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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Histoire d'une Montagne - -Author: Élisée Reclus - -Release Date: December 5, 2019 [EBook #60850] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - HISTOIRE - D'UNE MONTAGNE - - PAR - ÉLISÉE RECLUS - - [J H] - - BIBLIOTHÈQUE - D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION - J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB - PARIS - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -CHAPITRE I - -L'ASILE - - -J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour -moi, elle avait enlevé des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets, -mis à néant mes espérances. Des hommes que j'appelais mes amis s'étaient -retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur; l'humanité -tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées, -m'avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, soit pour -mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de -mon esprit. - -Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j'étais sorti de la ville -bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais -le profil denteler le bout de l'horizon. - -Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m'arrêtant le -soir devant les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, le bruit -d'un pas, me faisaient frissonner; mais, quand je cheminais solitaire, -j'écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure -de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois. - -Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j'arrivai à -l'entrée du premier défilé de la montagne. La large plaine rayée de -sillons s'arrêtait brusquement au pied des rochers et des pentes -ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin -avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés. -A côté de moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une vaste nappe, se -plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches -lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un -coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et -portait sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui jadis fut la -gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles; -j'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit; -derrière moi étaient restés ennemis et faux amis. - -Pour la première fois depuis bien longtemps, j'éprouvai un mouvement de -joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je -m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne. - -Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière -ou de boue; maintenant j'ai quitté les basses plaines, je suis dans la -montagne non encore asservie! Un sentier, tracé par les pas des chèvres -et des bergers, se détache du cheminot plus large qui suit le fond de la -vallée et monte obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est la route -que je prends pour être bien sûr d'être enfin seul. - -M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser les hommes qui passent sur -le sentier du fond. Les hameaux, les villages, me sont à demi cachés par -leurs propres fumées, brouillard d'un gris bleuâtre qui rampe lentement -sur les hauteurs et se déchire en route aux lisières de la forêt. - -Vers le soir, après avoir contourné plusieurs escarpements de rochers, -dépassé de nombreux ravins, franchi, en sautant de pierre en pierre, -bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis la base d'un promontoire -dominant au loin rochers, bois et pâturages. A la cime apparaissait une -cabane enfumée, et des brebis paissaient à l'entour sur les pentes. -Pareil à un ruban déroulé dans le velours du gazon, ce sentier jaunâtre -montait vers la cabane et semblait s'y arrêter. Plus loin, je -n'apercevais que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, neiges et -glaciers. Là était la dernière habitation de l'homme. C'était la masure -qui, pendant de longs mois, devait me servir d'asile. - -Un chien puis un berger m'y accueillirent en amis. - -Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler lentement au gré de la -nature. Tantôt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres écroulées -d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais au hasard dans une forêt de -sapins; d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures pour aller -m'asseoir sur une cime dominant l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais -dans un ravin profond et noir où je pouvais me croire comme enfoui dans -les abîmes de la terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et de la -nature, les fantômes lugubres qui hantaient ma mémoire relâchèrent leur -étreinte. Je ne me promenais plus seulement pour échapper à mes -souvenirs, mais aussi pour me laisser pénétrer par les impressions du -milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même. - -Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j'avais éprouvé un sentiment -de joie, c'est que j'étais entré dans la solitude et que des rochers, -des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé; -mais, un beau jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était glissée -dans mon âme. J'aimais la montagne pour elle-même. J'aimais sa face -calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans -l'ombre; j'aimais ses fortes épaules chargées de glaces aux reflets -d'azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les -éboulis; ses racines puissantes s'étalant au loin comme celles d'un -arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets, -leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies; j'aimais tout de la -montagne, jusqu'à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher, -jusqu'à la pierre qui brille au milieu du gazon. - -De même, le berger mon compagnon, qui m'avait presque déplu, comme -représentant de cette humanité que je fuyais, m'était devenu -graduellement nécessaire; je sentais naître pour lui la confiance et -l'amitié. Je ne me bornais plus à le remercier de la nourriture qu'il -m'apportait et des soins qu'il me rendait, mais je l'étudiais, je -tâchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger était le -bagage de son instruction; mais, quand l'amour de la nature se fut -emparé de moi, c'est lui qui me fit connaître la montagne où paissaient -ses troupeaux, à la base de laquelle il était né. Il me dit le nom des -plantes, me montra les roches où se trouvaient les cristaux et les -pierres rares, m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres -pour m'indiquer le chemin à prendre dans les passages difficiles. Du -haut des cimes il me désignait les vallées, me traçait le cours des -torrents; puis, de retour à notre cabane enfumée, il me racontait -l'histoire du pays et les légendes locales. - -En échange, je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait -pas et que même il n'avait jamais désiré comprendre. Mais son -intelligence s'ouvrait peu à peu, elle devenait avide. Je prenais -plaisir à lui répéter le peu que je savais en voyant son œil s'éclairer -et sa bouche sourire. La physionomie se réveillait sur ce visage naguère -épais et grossier; d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, il se -changeait en homme réfléchissant sur soi-même et sur les objets qui -l'entouraient. - -Et, tout en instruisant mon compagnon, je m'instruisais moi-même, car, -en essayant d'expliquer au berger les phénomènes de la nature, -j'arrivais à les comprendre mieux, et j'étais mon propre élève. - -Ainsi sollicité par le double intérêt que me donnaient l'amour de la -nature et la sympathie pour mon semblable, j'essayai de connaître la vie -présente et l'histoire passée de la montagne sur laquelle nous vivions -comme des pucerons sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai la masse -énorme dans les roches dont elle est bâtie, dans les accidents du sol -qui, suivant les points de vue, les heures et les saisons, lui donnent -une si grande variété d'aspects, ou gracieux ou terribles; je l'étudiai -dans ses neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, dans les -plantes et les animaux qui en habitent la surface. Je tentai de -comprendre aussi ce que la montagne avait été dans la poésie et dans -l'histoire des nations, le rôle qu'elle avait eu dans les mouvements des -peuples et dans les progrès de l'humanité tout entière. - -Ce que j'appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi, -puisqu'il faut tout dire, à la collaboration de l'insecte rampant, à -celle du papillon et de l'oiseau chanteur. - -Si je n'avais passé de longues heures, couché sur l'herbe, à regarder ou -à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins -compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein -tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l'insondable -espace. - - - - -CHAPITRE II - -LES SOMMETS ET LES VALLÉES - - -Vue de la plaine, la montagne est de forme bien simple: c'est un petit -cône dentelé s'élevant, parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, sur -une muraille bleue, rayée de blanc et de rose, qui borne tout un côté de -l'horizon. Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents -bizarrement taillées; une de ces dents est la montagne où se sont égarés -mes pas. - -Cependant le petit cône que je distinguais des campagnes inférieures, -simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre, m'apparaît -maintenant comme un monde. De la cabane, j'aperçois bien, à quelques -centaines de mètres au-dessus de ma tête, une crête de rochers qui me -semble être la cime; mais, que je le gravisse, et voici qu'un autre -sommet se dresse par delà les neiges. Que je gagne un deuxième -escarpement, et la montagne paraît encore changer de forme à mes yeux. -De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se -montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. A lui seul le mont -est tout un groupe de montagnes; de même, au milieu de la mer, chaque -lame est hérissée de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans son -ensemble l'architecture de la montagne, il faut l'étudier, la parcourir -dans tous les sens, en gravir chaque saillie, pénétrer dans la moindre -gorge. Comme toute chose, c'est un infini pour celui qui veut la -connaître en son entier. - -La cime sur laquelle j'aimais le mieux à m'asseoir, ce n'est point la -hauteur souveraine où l'on s'installe comme un roi sur un trône pour -contempler à ses pieds les royaumes étendus. Je me sentais plus heureux -sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait à la fois descendre sur -des pentes plus basses, puis remonter, d'arête en arête, vers les parois -supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à -réprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur le -point culminant de la montagne, je savourais le plaisir de satisfaire -complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et -pâturages m'offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux -zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé. -Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur. - -Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre une haute cime -dominant un horizon de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle -volupté, avec quel ravissement des sens on contemple dans un tableau -d'ensemble l'énorme édifice dont on occupe le faîte! En bas, sur les -pentes inférieures, on ne voyait qu'une partie de la montagne, au plus -un seul versant; mais, du sommet, on aperçoit toutes les croupes fuyant, -de ressaut en ressaut et de contrefort en contrefort, jusqu'aux collines -et aux promontoires de la base. On regarde d'égal à égaux les monts -environnants; comme eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière; -on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle que son vol soutient -au-dessus de la lourde planète. A ses pieds, bien au-dessous de la cime, -on aperçoit ce que la multitude d'en bas appelle déjà le ciel: ce sont -les nues qui voyagent lentement au flanc des monts, se déchirent aux -angles saillants des roches et aux lisières des forêts, laissent çà et -là dans les ravins quelques lambeaux de brouillards, puis, volant -au-dessus des plaines, y projettent leurs grandes ombres aux formes -changeantes. - -Du haut du superbe observatoire, on ne voit point cheminer les fleuves -comme les nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement se révèle par -l'éclat brasillant de l'eau qui se montre de distance en distance, soit -au sortir des glaciers brisés, soit dans les petits lacs et les cascades -de la vallée, ou dans les méandres tranquilles des campagnes -inférieures. A la vue des cirques, des ravins, des vallons, des gorges, -on assiste, comme si tout d'un coup on était devenu immortel, au grand -travail géologique des eaux creusant, évidant leurs lits dans toutes les -directions autour du massif primitif de la montagne. On les voit, pour -ainsi dire, sculpter incessamment la masse énorme pour en emporter les -débris, en niveler la plaine, en combler une baie de la mer. Je la -distingue aussi, cette baie, du haut du sommet gravi; là s'étend ce -grand abîme bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie, où tôt ou tard -elle rentrera! - -Quant à l'homme, il est invisible; mais on le devine. Comme des nids à -demi cachés dans le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux, des -villages épars dans les vallons et sur le penchant des monts verdoyants. -Là-bas, sous la fumée, sous une couche d'air vicié par d'innombrables -respirations, quelque chose de blanchâtre indique une grande cité. Les -maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles, se fondent en une -même couleur rouilleuse et sale, contrastant avec les teintes plus -franches des campagnes environnantes: on dirait une sorte de moisissure. -On songe alors avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide et de -mauvais dans cette fourmilière, à tous les vices qui fermentent sous -cette pustule presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense panorama -des campagnes est beau dans son ensemble, avec les villes, les villages -et les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue. Sous la -lumière qui les baigne, les taches se fondent avec ce qui les entoure en -un tout harmonieux; l'air déroule sur la plaine entière son manteau de -pâle azur. - -Grande est la différence entre la vraie forme de notre montagne si -pittoresque, si riche en aspects variés, et celle que je lui donnais -dans mon enfance à la vue des cartes que me faisait étudier le maître -d'école. Je me figurais alors une masse isolée d'une régularité -parfaite, aux pentes égales sur tout le pourtour, au sommet doucement -arrondi, à la base gracieusement infléchie et se perdant insensiblement -dans les campagnes de la plaine. De montagnes semblables, il n'en est -point sur la terre. Même les volcans, qui surgissent isolément, loin de -tout massif, et qui grandissent peu à peu en épanchant latéralement sur -leurs talus des cendres et des laves, n'ont point cette régularité -géométrique. La poussée des matières intérieures se produit tantôt dans -la cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse des flancs; de petits -volcans secondaires naissent çà et là sur les pentes du mont principal -et en bossellent la surface. Le vent lui-même travaille à lui donner la -forme irrégulière, en faisant retomber où il lui plaît les nuages de -cendres vomis pendant les éruptions. - -Mais pourrait-on comparer notre montagne, vieux témoin des âges -d'autrefois, à un volcan, mont né d'hier à peine et n'ayant pas encore -subi les assauts du temps? Depuis le jour où le point de la terre où -nous sommes prit sa première rugosité, destinée à se transformer -graduellement en montagne, la nature, qui est le mouvement, la -transformation incessante, a travaillé sans relâche à modifier l'aspect -de cette protubérance: ici elle a exhaussé la masse; ailleurs elle l'a -déprimée; elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles et de -dômes; elle en a ployé, plissé, raviné, labouré, sculpté à l'infini la -surface mouvante, et maintenant encore, sous nos yeux, le travail se -continue. - -A l'esprit qui contemple la montagne pendant la durée des âges, elle -apparaît aussi flottante, aussi incertaine que l'onde de la mer chassée -par la tempête: c'est un flot, une vapeur; quand elle aura disparu, ce -ne sera plus qu'un rêve. - -Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours varié produit par -l'action continuelle des forces de la nature, la montagne ne cesse -d'offrir une sorte de rythme superbe à celui qui la parcourt pour en -connaître la structure. Que la partie culminante soit un large plateau, -une masse arrondie, une paroi verticale, une arête ou une pyramide -isolée ou bien un faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du mont -présente un aspect général qui s'harmonise avec celui du sommet. Du -centre du massif jusqu'à la base du mont se succèdent, de chaque côté, -d'autres cimes ou groupes de cimes secondaires; parfois même, au pied du -dernier contrefort qu'entourent les alluvions de la plaine ou les eaux -de la mer, on voit encore une miniature du mont jaillir en colline du -milieu des campagnes ou en écueil du sein des eaux. Le profil de toutes -ces saillies, qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou brusquement, -présente une série de courbes des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse, -qui réunit les sommets de la grande cime à la plaine, est la véritable -pente. C'est le chemin que prendrait un géant chaussé de bottes -magiques. - -La montagne qui m'abrita longtemps est belle et sereine entre toutes par -le calme régulier de ses traits. Des plus hauts pâturages, on aperçoit -la grande cime, dressée comme une pyramide aux gradins inégaux; des -plaques de neige, qui en remplissent les anfractuosités, lui donnent une -teinte sombre et presque noire par le contraste de leur blancheur; mais -le vert des gazons qui recouvre au loin toutes les cimes secondaires -apparaît d'autant plus doux au regard, et les yeux, en redescendant de -la masse énorme à l'aspect formidable, se reposent avec volupté sur les -molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses de contours, si -veloutées d'aspect, que l'on songe involontairement à la joie qu'aurait -un géant à les caresser de la main. Plus bas, des pentes brusques, des -saillies de rochers et des contreforts revêtus de forêts me cachent en -grande partie les flancs de la montagne; mais l'ensemble me paraît -d'autant plus haut et plus sublime que mon regard en embrasse seulement -une partie, comme une statue dont le piédestal me resterait caché; elle -resplendit au milieu du ciel, dans la région des nues, dans la pure -lumière. - -A la beauté des cimes et des saillies de toute espèce correspond celle -des creux, plissements, vallons ou défilés. Entre le sommet de notre -montagne et la pointe la plus voisine, la crête s'abaisse fortement et -laisse un passage assez facile entre les deux versants opposés. C'est à -cette dépression de l'arête que commence le premier sillon de la vallée -serpentine ouverte entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent -d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la surface des rochers et -s'unissent en ravins convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où, par une -série de défilés et de bassins étagés, les neiges s'écoulent et les eaux -descendent dans la vallée. - -Là, sur un sol à peine incliné, se montrent déjà les prairies, les -bouquets d'arbres domestiques, les groupes de maisons. De toutes parts -des vallons, les uns gracieux, les autres sévères d'aspect, s'inclinent -vers la vallée principale. Au delà d'un détour éloigné, le val disparaît -au regard; mais, si l'on cesse d'en voir le fond, on en devine du moins -la forme générale et les contours par les lignes plus ou moins -parallèles que dessinent les profils des contreforts. Dans son ensemble, -la vallée, avec ses innombrables ramifications pénétrant de toutes parts -dans l'épaisseur de la montagne, peut se comparer aux arbres dont les -milliers de rameaux sont divisés et subdivisés en ramilles délicates. -C'est par la forme de la vallée et de tout son réseau de vallons qu'on -peut le mieux se rendre compte du véritable relief des montagnes qu'elle -sépare. - -Des sommets d'où la vue plane le plus librement sur l'espace, ne voit-on -pas d'ailleurs un grand nombre de cimes que l'on compare les unes avec -les autres et qui se font comprendre mutuellement? Par-dessus le profil -sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre côté de la vallée, on -distingue dans le lointain un autre profil de monts déjà bleuâtres; -puis, encore au delà, une troisième ou même une quatrième série de monts -d'azur. Ces lignes de monts, qui vont se rattacher à la grande crête des -sommets principaux, sont vaguement parallèles malgré leurs dentelures, -et tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence, suivant le -jeu des nuages et la marche du soleil. - -Deux fois par jour se déroule incessamment l'immense tableau des monts, -quand les rayons obliques des matins et des soirs laissent dans l'ombre -les plans successifs tournés vers la nuit et baignent de lumière ceux -qui regardent le jour. Des cimes occidentales les plus éloignées à -celles que l'on distingue à peine à l'occident, c'est une gamme -harmonieuse de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui peuvent -se produire sous l'éclat du soleil et la transparence de l'air. Parmi -ces montagnes, il en est qu'un souffle pourrait effacer, tant elles sont -légères de tons, tant leurs traits sont délicatement tracés sur le fond -du ciel! - -Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume imperceptible se forme à -l'horizon, ou seulement que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner -l'ombre, et ces montagnes si belles, ces neiges, ces glaciers, ces -pyramides, s'évanouissent par degrés ou même en un clin d'œil. On les -contemplait dans leur splendeur, et voici qu'elles ont disparu du ciel; -elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir incertain. - - - - -CHAPITRE III - -LA ROCHE ET LE CRISTAL - - -La roche dure des montagnes, aussi bien que celle qui s'étend au-dessous -des plaines, est recouverte presque partout d'une couche plus ou moins -profonde de terre végétale et de plantes diverses. Ici ce sont des -forêts; ailleurs, des broussailles, des bruyères, des myrtes, des -ajoncs; ailleurs encore, et sur la plus grande étendue, ce sont les -gazons courts des pâturages. Même là où la roche semble nue et jaillit -en aiguilles ou se dresse en parois, la pierre est revêtue de lichens -blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent une même apparence aux -rochers les plus différents par l'origine. Ce n'est guère que dans les -régions froides de la cime, au pied des glaciers et sur le bord des -neiges, que la pierre se montre sous une enveloppe de végétation qui la -déguise. Grès, calcaires, granits, sembleraient au voyageur inattentif -être une seule et même formation. - -Cependant la diversité des roches est grande; le minéralogiste qui -parcourt les monts, le marteau à la main, peut recueillir des centaines -et des milliers de pierres différentes par l'aspect et la structure -intime. Les unes sont d'un grain égal dans toute leur masse, les autres -sont composées de parties diverses et contrastent par la forme, la -couleur et l'éclat. Il en est de mouchetées, de diaprées et de rubanées; -de transparentes, de translucides et d'opaques. On en voit qui sont -hérissées de cristaux à faces régulières; on en voit aussi qui sont -ornées d'arborisations semblables à des bouquets de tamaris ou à des -feuilles de fougère. Tous les métaux se retrouvent dans la pierre, soit -à l'état pur, soit mélangés les uns avec les autres; tantôt ils se -montrent en cristaux ou en nodules, tantôt ce ne sont que de simples -irisations fugitives, pareilles aux reflets éclatants de la bulle de -savon. Puis ce sont les innombrables fossiles, animaux ou végétaux, que -renferme la roche et dont elle garde l'empreinte. Autant de fragments -épars, autant de témoins différents des êtres qui ont vécu pendant -l'incalculable série des siècles écoulés. - -Sans être ni minéralogiste ni géologue de profession, le voyageur qui -sait regarder voit parfaitement quelle est la merveilleuse diversité de -toutes ces roches qui constituent la masse de la montagne. Tel est le -contraste entre différentes parties du grand édifice que déjà, de loin, -on peut reconnaître souvent à quelle formation elles appartiennent. -D'une cime isolée dominant un espace étendu, on distingue avec facilité -l'arête ou le dôme de granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la -roche calcaire. - -C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notre montagne -que la roche granitique se révèle le mieux. Là, une crête de roches -noires sépare deux champs de neige déployant de chaque côté leur -blancheur étincelante; on dirait un diadème de jais sur un voile de -mousseline. C'est par cette crête qu'il est le plus facile de gagner le -point culminant du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées sous -la surface unie des neiges; là, le pied peut se poser fermement sur le -sol, tandis qu'à la force des bras on se hisse facilement, de degré en -degré, dans les parties escarpées. C'est par là que je faisais presque -toujours mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau et de mon -compagnon le berger, j'allais passer quelques heures sur le grand pic. - -Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres de l'atmosphère, l'arête -de granit paraît assez uniforme; les montagnards, pratiques et presque -grossiers dans leurs comparaisons, lui donnent le nom de peigne; on -dirait, en effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement. -Mais au milieu des rochers eux-mêmes on se trouve dans une sorte de -chaos: aiguilles, pierres branlantes, amoncellements de blocs, assises -superposées, tours qui surplombent, murs s'appuyant les uns sur les -autres et laissant entre eux d'étroits passages, telle est cette arête -qui forme l'angle du mont. Même sur ces hauteurs, la roche est presque -partout recouverte, comme par une espèce d'enduit, par la végétation des -lichens; mais, en maint endroit, elle a été mise à nu par la friction de -la glace, par l'humidité de la neige, l'action des gelées, des pluies, -des vents, des rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la foudre, -sont restés aimantés par le choc du feu céleste. - -Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer ce qui fut encore tout -récemment l'intérieur même de la roche; j'en vois les cristaux dans tout -leur éclat, le quartz blanc, le feldspath à la couleur d'un rose pâle, -le mica qui semble une paillette d'argent. En d'autres parties de la -montagne, le granit mis à nu présente un autre aspect: dans une roche, -il est blanc comme le marbre et parsemé de petits points noirs; -ailleurs, il est bleuâtre et sombre. Presque partout il est d'une grande -dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient à construire -des monuments durables; mais ailleurs il est tellement friable, les -cristaux divers en sont si faiblement agrégés, qu'on peut les écraser -entre ses doigts. Un ruisseau, qui prend sa source au pied d'un -promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale dans le ravin sur un lit -de sable le plus fin tout brillanté de mica; on croirait voir l'or et -l'argent briller à travers l'eau frémissante; plus d'un rustre venu de -la plaine s'y est trompé et s'est avidement précipité sur ces trésors -qu'entraîne négligemment le ruisselet moqueur. - -L'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une -autre espèce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse -de l'immense édifice. Non loin des arêtes et des dômes de granit, qui -sont les parties les plus élevées de la montagne et semblent en être le -noyau, pour ainsi dire, se montre une cime secondaire dont l'aspect est -d'une frappante régularité; on dirait une pyramide à quatre pans posée -sur l'énorme piédestal que lui forment les plateaux et les pentes. C'est -un sommet composé de roches ardoisées, que le temps rabote incessamment -par tous ses météores, le vent, les rayons solaires, les neiges, le -brouillard et les pluies. Les feuillets brisés de l'ardoise se -fissurent, se brisent et descendent en masses glissantes le long des -talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement -des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne. - -Tout autre que la roche ardoisée est la roche calcaire qui constitue -quelques-uns des promontoires avancés. Quand cette roche se brise, ce -n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables petits fragments, mais en -grandes masses. Telle fracture a séparé, de la base au sommet, tout un -rocher de trois cents mètres de hauteur; de côté et d'autre, on voit -monter jusqu'au ciel les deux parois verticales; au fond du gouffre, la -lumière pénètre à peine, et l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs -neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que par les bouillonnements -de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades. Nulle part, même -en des montagnes dix fois plus élevées, la nature ne paraît plus -grandiose. De loin, la partie calcaire du mont reprend ses proportions -réelles, et l'on voit qu'elle est dominée par des masses rocheuses -beaucoup plus hautes; mais elle étonne toujours par la puissante beauté -de ses assises et de ses tours; on dirait des temples babyloniens. - -Fort pittoresques aussi, bien que d'une faible importance relative, sont -les rochers de grès ou de conglomérats composés de fragments cimentés. -Partout où la pente du sol favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye -le ciment et se creuse une rigole, une fente étroite qui, peu à peu, -finit par scier la roche en deux. D'autres courants d'eau ont également -creusé dans le voisinage des fissures secondaires, d'autant plus -profondes que la masse liquide entraînée est plus abondante; la roche -ainsi découpée finit par ressembler à un dédale d'obélisques, de tours, -de forteresses. On voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect -rappelle maintenant celui de villes désertes, avec leurs rues humides et -sinueuses, leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs tourelles -surplombantes, leurs statues bizarres. Je me souviens encore de -l'impression d'étonnement, voisine de l'effroi, que je ressentis en -approchant de l'issue d'une gorge envahie déjà par les ombres du soir. -J'apercevais de loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, sur la -pointe du mont, je remarquais aussi des formes étranges qui me -semblaient des géants alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile -portant chacune à leur cime une grosse pierre ronde qui, de loin, -figurait une tête. Les pluies avaient peu à peu dissous, emporté tout le -sol environnant; mais les lourdes pierres avaient été respectées, et, -par leur poids, continuaient à donner de la consistance aux gigantesques -piliers d'argile qui les soutenaient. - -Chaque promontoire, chaque rocher de la montagne a donc son aspect -particulier, suivant la matière qui le compose et la force avec laquelle -il résiste aux éléments de dégradation. Ainsi naît une infinie variété -de formes qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent à l'extérieur -de la roche les neiges, les gazons, les forêts et les cultures. Au -pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements -continuels de décor de la surface. Et pourtant, combien peu nombreux -sont les éléments qui constituent la montagne et qui, par leurs -mélanges, lui donnent cette variété si prodigieuse d'aspects! - -Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, analysent les rochers, nous -apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux. Ils nous -disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire du silicium oxydé, -un métal qui, pur, serait semblable à de l'argent, et qui, par son -mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu roche blanchâtre. Ils nous -disent aussi que feldspath, mica, augrite, hornblende et autres -cristaux, qui se trouvent en si grande variété dans les rocs de la -montagne, sont des composés où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres -métaux, l'aluminium, le potassium, unis en diverses proportions et -suivant certaines lois d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère. -La montagne entière, les montagnes voisines et lointaines, les plaines -de leurs bases et la terre dans son ensemble, tout cela n'est que métal -à l'état impur; si les éléments fondus et mélangés de la masse du globe -reprenaient soudain leur pureté, la planète aurait, pour les habitants -de Mars ou Vénus braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect d'une -boule d'argent roulant dans le ciel noir. - -Le savant qui recherche les éléments de la pierre trouve que toutes les -roches massives, composées de cristaux ou de pâte cristalline, sont, -comme le granit, des métaux oxydés: tels sont le porphyre, la serpentine -et les roches ignées sorties de terre pendant les explosions -volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, pierre ponce: tout cela, -c'est du silicium, de l'aluminium, du potassium, du sodium, du calcium. -Quant aux roches disposées en feuillets ou en strates, placées en -couches les unes au-dessus des autres, comment ne seraient-elles pas -aussi des métaux, puisqu'elles proviennent en grande partie de la -désagrégation et de la redistribution des roches massives? Pierres -brisées en fragments, puis cimentées de nouveau, sables agglutinés en -roche après avoir été triturés et pulvérisés, argiles devenues compactes -après avoir été délayées par les eaux, ardoises qui ne sont autre chose -que des argiles durcies, tout cela n'est que débris des roches -antérieures et, comme elles, se compose de métaux. Seuls, les calcaires, -qui constituent une partie si considérable de l'enveloppe terrestre, ne -proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes; -ils sont formés de débris qui ont passé par les organismes des animaux -marins; ils ont été mangés et digérés, mais ils n'en sont pas moins -métalliques; ils ont pour base le calcium combiné avec le soufre, le -carbone, le phosphore. Ainsi, grâce aux mélanges, aux combinaisons -variées et changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, du -métal, a pris des formes hardies et pittoresques, s'est creusée en -bassins pour les lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, a -fini par entrer jusque dans la sève des plantes et dans le sang des -animaux. - -Le métal pur se révèle encore, çà et là, parmi les pierres de la -montagne. Au milieu des éboulis et sur le bord des fontaines, on voit -souvent des masses ferrugineuses; des cristaux de fer, de cuivre, de -plomb, combinés avec d'autres éléments, se trouvent aussi dans les -débris épars; parfois, dans le sable du ruisseau, brille une parcelle -d'or. Mais, dans la roche dure, ni le minerai précieux, ni le cristal, -ne sont distribués au hasard; ils sont disposés en veines ramifiées qui -se développent surtout entre les assises de formations différentes. Ces -filons de métal, semblables au fil magique du labyrinthe, ont conduit -les mineurs, et après eux les géologues, dans l'épaisseur, l'histoire de -la montagne. - -Autrefois, nous disent les contes merveilleux, il était facile d'aller -recueillir toutes ces richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait -d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux. En faisant un faux pas, -on essayait de se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, entraînant -avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue. -Le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture, non sans prononcer -quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette, puis, après -avoir marché longtemps dans la noire avenue, il se trouvait tout à coup -sous une voûte de cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent, -ornées à profusion de rubis, de topazes, de saphirs, se dressaient tout -autour de la salle: il suffisait de se baisser pour ramasser des -trésors. De nos jours, ce n'est plus sans travail, par de simples -incantations, que l'homme parvient à conquérir l'or et les autres métaux -qui dorment dans les roches. Les précieux fragments sont rares, impurs, -mélangés de terre, et la plupart ne prennent leur éclat et leur valeur -qu'après avoir été affinés dans la fournaise. - - - - -CHAPITRE IV - -L'ORIGINE DE LA MONTAGNE - - -Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, la montagne énorme offre une -combinaison d'éléments divers qui se sont mélangés en proportions -changeantes; chaque cristal, chaque minerai, chaque grain de sable ou -parcelle de calcaire, a son histoire infinie, comme les astres -eux-mêmes. Le moindre fragment de roche a sa genèse comme l'univers; -mais, tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres, -l'astrologue, le géologue, le physicien, le chimiste, en sont encore à -se demander avec anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et le -mystère de son origine. - -Et l'origine de la montagne elle-même, est-il certain qu'ils l'aient -dévoilée? A la vue de toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et -granits, pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est -accumulée et dressée vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté -superbe, pouvons-nous faire un retour sur nous-mêmes, faibles nains qui -regardons, et dire à la montagne, avec l'orgueil conscient de -l'intelligence satisfaite: «La plus petite de tes pierres peut nous -écraser, mais nous te comprenons; nous savons quelles ont été ta -naissance et ton histoire»? - -Comme nous, et plus que nous, les enfants se questionnent à la vue de la -nature et de ses phénomènes; mais, presque toujours, dans leur confiance -naïve, ils se contentent de la réponse vague et mensongère d'un père ou -d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur qui prétend ne rien ignorer. -S'ils n'obtenaient pas cette réplique, ils chercheraient, chercheraient -toujours, jusqu'à ce qu'ils se fussent donné une explication quelconque, -car l'enfant ne sait pas rester dans le doute; plein du sentiment de son -existence, entrant en vainqueur dans la vie, il faut qu'il puisse parler -en maître de toutes choses. Rien ne doit lui