en -me soufflant son râle dans le visage. Avec un -geste négatif, elle me montra le défilé dans -lequel j'allais m'engager, puis elle joignit les -mains, pour me montrer que des rochers à -pic barraient le passage. «Là, là!» fit-elle -en me désignant un sentier mieux tracé qui -s'élève en lacets sur une pente inclinée et gagne -un plateau pour contourner l'infranchissable -défilé du fond. Quand elle me vit suivre -son bon avis et commencer de gravir la pente, -elle poussa deux ou trois grognements de satisfaction, -m'accompagna du regard pendant -quelque temps, puis s'éloigna tranquillement, -heureuse d'avoir fait une bonne action. Moins -content qu'elle, je l'avoue, je me sentais humilié -dans l'âme. Un être disgracié de la -nature, horrible, une sorte de chose sans forme -et sans nom, n'avait eu de repos qu'elle ne -m'eût tiré d'un mauvais pas; et moi, l'un de -ces hommes fiers, moi qui savais être doué par -la nature d'une certaine raison et qui en étais -arrivé au sentiment de responsabilité morale, -combien de fois n'avais-je pas laissé, sans rien -leur dire, d'autres hommes, et même ceux -que j'appelais amis, s'engager en des passages -bien autrement redoutables qu'un défilé de -montagnes? L'idiote, la goîtreuse, m'avait enseigné -le devoir. Ainsi, même dans ce qui me -semblait au-dessous de l'humanité, je retrouvais -la bienveillance si souvent absente chez -ceux qui se disent les grands et les forts. Aucun -être n'est assez bas pour tomber au-dessous -de l'amour et même du respect. Qui donc a -raison, de l'antique Spartiate qui jetait dans -un gouffre les enfants mal venus, ou bien de -la mère qui, tout en pleurant, allaite et caresse -son fils idiot et difforme? Certes, nul -n'osera donner tort aux mères qui luttent -contre toute espérance pour arracher leurs -enfants à la mort; mais il faut que la société -vienne au secours de ces malheureux, par la -science et l'affection, pour guérir ceux qui -sont guérissables, donner tout le bonheur -possible à ceux dont l'état est sans espoir, -et veiller à ce que la pratique de l'hygiène et -la compréhension des lois physiologiques -réduisent de plus en plus le nombre de -pareilles naissances.</p> - -<p>Une éducation suivie peut dégrossir ces -lourdes natures, et lorsque à l'affection de la -mère succède la sollicitude d'un compagnon -qui réussit à faire accomplir quelque travail -grossier au pauvre innocent, celui-ci se développe -peu à peu et finit par avoir sur son -visage comme un reflet d'intelligence. Parmi -les innombrables tableaux qui se sont gravés -dans ma mémoire lorsque je parcourais la -montagne, j'en retrouve un qui me touche et -m'émeut encore après de longues années. -C'était le soir, vers les derniers jours de l'été. -Les prairies de la vallée venaient d'être fauchées -pour la seconde fois, et j'apercevais de -petites meules de foin éparses dont le vent -m'apportait la douce odeur. Je cheminais dans -une route sinueuse, jouissant de la fraîcheur -du soir, de la senteur des herbes, de la beauté -des cimes éclairées par le soleil couchant. Tout -à coup, à un détour du chemin, je me trouvai -en présence d'un groupe singulier. Un crétin -goîtreux était attelé par des cordes à une -espèce de char rempli de foin. Il traînait sans -peine le lourd véhicule, ne voyant ni les fondrières, -ni les gros blocs épars, tirant comme -une force aveugle. Mais il avait à côté de lui -son petit frère, enfant gracieux et souple, au -visage tout en regard et en sourire; c'était lui -qui voyait et pensait pour le monstre. D'un -signe, d'un attouchement, il le faisait obliquer -à droite ou à gauche pour éviter les obstacles, -il précipitait ou ralentissait sa marche; il formait -avec lui un attelage dont il était l'âme et -dont l'autre était le corps. Quand ils passèrent -près de moi, l'enfant me salua d'un geste -aimable, et, poussant Caliban du coude, lui -fit ôter sa casquette et tourner vers moi ses -yeux sans pensée. Il me sembla pourtant y -voir poindre comme une lueur d'un sentiment -humain de respect et d'amitié. Et moi je saluai, -avec une sorte de vénération, ce groupe, -ce groupe touchant, symbole de l'humanité -en marche vers l'avenir.</p> - -<p>Laissé à lui-même et ne jouissant que des -lumières d'un instinct animal, le crétin peut -accomplir quelquefois des choses qui seraient -au-dessus de la force d'un homme intelligent -et plein de la conscience de sa valeur. Souvent -mon compagnon le berger me racontait -la chute qu'il avait faite dans une crevasse de -glacier, et, quand il en parlait, l'effroi se peignait -encore sur sa figure. Il était assis sur -un talus, près du bord d'un glacier, lorsqu'une -pierre, en s'écroulant, lui fit perdre -son équilibre, et, sans qu'il pût se retenir, il -glissa dans une fissure béante qui s'ouvrait -entre le roc et la masse compacte des glaces; -tout à coup, il se trouva comme au fond d'un -puits, apercevant à peine un reflet de la lumière -du ciel. Il était étourdi, contusionné, -mais ses membres n'étaient point rompus. -Poussé par l'instinct de la conservation, il -put s'accrocher à la paroi du rocher et monter, -de saillie en saillie, jusqu'à quelques mètres -de l'ouverture; il revoyait le soleil, les pâturages, -les brebis et son chien, qui le regardait -avec des yeux fervents. Mais, arrivé à ce -rebord, le berger ne pouvait plus monter; -au-dessus, la roche était lisse partout et ne -laissait aucune prise à la main. L'animal était -aussi désespéré que son maître; se jetant, de -çà et de là, au bord du précipice, il poussa -quelques aboiements courts, puis, soudain, -partit comme une flèche dans la direction de -la vallée. Le berger n'avait plus rien à craindre. -Il savait que le bon chien allait chercher -du secours et que bientôt il reviendrait accompagné -de pâtres portant des cordes. Néanmoins, -pendant la période d'attente, il passa -par d'horribles angoisses de désespoir: il lui -semblait que la bête fidèle ne serait jamais -de retour; il se voyait déjà mourir de faim sur -son rocher et se demandait avec horreur si -les aigles ne viendraient pas lui arracher -des lambeaux de chair avant qu'il fût tout à -fait mort. Et pourtant il se rappelait parfaitement -comment, dans un cas semblable, un -«innocent» s'était conduit. Étant tombé au -fond d'une crevasse, d'où il lui était impossible -de remonter, le crétin ne s'était pas consumé -en efforts inutiles; il attendit avec patience, -frappant le sol de ses pieds afin d'entretenir -la chaleur animale, et patienta ainsi tout un -soir, puis toute une nuit, puis une moitié -de la journée suivante. Alors, ayant entendu -crier son nom par ceux qui le cherchaient, il -répondit, et bientôt après il fut retiré du -gouffre. Il ne se plaignit que d'avoir eu grand -froid.</p> - -<p>Mais, quels que soient, hélas! les privilèges -et les immunités du crétin, quoique le -malheureux n'ait pas à craindre les soucis et -les déceptions de l'homme qui se fraye à lui-même -son chemin dans la vie, il n'en faut pas -moins tenter d'arracher le crétin à son «innocence» -et à ses maladies dégoûtantes pour lui -donner, en même temps que la force du corps, -le sentiment de sa propre responsabilité morale. -Il faut le faire entrer dans la société des -hommes libres, et, pour le guérir et le relever, -il faut connaître d'abord quelles ont été les -causes de sa dégénérescence. Des savants, -penchés sur leurs cornues ou sur leurs livres, -apportent des opinions diverses; les uns disent -que la difformité du goître provient surtout -du manque d'iode dans l'eau de boisson, et -que, par le croisement, la difformité morale -finit par s'ajouter à celle du corps; les autres -croient plutôt que goître et crétinisme proviennent -de ce que l'eau descendue des neiges -n'a pas eu le temps de s'agiter et de s'aérer -suffisamment, lorsqu'elle arrive devant le village, -ou bien qu'elle a passé sur des roches -contenant de la magnésie. Il est certain -qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer -à faire naître et à développer les maladies: -mais est-ce là tout?</p> - -<p>Il suffit d'entrer dans une de ces cabanes où -naissent et végètent les idiots pour voir qu'il -est encore d'autres causes à leur situation -lamentable. Le réduit est sombre et fumeux; -les bahuts, la table et les poutres, sont rongés -de vers; dans les recoins, où ne peut complètement -pénétrer le regard, on entrevoit des -formes indécises couvertes de crasse et de toiles -d'araignées. La terre qui tient lieu de plancher -reste constamment humide et comme -visqueuse, à cause de tous les débris et des -eaux impures qui l'engraissent. L'air qu'on -respire dans cet espace étroit est âcre et fétide. -On y sent à la fois les odeurs de la fumée, du -lard rance, du pain moisi, du bois vermoulu, -du linge sale, des émanations humaines. La -nuit, toutes les issues sont fermées pour empêcher -le froid du dehors de pénétrer dans la -chambre; vieillards, père, mère, enfants, tous -dorment dans une espèce d'armoire à étages -dont les rideaux sont fermés pendant le jour, -où, pendant le sommeil des nuits, s'accumule -un air épais bien plus impur encore que celui -du reste de la cabane. Ce n'est pas tout: durant -les froids de l'hiver, la famille, afin d'avoir -plus chaud, émigre du rez-de-chaussée et -descend dans la cave, qui sert en même temps -d'écurie. D'un côté sont les animaux couchant -sur la paille souillée, de l'autre sont les -hommes et les femmes gîtant sous leurs draps -noircis. Une rigole à purin sépare les deux -groupes de vertébrés mammifères, mais l'air -respirable leur est commun; encore cet air, -pénétrant par d'étroits soupiraux, ne peut-il -se renouveler pendant des semaines entières, -à cause des neiges qui recouvrent le sol; il -faut y creuser des espèces de cheminées, à -travers lesquelles ne descend qu'un blafard -reflet du jour. Dans ces caves, le jour lui-même -ressemble à une nuit du pôle.