rester inconnu. - -De même les peuples, à peine sortis de leur barbarie première, avaient -pour tout ce qui les frappait une affirmation définitive. La première -explication, celle qui répondait le mieux à l'intelligence et aux mœurs -de ce groupe humain, était trouvée bonne. Transmise de bouche en bouche, -la légende a fini par devenir parole divine, et les castes d'interprètes -ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorité morale et de leurs -cérémonies. C'est ainsi que, dans l'héritage mythique de presque toutes -les nations, nous trouvons des récits qui nous racontent la naissance -des montagnes ainsi que celle des fleuves, de la terre, de l'Océan, des -plantes, des animaux et de l'homme lui-même. - -L'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les -génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au -hasard; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin, comme -des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. Ainsi furent -construits le Liban et l'Hermon; ainsi fut enraciné aux bornes du monde -le mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, une fois créées, les -montagnes changeaient souvent de place, et des dieux s'en servaient pour -se les lancer d'un coup de fronde. Les Titans, qui n'étaient point -dieux, bouleversèrent tous les monts de la Thessalie, pour en dresser -des remparts autour de l'Olympe; le gigantesque Athos lui-même n'était -pas trop pesant pour leurs bras, et, du fond de la Thrace, ils le -portèrent jusqu'au milieu de la mer, à l'endroit où il s'élève -aujourd'hui. Une géante du Nord avait rempli son tablier de collines et -les semait de distance en distance pour reconnaître son chemin. Vichnou, -voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du -soleil, s'empara d'une montagne et la tint en équilibre sur le bout de -son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle a été, nous dit la -légende, l'origine des ombrelles. - -Dieux et géants n'avaient pas même toujours besoin de saisir les monts -pour les déplacer; ceux-ci obéissaient à un simple signe. Les pierres -accouraient au son de la lyre d'Orphée, les montagnes se dressaient pour -entendre Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, séjour des muses. Le -prophète Mahomet arriva deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans un -âge de foi plus naïve, il ne serait point allé à la montagne, c'est elle -qui se serait dirigée vers lui. - -A côté de cette explication de la naissance des montagnes par la volonté -des dieux, la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins -grossière. D'après cette idée, les rochers et les monts seraient des -organes vivants poussés naturellement sur le grand corps de la terre, -comme poussent les étamines dans la corolle de la fleur. Tandis que, -d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer, de -l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumière -vivifiante. C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et font -tourner leurs pétales vers l'astre qui les regarde et leur donne -l'éclat. Mais les légendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont -plus pour l'humanité que des souvenirs poétiques; elles sont allées -rejoindre les rêves, et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de ces -illusions, est devenu plus avide à la poursuite de la vérité. Aussi les -hommes de nos jours, de même que ceux des temps anciens, ont-ils à se -répéter encore, en contemplant les cimes dorées par la lumière: «Comment -donc ont-elles pu se dresser dans le ciel?» - -Même à notre époque, où les savants font profession de n'appuyer leurs -théories que sur l'observation et l'expérience, il en est dont les -fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux légendes des -anciens. Un gros livre moderne essaye de nous démontrer que la lumière -du soleil qui baigne notre planète a pris corps et s'est condensée en -plateaux et en montagnes autour de la terre. Un autre affirme que -l'attraction du soleil et de la lune, non contente de soulever deux fois -par jour les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre et redressé -les vagues solides jusque dans la région des neiges. Un autre enfin -raconte comment les comètes, égarées dans les cieux, sont venues heurter -notre globe, en ont troué l'enveloppe comme des pierres brisant un -glaçon, et ont fait jaillir les montagnes en longues rangées et en -massifs. - -Heureusement la terre, toujours en travail de création nouvelle, ne -cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu à -peu les rugosités de sa surface. Elle se détruit, mais elle se -reconstruit de jour en jour, constamment; elle nivelle ses montagnes, -mais pour en édifier d'autres; elle creuse des vallées, mais pour les -combler encore. En parcourant la surface du globe et en observant avec -soin les phénomènes de la nature, on peut donc voir se former des -coteaux et des monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une soudaine -poussée, comme le demanderaient des amis du miracle. On les voit naître, -soit directement du sein de la terre, soit indirectement, pour ainsi -dire, par l'érosion des plateaux, de même qu'une statue apparaît peu à -peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une masse insulaire ou continentale, -haute de centaines ou de milliers de mètres, reçoit des pluies en -abondance, ses versants sont graduellement sculptés en ravins, en -vallons, en vallées; la surface uniforme du plateau se découpe en cimes, -en arêtes, en pyramides, se creuse en cirques, en bassins, en -précipices; des systèmes de montagnes apparaissent peu à peu là où le -sol uni se déroulait sur d'énormes étendues. Il est même des régions de -la terre où le plateau, attaqué par des pluies sur un seul côté, ne -s'échancre en montagnes que par ce versant: telle est, en Espagne, cette -terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie par les -escarpements de la sierra Morena. - -En outre de ces causes extérieures qui changent les plateaux en -montagnes, s'accomplissent aussi dans l'intérieur de la terre de lentes -transformations qui ont pour conséquence d'énormes effondrements. Les -hommes laborieux qui, le marteau à la main, cheminent pendant des années -entières à travers les monts pour en étudier la forme et la structure, -remarquent, dans les nouvelles assises de formation marine qui -constituent la partie non cristalline des monts, de gigantesques failles -ou fissures de séparation qui s'étendent sur des centaines de kilomètres -de longueur. Des masses, ayant des milliers de mètres d'épaisseur, se -sont redressées dans ces chutes ou même ont été complètement renversées, -de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan -inférieur. Les assises, en s'affaissant par chutes successives, ont -dénudé le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un -manteau; elles ont révélé le noyau de la montagne comme une draperie -retirée soudain découvre un monument caché. - -Mais les écroulements eux-mêmes ont eu moins d'importance que les -plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui -en forment les rugosités extérieures. Soumises à de lentes pressions -séculaires, la roche, l'argile, les couches de grès, les veines de -métal, tout se plisse comme le ferait une étoffe, et les plis qui -naissent ainsi forment les monts et les vallées. Semblable à la surface -de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, mais ces ondulations -sont bien autrement puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, qui -se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines. Sans cesse -les roches de la terre se trouvent soumises à ces impulsions latérales -qui les ploient et les reploient diversement, et les assises sont dans -une fluctuation continuelle. C'est ainsi que se ride la peau d'un fruit. - -Les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement -du niveau de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère sont les -montagnes de laves et de cendres volcaniques. En maints endroits de la -surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, s'élevant, grandissant -à vue d'œil. Bien différents des montagnes ordinaires, les volcans -proprement dits sont percés d'une cheminée centrale par laquelle -s'échappent des vapeurs et les fragments pulvérisés de roches -incendiées; mais, quand ils s'éteignent, la cheminée se ferme, et les -pentes du cône volcanique, dont le profil perd de sa régularité première -sous l'influence des pluies et de la végétation, finissent par -ressembler à celles des autres monts. D'ailleurs, il est des masses -rocheuses qui, en s'élevant du sein de la terre, soit à l'état liquide, -soit à l'état pâteux, sortent tout simplement d'une longue crevasse du -sol et ne sont point lancées par un cratère, comme les scories du Vésuve -et de l'Etna. Les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en -promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse de ces vieilles -montagnes chenues qui hérissent ailleurs la surface de la terre. Les -laves jadis brûlantes se refroidissent peu à peu; elles se délitent -extérieurement et se revêtent de terre végétale; elles reçoivent l'eau -de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en -rivières; enfin elles se recouvrent à leur base de formations -géologiques nouvelles et s'entourent, comme les autres montagnes, -d'assises de galets, de sable ou d'argile. A la longue, le regard du -savant peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du sein de la grande -fournaise, la terre, comme une masse de métal en fusion. - -Parmi les anciens monts qui font partie de ces massifs et de ces -systèmes qu'on appelle les «colonnes vertébrales» des continents, il en -est un grand nombre qui sont composés de roches très ressemblantes aux -laves actuelles et d'une constitution chimique analogue. Comme ces -laves, porphyres, trapps et métaphyres sont sortis de terre par de -larges fissures et se sont étalés sur le sol, pareils à une matière -visqueuse qui se figerait bientôt au contact de l'air, la plupart des -roches granitiques semblent s'être formées de la même manière; elles -sont cristallines comme les laves, et leurs cristaux ont pour éléments -les mêmes corps simples, le silicium et l'aluminium. N'est-il pas -raisonnable de penser que ces granits ont été, eux aussi, une masse -pâteuse, et que des crevasses du sol ont donné passage à leurs coulées -brûlantes? Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse en discussion et non -une vérité démontrée. De même que les laves qui jaillissent du sol -soulèvent parfois des lambeaux de terrains avec leurs forêts ou leurs -gazons, de même on pense que l'éruption des granits ou autres roches -semblables a été la cause la plus fréquente du soulèvement des assises -de formations diverses qui constituent la partie la plus considérable -des montagnes. Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que les eaux -de la mer ou d'un lac avaient jadis déposées en couches parallèles sur -le fond de leur lit, et qui étaient devenues la pellicule extérieure de -la terre, auraient été ainsi ployées et redressées par la masse qui -s'élevait des profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le flot -montant du granit aurait brisé les assises supérieures en îles et en -îlots qui, tout disloqués, fendillés, chiffonnés en plissements -bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions et sur les saillies -de la roche soulevante; ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le -sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant de côté et d'autre les -assises extérieures, suivant les angles d'inclinaison les plus divers; -ailleurs encore, le granit, sans même se faire jour, n'en aurait pas -moins bossué les couches supérieures. Celles-ci, sous la pression qui -les a fait se ployer, auraient cessé d'être plaines pour devenir -collines et montagnes. Ainsi, même les hauteurs formées de strates -paisiblement déposées au fond des eaux auraient pu se dresser en cimes, -de la même manière que les protubérances de laves; un puits creusé à -travers les couches superposées atteindrait le noyau de porphyre ou de -granit. - -En admettant que la plupart des montagnes ont fait leur apparition à la -manière des laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes ces -matières en fusion reste encore à reconnaître par la pensée. D'ordinaire -on suppose qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire, par la -contraction de l'enveloppe extérieure du globe, qui se refroidit -lentement en rayonnant de la chaleur dans les espaces. Jadis, notre -planète était une goutte brûlante de métal. En roulant dans les cieux -froids, elle s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule est-elle -solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter, ou bien la goutte entière -est-elle devenue dure jusque dans son noyau? On ne le sait pas encore, -car rien ne prouve que les laves de nos volcans sortent d'un immense -réservoir remplissant tout l'intérieur du globe. Nous savons seulement -que ces laves s'élancent parfois des crevasses du sol et coulent à la -surface; de même les granits, les porphyres et autres roches semblables -auraient coulé hors des fentes de l'écorce terrestre, comme la sève -s'échappe de la blessure d'une plante. La marée de pierres fondues -serait montée de l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe -planétaire, graduellement resserrée par l'effet de son propre -refroidissement. - - - - -CHAPITRE V - -LES FOSSILES - - -Quelle que soit l'origine première de la montagne, son histoire nous est -du moins connue depuis une époque de beaucoup antérieure aux annales de -notre humanité. A peine cent cinquante générations d'hommes se sont -succédé depuis que se sont accomplis les premiers actes de nos ancêtres -dont il soit resté des témoignages; avant cette époque, l'existence de -notre race ne nous est plus révélée que par des monuments incertains. -L'histoire de la montagne inanimée est écrite, au contraire, en -caractères visibles depuis des millions de siècles. - -Le grand fait, celui qui frappait déjà nos aïeux dès l'enfance de la -civilisation, et qu'ils ont diversement raconté dans leurs légendes, est -que les roches distribuées en assises régulières, en couches placées les -unes au-dessus des autres comme les pièces d'un édifice, ont été -déposées par les eaux. Qu'on se promène au bord d'une rivière; que même, -par un jour de pluie, on regarde la rigole temporaire qui se forme dans -les dépressions du sol, et l'on verra le courant s'emparer des graviers, -des grains de sable, des poussières et de tous les débris épars, pour -les distribuer avec ordre sur le fond et sur les rivages de son lit; les -fragments les plus lourds se déposeront en couches à l'endroit où l'eau -perd la rapidité de son impulsion première, les molécules plus légères -iront plus loin s'étaler en strates à la surface unie; enfin les argiles -ténues, dont le poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront en -nappes partout où s'arrête le mouvement torrentiel de l'eau. Sur les -plages et dans les bassins des lacs et des mers, les assises de débris -successivement déposées sont encore bien plus régulières, car les eaux -n'y ont pas la marche impétueuse des ondes fluviales, et tout ce que -reçoit leur surface se tamise à travers la profondeur de leurs eaux en -restant, sans que rien vienne troubler l'action égale des vagues et des -courants. - -C'est ainsi que, dans la grande nature, se fait la division du travail. -Sur les côtes rocheuses de l'Océan, assaillies par les flots du large, -on ne voit que galets et cailloux entassés. Ailleurs, s'étendent à perte -de vue des plages de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se -déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui étudient le fond de la mer -nous disent que, sur de vastes espaces, grands comme des provinces, les -débris que rapportent leurs instruments se composent toujours d'une vase -uniforme, plus ou moins mélangée d'argile ou de sable, suivant les -divers parages. Ils ont aussi constaté qu'en d'autres parties de la mer -la roche qui se forme au fond du lit marin est de la craie pure. -Coquillages, spicules d'éponges, animalcules de toute sorte, organismes -inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment en pluie des -eaux de la surface, et se mêlent aux êtres innombrables qui -s'accumulent, vivent et meurent sur le fond, en multitudes assez grandes -pour constituer des assises aussi épaisses que celles de nos montagnes; -et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées de débris du même -genre? Dans un avenir inconnu, lorsque les abîmes actuels de l'Océan -s'étaleront en plaines ou se redresseront en sommets à la lumière du -soleil, nos descendants verront des terrains géologiques semblables à -ceux que nous contemplons aujourd'hui, et qui peut-être auront disparu, -menuisés en fragments par les eaux fluviales. - -Pendant la série des âges, les assises de formations maritimes et -lacustres, dont la plus grande partie de notre montagne est composée, -sont arrivées à occuper à une grande hauteur au-dessus de la mer leur -position penchante et contournée en plissements bizarres. Qu'elles aient -été soulevées par une pression venue d'en bas, ou bien que l'Océan se -soit abaissé par suite du refroidissement et de la contraction de la -terre ou par toute autre cause, et que, de cette manière, il ait laissé -des couches de grès et de calcaire sur les anciens bas-fonds devenus -continents, ces assises sont là maintenant, et nous pouvons à notre aise -étudier les débris que nombre d'entre elles ont rapportés du monde -sous-marin. - -Ces débris, ce sont les fossiles, restes de plantes et d'animaux -conservés dans la roche. Il est vrai, les molécules qui constituaient le -squelette animal ou végétal de ces corps ont disparu, aussi bien que le -tissu des chairs et les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a été -remplacé par des grains de pierre qui ont gardé la forme et jusqu'à la -couleur de l'être détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce sont les -coquillages des mollusques et les disques, les boules, les épines, les -cylindres, les baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères et -des diatomées qui se rencontrent en plus étonnantes multitudes; mais il -s'y trouve aussi des formes qui remplacent exactement les chairs molles -de ces êtres organisés; on voit des squelettes de poissons avec leurs -nageoires et leurs écailles; on reconnaît des élytres d'insectes, des -branchilles et des feuilles; on distingue jusqu'à des traces de pas, et, -sur la roche dure qui fut jadis le sable incertain des plages, on -retrouve l'empreinte des gouttes de pluie et l'entre-croisement des -sillons tracés par les vaguelettes du bord. - -Les fossiles, fort rares dans certaines roches de formation marine, très -nombreux au contraire en d'autres assises, et constituant la masse -presque entière des marbres et des craies, nous servent à reconnaître -l'âge relatif des assises qui se sont déposées pendant la série des -temps. En effet, toutes les couches fossillifères n'ont pas été -renversées et bizarrement entremêlées par les failles et par les -éboulis, la plupart d'entre elles ont même gardé leur superposition -régulière, de sorte que l'on peut observer et recueillir les fossiles -dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises, encore dans leur -état normal, ont la position qu'elles avaient jadis, après avoir été -déposées par les eaux marines ou lacustres, le coquillage que l'on -découvre dans la couche supérieure est certainement plus moderne que -celui des couches situées au-dessous. Des centaines, des milliers -d'années, représentées par les innombrables molécules intermédiaires du -grès ou de la craie, ont séparé les deux existences. - -Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux avaient toujours vécu sur -la terre depuis le jour où ces organismes vivants firent leur première -apparition sur l'écorce refroidie de la planète, on ne pourrait juger de -l'âge relatif des deux couches terrestres séparées l'une de l'autre. -Mais des êtres différents n'ont cessé de se succéder pendant les âges et -par conséquent dans les assises superposées. Certaines formes, qui se -montrent en très grande abondance au sein des roches stratifiées les -plus anciennes, deviennent peu à peu plus rares dans les roches -d'origine moins éloignée, puis finissent par disparaître tout à fait. -Les nouvelles espèces qui succèdent aux premières ont aussi, comme -chaque être en particulier, leur période de renaissance, de propagation, -de dépérissement et de mort; on pourrait comparer chaque espèce de -fossile animal ou végétal à un arbre gigantesque, dont les racines -plongent dans les terrains inférieurs d'antique formation, et dont le -tronc se ramifie et se perd dans les couches hautes d'origine plus -récente. - -Les géologues, qui, dans les divers pays du monde, passent leur temps à -examiner les roches et à les étudier molécule à molécule, afin d'y -découvrir les vestiges d'êtres jadis vivants, ont pu, grâce à l'ordre de -succession des fossiles de toute espèce, reconnaître aux restes enfermés -l'âge relatif des diverses assises de la terre qu'ont déposées les eaux. -Dès que les observations comparées ont été assez nombreuses, il devint -même souvent facile, à la vue d'un seul fossile, de dire à quelle époque -des âges terrestres appartient la roche où il s'est rencontré. Une -pierre quelconque de grès, de schiste ou de calcaire, offre une -empreinte bien nette de coquille ou de plante; cela suffit parfois. Le -naturaliste, sans crainte de se tromper, déclare que la pierre dans -laquelle est marquée cette empreinte appartient à telle ou telle série -de roches et doit être classée à telle ou telle époque dans l'histoire -de la planète. - -Ces fossiles révélateurs, qui, sous forme d'êtres vivants, s'agitaient, -il y a des millions d'années, dans la vase des abîmes océaniques, se -retrouvent maintenant à toutes les hauteurs, dans les assises des -montagnes. On en voit sur la plupart des cimes pyrénéennes, ils -constituent des Alpes entières; on les reconnaît sur le Caucase et sur -les Cordillères. L'homme les verrait également sur les sommets de -l'Himalaya, s'il pouvait s'élever à ces hauteurs. Ce n'est pas tout: ces -nappes fossilifères, qui dépassent aujourd'hui la zone moyenne des -nuages, atteignaient autrefois des altitudes beaucoup plus -considérables. En maints endroits, sur un versant des montagnes, on -constate que des assises de roches sont plus ou moins souvent -interrompues. Çà et là, peut-être, le géologue retrouve dans les vallons -quelques lambeaux de ces terrains; mais les couches continues ne -reprennent que bien loin de là, sur le versant opposé de la montagne. -Que sont devenus les fragments intermédiaires? Ils existaient jadis, -car, même en les brisant, la masse granitique, montant de l'intérieur, -n'a pu que les fendiller; mais les assises lézardées n'en restaient pas -moins sur le sommet glissant. - - - - -CHAPITRE VI - -LA DESTRUCTION DES CIMES - - -Et pourtant ces masses énormes, monts empilés sur des monts, ont passé -comme des nuages que le vent balaye du ciel; les assises de trois, -quatre ou cinq kilomètres d'épaisseur, que la coupe géologique des -roches nous révèle avoir existé jadis, ont disparu pour entrer dans le -circuit d'une création nouvelle. Il est vrai, la montagne nous paraît -encore formidable, et nous en contemplons avec une admiration mêlée -d'effroi les pics superbes pénétrant au-dessus des nuées dans l'air -glacé de l'espace. Si hautes sont ces pyramides neigeuses qu'elles nous -cachent une moitié du ciel; d'en bas, ses précipices, qu'essaye -vainement de mesurer notre regard, nous donnent le vertige. Néanmoins, -tout cela n'est plus qu'une ruine, un simple débris. - -Autrefois, les couches d'ardoises, de calcaires, de grès, qui s'appuient -à la base de la montagne et se redressent çà et là en sommets -secondaires, se rejoignaient, par-dessus la cime granitique, en couches -uniformes; elles ajoutaient leur énorme épaisseur à l'élévation déjà si -grande du pic suprême. La hauteur de la montagne était doublée, la -pointe atteignait alors cette région où l'atmosphère est si rare que -l'aile même de l'aigle n'a plus la force de s'y soutenir. Ce n'est plus -le regard, c'est l'imagination qui s'effraye à la pensée de ce que la -montagne était alors, et de ce que les neiges, les glaces, les pluies et -les tempêtes lui ont enlevé pendant la série des âges. Quelle histoire -infinie, quelles vicissitudes sans nombre dans la succession des -plantes, des animaux et des hommes, depuis que les monts ont ainsi -changé de forme et perdu la moitié de leur hauteur! - -Ce prodigieux travail de déblai n'a, d'ailleurs, pu s'accomplir sans -qu'il en reste, en maints endroits, des traces irrécusables. Les débris -qui ont glissé du haut des cimes avec les neiges, que la glace a poussés -devant elle, que les eaux ont triturés, menuisés, entraînés en cailloux, -en graviers et en sables, ne sont pas tous retournés à la mer, d'où ils -étaient sortis à une période antérieure; d'énormes amas se voient encore -dans l'espace qui sépare les pentes hardies de la montagne et les terres -basses riveraines de l'Océan. Dans cette zone intermédiaire, où les -collines se déroulent en longues ondulations, comme les vagues de la -mer, le sol est en entier composé de pierres roulées et de gravois -entassés. Tout cela, ce sont les restes de la montagne, que les eaux ont -réduite en menus fragments, transportée en détail et déversée en énormes -alluvions à l'issue des grandes vallées. Les torrents descendus des -hauteurs fouillent à leur aise dans ces plateaux de débris, et en font -ébouler les talus dans le sillon qu'ils se sont creusé. Sur les pentes -du fossé profond où serpentent les eaux, on reconnaît, dans un désordre -apparent, les diverses roches qui ont servi de matériaux au grand -édifice de la montagne: voici les blocs de granit et les fragments de -porphyre; voilà des schistes aux arêtes aiguës à demi enfouis dans le -sable; ailleurs sont des morceaux de quartz, des grès, des cailloux -calcaires, des rognons de minerai, des cristaux émoussés. On y trouve -aussi des fossiles d'époques différentes, et, dans les espaces où les -eaux ont tournoyé longtemps, se sont arrêtés d'innombrables squelettes -d'animaux flottés. C'est là qu'on a découvert, par milliers, les -ossements des hipparions, des aurochs, des élans, des rhinocéros, des -mastodontes, des mammouths et autres grands mammifères qui parcouraient -autrefois nos campagnes et qui maintenant ont disparu, cédant à l'homme -l'empire du monde. Les torrents qui apportèrent tous ces débris les -emportent pièce à pièce en les réduisant en poussière. Squelettes et -fossiles, argiles et sables, blocs de schiste, de grès et de porphyre, -tout s'effondre peu à peu, tout prend le chemin de la mer; l'immense -travail de dénudation qui s'est accompli pour la grande montagne -recommence en petit pour les amas de décombres; ravinés par les eaux, -ils s'abaissent graduellement en hauteur, ils se fragmentent en collines -distinctes. Néanmoins, même amoindri comme il l'est par le travail des -siècles, tout croulant et ruiné, le plateau de débris qui s'étend à la -base de la montagne suffirait pour ajouter quelques milliers de mètres à -la grande cime, s'il reprenait sa position première dans les assises de -la roche. «C'est en léchant les monts, dit une antique prière des -Indous, que la vache céleste, c'est-à-dire la pluie des cieux, a formé -les campagnes.» - -Sous nos yeux mêmes se poursuit le travail de dénudation des roches avec -une étonnante activité. Il est des montagnes, composées de matériaux peu -cohérents, que nous voyons se fondre, se dissoudre, pour ainsi dire: des -gorges se creusent dans les flancs du mont, des brèches s'ouvrent au -milieu de la crête; ravinée par les avalanches et par les eaux d'orage, -la grande masse, naguère une et solitaire, se divise peu à peu en deux -cimes distinctes, qui semblent s'éloigner l'une de l'autre à mesure que -le gouffre de séparation est plus profondément fouillé. - -Au printemps surtout, alors que le sol a été détrempé par les neiges -fondantes, les éboulis, les tassements, les érosions prennent de telles -proportions, que la montagne entière semble vouloir s'affaisser et -prendre le chemin de la plaine. Un jour de douce et humide chaleur, je -m'étais aventuré dans une gorge de la montagne, pour en revoir encore -une fois les neiges, avant que les eaux printanières les eussent -emportées. Elles obstruaient toujours le fond du ravin, mais en maint -endroit elles étaient méconnaissables, tant elles étaient recouvertes de -débris noirâtres et mélangés de boue. Les roches ardoisées qui -dominaient la gorge semblaient changées en une sorte de bouillie et -s'abîmaient en larges pans; la fange noire qui suintait en ruisseaux des -parois du défilé s'engouffrait avec un sourd clapotement dans la neige à -demi liquide. De toutes parts, je ne voyais que cataractes de neige -souillée et de débris; instinctivement, je me demandais, avec une sorte -d'effroi, si les rochers, se fondant comme la neige elle-même, -n'allaient pas s'unir par-dessus la vallée en une seule masse visqueuse -et s'épancher au loin dans les campagnes. Le torrent, que j'apercevais -çà et là par des puits au fond desquels s'étaient effondrées les couches -supérieures de neiges, paraissait transformé en un fleuve d'encre, tant -ses eaux étaient chargées de débris; c'était une énorme masse de fange -en mouvement. Au lieu du son clair et joyeux que j'étais accoutumé -d'entendre, le torrent rendait un mugissement continu, celui de tous les -décombres entre-choqués roulant au fond du lit. C'est au printemps -surtout, à l'époque annuelle de la rénovation terrestre, que l'on voit -s'accomplir ce prodigieux travail de destruction. - -En outre, un immense travail invisible se fait dans la pierre elle-même. -Tous les changements causés par les météores ne sont que des -modifications extérieures; les transformations intimes qui -s'accomplissent dans les molécules de la roche ont, par leurs résultats, -une importance au moins égale. Tandis que la montagne se délite en -dehors et change incessamment d'aspect, elle prend à l'intérieur une -structure nouvelle, et les assises mêmes se modifient dans leur -composition. Pris en son ensemble, le mont est un immense laboratoire -naturel, où toutes les forces physiques et chimiques sont à l'œuvre, se -servant, pour accomplir leur travail, de cet agent souverain que l'homme -n'a pas à sa disposition, le temps. - -D'abord, l'énorme poids de la montagne, égal à des centaines de -milliards de tonnes, pèse d'une telle puissance sur les roches -inférieures, qu'elle donne à plusieurs d'entre elles une apparence bien -différente de celle qu'elles avaient en émergeant des mers. Peu à peu, -sous la formidable pression, les ardoises et les autres formations -schisteuses prennent une disposition feuilletée. Pendant les milliers et -les milliers de siècles qui s'écoulent, les molécules comprimées -s'amincissent en folioles que l'on peut ensuite séparer facilement, -lorsque, après quelque révolution géologique, la roche se trouve de -nouveau ramenée à la surface. L'action de la chaleur terrestre, qui, -jusqu'à une certaine distance du moins, s'accroît avec la profondeur, -contribue aussi à changer la structure des roches. C'est ainsi que les -calcaires ont été transformés en marbres. - -Mais non seulement les molécules des rochers se rapprochent ou -s'éloignent et se groupent diversement, suivant les conditions physiques -dans lesquelles elles se trouvent pendant le cours des âges, mais la -composition des pierres change également; c'est un chassé-croisé -continuel, un voyage incessant des corps qui se déplacent, -s'entremêlent, se poursuivent. L'eau qui pénètre par toutes les fissures -dans l'épaisseur de la montagne et celle qui remonte en vapeur des -abîmes profonds servent de véhicule principal à ces éléments qui -s'attirent, puis se repoussent, entraînés dans le grand tourbillon de la -vie géologique. Dans les fentes de la montagne le cristal est chassé par -un autre cristal; le fer, le cuivre, l'argent ou l'or remplacent -l'argile ou la chaux; la roche terne s'irise de la multitude des -substances qui la pénètrent. Par le déplacement du carbone, du soufre, -du phosphore, la chaux devient marne, dolomite, plâtre-gypse cristallin; -par suite de ces nouvelles combinaisons, la roche se gonfle ou se -resserre, et des révolutions s'accomplissent avec lenteur dans le sein -de la montagne. Bientôt la pierre, comprimée dans un espace trop étroit, -soulève, écarte les assises surincombantes, fait crouler d'énormes pans -et, par de lents efforts dont les résultats sont les mêmes que ceux -d'une explosion prodigieuse, donne un nouveau groupement aux roches de -la montagne. Tantôt la pierre se contracte, se fendille, se creuse en -grottes, en galeries, et de grands écroulements s'y produisent, -modifiant ainsi l'aspect et la forme extérieure du mont. A chaque -modification intime dans la composition de la roche correspond un -changement dans le relief. La montagne résume en elle toutes les -révolutions géologiques. Elle a crû pendant des milliers de siècles, -décrû pendant d'autres milliers, et dans ses assises se succèdent sans -fin tous les phénomènes de croissance et de décroissance, de formation -et de destruction, qui s'accomplissent plus en grand pour la grande -Terre. L'histoire de la montagne est celle de la planète elle-même; -c'est une destruction incessante, un renouvellement sans fin. - -Chaque roche résume une période géologique. Dans cette montagne au -profil si gracieux, surgissant de la terre avec une si noble attitude, -on croirait voir l'œuvre d'un jour, tant l'ensemble a d'unité, tant les -détails concourent à l'harmonie générale. Et pourtant cette montagne a -été sculptée pendant une myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit -raconte les vieux âges où la fibre végétale n'avait pas encore recouvert -la scorie terrestre. Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à -l'époque où plantes et animaux étaient encore à naître, nous dit que, -lorsque l'Océan le déposa sur ses rives, des montagnes avaient été déjà -démolies par les flots. La plaque d'ardoise qui garde l'os d'un animal, -ou seulement une légère empreinte, nous raconte l'histoire des -générations innombrables qui se sont succédé à la surface de la terre -dans l'incessante bataille de la vie; les traces de houille nous parlent -de ces forêts immenses dont chacune en mourant n'a fait qu'une légère -couche de charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules que nous -révèle le microscope, nous fait assister au travail des multitudes -d'organismes qui pullulaient au fond des mers; les débris de toute -espèce nous montrent les eaux de pluie, les neiges, les glaciers, les -torrents, déblayant jadis les monts comme ils le font aujourd'hui, et -changeant d'âge en âge le théâtre de leur activité. - -A la pensée de toutes ces révolutions, de ces transformations -incessantes, de cette série continue de phénomènes qui se produisent -dans la montagne, du rôle qu'elle remplit dans la vie générale de la -terre et dans l'histoire de l'humanité, on comprend les premiers poètes, -qui, à la base du Pamir ou du Bolor, racontèrent les mythes d'où sont -dérivés tous les autres. Ils nous disent que la montagne est une -créatrice. C'est elle qui verse dans les plaines les eaux fertilisantes -et leur envoie le limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil, -fait naître les plantes, les animaux et les hommes; elle qui fleurit le -désert et le parsème de cités heureuses. Suivant une ancienne légende -hellénique, celui qui fit surgir les monts et modela la terre fut Éros, -le dieu toujours jeune, le premier-né du chaos, la nature qui se -renouvelle sans cesse, le dieu de l'éternel amour. - - - - -CHAPITRE VII - -LES ÉBOULIS - - -Non seulement la montagne se transforme incessamment en plaine par les -érosions que lui font subir les pluies, les gelées, les neiges -glissantes, les avalanches, mais encore des fragments considérables s'en -déchirent violemment pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe -est fréquente dans les parties du mont où les strates, redressées ou -surplombantes, sont largement séparées les unes des autres par des -matières de nature différente que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que -ces substances intermédiaires viennent à disparaître, et les assises, -dépourvues d'appui, doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée. A -côté des grands escarpements, ces débris tombés forment une butte, un -monticule ou même une montagne secondaire. - -Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à gravir à cause de son -isolement et de la fière beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru, -comme le grand sommet lui-même, être une roche indépendante, tenant par -ses assises profondes à la terre sous-jacente; ce n'était pourtant qu'un -pan détaché de la montagne voisine. Je le reconnus un jour à la position -des couches et à l'aspect des plans de brisure encore visibles sur les -deux parois correspondantes. La masse écroulée qui portait des hameaux -et des champs, des bois et des pâturages, n'avait eu, après la rupture, -qu'à pivoter sur sa base et à se renverser sur elle-même. Une de ses -faces s'était enfoncée dans le sol, tandis que de l'autre côté elle -s'était partiellement déracinée. Dans sa chute, elle avait fermé l'issue -de toute une vallée, et le torrent qui, jadis, coulait paisiblement dans -le fond, avait dû se transformer en lac, pour combler le cirque dans -lequel il était enfermé et d'où il redescend aujourd'hui par une -succession de rapides et de cascades. Sans doute ces changements se -firent avant que le pays fût habité, car la tradition de l'événement ne -s'est point conservée. C'est le géologue qui raconte au paysan -l'histoire de sa propre montagne. - -Quant aux écroulements de moindre importance, à ces chutes de rochers -qui, sans changer sensiblement l'aspect de la contrée, n'en ruinent pas -moins les pâtures, n'en écrasent pas moins les villages avec leurs -habitants, les montagnards n'ont pas besoin qu'on vienne les leur -décrire; ils ont été malheureusement trop souvent les témoins de ces -événements terribles. D'ordinaire, ils en sont avertis quelque temps à -l'avance. La poussée intérieure de la montagne en travail fait vibrer -incessamment la pierre du haut en bas des parois. De petits fragments, à -demi descellés, se détachent d'abord et roulent en bondissant le long -des pentes. Des masses plus lourdes, entraînées à leur tour, suivent les -pierrailles en dessinant comme elles de puissantes courbes dans -l'espace. Puis viennent des pans de roche entiers; tout ce qui doit -crouler rompt les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure de -la montagne, et d'un coup la grêle effroyable de quartiers de roches -s'abat sur la plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on dirait un -conflit entre cent ouragans. Même en plein jour, les débris de roches, -mêlés à la poussière, à la terre végétale, aux fragments de plantes, -obscurcissent complètement le ciel; parfois de sinistres éclairs, -provenant des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent de ces ténèbres. -Après la tempête, quand la montagne ne secoue plus dans la plaine ses -roches disjointes, quand l'atmosphère s'est éclaircie de nouveau, les -habitants des campagnes épargnées se rapprochent et viennent contempler -le désastre. Chalets et jardins, enclos et pâturages ont disparu sous le -hideux chaos de pierres; des amis, des parents y dorment aussi de leur -grand sommeil. Des montagnards m'ont raconté que, dans leur vallée, un -village, deux fois détruit par des avalanches de pierres, a été rebâti -une troisième fois sur le même emplacement. Les habitants auraient bien -voulu s'enfuir et faire choix pour leur demeure de quelque vallée bien -large, mais nulle communauté voisine ne voulut les accueillir et leur -céder des terres; ils ont dû rester sous la menace des roches -suspendues. Chaque soir, quelques coups de cloche leur rappellent les -terreurs du passé et les avertissent du sort qui les atteindra peut-être -pendant la nuit. - -Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit au milieu des champs, ont -une terrible légende; mais on en montre aussi quelques-unes qui ont -manqué leur proie. Un de ces blocs énormes surplombant et dont la base -était de toutes parts enracinée dans le sol se dresse à côté du chemin. -En admirant ses proportions superbes, sa masse puissante, la finesse de -son grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte d'effroi. Un petit -sentier, se détachant de la route, allait droit vers le pied d'une -formidable pierre. Près de là, quelques débris de vaisselle et de -charbon étaient entassés à la base; une barrière de jardin s'arrêtait -brusquement au rocher, et des plates-bandes de légumes, à demi envahies -par les mauvaises herbes, entouraient tout un côté de l'énorme masse. - -Qui avait choisi cet endroit bizarre pour y établir son jardin et pour -l'abandonner ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier, l'amas de -charbon, le jardin, appartenaient naguère à une maisonnette maintenant -écrasée sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement, un homme, je -l'ai su plus tard, dormait seul dans cette maison. Réveillé en sursaut, -il entendit le fracas de la pierre descendant de pointe en pointe sur le -flanc de la montagne, et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre -pour aller chercher un abri derrière la berge du torrent. A peine -avait-il bondi hors de sa demeure que l'énorme projectile s'abattait sur -la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques mètres dans le sol. Depuis -son heureuse escapade, le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a blottie -avec confiance à la base d'une autre roche tombée de la formidable -paroi. - -Dans mainte vallée de la montagne, ce sont des écroulements de pierres -appelés clapiers, lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où torrents -et sentiers se frayent difficilement leur passage. Rien de plus curieux -que le désordre de ces masses entremêlées en un labyrinthe sans fin. -Là-haut, sur le flanc du mont, on distingue encore, à la couleur et à la -forme des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement; mais on se -demande avec stupeur comment un espace d'aussi faibles dimensions -apparentes a pu vomir dans la vallée un tel déluge de pierres. Au milieu -de ces blocs formidables et bizarres, le voyageur se croirait dans un -monde à part, où rien ne rappelle la planète connue, à la surface unie -ou doucement mouvementée. Des roches, semblables à des monuments -fantastiques, se dressent çà et là; ce sont des tours, des obélisques, -des porches crénelés, des fûts de colonnes, des tombeaux renversés ou -debout. Des ponts d'un seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux -s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade, et l'on cesse même d'en -entendre la voix. Parmi ces monstrueux édifices se montrent des formes -gigantesques, comme celles des animaux fossiles dont on retrouve -quelquefois les ossements disloqués dans les couches terrestres. -Mammouths, mastodontes, tortues géantes, crocodiles ailés, tous ces -êtres chimériques grouillent dans l'effrayant chaos. Des milliers de ces -pierres sont entassées dans le défilé, et cependant une seule d'entre -elles est de dimensions suffisantes pour servir de carrière et fournir à -la construction de villages entiers. - -Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement et au milieu desquels -je ne m'aventure qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose, en -comparaison de quelques écroulements de montagnes dont les débris -couvrent des districts d'une grande étendue. Il est des massifs -montagneux dont les cimes se composent de roches compactes et pesantes -reposant elles-mêmes sur des couches friables, faciles à déblayer par -les eaux. Dans ces massifs, les chutes de pierres sont un phénomène -normal, comme les avalanches et la pluie. On regarde toujours vers les -sommets pour voir si l'écroulement se prépare. Dans une région peu -éloignée, qu'on appelle le Pays des Ruines, il est deux montagnes qui, -d'après les récits des habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une -contre l'autre. Les deux géants de pierre, devenus vivants, se seraient -armés de leurs propres rochers pour s'entre-ruiner et se démolir. Elles -n'ont point réussi, puisqu'elles sont encore debout; mais on peut -s'imaginer les entassements prodigieux de rochers qui, depuis ce combat, -jonchent au loin les plaines. - -Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse, a essayé d'imiter la -montagne, et cela pour écraser d'autres hommes comme lui. C'est aux -défilés surtout, aux endroits où la gorge est étroite et dominée par des -escarpements rapides, que se portaient les montagnards pour faire rouler -des blocs sur les têtes de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés -derrière les broussailles sur les pentes de la montagne d'Altabiscar, -attendaient l'armée française du paladin Roland qui devait pénétrer dans -l'étroit passage de Roncevaux. Lorsque les colonnes des soldats -étrangers, semblables à un long serpent qui glisse dans une lézarde, -eurent rempli le défilé, un cri se fit entendre, et les roches -s'écroulèrent en grêle sur cette foule qui se déroulait en bas. Le -ruisseau de la vallée se gonfla du sang qui, des membres écrasés, -s'écoulait comme le vin d'un pressoir; il roula les corps humains et les -chairs broyées comme il roulait les pierres en temps d'orage. Tous les -guerriers francs périrent, mêlés les uns aux autres en une masse -sanglante. On montre encore au pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin -Roland mourut avec ses compagnons; mais les pierres sous lesquelles fut -écrasée son armée ont depuis longtemps disparu sous le tapis de bruyères -et d'ajoncs. - -Les résultats de nos petits travaux humains sont peu de chose en -comparaison des écroulements naturels qui se produisent sous l'action -des météores, ou par suite de la poussée intérieure des monts. Même -après de longs siècles, les grandes avalanches de pierres présentent un -aspect tellement bouleversé qu'elles laissent dans l'esprit une -impression d'horreur et d'effroi. Mais quand la nature a fini par -réparer le désastre, les sites les plus gracieux des montagnes sont -précisément ceux où les escarpements se sont secoués pour égrener des -rochers à leur base. Pendant le cours des âges, les eaux ont fait leur -œuvre; elles ont apporté de l'argile, des sables ténus pour -reconstituer leur lit et former aux abords une couche de sol végétal; -les torrents ont peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou en -déplaçant les pierres qui les gênaient; l'espèce de pavé monstrueux -formé par les roches plus petites s'est recouvert de gazon et s'est -changé en un pâturage bosselé, hérissé de pointes; les grands rochers -eux-mêmes se sont vêtus de mousse, et çà et là se groupent en monticules -pittoresques; des arbres en bouquets croissent à côté de chaque saillie -rocheuse et parsèment des massifs les plus charmants le paysage déjà si -gracieux. Comme le visage de l'homme, la face de la nature change de -physionomie; à la grimace a succédé le sourire. - - - - -CHAPITRE VIII - -LES NUAGES - - -Sur la grandeur du globe, la montagne, toute haute qu'elle apparaît, -n'est qu'une simple rugosité moins forte en proportion que ne le serait -une verrue sur le corps d'un éléphant: c'est un point, un grain de -sable. Et pourtant cette saillie, tellement minime par rapport à la -grande terre, baigne ses flancs et sa crête en des régions aériennes -bien différentes de celles des plaines qui servent de résidence aux -peuples. Le piéton qui, dans l'espace de quelques heures, s'élève de la -base du mont aux rochers de la cime, fait en réalité un voyage plus -grand, plus fécond en contrastes que s'il mettait des années à faire le -tour du monde, à travers les mers et les régions basses des continents. - -C'est que l'air pèse en lourde masse sur l'Océan et sur les contrées qui -se trouvent à une faible distance au-dessus du niveau marin, et que, -dans les hauteurs, il se raréfie et devient de plus en plus léger. Sur -la terre, des centaines et même des milliers de monts élèvent leurs -sommets dans une atmosphère dont les molécules sont deux fois plus -écartées que celles de l'air des plaines inférieures. Phénomènes de -lumière, de chaleur, de climat, de végétation, tout est changé là-haut; -l'air, plus rare, laisse passer plus facilement les rayons de chaleur, -qu'ils descendent du soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand -l'astre brille dans un ciel clair, la température s'élève rapidement sur -les pentes supérieures; mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de -la montagne se refroidissent aussitôt; par le rayonnement, elles perdent -très vite la chaleur qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il -presque toujours sur les hauteurs; dans nos montagnes, il fait en -moyenne plus froid d'un degré par chaque espace vertical de deux cents -mètres. - -Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une atmosphère -souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de poisons, -respiré déjà par des multitudes d'autres poitrines, ce qui nous étonne -et nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c'est -la merveilleuse pureté de l'air. Nous respirons avec joie, nous buvons -le souffle qui passe, nous nous en laissons enivrer. C'est pour nous -l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques. A nos pieds, loin, -bien loin dans la plaine, s'étend un espace brumeux et sale où le regard -ne peut rien discerner. Là est la grande ville! Et nous pensons avec -dégoût aux années pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette -nappe de fumée, de poussière et d'haleines impures. - -Quel contraste entre cette vue des plaines et l'aspect de la montagne, -lorsque la cime en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la contempler de -loin à travers la lourde atmosphère qui pèse sur les terres basses! Le -spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol -les poussières flottantes, que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. Le -profil de rochers et de neiges se détache nettement du bleu des cieux; -malgré l'énorme distance, le mont, azuré lui-même comme les profondeurs -aériennes, se peint sur le ciel avec tout son relief d'arêtes et de -promontoires; on distingue les vallons, les ravins, les précipices; -parfois même, à la vue d'un point noir qui se déplace lentement sur les -neiges, on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, reconnaître un ami -gravissant la cime. Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se -montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le -reste de la terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule voile les -horizons des plaines; l'entrée des gorges est déjà noircie par la nuit. -Mais là-haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le -soleil, en réfléchissent les rayons roses; elles flamboient, et leur -clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre monte peu à peu, -envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe -noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil -par-dessus la courbure de la terre; elle s'illumine comme d'une -étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d'après les -légendes indoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais -soudain la flamme a disparu, elle s'est évanouie dans l'espace. Qu'on ne -cesse de regarder pourtant: au reflet du soleil succède celui des -vapeurs empourprées de l'horizon. La montagne s'illumine encore une -fois, mais d'un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister -sous son vêtement de rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière -aérienne; on croirait que le mont superbe s'est détaché de la terre et -flotte dans le ciel pur. - -Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions contribue à la beauté des -cimes, en empêchant les souillures de la basse atmosphère de gagner les -sommets; mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'élèvent de -la mer et des plaines à se condenser et à s'attacher en nuages aux -flancs de la montagne. D'ordinaire, l'eau vaporisée suspendue dans les -couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas en quantité assez -considérable pour qu'elle se change immédiatement en nuées et retombe en -pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient à l'état de gaz -invisible. Mais que la couche d'air monte dans le ciel, emportant ses -vapeurs, elle se refroidira graduellement, et son eau, condensée en -molécules distinctes, se révèlera bientôt. C'est d'abord une nuelle -presque imperceptible, un flocon blanc dans le ciel bleu; mais à ce -flocon s'en ajoutent d'autres; maintenant, c'est un voile dont les -déchirures laissent çà et là pénétrer le regard dans les profondeurs de -l'espace; à la fin, c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux ou -s'entassant en pyramides. Il est de ces nuages qui se dressent sur -l'horizon en forme de véritables montagnes. Leurs crêtes et leurs dômes, -leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, leurs ravins ombreux, leurs -précipices, tout le relief se révèle avec une netteté parfaite. -Seulement, les monts de vapeur sont flottants et fugitifs; un courant -d'air les a formés, un autre courant peut les déchirer et les dissoudre. -A peine leur durée est-elle de quelques heures, tandis que celle des -monts de pierre est de millions d'années: mais en réalité la différence -est-elle donc si grande? Relativement à la vie du globe, nuages et -montagnes sont également des phénomènes d'un jour. Minutes et siècles se -confondent, lorsqu'ils se sont engouffrés dans l'abîme des temps. - -Les nues aiment surtout à s'amonceler autour des roches qui se dressent -en plein ciel. Les unes sont attirées vers le roc par une électricité -contraire à la leur propre; les autres, pourchassées par le vent dans -l'espace, viennent se heurter sur les pentes des monts, grande barrière -placée en travers de leur marche. D'autres encore, invisibles dans l'air -tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges; -c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de l'air, pour -ainsi dire. Que de fois, en contemplant la cime ou quelque promontoire -avancé, j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la -pointe glacée! Une fumée s'élève, semblable à celle qui monte d'un -cratère; bientôt chaque piton en est enveloppé, et le mont finit par -s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air -transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, travaillent à la -formation des tempêtes et à la chute des pluies. Quand les habitants des -plaines voient la montagne disparaître sous un amas de nues, ils -comprennent, à la manière dont se coiffe le géant, quel genre de fête il -leur prépare. Quand deux souffles d'air viennent se rencontrer à sa -pointe, l'un brûlant, l'autre froid, la nue formée soudain se dresse -haut en tourbillonnant dans le ciel; la montagne est un volcan, et la -vapeur s'en échappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se -replier au loin dans le ciel en une courbe immense. - -Des nuages détachés s'éparpillent librement dans le ciel, ils se -rejoignent, se cardent ou s'effilent sous le vent, s'étalent ou -s'envolent et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, bien -au-dessus des cimes les plus élevées de la terre; la diversité de leurs -formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les -sommets de la montagne. Cependant ceux-ci présentent également une -singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont des nues isolées qui se -déplacent avec les nappes d'air froid; on les voit alors serpenter en -rampant dans les ravins ou cheminer le long des arêtes en s'effrangeant -aux roches aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui cachent à la fois -toute une pente de la montagne; à travers leur masse épaisse, qui -grossit ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue de temps en -temps la cime bien connue, d'autant plus superbe en apparence qu'elle -semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes. D'autres -fois, les nappes aériennes superposées et de températures différentes -sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates -géologiques; les nuages qu'on y voit naître ont une forme analogue: ils -sont disposés en bandes régulières et parallèles, cachant ici des -forêts, là des pâturages, des neiges et des rochers, ou les voilant à -demi comme une écharpe transparente. Parfois encore les cimes, les -pentes supérieures, toute la haute montagne est noyée dans la lourde -masse des nues, semblable à un ciel gris ou noir qui se serait abaissé -vers la terre; la montagne s'éloigne ou se rapproche suivant le jeu des -vapeurs qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, tout disparaît de la -base au sommet: le mont s'est en entier perdu dans les brumes; puis -l'orage descend des cimes, il fouette cette mer de lourdes vapeurs, et -l'on voit le géant apparaître de nouveau «noir, triste, dans le vol -éternel des nuées.» - - - - -CHAPITRE IX - -LE BROUILLARD ET L'ORAGE - - -On se trouve comme dans un monde nouveau, à la fois redoutable et -fantastique, lorsqu'on parcourt la montagne au milieu du brouillard. -Même en suivant un sentier bien frayé, sur des pentes faciles, on -éprouve un certain effroi à la vue des formes environnantes, dont le -profil incertain semble osciller dans la brume, qui tantôt s'épaissit, -tantôt devient plus claire. - -Il faut être déjà l'intime de la nature pour ne pas se sentir inquiet -quand on est le captif du brouillard; le moindre objet prend des -proportions immenses, infinies. Quelque chose de vague et de noir paraît -s'avancer vers nous comme pour nous saisir. Est-ce une branche, un arbre -même? Ce n'est peut-être qu'une touffe d'herbe. Un cercle de cordages -vous barre la route: simple toile d'araignée! Un jour que le brouillard -avait une faible épaisseur et que les rayons du soleil, transmis par les -vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière, je m'arrêtai, plein de -stupeur et d'admiration, à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses -bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire. Jamais je n'avais eu -le bonheur de voir un arbre plus fort et mieux campé pour lutter -héroïquement contre l'orage. Je le contemplai longtemps; mais peu à peu -je le vis qui semblait se rapprocher de moi et qui se rapetissait en -même temps. Quand le soleil vainqueur eut dissipé la brume, le tronc -superbe n'était plus qu'un maigre arbrisseau poussant dans la fissure -d'un bloc voisin. - -Le voyageur perdu, égaré dans le brouillard, au milieu des précipices et -des torrents, se trouve dans une situation vraiment terrible: de toutes -parts c'est le danger, c'est la mort. Il faut marcher et marcher vite -pour atteindre, aussi vite que possible, le sol uni de la vallée ou les -pentes faciles des pâturages, et rencontrer quelque sentier sauveur; -mais, dans le vague des choses, rien ne peut servir d'indice et tout -paraît un obstacle. D'un côté la terre fuit; on croirait être au bord -d'un précipice. De l'autre côté se dresse un roc; la paroi en semble -inaccessible. Pour éviter l'abîme, on tente d'escalader la roche -abrupte; on met le pied dans une anfractuosité de la pierre et l'on se -hisse de saillie en saillie; bientôt on est comme suspendu entre le ciel -et la terre. Enfin, on atteint l'arête; mais, derrière le premier roc, -voici que s'en dresse un autre au profil indécis et mouvant. Les arbres, -les broussailles qui croissent sur les escarpements dardent leurs -rameaux à travers la brume, d'une façon menaçante; parfois même, on ne -voit qu'une masse noirâtre serpentant dans l'ombre grise: c'est une -branche dont le tronc reste invisible. On a le visage baigné par une -fine pluie; les touffes de gazon, les bruyères, sont autant de -réservoirs d'eau glacée où l'on se mouille comme à la traversée d'un -lac. Les membres se raidissent; le pas devient incertain; on risque de -glisser sur l'herbe ou sur le roc humide et de rouler dans le précipice. -Des rumeurs terribles remontent d'en bas et semblent prédire un sort -fatal; on entend la chute des pierres qui s'écroulent, des branches -chargées de pluie qui grincent sur leur tronc, le sourd tonnerre de la -cascade et le sinistre clapotement des eaux du lac contre ses rives. -C'est avec épouvante que l'on voit la brume se charger de la sombreur du -crépuscule et que l'on pense à la terrible alternative de la mort par le -dérochement ou par le froid. - -Sous un grand nombre de climats, l'impression d'étonnement, d'horreur -même, que les montagnes laissent dans l'esprit, provient de ce qu'elles -sont presque toujours environnées de brouillards. Telle montagne -d'Écosse ou de la Norvège paraît formidable, bien qu'en réalité elle -soit beaucoup moins haute que tant d'autres sommets de la terre. On les -a vues souvent se voiler de vapeurs, puis se révéler partiellement et se -cacher encore, voyager pour ainsi dire au milieu de la nue, s'éloigner -en apparence pour se rapprocher soudain; s'abaisser quand le soleil -éclaire nettement les contours, puis grandir ensuite quand ils se -frangent de brouillards. Tous ces aspects changeants, ces -transfigurations lentes ou rapides de la montagne, la font vaguement -ressembler à un géant prodigieux balançant sa tête au-dessus des nuages. -Bien différentes des sommets immuables aux profils arrêtés que baigne la -pure lumière du ciel de l'Égypte, sont ces montagnes que chantent les -poèmes d'Ossian: celles-ci vous regardent; elles sourient parfois; -parfois elles menacent; mais elles vivent de votre vie, elles sentent -avec vous; on le croit, du moins, et le poète qui les chante leur donne -une âme d'homme. - -Belle par les vapeurs qui l'entourent, quand on la voit d'en bas à -travers une atmosphère pure, la montagne ne l'est pas moins pour celui -qui la contemple d'en haut, surtout au matin, quand la cime elle-même -plonge dans le ciel et que sa base est environnée par une mer de nuages. -C'est bien un véritable océan qui s'étend de toutes parts jusqu'aux -bornes de la vue. Les vagues blanches du brouillard se déroulent à la -surface de cette mer, non point avec la régularité des flots liquides, -mais dans un majestueux désordre où le regard se perd. Ici, on les voit -bouillonner, se gonfler en trombes de fumée, puis s'éparpiller en -flocons comme la neige et disparaître dans l'espace. Là, au contraire, -elles se creusent en vallons emplis d'ombres. Ailleurs, c'est un -tournoiement continuel, un mouvement de flots qui se pourchassent et -s'entraînent en rondes bizarres. Parfois, la nappe des vapeurs est assez -unie; le niveau des ondes de brume se maintient à une hauteur à peu près -uniforme sur tout le pourtour des roches qui s'avancent en promontoires; -en maint endroit, des sommets de collines isolées se dressent au-dessus -du brouillard comme des îles ou des écueils. D'autres fois, l'océan -brumeux se partage en mers distinctes et laisse apercevoir, çà et là, le -fond des vallées, semblables à un monde inférieur qui n'a rien de la -douce sérénité des cimes. Le soleil éclaire obliquement toutes les -volutes de brume qui s'élèvent au-dessus de la grande mer; les teintes -roses, purpurines, dorées, qui se mêlent au blanc pur, varient à -l'infini l'aspect de la nappe flottante. L'ombre des monts se projette -au loin sur les vapeurs et change incessamment avec la marche du soleil. -Le spectateur remarque avec étonnement l'ombre de sa propre personne -reproduite sur la nappe de vapeur et quelquefois avec les proportions -d'un géant. On croirait voir un monstre spectral qu'on fait mouvoir à -son gré en s'inclinant, en marchant, en agitant les bras. - -Certaines montagnes, qui se dressent au sein de la mer bleue des vents -alizés, sont presque toujours environnées à mi-hauteur d'une nappe de -brouillards qui cache presque toujours, au voyageur arrivé sur la cime, -la vue de la grande plaine azurée; mais, autour du sommet dont je -parcours les pâturages, les nappes de vapeurs montent et descendent, -changent et se dissolvent comme au hasard: ce sont des phénomènes qui -n'ont rien de constant. Après des heures ou des journées d'obscurité, le -soleil finit par trouer la masse des brumes, les déchire, les disperse -en lambeaux, les vaporise dans l'air, et bientôt la terre d'en bas, qui -se trouvait privée de la douce clarté, s'illumine de nouveau sous la -vivifiante lumière. Mais il arrive aussi que les brouillards -s'épaississent, s'accumulent en nuages pressés et tourbillonnants. Les -nues s'attirent, puis se repoussent; l'électricité s'amasse dans les -vapeurs grossissantes; un orage éclate, et le monde inférieur se perd -sous le tumulte de la tempête. - -Une fois déchaîné, l'orage ne monte pas toujours à l'escalade des -hauteurs qui le dominent; il reste souvent dans les zones basses de -l'atmosphère où il s'est formé, et le spectateur, tranquillement assis -sur le gazon sec des hauts pâturages éclairés, peut voir à ses pieds les -nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer avec rage. C'est un tableau -magnifique et terrible à la fois. Une clarté livide s'échappe de ces -masses bouillonnantes; des reflets cuivrés, des teintes violacées -donnent à l'entassement des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise de -métal en fusion; on pourrait croire que la terre s'est ouverte, laissant -échapper de son sein un océan de laves. Les éclairs qui jaillissent, de -nue à nue, dans les profondeurs du chaos, vibrent comme des serpents de -feu. Le déchirement de l'air, répercuté par les échos de la montagne, se -prolonge en roulements sans fin; tous les rochers à la fois semblent -envoyer leur tonnerre. En même temps, on entend un bruit sourd qui monte -des campagnes inférieures à travers les nuages tourbillonnants. C'est -l'averse de pluie ou la chute de la grêle; c'est le fracas des arbres -qui se brisent, des rochers qui se fendent, des avalanches de pierres -qui s'écroulent, des torrents qui se gonflent et mugissent en -démolissant leurs berges; mais tous ces fracas divers se confondent en -s'élevant vers la montagne sereine. Là-haut, ce n'est plus qu'une -plainte, un gémissement qui monte de la plaine où vivent les hommes. - -Un jour que, assis sur une cime tranquille, dans le calme des cieux, je -voyais un orage se tordre en fureur à la base de la montagne, je ne pus -résister à cet appel qui semblait m'arriver du monde des humains. Je -descendis pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes; -je plongeai pour ainsi dire au milieu de la foudre, sous la nappe des -éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle. Descendant par un -sentier transformé en ruisseau, je bondissais de pierre en pierre. -Exalté par la fureur des éléments, par l'éclat du tonnerre, par le -ruissellement des eaux, le mugissement des arbres secoués, je courais -avec une joie frénétique. Lorsque enfin j'arrivai dans le calme, où je -trouvai du feu, du pain, des vêtements secs, toutes les douceurs de la -bonne hospitalité du montagnard, je regrettai presque la puissante -volupté dont je venais de jouir au dehors. Il me semblait que là-haut, -dans la pluie et le vent, j'avais fait partie de l'orage et mêlé pendant -quelques heures mon individualité consciente aux éléments aveugles. - - - - -CHAPITRE X - -LES NEIGES - - -«Blanc, éclatant, neigeux», telle est la signification première de -presque tous les noms donnés aux hautes montagnes par les peuples qui se -sont succédé à leur base. En levant les yeux vers les sommets, ils -aperçoivent, au-dessus des nuages, la blancheur étincelante des neiges -et des glaces, et leur admiration est d'autant plus grande que les -campagnes inférieures présentent un plus saisissant contraste avec les -cimes blanches, par la teinte uniforme et brune de leurs terrains. C'est -au plus fort de l'été, quand la poussière brûlante s'élève des chemins -et que les voyageurs fatigués s'arrêtent sous les ombrages, c'est alors -surtout qu'on aime à porter ses regards vers les masses glacées, qui -resplendissent aux rayons solaires comme des plaques d'argent. La nuit, -un doux reflet, comme celui d'un monde lointain, révèle les hautes -neiges de la montagne. - -Les pentes moyennes, les promontoires inférieurs, sont fréquemment -recouverts de couches neigeuses. Déjà, vers la fin de l'été, lorsque les -torrents ont emporté dans les plaines l'eau fondue des avalanches, que -les arbres ont secoué le poids de neige qui faisait plier leurs -branches, et que les petites mousses elles-mêmes, en réchauffant -l'espace environnant, se sont débarrassées des flocons de neige qui les -entouraient, un soudain refroidissement de l'atmosphère transforme en -neige les vapeurs des montagnes. La veille, tous les contreforts des -monts et les pâturages alpestres étaient complètement dégagés de frimas; -on distinguait nettement la couleur brune ou jaunâtre des roches nues, -le vert des forêts et des gazons, le rouge des bruyères. Le matin, quand -on se réveille, la blanche robe neigeuse a recouvert jusqu'aux -promontoires avancés. Toutefois, ce vêtement de neige, ce blanc manteau -dont parlent les poètes, est percé, déchiré en mille endroits. Les -saillies de la montagne passent au travers de cette enveloppe, et les -nuances sombres des roches, contrastant avec la blancheur de la neige, -accusent ainsi le relief des escarpements avec plus de netteté. Dans les -ravins profonds, les flocons se sont accumulés en couches épaisses; sur -les pentes rapides, ils brodent légèrement les fissures comme un mince -voile de dentelle; sur les falaises abruptes, ils ne se montrent que çà -et là en mouchetures brillantes. Chaque pli de la montagne est signalé -de loin sous sa véritable forme par l'éclatante coulée de neige qui -l'emplit; chaque roche saillante révèle ses protubérances et ses -anfractuosités par les couches neigeuses d'épaisseur diverse, alternant -avec la nudité du roc. Là où la roche est formée de strates régulières, -la neige trace de la façon la plus nette les lignes de séparation. Elle -repose sur les corniches et se détache des parois d'éboulement. A -travers les accidents de toute espèce, les saillies et les retraits, on -voit les lignes d'assises se continuer avec une étonnante régularité sur -des espaces de plusieurs lieues; on dirait des étages superposés par la -main de quelque architecte géant. - -Toutefois, ces neiges passagères d'été, qui enveloppent la montagne -comme d'un voile, et qui, loin d'en cacher les formes, les révèlent, au -contraire, dans leurs plus petits détails, sont, pour ainsi dire, une -coquetterie de la nature. Elles disparaissent bientôt des collines -inférieures et des monts avancés; chaque jour les rayons du soleil en -font remonter la limite vers les cimes; même par les belles journées, il -arrive que, d'heure en heure, on peut suivre du regard les progrès de la -fusion. Chacun des ravins qui découpent à mi-hauteur les flancs de la -montagne présente un versant déjà débarrassé de neiges, celui qu'éclaire -librement le soleil du midi, et un autre versant d'une blancheur -éclatante, celui qui se tourne vers l'horizon du nord. Puis cette pente -elle-même dégage ses gazons et ses roches; il ne reste plus de la chute -estivale des neiges qu'un petit nombre de flaques graduellement -rétrécies, traces des avalanches en miniature qui ont rempli les creux -des gorges. Ces flaques se mêlent à la terre, aux cailloux, et le -ruisseau qui passe en emporte goutte à goutte les débris souillés. - -Ces neiges de quelques jours sont charmantes à voir. On aime à en suivre -du regard le décor changeant; elles ne se montrent, en effet, que pour -disparaître bientôt. Pour contempler les neiges sous leur véritable -aspect et les comprendre dans leur travail comme agents de la nature, il -faut les voir en hiver dans la dure saison des froids. Alors tout est -recouvert de couches énormes d'eau cristallisée en aiguilles et en -flocons; la montagne, ses contreforts et les collines de sa base, ne se -montrent plus sous leur forme réelle. La masse épaisse qui les cache en -oblitère le relief et leur donne de nouveaux contours. Au lieu de -saillies, de dentelures, de pointes au profil déchiqueté, le penchant du -mont se développe maintenant en ondulations charmantes, en croupes d'un -dessin hardi, mais toujours sinueux. De même que l'eau, sous l'influence -de la pesanteur, équilibre son niveau pour s'étaler en surface -horizontale, de même la neige, obéissant à ses lois propres, se dépose -en couches aux renflements arrondis. Le vent, qui l'amène en tournoyant, -lui fait d'abord remplir les creux, puis adoucir tous les angles, -déployer sa courbe sur toutes les saillies; à la montagne âpre, -déchirée, sauvage, a succédé une autre montagne aux contours purs et -adoucis, aux courbes majestueuses. Mais, en dépit de la suave douceur de -ses lignes, le géant n'en est pas moins formidable d'aspect. Çà et là, -des escarpements, des roches perpendiculaires sur lesquelles la neige -n'a pu tenir, se dressent au-dessus des immenses pentes d'une -éblouissante blancheur, et, par le contraste, leurs parois paraissent -toutes noires. On se sent saisi d'effroi à la vue de ces murailles -prodigieuses, tranchant sur la neige comme des falaises de charbon aux -bords d'un océan polaire. - -Dans cette transformation, les plaines, plus encore que les -protubérances de la montagne, ont changé d'aspect. En s'affaissant de -toutes parts, les neiges ont rempli les cavités, nivelé les creux, fait -disparaître les accidents secondaires du terrain. Les torrents, les -cascades, ont été recouverts; tout est glacé, tout repose sous le -linceul immense. Les lacs eux-mêmes sont ensevelis; la glace de leur -surface porte d'énormes couches de neige, et souvent on ne sait même -plus où se trouve l'emplacement des bassins; peut-être une fissure -permet-elle de voir au fond d'un gouffre la surface du lac, tranquille, -noire, sans reflets; on dirait un puits, un abîme sans fond. - -Au-dessous des grands sommets et des cirques supérieurs, où la neige -s'entasse en couches hautes comme les maisons, les forêts de sapins se -montrent çà et là, mais à demi seulement. Sur chacune de leurs branches -étalées, les arbres portent tout le fardeau de neige qu'ils peuvent -soutenir sans rompre; ensemble, les branchages entremêlés forment comme -des voûtes sur lesquelles les amas de cristaux neigeux se groupent en -coupoles inégales; quelques tiges rebelles seulement échappent à la -prison de glace et dardent dans l'air libre leurs flèches d'un vert -sombre, presque noires, et portant chacune à son extrémité un lourd -paquet de neige. Quand le vent souffle au milieu de ces tiges, il en -tombe avec un bruit métallique des fragments de neige glacée; un -mouvement général de vibration agite la forêt cachée et le toit brillant -qui la recouvre; parfois, une rupture se produit, une avalanche -s'écroule à l'intérieur, un gouffre reste béant, jusqu'à ce qu'une -nouvelle tourmente l'ait masqué par un pont de neige. Quel serait le -sort d'un voyageur s'égarant pendant l'hiver dans une pareille forêt, là -où il chemine à l'aise pendant l'été, sur le court gazon, à l'ombre des -arbres puissants? A chaque pas, il serait exposé à tomber dans un abîme, -étouffé sous la neige écroulée! - -En bas, dans la vallée, les maisons du village paraissent plus -difficiles à discerner que les forêts et les bouquets d'arbres. Les -toits, entièrement recouverts d'une couche de neige sous laquelle -fléchissent les charpentes, se confondent avec les champs de neige -environnants; seulement, une légère fumée bleuâtre rappelle que, sous ce -linceul blanc, des hommes vivent et travaillent. Quelques murailles, un -clocher, tranchent sur la monotonie du fond; d'ailleurs, en cet endroit, -la neige est plus tourmentée que loin des habitations humaines; le vent, -tournoyant autour des demeures, a dressé d'un côté les neiges en -monceaux et en barricades; de l'autre côté, il les a presque entièrement -balayées. Un certain désordre dans la nature indique le voisinage de -l'homme; mais là, comme ailleurs, la paix est sans bornes; rarement un -bruit trouble le silence de mort qui règne sur la vallée et sur les -monts. - -Pourtant, il faut quelquefois que l'homme et les autres habitants des -montagnes sortent de leurs tanières et troublent le grand repos de la -nature. Seule, la marmotte, cachée dans son trou, sous l'épaisseur des -neiges, peut dormir pendant les longs mois de l'hiver et attendre, dans -un état de mort apparente, que le printemps rende la liberté aux -ruisseaux, aux gazons et aux fleurs. Moins heureux, le chamois, que la -neige chasse des hautes cimes, doit