</p> - -<p>Est-il étonnant qu'en de pareilles demeures -naissent des enfants scrofuleux, rachitiques, -contrefaits? Dès la première semaine, nombre -de nouveau-nés sont secoués par de terribles -convulsions auxquelles la plupart succombent; -dans certains pays, les mères s'attendent si -bien à la mort de leurs enfants, qu'elles ne les -croient pas encore nés tant qu'ils n'ont pas -franchi le redoutable défilé de la «maladie -des cinq jours». Combien aussi, parmi ceux -qui en réchappent, en est-il qui vivent seulement -d'une vie de maladie et de démence? -Autant l'air environnant de la libre montagne -et le travail au dehors sont excellents pour -développer la force et l'adresse de l'homme -valide, autant l'espace étroit et l'ombre humide -de la cabane contribuent à empirer l'état -du goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui -devient le plus beau et le plus fort des jeunes -gens, se traîne un autre frère, sorte d'excroissance -charnue horriblement vivante!</p> - -<p>En maints endroits déjà, on a songé à bâtir -des hospices pour ces malheureux. Rien ne -manque dans ces nouvelles demeures. L'air -pur y circule librement, le soleil en éclaire -toutes les salles, l'eau y est pure et saine, tous -les meubles et surtout les lits sont d'une -exquise propreté; les «innocents» ont des -surveillants qui les soignent comme des nourrices, -et des professeurs qui tâchent de faire -entrer un rayon de lumière intellectuelle dans -leur dur cerveau. Souvent ils réussissent, et -le crétin peut naître graduellement à une vie -supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer -le mal déjà survenu qu'il importe de travailler, -c'est à le prévenir. Ces huttes infectes, -si pittoresques parfois dans le paysage, doivent -disparaître pour faire place à des maisons -commodes et saines; l'air, la lumière, doivent -entrer librement dans toutes les habitations de -l'homme; une bonne hygiène du corps, aussi -bien qu'une parfaite dignité morale, doivent -être observées partout. A ce prix, les montagnards -achèteront en quelques générations -une immunité complète de toutes ces maladies -qui dégradent maintenant un si grand nombre -d'entre eux. Alors les habitants seront dignes -du milieu qui les entoure; ils pourront contempler -avec satisfaction les hauts sommets -neigeux et dire comme les anciens Grecs: -«Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.»</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX<br /> -L'ADORATION DES MONTAGNES</h2> - - -<p>L'adoration de la nature existe encore parmi -nous, beaucoup plus vivace qu'on ne le croit. -Combien de fois un paysan, en découvrant sa -tête, m'a montré le soleil du doigt et m'a dit -avec solennité: «C'est là notre Dieu!» Et -moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la -vue des cimes augustes qui trônent au-dessus -des vallées et des plaines, n'ai-je pas été -naïvement tenté de les appeler divines!</p> - -<p>Un jour je cheminais paisiblement dans -un défilé penchant et tout obstrué de pierres -roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage -et me fouettait la figure, en apportant à -chaque bouffée un brouillard de pluie et de -neige à demi fondue. Un voile grisâtre me -cachait les rochers; çà et là seulement j'entrevoyais, -dans le vague, des masses noires et -menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la -brume, semblaient tour à tour s'éloigner et -s'approcher de moi. J'étais transi, triste, maussade. -Tout à coup une lueur, reflétée par les -innombrables gouttelettes de l'air, me fit lever -les yeux. Au-dessus de ma tête, la nue d'eau -et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se -montrait rayonnant, et là-haut, dans cet azur, -apparaissait le front serein de la montagne. -Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme -par de fines arabesques, brillaient avec l'éclat -de l'argent, et le soleil les bordait d'une ligne -d'or. Les contours de la cime étaient purs et -précis comme ceux d'une statue se dressant -lumineuse dans l'ombre; mais la pyramide -superbe semblait être complètement détachée -de la terre. Tranquille et forte, immuable -dans son repos, on eût dit qu'elle planait -dans le ciel; elle appartenait à un autre monde -que cette lourde planète enveloppée de nuages -et de brumes comme de haillons sordides. -Dans cette apparition, je crus voir plus que -le séjour du bonheur, plus même que l'Olympe, -séjour des immortels! Mais un nuage méchant -vint soudain fermer l'issue par laquelle j'avais -contemplé la montagne. Je me retrouvai de -nouveau dans le vent, la brume et la pluie; -je me consolai en disant: «Un Dieu m'est -apparu!»</p> - -<p>A l'origine des temps historiques, tous les -peuples, enfants aux mille têtes naïves, regardaient -ainsi vers les montagnes; ils y voyaient -les divinités, ou du moins leur trône, se montrant -et se cachant tour à tour sous le voile -changeant des nuages. C'est à ces montagnes -qu'ils rattachaient presque tous l'origine de -leur race; ils y plaçaient le siège de leurs -traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient -aussi dans l'avenir la réalisation de -leurs ambitions et de leurs rêves; c'est de -là que devait toujours descendre le sauveur, -l'ange de la gloire ou de la liberté. Si important -était le rôle des hautes cimes dans la vie -des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire -de l'humanité par le culte des monts; -ce sont comme de grandes bornes d'étapes -placées de distance en distance sur le chemin -des peuples en marche.</p> - -<p>C'est dans les vallées des grands monts de -l'Asie centrale, disent les savants, que ceux de -nos ancêtres auxquels nous devons nos langues -européennes arrivèrent à se constituer -pour la première fois en tribus policées, et -c'est à la base méridionale des plus hauts massifs -du monde entier que vivent les Hindous, -ceux des Aryens auxquels leur antique civilisation -donne une sorte de droit d'aînesse. -Leurs vieux chants nous disent avec quel -sentiment d'adoration ils célébraient ces «quatre-vingt-quatre -mille montagnes d'or» qu'ils -voient se dresser dans la lumière, au-dessus -des forêts et des plaines. Pour des multitudes -d'entre eux, les grandes montagnes de -l'Himalaya, aux têtes neigeuses, aux grands -ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes, -jouissant de leur force et de leur -majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe -perce le ciel, et le Tchamalari, moins haut, -mais plus colossal en apparence par son isolement, -sont doublement adorés, comme la -Grande Déesse unie au Grand Dieu. Ces -glaces sont le lit de cristaux et de diamants, -ces nuages de pourpre et d'or sont le voile -sacré qui l'entoure. Là-haut est le dieu Siva, -qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse -Chama, la Gauri, qui conçoit et qui enfante. -D'elle descendent les fleuves, les plantes, les -animaux et les hommes.</p> - -<p>Dans cette prodigieuse forêt des épopées et -des traditions indoues ont germé bien d'autres -légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya, -et toutes nous les montrent vivant d'une -vie sublime, soit comme déesses, soit comme -mères des continents et des peuples. Telle est -la poétique légende qui nous fait voir dans la -terre habitable une grande fleur de lotus dont -les feuilles sont les péninsules étalées sur -l'Océan, et dont les étamines et les pistils -sont les montagnes du Mérou, génératrices de -toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves -qui descendent des hauteurs pour aller porter -sur les terres des alluvions bienfaisantes, sont -eux aussi des êtres animés, des dieux et des -déesses secondaires qui mettent les humbles -mortels des plaines en rapport indirect avec -les divinités suprêmes siégeant au-dessus des -nuages dans l'espace lumineux.</p> - -<p>Non seulement le mont Mérou, ce point -culminant de la planète, mais aussi tous les -autres massifs, tous les sommets de l'Inde, -étaient adorés par les peuples qui vivent sur -leurs pentes et à leur base. Montagnes de -Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry, -toutes avaient leurs adorateurs. Dans -les terres basses, où les fidèles n'avaient pas -de montagnes à contempler, ils se bâtissaient -des temples qui, par leurs allées de bizarres -pyramides, aux énormes blocs de granit, -représentaient les cimes vénérées du mont -Mérou. Peut-être est-ce un sentiment analogue -d'adoration pour les grands sommets qui porta -les anciens Égyptiens à construire les pyramides, -montagnes artificielles qui se dressent -au-dessus de la surface unie des sables et du -limon.</p> - -<p>L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante», -cette terre bienheureuse où, d'après -une légende orientale, les premiers hommes -furent envoyés par la miséricorde divine, après -leur expulsion du Paradis, élève aussi vers -le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre -autres, est la cime isolée au milieu des plaines, -la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le Mihintala. -Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles, -le vol de Mahindo, le convertisseur -indou, qui s'était élancé des plaines du Gange -pour appeler les Cingalais à la religion de -Bouddha. Un temple s'élève aujourd'hui sur -le sommet où se posa le pied du saint. -Haute, énorme est la pagode, et pourtant -l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont -parfois recouverte en entier, du faîte à la -base, d'une robe de fleurs de jasmin. Une -escarboucle, couleur de feu, brillait au -sommet du monument, renvoyant au loin -les rayons du soleil. Jadis un rajah fit déployer, -du haut de la montagne aux champs -de la plaine, un large tapis de douze kilomètres -de longueur, afin que les pieds des -fidèles ne fussent pas souillés par le contact -avec la terre impure apportée d'un sol -profane.