rôder dans le voisinage des forêts, -chercher un refuge entre les arbres pressés, en ronger les écorces et -les feuillages. L'homme, de son côté, doit quitter sa demeure pour -échanger quelques produits, acheter des provisions, remplir des -engagements de famille ou d'amitié. Il faut alors déblayer les monceaux -de neige qui se sont accumulés devant la porte et se frayer péniblement -un sentier. D'un haut chalet bâti sur un promontoire, je vis une fois de -ces petits êtres presque imperceptibles, de ces noires fourmis humaines, -cheminer lentement dans une sorte d'ornière, entre deux murs de neige. -Jamais l'homme ne m'avait paru si infime. Au milieu de la vaste étendue -blanche, ces promeneurs semblaient perdus, absurdes, chimériques; je me -demandais comment une race composée de pareils pygmées avait pu -accomplir les grandes choses de l'histoire et réaliser, de progrès en -progrès, ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation, promesse d'un -état futur de bien-être et de liberté. - -Pourtant, même au milieu de ces neiges formidables de l'hiver, l'homme a -pu faire triompher son intelligence et son audace par ces routes -commerciales qui lui permettent d'expédier librement ses marchandises et -de voyager lui-même presque en tout temps. Le chamois a cessé de -parcourir les cimes, et nombre d'oiseaux, qui volaient pendant l'été -bien au-dessus des pointes, sont prudemment descendus dans les tièdes -régions des plaines. Mais l'homme continue de parcourir les routes qui, -de gorge en gorge, de contrefort en contrefort, s'élèvent jusqu'à une -brèche de la crête et redescendent sur l'autre versant. Pendant la belle -saison, quand les torrents joyeux bondissent en cascades à côté du -chemin, même les voitures traînées par des chevaux aux grelots -retentissants peuvent gravir sans peine les rampes établies à grands -frais sur les escarpements. Quand les neiges ont recouvert la route, il -faut changer les véhicules; les chars et les voitures sont remplacés par -des traîneaux qui glissent légèrement sur les flocons entassés. La -traversée des monts ne se fait pas moins rapidement que pendant les -jours les plus chauds de l'année; à la descente, elle s'accomplit avec -une vitesse qui donne le vertige. - -C'est en voyageant ainsi en traîneau par-dessus les cols de la montagne -qu'on peut apprendre à bien faire connaissance avec les grandes neiges. -La charpente légère glisse sans bruit; on ne sent plus les chocs des -ferrailles sur le sol résistant, et l'on croirait voyager dans l'espace, -emporté comme un esprit. Tantôt on contourne la courbe d'un ravin, -tantôt la saillie d'un promontoire; on passe du fond des gouffres à -l'arête des précipices, et, dans toutes ces formes si variées qui se -succèdent à la vue, la montagne garde sa blancheur unie. Le soleil -éclaire-t-il la surface des neiges, on y voit briller d'innombrables -diamants; le ciel est-il gris et bas, les éléments semblent se -confondre. Lambeaux de nuages, monticules neigeux, ne se distinguent -plus les uns des autres; on croirait flotter dans l'espace infini; on -n'appartient plus à la terre. - -Et combien plus encore entre-t-on dans la région du rêve, lorsque, après -avoir franchi le point culminant du passage, on redescend sur la pente -opposée, emporté de tournants en tournants avec une effrayante rapidité! -Au départ de la caravane, lorsque le dernier traîneau s'ébranle, le -premier a déjà disparu derrière une saillie du gouffre. On le voit, puis -il disparaît de nouveau; on le revoit, puis il se perd encore. On plonge -dans un abîme vertigineux où s'écroulent des amas de neige gros comme -des collines. Avalanche soi-même, on glisse par-dessus les avalanches, -et l'on voit défiler à côté de soi, comme s'ils étaient emportés par une -tempête, les cirques, les ravins, les promontoires; les sommets -eux-mêmes, qui fuient à l'horizon, semblent entraînés dans un tourbillon -fantastique, une sorte de galop infernal. Et quand, à la fin de la -course effrénée, on arrive à la base de la montagne, dans les plaines -déjà dépourvues de neige ou saupoudrées à peine, quand on respire une -autre atmosphère et que l'on voit une nature nouvelle sous un autre -climat, on se demande si vraiment on n'a pas été le jouet d'une -hallucination, si l'on a réellement parcouru les neiges profondes, -au-dessus de la région des nuées et des orages. - -Mais, pendant les jours de tourmente, la traversée est assez périlleuse -pour que le voyageur puisse s'en souvenir, en garder nettement toutes -les aventures dans sa mémoire. Le vent soulève incessamment des -tourbillons de neige qui cachent la route et en modifient la forme, -abaissant les talus et remplissant la voie déjà frayée. Les chevaux, si -habiles à poser leur pied sur un terrain solide, ont à traverser parfois -des amas de neige molle, encore mouvante; tandis que l'un d'eux -s'enfonce jusqu'au poitrail, un autre se cabre sur un monceau de neige -tassée. La tempête qui siffle autour de leurs oreilles, les cristaux -neigeux qui leur entrent dans les yeux et dans les naseaux, les -jurements brutaux des cochers, les irritent et menacent de les affoler. -Le traîneau cahote sur l'étroit chemin, penche tantôt vers la paroi de -la montagne, tantôt vers le précipice: car le gouffre est là, on en rase -le bord, on le suit au loin en perspectives immenses, comme si, en -tombant, on devait descendre jusque dans un autre monde. Le cocher a -laissé le fouet, il ne tient plus qu'un couteau dans les mains, prêt à -couper les rênes, si les chevaux, éperdus de frayeur ou glissant d'un -talus de neige, venaient à rouler tout à coup dans le précipice. - -Terrible est la situation du malheureux piéton lorsque, en traversant -lentement les neiges, il est tout à coup surpris par une tourmente. D'en -bas, les gens des plaines admirent à leur aise le météore. La cime du -mont, fouettée par le vent, semble fumer comme un cratère; les -innombrables molécules glacées que soulève la tempête s'amassent en -nuages qui tourbillonnent au-dessus des sommets. Les arêtes des -contours, estompées par ce brouillard de neiges tournoyantes, paraissent -moins précises; on croirait les voir flotter dans l'espace; la montagne -elle-même semble vaciller sur son énorme base. Et, dans cet immense -tournoiement de la tempête qui siffle sur les hautes cimes, que devient -le pauvre voyageur? Les aiguilles de glace, lancées contre lui comme des -flèches, le frappent au visage et menacent de l'aveugler; elles -pénètrent même à travers ses vêtements; enveloppé dans son épais -manteau, il a peine à se défendre d'elles. Qu'en faisant un faux pas ou -en suivant une fausse trace il quitte un instant le sentier, il est -presque inévitablement perdu. Il marche au hasard en tombant de -fondrière en fondrière; parfois il s'enfonce à demi dans un trou de -neige molle; il reste quelque temps, comme pour attendre la mort, dans -la fosse qui vient de s'ouvrir sous lui; puis il se relève en désespéré -et recommence sa marche inégale à travers les nuages de cristaux que le -vent lui jette à la face. Les rafales éloignent et rapprochent l'horizon -tour à tour; tantôt il ne voit autour de lui que la blanche fumée des -flocons qui tourbillonnent, tantôt il distingue à droite ou à gauche une -cime tranquille qui se dégage de la nuée et le regarde, «sans haine et -sans amour», indifférente à son désespoir; au moins y voit-il comme une -sorte de repère qui lui permet de reprendre la course avec un retour -d'espérance. Mais en vain: aveuglé, affolé, raidi par le froid, il finit -par perdre la volonté; il tourne sur place et se démène sans but. Enfin, -tombé dans quelque gouffre, il regarde avec stupeur passer les -tourbillons de l'orage et se laisse gagner peu à peu par le sommeil, -précurseur de la mort. Dans quelques mois, lorsque la neige aura été -fondue par la chaleur et déblayée par les avalanches, quelque chien de -pâtre retrouvera le cadavre et par ses aboiements effrayés appellera son -maître. - -Autrefois, les débris humains trouvés dans la montagne devaient reposer -à jamais à l'endroit où le pasteur les avait découverts. Des pierres -étaient entassées sur le corps, et chaque voyageur était tenu d'ajouter -son caillou au monceau grandissant. Maintenant encore, le montagnard qui -passe à côté de l'un de ces tombeaux antiques ne manque jamais de -ramasser sa pierre pour en grossir le tas. Le mort est depuis longtemps -oublié, peut-être même est-il resté toujours inconnu; mais, de siècle en -siècle, le passant ne cesse de lui rendre hommage pour apaiser ses -mânes. - - - - -CHAPITRE XI - -L'AVALANCHE - - -Au long hiver et à ses redoutables tourmentes succède enfin le doux -printemps, avec ses pluies, ses vents tièdes, sa chaleur vivifiante. -Tout se rajeunit; la montagne, aussi bien que la plaine, prend un aspect -nouveau. Elle secoue son manteau de neiges; ses forêts, ses gazons, ses -cascades et ses lacs, reparaissent aux rayons du soleil. - -Dans la vallée, l'homme s'est débarrassé le premier des amas neigeux qui -le gênaient. Il a balayé le seuil de sa porte, réparé ses chemins, -dégagé ses toits et son jardinet, puis il attend que le soleil fasse le -reste. Déjà les «soulanes», ou pentes bien exposées aux rayons du midi, -commencent à se dégager du blanc linceul qui les recouvre; çà et là, le -roc, la terre ou le gazon brûlé, reparaissent à travers la couche de -neige. Ces espaces noirâtres augmentent peu à peu; ils ressemblent à des -groupes d'îles qui grandissent incessamment et finissent par se -rejoindre; les plaques blanches diminuent en nombre et en étendue; elles -fondent, et l'on dirait qu'elles remontent par degrés la pente de la -montagne. Les arbres de la forêt, sortis de leur engourdissement, -commencent à faire leur toilette printanière; aidés par les petits -oiseaux qui voltigent de branche en branche, ils secouent le fardeau de -givre et de neige qu'ils portaient et baignent librement leurs nouvelles -pousses dans l'atmosphère attiédie. - -Les torrents se raniment aussi. Au-dessous de la couche protectrice des -neiges, la température du sol ne s'est point abaissée autant qu'à la -surface extérieure, balayée par les vents froids, et, pendant les longs -mois de l'hiver, de petits réservoirs d'eau, semblables à des -gouttelettes dans un vase de diamant, se maintiennent çà et là sous les -glaces. Au printemps, ces vasques, vers lesquelles se dirigent tous les -petits filets de neige fondue, ne suffisent plus à renfermer la masse -liquide; les enveloppes glacées se rompent, les bassins débordent, et -l'eau cherche à se creuser un chemin sous les neiges. Dans chaque ravin, -dans chaque dépression du sol, se fait ce travail caché, et le torrent -de la vallée, alimenté par tous ces ruisselets descendus des hauteurs, -reprend son cours qu'avait interrompu le froid de l'hiver. D'abord, il -passe en tunnel au-dessous des neiges amoncelées; puis, grâce aux -progrès incessants de la fusion, il élargit son lit, exhausse ses -voûtes. Le moment vient où la masse qui le domine ne peut plus se -soutenir en entier; elle s'écroule comme le ferait le toit d'un temple -dont les piliers sont ébranlés. Des fuites s'ouvrent ainsi dans les amas -neigeux qui remplissent le fond des vallées; quand on se penche au bord -de ces gouffres, on distingue au fond quelque chose de noir sur lequel -un peu d'écume brode une dentelle fugitive: c'est l'eau du torrent; le -sourd murmure des cailloux entre-froissés jaillit de l'ouverture -ténébreuse. - -A ce premier effondrement des neiges en succèdent d'autres, de plus en -plus nombreux, et bientôt le torrent, redevenu libre en grande partie, -n'a plus qu'à renverser les digues formées par les neiges les plus -épaisses et les plus compactes. Quelques-uns de ces remparts résistent à -l'action des eaux pendant des semaines et des mois. Même aux abords des -cascades, des masses de neige, changées en glace et sans cesse aspergées -par l'eau qui se brise, gardent obstinément leur forme; on dirait -qu'elles se refusent à fondre. Souvent on voit, au devant de la -cataracte mouvante du torrent, une sorte d'écran formé par une cataracte -solidifiée, celle des neiges glacées qui avaient arrêté le cours des -eaux pendant l'hiver. - -En reformant son lit dans chaque vallée qui longe la base des monts, -dans chaque ravin qui raye leurs flancs, l'eau des ruisseaux et des -torrents enlève aux neiges des pentes les soubassements qui leur -servaient de point d'appui. Sous l'action de la pesanteur, des -avalanches tendent alors à se produire, et, de temps en temps, la -montagne, comme un être animé, fait tomber de ses épaules le vêtement -neigeux qui la recouvre. En toute saison, même au plus fort de l'hiver, -des masses de neige, entraînées par leur poids, s'écroulent des sommets -et des pentes; mais, tant que ces avalanches se composent seulement de -la partie superficielle des neiges, elles sont un léger accident dans la -vie des montagnes. Mais, parfois, c'est la masse entière de la neige qui -glisse des hauteurs pour aller s'abîmer dans les vallées; l'eau fondue, -qui pénètre à travers les couches encore glacées de la surface, a rendu -le sol glissant et préparé ainsi le chemin de l'avalanche. Le moment -vient où tout un champ neigeux n'est plus retenu sur la pente; il cède -et, par l'énorme ébranlement qu'il communique aux neiges voisines, les -fait céder aussi. Toute la masse se précipite à la fois sur le versant -de la montagne, poussant devant elle tous les débris qui se trouvent sur -son chemin, troncs d'arbres, pierres, quartiers de roches. Entraînant -avec lui les nappes d'air voisines, renversant les forêts à distance, le -formidable écroulement balaye d'un coup tout un pan de la montagne sur -plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la vallée se trouve en -partie comblée. Les torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle -sont obligés de se changer temporairement en lacs. - -De ces avalanches en masse, les montagnards et les voyageurs ne parlent -qu'avec terreur. Aussi, nombre de vallées, plus exposées que d'autres, -ont-elles reçu, dans les patois locaux, des noms sinistres, tels que -«Val-de-l'Épouvante» ou «Gorge-du-Tremblement.» J'en connais une, -terrible entre toutes, où les muletiers ne s'aventurent jamais sans -avoir l'œil fixé sur les hauteurs. Surtout par ces beaux jours de -printemps, lorsque l'atmosphère tiède et douce est chargée de vapeurs -dissoutes, les voyageurs ont le regard soucieux et la parole brève. Ils -savent que l'avalanche attend simplement un choc, un frémissement de -l'air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme -des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de -paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal -n'aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui les menace. Enfin, -quand ils ont passé l'issue des ravins redoutables où les couloirs de la -montagne dégagent de plusieurs côtés à la fois leurs avalanches de -neiges et de ruines, ils peuvent respirer à leur aise et songer sans -anxiété personnelle à leurs devanciers moins heureux, dont la veille ils -s'étaient raconté les terribles histoires. Souvent, tandis que les -voyageurs continuent tranquillement leur descente vers la plaine, un -bruit de tonnerre, un long fracas qui se répercute de roche en roche, -les force à se retourner soudain: c'est l'écroulement des neiges qui -vient de se produire et de combler tout le fond de la gorge où ils -passaient quelques minutes auparavant. - -Heureusement, la disposition et la forme des pentes permet aux -montagnards de reconnaître les endroits dangereux. Ils ne construisent -donc point leurs cabanes au-dessous des versants où se forment les -avalanches, et, dans le tracé de leurs sentiers, ils prennent soin de -choisir des passages abrités. Mais tout change dans la nature, et telle -maisonnette, tel sentier, qui n'avaient jadis rien à craindre, finissent -par se trouver exposés au danger; l'angle d'un promontoire a peut-être -disparu, la direction du couloir d'avalanche s'est peut-être modifiée, -une lisière protectrice de forêt a cédé sous la pression des neiges, et, -par suite, toutes les prévisions du montagnard se trouvent déçues. - -Par les mille colonnes pressées de leurs troncs, les bois sont l'une des -meilleures barrières contre la marche des avalanches, et nombre de -villages n'ont pas d'autre moyen de défense contre les neiges. Aussi de -quel respect, de quelle vénération presque religieuse regardent-ils leur -bois sacré! L'étranger qui se promène dans leurs montagnes admire cette -forêt à cause de la beauté de ses arbres, du contraste de sa verdure -avec les neiges blanches; mais eux, ils lui doivent la vie et le repos; -c'est grâce à elle qu'ils peuvent s'endormir tranquillement le soir sans -craindre d'être engloutis pendant la nuit! Pleins de gratitude envers la -forêt protectrice, ils l'ont divinisée. Malheur à qui touche de la -cognée l'un de ses troncs sauveurs! «Qui tue l'arbre sacré tue le -montagnard,» dit un de leurs proverbes. - -Et pourtant, il s'est trouvé de ces meurtriers, et en grand nombre. De -même que, de nos jours encore, des soldats soi-disant «civilisés» -forcent à la soumission les habitants d'une oasis en abattant les -palmiers qui sont la vie de la tribu, de même il est arrivé souvent que, -pour réduire des montagnards, les envahisseurs à la solde de quelque -seigneur, ou même les pâtres d'une autre vallée, ont coupé les arbres -qui servaient aux villages de sauvegarde contre la destruction. Telles -étaient, telles sont encore les pratiques de la guerre. Non moins féroce -est l'avide spéculation. Lorsque, en vertu de quelque achat ou par les -hasards de l'héritage ou de la conquête, un homme d'argent est devenu le -propriétaire d'un bois sacré, malheur à ceux dont le sort dépend de sa -bienveillance ou de son caprice! Bientôt les bûcherons sont à l'œuvre -dans la forêt, les troncs sont abattus, précipités dans la vallée, -débités en planches et payés en beaux écus sonnants. Un large chemin se -trouve ainsi frayé aux avalanches. Privés de leur rempart, peut-être les -habitants du village menacé persistent à y rester par amour du foyer -natal; mais, tôt ou tard, le péril devient imminent, il faut émigrer en -toute hâte, emporter les objets précieux et laisser la maison en proie -aux neiges suspendues. - -Dans chaque village des monts, on se raconte aux veillées la terrible -chronique des avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant -contre les genoux des mères. Ce que le feu grisou est pour le mineur, -l'avalanche l'est pour le montagnard. Elle menace son chalet, ses -granges, ses bestiaux; elle peut l'engloutir lui-même. Que de parents, -que d'amis il a connus, qui dorment maintenant sous les neiges! Le soir, -quand il passe à côté de l'endroit où la masse énorme les a engouffrés, -il lui semble que la montagne d'où s'est détachée l'avalanche le regarde -méchamment, et il double le pas pour s'éloigner du lieu sinistre. -Quelquefois aussi, les débris de l'écroulement lui rappellent la -délivrance inespérée d'un camarade. Là, pendant une nuit de printemps, -s'abattit un talus de neige plus haut que les grands sapins et que la -tour du village. Un groupe de chalets et de granges se trouvait sous la -formidable masse. Sans doute, pensaient les montagnards accourus des -hameaux voisins, sans doute toutes les charpentes ont été démolies et -les habitants sont restés écrasés sous les débris! Néanmoins, ils se -mettent courageusement à l'ouvrage pour déblayer l'énorme monceau. Ils -travaillent pendant quatre nuits et quatre jours, et, quand leurs -pioches atteignent enfin le toit du premier chalet, ils entendent des -chants qui s'entre-répondent. Ce sont les voix des amis que l'on avait -crus perdus. Leurs demeures avaient résisté à la violence du choc, et -l'air qu'elles contenaient avait heureusement suffi. Pendant leur -emprisonnement, ils avaient passé leur temps à établir des -communications de maison à maison et à creuser un tunnel de sortie; ils -chantaient en même temps pour s'encourager au travail. - -Les forêts protectrices ont-elles disparu, il est bien difficile de les -remplacer. Les arbres poussent lentement, surtout sur les montagnes; -dans les couloirs d'avalanche, ils ne poussent pas du tout. Il est vrai -qu'à force de travaux on pourrait fixer les neiges sur les hautes pentes -et prévenir ainsi le désastre de leur effondrement dans les vallées; on -pourrait tailler la pente en gradins horizontaux où les couches de neige -seraient forcées de séjourner comme sur les marches d'un gigantesque -escalier; on pourrait aussi remplacer les troncs d'arbres par des -rangées de pieux en fer et par des palissades qui empêcheraient le -glissement des masses supérieures. Déjà ces tentatives ont été faites -avec succès, mais seulement en des vallées qu'habitent des populations -riches et nombreuses. De pauvres villageois, à moins qu'ils ne soient -aidés par la société tout entière, ne sauraient songer à sculpter, pour -ainsi dire à nouveau, le relief de la montagne, et les avalanches -continuent de descendre sur leurs prairies par les couloirs accoutumés. -Ils doivent se borner à protéger leurs maisonnettes par d'énormes -éperons de pierre qui rompent la force des neiges écroulées et les -divisent en deux courants, quand ces neiges ne descendent pas en masses -assez puissantes pour tout démolir d'un choc. - -De tous les destructeurs de la montagne, l'avalanche est le plus -énergique. Terres et fragments rocheux, elle entraîne tout comme le -ferait un torrent débordé; bien plus, par la fusion graduelle des neiges -qui en formaient la couche inférieure, elle délaye tellement le sol que -celui-ci se change en une boue molle, lézardée de profondes crevasses et -s'affaissant sous son propre poids. Jusqu'à de grandes profondeurs, la -terre est devenue fluide; elle coule le long des pentes, entraînant avec -elle les sentiers, les quartiers de roc épars et jusqu'aux forêts et aux -maisons. Des pans entiers de montagne, détrempés par les neiges, ont -ainsi glissé en bloc avec leurs champs, leurs pâturages, leurs bois et -leurs habitants. Par leur entassement et la lente pénétration de leur -eau de fusion dans le sol, les flocons de neige suffisent donc à démolir -peu à peu les montagnes. Au printemps, chaque ravin montre clairement ce -travail de destruction; à la fois cascades, éboulis, avalanches, les -neiges, les roches et les eaux confondues descendent des sommets et -s'acheminent vers la plaine. - - - - -CHAPITRE XII - -LE GLACIER - - -Même au milieu de l'été, lorsque toutes les neiges se sont fondues au -souffle des vents chauds, d'énormes amas de glace, renfermés dans les -hautes vallées, font encore un hiver local rendu plus bizarre par le -contraste. Quand le soleil brille de tout son éclat, la chaleur directe -et celle que renvoient les glaces se font sentir lourdement au voyageur; -il fait même en apparence plus chaud que dans les vallées, à cause de la -sécheresse de l'air, incessamment privé de son humidité par l'avide -surface du glacier. Dans le voisinage, on entend chanter les oiseaux -sous le feuillage; des fleurs émaillent le gazon, des fruits mûrissent -sous les feuilles de myrtille. Et pourtant, à côté de ce monde joyeux, -voici le morne glacier, avec ses crevasses béantes, ses amas de pierres, -son terrible silence, son apparente immobilité. C'est la mort à côté de -la vie. - -Néanmoins, la grande masse glacée a aussi son mouvement; avec lenteur, -mais avec une force invincible, elle travaille, comme le vent, les -neiges, les pluies, les eaux courantes, à renouveler la surface de la -planète; partout où les glaciers ont passé pendant un des âges de la -terre, l'aspect du pays est transformé par leur action. Comme les -avalanches, ils emportent dans les plaines les déblais des montagnes -croulantes, sans violence, par un patient effort de tous les instants. - -L'œuvre du glacier, si difficile à saisir dans sa marche secrète, -quoique si vaste dans ses résultats, commence dès le sommet de la -montagne, à la surface des couches neigeuses. Là-haut, dans les cirques -où se sont amassés en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches -fouettées de la tempête, l'uniforme étendue des névés ne change point -d'aspect. D'année en année et de siècle en siècle, c'est toujours la -même blancheur, mate à l'ombre des nuages, éblouissante sous les rayons -du soleil. Il semble que la neige y soit éternelle, et c'est même ainsi -que la désignent les habitants des plaines qui, d'en bas, la voient -briller à côté du ciel. Ils croient qu'elle reste à jamais sur les -hautes cimes et que, si le vent la soulève dans ses tourmentes, il la -laisse toujours retomber à la même place. - -Il n'en est rien. Une partie de la neige s'évapore et retourne aux -nuages d'où elle est descendue. Une autre partie du névé, exposée aux -rayons du soleil ou à l'influence d'un vent chaud du midi, se parsème de -gouttelettes fondues qui glissent à la surface ou pénètrent dans les -couches jusqu'à ce que, saisies de nouveau par le froid, elles se -congèlent en d'imperceptibles gemmes. Ainsi, par des millions de -molécules qui fondent, puis se regèlent pour se refondre encore et -redevenir solides, la masse du névé se transforme insensiblement; en -même temps, elle se déplace, grâce à la pesanteur qui entraîne de -quelques millimètres les gouttes fondues, et peu à peu, les neiges -tombées jadis sur le sommet de la montagne se trouvent en avoir descendu -les pentes. D'autres neiges ont pris leur place et s'écouleront aussi -par une série de fusions, sans que pourtant elles aient à subir le -moindre changement apparent. Il est vrai qu'elles ont devant elles -l'infini des âges; c'est avec lenteur qu'elles se hâtent vers la mer, où -elles doivent aller s'engloutir un jour. Lorsque déjà deux générations -d'hommes se sont succédé dans les plaines inférieures, tel flocon de -neige tombé sur une haute cime n'est pas encore sorti de la masse du -névé. - -Mais, si lent qu'il soit, ce flocon changé en cristal n'en avance pas -moins. La masse de névé, devenue plus homogène et déjà transformée en -glace, s'engage dans la gorge de la montagne où l'entraîne son poids. -Toujours immobile en apparence, l'amas de glace est maintenant devenu un -véritable fleuve coulant dans un lit de rochers. A droite et à gauche, -sur les pentes, la neige d'hiver est complètement fondue, et des herbes -fleuries l'ont remplacée. Tout un monde d'insectes vit et bourdonne dans -les gazons des pâturages; l'air est doux, et l'homme conduit ses -troupeaux sur des escarpements herbeux d'où le regard descend au loin -sur le courant glacé. Et celui-ci, d'un incessant effort, continue -toujours son voyage vers la plaine; il s'épancherait jusque dans les -campagnes unies de la base des monts, il atteindrait la mer elle-même, -si la douce température des vallées inférieures, la tiédeur des vents, -les rayons du soleil, ne parvenaient à fondre ses glaces avancées. - -Dans son cours, le fleuve solide se comporte comme le ferait une vraie -rivière d'eau vive. Il a aussi ses méandres et ses remous, ses maigres -et ses crues, ses «dormants», ses rapides et ses cataractes. Comme l'eau -qui s'étale ou se rétrécit suivant la forme de son lit, la glace -s'adapte aux dimensions du ravin qui l'enferme; elle sait se mouler -exactement sur la roche, aussi bien dans le vaste bassin où les parois -s'écartent de part et d'autre, que dans le défilé où le passage se ferme -presque entièrement. Poussé par les masses dont l'alimente incessamment -le névé supérieur, le glacier continue toujours de glisser sur le fond, -que la pente en soit presque insensible ou bien qu'il forme une -succession de précipices. - -Toutefois, la glace, n'ayant pas la souplesse, la fluidité de l'eau, -accomplit avec une sorte de gaucherie barbare tous les mouvements que -lui impose la nature du sol. A ses cataractes, elle ne sait point -plonger en une nappe unie comme le courant d'eau; mais, suivant les -inégalités du fond et la cohésion des cristaux de glace, elle se brise, -se fendille, se découpe en blocs qui s'inclinent diversement, -s'écroulent les uns sur les autres, se ressoudent en obélisques -bizarres, en tourelles, en groupes fantastiques. Même là où le fond de -l'immense rainure est assez régulièrement incliné, la surface du glacier -ne ressemble point à la nappe égale des eaux d'un fleuve. Le frottement -de la glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes semblables à -celles de l'onde sur le rivage, mais il la brise et la rebrise en -crevasses qui s'entre-croisent en un dédale de gouffres. - -En hiver, et même lorsque le printemps a déjà renouvelé la parure des -campagnes inférieures, un grand nombre de crevasses sont masquées par -d'épaisses masses de neige qui s'étendent en couches continues à la -surface du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas été amollie par la -chaleur du soleil, il est facile de cheminer par-dessus la gueule de ces -abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer comme il ignore les grottes -ouvertes dans l'épaisseur des montagnes. Mais le retour annuel de la -saison d'été fond peu à peu les neiges superficielles. Le glacier, qui -marche sans cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel -frisson, secoue le manteau neigeux qui le recouvre; çà et là les voûtes -s'effondrent et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs des -crevasses; souvent il n'en reste que des ponts étroits sur lesquels on -ne s'aventure qu'après avoir éprouvé du pied la solidité de la neige. - -C'est alors que maint glacier devient dangereux à traverser, à cause de -la largeur de ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords du -gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur, des couches superposées de -glace bleuâtre qui furent jadis des neiges et que séparent des bandes -noirâtres, restes de débris tombés sur le névé; d'autres fois, la glace, -claire et homogène dans toute sa masse, semble n'être qu'un seul -cristal. - -Quelle est la profondeur du puits? On ne sait. Une saillie de la glace -et les ténèbres empêchent le regard de descendre jusqu'aux roches du -fond; seulement, on entend quelquefois des bruits mystérieux qui -s'élèvent de l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre qui se -détache, un morceau de glace qui se fendille et s'écroule. - -Des explorateurs sont descendus dans ces gouffres pour en mesurer -l'épaisseur et pour étudier la température et la composition des glaces -profondes. Quelquefois ils ont pu le faire sans trop de danger, en -pénétrant latéralement dans les fentes par les saillies des rochers qui -servent de berge aux fleuves de glace. Souvent aussi, il leur a fallu se -faire descendre au moyen de cordes, comme le mineur qui pénètre au sein -de la terre. Mais, pour un savant qui, tout en prenant les précautions -nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers, combien de malheureux -pâtres s'y sont engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît pourtant -des montagnards qui, tombés au fond de ces crevasses, meurtris, -saignants, perdus dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la -résolution de revoir le jour. Il en est un qui suivit le cours d'un -ruisseau sous-glaciaire et fit ainsi un véritable voyage au-dessous de -l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après une pareille excursion, il -ne reste plus à l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un cratère pour -explorer le réservoir souterrain des laves! - -Certes il faut louer grandement le savant courageux qui descend dans les -profondeurs du glacier pour en étudier les stries, les bulles d'air, les -cristaux: mais que de choses nous pouvons déjà contempler à la surface, -que de charmants détails il nous est permis de surprendre, que de lois -se révèlent à nos yeux, si nous savons regarder! - -En effet, dans ce chaos apparent, tout se régit par des lois. Pourquoi, -vis-à-vis de tel point de la berge, une fente se produit-elle toujours -dans la masse glacée? Pourquoi, à une certaine distance au-dessous, la -crevasse, qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle de nouveau -ses bords et le glacier se ressoude-t-il? Pourquoi la surface se -bombe-t-elle régulièrement sur un point pour se crevasser ailleurs? En -voyant tous ces phénomènes qui reproduisent grossièrement les rides, les -vaguelettes, les remous ou les nappes unies de l'eau des fleuves, on -comprend mieux l'unité qui, sous l'infinie diversité des aspects, -préside à toutes les choses de la nature. - -Quand on s'est fait l'intime du glacier par de longues explorations et -que l'on sait se rendre compte de tous les petits changements qui -s'accomplissent à sa surface, c'est une joie, un délice de le parcourir -par un beau jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le mouvement et -la voix. Des veinules d'eau, presque imperceptibles d'abord, se forment -çà et là, puis s'unissent en ruisselets scintillants qui serpentent au -fond de lits fluviaux en miniature qu'ils viennent de se creuser -eux-mêmes, et disparaissent tout à coup dans une fente de la glace en -faisant entendre une petite plainte à la voix argentine. Ils se gonflent -ou s'abaissent, suivant toutes les oscillations de la température. Qu'un -nuage passe sur le soleil, refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent plus -qu'à grand'peine; que la chaleur devienne plus forte, les ruisseaux -superficiels prennent des allures de torrents; ils entraînent avec eux -des sables et des cailloux pour les déposer en alluvions, en former des -berges et des îles; puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le -froid de la nuit les congèlera de nouveau. - -Sous les rayons de chaleur qui animent temporairement le champ du -glacier par la fusion de la couche superficielle, le petit monde des -cailloux tombés des parois voisines s'agite aussi. Un talus de gravier, -situé au bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre par des -écroulements partiels et plonge dans les crevasses. Ailleurs, des -pierrailles noires sont éparses sur le glacier; elles absorbent, -concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous d'elles, la -criblent de petits trous cylindriques. Plus loin, au contraire, de -vastes amas de débris et de grosses pierres empêchent la chaleur du -soleil de pénétrer au-dessous; tout autour, la glace se fond et -s'évapore; ces pierres arrivent ainsi à former des piliers qui semblent -grandir, jaillir du sol comme des colonnes de marbre; mais chacune -d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le poids, et tous les -fragments qu'elle portait s'écroulent avec fracas, pour recommencer le -lendemain une évolution semblable. Combien plus charmants encore sont -tous ces petits drames de la nature inanimée, quand animaux ou plantes -viennent s'y mêler! Attiré par la tiédeur de l'air, le papillon arrive -en voletant, tandis que la plante, tombée avec les éboulis du haut des -rochers voisins, utilise son court répit de vie pour reprendre racine et -déployer au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires, des -navigateurs ont vu tout un tapis de végétation recouvrir une haute -falaise, de terre par le sommet, de glace par la base. - - - - -CHAPITRE XIII - -LA MORAINE ET LE TORRENT - - -Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent chaque jour semblent peu -de chose dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet, que le -travail du glacier pendant un jour d'été? Sa masse, avançant d'un -incessant effort, a progressé de quelques centimètres à peine; deux ou -trois rochers se sont détachés des parois pour tomber sur le champ -mouvant des glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de fusion s'est -étalé plus largement, et dans son lit, les cailloux, plus nombreux, se -sont entre-choqués avec plus de fracas. Autrement, tout a gardé -l'apparence accoutumée. Nulle part, semble-t-il, la nature n'est plus -lente dans son œuvre de renouvellement perpétuel. - -Et pourtant, ces petites transformations de chaque jour, de chaque -minute, finissent par amener d'immenses changements dans l'aspect de la -terre, de véritables révolutions géologiques. Ces cailloux, ces -fragments de roches qui tombent des escarpements supérieurs sur le lit -de glace, s'entassent peu à peu à la base des parois en d'énormes -remparts de pierres; ils cheminent lentement avec la masse glacée qui -les porte; mais d'autres débris, éboulés des mêmes couloirs de la -montagne, les remplacent à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs -convois de roches, entassées en désordre, accompagnent le glacier dans -sa marche; au fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres -descendant de chaque promontoire en ruines, de chaque cirque raviné par -les avalanches. - -Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une zone de température plus -douce, le glacier ne peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se -fond en eau et laisse tomber son fardeau de pierres. Tous ces débris -s'écroulent en un immense chaos formant barrage dans la vallée; à -l'extrémité de maint glacier, ce sont de véritables montagnes de pierres -croulantes aux talus mal affermis. Qu'après une longue série d'années -neigeuses, la masse du glacier se gonfle et s'allonge, il faut qu'elle -reprenne ces montagnes de pierres et qu'elle les pousse un peu plus loin -dans la vallée. Lorsque, plus tard, sous l'influence d'une température -plus douce, d'hivers moins abondants en neiges, le glacier se fondra -dans toute sa partie inférieure en laissant à vide la cuvette de rochers -qui lui servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée de la pression -qui la poussait en avant, restera isolée à une certaine distance du -glacier; derrière elle se montrera la pierre nue, polie, rabotée par le -poids énorme qui s'y mouvait naguère, et recouverte çà et là de la boue -rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux et des graviers -entraînés. Une autre moraine de débris entassés se formera peu à peu -devant le talus du glacier. - -Eh bien! à des distances énormes en avant de la vallée, à des lieues et -même à des dizaines de lieues, on remarque des traces indiscutables de -l'ancienne action des glaces. Des plaines entières, jadis remplies -d'eau, ont été graduellement comblées par les boues et les cailloux que -le glacier poussait devant lui; les saillies des montagnes et des -collines qui se trouvaient sur le chemin du fleuve solide ont été -érodées et polies; enfin, des roches éparses et des moraines ont été -déposées au loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant à -d'autres massifs. On reconnaît facilement l'origine de ces pierres à -leur composition chimique, à l'arrangement de leurs cristaux ou à leurs -fossiles; souvent même les caractères distinctifs ont une telle -précision que l'on peut signaler, sur la montagne elle-même, le cirque -élevé d'où s'est détaché le bloc errant. Combien d'années ou de siècles -a duré le voyage? Bien longtemps sans doute, si l'on en juge par les -grosses roches que transportent les glaciers actuels, et dont la marche -a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il en est que des savants ont -rendus célèbres par leurs observations et que l'on aime à revoir comme -des amis. - -Ces pierres échouées dans les plaines, ces amas de boue transportés au -loin, toutes ces traces laissées par le séjour des anciens glaciers, -nous permettent d'imaginer quelles ont été les grandes alternatives du -climat et les immenses modifications du relief et de l'aspect terrestres -pendant les âges successifs de la planète. Dans le passé que nous -révèlent ces débris, nous voyons notre montagne et ses voisines se -dresser bien au-dessus de leurs sommets actuels; les pointes suprêmes -dépassaient les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs qui -voyageaient dans l'espace venaient se déposer en neiges ou en cristaux -glacés sur les pentes de l'énorme massif; les cirques de pâturages, les -vallons verdoyants, les versants aujourd'hui boisés, étaient recouverts -par l'uniforme couche des glaces; dans la vallée, cascades et lacs, -ruisseaux et prairies, rien ne paraissait encore; l'immense fleuve -glacé, non moins épais que le sont maintenant les assises des monts, -emplissait toutes les dépressions, puis, à son issue des gorges, allait -s'étaler au loin dans les plaines par-dessus collines et vallons. Telle -était, du temps de nos aïeux, l'image que leur présentait le mont chargé -de glaces; pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le lointain -indéfini des siècles, le tableau sera changé. Peut-être le glacier, -alors complètement fondu, sera-t-il remplacé par un faible ruisseau; la -montagne elle-même aura cessé d'exister; un léger exhaussement du sol en -marquera la place, et la plaine actuelle, toute bouleversée par les -changements de niveau, aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront -graduellement dans le ciel! - -Et tandis que nous pensons à l'histoire de la montagne et de son -glacier, à ce qu'ils furent et à ce qu'ils deviendront un jour, voilà le -petit torrent qui sort en gazouillant des glaces et qui va de par le -monde travailler à l'œuvre du renouvellement continuel de la terre! -L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse par les innombrables molécules de -roche triturée qu'elle porte en suspension, n'est autre chose que le -glacier lui-même transformé soudain à l'état liquide. Et quel contraste, -pourtant, entre la masse solide avec ses crevasses, ses grottes, ses -entassements de pierres, ses pentes boueuses, et l'eau qui jaillit -gaiement à la lumière et serpente en babillant parmi les fleurs! C'est -un des spectacles les plus curieux de la montagne, que cette brusque -apparition du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur, a cheminé -dans l'ombre en se gonflant des millions de gouttelettes tombées des -fentes de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant change de forme -tous les jours, suivant les écroulements et la fonte des glaces; -d'ordinaire, pourtant, il est facile de pénétrer à une certaine distance -dans la grotte et d'en admirer les pendentifs, les parois translucides, -la lumière bleuâtre, les reflets changeants. L'étrangeté du spectacle, -le vague, l'appréhension dont le cœur est saisi, font que l'on se -croirait transporté dans un lieu sacré. «Trois fois et mille fois bénis» -se croient les pèlerins hindous qui, après avoir remonté le Gange -jusqu'à sa source, osent encore pénétrer sous la voûte ténébreuse d'où -s'élance la sainte rivière! - -C'est avec une grande régularité, dépendante de celle des saisons, que -les torrents glaciaires apportent dans les plaines l'eau fécondante et -les boues alluviales, provenant de cette énorme officine de trituration -qui fonctionne incessamment sous le glacier. Pendant la saison froide de -nos zones tempérées, quand les pluies tombent le plus fréquemment dans -les campagnes, et qu'au lieu de s'évaporer elles trouvent leur chemin -vers les rivières, alors le glacier se gèle plus étroitement, il adhère -partout à la voûte qui lui sert de lit, et ne laisse plus sortir qu'un -faible courant; quelquefois même il tarit en entier; pas une goutte -d'eau ne descend de la montagne. Mais, à mesure que la chaleur revient -et que la végétation joyeuse demande pour ses feuilles et ses fleurs une -plus grande quantité d'eau, à mesure que l'évaporation devient plus -active et que le niveau des rivières tend à s'abaisser, les torrents des -glaciers se gonflent, ils se changent temporairement en fleuves et -fournissent l'humidité nécessaire aux champs altérés. Il s'établit ainsi -une compensation des plus utiles pour la prospérité des contrées -qu'arrosent des cours d'eau partiellement alimentés par les glaciers. -Quand les affluents, gonflés par la pluie, coulent en surabondance, les -torrents de la montagne n'apportent qu'un mince flot liquide; ils -débordent, au contraire, quand les autres rivières sont presque à sec; -grâce à ce phénomène de balancement, une certaine égalité se maintient -dans le fleuve où viennent s'unir les divers cours d'eau. - -Dans l'économie générale de la terre, le glacier, immobile en apparence, -toujours si lent et calme dans sa force, est un grand élément de -régularisation. Rarement il introduit quelque désordre imprévu dans la -nature. C'est là ce qui peut arriver, par exemple, lorsqu'un glacier -latéral, poussant un large rempart de débris ou s'avançant lui-même au -travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire, en accumule les eaux et -forme ainsi un lac sans cesse grandissant. Pendant longtemps, la digue -résiste à la pression de la masse liquide; mais, à la suite d'une fonte -considérable des neiges, d'un recul du glacier de barrage ou de déblais -lentement opérés par les eaux, il se peut que la barrière de glaces et -de blocs amoncelés cède tout à coup. Alors le lac s'effondre en une -terrible avalanche; l'eau, mêlée aux pierres, aux blocs de glace et à -tous les débris arrachés à ses rives, se précipite avec rage dans la -vallée inférieure; elle enlève les ponts, détruit les moulins, rase les -maisons de ses rivages, entraîne les arbres des pentes basses, et, -déchaussant les prairies elles-mêmes, comme le ferait un immense soc de -charrue, les roule devant elle et les mêle au chaos de son déluge. Pour -les vallées que parcourt l'inondation, le désastre est immense, et le -récit s'en transmet de génération en génération. - -Mais ce sont là des événements bien rares et qui deviennent même -impossibles pour l'avenir dans les pays civilisés, parce que les -populations menacées ont soin de prévenir le danger en creusant des -souterrains de dégagement aux réservoirs lacustres qui se forment -derrière une digue mouvante de glaces ou de pierres. Ainsi réprimé dans -ses écarts, le glacier reste le bienfaiteur des régions situées sur le -cours de ses eaux. C'est lui qui les arrose dans la saison où elles -auraient le plus à craindre les effets de la sécheresse, lui qui les -renouvelle par des apports de terre végétale toute fraîche encore et -avec tous ses éléments de nutrition chimique. Le glacier est en réalité -un lac, une mer d'eau douce d'une contenance de milliards de mètres -cubes; mais ce lac, suspendu aux flancs des monts, s'épanche lentement -et comme avec mesure. Il renferme assez d'eau pour inonder toutes les -campagnes inférieures, mais il répartit discrètement ses trésors. Cette -masse glacée, présentant l'aspect de la mort, contribue ainsi d'autant -mieux à la vie et à la fécondité de la terre. - - - - -CHAPITRE XIV - -LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES - - -Par ses neiges et ses glaces fondantes, qui servent à gonfler les -torrents et les fleuves pendant l'été, la montagne entretient la -végétation jusqu'à d'énormes distances de sa base, mais elle garde assez -d'humidité pour nourrir sa propre flore de forêts, de gazons et de -mousse, bien supérieure, par le nombre de ses espèces, à la flore d'une -même étendue des plaines. D'en bas, le regard ne peut observer les -détails du tableau que présente la verdure de la montagne, mais il en -embrasse le magnifique ensemble et jouit des mille contrastes que la -hauteur, les accidents du sol, l'inclinaison des pentes, l'abondance de -l'eau, le voisinage des neiges et toutes les autres conditions physiques -produisent dans la végétation. - -Au printemps, quand tout renaît dans la nature, c'est une joie de voir -le vert des herbes et du feuillage reprendre le dessus sur la blancheur -des neiges. Les tiges du gazon, qui peuvent respirer de nouveau et -revoir la lumière, perdent leur teinte rousse et leur aspect calciné; -elles deviennent d'abord d'un jaune blanchâtre, puis d'un beau vert. Des -fleurs en multitudes diaprent les prairies: ici, ce ne sont que des -renoncules, ailleurs que des anémones ou des primevères jaillissant en -bouquets; plus loin, la verdure disparaît sous le blanc neigeux du -gracieux narcisse des poètes ou sous le lilas du crocus, dont l'être -tout entier n'est que fleur, de la racine au bord de la corolle; près -des cours d'eau, la parnassie ouvre sa fleur délicate; çà et là les -petites fleurs blanches ou azurées, roses ou jaunes, se pressent en si -grandes foules, qu'elles donnent leur couleur à toute la pente herbeuse -et que, des versants opposés, on peut déjà reconnaître l'espèce de -plante qui domine dans la prairie, à mesure que la neige recule vers les -hauteurs devant le tapis de verdure fleurissante. Bientôt aussi les -arbres se mettent de la fête. En bas, sur les premières pentes, ce sont -les arbres fruitiers qui, peu de semaines après s'être débarrassés de la -neige de l'hiver, se recouvrent d'une autre neige, celle de leurs -fleurs. Plus haut, les châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers, se -couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre; du jour au lendemain, on -dirait que la montagne s'est revêtue d'un tissu merveilleux où le -velours s'est mêlé à la soie. Peu à peu, cette jeune verdure des forêts -et des broussailles s'avance vers le sommet; elle monte comme à -l'escalade dans les vallons et les ravins pour conquérir les -escarpements suprêmes entre les glaciers. Là-haut, tout prend un aspect -inattendu de joie. Même les sombres rochers, qui semblaient noirs par -leur contraste avec les neiges, ornent leurs anfractuosités de petites -touffes de verdure. Eux aussi prennent part à la gaieté du printemps. - -Moins somptueux par l'exubérance de leur verdure et la multitude -prodigieuse de leurs fleurs, les hauts pâturages sont pourtant plus -aimables que les prairies d'en bas; leurs pelouses sont d'une gaieté -plus douce et plus intime. On s'y promène sans effort sur l'herbe courte -et l'on y fait plus aisément connaissance avec les fleurs qui -jaillissent par myriades des touffes de verdure. Là, du reste, l'éclat -des corolles est incomparable. Le soleil y darde des rayons plus -brûlants, d'une action chimique plus puissante et plus rapide; il -élabore dans la sève des substances colorantes d'une beauté plus -parfaite. Armés de leurs loupes, le botaniste, le physicien, constatent -dûment le phénomène; mais, sans leurs instruments, le simple, promeneur -reconnaît bien à l'œil nu que le bleu de nulle fleur de la plaine -n'égale l'azur profond de la petite gentiane. Pressées de vivre et de -jouir, les plantes se font plus belles; elles s'ornent de couleurs plus -vives, car la saison de la joie sera courte; après l'été qui s'enfuit, -la mort les surprendra. - -Le regard est ébloui de l'éclat que présentent les larges plaques de -gazon parsemées des étoiles d'un rose vif du silène, des grappes bleues -du myosotis, des larges fleurs au cœur d'or de l'aster des Alpes. Sur -les pentes plus sèches, au milieu des roches arides, croissent l'orchis -noire au parfum de vanille et le «pied de lion», dont la fleur ne se -fane jamais et reste un symbole de constance éternelle. - -Parmi ces herbes aux fleurs éclatantes, il en est que n'effraye -nullement le voisinage de la neige et de l'eau glacée. Elles ne sont -point frileuses; tout à côté des cristaux du névé, le flux de la sève -circule librement dans les tissus de la délicate soldanelle, qui penche -au-dessus de la neige sa corolle d'une nuance si tendre et si pure; -quand le soleil brille, on peut dire d'elle, mieux que du palmier des -oasis, qu'elle a son pied dans la glace et sa tête dans le feu. A la -sortie même des neiges, le torrent, dont l'eau laiteuse semble être de -la glace à peine fondue, entoure de ses bras un îlot fleuri, bouquet -charmant aux tiges sans cesse frissonnantes. Plus loin, le lit de neige -que l'ombre du rocher a défendu contre les rayons du soleil est tout -diapré de fleurs; la douce température qu'elles répandent a fondu la -neige autour d'elles; on dirait qu'elles jaillissent d'une coupe de -cristal au fond bleui par l'ombre. D'autres fleurs, plus sensibles, -n'osent point subir le contact immédiat de la neige; mais elles prennent -soin de s'entourer d'un moelleux fourreau de mousse. Tel est le petit -œillet rouge des sommets neigeux; on dirait un rubis posé sur un -coussin de velours vert au milieu d'une couche de duvet blanc. - -Sur les pentes de la montagne, les forêts alternent avec les surfaces -gazonnées, mais non pas au hasard. La présence de grands arbres indique -toujours, sur le versant qui les produit, une terre végétale assez -épaisse et de l'eau d'arrosement en abondance: ainsi, grâce à la -distribution des forêts et des pâturages, on peut lire de loin -quelques-uns des secrets de la montagne, pourvu, du moins, que l'homme -ne soit pas intervenu brutalement en abattant les arbres et en modifiant -l'aspect du mont. Il est des régions entières où l'homme, âpre à -s'enrichir, a coupé tous les arbres; il n'en reste plus même une souche, -car les neiges de l'hiver, que n'arrête plus la barrière vivante, -glissent désormais librement au temps des avalanches; elles dénudent le -sol, le rabotent jusqu'au rocher, emportant avec elles tous les débris -de racines. - -L'antique vénération a presque disparu. Jadis, le bûcheron n'abordait -qu'avec effroi la forêt de la montagne; le vent qu'il y entendait gémir -était pour lui la voix des dieux; des êtres surnaturels étaient cachés -sous l'écorce, et la sève de l'arbre était en même temps un sang divin. -Quand il leur fallait approcher la cognée d'un de ces troncs, ils ne le -faisaient qu'en tremblant. «Si tu es un dieu, si tu es une déesse, -disait le montagnard des Apennins, si tu es un dieu, pardonne;» et il -récitait dévotement les prières commandées; mais, après ses -génuflexions, était-il bien rassuré, pourtant? - -En brandissant la hache, il voyait les branches s'agiter au-dessus de sa -tête; les rugosités de l'écorce semblaient prendre une expression de -colère, s'animer d'un regard terrible; au premier coup, le bois humide -apparaissait comme la chair rosée des nymphes. «Le prêtre a permis sans -doute, mais que dira la divinité même? La hache ne va-t-elle pas -rebondir tout à coup et s'enfoncer dans le corps de celui qui la manie?» - -Il est, même de nos jours, des arbres adorés; le montagnard ne sait trop -pourquoi et n'aime pas qu'on l'interroge à cet égard; mais, encore en -maints endroits, on voit des chênes respectés que les indigènes ont -entourés de barrières pour les protéger contre les animaux et les -voyageurs errants. Dans la vieille Bretagne, lorsqu'un homme était en -danger de mort et qu'un prêtre ne se trouvait pas dans le voisinage, on -pouvait se confesser au pied d'un arbre; les rameaux entendaient, et -leur bruissement portait au ciel la dernière prière du mourant. - -Toutefois, si quelque vieux tronc est respecté çà et là par souvenir des -anciens temps, la forêt elle-même n'inspire plus de sainte terreur; à -présent, les abatteurs d'arbres n'y mettent pas tant de façons que leurs -ancêtres, surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas à des forêts servant de -barrière contre les avalanches. Il suffit seulement qu'ils puissent les -exploiter d'une manière utile, c'est-à-dire en gagnant plus par la vente -du bois qu'ils n'ont à dépenser pour la coupe et le transport. Nombre de -forêts sont encore maintenant dans leur virginité première, à cause de -la difficulté pour l'exploiteur d'arriver jusqu'à elles et d'en extraire -les arbres abattus. Mais, lorsque les chemins d'accès sont faciles, -lorsque la montagne offre de bonnes glissoires d'où l'on peut, d'une -seule poussée, faire descendre de plusieurs centaines de mètres les fûts -ébranchés, lorsque en bas de la pente le torrent de la vallée est assez -fort pour entraîner les arbres en radeaux jusque dans la plaine ou pour -faire mouvoir de puissantes scieries mécaniques, alors les forêts -courent grand risque d'être attaquées par les bûcherons. S'ils les -exploitent avec intelligence, s'ils règlent soigneusement leurs coupes, -de manière à laisser toujours sur pied des récoltes de bois pour les -années suivantes et à développer dans le sol forestier la plus grande -force de production possible, l'humanité n'a qu'à se féliciter des -richesses nouvelles qu'ils procurent. Mais lorsqu'ils coupent, -détruisent tout d'un coup la forêt tout entière, comme s'ils étaient -saisis d'un accès de frénésie, n'est-on pas tenté de les maudire? - -La beauté des forêts qui nous restent encore sur les pentes de la -montagne fait regretter d'autant plus celles que de violents -spéculateurs nous ont ravies. Sur les premières pentes, du côté de la -plaine, les bosquets de châtaigniers ont été épargnés, grâce à leurs -feuilles, que les paysans ramassent pour la litière des bêtes, et leurs -fruits, qu'ils mangent eux-mêmes pendant les soirées d'hiver. Peu de -forêts, même dans les régions tropicales, où l'on voit alterner en -groupes les arbres des essences les plus diverses, présentent plus de -pittoresque et de variété que les bois de châtaigniers. Les pentes de -gazon qui s'étendent au pied des arbres sont assez dégagées de -broussailles pour que le regard puisse s'ouvrir librement de nombreuses -perspectives au-dessous des branchages étalés. En maints endroits, la -voûte de verdure laisse passer la lumière du ciel; le gris des ombres et -le jaune doux des rayons oscillent suivant le mouvement des feuillages; -les mousses et les lichens, qui recouvrent de leurs tapis les écorces -ridées, ajoutent à la douceur de ces lumières et de ces ombres fuyantes. -Les arbres eux-mêmes, ou bien se dressant isolés, ou bien groupés par -deux ou par trois, diffèrent de forme et d'aspect. Presque tous, par les -sillons de leur écorce et le jet de leurs branches, semblent avoir subi -comme un mouvement de torsion de gauche à droite; mais, tandis que les -uns ont le tronc assez uni et bifurquent régulièrement leurs rameaux, -d'autres ont d'étranges gibbosités, des nœuds, des verrues bizarrement -ornées de feuilles en touffes. Il est de vieux arbres à l'énorme tronc, -qui ont perdu toutes leurs grandes branches sous l'effort de l'orage et -qui les ont remplacées par de petites tiges pointues comme des lances; -d'autres ont gardé tout leur branchage, mais ils se sont pourris à -l'intérieur; le temps a rongé leur tronc, en y creusant de profondes -cavernes; il ne reste parfois qu'un simple pan de bois recouvert -d'écorce, pour porter tout le poids de la végétation supérieure. Çà et -là, on remarque aussi sur le sol les restes d'une souche de puissantes -dimensions; l'arbre lui-même a disparu; mais, sur tout le pourtour de -cette ruine végétale, croissent des châtaigniers distincts, jadis unis -dans le gigantesque pilier, et maintenant isolés, racornis, bornés à -leur maigre individu. Ainsi, la forêt présente la plus grande diversité: -à côté d'arbres bien venus, d'un aspect superbe et d'un port majestueux, -voici des groupes dont les formes étranges évoquent devant l'imagination -les monstres de la fable ou du rêve! - -Bien moins divers dans leurs allures sont les hêtres, qui aiment -également à s'associer en forêts, comme les châtaigniers. Presque tous -sont droits comme des colonnes, et de longues échappées ouvertes entre -les fûts permettent à la vue de s'étendre au loin. Les hêtres sont -lisses, brillants d'écorce et de lichens; à la base seulement, ils sont -vêtus de mousse verte; de petites touffes de feuilles ornent çà et là la -partie basse du tronc; mais c'est à quinze mètres au-dessus du sol que -les branchages s'étalent et s'unissent d'arbre en arbre dans une voûte -continue, percée de rayons parallèles qui bariolent le gazon. L'aspect -de la forêt est sévère et pourtant hospitalier; une douce lumière, -composée de tous ces faisceaux brillants et verdie par le reflet des -feuilles, emplit les avenues et se mêle à leur ombre pour former un -vague jour cendré, sans coups de lumière, mais aussi sans ténèbres. A -cette lueur, on distingue nettement tout ce qui vit au pied des grands -arbres: les insectes rampants, les fleurettes qui se balancent, les -champignons et les mousses qui tapissent le sol et les racines; mais, -sur les arbres eux-mêmes, les lichens blancs ou jaunes d'or et les -rayons s'entremêlent et se confondent. Suivant les saisons, la forêt de -hêtres change incessamment d'aspect. Lorsque vient l'automne, son -feuillage se colore de teintes diverses où dominent les nuances brunes -et rougeâtres; puis il se flétrit et tombe sur le sol, qu'il recouvre de -ses lits épais de feuilles sèches, frissonnant au moindre souffle d'air. -La lumière du soleil pénètre librement dans la forêt entre les rameaux -nus, mais aussi les neiges et les brumes; le bois reste morne et triste -jusqu'au jour de printemps, où les premières fleurs s'épanouissent à -côté des flaques de neige fondante, où les bourgeons rougissants -répandent sur tout le branchage comme une vague lueur d'aurore. - -La forêt de sapins qui croît à la même hauteur que les hêtres sur le -versant des monts, mais à une exposition différente, est bien autrement -sombre et redoutable d'aspect. Elle semble garder un secret terrible; de -sourdes rumeurs sortent de ses branches, puis s'éteignent pour renaître -encore comme le murmure lointain des vagues. Mais c'est en haut, dans -les ramures, que se propage le bruit; en bas, tout est calme, -impassible, sinistre; les rameaux, chargés de leur noir feuillage, -s'abaissent presque jusqu'au sol; on frémit en passant sous ces voûtes -sombres. Que l'hiver charge de neige ces robustes branches, elles ne -faibliront point et ne laisseront tomber sur le gazon qu'une poussière -argentée. On dirait que ces arbres ont une volonté tenace, d'autant plus -puissante qu'ils sont tous unis dans une même pensée. En gravissant par -la forêt vers le sommet de la montagne, on s'aperçoit que les arbres ont -de plus en plus à lutter pour maintenir leur existence dans l'atmosphère -refroidie. Leur écorce est plus rugueuse, leur tronc moins droit, leurs -branches plus noueuses, leur feuillage plus dur et moins abondant: ils -ne peuvent résister aux neiges, aux tempêtes, au froid, que par l'abri -qu'ils se fournissent les uns aux autres; isolés, ils périraient; unis -en forêt, ils continuent de vivre. Mais aussi, que, du côté de la cime, -les arbres qui forment la première palissade de défense viennent à céder -sur un point, et leurs voisins sont bientôt ébranlés par l'orage et -renversés. La forêt se présente comme une armée, alignant ses arbres, -comme des soldats, en front de bataille. Seulement un ou deux sapins, -plus robustes que les autres, restent en avant, semblables à des -champions. Solidement ancrés dans le rocher, campés sur leurs reins -trapus, bardés de rugosités et de nœuds comme d'une armure, ils -tiennent tête aux orages et, çà et là, secouent fièrement leur petit -panache de feuilles. J'ai vu l'un de ces héros qui s'était emparé d'une -pointe isolée et de là dominait un immense pourtour de vallons et de -ravins. Ses racines, que la terre végétale, trop peu profonde, n'avait -pu recouvrir, enveloppaient la roche jusqu'à de grandes distances; -rampantes et tortueuses comme des serpents, elles se réunissaient en un -seul tronc bas et noueux qui semblait prendre possession de la montagne. -Les branches de l'arbre lutteur s'étaient tordues sous l'effort du vent; -mais, solides, ramassées sur elles-mêmes, elles pouvaient encore braver -l'effort de cent tempêtes. - -Au-dessus de la forêt de sapins et de sa petite avant-garde exposée à -tous les orages, croissent encore des arbres; mais ce sont des espèces -qui, loin de s'élever droit vers le ciel, rampent au contraire sur le -sol et se glissent peureusement dans les anfractuosités pour échapper au -vent et à la froidure. C'est en largeur qu'ils se développent; les -branches, serpenteuses comme les racines, se reploient au-dessus d'elles -et profitent du peu de chaleur qui en rayonne. C'est ainsi que, pour se -réchauffer pendant les nuits d'hiver, les moutons se pressent les uns -contre les autres. En se faisant petits, en ne présentant qu'une faible -prise à l'orage et que peu de surface au froid, les genévriers de la -montagne réussissent à maintenir leur existence; on les voit encore -ramper vers les sommets neigeux à des centaines de mètres au-dessus du -sapin le plus hardi à l'escalade. De même, les arbustes, tels que les -roses des Alpes et les bruyères, réussissent à s'élever à de grandes -altitudes, à cause de la forme sphérique ou en coupole qu'ont toutes les -tiges pressées les unes contre les autres; le vent glisse facilement sur -ces boules végétales. Plus haut, cependant, il leur faut bien renoncer à -lutter contre le froid; ils cèdent la place aux mousses qui s'étalent -sur le sol, aux lichens qui s'incorporent à la roche; sortie de la -pierre, la végétation rentre dans la pierre. - - - - -CHAPITRE XV - -LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE - - -Riche par sa végétation de forêts, d'arbustes, de gazons et de mousses, -la montagne semble bien pauvre en animaux; elle paraîtrait presque -complètement déserte, si les pâtres n'y avaient amené leurs troupeaux de -vaches et de brebis, que l'on voit de loin, sur le vert des pâturages, -comme des points rouges ou blancs, et si les chiens de garde, toujours -zélés, ne couraient incessamment de droite et de gauche, en faisant -retentir les roches de leurs aboiements. Ce sont là des immigrants -temporaires, venus des plaines basses au printemps et qui doivent y -retourner en hiver, à moins qu'on ne les cache au fond des étables dans -les hameaux de la vallée. Les seuls enfants de la montagne que l'on -rencontre en gravissant les pentes sont des insectes qui traversent le -sentier, se glissant parmi les herbes ou bourdonnant dans l'air; des -papillons, parmi lesquels on remarque les érèbes noires aux reflets -chatoyants, et le magnifique apollon, fleur vivante qui vole au-dessus -des fleurs; çà et là quelque reptile se dérobe entre deux pierres. Les -forêts sont fort silencieuses; il n'y chante que peu d'oiseaux. - -Cependant la montagne, forteresse naturelle qui se dresse au milieu des -plaines, a ses hôtes aussi: les uns, fuyards craintifs, qui se cherchent -une retraite inaccessible; les autres, hardis voleurs, animaux de proie -qui, du haut de leurs tours de guet, épient au loin l'horizon avant de -s'élancer à leurs excursions de pillage. - -Chose bizarre, que fait trop bien comprendre la lâcheté des hommes, les -bêtes de la montagne qui déchirent et qui tuent les autres sont -précisément ce que l'on admire le plus. On en ferait volontiers des -rois, et dans les mythes, les fables, les légendes et maint vieux livre -d'histoire naturelle, on leur donne vraiment ce nom. - -Voici d'abord l'aigle et autres rapaces, oiseaux de carnage que tous les -maîtres de la terre ont choisis pour emblèmes, leur donnant quelquefois -deux têtes, comme s'ils voulaient eux-mêmes avoir deux becs pour -dévorer. Certes, l'aigle est beau lorsqu'il est fièrement campé sur un -roc inaccessible aux hommes, et bien plus magnifique encore lorsqu'il -plane tranquillement dans les airs, souverain de l'espace: mais -qu'importe sa beauté? Si le roi l'admire, le berger le hait. Il est -l'ennemi du troupeau, et le pâtre lui a voué guerre à mort. Bientôt -aigles, vautours et gypaètes, n'existeront plus que dans nos musées; -déjà, sur nombre de montagnes, on n'en voit plus un seul nid, ou bien -celui qui reste ne renferme plus qu'un oiseau solitaire et méfiant, -vieillard à demi perclus, dévoré de parasites. - -L'ours est aussi un dévoreur de moutons, et, tôt ou tard, le berger -l'exterminera de nos montagnes. En dépit de sa vigueur prodigieuse, de -l'art avec lequel il sait broyer les os, il n'est pas le favori des -rois, qui sans doute ne lui trouvent pas assez d'élégance pour le mettre -dans leur blason; en revanche, mainte peuplade le chérit à cause de ses -qualités, et même le chasseur qui le poursuit ne peut se défendre d'une -certaine tendresse à son égard. L'Ostiak, après lui avoir donné le coup -de grâce et l'avoir étendu sanglant sur la neige, se jette à genoux -devant le cadavre pour implorer son pardon: «Je t'ai tué, ô mon Dieu! -mais j'avais faim, ma famille avait faim, et tu es si bon que tu -pardonneras mon crime.» Pourtant il ne fait point sur nous l'effet d'un -dieu; mais comme il semble honnête, et candide, et bienveillant! Comme -il paraît bien pratiquer les vertus de famille! Qu'il est doux à ses -petits et que ceux-ci sont gais, et cabrioleurs, et fantasques! Ces -mœurs patriarcales qu'on nous a tant vantées, c'est dans la caverne de -l'ours ou dans son énorme nid, confortablement tapissé de mousse, qu'il -faut aller les chercher! Il est vrai que le gros animal donne de temps -en temps un coup de croc aux moutons du berger; mais, d'ordinaire, -n'est-il pas la sobriété même? Il se contente de brouter des feuilles, -de paître des myrtilles, de savourer des gâteaux de miel; peut-être se -hasarde-t-il aussi dans la vallée pour aller débonnairement manger à -même des raisins et des poires. - -Un naturaliste suisse, Tsendi, nous affirme, sur l'honneur, que, si le -brave animal rencontre en chemin une petite fille portant un panier de -fraises, il se borne à poser délicatement sa patte sur le panier pour en -demander sa part. Et quand il est entré au service de l'homme, comme il -est serviable, de bonne humeur, magnanime et dédaigneux des insultes! Je -ne puis m'empêcher de regretter ce bon animal, que bientôt on ne verra -plus dans nos montagnes et dont le chasseur cloue orgueilleusement les -pattes sur la porte de sa grange. On supprimera la race: mais, avec plus -d'intelligence, n'eût-on pu l'apprivoiser et l'associer à nos travaux? - -Quant au loup, personne ne le regrettera lorsqu'il aura tout à fait -disparu de la montagne. Voilà bien le compère malfaisant, perfide, -sanguinaire, lâche et vil de toutes façons! Il ne pense qu'à déchirer la -victime et à boire le sang chaud sortant de la plaie. Tous les animaux -le haïssent, et lui les hait tous; mais il n'ose attaquer que les -faibles et les blessés. La frénésie de la faim peut seule le pousser à -se jeter sur de plus forts que lui. En revanche, que d'empressement à se -précipiter sur une proie déjà tombée, sur un ennemi qui ne peut se -défendre! Même lorsqu'un loup vient de s'abattre, vivant encore, sous la -balle du chasseur, tous ses compagnons s'élancent sur lui pour l'achever -et se disputer ses restes. Certes, la sanglante Rome a chargé sa mémoire -de tous les forfaits imaginables; elle a rasé des villes par milliers, -écrasé des hommes par millions; elle s'est gorgée des richesses de la -terre; par la perfidie et la violence, par des infamies sans nombre, -elle est devenue la reine du monde antique, et pourtant, malgré tous ses -crimes, elle s'est calomniée en se donnant une louve pour mère et pour -patronne. Le peuple dont les lois, sous une autre apparence, nous -régissent encore, était certainement dur, presque féroce, mais il -n'était pas aussi mauvais que pourrait le faire croire le symbole choisi -par lui! - -Pour celui qui chérit la montagne, c'est un plaisir de savoir que le -loup, cet être odieux, est un animal des grandes plaines. La destruction -des forêts natales et le nombre croissant des chasseurs l'ont forcé à se -réfugier dans les gorges des hauteurs, mais il n'en est pas moins un -intrus; il est fait pour fournir d'une traite des courses de cinquante -lieues à travers les steppes, non pour escalader les pentes de rochers. -L'animal que la forme de son corps et l'élasticité de ses muscles -rendent le plus propre à bondir de roche en roche, à franchir les -crevasses, c'est le gracieux chamois, l'antilope de nos contrées. Voilà -le véritable habitant de la montagne! Aucun précipice ne l'effraye, -aucune pente de neige ne le rebute; il gravit en quelques bonds des -escarpements vertigineux où l'homme le plus avide de chasse n'ose se -hasarder; il s'élance d'un saut sur des pointes moins larges que ses -quatre pieds, réunis en un seul support; c'est bien un animal de terre, -mais on le croirait ailé. D'ailleurs, il est doux et sociable; il -aimerait à se mêler à nos troupeaux de chèvres et de brebis; peu -d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter au petit nombre de nos -animaux domestiques; mais il est encore plus facile de le tuer que de -l'élever, et les quelques chamois qui restent encore sont réservés pour -la joie des chasseurs. Il est probable que la race en disparaîtra -bientôt. Après tout, ne vaut-il pas mieux mourir libre que de vivre -esclave? - -Encore plus haut que le chamois, sur des pentes et des roches entourées -de tous les côtés par des neiges, d'autres animaux ont choisi leur -demeure. Un d'eux est une espèce de lièvre qui a su finement changer de -livrée suivant les saisons, de manière à se confondre en tout temps avec -le sol environnant. C'est ainsi qu'il échappe à l'œil perçant de -l'aigle. En hiver, lorsque toutes les pentes sont revêtues de neige, sa -fourrure est aussi blanche que les flocons; au printemps, des touffes de -plantes, de cailloux, se montrent çà et là à travers la couche neigeuse; -en même temps, le pelage de l'animal se mouchette de taches grisâtres; -en été, il est de la couleur des pierres et du gazon brûlé; puis, avec -le brusque changement de saison, le voilà qui, de nouveau, change -brusquement de poil. - -Encore mieux protégée, la marmotte passe son hiver dans un terrier -profond où la température se maintient toujours égale, malgré les -épaisses couches de neige qui recouvrent le sol, et, pendant des mois -entiers, elle suspend le cours de sa vie, jusqu'à ce que le parfum des -fleurs et les rayons printaniers viennent la réveiller de son sommeil -léthargique. - -Enfin, un de ces petits rongeurs toujours actifs, toujours éveillés, que -l'on rencontre partout, a pris le parti d'atteindre le sommet des -montagnes en creusant des tunnels et des galeries au-dessous des neiges: -c'est un campagnol. Couvert de ce froid manteau, il cherche dans le sol -sa maigre nourriture et, chose merveilleuse, il la trouve! - -Telle est la fécondité de la terre, qu'elle produit, pour la bataille -incessante de la vie, des populations de mangeurs et de victimes qui -livrent leurs combats dans l'obscurité, à plus de mille mètres au-dessus -de la limite des neiges persistantes! Cette terrible lutte pour -l'existence, dont le spectacle presque toujours hideux m'avait chassé -des plaines, je la retrouve là-haut, sous les couches de la terre -glacée. - -Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut encore, mais c'est pour -voyager de l'une à l'autre pente de la montagne ou pour surveiller au -loin l'étendue et découvrir son gibier. Les papillons, les libellules, -entraînés par la joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à la -zone la plus haute des monts et, sans prévoir le froid de la nuit, ne -cessent de monter gaiement vers la lumière; plus fréquemment encore ces -pauvres bestioles, ainsi que les mouches et d'autres insectes, sont -emportées vers les hautes cimes par les vents de tourmente, et leurs -débris, mêlés à la poussière, jonchent la surface des neiges. Mais, -outre ces étrangers qui, de bon gré ou par la violence, visitent les -régions du silence et de la mort, il existe des indigènes qui sont bien -là chez eux; ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid ou le sol -trop glacé. Autour d'eux s'étend l'immensité morne des neiges; mais les -pointes de rocs, qui, çà et là, percent la couche neigeuse, sont pour -eux des oasis au milieu du désert; c'est là sans doute, au milieu des -lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire à leur subsistance. Du -reste, c'est merveille qu'ils y réussissent, et les naturalistes le -constatent avec étonnement. - -Araignées, insectes ou mites des neiges, tous ces petits animaux doivent -connaître la faim, et peut-être que les divers phénomènes de leur vie -s'opèrent avec une extrême lenteur. Dans cet empire des frimas, les -chrysalides doivent rester longtemps engourdies en leur sommeil de mort -apparente. - -Non seulement la vie se montre à côté des neiges, mais les neiges -elles-mêmes semblent vivantes en certains endroits, tant les animalcules -y pullulent. De loin, on aperçoit, sur l'étendue blanche, de grandes -taches rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie, disent les -montagnards; ce sont, disent les savants, armés du microscope, des -milliards et des milliards d'être grouillants, qui vivent, s'aiment, se -propagent et s'entre-mangent. - - - - -CHAPITRE XVI - -L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS - - -Les naturalistes qui parcourent la montagne en étudiant les êtres -vivants qui l'habitent, plantes ou animaux, ne se bornent point à -étudier l'espèce dans sa forme et dans ses mœurs actuelles; ils veulent -aussi connaître l'étendue de son domaine, la distribution générale de -ses représentants sur les pentes, et l'histoire de sa race. Ils -considèrent les innombrables êtres d'une même espèce, herbes, insectes -ou mammifères, comme un immense individu dont il faut connaître à la -fois toutes les demeures à la surface de la terre, et la durée pendant -la série des âges. - -A l'escalade d'un versant de la montagne, le voyageur remarque tout -d'abord combien peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent -compagnie