</p> - -<p>Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le -cède en gloire au célèbre pic d'Adam, que -les marins aperçoivent du milieu des flots, -lorsqu'ils approchent de l'île de Ceylan. -L'empreinte d'un pied gigantesque, appartenant, -semble-t-il, à un homme haut de dix -mètres, est creusée dans la roche, sur la -pointe terminale de la cime. Cette empreinte, -disent les mahométans et les juifs, est celle -d'Adam, le premier homme, qui monta sur -le pic pour contempler l'immense terre, les -vastes forêts, les monts et les plaines, les -rivages et le grand Océan, avec ses îles et -ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous, -ce n'est point le pied d'un homme, -mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette -trace de son passage. Ce dieu dominateur, -c'était Siva, nous disent les brahmanes; -c'était Bouddha, affirment les bouddhistes; -Jéhovah, écrivent les gnostiques des premiers -siècles chrétiens. Lorsque les Portugais -débarquèrent en conquérants dans l'île -de Ceylan, ils dégradèrent pour ainsi dire -la montagne, qui, dans leur pensée, ne -pouvait se comparer à celle de la Terre -Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte -mystérieuse que la marque du pied de saint -Thomas, ou d'un ancien convertisseur, apôtre -secondaire, l'eunuque de Candace. Moins -respectueux, encore, un Arménien, Moïse -de Chorène, jaloux pour sa noble montagne -d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic -d'Adam que la trace du pied de Satan, l'éternel -ennemi. Enfin, les voyageurs anglais -qui, de plus en plus nombreux, font chaque -année l'ascension de la sainte montagne, -ne voient, dans la «divine empreinte», -qu'un trou vulgaire agrandi et grossièrement -sculpté en creux. Mais aussi, de quel -mépris ces étrangers sont-ils couverts par les -pèlerins convaincus qui vont se prosterner -sur la cime, baiser dévotement la trace du -pied, et déposer leurs offrandes dans la maison -du prêtre! Tout leur semble témoigner -de l'authenticité du miracle. A quelques -mètres au-dessous de la cime jaillit une petite -source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait -s'élancer du sol. Des arbres en foule croissent -sur les pentes, et ces arbres, ils le voient -ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages -vers le sommet pour végéter et grandir -en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées -de pierres précieuses: ce sont les larmes -qui se sont échappées des yeux d'un -dieu à la vue des crimes et des souffrances -des hommes. Comment ne croiraient-ils pas -au prodige, en voyant toutes ces richesses -qui ont donné naissance aux récits fabuleux -des <i>Mille et une Nuits</i>? Les ruisseaux qui -s'épanchent de la montagne ne roulent point, -comme nos torrents, des cailloux et du sable -vulgaire; ils entraînent avec eux de la -poussière de rubis, de saphirs, de grenats; -le baigneur qui se trempe dans leurs flots se -roule, comme les sirènes, dans un sable de -pierres précieuses.</p> - -<p>Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation -a suivi une autre marche que celle de -la race aryenne, ont également adoré leurs -montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien -que dans l'Inde, les hauts sommets portent -des temples consacrés aux dieux, quand ils ne -sont pas eux-mêmes regardés comme des génies -tutélaires ou vengeurs. C'est à ces montagnes -divines que les peuples cherchent à -rattacher leur histoire par les traditions et les -légendes.</p> - -<p>Les plus anciennes montagnes historiques -sont celles de la Chine, car le peuple du «milieu» -est l'un des premiers qui soient arrivés -à la conscience d'eux-mêmes, le premier qui -ait écrit sa propre histoire d'une manière -continue. Ses monts sacrés, au nombre de -cinq, s'élèvent tous en des contrées célèbres -par leur agriculture, leur industrie, les populations -qui se pressent à leur base, les événements -qui se sont accomplis dans le voisinage. -La plus sainte de ces montagnes, le Tai-Chan, -domine toutes les autres cimes de la riche -péninsule de Chan-Toung, entre les deux -golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on -arrive par une route pavée et des escaliers taillés -dans le roc, on voit, étendues à ses pieds, -les riches plaines que traverse le Hoang-Ho, -coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre -golfe, abreuvant de ses eaux des multitudes -d'hommes plus nombreux que les épis d'un -champ. L'empereur Choung y monta il y a -quatre cent trente ans, ainsi que le rappellent -les annales classiques du pays; Confucius -essaya de le gravir aussi, mais la montée est -rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on montre -encore l'endroit où il reprit le chemin de la -plaine. Tous les grands dieux et les principaux -génies ont leurs temples et leurs oratoires sur -la sainte montagne; de même aussi les Nuages, -le Ciel, la Grande Ourse et l'Étoile Polaire. -Les dix mille génies s'y abattent dans leur vol -pour contempler la terre et les villes des -hommes. «Le mérite du Tai-Chan est égal à -celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde; -il recueille les nuages et nous envoie les -pluies; il décide des naissances et des morts, -de l'infortune et du bonheur, de la gloire et de -la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans -le ciel, nul n'est plus digne d'être visité.» -Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour -implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé -de cavernes où gisent des mendiants aux -plaies hideuses, l'horreur des passants.</p> - -<p>A meilleur droit encore que les Chinois, -car leurs montagnes volcaniques sont d'une -parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient -avec adoration vers les sommets neigeux. -Est-il idole dans le monde qui puisse -se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à -la «montagne sans pareille», qui se dresse, -presque isolée, au milieu des campagnes, en -bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes -supérieures? Jadis, le volcan fumait et crachait -des flammes et des laves; maintenant, il repose: -mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre -de montagnes sœurs qui versent encore des -fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces -monts, il en est un, le plus terrible de tous, -que l'on crut devoir fléchir en lui jetant en -offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi -que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté -de calmer le Monotombo en y précipitant des -prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire -qu'il n'était pas un dieu, mais une bouche de -l'enfer. D'ailleurs, les volcans n'attendent pas -d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils -savent bien les saisir eux-mêmes, quand ils -fendent la terre, vomissent des lacs de boue, -recouvrent de cendres des provinces entières. -Ils font périr d'un coup les populations de tout -un pays. N'est-ce pas assez pour les faire -adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la -force? Le volcan dévore, donc il est un dieu!</p> - -<p>Ainsi la religion des montagnes, de même -que toutes les autres, s'est emparée de l'homme -par les divers sentiments de son être. Au pied -de la montagne vomissant des laves, c'est la -terreur qui l'a prosterné la face contre terre; -dans les campagnes altérées, c'est le désir -qui l'a fait regarder en suppliant vers les -neiges, mères des ruisseaux; la reconnaissance -aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont -trouvé un refuge assuré dans la vallée ou -sur le promontoire escarpé; enfin, l'admiration -devait saisir tous les hommes à mesure -que le sentiment du beau se développait en -eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état -d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a -pas à la fois de beaux aspects et des asiles -sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou bienfaisante, -presque toujours l'une et l'autre en -même temps? Les peuples, se déplaçant de -par le monde, pouvaient facilement rattacher -toutes leurs traditions à la montagne qui dominait -leur horizon et y reporter leur culte. -A chaque station de leurs grands voyages se -dressait un nouveau temple. Jadis les tribus -errantes sur les plateaux de la Perse voyaient -toujours, vers le soir, une montagne surgir du -milieu des plaines poudreuses: c'était le mont -Télesme, le divin «Talisman» qui suivait -ses adorateurs dans leurs pérégrinations à travers -le monde. Et quand, après une longue -migration, la montagne aperçue dans le lointain -n'était pas un mirage trompeur, mais -un véritable sommet avec neiges et rochers, -qui donc aurait pu douter du voyage qu'avait -fait le dieu pour accompagner son peuple?</p> - -<p>C'est ainsi que la montagne, dont la pointe -aurait reçu les réfugiés du déluge, n'a cessé -de cheminer à travers les continents. Une version -samaritaine du Pentateuque prétend que -le pic d'Adam est la cime où s'arrêta l'arche -de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat -est le véritable sommet: mais quel est cet -Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou toute autre -montagne sur laquelle des pâtres auront -trouvé quelques débris du vaisseau sacré? -De toutes parts, les peuples de l'Orient réclament -l'honneur pour la montagne protectrice, -dont les eaux arrosent leurs propres -champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue -sur la terre, en suivant le chemin -des neiges et le cours des ruisseaux! Les -preuves ne manquaient point d'ailleurs pour -établir la vérité de toutes ces traditions. -N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois -pétrifié jusque sous les glaces, et, dans les -roches elles-mêmes, n'avait-on pas rencontré -les traces rouilleuses de ces «anneaux du -déluge» que nos savants modernes disent être -des ammonites fossiles? Aussi plus de cent -montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, -de l'Asie Mineure, étaient-elles indiquées -comme celles où débarqua le patriarche, second -père des humains. La Grèce aussi montrait -son Parnasse, dont les pierres, lancées -sur le limon du déluge, devenaient des hommes. -Jusqu'en France il est des montagnes où -s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets divins -est Chamechande, près de la Grande Chartreuse -de Grenoble; un autre est le Puy de -Prigue, dominant les sources de l'Aude.</p> - -<p>Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des -hautes cimes que sont descendus les hommes. -C'est aussi de ces escarpements, trône de la -divinité, que s'est fait entendre la grande voix -disant leurs devoirs aux mortels! Le Dieu des -Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au milieu -des nuées et des éclairs, et parlait par la voix -de la foudre au peuple assemblé dans la plaine. -De même Baal, Moloch, tous les dieux sanguinaires -de ces peuples de l'Orient, apparaissaient -à leurs fidèles sur le sommet des monts. -Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom -et de Moab, il n'est pas une seule hauteur, -pas une colline, pas un rocher qui ne porte sa -grossière pyramide de pierres, autel sur lequel -des prêtres versaient le sang pour se rendre -leur dieu propice. A Babel, où manquait la -montagne, on la remplaça par ce fameux -temple qui devait monter jusqu'au ciel. Le -poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non -tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les -peuples.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit</div> -<div class="verse i4">N'avait pu fournir qu'une pierre.</div> -</div> - -<p>Dans leur haine jalouse des cultes étrangers, -les prophètes juifs maudirent souvent -les «hauts lieux» sur lesquels les peuples -leurs voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes -n'agissaient point autrement, et c'est -vers les montagnes qu'ils regardaient pour en -évoquer leurs anges secourables. Leur temple -s'élevait sur une montagne; c'est également -sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec -Dieu; lorsque le Galiléen fut transfiguré et -plana dans la lumière incréée avec les deux -prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor -qu'il s'était enlevé. Quand il mourut -entre deux voleurs, c'est au sommet d'une -montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra, -dit la prophétie, quand il reviendra, -entouré des saints et des anges, et qu'il assistera -au châtiment de ses ennemis, c'est aussi -sur une montagne qu'il descendra; mais le -choc de ses pieds suffira pour la briser. Une -autre montagne, une cime idéale portant une -nouvelle cité d'or et de diamant surgira de -l'espace lumineux, et c'est là que vivront à -jamais les élus, planant dans les airs sur les -joyeuses cimes, bien au-dessus de cette terre -de malheurs et d'ennuis!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX<br /> -L'OLYMPE ET LES DIEUX</h2> - - -<p>De même que la gloire de l'imperceptible -Grèce dépasse en éclat celle de tous les empires -de l'Orient, de même l'Olympe, la plus -haute et la plus belle des montagnes sacrées -des Hellènes, est devenue dans l'imagination -des peuples le mont par excellence; aucun -sommet, ni celui du Mérou, ni ceux de l'Elbourz, -de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans -l'esprit des hommes les mêmes souvenirs de -grandeur et de majesté. Bien peu, du reste, -étaient plus admirablement situés pour frapper -le regard, servir de signal aux races qui -parcouraient le monde. Placé à l'angle de la -mer Égée et dominant toutes les cimes voisines -de la moitié de sa hauteur, l'Olympe -est aperçu par les marins à d'énormes distances. -Des plaines de la Macédoine, des riches vallées -de la Thessalie, des monts de l'Othrys, -du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue -à l'horizon son triple dôme et ces -pentes aux «mille plis» dont parle Homère. -La fertilité des campagnes qui s'étendent à sa -base appelait de toutes parts les populations, -qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger -diversement, soit pour s'entre-détruire. -Enfin l'Olympe commande les défilés que devaient -nécessairement suivre les tribus ou les -armées en marche, d'Asie en Europe, ou de la -Grèce vers les pays barbares du nord; il s'élève -comme une borne milliaire sur le grand chemin -que suivaient alors les nations.</p> - -<p>Plusieurs autres montagnes du monde hellénique -devaient à leurs neiges étincelantes le -nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais -nulle ne le méritait mieux que celle de Thessalie, -dont la cime servait de trône aux dieux.</p> - -<p>C'est que le peuple des Hellènes lui-même -avait passé son enfance nationale dans les -vallées et les plaines étendues à l'ombre du -grand mont. C'est de la Thessalie que venaient -les Hellènes de l'Attique et du Péloponèse; -c'est là que leurs premiers héros avaient -combattu les monstres et que leurs premiers -poètes, guidés par la voix des muses Piérides, -avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse -et de victoire. En essaimant vers les -contrées lointaines, les tribus grecques se rappelaient -la montagne divine qui les avait portés -et nourris dans ses vallons.</p> - -<p>Presque tous les grands événements de -l'histoire mythique s'étaient accomplis dans -cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus -important, celui qui décida de l'empire du -ciel et de la terre. L'Olympe était la citadelle -choisie par les nouveaux dieux, et tout autour -étaient campées les anciennes divinités, les -Titans monstrueux, fils du Chaos. Debout -sur les monts Othrys, qui se développent au -sud en un vaste demi-cercle, les géants saisissaient -d'énormes rochers, des montagnes -entières, et les lançaient contre l'Olympe à -demi déraciné. Pour se dresser plus haut dans -le ciel, les vieux Titans entassèrent mont sur -mont et s'en firent un piédestal, mais la grande -cime neigeuse les dépassait toujours; elle s'entourait -de sombres nuées d'où jaillissait la -foudre. Les géants, nourris des forces mêmes -de la terre, avaient dans leurs voix les hurlements -de l'orage et dans leurs bras la vigueur -de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient -au hasard leur grêle de rochers; mais, -contre les jeunes dieux intelligents, ils luttaient -avec la fureur aveugle des éléments. -Ils succombèrent, et, sous les débris des monts, -des peuples entiers furent écrasés avec eux. -C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent -fait massacrer les nations comme par -mégarde.</p> - -<p>Ces prodigieux combats de l'Olympe avaient -cessé depuis de nombreuses générations, -lorsque les peuplades ioniennes et doriennes -eurent des poètes pour chanter leurs propres -exploits et, plus tard, des historiens pour les -raconter. Alors Zeus, le père des Dieux et des -Hommes, siégeait en paix sur la montagne -sacrée; son trône était posé sur la plus haute -cime; à côté se tenait Héra, la déesse toujours -femme et toujours vierge; à l'entour étaient -assis les autres immortels à la face éternellement -belle et joyeuse. Un éther lumineux baignait -le sommet de l'Olympe et se jouait dans -la chevelure des dieux; jamais les tempêtes ne -venaient troubler le repos de ces êtres heureux; -ni les pluies, ni les neiges ne tombaient sur la -cime éclatante. Les nuées que Zeus assemblait -s'enroulaient à ses pieds autour des rochers -qui formaient la superbe base de son trône. -A travers les interstices de ce voile que les -Heures ouvraient et fermaient au gré du maître, -celui-ci contemplait la mer et la terre, les cités -et les peuples. Sur la tête de ces hommes qui -s'agitaient, il suspendait des destins inflexibles, -il prononçait la vie ou la mort, distribuait à -son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre -vengeresse. Aucune lamentation venue d'en -bas ne troublait les dieux dans leur quiétude -éternelle. Leur nectar était toujours délicieux, -toujours exquise l'ambroisie. Ils savouraient -l'odeur des hécatombes, écoutaient comme -une musique le concert des voix suppliantes. -Au-dessous d'eux se déroulait comme un spectacle -infini le tableau des luttes et de la misère -humaine. Ils voyaient s'entre-choquer les armées, -les flottes s'engloutir, les villes disparaître -en flammes et en fumée, les pauvres -laboureurs, mirmidons presque invisibles, -s'épuiser de fatigues pour obtenir des récoltes -qu'un maître devait leur ravir; jusque sous -le toit des demeures, ils voyaient pleurer les -femmes et se lamenter les enfants. Au loin, -leur ennemi Prométhée gémissait sur un roc -du Caucase. Tels étaient les bonheurs des -dieux.</p> - -<p>Est-ce que jamais un Hellène, berger, prêtre -ou roi, osa gravir les pentes de l'Olympe au-dessus -des hauts pâturages de ses vallons et de -ses croupes? Un seul se hasarda-t-il, en mettant -le pied sur la grande cime, à se trouver -tout à coup en présence des terribles dieux? Les -écrivains antiques nous disent que des philosophes -n'ont pas craint d'escalader l'Etna, -pourtant beaucoup plus élevé que l'Olympe; -mais ils ne mentionnent aucun mortel qui -ait eu l'audace de gravir la montagne des -Dieux, même au temps de la science, à l'époque -où le philosophe enseignait que Zeus -et les autres immortels étaient de pures conceptions -de l'esprit humain.