jusqu'au sommet. Celles qu'il a vues à la base et sur les -premiers escarpements, il ne les revoit pas sur les pentes plus élevées, -ou, s'il en est encore quelques-unes, elles disparaissent dans le -voisinage des neiges, pour être remplacées par d'autres espèces. C'est -un changement continuel dans l'aspect de la flore, à mesure qu'on se -rapproche des froides cimes. Même lorsque la plante des collines -inférieures continue de se montrer à côté du sentier voisin des neiges, -elle semble changer peu à peu; en bas, sa fleur est déjà passée, tandis -que, sur les hauteurs, elle est à peine en bouton; ici, elle a déjà -fourni son été; là-haut, elle est encore à son printemps. - -Ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait mesurer la hauteur exacte à -laquelle telle plante cesse de croître, telle autre commence à se -montrer. Mille conditions du sol et du climat travaillent à déplacer -incessamment, à écarter ou à rétrécir les limites qui séparent le -domaine naturel des différentes espèces. Quand le terrain change, que la -roche succède à l'humus ou que l'argile remplace le sable, un grand -nombre de plantes cèdent aussi la place à d'autres. Mêmes contrastes, si -l'eau détrempe la terre ou qu'elle manque dans le sol altéré, si le vent -souffle librement dans toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles -servant d'abri contre sa violence. A l'issue des cols où s'engouffrent -les tempêtes, certaines pentes sont tellement balayées par cette âpre -haleine, qu'arbres et arbustes s'arrêtent sous ce redoutable souffle, -comme ils s'arrêteraient devant un mur de glace. Ailleurs, la végétation -varie suivant la raideur des escarpements. Sur les falaises verticales, -il n'y a que des mousses; des broussailles seulement peuvent s'attacher -aux parois, très inclinées des précipices; que la pente soit moins -forte, mais encore ingravissable à l'homme, les arbres rampent sur les -rochers et s'ancrent dans les fissures par leurs racines; sur les -terrasses, au contraire, les tiges se redressent, les feuillages -s'épanouissent. L'essence des arbres varie d'ordinaire autant que leur -altitude. Là où la différence des pentes est causée par celle des -assises rocheuses que les agents atmosphériques ont plus ou moins -entamées, la montagne offre une succession d'étages parallèles de -végétation, du plus bizarre effet. Les pierres et les plantes changent à -la fois, en alternances régulières. - -De tous les contrastes de végétation, le plus important dans son -ensemble est celui que produit la différence d'exposition aux rayons du -soleil. Que de fois, en pénétrant dans une vallée bien régulière, -dominée par des versants uniformes, l'un tourné vers le nord, l'autre -exposé en plein midi, peut-on voir combien cette différence de lumière -et de chaleur modifie la végétation sur les deux pentes! Souvent le -contraste est absolu; on dirait deux régions de la terre distantes de -quelques centaines de lieues l'une de l'autre. D'un côté sont les arbres -fruitiers, les cultures, les opulentes prairies; en face, il n'y a ni -champs, ni jardins, mais seulement des bois et des pâturages. Même les -forêts qui croissent vis-à-vis, sur les deux versants, consistent en -essences diverses. Là-haut, sous la pâle lumière reflétée par les cieux -du nord, voici les sapins aux sombres rameaux; sous la clarté vivifiante -du midi, bien à leur aise comme en un immense espalier, voici les -mélèzes au vert délicat. De même que les plantes, qui cherchent à -s'épanouir aux rayons du soleil, l'homme a fait choix pour sa demeure -des pentes tournées vers le midi. De ce côté, les maisons bordent les -chemins en une ligne presque continue, les chalets joyeux sont parsemés -comme des rochers grisâtres sur les hauts pâturages. Sur le froid -versant qui se dresse en face, à peine voit-on de loin en loin quelque -maisonnette s'abritant dans les plis d'un ravin. - -Diverses sont les pentes de la montagne par l'aspect, le climat, la -végétation; mais toutes ont ce phénomène commun, c'est qu'en les -gravissant on croirait se diriger vers les pôles de la terre; que l'on -monte d'une centaine de mètres, et l'on se trouve comme transporté à -cinquante kilomètres plus loin de l'équateur. Telle cime, que l'on voit -se dresser au-dessus de sa tête, porte une flore semblable à celle de la -Scandinavie; que l'on dépasse cette pointe pour s'élever plus haut -encore, et l'on entre en Laponie; à une altitude plus grande, on trouve -la végétation du Spitzberg. Chaque montagne est, par ses plantes, comme -une sorte de résumé de tout l'espace qui s'étend de sa base aux régions -polaires, à travers les continents et les eaux. Dans leurs récits, les -botanistes témoignent souvent de la joie, de l'émotion qu'ils éprouvent -lorsque, après avoir escaladé les roche nues, parcouru les neiges, -cheminé le long des crevasses béantes, ils atteignent enfin un espace -libre, un «jardin», dont les plantes fleuries leur rappellent quelque -terre aimée du nord lointain, leur patrie peut-être, située à des -milliers de kilomètres de distance. Le miracle des Mille et une Nuits -s'est réalisé pour eux; au prix de quelques heures de marche, les voici -transportés dans une autre nature, sous un nouveau climat! - -Chaque année, quelques désordres violents, mais temporaires, se -produisent dans cette régularité de l'étagement des flores. En se -promenant au milieu des éboulis récents, ou sur les amas de terres -apportées du haut des montagnes par les eaux torrentielles, le botaniste -observe souvent des troubles dans la distribution des tribus végétales. -Ce sont là des phénomènes qui l'émeuvent, car, à force d'étudier les -plantes, il finit par sympathiser avec elles. Cette vue qui lui fait -battre le cœur est causée par l'expatriation forcée d'herbes et de -mousses violemment entraînées dans un climat pour lequel elles ne sont -pas faites. Dans leur chute ou leur glissement du haut des escarpements -supérieurs, les rocs ont apporté leurs flores, semences, racines, tiges -entières. Semblables aux fragments d'une planète lointaine qui feraient -débarquer sur la terre les habitants d'un autre monde, ces roches -descendues des sommets servent aussi de véhicules à des colonies de -plantes. Les pauvrettes, étonnées de respirer une autre atmosphère, de -se trouver en d'autres conditions de froid et de chaleur, de sécheresse -et d'humidité, d'ombre et de lumière, cherchent à s'acclimater dans leur -nouvelle patrie. Quelques-unes des étrangères arrivent à se maintenir -contre la foule des plantes indigènes qui les entourent; mais la plupart -ont beau se grouper, se serrer les unes contre les autres, comme des -réfugiées que tout le monde hait et qui s'entr'aiment d'autant plus, -elles sont condamnées à périr bientôt. Assaillies de tous les côtés par -les anciens propriétaires du sol, elles finissent par céder la place que -l'écroulement de leur roche mère leur avait fait violemment conquérir. -Le botaniste, qui les étudie dans leur nouveau milieu, les voit dépérir -peu à peu; après quelques années de séjour, les colonies ne se composent -plus que d'un petit nombre d'individus souffreteux, puis ces derniers -aussi sont finalement étouffés. C'est ainsi que, dans notre humanité, -des colons étrangers meurent successivement au milieu d'un peuple qui -les hait et sous un climat qui leur est contraire. - -En dépit des irrégularités temporaires, l'étagement des flores sur le -flanc des montagnes garde donc le caractère d'une loi constante. - -D'où provient cette étrange répartition des plantes à la surface du -globe? Pourquoi les espèces originaires des contrées les plus lointaines -ont-elles ainsi essaimé en petites colonies sur les hauts escarpements -des monts? Sans doute les semences de quelques-unes d'entre elles -auraient pu être portées par des oiseaux ou même par des vents de -tempête; mais la plupart de ces espèces ont des graines dont ne se -nourrissent point les oiseaux, et qui sont trop lourdes pour s'attacher -aux plumes de leurs pattes; parmi ces plantes des régions froides qui -colonisent la montagne, il en est même des familles entières qui -naissent de bulbes, et certes ni le vent ni les oiseaux ne sauraient les -avoir transportées par-dessus les continents et les mers. - -Il faut donc que les plantes se soient propagées de proche en proche, -par empiétements graduels, comme elles le font dans nos champs et nos -prairies. Les petits colons que l'on voit aujourd'hui dans les hauts -«jardins» entourés de neiges sont montés lentement des plaines -inférieures, tandis que d'autres plantes des mêmes espèces, marchant en -sens inverse, se dirigeaient vers les régions polaires où elles sont -actuellement cantonnées. Sans doute alors le climat de nos campagnes -était aussi froid que l'est de nos jours celui des grands sommets et de -la zone boréale; mais peu à peu la température devint plus douce; les -plantes qui se plaisaient sous la rude haleine du froid furent obligées -de s'enfuir, les unes vers le nord, les autres vers les pentes des -monts. Des deux bandes fugitives, que séparait une zone sans cesse -croissante, occupée par des espèces ennemies, l'une, celle qui se -retirait vers les montagnes, voyait l'espace diminuer devant elle, en -proportion de la douceur accrue du climat; elle occupa d'abord les -contreforts de la base, puis les pentes moyennes, puis les hautes cimes, -et maintenant quelques-unes ont pour dernier refuge les crêtes suprêmes -du mont. Que le climat se refroidisse de nouveau par suite de quelque -changement cosmique, et les petites plantes recommenceront leurs voyages -vers la plaine; victorieuses à leur tour, elles chasseront devant elles -les espèces qui demandent une température plus douce. Suivant les -alternatives des climats et de leurs cycles immenses, les armées des -plantes avancent ou reculent à la surface du globe, laissant derrière -elles des bandes de traînards qui nous révèlent quelle fut jadis la -marche du corps principal. - -Mêmes phénomènes pour les tribus des hommes que pour celles des plantes -et des animaux! Pendant les oscillations du climat, les peuples des -diverses races, qui ne pouvaient s'accommoder au milieu changeant, se -déplaçaient lentement vers le nord ou le sud, chassés par le froid ou -par la trop grande chaleur. Malheureusement l'histoire, qui n'était pas -encore née, n'a pu nous raconter tous ces va-et-vient des peuples; et -d'ailleurs, dans leurs grandes migrations, les hommes obéissent toujours -à un ensemble de passions multiples qu'ils ne savent point analyser. Que -de tribus ont ainsi marché, changé de demeure, sans savoir ce qui les -poussait en avant! Elles racontaient ensuite dans leurs traditions -qu'elles avaient été guidées par une étoile ou par une colonne de feu, -ou bien qu'elles avaient suivi le vol d'un aigle, posé leurs pieds dans -les traces laissées par le sabot d'un bison. - -Si l'histoire est muette ou du moins très sobre de paroles sur les -marches et contremarches que les changements de climats ont imposées aux -peuples, en revanche, il suffit de regarder pour voir, sur les flancs -opposés de la plupart des montagnes, comment la différence des hommes -répond à celle de la température et du milieu. Lorsque, de chaque côté -du mont, le contraste des climats est peu sensible, soit parce que la -direction de toute la rangée des hauteurs est celle du nord au sud, soit -parce que des vents d'une même origine et portant une même quantité -d'humidité viennent arroser les deux versants, alors les hommes d'une -même race peuvent se répandre librement de part et d'autre, s'adonner à -la même culture, aux mêmes industries, pratiquer les mêmes mœurs. La -muraille qui se dresse entre eux, et qu'interrompent peut-être de -nombreuses brèches, n'est point un rempart de séparation. Mais que la -montagne et toute la série des sommets qui s'y rattachent de part et -d'autre aient un de leurs versants tourné vers le nord et ses vents -froids, et que la pente opposée reçoive en plein les doux rayons du -midi; ou bien que, d'un côté, les vapeurs de la mer s'épanchent en -torrents, tandis que, de l'autre côté, les ravins restent toujours à -sec, et bien certainement flore, faune, humanité des deux versants, -offriront les plus remarquables contrastes. Chaque pas que fait le -voyageur, après avoir franchi la crête, le met en présence d'une nature -nouvelle; il pénètre dans un autre monde où découverte succède à -découverte. Le voilà qui s'arrête devant une herbe odorante qu'il -n'avait jamais vue; un étrange papillon voltige devant lui; pendant -qu'il étudie les espèces nouvelles, plantes ou animaux, ou qu'il cherche -à se rendre compte dans leur ensemble des traits de cette nature qu'il -ne connaissait pas, un pâtre vient à sa rencontre; c'est l'homme d'une -autre race et d'une autre civilisation; sa langue même est différente. - -En séparant deux zones de climats, la crête de la montagne sépare donc -aussi deux peuples; c'est là un phénomène constant dans tous les pays de -la terre où la conquête n'a pas brutalement mélangé ou supprimé les -races, et même, en dépit des violences de la conquête, ce contraste -normal entre les populations des deux versants s'est fréquemment -rétabli. Qu'on en juge par l'histoire de l'Italie! La splendeur de ce -pays fascinait les barbares du nord et du nord-ouest! Que de fois les -Allemands et les Français, attirés par la richesse de son territoire, -par les trésors de ses villes, la saveur de ses fruits et toutes ses -beautés naturelles, se sont précipités en bandes armées sur les plaines -qu'entoure le grandiose hémicycle des Alpes! Ils ont eu beau massacrer, -incendier et détruire, beau s'installer eux-mêmes à le place des -vaincus, se bâtir des villes et se construire des citadelles, la -population native a toujours repris le dessus, et les étrangers, Celtes -ou Teutons, ont dû repasser les Alpes. - -Aussi les monts, rugosités relativement insignifiantes à la surface du -globe, simples obstacles que l'homme peut d'ordinaire franchir en un -jour, prennent-ils une extrême importance historique comme frontières -naturelles entre les nations diverses. Ce rôle dans la vie de -l'humanité, ils le doivent moins au manque de routes, à la raideur de -leurs escarpements, à leur zone de neiges et de rochers infertiles, qu'à -la diversité et souvent à l'inimitié des populations assises aux deux -bases opposées. L'histoire du passé nous l'enseigne: toute limite -naturelle posée entre les peuples par un obstacle difficile à franchir, -plateau, montagne, désert ou fleuve, était en même temps une frontière -morale pour les hommes; comme dans les contes de fées, elle se -fortifiait d'un mur invisible, dressé par la haine et le mépris. L'homme -venu par delà les monts n'était pas seulement un étranger, c'était un -ennemi. Les peuples se haïssaient; mais parfois un berger, meilleur que -toute sa race, chantait doucement quelques paroles naïvement -affectueuses en regardant par delà les monts. Lui, du moins, savait -franchir la haute barrière des rochers et des neiges; par le cœur, il -savait se faire une patrie sur les deux versants de la montagne. Un -vieux chant de nos Pyrénées raconte ce triomphe d'un doux sentiment sur -la nature et sur les traditions de haines nationales: - - Baicha-bous, montagnos! Planos, haoussa-bous, - Daqué pousqui bede oun soun mas amous! - Baissez-vous, montagnes! plaines, haussez-vous - Et que je puisse voir où sont mes amours! - - - - -CHAPITRE XVII - -LE LIBRE MONTAGNARD - - -Le plissement de la surface terrestre en montagnes et en vallées est -donc un fait capital dans l'histoire des peuples, et souvent il explique -leurs voyages, leurs migrations, leurs conflits, leurs destinées -diverses. C'est ainsi qu'une taupinière, surgissant dans une prairie, au -milieu de populations d'insectes empressés qui vont et viennent, change -immédiatement tous les plans et fait dévier en sens divers la marche des -tribus voyageuses. - -En séparant de son énorme masse les nations qui en assiègent de part et -d'autre les versants, la montagne protège aussi les habitants, -d'ordinaire peu nombreux, qui sont venus chercher un asile dans ses -vallées. Elle les abrite, elle les fait siens, leur donne des mœurs -spéciales, un certain genre de vie, un caractère particulier. Quelle que -soit sa race originaire, le montagnard est devenu tel qu'il est sous -l'influence du milieu qui l'entoure; la fatigue des escalades et des -pénibles descentes, la simplicité de la nourriture, la rigueur des -froids de l'hiver, la lutte contre les intempéries, en ont fait un homme -à part, lui ont donné une attitude, une démarche, un jeu de mouvements -bien différents de ceux de ses voisins des plaines. Elles lui ont donné -en outre une manière de penser et de sentir qui le distingue; elles ont -reflété dans son esprit, comme dans celui du marin, quelque chose de la -sérénité des grands horizons; dans maints endroits aussi, elles lui ont -assuré le trésor inappréciable de la liberté. - -Une des grandes causes qui ont contribué à maintenir l'indépendance de -certaines peuplades des montagnes, c'est que, pour elles, le travail -solidaire et les efforts d'ensemble sont une nécessité. Tous sont utiles -à chacun, et chacun l'est à tous; le berger qui va sur les hauts -pâturages garder les troupeaux de la communauté n'est pas le moins -nécessaire à la prospérité générale. Quand un désastre a lieu, il faut -que tous s'entr'aident pour réparer le mal; l'avalanche a recouvert -quelques cabanes, tous travaillent à déblayer les neiges; la pluie a -raviné les champs cultivés en gradins sur les pentes, tous s'occupent de -reprendre la terre éboulée dans les fonds et la reportent dans des -hottes jusqu'au versant d'où elle est descendue; le torrent débordé a -recouvert les prairies de cailloux, tous s'emploient à dégager le gazon -de ces débris qui l'étouffent. En hiver, lorsqu'il est dangereux de -s'aventurer dans les neiges, ils comptent sur l'hospitalité les uns des -autres; ils sont tous frères, ils appartiennent à la même famille. -Aussi, quand ils sont attaqués, résistent-ils d'un commun accord, mus -pour ainsi dire par une seule pensée. D'ailleurs, la vie de luttes -incessantes, de combats sans trêve contre les dangers de toute sorte, -peut-être aussi l'air pur, salubre, qu'ils respirent, en font des hommes -hardis, dédaigneux de la mort. Travailleurs pacifiques, ils n'attaquent -point, mais ils savent se défendre. - -La montagne protectrice leur procure les moyens de s'abriter contre -l'invasion. Elle défend la vallée par d'étroits défilés d'entrée où -quelques hommes suffiraient pour arrêter des bandes entières; elle cache -ses vallons fertiles dans les creux de hautes terrasses dont les -escarpements semblent ingravissables; en certains endroits, elle est -perforée de cavernes communiquant les unes avec les autres et pouvant -servir de cachettes. - -Sur la paroi d'un défilé, que je visitais souvent, se trouvait une de -ces forteresses cachées. C'est à grand'peine si je pouvais en atteindre -l'entrée en m'accrochant aux anfractuosités du roc et en m'aidant de -quelques tiges de buis qui avaient inséré leurs racines dans les fentes. -Combien plus difficile en eût été l'escalade à des assiégeants! Des -blocs, entassés à la porte de la grotte, étaient prêts à rouler et à -rebondir de pointe en pointe jusque dans le torrent. De chaque côté de -l'entrée, la roche, absolument droite et polie, n'eût pas laissé passer -une couleuvre; au-dessus, la falaise surplombait et, comme un porche -gigantesque, protégeait l'ouverture. En outre, un grand mur la fermait à -demi. A moins d'une surprise, la grotte était donc inabordable à tout -assaillant. Les ennemis devaient se borner à la surveiller de loin; -mais, lorsqu'ils n'entendaient plus sortir la moindre rumeur, lorsqu'ils -se hasardaient enfin pour compter les cadavres, ils trouvaient les -galeries souterraines complètement vides. Les habitants s'étaient -glissés de caverne en caverne jusqu'à une autre issue plus secrète -cachée dans les broussailles. La chasse était à recommencer. -Quelquefois, hélas! elle se terminait par la capture du gibier. L'homme -est une proie pour l'homme. - -En certains endroits où la montagne n'offre pas de cavités propices, -c'est un roc isolé dans la vallée, un roc aux faces perpendiculaires, -qui servait de forteresse. Taillé à pic sur les trois côtés que le -torrent entoure à la base, il n'était accessible que par un seul -versant, et de ce côté le groupe de montagnards, qui voulait en faire à -la fois sa tour de guet et son donjon de retraite, n'avait qu'à -continuer le travail commencé par la nature. Il escarpait la roche, la -rendait ingravissable aux pas humains et n'y laissait qu'une seule -entrée souterraine percée à coups de barre dans l'épaisseur du roc. Une -fois rentrés dans leur aire, les habitants de la forteresse obstruaient -l'ouverture au moyen d'un quartier de roche; l'oiseau seul pouvait alors -leur rendre visite. L'architecture n'était point nécessaire à cette -citadelle. Peut-être néanmoins, par une sorte de coquetterie, le -montagnard bordait-il l'arête du précipice d'un mur à créneaux, qui -permettait à ses enfants de jouer sans danger sur toute l'étendue du -plateau, et du haut duquel il pouvait, mieux à son aise, épier tout ce -qui se montrait aux alentours sur les pentes des monts. En beaucoup de -contrées montagneuses de l'Orient, dont les vallées sont peuplées de -races ennemies les unes des autres, et où le meurtre d'un homme, en -conséquence, est tenu pour simple peccadille, nombre de ces -rochers-forteresses sont encore habités. Quand un hôte arrive au bas de -l'escarpement, il annonce sa présence par des cris d'appel. Bientôt -après, un panier descend d'une trappe ouverte dans le rocher; le -voyageur s'y installe, et les robustes bras de ses amis d'en haut -hissent lentement le lourd panier tourbillonnant dans l'air. - -Si les rochers abrupts des hautes vallées servaient à défendre les -populations paisibles contre toute incursion, en revanche les monticules -de la plaine servaient souvent de poste de guet et de rapine à quelque -baron de proie. - -Combien de villages, même dans notre pays, montrent par leur -architecture que, récemment encore, la guerre était en permanence, et -qu'à chaque heure il fallait s'attendre à une attaque de seigneurs ou de -malandrins. Il n'y a point de maisons isolées sur les pentes sans -défense; toutes les masures, semblables à des moutons effrayés par -l'orage, se sont groupées en un seul tas, vaste monceau de pierres. D'en -bas, on dirait une simple continuation du rocher, une dentelure de la -cime, tantôt éclatante de lumière, tantôt noire d'ombre; on y monte par -des sentiers vertigineux que chaque matin les paysans ont à descendre -pour cultiver leurs champs, qu'ils ont à gravir péniblement chaque soir -après le long travail de la journée. Une porte seulement donne accès -dans la commune, et sur les tours latérales se voient encore les traces -des herses et d'autres moyens de défense. Aucune fenêtre ne donne vue -sur l'immense étendue des vallées environnantes; les seules ouvertures -sont des meurtrières où passaient autrefois les javelots et les canons -des fusils. Encore aujourd'hui, les descendants de ces malheureux, -assiégés de génération en génération, n'osent bâtir leur demeure au -milieu de leurs champs. Ils pourraient le faire, mais la coutume, de -tous les tyrans le mieux obéi, les parque toujours dans l'antique -prison. - -Les hautes vallées de la montagne étaient libres, libres les -montagnards; mais, en dehors des passages étroits où ne s'étaient jamais -hasardés impunément les agresseurs, un promontoire presque isolé portait -le château fort d'un baron. De là-haut, le brigand, anobli par ses -propres crimes et par ceux de ses ancêtres, pouvait surveiller les -plaines environnantes ainsi que les ravins et le défilé de la montagne. -Comme un serpent enroulé sur un rocher et redressant sa tête inquiète -pour guetter un nid plein d'oisillons, le bandit regarde du haut de son -donjon; il n'ose attaquer les montagnards dans leur vallée, mais il se -promet au moins de surprendre et d'asservir ceux qui se hasarderont dans -la plaine. - -Le château du noble détrousseur de passants est en ruine aujourd'hui. Un -sentier pierreux, obstrué de ronces, a remplacé le chemin où les -guerriers faisaient caracoler leurs chevaux joyeux au moment du départ, -où remontaient les marchands enchaînés et les mulets pesamment chargés -de butin. A l'endroit où fut le pont-levis, le fossé a été comblé de -pierres, et, depuis, le vent et les pieds des passants y ont porté un -peu de terre végétale dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs -racines. Les murs sont en grande partie écroulés; d'énormes fragments, -pareils à des rochers, gisent épars sur le sol; ailleurs, des éboulis de -pierres tombées dans le fossé en emplissent à demi les douves que -recouvre un tapis épais de lentilles d'eau. La grande cour, où jadis se -rassemblaient les hommes d'armes avant les expéditions de pillage, est -encombrée de débris, coupée de fondrières; on ose à peine se frayer un -chemin à travers les fourrés d'arbrisseaux et les hautes herbes; on a -peur de marcher sur quelque vipère blottie entre deux pierres ou de -tomber dans l'ouverture de quelque oubliette encore béante. Avançons -pourtant en regardant attentivement à nos pieds! Nous arrivons au bord -du puits qu'entoure heureusement un reste de margelle. Nous nous -penchons avec effroi au-dessus de la gueule noire du gouffre, et nous -cherchons à en sonder la profondeur à travers les scolopendres et les -fougères enguirlandées. Il nous semble discerner au fond le vague reflet -d'un rayon égaré dans l'abîme; nous croyons entendre monter vers nous -comme un murmure étouffé. Est-ce un courant d'air égaré qui tourbillonne -dans le puits? Est-ce une source dont l'eau suinte à travers les pierres -et tombe goutte à goutte? Est-ce une salamandre qui rampe dans l'eau et -la fait clapoter? Qui sait? Autrefois, nous dit la légende, les bruits -confus qui sortaient de ces profondeurs étaient les cris de désespoir et -les sanglots des victimes. L'eau du puits repose sur un lit d'ossements. - -Je détourne avec effort mes yeux du gouffre qui me fascine, et je les -reporte sur la masse carrée du donjon, brillant en pleine lumière. Les -autres tours se sont écroulées, lui seul est resté debout; il a même -gardé quelques créneaux de sa couronne. Les murs, jaunis par le soleil, -sont encore polis comme au lendemain du jour où le seigneur banqueta -pour la première fois dans la grande salle; on n'y voit pas une lézarde, -à peine une éraflure; seulement, les boiseries et les ferrures des -étroites fenêtres disposées en meurtrières ont disparu. A cinq mètres -au-dessus du sol, s'ouvre dans l'épaisseur de la muraille ce qui fut la -porte d'entrée; une large pierre en saillie en forme le seuil, et le -sommet de l'ogive est orné d'une sculpture grossière portant un -monogramme bizarre et les traces de l'antique devise baroniale. -L'escalier mobile qui s'accrochait au seuil n'existe plus, et -l'archéologue zélé, qui veut chercher à lire ou plutôt à deviner les -quelques mots orgueilleux sculptés dans la pierre, doit se munir d'une -échelle. Pour s'introduire dans l'intérieur de la tour, les paysans ont -pris un moyen plus violent: ils ont percé le mur au ras du sol. Ce fut -là, sans doute, un rude travail; mais peut-être étaient-ils animés par -l'amour de la vengeance contre ce donjon où nombre des leurs étaient -morts de faim ou dans les tortures; peut-être aussi se figuraient-ils -qu'ils y découvriraient un trésor caché. - -Je pénètre par cette brèche avec une sorte d'appréhension; l'air de -l'intérieur, auquel ne vient jamais se mêler un rayon de soleil, me -glace avant que je sois entré. Pourtant la lumière descend jusqu'au fond -de la tour; le toit s'est effondré; les planchers ont été brûlés dans -quelque antique incendie, et l'on aperçoit çà et là, à demi engagés dans -la muraille, des restes de poutres noircies. Tous ces débris, pierres, -bois et cendres, se sont peu à peu mêlés en une sorte de pâte que l'eau -du ciel, descendant comme au fond d'un puits, conserve toujours humide. -Un limon gluant recouvre cette terre molle où glisse le pied que j'y -hasarde avec répugnance. Il me semble être enfermé déjà dans l'horrible -cachot; je n'en respire qu'avec dégoût l'air rance et méphitique. Et -pourtant, cet air est pur, en comparaison de cette odeur de moisissure -et d'ossements qui sort de la gueule ébréchée des oubliettes. Je me -penche au-dessus du trou noir et cherche à discerner quelque chose, mais -je ne vois rien. Il me faudrait avoir le regard aiguisé par une longue -obscurité pour distinguer les reflets égarés dans ces ténèbres. Trou -sinistre! J'ignore les meurtres dont il a été complice, mais je -frissonne de peur en le voyant, et, comme pour chercher de la force, je -regarde vers le bleu du ciel encadré par les quatre murailles de la -tour. Une chouette troublée tourbillonne là-haut en poussant son aigre -cri. - -Un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur permet de monter jusqu'aux -créneaux. Plusieurs marches sont usées, et l'escalier se trouve ainsi -changé en un plan incliné fort difficile à gravir; mais, en m'appuyant -aux parois, en m'accrochant aux saillies, en glissant dans la poussière -pour me relever, je finis par atteindre le couronnement de la tour. La -pierre est large, et je ne cours aucun danger; cependant, j'ose à peine -faire quelques pas, de peur d'être entraîné par le vertige. Je suis -perché tout en haut, dans la région des oiseaux et des nuages, entre -deux abîmes. D'un côté est le gouffre noir de la tour; de l'autre est la -profondeur lumineuse des rochers et des versants éclairés par le soleil. -Le promontoire qui porte le donjon paraît lui-même comme une autre tour -de plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la rivière qui serpente -autour de sa base produit au plus l'effet d'un simple fossé de défense. -On raconte que l'un des anciens seigneurs de l'endroit se donnait -quelquefois le plaisir de faire sauter ses prisonniers du haut de la -terrasse du donjon. Il réservait à ses ennemis les plus détestés la mort -lente dans le trou des oubliettes; mais les captifs contre lesquels il -n'avait aucun motif de haine devaient, en s'élançant de la tour, montrer -avec quel courage et quelle bonne grâce ils savaient mourir. Le soir, on -en causait autour de la table fumante, on riait des contorsions de ceux -qui reculaient épouvantés devant l'abîme, on louait ceux qui d'un bond -s'étaient d'eux-mêmes lancés dans le vide. Le noble seigneur mourut dans -un couvent du voisinage en «odeur de sainteté». - -Au pied de la roche se groupent en désordre les humbles maisonnettes aux -toits d'ardoise ou de chaume de l'ancien village asservi. Quels -changements se sont accomplis, non seulement dans les institutions et -dans les mœurs, mais aussi dans l'âme humaine, depuis que le seigneur -tenait ainsi tous ses sujets sous son regard et sous son pied, depuis -que l'héritier de son nom grandissait en se disant, de ces êtres mal -vêtus qu'il voyait se mouvoir en bas: «Tous ces hommes, si je le veux, -sont de la chair pour mon épée!» Comment alors eût-il été possible, même -au plus doux, au mieux doué d'entre les fils de nobles, de ne pas sentir -sa poitrine se gonfler d'un orgueil féroce, à la vue de tout cet horizon -de terres soumises, de ce village rampant, de ces manants abjects -grouillant dans le fumier? Il eût voulu s'imaginer qu'en naissant les -hommes ont droit égal au bonheur, il se fût considéré comme né de la -même boue, qu'un seul regard jeté dans l'espace, du haut de -l'orgueilleuse terrasse de son donjon, eût suffi pour le détromper. Pour -croire à l'égalité, non dans la joie, mais dans le désespoir ou le -remords, il lui fallait quitter son château, s'enfouir dans le couvent -sombre d'une étroite vallée et se frapper le front sur le pavé des -églises. - -De nos jours, le descendant de ces anciens chevaliers n'a plus à se -faire le geôlier d'un village, ni à surveiller les habitants d'un regard -jaloux, à moins pourtant qu'il soit devenu propriétaire d'usine et que -les villageois peuplent sa fabrique. La villa qu'il s'est fait bâtir sur -le penchant d'un coteau se cache pour ainsi dire. Le groupe de maisons -le plus voisin est masqué par un rideau de grands arbres, et si des -villages lointains se montrent çà et là, ils ne sont que de simples -motifs dans le paysage, des traits dans le grand tableau. Le châtelain -n'est plus le maître: que lui servirait donc de donner à sa demeure une -position dominatrice? Il lui vaut mieux une solitude où il puisse jouir -de la nature en paix. - -C'est que, depuis le moyen âge, village et château ne constituent plus -un petit monde à part; de gré ou de force, ils sont entrés dans un monde -plus grand, dans une société où les luttes ont plus d'ampleur, où les -progrès ont une portée bien autrement grande. Le petit royaume dont le -seigneur était le maître absolu n'est plus maintenant qu'un simple -district, et le descendant des anciens barons n'a plus que faire du -glaive rouillé de ses ancêtres. Peut-être essaye-t-il encore de garder -quelques-uns des privilèges apparents ou réels qui lui restent de la -puissance de ses pères; peut-être, se résignant à son rôle de sujet ou -de citoyen, rentre-t-il simplement dans la foule. En tout cas, c'est à -d'autres, peuples ou rois, qu'ont servi combats et conquêtes de ses -aïeux. Que ceux-ci, pendant de longues guerres contre les montagnards, -aient réussi à les forcer dans leurs retraites, et qu'ils aient reporté -jusqu'aux crêtes neigeuses la frontière de leur domaine, eux, à leur -tour, ont eu à recevoir la visite de quelque envahisseur, et la limite -qu'ils avaient donnée à leurs possessions se perd dans l'immense -pourtour d'un puissant empire. - -Un nom bizarre, qui se retrouve en maints endroits dans les montagnes, -m'a fait songer aux choses du passé. Dans un ravin, plissement léger du -sol, brille de loin, comme un petit diamant mobile, une source qui -serait à peine visible, si le soleil, d'un rayon, n'en révélait -l'existence. Je m'en approche, des feuilles de cresson ploient et se -redressent tour à tour sous la goutte argentine qui passe; autour -frémissent quelques oiseaux, et l'herbe, qui baigne ses racines dans -l'eau cachée, darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus du -gazon flétri des pâturages. Cette petite nappe de verdure que discernent -de loin les bergers sur le front gris et comme brûlé du versant de la -montagne, c'est la «Fontaine des trois Seigneurs». - -Pourquoi cette étrange appellation? Comment une source aussi peu -abondante a-t-elle ainsi pris le nom de trois potentats? La légende des -montagnes nous dit qu'à une époque déjà très ancienne, du temps où des -châteaux forts entourés de fossés se dressaient sur tous les -promontoires des défilés, trois comtes qui, par hasard, n'étaient point -en guerre, se rencontrèrent à la chasse dans le voisinage de la -fontanelle. Ils étaient fatigués de leur longue course à la poursuite de -sangliers ou de cerfs, et la sueur découlait sur leurs fronts. La tourbe -de leurs valets, empressés autour d'eux, leur offrait à l'envi le vin et -l'hydromel; mais le petit filet d'eau sourdant de la fente du rocher -leur sembla plus agréable à boire que toutes ces liqueurs versées dans -les aiguières d'argent. L'un après l'autre, ils se penchèrent sur le -petit bassin de la source, écartèrent de la main les herbes flottant à -la surface de l'eau et burent à même comme de simples pâtres ou comme -des faons de la montagne. Puis ils se regardèrent, se tendirent la main -d'amitié et, se couchant sur le gazon, se mirent à deviser joyeusement. -Le temps était beau, le soleil était déjà penché vers l'horizon, -quelques nuages épars jetaient de grandes ombres sur les moissons -jaunissantes des plaines; de légères fumées s'élevaient çà et là des -villages. Les trois compères se sentaient en belle humeur. Jusque-là, -leurs vastes domaines n'avaient pas eu de limites précises dans la -montagne; ils décidèrent que, désormais, la source qui les avait -désaltérés de son filet d'eau glacée serait le point de séparation des -comtés. L'un devait suivre la rive droite, l'autre la rive gauche du -ruisselet; le troisième devait occuper toute la croupe qui s'étend de la -source au sommet voisin, et de là sur le versant opposé. En foi du -traité qu'ils venaient de conclure, les trois seigneurs remplirent leur -main droite de quelques gouttelettes de la fontaine, et chacun en -aspergea le gazon de son domaine. - -Mais, hélas! les beaux jours ne durent pas et les nobles comtes ne sont -pas toujours souriants et bons camarades. Les trois amis se -brouillèrent, la guerre éclata. Vassaux, bourgeois et paysans -s'égorgèrent dans les forêts et ravins pour changer de place la borne -des trois comtés. La plaine fut dévastée et, pendant plusieurs -générations, des torrents de sang coulèrent pour la possession de cette -goutte d'eau qui sourd là-haut sur les paisibles hauteurs. Enfin, la -paix est faite, et si la guerre recommence, ce n'est plus entre les -trois barons ni pour la conquête d'une simple fontaine, mais entre de -puissants souverains et pour la possession d'immenses territoires avec -des montagnes, des forêts, des fleuves et des villes populeuses. Ce ne -sont pas non plus quelques bandes mal armées qui s'entre-massacrent, ce -sont des centaines de mille hommes, pourvus des moyens de destruction -les plus scientifiques, qui se heurtent et s'entre-tuent. Sans doute, -l'humanité progresse, mais, à la vue de ces effroyables conflits, on se -prend quelquefois à douter! - -Combien, semble-t-il alors, combien sont heureuses les populations -retirées dans les vallées hautes qui n'ont jamais eu à souffrir de la -guerre, ou qui, du moins, en dépit du flux et du reflux des armées en -marche, ont fini par sauvegarder leur indépendance première! Maints -peuples de montagnards, protégés par leurs énormes massifs de montagnes -reliés les uns aux autres, ont eu ce bonheur de rester libres. Ils le -savent; ce n'est point seulement à l'héroïsme de leurs cœurs, à la -force de leurs bras, à l'union de leurs volontés, qu'ils doivent de -n'avoir point été asservis par de puissants voisins. C'est aussi à leurs -grandes Alpes qu'il leur faut rendre grâces; ce sont là les fermes -colonnes qui ont défendu l'entrée de leur temple. - - - - -CHAPITRE XVIII - -LE CRÉTIN - - -A côté de ces hommes forts, de ces vaillants à la poitrine solide, au -regard perçant, qui gravissent les rochers d'un pas ferme, se