</p> - -<p>Plus tard, d'autres religions, chez des peuples -divers, qui vivent dans les plaines environnantes, -s'emparèrent de la sainte montagne -et la consacrèrent à de nouvelles divinités. Au -lieu de Zeus, les chrétiens grecs y adorèrent -la sainte Trinité; dans ses trois principales -cimes, ils voient encore les trois grands trônes -du ciel. Un de ses promontoires les plus élevés, -qui jadis portait peut-être un temple -d'Apollon, est dominé maintenant par un monastère -de saint Élie; un de ses vallons, où -les Bacchantes allaient chanter Évohé en -l'honneur de Dionysos ou Bacchus, est habité -par les moines de saint Denys. Les prêtres -ont succédé aux prêtres, et le respect superstitieux -des modernes à l'adoration des anciens; -mais peut-être le plus haut sommet -est-il, jusqu'à présent, vierge de pas humains; -la douce lumière qui resplendit sur ses rochers -et ses neiges n'a encore éclairé personne -depuis que les dieux hellènes s'en sont allés.</p> - -<p>Il y a peu d'années encore, il eût été difficile -à l'Européen d'arriver jusqu'au sommet -de la montagne, car les Klephtes hellènes, à -l'infaillible balle, en occupaient toutes les -gorges; ils s'y étaient retranchés comme dans -une énorme citadelle, et de là, recommençant -la lutte des dieux contre les Titans, ils allaient -faire leurs expéditions contre les Turcs du -mont Ossa. Fiers de leur bravoure, ils se -croyaient invincibles comme la montagne qui -les portait; ils personnifiaient l'Olympe lui-même. -«Je suis, disait un de leurs chants, -je suis l'Olympe, illustre de tout temps et -célèbre parmi les nations; quarante-deux pics -se hérissent sur mon front, soixante-douze -fontaines coulent dans mes ravins, et sur ma -cime plus haute vient de se poser un aigle -tenant dans ses serres la tête d'un vaillant -héros!» Cet aigle était, sans doute, celui de -l'antique Zeus. Maintenant encore, il se repaît -de l'homme qui s'entre-tue.</p> - -<p>L'imagination des peuples se donne libre -carrière quand il s'agit des dieux qu'elle a -créés. Pendant le cours des siècles, elle change -leurs noms, leurs attributs et leur puissance, -suivant les alternatives de l'histoire, les changements -des langues, les variantes individuelles -et nationales des traditions; à la fin, -elle les fait mourir comme elle les a fait -naître, et les remplace par de nouvelles divinités. -Il ne lui en coûte donc pas beaucoup -de les faire voyager de montagne en montagne. -Aussi chaque cime avait-elle son dieu -ou même sa pléiade d'êtres célestes. Zeus vivait -sur le mont Ida, de même que sur l'Olympe -de Grèce, sur ceux de la Crète et de -Chypre et sur les rochers d'Égine. Apollon -avait sa demeure sur le Parnasse et sur l'Hélicon, -sur le Cyllène et sur le Taygète, sur -tous les monts épars qui se dressent hors de -la mer Égée. Les sommets que venaient dorer -les rayons du jour naissant, lorsque les plaines -inférieures étaient encore dans l'ombre, devaient -être consacrés au dieu du soleil. Aussi, -presque toutes les cimes isolées de l'Hellade -portent-elles aujourd'hui le nom d'Elias. Le -prophète juif, en vertu de son nom, est devenu, -par un calembour sacré, l'héritier d'Hélios, -fils de Jupiter.</p> - -<p>«Voyez ce trône, centre de la terre,» disait -Eschyle en parlant de Delphes. En maint autre -endroit, suivant la fantaisie du poète, ou l'imagination -populaire, se dressait ce pilier central. -Pindare le voyait dans l'Etna; les matelots -de l'Archipel désignaient le mont Athos, -la grande borne que l'on discernait toujours -au-dessus des eaux, soit en quittant les rives -de l'Asie, soit en naviguant dans les mers de -l'Europe. Sur cette montagne, disait-on, le soleil -se couchait trois heures plus tard que -dans les plaines de sa base, tant elle était -haute; elle regardait par-dessus les bornes -mêmes de la terre. Lorsque l'Hellade, jadis -libre, fut asservie au Macédonien, lorsqu'elle -devint la chose d'un maître, il se trouva un -flatteur assez vil, un homme assez rampant -pour prier Alexandre, qui s'était proclamé -dieu, d'employer une armée à transformer le -mont Athos en une statue du nouveau fils de -Zeus, «plus puissant que son père». L'œuvre -impossible aurait pu tenter un dieu parvenu, -fou d'orgueil; pourtant celui-ci n'osa -pas l'entreprendre. Les marins qui voguaient -au pied de la grande montagne continuèrent -d'y voir un ancien dieu, jusqu'au jour où commença -un autre cycle de l'histoire, amenant -un nouveau culte et de nouvelles divinités. -Alors on se raconta que le mont Athos est -précisément cette montagne où le diable avait -transporté Jésus le Galiléen pour lui montrer -tous les royaumes de la terre étendus à ses -pieds, l'Europe, l'Asie et les îles de la mer. -Les habitants d'Athos le croient encore, et serait-il -possible, en effet, de trouver une cime -d'où la vue soit, sinon plus vaste, du moins -plus belle et plus variée?</p> - -<p>En dehors du monde hellénique où l'imagination -populaire était si poétique et si féconde, -les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes -le trône des maîtres du ciel et de la terre. -Non seulement les grands sommets des Alpes -étaient adorés comme le séjour des dieux et -comme des dieux eux-mêmes, mais, jusque -dans les plaines du nord de l'Allemagne et -du Danemark, de petites collines, qui relèvent -leurs croupes au-dessus des landes uniformes, -étaient des Olympes non moins vénérés que -celui de la Thessalie l'avait été par les Grecs. -Même dans la froide Islande, dans cette terre -des brumes et des glaces éternelles, les adorateurs -des souverains célestes se tournaient vers -les montagnes de l'intérieur, croyant y voir les -sièges de leurs dieux. Sans doute, s'ils avaient -pu gravir jusqu'à la cime les flancs ravinés -de leurs volcans, s'ils avaient contemplé l'horreur -de ces cratères où les laves et les neiges -luttent incessamment, ils n'auraient point -songé à faire de ces lieux terribles le séjour -enchanté de leurs divinités heureuses. Mais -ils ne voyaient les montagnes que de loin; -ils en apercevaient les cimes étincelantes à -travers les nuages déchirés, et se les figuraient -d'autant plus belles que les plaines de -la base étaient plus sauvages et plus difficiles -à parcourir. Ces monts, séparés de la terre des -humains par des barrières de précipices infranchissables, -c'était la cité d'Asgard où, sous -un ciel toujours clément, vivaient les dieux -joyeux. Ce grand nuage de vapeurs qui s'élevait -de la cime de la montagne divine et s'étalait -largement dans le ciel, ce n'était point -une colonne de cendres, c'était le grand frêne -Ygdrasil, à l'ombre duquel se reposaient les -maîtres de l'univers.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI<br /> -LES GÉNIES</h2> - - -<p>Les religions se transforment lentement. -Les cultes du monde ancien, éteints en apparence -depuis tant de générations, continuent -sous les dehors des cultes nouveaux. Souvent -les noms des dieux ont été changés, mais l'autel -est resté le même. Les attributs de la divinité -sont encore ce qu'ils étaient il y a deux -mille ans, et la foi qui l'invoque a gardé la -«sainte simplicité» de son fanatisme. Dans -les vallées sauvages de l'Olympe, où bondissaient -les bacchantes échevelées, les moines -murmurent maintenant des prières; sur la -sainte montagne d'Athos, que les marins de -toute race et de toute langue adoraient de la -surface des flots murmurants, neuf cent trente-cinq -églises s'élèvent en l'honneur de tous les -saints; le dieu des chrétiens est devenu l'héritier -de Zeus, qui lui-même avait succédé à des -dieux plus anciens. De même, à Syracuse, le -temple de Minerve, dont les matelots saluaient -de loin la lance d'or en versant une coupe de -vin dans les eaux, s'est changé en une église -de la Vierge. Chaque promontoire marin et, -dans l'intérieur des terres, chaque sommet de -colline, chaque montagne couronnée d'un temple, -a gardé ses adorateurs, tout en changeant -son nom. Un voyageur parcourt l'île de Chypre -à la recherche d'un temple de Vénus Aphrodite. -«Nous ne l'appelons plus Aphrodite, -s'écrie avec zèle la femme qu'il interroge, nous -l'appelons maintenant la Vierge Chrysopolite!»</p> - -<p>Mais les peuples chrétiens n'ont pas seulement -continué de vénérer les montagnes saintes -des Romains et des Grecs, ils ont étendu ce -culte à leur manière dans toutes les contrées -qu'ils habitent. De même que nos aïeux des -temps légendaires, nos ancêtres plus rapprochés, -qui vivaient au moyen âge, ne pouvaient -contempler la montagne sans que leur imagination -ne fît vivre des êtres supérieurs dans -les vallées mystérieuses et sur les sommets -rayonnants. Il est vrai que ces êtres n'avaient -pas droit au titre de dieux; maudits par l'Église, -ils se transformaient en diables, en démons -malfaisants, ou bien, tolérés par elle, -ils devenaient des génies tutélaires, des dieux -de contrebande invoqués seulement à la dérobée.</p> - -<p>Jupiter, Apollon, Vénus, étaient descendus -de leurs trônes, ils s'étaient réfugiés dans le -fond des antres; eux dont les faces augustes -avaient rayonné dans la lumière, étaient condamnés -à vivre désormais dans les ténèbres -des cavernes. Les fêtes de l'Olympe s'étaient -transformées en sabbats où les sorcières hideuses -allaient, à cheval sur un balai, évoquer -le diable pendant les nuits d'orage. D'ailleurs, -le froid climat, le ciel nuageux de nos contrées -du nord devaient contribuer aussi pour -une forte part à la réclusion des anciens dieux. -Comment auraient-ils pu, sous le vent et la -neige, au milieu des tourmentes, continuer -leurs banquets joyeux, savourer l'ambroisie -et jouer de la lyre d'or? A peine pouvait-on -rêver leur présence dans ces palais fantastiques, -construits en un instant par les rayons -du soleil sur les cimes resplendissantes et disparaissant -non moins vite, comme des rêves -ou de vains mirages!</p> - -<p>Dieux et génies sont les personnifications -de ce que l'homme redoute et de ce qu'il désire. -Toutes ses terreurs, toutes ses passions -prenaient jadis une forme surnaturelle. Aussi, -parmi les esprits de la montagne, les uns sont-ils -de redoutables magiciens qui brûlent l'herbe -des pâturages, tuent le bétail, jettent un sort -aux passants; les autres, au contraire, sont -des êtres bienveillants dont une jatte de lait -répandue ou même une simple incantation concilie -les faveurs. C'est au bon génie que s'adresse -le berger pour que ses troupeaux s'accroissent -d'agneaux vigoureux et de génisses -sans tache. C'est à lui surtout que jeunes et -vieux, hommes et femmes, demandent ce qui -malheureusement serait pour presque tous la -joie suprême de la vie, de l'or, des richesses, -un trésor. De vieilles traditions nous racontent -comment les génies de la montagne se glissent -dans les veines de la pierre, pour y insérer -les cristaux et le métal, pour y mélanger diversement -les terres et les minerais. D'autres -légendes disent comment et à quelle heure il -faut frapper la pierre sacrée qui recouvre les -richesses, quels signes on doit faire, quelles -syllabes étranges on doit prononcer. Mais -qu'un seul oubli se commette, qu'un son -prenne la place d'un autre, et toutes les formules -d'incantation sont vaines!</p> - -<p>J'ai vu d'énormes fouilles entreprises par -les montagnards au sommet d'une pointe de -rochers cachée par les neiges pendant neuf -mois de l'année. Cette pointe était consacrée -à un saint qui, lui-même, avait succédé, -comme protecteur du mont, à un dieu païen. -Chaque été, les chercheurs de trésors revenaient -creuser la cime en se servant des mots -et des gestes sacramentels. Ils ne trouvaient -que des feuillets de schiste sous d'autres feuillets -semblables; mais, sans se lasser, quelque -avide piocheur continuait son œuvre, essayant -d'évoquer le génie par une nouvelle formule, -par un cri victorieux.</p> - -<p>Plus intéressants que ces dieux gardeurs -de trésors sont ceux qui, dans les cavernes de -la montagne, sont chargés de conserver le -génie de toute une race. Cachés dans l'épaisseur -de la roche, ils représentent le peuple -tout entier, avec ses traditions, son histoire, -son avenir. Aussi vieux que le mont, ils dureront -aussi longtemps que lui, et, tant qu'ils -vivront eux-mêmes, vivra la race dont les -groupes sont épars dans les vallées environnantes. -C'est le génie qui, dans sa pensée profonde, -concentre tous les agissements, tous les -flux et reflux de la nation qui s'agite à ses -pieds. Ainsi les Basques regardent avec orgueil -vers le pic d'Anie où se cache leur dieu, inconnu -des prêtres, mais d'autant plus vivant. -«Tant qu'il sera là, disent-ils, nous y serons -aussi!» Et volontiers ils se croiraient éternels, -eux dont la langue disparaîtra demain!</p> - -<p>Au même ordre d'idées populaires appartiennent -les légendes de ces guerriers ou prophètes -qui, pendant des siècles, attendent un -grand jour, cachés dans quelque grotte profonde -d'une montagne. Tel est le mythe de -cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur -une table de pierre, et dont la barbe blanche, -croissant toujours, avait poussé jusque dans -le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit -peut-être, pénétrait dans la caverne et troublait -le songe du puissant vieillard. Celui-ci -soulevait lentement la tête, faisait une question -à l'homme tremblant, puis reprenait son -rêve interrompu. «Pas encore!» soupirait-il. -Qu'attendait-il donc pour mourir en paix? -Sans doute, l'écho de quelque grande bataille, -l'odeur d'un fleuve de sang humain, un immense -égorgement en l'honneur de son empire. -Ah! puisse cette dernière bataille avoir -été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne -soit plus maintenant qu'un monceau de cendres!</p> - -<p>Combien plus touchante et plus belle est la -légende des trois Suisses qui, eux aussi, attendent -leur grand jour dans l'épaisseur d'une -haute montagne des vieux cantons! Ils sont -trois comme les trois qui, dans la prairie de -Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les -trois portent le nom de Tell, comme celui qui -renversa le tyran. Eux aussi sommeillent; ils -rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils -songent, c'est à la liberté, non pas à la seule -liberté suisse, mais à celle de tous les hommes. -De temps en temps, l'un d'eux se lève -pour regarder le monde des lacs et des plaines, -mais il revient triste vers ses compagnons. -«Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la -grande délivrance n'est pas venu. Toujours -esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les -chapeaux de leurs maîtres!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII<br /> -L'HOMME</h2> - - -<p>Attendons, toutefois, attendons avec confiance; -le jour viendra! les dieux s'en vont, -emmenant avec eux le cortège des rois, leurs -tristes représentants sur la terre. L'homme apprend -lentement à parler le langage de la liberté; -il apprendra aussi à en pratiquer les -mœurs.</p> - -<p>Les montagnes qui, du moins, ont le mérite -d'être belles, sont au nombre de ces dieux que -l'on commence à ne plus adorer. Leurs tonnerres -et leurs avalanches ont cessé d'être pour -nous les foudres de Jupiter; leurs nuages ne -sont plus la robe de Junon. Sans peur désormais, -nous abordons les hautes vallées, résidence -des dieux ou repaire des génies. Les -cimes, jadis redoutées, sont devenues précisément -le but de milliers de gravisseurs, qui se -sont donné pour tâche de ne pas laisser un -seul rocher, un seul champ de glace vierge des -pas humains. Déjà, dans nos contrées populeuses -de l'Europe occidentale, presque tous -les sommets ont été successivement conquis; -ceux de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique, le -seront à leur tour. Puisque l'ère des grandes -découvertes géographiques est à peu près terminée -et que, sauf quelques lacunes, les terres -sont connues dans leur ensemble, d'autres -voyageurs, obligés de se contenter d'une -moindre gloire, se disputent en grand nombre -l'honneur d'être les premiers à gravir les montagnes -non encore visitées. Jusqu'au Gröenland, -les amateurs d'ascensions vont chercher -quelque cime inconnue.</p> - -<p>Parmi ces escaladeurs qui, chaque année, -pendant la belle saison, tentent de gravir quelque -cime haute et difficile, il en est, paraît-il, -qui montent par amour de la gloriole. Ils cherchent, -dit-on, un moyen pénible, mais sûr, de -faire répéter leur nom de journal en journal, -comme si, par une simple ascension, ils avaient -fait une œuvre utile à l'humanité. Arrivés sur -la cime, ils rédigent, de leurs mains raidies -par le froid, un procès-verbal de leur gloire, -débouchent avec fracas des bouteilles de Champagne, -tirent des coups de pistolet comme de -vrais conquérants et secouent des drapeaux -avec frénésie. Là où le sommet de la montagne -n'est pas revêtu d'une épaisse coupole -de neige, ils apportent des pierres afin de s'exhausser -encore de quelques pouces. Ce sont -des rois, des maîtres du monde, puisque la -montagne entière n'est pour eux qu'un énorme -piédestal, et qu'ils voient les royaumes gisant -à leurs pieds. Ils étendent la main comme -pour les saisir. C'est ainsi qu'un poète de campagne, -invité pour la première fois à visiter -un château royal, demanda la permission de -monter un instant sur le trône. Quand il s'y -trouva, le vertige de la domination le saisit -tout à coup. Il aperçut une mouche qui voletait -près de lui: «Ah! je suis roi maintenant, -je t'écrase!» et, d'un coup de poing, il aplatit -le pauvre insecte sur le bras du fauteuil doré.</p> - -<p>Pourtant, l'homme modeste, celui qui ne -raconte point son escalade et n'ambitionne -nullement la gloire éphémère d'avoir gravi -quelque pic difficilement abordable, celui-là -même éprouve une joie forte quand il pose le -pied sur une haute cime. De Saussure n'a pas -eu, pendant tant d'années, le regard fixé sur -le dôme du Mont-Blanc, il n'en a pas, à tant -de reprises, essayé l'ascension dans l'unique -préoccupation d'être utile à la science. Quand, -après Balmat, il eut atteint les neiges jusqu'alors -inviolées, il n'eut pas seulement la -joie de pouvoir faire des observations nouvelles, -il se livra aussi au bonheur tout naïf -d'avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur -de bêtes et le chasseur d'hommes, hélas! -ont aussi de la joie quand, après une poursuite -acharnée à travers bois et ravins, coteaux -et vallées, ils se trouvent en face de -leur victime et réussissent à l'atteindre d'une -balle! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés, -soutenus qu'ils étaient par l'espoir, et, -maintenant qu'ils se reposent à côté de leur -proie tombée, ils oublient tout ce qu'ils ont -souffert. Comme le chasseur, le gravisseur de -cimes a cette joie de la conquête après l'effort, -mais il a de plus le bonheur de n'avoir risqué -que sa propre vie; il a gardé ses mains pures.</p> - -<p>Dans les grandes ascensions, le danger est -souvent bien proche, et à chaque minute on -risque la mort; mais on avance toujours et -on se sent soutenu, soulevé par une forte joie, -à la vue de tous ces périls que l'on sait éviter -par la solidité de ses muscles et sa présence -d'esprit. Fréquemment, il faut se tenir sur -une pente de neige glacée où le moindre faux -pas vous lancerait aux précipices. D'autres -fois, on rampe sur un glacier en s'accrochant -à un simple rebord de neige qui, en se brisant, -vous laisserait tomber dans un gouffre -dont on ne voit pas le fond. Il arrive aussi -qu'on doit escalader des parois de rochers -dont les saillies sont à peine assez larges pour -que le pied y trouve place, et que recouvre une -croûte de verglas, palpitant pour ainsi dire -sous l'eau glaciale qui s'épanche au-dessous. -Mais tels sont le courage et la tranquillité d'esprit, -que pas un muscle ne se permet un faux -mouvement, et tous s'harmonisent dans leurs -efforts pour éviter le danger. Un voyageur -glisse sur une roche d'ardoise polie et très -inclinée, que coupe brusquement un précipice -de cent mètres de hauteur. Le voilà qui -descend avec une rapidité vertigineuse sur la -pente lisse; mais il s'étend si bien pour offrir -une plus large surface de frottement et rencontrer -toutes les petites aspérités du roc, il -utilise si habilement ses bras et ses jambes en -guise de frein, qu'il s'arrête enfin au bord de -l'abîme. Là, précisément, un ruisselet s'étale -sur la pierre avant de tomber en cascade. Le -voyageur avait soif. Il boit tranquillement, la -face dans l'eau, avant de songer à se relever -pour reprendre pied sur une roche moins périlleuse.