traînent -de hideuses masses de chair vivante, les crétins à goîtres pendants. -Encore, parmi ces masses, en est-il beaucoup qui ne peuvent même se -traîner; elles sont là, assises sur des chaises fétides, balançant de -côté et d'autre leur torse et leur tête, laissant couler la bave sur -leurs haillons gluants. Ces êtres ne savent pas marcher; il en est qui -n'ont pas encore su acquérir l'art primordial de porter la nourriture à -la bouche. On leur donne la pâtée, on les gorge, et, quand ils sentent -que la nourriture ingérée descend dans l'estomac, ils poussent un petit -grognement de satisfaction. Voilà les derniers représentants de cette -humanité, «ceux dont le visage a été créé pour regarder les astres!» Que -d'intervalles franchis entre la tête idéale de l'Apollon Pythien et -celle du pauvre crétin aux yeux sans regard et au rictus difforme! Bien -plus belle est la tête du reptile, car celle-ci ressemble à son type, et -nous ne nous attendons pas à la voir autrement, tandis que la figure de -l'idiot est une forme hideusement dégénérée; nous apercevons de loin ce -qui paraît être un homme, et l'intelligence de l'animal ne se montre -même pas dans ces traits discordants! - -Pour comble d'horreur, les sentiments rudimentaires qui se révèlent dans -cet être malheureux ne sont pas toujours bons. Quelques crétins sont -méchants. Ceux-là grincent des dents, poussent des rugissements féroces, -font des gestes de colère avec leurs bras malhabiles; ils frappent le -sol de leurs pieds, et, si on les laissait faire, ils dévoreraient la -chair et boiraient le sang de ceux qui les soignent avec dévouement. -Qu'importe cette rage aux naïfs et bons montagnards? Ils n'en ont pas -moins donné aux pauvres idiots les noms de «crétins», de «crestias» ou -«d'innocents», dans la pensée que ces êtres, incapables de raisonner -leurs actes et d'arriver à la compréhension du mal, jouissent du -privilège de n'avoir aucun péché sur la conscience. Chrétiens dès leur -berceau, ils ne sauraient manquer de monter droit au ciel. C'est ainsi -que, dans les pays musulmans, la foule se prosterne devant les fous et -les hallucinés, et que l'on se glorifie d'être atteint par leurs -crachats ou leurs excréments. Puisque, sous une forme humaine, ils -vivent en dehors de l'humanité, c'est que sans doute ils font un rêve -divin. - -D'ailleurs, parmi ces malheureux, il en est aussi de vraiment bons, -aimant, dans leur cercle étroit, à faire le bien. Un jour, j'étais -descendu dans la vallée pour remonter de l'autre côté sur un plateau de -pâturages, au milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un petit lac. -Sans m'arrêter, j'avais dépassé une petite hutte humide, environnée de -quelques aulnes, et, d'un pas délibéré, je suivais un sentier vaguement -indiqué par les pas des animaux au bord d'une eau rapide. Déjà je me -trouvais à plus d'un jet de pierre de la hutte, lorsque j'entendis -retentir derrière moi un pas lourd et précipité; en même temps, un -souffle guttural, presque un râle, sortait de cet être qui me -poursuivait et gagnait sur moi. Je me retournai et je vis une pauvre -crétine, dont le goître, ballotté par la course, oscillait pesamment -d'une épaule à l'autre épaule. J'eus grand'peine à retenir une -expression d'horreur en voyant cette masse humaine s'avancer vers moi, -se jetant alternativement de jambe en jambe. Le monstre me fit signe -d'attendre, puis s'arrêta devant moi en me regardant fixement de ses -yeux hébétés et en me soufflant son râle dans le visage. Avec un geste -négatif, elle me montra le défilé dans lequel j'allais m'engager, puis -elle joignit les mains, pour me montrer que des rochers à pic barraient -le passage. «Là, là!» fit-elle en me désignant un sentier mieux tracé -qui s'élève en lacets sur une pente inclinée et gagne un plateau pour -contourner l'infranchissable défilé du fond. Quand elle me vit suivre -son bon avis et commencer de gravir la pente, elle poussa deux ou trois -grognements de satisfaction, m'accompagna du regard pendant quelque -temps, puis s'éloigna tranquillement, heureuse d'avoir fait une bonne -action. Moins content qu'elle, je l'avoue, je me sentais humilié dans -l'âme. Un être disgracié de la nature, horrible, une sorte de chose sans -forme et sans nom, n'avait eu de repos qu'elle ne m'eût tiré d'un -mauvais pas; et moi, l'un de ces hommes fiers, moi qui savais être doué -par la nature d'une certaine raison et qui en étais arrivé au sentiment -de responsabilité morale, combien de fois n'avais-je pas laissé, sans -rien leur dire, d'autres hommes, et même ceux que j'appelais amis, -s'engager en des passages bien autrement redoutables qu'un défilé de -montagnes? L'idiote, la goîtreuse, m'avait enseigné le devoir. Ainsi, -même dans ce qui me semblait au-dessous de l'humanité, je retrouvais la -bienveillance si souvent absente chez ceux qui se disent les grands et -les forts. Aucun être n'est assez bas pour tomber au-dessous de l'amour -et même du respect. Qui donc a raison, de l'antique Spartiate qui jetait -dans un gouffre les enfants mal venus, ou bien de la mère qui, tout en -pleurant, allaite et caresse son fils idiot et difforme? Certes, nul -n'osera donner tort aux mères qui luttent contre toute espérance pour -arracher leurs enfants à la mort; mais il faut que la société vienne au -secours de ces malheureux, par la science et l'affection, pour guérir -ceux qui sont guérissables, donner tout le bonheur possible à ceux dont -l'état est sans espoir, et veiller à ce que la pratique de l'hygiène et -la compréhension des lois physiologiques réduisent de plus en plus le -nombre de pareilles naissances. - -Une éducation suivie peut dégrossir ces lourdes natures, et lorsque à -l'affection de la mère succède la sollicitude d'un compagnon qui réussit -à faire accomplir quelque travail grossier au pauvre innocent, celui-ci -se développe peu à peu et finit par avoir sur son visage comme un reflet -d'intelligence. Parmi les innombrables tableaux qui se sont gravés dans -ma mémoire lorsque je parcourais la montagne, j'en retrouve un qui me -touche et m'émeut encore après de longues années. C'était le soir, vers -les derniers jours de l'été. Les prairies de la vallée venaient d'être -fauchées pour la seconde fois, et j'apercevais de petites meules de foin -éparses dont le vent m'apportait la douce odeur. Je cheminais dans une -route sinueuse, jouissant de la fraîcheur du soir, de la senteur des -herbes, de la beauté des cimes éclairées par le soleil couchant. Tout à -coup, à un détour du chemin, je me trouvai en présence d'un groupe -singulier. Un crétin goîtreux était attelé par des cordes à une espèce -de char rempli de foin. Il traînait sans peine le lourd véhicule, ne -voyant ni les fondrières, ni les gros blocs épars, tirant comme une -force aveugle. Mais il avait à côté de lui son petit frère, enfant -gracieux et souple, au visage tout en regard et en sourire; c'était lui -qui voyait et pensait pour le monstre. D'un signe, d'un attouchement, il -le faisait obliquer à droite ou à gauche pour éviter les obstacles, il -précipitait ou ralentissait sa marche; il formait avec lui un attelage -dont il était l'âme et dont l'autre était le corps. Quand ils passèrent -près de moi, l'enfant me salua d'un geste aimable, et, poussant Caliban -du coude, lui fit ôter sa casquette et tourner vers moi ses yeux sans -pensée. Il me sembla pourtant y voir poindre comme une lueur d'un -sentiment humain de respect et d'amitié. Et moi je saluai, avec une -sorte de vénération, ce groupe, ce groupe touchant, symbole de -l'humanité en marche vers l'avenir. - -Laissé à lui-même et ne jouissant que des lumières d'un instinct animal, -le crétin peut accomplir quelquefois des choses qui seraient au-dessus -de la force d'un homme intelligent et plein de la conscience de sa -valeur. Souvent mon compagnon le berger me racontait la chute qu'il -avait faite dans une crevasse de glacier, et, quand il en parlait, -l'effroi se peignait encore sur sa figure. Il était assis sur un talus, -près du bord d'un glacier, lorsqu'une pierre, en s'écroulant, lui fit -perdre son équilibre, et, sans qu'il pût se retenir, il glissa dans une -fissure béante qui s'ouvrait entre le roc et la masse compacte des -glaces; tout à coup, il se trouva comme au fond d'un puits, apercevant à -peine un reflet de la lumière du ciel. Il était étourdi, contusionné, -mais ses membres n'étaient point rompus. Poussé par l'instinct de la -conservation, il put s'accrocher à la paroi du rocher et monter, de -saillie en saillie, jusqu'à quelques mètres de l'ouverture; il revoyait -le soleil, les pâturages, les brebis et son chien, qui le regardait avec -des yeux fervents. Mais, arrivé à ce rebord, le berger ne pouvait plus -monter; au-dessus, la roche était lisse partout et ne laissait aucune -prise à la main. L'animal était aussi désespéré que son maître; se -jetant, de çà et de là, au bord du précipice, il poussa quelques -aboiements courts, puis, soudain, partit comme une flèche dans la -direction de la vallée. Le berger n'avait plus rien à craindre. Il -savait que le bon chien allait chercher du secours et que bientôt il -reviendrait accompagné de pâtres portant des cordes. Néanmoins, pendant -la période d'attente, il passa par d'horribles angoisses de désespoir: -il lui semblait que la bête fidèle ne serait jamais de retour; il se -voyait déjà mourir de faim sur son rocher et se demandait avec horreur -si les aigles ne viendraient pas lui arracher des lambeaux de chair -avant qu'il fût tout à fait mort. Et pourtant il se rappelait -parfaitement comment, dans un cas semblable, un «innocent» s'était -conduit. Étant tombé au fond d'une crevasse, d'où il lui était -impossible de remonter, le crétin ne s'était pas consumé en efforts -inutiles; il attendit avec patience, frappant le sol de ses pieds afin -d'entretenir la chaleur animale, et patienta ainsi tout un soir, puis -toute une nuit, puis une moitié de la journée suivante. Alors, ayant -entendu crier son nom par ceux qui le cherchaient, il répondit, et -bientôt après il fut retiré du gouffre. Il ne se plaignit que d'avoir eu -grand froid. - -Mais, quels que soient, hélas! les privilèges et les immunités du -crétin, quoique le malheureux n'ait pas à craindre les soucis et les -déceptions de l'homme qui se fraye à lui-même son chemin dans la vie, il -n'en faut pas moins tenter d'arracher le crétin à son «innocence» et à -ses maladies dégoûtantes pour lui donner, en même temps que la force du -corps, le sentiment de sa propre responsabilité morale. Il faut le faire -entrer dans la société des hommes libres, et, pour le guérir et le -relever, il faut connaître d'abord quelles ont été les causes de sa -dégénérescence. Des savants, penchés sur leurs cornues ou sur leurs -livres, apportent des opinions diverses; les uns disent que la -difformité du goître provient surtout du manque d'iode dans l'eau de -boisson, et que, par le croisement, la difformité morale finit par -s'ajouter à celle du corps; les autres croient plutôt que goître et -crétinisme proviennent de ce que l'eau descendue des neiges n'a pas eu -le temps de s'agiter et de s'aérer suffisamment, lorsqu'elle arrive -devant le village, ou bien qu'elle a passé sur des roches contenant de -la magnésie. Il est certain qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer -à faire naître et à développer les maladies: mais est-ce là tout? - -Il suffit d'entrer dans une de ces cabanes où naissent et végètent les -idiots pour voir qu'il est encore d'autres causes à leur situation -lamentable. Le réduit est sombre et fumeux; les bahuts, la table et les -poutres, sont rongés de vers; dans les recoins, où ne peut complètement -pénétrer le regard, on entrevoit des formes indécises couvertes de -crasse et de toiles d'araignées. La terre qui tient lieu de plancher -reste constamment humide et comme visqueuse, à cause de tous les débris -et des eaux impures qui l'engraissent. L'air qu'on respire dans cet -espace étroit est âcre et fétide. On y sent à la fois les odeurs de la -fumée, du lard rance, du pain moisi, du bois vermoulu, du linge sale, -des émanations humaines. La nuit, toutes les issues sont fermées pour -empêcher le froid du dehors de pénétrer dans la chambre; vieillards, -père, mère, enfants, tous dorment dans une espèce d'armoire à étages -dont les rideaux sont fermés pendant le jour, où, pendant le sommeil des -nuits, s'accumule un air épais bien plus impur encore que celui du reste -de la cabane. Ce n'est pas tout: durant les froids de l'hiver, la -famille, afin d'avoir plus chaud, émigre du rez-de-chaussée et descend -dans la cave, qui sert en même temps d'écurie. D'un côté sont les -animaux couchant sur la paille souillée, de l'autre sont les hommes et -les femmes gîtant sous leurs draps noircis. Une rigole à purin sépare -les deux groupes de vertébrés mammifères, mais l'air respirable leur est -commun; encore cet air, pénétrant par d'étroits soupiraux, ne peut-il se -renouveler pendant des semaines entières, à cause des neiges qui -recouvrent le sol; il faut y creuser des espèces de cheminées, à travers -lesquelles ne descend qu'un blafard reflet du jour. Dans ces caves, le -jour lui-même ressemble à une nuit du pôle. - -Est-il étonnant qu'en de pareilles demeures naissent des enfants -scrofuleux, rachitiques, contrefaits? Dès la première semaine, nombre de -nouveau-nés sont secoués par de terribles convulsions auxquelles la -plupart succombent; dans certains pays, les mères s'attendent si bien à -la mort de leurs enfants, qu'elles ne les croient pas encore nés tant -qu'ils n'ont pas franchi le redoutable défilé de la «maladie des cinq -jours». Combien aussi, parmi ceux qui en réchappent, en est-il qui -vivent seulement d'une vie de maladie et de démence? Autant l'air -environnant de la libre montagne et le travail au dehors sont excellents -pour développer la force et l'adresse de l'homme valide, autant l'espace -étroit et l'ombre humide de la cabane contribuent à empirer l'état du -goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui devient le plus beau et le -plus fort des jeunes gens, se traîne un autre frère, sorte -d'excroissance charnue horriblement vivante! - -En maints endroits déjà, on a songé à bâtir des hospices pour ces -malheureux. Rien ne manque dans ces nouvelles demeures. L'air pur y -circule librement, le soleil en éclaire toutes les salles, l'eau y est -pure et saine, tous les meubles et surtout les lits sont d'une exquise -propreté; les «innocents» ont des surveillants qui les soignent comme -des nourrices, et des professeurs qui tâchent de faire entrer un rayon -de lumière intellectuelle dans leur dur cerveau. Souvent ils -réussissent, et le crétin peut naître graduellement à une vie -supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer le mal déjà survenu qu'il -importe de travailler, c'est à le prévenir. Ces huttes infectes, si -pittoresques parfois dans le paysage, doivent disparaître pour faire -place à des maisons commodes et saines; l'air, la lumière, doivent -entrer librement dans toutes les habitations de l'homme; une bonne -hygiène du corps, aussi bien qu'une parfaite dignité morale, doivent -être observées partout. A ce prix, les montagnards achèteront en -quelques générations une immunité complète de toutes ces maladies qui -dégradent maintenant un si grand nombre d'entre eux. Alors les habitants -seront dignes du milieu qui les entoure; ils pourront contempler avec -satisfaction les hauts sommets neigeux et dire comme les anciens Grecs: -«Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.» - - - - -CHAPITRE XIX - -L'ADORATION DES MONTAGNES - - -L'adoration de la nature existe encore parmi nous, beaucoup plus vivace -qu'on ne le croit. Combien de fois un paysan, en découvrant sa tête, m'a -montré le soleil du doigt et m'a dit avec solennité: «C'est là notre -Dieu!» Et moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la vue des cimes -augustes qui trônent au-dessus des vallées et des plaines, n'ai-je pas -été naïvement tenté de les appeler divines! - -Un jour je cheminais paisiblement dans un défilé penchant et tout -obstrué de pierres roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage et -me fouettait la figure, en apportant à chaque bouffée un brouillard de -pluie et de neige à demi fondue. Un voile grisâtre me cachait les -rochers; çà et là seulement j'entrevoyais, dans le vague, des masses -noires et menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la brume, semblaient -tour à tour s'éloigner et s'approcher de moi. J'étais transi, triste, -maussade. Tout à coup une lueur, reflétée par les innombrables -gouttelettes de l'air, me fit lever les yeux. Au-dessus de ma tête, la -nue d'eau et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se montrait -rayonnant, et là-haut, dans cet azur, apparaissait le front serein de la -montagne. Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme par de fines -arabesques, brillaient avec l'éclat de l'argent, et le soleil les -bordait d'une ligne d'or. Les contours de la cime étaient purs et précis -comme ceux d'une statue se dressant lumineuse dans l'ombre; mais la -pyramide superbe semblait être complètement détachée de la terre. -Tranquille et forte, immuable dans son repos, on eût dit qu'elle planait -dans le ciel; elle appartenait à un autre monde que cette lourde planète -enveloppée de nuages et de brumes comme de haillons sordides. Dans cette -apparition, je crus voir plus que le séjour du bonheur, plus même que -l'Olympe, séjour des immortels! Mais un nuage méchant vint soudain -fermer l'issue par laquelle j'avais contemplé la montagne. Je me -retrouvai de nouveau dans le vent, la brume et la pluie; je me consolai -en disant: «Un Dieu m'est apparu!» - -A l'origine des temps historiques, tous les peuples, enfants aux mille -têtes naïves, regardaient ainsi vers les montagnes; ils y voyaient les -divinités, ou du moins leur trône, se montrant et se cachant tour à tour -sous le voile changeant des nuages. C'est à ces montagnes qu'ils -rattachaient presque tous l'origine de leur race; ils y plaçaient le -siège de leurs traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient -aussi dans l'avenir la réalisation de leurs ambitions et de leurs rêves; -c'est de là que devait toujours descendre le sauveur, l'ange de la -gloire ou de la liberté. Si important était le rôle des hautes cimes -dans la vie des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire de -l'humanité par le culte des monts; ce sont comme de grandes bornes -d'étapes placées de distance en distance sur le chemin des peuples en -marche. - -C'est dans les vallées des grands monts de l'Asie centrale, disent les -savants, que ceux de nos ancêtres auxquels nous devons nos langues -européennes arrivèrent à se constituer pour la première fois en tribus -policées, et c'est à la base méridionale des plus hauts massifs du monde -entier que vivent les Hindous, ceux des Aryens auxquels leur antique -civilisation donne une sorte de droit d'aînesse. Leurs vieux chants nous -disent avec quel sentiment d'adoration ils célébraient ces -«quatre-vingt-quatre mille montagnes d'or» qu'ils voient se dresser dans -la lumière, au-dessus des forêts et des plaines. Pour des multitudes -d'entre eux, les grandes montagnes de l'Himalaya, aux têtes neigeuses, -aux grands ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes, jouissant -de leur force et de leur majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe perce -le ciel, et le Tchamalari, moins haut, mais plus colossal en apparence -par son isolement, sont doublement adorés, comme la Grande Déesse unie -au Grand Dieu. Ces glaces sont le lit de cristaux et de diamants, ces -nuages de pourpre et d'or sont le voile sacré qui l'entoure. Là-haut est -le dieu Siva, qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse Chama, la -Gauri, qui conçoit et qui enfante. D'elle descendent les fleuves, les -plantes, les animaux et les hommes. - -Dans cette prodigieuse forêt des épopées et des traditions indoues ont -germé bien d'autres légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya, et -toutes nous les montrent vivant d'une vie sublime, soit comme déesses, -soit comme mères des continents et des peuples. Telle est la poétique -légende qui nous fait voir dans la terre habitable une grande fleur de -lotus dont les feuilles sont les péninsules étalées sur l'Océan, et dont -les étamines et les pistils sont les montagnes du Mérou, génératrices de -toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves qui descendent des -hauteurs pour aller porter sur les terres des alluvions bienfaisantes, -sont eux aussi des êtres animés, des dieux et des déesses secondaires -qui mettent les humbles mortels des plaines en rapport indirect avec les -divinités suprêmes siégeant au-dessus des nuages dans l'espace lumineux. - -Non seulement le mont Mérou, ce point culminant de la planète, mais -aussi tous les autres massifs, tous les sommets de l'Inde, étaient -adorés par les peuples qui vivent sur leurs pentes et à leur base. -Montagnes de Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry, toutes -avaient leurs adorateurs. Dans les terres basses, où les fidèles -n'avaient pas de montagnes à contempler, ils se bâtissaient des temples -qui, par leurs allées de bizarres pyramides, aux énormes blocs de -granit, représentaient les cimes vénérées du mont Mérou. Peut-être -est-ce un sentiment analogue d'adoration pour les grands sommets qui -porta les anciens Égyptiens à construire les pyramides, montagnes -artificielles qui se dressent au-dessus de la surface unie des sables et -du limon. - -L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante», cette terre bienheureuse -où, d'après une légende orientale, les premiers hommes furent envoyés -par la miséricorde divine, après leur expulsion du Paradis, élève aussi -vers le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre autres, est la cime -isolée au milieu des plaines, la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le -Mihintala. Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles, le vol de -Mahindo, le convertisseur indou, qui s'était élancé des plaines du Gange -pour appeler les Cingalais à la religion de Bouddha. Un temple s'élève -aujourd'hui sur le sommet où se posa le pied du saint. Haute, énorme est -la pagode, et pourtant l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont -parfois recouverte en entier, du faîte à la base, d'une robe de fleurs -de jasmin. Une escarboucle, couleur de feu, brillait au sommet du -monument, renvoyant au loin les rayons du soleil. Jadis un rajah fit -déployer, du haut de la montagne aux champs de la plaine, un large tapis -de douze kilomètres de longueur, afin que les pieds des fidèles ne -fussent pas souillés par le contact avec la terre impure apportée d'un -sol profane. - -Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le cède en gloire au célèbre pic -d'Adam, que les marins aperçoivent du milieu des flots, lorsqu'ils -approchent de l'île de Ceylan. L'empreinte d'un pied gigantesque, -appartenant, semble-t-il, à un homme haut de dix mètres, est creusée -dans la roche, sur la pointe terminale de la cime. Cette empreinte, -disent les mahométans et les juifs, est celle d'Adam, le premier homme, -qui monta sur le pic pour contempler l'immense terre, les vastes forêts, -les monts et les plaines, les rivages et le grand Océan, avec ses îles -et ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous, ce n'est point le -pied d'un homme, mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette trace de -son passage. Ce dieu dominateur, c'était Siva, nous disent les -brahmanes; c'était Bouddha, affirment les bouddhistes; Jéhovah, écrivent -les gnostiques des premiers siècles chrétiens. Lorsque les Portugais -débarquèrent en conquérants dans l'île de Ceylan, ils dégradèrent pour -ainsi dire la montagne, qui, dans leur pensée, ne pouvait se comparer à -celle de la Terre Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte -mystérieuse que la marque du pied de saint Thomas, ou d'un ancien -convertisseur, apôtre secondaire, l'eunuque de Candace. Moins -respectueux, encore, un Arménien, Moïse de Chorène, jaloux pour sa noble -montagne d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic d'Adam que la trace du -pied de Satan, l'éternel ennemi. Enfin, les voyageurs anglais qui, de -plus en plus nombreux, font chaque année l'ascension de la sainte -montagne, ne voient, dans la «divine empreinte», qu'un trou vulgaire -agrandi et grossièrement sculpté en creux. Mais aussi, de quel mépris -ces étrangers sont-ils couverts par les pèlerins convaincus qui vont se -prosterner sur la cime, baiser dévotement la trace du pied, et déposer -leurs offrandes dans la maison du prêtre! Tout leur semble témoigner de -l'authenticité du miracle. A quelques mètres au-dessous de la cime -jaillit une petite source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait s'élancer -du sol. Des arbres en foule croissent sur les pentes, et ces arbres, ils -le voient ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages vers le sommet -pour végéter et grandir en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées -de pierres précieuses: ce sont les larmes qui se sont échappées des yeux -d'un dieu à la vue des crimes et des souffrances des hommes. Comment ne -croiraient-ils pas au prodige, en voyant toutes ces richesses qui ont -donné naissance aux récits fabuleux des _Mille et une Nuits_? Les -ruisseaux qui s'épanchent de la montagne ne roulent point, comme nos -torrents, des cailloux et du sable vulgaire; ils entraînent avec eux de -la poussière de rubis, de saphirs, de grenats; le baigneur qui se trempe -dans leurs flots se roule, comme les sirènes, dans un sable de pierres -précieuses. - -Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation a suivi une autre -marche que celle de la race aryenne, ont également adoré leurs -montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien que dans l'Inde, les hauts -sommets portent des temples consacrés aux dieux, quand ils ne sont pas -eux-mêmes regardés comme des génies tutélaires ou vengeurs. C'est à ces -montagnes divines que les peuples cherchent à rattacher leur histoire -par les traditions et les légendes. - -Les plus anciennes montagnes historiques sont celles de la Chine, car le -peuple du «milieu» est l'un des premiers qui soient arrivés à la -conscience d'eux-mêmes, le premier qui ait écrit sa propre histoire -d'une manière continue. Ses monts sacrés, au nombre de cinq, s'élèvent -tous en des contrées célèbres par leur agriculture, leur industrie, les -populations qui se pressent à leur base, les événements qui se sont -accomplis dans le voisinage. La plus sainte de ces montagnes, le -Tai-Chan, domine toutes les autres cimes de la riche péninsule de -Chan-Toung, entre les deux golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on -arrive par une route pavée et des escaliers taillés dans le roc, on -voit, étendues à ses pieds, les riches plaines que traverse le Hoang-Ho, -coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre golfe, abreuvant de ses -eaux des multitudes d'hommes plus nombreux que les épis d'un champ. -L'empereur Choung y monta il y a quatre cent trente ans, ainsi que le -rappellent les annales classiques du pays; Confucius essaya de le gravir -aussi, mais la montée est rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on -montre encore l'endroit où il reprit le chemin de la plaine. Tous les -grands dieux et les principaux génies ont leurs temples et leurs -oratoires sur la sainte montagne; de même aussi les Nuages, le Ciel, la -Grande Ourse et l'Étoile Polaire. Les dix mille génies s'y abattent dans -leur vol pour contempler la terre et les villes des hommes. «Le mérite -du Tai-Chan est égal à celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde; -il recueille les nuages et nous envoie les pluies; il décide des -naissances et des morts, de l'infortune et du bonheur, de la gloire et -de la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans le ciel, nul n'est plus -digne d'être visité.» Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour -implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé de cavernes où -gisent des mendiants aux plaies hideuses, l'horreur des passants. - -A meilleur droit encore que les Chinois, car leurs montagnes volcaniques -sont d'une parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient avec -adoration vers les sommets neigeux. Est-il idole dans le monde qui -puisse se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à la «montagne sans -pareille», qui se dresse, presque isolée, au milieu des campagnes, en -bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes supérieures? Jadis, le -volcan fumait et crachait des flammes et des laves; maintenant, il -repose: mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre de montagnes sœurs -qui versent encore des fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces -monts, il en est un, le plus terrible de tous, que l'on crut devoir -fléchir en lui jetant en offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi -que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté de calmer le Monotombo en y -précipitant des prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire qu'il -n'était pas un dieu, mais une bouche de l'enfer. D'ailleurs, les volcans -n'attendent pas d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils savent -bien les saisir eux-mêmes, quand ils fendent la terre, vomissent des -lacs de boue, recouvrent de cendres des provinces entières. Ils font -périr d'un coup les populations de tout un pays. N'est-ce pas assez pour -les faire adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la force? Le volcan -dévore, donc il est un dieu! - -Ainsi la religion des montagnes, de même que toutes les autres, s'est -emparée de l'homme par les divers sentiments de son être. Au pied de la -montagne vomissant des laves, c'est la terreur qui l'a prosterné la face -contre terre; dans les campagnes altérées, c'est le désir qui l'a fait -regarder en suppliant vers les neiges, mères des ruisseaux; la -reconnaissance aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont trouvé un -refuge assuré dans la vallée ou sur le promontoire escarpé; enfin, -l'admiration devait saisir tous les hommes à mesure que le sentiment du -beau se développait en eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état -d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a pas à la fois de beaux -aspects et des asiles sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou -bienfaisante, presque toujours l'une et l'autre en même temps? Les -peuples, se déplaçant de par le monde, pouvaient facilement rattacher -toutes leurs traditions à la montagne qui dominait leur horizon et y -reporter leur culte. A chaque station de leurs grands voyages se -dressait un nouveau temple. Jadis les tribus errantes sur les plateaux -de la Perse voyaient toujours, vers le soir, une montagne surgir du -milieu des plaines poudreuses: c'était le mont Télesme, le divin -«Talisman» qui suivait ses adorateurs dans leurs pérégrinations à -travers le monde. Et quand, après une longue migration, la montagne -aperçue dans le lointain n'était pas un mirage trompeur, mais un -véritable sommet avec neiges et rochers, qui donc aurait pu douter du -voyage qu'avait fait le dieu pour accompagner son peuple? - -C'est ainsi que la montagne, dont la pointe aurait reçu les réfugiés du -déluge, n'a cessé de cheminer à travers les continents. Une version -samaritaine du Pentateuque prétend que le pic d'Adam est la cime où -s'arrêta l'arche de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat est -le véritable sommet: mais quel est cet Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou -toute autre montagne sur laquelle des pâtres auront trouvé quelques -débris du vaisseau sacré? De toutes parts, les peuples de l'Orient -réclament l'honneur pour la montagne protectrice, dont les eaux arrosent -leurs propres champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue sur -la terre, en suivant le chemin des neiges et le cours des ruisseaux! Les -preuves ne manquaient point d'ailleurs pour établir la vérité de toutes -ces traditions. N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois pétrifié -jusque sous les glaces, et, dans les roches elles-mêmes, n'avait-on pas -rencontré les traces rouilleuses de ces «anneaux du déluge» que nos -savants modernes disent être des ammonites fossiles? Aussi plus de cent -montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, de l'Asie Mineure, -étaient-elles indiquées comme celles où débarqua le patriarche, second -père des humains. La Grèce aussi montrait son Parnasse, dont les -pierres, lancées sur le limon du déluge, devenaient des hommes. Jusqu'en -France il est des montagnes où s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets -divins est Chamechande, près de la Grande Chartreuse de Grenoble; un -autre est le Puy de Prigue, dominant les sources de l'Aude. - -Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des hautes cimes que sont -descendus les hommes. C'est aussi de ces escarpements, trône de la -divinité, que s'est fait entendre la grande voix disant leurs devoirs -aux mortels! Le Dieu des Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au -milieu des nuées et des éclairs, et parlait par la voix de la foudre au -peuple assemblé dans la plaine. De même Baal, Moloch, tous les dieux -sanguinaires de ces peuples de l'Orient, apparaissaient à leurs fidèles -sur le sommet des monts. Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom et -de Moab, il n'est pas une seule hauteur, pas une colline, pas un rocher -qui ne porte sa grossière pyramide de pierres, autel sur lequel des -prêtres versaient le sang pour se rendre leur dieu propice. A Babel, où -manquait la montagne, on la remplaça par ce fameux temple qui devait -monter jusqu'au ciel. Le poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non -tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les peuples. - - Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit - N'avait pu fournir qu'une pierre. - -Dans leur haine jalouse des cultes étrangers, les prophètes juifs -maudirent souvent les «hauts lieux» sur lesquels les peuples leurs -voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes n'agissaient point -autrement, et c'est vers les montagnes qu'ils regardaient pour en -évoquer leurs anges secourables. Leur temple s'élevait sur une montagne; -c'est également sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec Dieu; -lorsque le Galiléen fut transfiguré et plana dans la lumière incréée -avec les deux prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor qu'il -s'était enlevé. Quand il mourut entre deux voleurs, c'est au sommet -d'une montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra, dit la -prophétie, quand il reviendra, entouré des saints et des anges, et qu'il -assistera au châtiment de ses ennemis, c'est aussi sur une montagne -qu'il descendra; mais le choc de ses pieds suffira pour la briser. Une -autre montagne, une cime idéale portant une nouvelle cité d'or et de -diamant surgira de l'espace lumineux, et c'est là que vivront à jamais -les élus, planant dans les airs sur les joyeuses cimes, bien au-dessus -de cette terre de malheurs et d'ennuis! - - - - -CHAPITRE XX - -L'OLYMPE ET LES DIEUX - - -De même que la gloire de l'imperceptible Grèce dépasse en éclat celle de -tous les empires de l'Orient, de même l'Olympe, la plus haute et la plus -belle des montagnes sacrées des Hellènes, est devenue dans l'imagination -des peuples le mont par excellence; aucun sommet, ni celui du Mérou, ni -ceux de l'Elbourz, de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans l'esprit des -hommes les mêmes souvenirs de grandeur et de majesté. Bien peu, du -reste, étaient plus admirablement situés pour frapper le regard, servir -de signal aux races qui parcouraient le monde. Placé à l'angle de la mer -Égée et dominant toutes les cimes voisines de la moitié de sa hauteur, -l'Olympe est aperçu par les marins à d'énormes distances. Des plaines de -la Macédoine, des riches vallées de la Thessalie, des monts de l'Othrys, -du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue à l'horizon son triple -dôme et ces pentes aux «mille plis» dont parle Homère. La fertilité des -campagnes qui s'étendent à sa base appelait de toutes parts les -populations, qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger -diversement, soit pour s'entre-détruire. Enfin l'Olympe commande les -défilés que devaient nécessairement suivre les tribus ou les armées en -marche, d'Asie en Europe, ou de la Grèce vers les pays barbares du nord; -il s'élève comme une borne milliaire sur le grand chemin que suivaient -alors les nations. - -Plusieurs autres montagnes du monde hellénique devaient à leurs neiges -étincelantes le nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais nulle ne le -méritait mieux que celle de Thessalie, dont la cime servait de trône aux -dieux. - -C'est que le peuple des Hellènes lui-même avait passé son enfance -nationale dans les vallées et les plaines étendues à l'ombre du grand -mont. C'est de la Thessalie que venaient les Hellènes de l'Attique et du -Péloponèse; c'est là que leurs premiers héros avaient combattu les -monstres et que leurs premiers poètes, guidés par la voix des muses -Piérides, avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse et de -victoire. En essaimant vers les contrées lointaines, les tribus grecques -se rappelaient la montagne divine qui les avait portés et nourris dans -ses vallons. - -Presque tous les grands événements de l'histoire mythique s'étaient -accomplis dans cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus -important, celui qui décida de l'empire du ciel et de la terre. L'Olympe -était la citadelle choisie par les nouveaux dieux, et tout autour -étaient campées les anciennes divinités, les Titans monstrueux, fils du -Chaos. Debout sur les monts Othrys, qui se développent au sud en un -vaste demi-cercle, les géants saisissaient d'énormes rochers, des -montagnes entières, et les lançaient contre l'Olympe à demi déraciné. -Pour se dresser plus haut dans le ciel, les vieux Titans entassèrent -mont sur mont et s'en firent un piédestal, mais la grande cime neigeuse -les dépassait toujours; elle s'entourait de sombres nuées d'où -jaillissait la foudre. Les géants, nourris des forces mêmes de la terre, -avaient dans leurs voix les hurlements de l'orage et dans leurs bras la -vigueur de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient au hasard leur -grêle de rochers; mais, contre les jeunes dieux intelligents, ils -luttaient avec la fureur aveugle des éléments. Ils succombèrent, et, -sous les débris des monts, des peuples entiers furent écrasés avec eux. -C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent fait massacrer les -nations comme par mégarde. - -Ces prodigieux combats de l'Olympe avaient cessé depuis de nombreuses -générations, lorsque les peuplades ioniennes et doriennes eurent des -poètes pour chanter leurs propres exploits et, plus tard, des historiens -pour les raconter. Alors Zeus, le père des Dieux et des Hommes, siégeait -en paix sur la montagne sacrée; son trône était posé sur la plus haute -cime; à côté se tenait Héra, la déesse toujours femme et toujours -vierge; à l'entour étaient assis les autres immortels à la face -éternellement belle et joyeuse. Un éther lumineux baignait le sommet de -l'Olympe et se jouait dans la chevelure des dieux; jamais les tempêtes -ne venaient troubler le repos de ces êtres heureux; ni les pluies, ni -les neiges ne tombaient sur la cime éclatante. Les nuées que Zeus -assemblait s'enroulaient à ses pieds autour des rochers qui formaient la -superbe base de son trône. A travers les interstices de ce voile que les -Heures ouvraient et fermaient au gré du maître, celui-ci contemplait la -mer et la terre, les cités et les peuples. Sur la tête de ces hommes qui -s'agitaient, il suspendait des destins inflexibles, il prononçait la vie -ou la mort, distribuait à son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre -vengeresse. Aucune lamentation venue d'en bas ne troublait les dieux -dans leur quiétude éternelle. Leur nectar était toujours délicieux, -toujours exquise l'ambroisie. Ils savouraient l'odeur des hécatombes, -écoutaient comme une musique le concert des voix suppliantes. Au-dessous -d'eux se déroulait comme un spectacle infini le tableau des luttes et de -la misère humaine. Ils voyaient s'entre-choquer les armées, les flottes -s'engloutir, les villes disparaître en flammes et en fumée, les pauvres -laboureurs, mirmidons presque invisibles, s'épuiser de fatigues pour -obtenir des récoltes qu'un maître devait leur ravir; jusque sous le toit -des demeures, ils voyaient pleurer les femmes et se lamenter les -enfants. Au loin, leur ennemi Prométhée gémissait sur un roc du Caucase. -Tels étaient les bonheurs des dieux. - -Est-ce que jamais un Hellène, berger, prêtre ou roi, osa gravir les -pentes de l'Olympe au-dessus des hauts pâturages de ses vallons et de -ses croupes? Un seul se hasarda-t-il, en mettant le pied sur la grande -cime, à se trouver tout à coup en présence des terribles dieux? Les -écrivains antiques nous disent que des philosophes n'ont pas craint -d'escalader l'Etna, pourtant beaucoup plus élevé que l'Olympe; mais ils -ne mentionnent aucun mortel qui ait eu l'audace de gravir la montagne -des Dieux, même au temps de la science, à l'époque où le philosophe -enseignait que Zeus et les autres immortels étaient de pures conceptions -de l'esprit humain. - -Plus tard, d'autres religions, chez des peuples divers, qui vivent dans -les plaines environnantes, s'emparèrent de la sainte montagne et la -consacrèrent à de nouvelles divinités. Au lieu de Zeus, les chrétiens -grecs y adorèrent la sainte Trinité; dans ses trois principales cimes, -ils voient encore les trois grands trônes du ciel. Un de ses -promontoires les plus élevés, qui jadis portait peut-être un temple -d'Apollon, est dominé maintenant par un monastère de saint Élie; un de -ses vallons, où les Bacchantes allaient chanter Évohé en l'honneur de -Dionysos ou Bacchus, est habité par les moines de saint Denys. Les -prêtres ont succédé aux prêtres, et le respect superstitieux des -modernes à l'adoration des anciens; mais peut-être le plus haut sommet -est-il, jusqu'à présent, vierge de pas humains; la douce lumière qui -resplendit sur ses rochers et ses neiges n'a encore éclairé personne -depuis que les dieux hellènes s'en sont allés. - -Il y a peu d'années encore, il eût été difficile à l'Européen d'arriver -jusqu'au sommet de la montagne, car les Klephtes hellènes, à -l'infaillible balle, en occupaient toutes les gorges; ils s'y étaient -retranchés comme dans une énorme citadelle, et de là, recommençant la -lutte des dieux contre les Titans, ils allaient faire leurs expéditions -contre les Turcs du mont Ossa. Fiers de leur bravoure, ils se croyaient -invincibles comme la montagne qui les portait; ils personnifiaient -l'Olympe lui-même. «Je suis, disait un de leurs chants, je suis -l'Olympe, illustre de tout temps et célèbre parmi les nations; -quarante-deux pics se hérissent sur mon front, soixante-douze fontaines -coulent dans mes ravins, et sur ma cime plus haute vient de se poser un -aigle tenant dans ses serres la tête d'un vaillant héros!» Cet aigle -était, sans doute, celui de l'antique Zeus. Maintenant encore, il se -repaît de l'homme qui s'entre-tue. - -L'imagination des peuples se donne libre carrière quand il s'agit des -dieux qu'elle a créés. Pendant le cours des siècles, elle change leurs -noms, leurs attributs et leur puissance, suivant les alternatives de -l'histoire, les changements des langues, les variantes individuelles et -nationales des traditions; à la fin, elle les fait mourir comme elle les -a fait naître, et les remplace par de nouvelles divinités. Il ne lui en -coûte donc pas beaucoup de les faire voyager de montagne en montagne. -Aussi chaque cime avait-elle son dieu ou même sa pléiade d'êtres -célestes. Zeus vivait sur le mont Ida, de même que sur l'Olympe de -Grèce, sur ceux de la Crète et de Chypre et sur les rochers d'Égine. -Apollon avait sa demeure sur le Parnasse et sur l'Hélicon, sur le -Cyllène et sur le Taygète, sur tous les monts épars qui se dressent hors -de la mer Égée. Les sommets que venaient dorer les rayons du jour -naissant, lorsque les plaines inférieures étaient encore dans l'ombre, -devaient être consacrés au dieu du soleil. Aussi, presque toutes les -cimes isolées de l'Hellade portent-elles aujourd'hui le nom d'Elias. Le -prophète juif, en vertu de son nom, est devenu, par un calembour sacré, -l'héritier d'Hélios, fils de Jupiter. - -«Voyez ce trône, centre de la terre,» disait Eschyle en parlant de -Delphes. En maint autre endroit, suivant la fantaisie du poète, ou -l'imagination populaire, se dressait ce pilier central. Pindare le -voyait dans l'Etna; les matelots de l'Archipel désignaient le mont -Athos, la grande borne que l'on discernait toujours au-dessus des eaux, -soit en quittant les rives de l'Asie, soit en naviguant dans les mers de -l'Europe. Sur cette montagne, disait-on, le soleil se couchait trois -heures plus tard que dans les plaines de sa base, tant elle était haute; -elle regardait par-dessus les bornes mêmes de la terre. Lorsque -l'Hellade, jadis libre, fut asservie au Macédonien, lorsqu'elle devint -la chose d'un maître, il se trouva un flatteur assez vil, un homme assez -rampant pour prier Alexandre, qui s'était proclamé dieu, d'employer une -armée à transformer le mont Athos en une statue du nouveau fils de Zeus, -«plus puissant que son père». L'œuvre impossible aurait pu tenter un -dieu parvenu, fou d'orgueil; pourtant celui-ci n'osa pas l'entreprendre. -Les marins qui voguaient au pied de la grande montagne continuèrent d'y -voir un ancien dieu, jusqu'au jour où commença un autre cycle de -l'histoire, amenant un nouveau culte et de nouvelles divinités. Alors on -se raconta que le mont Athos est précisément cette montagne où le diable -avait transporté Jésus le Galiléen pour lui montrer tous les royaumes de -la terre étendus à ses pieds, l'Europe, l'Asie et les îles de la mer. -Les habitants d'Athos le croient encore, et serait-il possible, en -effet, de trouver une cime d'où la vue soit, sinon plus vaste, du moins -plus belle et plus variée? - -En dehors du monde hellénique où l'imagination populaire était si -poétique et si féconde, les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes -le trône des maîtres du ciel et de la terre. Non seulement les grands -sommets des Alpes étaient adorés comme le séjour des dieux et comme des -dieux eux-mêmes, mais, jusque dans les plaines du nord de l'Allemagne et -du Danemark, de petites collines, qui relèvent leurs croupes au-dessus -des landes uniformes, étaient des Olympes non moins vénérés que celui de -la Thessalie l'avait été par les Grecs. Même dans la froide Islande, -dans cette terre des brumes et des glaces éternelles, les adorateurs des -souverains célestes se tournaient vers les montagnes de l'intérieur, -croyant y voir les sièges de leurs dieux. Sans doute, s'ils avaient pu -gravir jusqu'à la cime les flancs ravinés de leurs volcans, s'ils -avaient contemplé l'horreur de ces cratères où les laves et les neiges -luttent incessamment, ils n'auraient point songé à faire de ces lieux -terribles le séjour enchanté de leurs divinités heureuses. Mais ils ne -voyaient les montagnes que de loin; ils en apercevaient les cimes -étincelantes à travers les nuages déchirés, et se les figuraient -d'autant plus belles que les plaines de la base étaient plus sauvages et -plus difficiles à parcourir. Ces monts, séparés de la terre des humains -par des barrières de précipices infranchissables, c'était la cité -d'Asgard où, sous un ciel toujours clément, vivaient les dieux joyeux. -Ce grand nuage de vapeurs qui s'élevait de la cime de la montagne divine -et s'étalait largement dans le ciel, ce n'était point une colonne de -cendres, c'était le grand frêne Ygdrasil, à l'ombre duquel se reposaient -les maîtres de l'univers. - - - - -CHAPITRE XXI - -LES GÉNIES - - -Les religions se transforment lentement. Les cultes du monde ancien, -éteints en apparence depuis tant de générations, continuent sous les -dehors des cultes nouveaux. Souvent les noms des dieux ont été changés, -mais l'autel est resté le même. Les attributs de la divinité sont encore -ce qu'ils étaient il y a deux mille ans, et la foi qui l'invoque a gardé -la «sainte simplicité» de son fanatisme. Dans les vallées sauvages de -l'Olympe, où bondissaient les bacchantes échevelées, les moines -murmurent maintenant des prières; sur la sainte montagne d'Athos, que -les marins de toute race et de toute langue adoraient de la surface des -flots murmurants, neuf cent trente-cinq églises s'élèvent en l'honneur -de tous les saints; le dieu des chrétiens est devenu l'héritier de Zeus, -qui lui-même avait succédé à des dieux plus anciens. De même, à -Syracuse, le temple de Minerve, dont les matelots saluaient de loin la -lance d'or en versant une coupe de vin dans les eaux, s'est changé en -une église de la Vierge. Chaque promontoire marin et, dans l'intérieur -des terres, chaque sommet de colline, chaque montagne couronnée d'un -temple, a gardé ses adorateurs, tout en changeant son nom. Un voyageur -parcourt l'île de Chypre à la recherche d'un temple de Vénus Aphrodite. -«Nous ne l'appelons plus Aphrodite, s'écrie avec zèle la femme qu'il -interroge, nous l'appelons maintenant la Vierge Chrysopolite!» - -Mais les peuples chrétiens n'ont pas seulement continué de vénérer les -montagnes saintes des Romains et des Grecs, ils ont étendu ce culte à -leur manière dans toutes les contrées qu'ils habitent. De même que nos -aïeux des temps légendaires, nos ancêtres plus rapprochés, qui vivaient -au moyen âge, ne pouvaient contempler la montagne sans que leur -imagination ne fît vivre des êtres supérieurs dans les vallées -mystérieuses et sur les sommets rayonnants. Il est vrai que ces êtres -n'avaient pas droit au titre de dieux; maudits par l'Église, ils se -transformaient en diables, en démons malfaisants, ou bien, tolérés par -elle, ils devenaient des génies tutélaires, des dieux de contrebande -invoqués seulement à la dérobée. - -Jupiter, Apollon, Vénus, étaient descendus de leurs trônes, ils -s'étaient réfugiés dans le fond des antres; eux dont les faces augustes -avaient rayonné dans la lumière, étaient condamnés à vivre désormais -dans les ténèbres des cavernes. Les fêtes de l'Olympe s'étaient -transformées en sabbats où les sorcières hideuses allaient, à cheval sur -un balai, évoquer le diable pendant les nuits d'orage. D'ailleurs, le -froid climat, le ciel nuageux de nos contrées du nord devaient -contribuer aussi pour une forte part à la réclusion des anciens dieux. -Comment auraient-ils pu, sous le vent et la neige, au milieu des -tourmentes, continuer leurs banquets joyeux, savourer l'ambroisie et -jouer de la lyre d'or? A peine pouvait-on rêver leur présence dans ces -palais fantastiques, construits en un instant par les rayons du soleil -sur les cimes resplendissantes et disparaissant non moins vite, comme -des rêves ou de vains mirages! - -Dieux et génies sont les personnifications de ce que l'homme redoute et -de ce qu'il désire. Toutes ses terreurs, toutes ses passions prenaient -jadis une forme surnaturelle. Aussi, parmi les esprits de la montagne, -les uns sont-ils de redoutables magiciens qui brûlent l'herbe des -pâturages, tuent le bétail, jettent un sort aux passants; les autres, au -contraire, sont des êtres bienveillants dont une jatte de lait répandue -ou même une simple incantation concilie les faveurs. C'est au bon génie -que s'adresse le berger pour que ses troupeaux s'accroissent d'agneaux -vigoureux et de génisses sans tache. C'est à lui surtout que jeunes et -vieux, hommes et femmes, demandent ce qui malheureusement serait pour -presque tous la joie suprême de la vie, de l'or, des richesses, un -trésor. De vieilles traditions nous racontent comment les génies de la -montagne se glissent dans les veines de la pierre, pour y insérer les -cristaux et le métal, pour y mélanger diversement les terres et les -minerais. D'autres légendes disent comment et à quelle heure il faut -frapper la pierre sacrée qui recouvre les richesses, quels signes on -doit faire, quelles syllabes étranges on doit prononcer. Mais qu'un seul -oubli se commette, qu'un son prenne la place d'un autre, et toutes les -formules d'incantation sont vaines! - -J'ai vu d'énormes fouilles entreprises par les montagnards au sommet -d'une pointe de rochers cachée par les neiges pendant neuf mois de -l'année. Cette pointe était consacrée à un saint qui, lui-même, avait -succédé, comme protecteur du mont, à un dieu païen. Chaque été, les -chercheurs de trésors revenaient creuser la cime en se servant des mots -et des gestes sacramentels. Ils ne trouvaient que des feuillets de -schiste sous d'autres feuillets semblables; mais, sans se lasser, -quelque avide piocheur continuait son œuvre, essayant d'évoquer le -génie par une nouvelle formule, par un cri victorieux. - -Plus intéressants que ces dieux gardeurs de trésors sont ceux qui, dans -les cavernes de la montagne, sont chargés de conserver le génie de toute -une race. Cachés dans l'épaisseur de la roche, ils représentent le -peuple tout entier, avec ses traditions, son histoire, son avenir. Aussi -vieux que le mont, ils dureront aussi longtemps que lui, et, tant qu'ils -vivront eux-mêmes, vivra la race dont les groupes sont épars dans les -vallées environnantes. C'est le génie qui, dans sa pensée profonde, -concentre tous les agissements, tous les flux et reflux de la nation qui -s'agite à ses pieds. Ainsi les Basques regardent avec orgueil vers le -pic d'Anie où se cache leur dieu, inconnu des prêtres, mais d'autant -plus vivant. «Tant qu'il sera là, disent-ils, nous y serons aussi!» Et -volontiers ils se croiraient éternels, eux dont la langue disparaîtra -demain! - -Au même ordre d'idées populaires appartiennent les légendes de ces -guerriers ou prophètes qui, pendant des siècles, attendent un grand -jour, cachés dans quelque grotte profonde d'une montagne. Tel est le -mythe de cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur une table de -pierre, et dont la barbe blanche, croissant toujours, avait poussé -jusque dans le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit peut-être, -pénétrait dans la caverne et troublait le songe du puissant vieillard. -Celui-ci soulevait lentement la tête, faisait une question à l'homme -tremblant, puis reprenait son rêve interrompu. «Pas encore!» -soupirait-il. Qu'attendait-il donc pour mourir en paix? Sans doute, -l'écho de quelque grande bataille, l'odeur d'un fleuve de sang humain, -un immense égorgement en l'honneur de son empire. Ah! puisse cette -dernière bataille avoir été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne -soit plus maintenant qu'un monceau de cendres! - -Combien plus touchante et plus belle est la légende des trois Suisses -qui, eux aussi, attendent leur grand jour dans l'épaisseur d'une haute -montagne des vieux cantons! Ils sont trois comme les trois qui, dans la -prairie de Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les trois -portent le nom de Tell, comme celui qui renversa le tyran. Eux aussi -sommeillent; ils rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils songent, -c'est à la liberté, non pas à la seule liberté suisse, mais à celle de -tous les hommes. De temps en temps, l'un d'eux se lève pour regarder le -monde des lacs et des plaines, mais il revient triste vers ses -compagnons. «Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la grande délivrance -n'est pas venu. Toujours esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les -chapeaux de leurs maîtres! - - - - -CHAPITRE XXII - -L'HOMME - - -Attendons, toutefois, attendons avec confiance; le jour viendra! les -dieux s'en vont, emmenant avec eux le cortège des rois, leurs tristes -représentants sur la terre. L'homme apprend lentement à parler le -langage de la liberté; il apprendra aussi à en pratiquer les mœurs. - -Les montagnes qui, du moins, ont le mérite d'être belles, sont au nombre -de ces dieux que l'on commence à ne plus adorer. Leurs tonnerres et -leurs avalanches ont cessé d'être pour nous les foudres de Jupiter; -leurs nuages ne sont plus la robe de Junon. Sans peur désormais, nous -abordons les hautes vallées, résidence des dieux ou repaire des génies. -Les cimes, jadis redoutées, sont devenues précisément le but de milliers -de gravisseurs, qui se sont donné pour tâche de ne pas laisser un seul -rocher, un seul champ de glace vierge des pas humains. Déjà, dans nos -contrées populeuses de l'Europe occidentale, presque tous les sommets -ont été successivement conquis; ceux de l'Asie, de l'Afrique, de -l'Amérique, le seront à leur tour. Puisque l'ère des grandes découvertes -géographiques est à peu près terminée et que, sauf quelques lacunes, les -terres sont connues dans leur ensemble, d'autres voyageurs, obligés de -se contenter d'une moindre gloire, se disputent en grand nombre -l'honneur d'être les premiers à gravir les montagnes non encore -visitées. Jusqu'au Gröenland, les amateurs d'ascensions vont chercher -quelque cime inconnue. - -Parmi ces escaladeurs qui, chaque année, pendant la belle saison, -tentent de gravir quelque cime haute et difficile, il en est, paraît-il, -qui montent par amour de la gloriole. Ils cherchent, dit-on, un moyen -pénible, mais sûr, de faire répéter leur nom de journal en journal, -comme si, par une simple ascension, ils avaient fait une œuvre utile à -l'humanité. Arrivés sur la cime, ils rédigent, de leurs mains raidies -par le froid, un procès-verbal de leur gloire, débouchent avec fracas -des bouteilles de Champagne, tirent des coups de pistolet comme de vrais -conquérants et secouent des drapeaux avec frénésie. Là où le sommet de -la montagne n'est pas revêtu d'une épaisse coupole de neige, ils -apportent des pierres afin de s'exhausser encore de quelques pouces. Ce -sont des rois, des maîtres du monde, puisque la montagne entière n'est -pour eux qu'un énorme piédestal, et qu'ils voient les royaumes gisant à -leurs pieds. Ils étendent la main comme pour les saisir. C'est ainsi -qu'un poète de campagne, invité pour la première fois à visiter un -château royal, demanda la permission de monter un instant sur le trône. -Quand il s'y trouva, le vertige de la domination le saisit tout à coup. -Il aperçut une mouche qui voletait près de lui: «Ah! je suis roi -maintenant, je t'écrase!» et, d'un coup de poing, il aplatit le pauvre -insecte sur le bras du fauteuil doré. - -Pourtant, l'homme modeste, celui qui ne raconte point son escalade et -n'ambitionne nullement la gloire éphémère d'avoir gravi quelque pic -difficilement abordable, celui-là même éprouve une joie forte quand il -pose le pied sur une haute cime. De Saussure n'a pas eu, pendant tant -d'années, le regard fixé sur le dôme du Mont-Blanc, il n'en a pas, à -tant de reprises, essayé l'ascension dans l'unique préoccupation d'être -utile à la science. Quand, après Balmat, il eut atteint les neiges -jusqu'alors inviolées, il n'eut pas seulement la joie de pouvoir faire -des observations nouvelles, il se livra aussi au bonheur tout naïf -d'avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur de bêtes et le -chasseur d'hommes, hélas! ont aussi de la joie quand, après une -poursuite acharnée à travers bois et ravins, coteaux et vallées, ils se -trouvent en face de leur victime et réussissent à l'atteindre d'une -balle! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés, soutenus qu'ils étaient -par l'espoir, et, maintenant qu'ils se reposent à côté de leur proie -tombée, ils oublient tout ce qu'ils ont souffert. Comme le chasseur, le -gravisseur de cimes a cette joie de la conquête après l'effort, mais il -a de plus le bonheur de n'avoir risqué que sa propre vie; il a gardé ses -mains pures. - -Dans les grandes ascensions, le danger est souvent bien proche, et à -chaque minute on risque la mort; mais on avance toujours et on se sent -soutenu, soulevé par une forte joie, à la vue de tous ces périls que -l'on sait éviter par la solidité de ses muscles et sa présence d'esprit. -Fréquemment, il faut se tenir sur une pente de neige glacée où le -moindre faux pas vous lancerait aux précipices. D'autres fois, on rampe -sur un glacier en s'accrochant à un simple rebord de neige qui, en se -brisant, vous laisserait tomber dans un gouffre dont on ne voit pas le -fond. Il arrive aussi qu'on doit escalader des parois de rochers dont -les saillies sont à peine assez larges pour que le pied y trouve place, -et que recouvre une croûte de verglas, palpitant pour ainsi dire sous -l'eau glaciale qui s'épanche au-dessous. Mais tels sont le courage et la -tranquillité d'esprit, que pas un muscle ne se permet un faux mouvement, -et tous s'harmonisent dans leurs efforts pour éviter le danger. Un -voyageur glisse sur une roche d'ardoise polie et très inclinée, que -coupe brusquement un précipice de cent mètres de hauteur. Le voilà qui -descend avec une rapidité vertigineuse sur la pente lisse; mais il -s'étend si bien pour offrir une plus large surface de frottement et -rencontrer toutes les petites aspérités du roc, il utilise si habilement -ses bras et ses jambes en guise de frein, qu'il s'arrête enfin au bord -de l'abîme. Là, précisément, un ruisselet s'étale sur la pierre avant de -tomber en cascade. Le voyageur avait soif. Il boit tranquillement, la -face dans l'eau, avant de songer à se relever pour reprendre pied sur -une roche moins périlleuse. - -Le gravisseur aime d'autant plus la montagne qu'il a risqué d'y périr; -mais le sentiment du danger surmonté n'est pas la seule joie de -l'ascension, surtout chez l'homme qui, pendant le courant de sa vie, a -dû soutenir de fortes luttes pour faire son devoir. En dépit de -lui-même, il ne peut s'empêcher de voir dans le chemin parcouru, avec -ses passages difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses obstacles de -toute sorte, une image du pénible chemin de la vertu; cette comparaison -des choses matérielles et du monde moral s'impose à son esprit. «Malgré -la nature, j'ai réussi, pense-t-il; la cime est sous mes pieds. J'ai -souffert, c'est vrai, mais j'ai vaincu, et le devoir est accompli.» Ce -sentiment a toute sa force chez ceux qui ont vraiment mission -scientifique d'escalader un sommet dangereux, soit pour en étudier les -roches et les fossiles, soit pour y rattacher leur réseau de triangles -et dresser la carte du pays. Ceux-là ont droit de s'applaudir après -avoir conquis la cime; s'il leur arrive malheur dans leur voyage, ils -ont droit au titre de martyrs. L'humanité reconnaissante doit s'en -rappeler les noms, bien autrement nobles que ceux de tant de prétendus -grands hommes! - -Tôt ou tard les âges héroïques de l'exploration des montagnes prendront -fin comme ceux de l'exploration de la planète elle-même, et le souvenir -des fameux gravisseurs se transformera en légende. Les unes après les -autres, toutes les montagnes des contrées populeuses auront été -escaladées; des sentiers faciles, puis des chemins carrossables, auront -été construits de la base au sommet, pour en faciliter l'accès, même aux -désœuvrés et aux affadis; on aura fait jouer la mine entre les -crevasses des glaciers pour montrer aux badauds la texture du cristal; -des ascenseurs mécaniques auront été établis sur les parois des monts -jadis inaccessibles, et les «touristes» se feront hisser le long des -murs vertigineux, en fumant leur cigare et en devisant de scandales. - -Mais ne voilà-t-il pas déjà que l'on monte aux sommets par des chemins -de fer! Les inventeurs ont imaginé maintenant des locomotives de -montagnes, afin que nous puissions aller nous plonger dans l'air libre -des cieux, pendant l'heure de digestion qui suit notre dîner. Des -Américains, gens pratiques dans leur poésie, ont inventé ce nouveau mode -d'ascension. Pour atteindre plus vite et sans fatigue le sommet de leur -montagne la plus vénérée, à laquelle ils ont donné le nom de Washington, -le héros de l'indépendance, ils l'ont rattachée à leur réseau de chemins -de fer. Roches et pâturages sont entourés d'une spirale de rails que les -trains gravissent et descendent tour à tour en sifflant et en déroulant -leurs anneaux comme des serpents gigantesques. Une station est installée -sur la cime, ainsi que des restaurants et des kiosques dans le style -chinois. Le voyageur en quête d'impressions y trouve des biscuits, des -liqueurs et des poésies sur le soleil levant. - -Ce que les Américains ont fait pour le mont Washington, les Suisses se -sont hâtés de l'imiter pour le Righi, au centre de ce panorama si -grandiose de leurs lacs et de leurs montagnes. Ils l'ont fait aussi pour -l'Utli; ils le feront pour d'autres monts encore, ils en ramèneront pour -ainsi dire les cimes au niveau de la plaine. La locomotive passera de -vallée en vallée par-dessus les sommets, comme passe un navire en -montant et descendant sur les vagues de la mer. Quant aux monts tels que -les hautes cimes des Andes et de l'Himalaya, trop élevées dans la région -du froid pour que l'homme puisse y monter directement, le jour viendra -où il saura pourtant les atteindre. Déjà les ballons l'ont porté à deux -ou trois kilomètres plus haut; d'autres aéronefs iront le déposer jusque -sur le Gaourisankar, jusque sur le «Grand Diadème du Ciel éclatant.» - -Dans cette grande œuvre d'aménagement de la nature, on ne se borne -point à rendre les montagnes d'un accès facile, au besoin on travaille à -les supprimer. Non contents de faire escalader à leurs routes -carrossables les monts les plus ardus, les ingénieurs percent les roches -qui les gênent, pour faire passer leurs voies de fer de vallée à vallée. -En dépit de tous les obstacles que la nature avait mis en travers de sa -marche, l'homme passe; il se fait une nouvelle terre appropriée à ses -besoins. Lorsqu'il lui faut un grand port de refuge pour ses navires, il -prend un promontoire au bord des mers, et, roche à roche, il le jette au -fond des eaux pour en construire un brise-lames. Pourquoi, si la -fantaisie lui en vient, ne prendrait-il pas aussi de grandes montagnes -pour les triturer et en répandre les débris sur le sol des plaines? - -Mais quoi, ce travail est déjà commencé. En Californie, les mineurs, las -d'attendre que les ruisseaux leur apportent le sable pailleté d'or, ont -eu l'idée de s'attaquer à la montagne elle-même. En maints endroits, ils -écrasent la roche dure pour en retirer le métal; mais ce travail est -difficile et coûteux. La besogne est plus facile lorsqu'ils ont devant -eux des terrains de transport, tels que sables meubles et cailloux. -Alors, ils s'installent en face, avec d'énormes pompes à incendie, -ravinent incessamment les talus à grands jets et démolissent ainsi peu à -peu la montagne pour en extraire toutes les molécules d'or. En France, -on a eu l'idée de déblayer de la même manière une partie des énormes -amas d'alluvions antiques accumulés en plateaux au devant des Pyrénées; -au moyen de canaux, tous ces débris, transformés en limons fertilisants, -serviraient à exhausser et à féconder les plaines nues des Landes. - -Certes, ce sont là des progrès considérables. Le temps n'est plus où les -seuls chemins des montagnes étaient des ornières tellement étroites que -deux piétons, venant en sens contraire, ne pouvaient s'éviter et -devaient passer l'un sur le dos de l'autre couché sur le sentier. Tous -les points de la terre deviennent accessibles, même aux invalides et aux -malades; en même temps, toutes les ressources deviennent utilisables, et -la vie de l'homme se trouve ainsi prolongée de toutes les heures -conquises sur la période d'efforts, tandis que son avoir s'accroît de -tous les trésors arrachés à la terre. Mais, comme toutes les choses -humaines, ces progrès amèneront avec eux les abus correspondants; -quelquefois, on sera sur le point de les maudire, de même qu'on a maudit -jadis la parole, l'écriture, le livre et jusqu'à la pensée. Quoi que -disent les amateurs du bon vieux temps, la vie, si rude pour la plupart -des hommes, deviendra pourtant de plus en plus facile. A nous de veiller -pour qu'une forte éducation arme le jeune homme d'une énergique volonté -et le rende toujours capable d'un héroïque effort, seul moyen de -maintenir l'humanité dans sa vigueur morale et matérielle! A nous de -remplacer par des épreuves méthodiques ce dur combat de l'existence par -lequel il faut acheter maintenant la force d'âme. Jadis, lorsque la vie -était un incessant combat de l'homme contre l'homme ou la bête fauve, -l'adolescent était regardé comme un enfant, tant qu'il n'avait pas -rapporté de trophée sanglant dans la hutte paternelle. Il lui fallait -montrer la force de son bras, la solidité de son courage, avant qu'il -osât élever la voix dans le conseil des guerriers. Dans les pays où le -danger n'était pas tant d'avoir à se mesurer avec l'ennemi que d'avoir à -subir la faim, le froid, les intempéries, le candidat au titre d'homme -était abandonné dans la forêt sans nourriture, sans vêtements, exposé à -la bise et à la morsure des insectes; il fallait qu'il restât là, -immobile, la face placide et fière, et qu'après des journées d'attente -il eût encore la force de se laisser torturer sans se plaindre, -d'assister à un repas abondant sans avancer la main pour en prendre sa -part. Maintenant, on n'impose plus ces épreuves barbares à nos jeunes -gens, mais, sous peine de décadence et d'abêtissement, il faut savoir -donner aux enfants une âme haute et ferme, non seulement contre les -malheurs possibles, mais surtout contre les facilités de la vie. -Travaillons à rendre l'humanité heureuse, mais enseignons-lui en même -temps à triompher de son propre bonheur par la vertu. - -Dans ce travail, si capital, de l'éducation des enfants, et, par eux, de -l'humanité future, la montagne a le plus grand rôle à remplir. La -véritable école doit être la nature libre, avec ses beaux paysages que -l'on contemple, ses lois que l'on étudie sur le vif, mais aussi avec ses -obstacles qu'il faut surmonter. Ce n'est point dans les étroites salles -aux fenêtres grillées que l'on fera des hommes courageux et purs. Qu'on -leur donne au contraire la joie de se baigner dans les torrents et les -lacs des montagnes, qu'on les fasse promener sur les glaciers et sur les -champs de neige, qu'on les mène à l'escalade des grands sommets. Non -seulement ils apprendront sans peine ce que nul livre ne saurait leur -enseigner, non seulement ils se souviendront de tout ce qu'ils auront -appris dans ces jours heureux où la voix du professeur se confondait -pour eux, en une même impression, avec la vue de paysages charmants et -forts, mais encore ils se seront trouvés en face du danger et ils -l'auront joyeusement bravé. L'étude sera pour eux un plaisir, et leur -caractère se formera dans la joie. - -On ne saurait douter que nous sommes à la veille d'accomplir les -changements les plus considérables dans l'aspect de la nature aussi bien -que dans la vie de l'humanité; ce monde extérieur que nous avons déjà si -puissamment modifié dans sa forme, nous le transformerons à notre usage -bien plus énergiquement encore. A mesure que grandissent notre savoir et -notre puissance matérielle, notre volonté d'homme se manifeste de plus -en plus impérieuse en face de la nature. Actuellement, presque tous les -peuples dits civilisés emploient encore la plus grande partie de leur -épargne annuelle à préparer les moyens de s'entre-tuer et de dévaster le -territoire les uns des autres; mais, lorsque, plus avisés, ils -l'appliqueront à augmenter la force de production du sol, à utiliser en -commun toutes les forces de la terre, à supprimer tous les obstacles -naturels qu'elle oppose à nos libres mouvements, c'est à vue d'œil que -changera l'apparence de la planète qui nous emporte dans son tourbillon. -Chaque peuple donnera, pour ainsi dire, un vêtement nouveau à la nature -environnante. Par ses champs et ses routes, ses demeures et ses -constructions de toute espèce, par le groupement imposé aux arbres et -l'ordonnance générale des paysages, la population donnera la mesure de -son propre idéal. Si elle a vraiment le sentiment du beau, elle rendra -la nature plus belle; si, au contraire, la grande masse de l'humanité -devait rester ce qu'elle est aujourd'hui, grossière, égoïste et fausse, -elle continuerait à marquer la terre de ses tristes empreintes. C'est -alors que le cri de désespoir du poète deviendrait une vérité: «Où fuir? -la nature s'enlaidit.» - -Quel que soit l'avenir de l'humanité, quel que doive être l'aspect du -milieu qu'il se créera, la solitude, dans ce qui reste de la libre -nature, deviendra de plus en plus nécessaire aux hommes qui, loin du -conflit des opinions et des voix, veulent retremper leur pensée. Si les -plus beaux sites de la terre devaient un jour être seulement le -rendez-vous de tous les désœuvrés, ceux qui aiment à vivre dans -l'intimité des éléments n'auraient plus qu'à s'enfuir dans une barque au -milieu des flots, ou bien à attendre le jour où ils pourront planer -comme l'oiseau dans les profondeurs de l'espace; mais ils regretteraient -toujours les fraîches vallées des monts, et les torrents jaillissant des -neiges inviolées, et les pyramides blanches ou roses se dressant dans le -ciel bleu. Heureusement, les montagnes ont toujours les plus douces -retraites pour celui qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps -encore on pourra s'écarter du monde frivole et se retrouver dans la -vérité de sa pensée, loin de ce courant d'opinions vulgaires et factices -qui troublent et détournent jusqu'aux esprits les plus sincères. - -Quel étonnement, quelle déshabitude de tout mon être, lorsque, -franchissant le seuil du dernier défilé de la montagne, je me retrouvai -dans la grande plaine aux lointains indistincts et fuyants, à l'espace -illimité! Le monde immense était ouvert devant moi; je pouvais aller -vers le point de l'horizon où me portait mon caprice, et cependant -j'avais beau marcher, il ne me semblait point changer de place, tant la -nature environnante avait perdu son charme et sa variété. Je n'entendais -plus le torrent, je ne voyais plus les neiges ni les rochers, c'était -toujours la même campagne monotone. Mes pas étaient libres, et pourtant -je me sentais bien autrement emprisonné que dans la montagne; un arbre -seul, un simple arbuste, suffisaient à me cacher l'horizon; pas un -chemin qui ne fût bordé des deux côtés par des haies ou des barrières. - -En m'éloignant des monts que j'aimais et qui s'enfuyaient loin de moi, -je regardais souvent en arrière pour en distinguer les formes -amoindries. Les pentes se confondaient peu à peu en une même masse -bleuâtre; les larges entailles des vallées cessaient d'être visibles; -les cimes secondaires se perdaient, le profil des hauts sommets se -dessinait seul sur le fond lumineux. A la fin, la brume de poussière et -d'impuretés qui s'élève des plaines me cacha les pentes basses des -montagnes; il ne restait plus qu'une sorte de décor porté sur des -nuages, et c'est à peine si je pouvais encore retrouver du regard -quelques-unes des cimes autrefois gravies. Puis tous les contours -disparurent dans les vapeurs; la plaine sans bornes visibles m'entoura -de toutes parts. Désormais, la montagne était loin de moi, et j'étais -rentré dans le grand tumulte des humains. Du moins ai-je pu garder dans -ma mémoire la douce impression du passé. Je vois de nouveau surgir -devant mes yeux le profil aimé des monts, je rentre par la pensée dans -les vallons ombreux, et, pendant quelques instants, je puis jouir en -paix de l'intimité de la roche, de l'insecte et du brin d'herbe. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - PAGES. - CHAPITRE I. L'ASILE 1 - -- II. LES SOMMETS ET LES VALLÉES 11 - -- III. LA ROCHE ET LE CRISTAL 25 - -- IV. L'ORIGINE DE LA MONTAGNE 39 - -- V. LES FOSSILES 53 - -- VI. LA DESTRUCTION DES CIMES 63 - -- VII. LES ÉBOULIS 75 - -- VIII. LES NUAGES 87 - -- IX. LE BROUILLARD ET L'ORAGE 97 - -- X. LES NEIGES 107 - -- XI. L'AVALANCHE 125 - -- XII. LE GLACIER 139 - -- XIII. LA MORAINE ET LE TORRENT 151 - -- XIV. LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES 163 - -- XV. LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE 182 - -- XVI. L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS 193 - -- XVII. LE LIBRE MONTAGNARD 209 - -- XVIII. LE CRÉTIN 231 - -- XIX. L'ADORATION DES MONTAGNES 247 - -- XX. L'OLYMPE ET LES DIEUX 265 - -- XXI. LES GÉNIES 277 - -- XXII. L'HOMME 285 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES - - -1676.--Imprimerie A. Lahore, 9, rue de Fleurus, Paris. - - - - - -End of Project Gutenberg's Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE *** - -***** This file should be named 60850-0.txt or 60850-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/5/60850/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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