</p> - -<p>Le gravisseur aime d'autant plus la montagne -qu'il a risqué d'y périr; mais le sentiment -du danger surmonté n'est pas la seule -joie de l'ascension, surtout chez l'homme qui, -pendant le courant de sa vie, a dû soutenir -de fortes luttes pour faire son devoir. En -dépit de lui-même, il ne peut s'empêcher de -voir dans le chemin parcouru, avec ses passages -difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses -obstacles de toute sorte, une image du pénible -chemin de la vertu; cette comparaison des -choses matérielles et du monde moral s'impose -à son esprit. «Malgré la nature, j'ai réussi, -pense-t-il; la cime est sous mes pieds. J'ai -souffert, c'est vrai, mais j'ai vaincu, et le -devoir est accompli.» Ce sentiment a toute sa -force chez ceux qui ont vraiment mission -scientifique d'escalader un sommet dangereux, -soit pour en étudier les roches et les fossiles, -soit pour y rattacher leur réseau de triangles -et dresser la carte du pays. Ceux-là ont droit -de s'applaudir après avoir conquis la cime; -s'il leur arrive malheur dans leur voyage, ils -ont droit au titre de martyrs. L'humanité reconnaissante -doit s'en rappeler les noms, bien -autrement nobles que ceux de tant de prétendus -grands hommes!</p> - -<p>Tôt ou tard les âges héroïques de l'exploration -des montagnes prendront fin comme -ceux de l'exploration de la planète elle-même, -et le souvenir des fameux gravisseurs se transformera -en légende. Les unes après les autres, -toutes les montagnes des contrées populeuses -auront été escaladées; des sentiers faciles, -puis des chemins carrossables, auront été construits -de la base au sommet, pour en faciliter -l'accès, même aux désœuvrés et aux -affadis; on aura fait jouer la mine entre les -crevasses des glaciers pour montrer aux badauds -la texture du cristal; des ascenseurs -mécaniques auront été établis sur les parois -des monts jadis inaccessibles, et les «touristes» -se feront hisser le long des murs vertigineux, -en fumant leur cigare et en devisant de scandales.</p> - -<p>Mais ne voilà-t-il pas déjà que l'on monte -aux sommets par des chemins de fer! Les inventeurs -ont imaginé maintenant des locomotives -de montagnes, afin que nous puissions -aller nous plonger dans l'air libre des cieux, -pendant l'heure de digestion qui suit notre -dîner. Des Américains, gens pratiques dans -leur poésie, ont inventé ce nouveau mode d'ascension. -Pour atteindre plus vite et sans fatigue -le sommet de leur montagne la plus -vénérée, à laquelle ils ont donné le nom de -Washington, le héros de l'indépendance, ils -l'ont rattachée à leur réseau de chemins de -fer. Roches et pâturages sont entourés d'une -spirale de rails que les trains gravissent et -descendent tour à tour en sifflant et en déroulant -leurs anneaux comme des serpents gigantesques. -Une station est installée sur la cime, -ainsi que des restaurants et des kiosques dans -le style chinois. Le voyageur en quête d'impressions -y trouve des biscuits, des liqueurs -et des poésies sur le soleil levant.</p> - -<p>Ce que les Américains ont fait pour le mont -Washington, les Suisses se sont hâtés de -l'imiter pour le Righi, au centre de ce panorama -si grandiose de leurs lacs et de leurs -montagnes. Ils l'ont fait aussi pour l'Utli; ils -le feront pour d'autres monts encore, ils en -ramèneront pour ainsi dire les cimes au niveau -de la plaine. La locomotive passera de -vallée en vallée par-dessus les sommets, comme -passe un navire en montant et descendant sur -les vagues de la mer. Quant aux monts tels -que les hautes cimes des Andes et de l'Himalaya, -trop élevées dans la région du froid -pour que l'homme puisse y monter directement, -le jour viendra où il saura pourtant -les atteindre. Déjà les ballons l'ont porté à -deux ou trois kilomètres plus haut; d'autres -aéronefs iront le déposer jusque sur le Gaourisankar, -jusque sur le «Grand Diadème du -Ciel éclatant.»</p> - -<p>Dans cette grande œuvre d'aménagement de -la nature, on ne se borne point à rendre les -montagnes d'un accès facile, au besoin on -travaille à les supprimer. Non contents de -faire escalader à leurs routes carrossables les -monts les plus ardus, les ingénieurs percent -les roches qui les gênent, pour faire passer -leurs voies de fer de vallée à vallée. En dépit -de tous les obstacles que la nature avait mis -en travers de sa marche, l'homme passe; il -se fait une nouvelle terre appropriée à ses -besoins. Lorsqu'il lui faut un grand port de -refuge pour ses navires, il prend un promontoire -au bord des mers, et, roche à roche, il -le jette au fond des eaux pour en construire -un brise-lames. Pourquoi, si la fantaisie lui -en vient, ne prendrait-il pas aussi de grandes -montagnes pour les triturer et en répandre -les débris sur le sol des plaines?</p> - -<p>Mais quoi, ce travail est déjà commencé. -En Californie, les mineurs, las d'attendre que -les ruisseaux leur apportent le sable pailleté -d'or, ont eu l'idée de s'attaquer à la montagne -elle-même. En maints endroits, ils -écrasent la roche dure pour en retirer le métal; -mais ce travail est difficile et coûteux. -La besogne est plus facile lorsqu'ils ont devant -eux des terrains de transport, tels que -sables meubles et cailloux. Alors, ils s'installent -en face, avec d'énormes pompes à -incendie, ravinent incessamment les talus à -grands jets et démolissent ainsi peu à peu la -montagne pour en extraire toutes les molécules -d'or. En France, on a eu l'idée de déblayer -de la même manière une partie des -énormes amas d'alluvions antiques accumulés -en plateaux au devant des Pyrénées; au moyen -de canaux, tous ces débris, transformés en -limons fertilisants, serviraient à exhausser et -à féconder les plaines nues des Landes.</p> - -<p>Certes, ce sont là des progrès considérables. -Le temps n'est plus où les seuls chemins -des montagnes étaient des ornières tellement -étroites que deux piétons, venant en sens -contraire, ne pouvaient s'éviter et devaient -passer l'un sur le dos de l'autre couché sur -le sentier. Tous les points de la terre deviennent -accessibles, même aux invalides et aux -malades; en même temps, toutes les ressources -deviennent utilisables, et la vie de l'homme -se trouve ainsi prolongée de toutes les heures -conquises sur la période d'efforts, tandis que -son avoir s'accroît de tous les trésors arrachés -à la terre. Mais, comme toutes les choses humaines, -ces progrès amèneront avec eux les -abus correspondants; quelquefois, on sera sur -le point de les maudire, de même qu'on a -maudit jadis la parole, l'écriture, le livre et -jusqu'à la pensée. Quoi que disent les amateurs -du bon vieux temps, la vie, si rude pour -la plupart des hommes, deviendra pourtant de -plus en plus facile. A nous de veiller pour -qu'une forte éducation arme le jeune homme -d'une énergique volonté et le rende toujours -capable d'un héroïque effort, seul moyen de -maintenir l'humanité dans sa vigueur morale -et matérielle! A nous de remplacer par des -épreuves méthodiques ce dur combat de l'existence -par lequel il faut acheter maintenant la -force d'âme. Jadis, lorsque la vie était un -incessant combat de l'homme contre l'homme -ou la bête fauve, l'adolescent était regardé -comme un enfant, tant qu'il n'avait pas rapporté -de trophée sanglant dans la hutte paternelle. -Il lui fallait montrer la force de son -bras, la solidité de son courage, avant qu'il -osât élever la voix dans le conseil des guerriers. -Dans les pays où le danger n'était pas -tant d'avoir à se mesurer avec l'ennemi que -d'avoir à subir la faim, le froid, les intempéries, -le candidat au titre d'homme était abandonné -dans la forêt sans nourriture, sans -vêtements, exposé à la bise et à la morsure -des insectes; il fallait qu'il restât là, immobile, -la face placide et fière, et qu'après des -journées d'attente il eût encore la force de se -laisser torturer sans se plaindre, d'assister à -un repas abondant sans avancer la main pour -en prendre sa part. Maintenant, on n'impose -plus ces épreuves barbares à nos jeunes gens, -mais, sous peine de décadence et d'abêtissement, -il faut savoir donner aux enfants une -âme haute et ferme, non seulement contre les -malheurs possibles, mais surtout contre les -facilités de la vie. Travaillons à rendre l'humanité -heureuse, mais enseignons-lui en même -temps à triompher de son propre bonheur par -la vertu.</p> - -<p>Dans ce travail, si capital, de l'éducation -des enfants, et, par eux, de l'humanité future, -la montagne a le plus grand rôle à remplir. -La véritable école doit être la nature libre, -avec ses beaux paysages que l'on contemple, -ses lois que l'on étudie sur le vif, mais aussi -avec ses obstacles qu'il faut surmonter. Ce -n'est point dans les étroites salles aux fenêtres -grillées que l'on fera des hommes courageux -et purs. Qu'on leur donne au contraire la joie -de se baigner dans les torrents et les lacs des -montagnes, qu'on les fasse promener sur les -glaciers et sur les champs de neige, qu'on -les mène à l'escalade des grands sommets. Non -seulement ils apprendront sans peine ce que -nul livre ne saurait leur enseigner, non seulement -ils se souviendront de tout ce qu'ils -auront appris dans ces jours heureux où la -voix du professeur se confondait pour eux, en -une même impression, avec la vue de paysages -charmants et forts, mais encore ils se seront -trouvés en face du danger et ils l'auront joyeusement -bravé. L'étude sera pour eux un plaisir, -et leur caractère se formera dans la joie.</p> - -<p>On ne saurait douter que nous sommes à -la veille d'accomplir les changements les plus -considérables dans l'aspect de la nature aussi -bien que dans la vie de l'humanité; ce monde -extérieur que nous avons déjà si puissamment -modifié dans sa forme, nous le transformerons -à notre usage bien plus énergiquement -encore. A mesure que grandissent notre -savoir et notre puissance matérielle, notre -volonté d'homme se manifeste de plus en plus -impérieuse en face de la nature. Actuellement, -presque tous les peuples dits civilisés emploient -encore la plus grande partie de leur -épargne annuelle à préparer les moyens de -s'entre-tuer et de dévaster le territoire les uns -des autres; mais, lorsque, plus avisés, ils -l'appliqueront à augmenter la force de production -du sol, à utiliser en commun toutes -les forces de la terre, à supprimer tous les -obstacles naturels qu'elle oppose à nos libres -mouvements, c'est à vue d'œil que changera -l'apparence de la planète qui nous emporte -dans son tourbillon. Chaque peuple donnera, -pour ainsi dire, un vêtement nouveau à la -nature environnante. Par ses champs et ses -routes, ses demeures et ses constructions de -toute espèce, par le groupement imposé aux -arbres et l'ordonnance générale des paysages, -la population donnera la mesure de son propre -idéal. Si elle a vraiment le sentiment du beau, -elle rendra la nature plus belle; si, au contraire, -la grande masse de l'humanité devait -rester ce qu'elle est aujourd'hui, grossière, -égoïste et fausse, elle continuerait à marquer -la terre de ses tristes empreintes. C'est alors -que le cri de désespoir du poète deviendrait -une vérité: «Où fuir? la nature s'enlaidit.»</p> - -<p>Quel que soit l'avenir de l'humanité, quel -que doive être l'aspect du milieu qu'il se -créera, la solitude, dans ce qui reste de la -libre nature, deviendra de plus en plus nécessaire -aux hommes qui, loin du conflit des -opinions et des voix, veulent retremper leur -pensée. Si les plus beaux sites de la terre devaient -un jour être seulement le rendez-vous -de tous les désœuvrés, ceux qui aiment à -vivre dans l'intimité des éléments n'auraient -plus qu'à s'enfuir dans une barque au milieu -des flots, ou bien à attendre le jour où ils -pourront planer comme l'oiseau dans les profondeurs -de l'espace; mais ils regretteraient -toujours les fraîches vallées des monts, et les -torrents jaillissant des neiges inviolées, et les -pyramides blanches ou roses se dressant dans -le ciel bleu. Heureusement, les montagnes ont -toujours les plus douces retraites pour celui -qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps -encore on pourra s'écarter du monde -frivole et se retrouver dans la vérité de sa -pensée, loin de ce courant d'opinions vulgaires -et factices qui troublent et détournent -jusqu'aux esprits les plus sincères.</p> - -<p>Quel étonnement, quelle déshabitude de -tout mon être, lorsque, franchissant le seuil -du dernier défilé de la montagne, je me retrouvai -dans la grande plaine aux lointains -indistincts et fuyants, à l'espace illimité! Le -monde immense était ouvert devant moi; je -pouvais aller vers le point de l'horizon où me -portait mon caprice, et cependant j'avais beau -marcher, il ne me semblait point changer de -place, tant la nature environnante avait perdu -son charme et sa variété. Je n'entendais plus -le torrent, je ne voyais plus les neiges ni les -rochers, c'était toujours la même campagne -monotone. Mes pas étaient libres, et pourtant -je me sentais bien autrement emprisonné que -dans la montagne; un arbre seul, un simple -arbuste, suffisaient à me cacher l'horizon; pas -un chemin qui ne fût bordé des deux côtés par -des haies ou des barrières.</p> - -<p>En m'éloignant des monts que j'aimais et -qui s'enfuyaient loin de moi, je regardais souvent -en arrière pour en distinguer les formes -amoindries. Les pentes se confondaient peu à -peu en une même masse bleuâtre; les larges -entailles des vallées cessaient d'être visibles; -les cimes secondaires se perdaient, le profil -des hauts sommets se dessinait seul sur le -fond lumineux. A la fin, la brume de poussière -et d'impuretés qui s'élève des plaines -me cacha les pentes basses des montagnes; -il ne restait plus qu'une sorte de décor porté -sur des nuages, et c'est à peine si je pouvais -encore retrouver du regard quelques-unes -des cimes autrefois gravies. Puis tous les contours -disparurent dans les vapeurs; la plaine -sans bornes visibles m'entoura de toutes parts. -Désormais, la montagne était loin de moi, et -j'étais rentré dans le grand tumulte des humains. -Du moins ai-je pu garder dans ma -mémoire la douce impression du passé. Je -vois de nouveau surgir devant mes yeux le -profil aimé des monts, je rentre par la pensée -dans les vallons ombreux, et, pendant quelques -instants, je puis jouir en paix de l'intimité -de la roche, de l'insecte et du brin -d'herbe.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary="table des matières"> -<tr> -<td colspan="3"> </td> -<td class="r xsmall">PAGES.</td> -</tr> -<tr> -<td><span class="sc">Chapitre</span></td> -<td>I.</td> -<td><span class="sc">L'asile</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch1">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>II.</td> -<td><span class="sc">Les sommets et les vallées</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch2">11</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>III.</td> -<td><span class="sc">La roche et le cristal</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch3">25</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>IV.</td> -<td><span class="sc">L'origine de la montagne</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch4">39</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>V.</td> -<td><span class="sc">Les fossiles</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch5">53</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>VI.</td> -<td><span class="sc">La destruction des cimes</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch6">63</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>VII.</td> -<td><span class="sc">Les éboulis</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch7">75</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>VIII.</td> -<td><span class="sc">Les nuages</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch8">87</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>IX.</td> -<td><span class="sc">Le brouillard et l'orage</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch9">97</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>X.</td> -<td><span class="sc">Les neiges</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch10">107</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XI.</td> -<td><span class="sc">L'avalanche</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch11">125</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XII.</td> -<td><span class="sc">Le glacier</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch12">139</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XIII.</td> -<td><span class="sc">La moraine et le torrent</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch13">151</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XIV.</td> -<td><span class="sc">Les forêts et les pâturages</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch14">163</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XV.</td> -<td><span class="sc">Les animaux de la montagne</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch15">182</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XVI.</td> -<td><span class="sc">L'étagement des climats</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch16">193</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XVII.</td> -<td><span class="sc">Le libre Montagnard</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch17">209</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XVIII.</td> -<td><span class="sc">Le crétin</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch18">231</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XIX.</td> -<td><span class="sc">L'adoration des montagnes</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch19">247</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XX.</td> -<td><span class="sc">L'olympe et les dieux</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch20">265</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XXI.</td> -<td><span class="sc">Les génies</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch21">277</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="c">—</td> -<td>XXII.</td> -<td><span class="sc">L'homme</span></td> -<td class="r bot"><a href="#ch22">285</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c xsmall gap">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</p> - - -<p class="c xsmall gap">1676.—Imprimerie A. Lahore, 9, rue de Fleurus, Paris.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE *** - -***** This file should be named 60850-h.htm or 60850-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/5/60850/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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