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-The Project Gutenberg EBook of Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-this ebook.
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-
-Title: Histoire d'une Montagne
-
-Author: Élisée Reclus
-
-Release Date: December 5, 2019 [EBook #60850]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE ***
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE
- D'UNE MONTAGNE
-
- PAR
- ÉLISÉE RECLUS
-
- [J H]
-
- BIBLIOTHÈQUE
- D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
- J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
- PARIS
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
-
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-
-
-CHAPITRE I
-
-L'ASILE
-
-
-J'étais triste, abattu, las de la vie. La destinée avait été dure pour
-moi, elle avait enlevé des êtres qui m'étaient chers, ruiné mes projets,
-mis à néant mes espérances. Des hommes que j'appelais mes amis s'étaient
-retournés contre moi en me voyant assailli par le malheur; l'humanité
-tout entière, avec ses intérêts en lutte et ses passions déchaînées,
-m'avait paru hideuse. Je voulais à tout prix m'échapper, soit pour
-mourir, soit pour retrouver, dans la solitude, ma force et le calme de
-mon esprit.
-
-Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j'étais sorti de la ville
-bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais
-le profil denteler le bout de l'horizon.
-
-Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m'arrêtant le
-soir devant les auberges écartées. Le son d'une voix humaine, le bruit
-d'un pas, me faisaient frissonner; mais, quand je cheminais solitaire,
-j'écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure
-de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois.
-
-Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j'arrivai à
-l'entrée du premier défilé de la montagne. La large plaine rayée de
-sillons s'arrêtait brusquement au pied des rochers et des pentes
-ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin
-avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés.
-A côté de moi la rivière, qui plus bas s'étalait en une vaste nappe, se
-plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches
-lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un
-coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et
-portait sur sa tête les ruines d'une grosse tour, qui jadis fut la
-gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles;
-j'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit;
-derrière moi étaient restés ennemis et faux amis.
-
-Pour la première fois depuis bien longtemps, j'éprouvai un mouvement de
-joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je
-m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne.
-
-Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière
-ou de boue; maintenant j'ai quitté les basses plaines, je suis dans la
-montagne non encore asservie! Un sentier, tracé par les pas des chèvres
-et des bergers, se détache du cheminot plus large qui suit le fond de la
-vallée et monte obliquement sur le flanc des hauteurs. C'est la route
-que je prends pour être bien sûr d'être enfin seul.
-
-M'élevant à chaque pas, je vois se rapetisser les hommes qui passent sur
-le sentier du fond. Les hameaux, les villages, me sont à demi cachés par
-leurs propres fumées, brouillard d'un gris bleuâtre qui rampe lentement
-sur les hauteurs et se déchire en route aux lisières de la forêt.
-
-Vers le soir, après avoir contourné plusieurs escarpements de rochers,
-dépassé de nombreux ravins, franchi, en sautant de pierre en pierre,
-bien des ruisselets tapageurs, j'atteignis la base d'un promontoire
-dominant au loin rochers, bois et pâturages. A la cime apparaissait une
-cabane enfumée, et des brebis paissaient à l'entour sur les pentes.
-Pareil à un ruban déroulé dans le velours du gazon, ce sentier jaunâtre
-montait vers la cabane et semblait s'y arrêter. Plus loin, je
-n'apercevais que de grands ravins pierreux, éboulis, cascades, neiges et
-glaciers. Là était la dernière habitation de l'homme. C'était la masure
-qui, pendant de longs mois, devait me servir d'asile.
-
-Un chien puis un berger m'y accueillirent en amis.
-
-Libre désormais, je laissai ma vie se renouveler lentement au gré de la
-nature. Tantôt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres écroulées
-d'une crête rocheuse; tantôt je cheminais au hasard dans une forêt de
-sapins; d'autres fois, je gagnais les crêtes supérieures pour aller
-m'asseoir sur une cime dominant l'espace; souvent, aussi, je m'enfonçais
-dans un ravin profond et noir où je pouvais me croire comme enfoui dans
-les abîmes de la terre. Peu à peu, sous l'influence du temps et de la
-nature, les fantômes lugubres qui hantaient ma mémoire relâchèrent leur
-étreinte. Je ne me promenais plus seulement pour échapper à mes
-souvenirs, mais aussi pour me laisser pénétrer par les impressions du
-milieu et pour en jouir comme à l'insu de moi-même.
-
-Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j'avais éprouvé un sentiment
-de joie, c'est que j'étais entré dans la solitude et que des rochers,
-des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé;
-mais, un beau jour, je compris qu'une nouvelle passion s'était glissée
-dans mon âme. J'aimais la montagne pour elle-même. J'aimais sa face
-calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans
-l'ombre; j'aimais ses fortes épaules chargées de glaces aux reflets
-d'azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les
-éboulis; ses racines puissantes s'étalant au loin comme celles d'un
-arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets,
-leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies; j'aimais tout de la
-montagne, jusqu'à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher,
-jusqu'à la pierre qui brille au milieu du gazon.
-
-De même, le berger mon compagnon, qui m'avait presque déplu, comme
-représentant de cette humanité que je fuyais, m'était devenu
-graduellement nécessaire; je sentais naître pour lui la confiance et
-l'amitié. Je ne me bornais plus à le remercier de la nourriture qu'il
-m'apportait et des soins qu'il me rendait, mais je l'étudiais, je
-tâchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner. Bien léger était le
-bagage de son instruction; mais, quand l'amour de la nature se fut
-emparé de moi, c'est lui qui me fit connaître la montagne où paissaient
-ses troupeaux, à la base de laquelle il était né. Il me dit le nom des
-plantes, me montra les roches où se trouvaient les cristaux et les
-pierres rares, m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres
-pour m'indiquer le chemin à prendre dans les passages difficiles. Du
-haut des cimes il me désignait les vallées, me traçait le cours des
-torrents; puis, de retour à notre cabane enfumée, il me racontait
-l'histoire du pays et les légendes locales.
-
-En échange, je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait
-pas et que même il n'avait jamais désiré comprendre. Mais son
-intelligence s'ouvrait peu à peu, elle devenait avide. Je prenais
-plaisir à lui répéter le peu que je savais en voyant son œil s'éclairer
-et sa bouche sourire. La physionomie se réveillait sur ce visage naguère
-épais et grossier; d'être insouciant qu'il avait été jusqu'alors, il se
-changeait en homme réfléchissant sur soi-même et sur les objets qui
-l'entouraient.
-
-Et, tout en instruisant mon compagnon, je m'instruisais moi-même, car,
-en essayant d'expliquer au berger les phénomènes de la nature,
-j'arrivais à les comprendre mieux, et j'étais mon propre élève.
-
-Ainsi sollicité par le double intérêt que me donnaient l'amour de la
-nature et la sympathie pour mon semblable, j'essayai de connaître la vie
-présente et l'histoire passée de la montagne sur laquelle nous vivions
-comme des pucerons sur l'épiderme d'un éléphant. J'étudiai la masse
-énorme dans les roches dont elle est bâtie, dans les accidents du sol
-qui, suivant les points de vue, les heures et les saisons, lui donnent
-une si grande variété d'aspects, ou gracieux ou terribles; je l'étudiai
-dans ses neiges, ses glaces et les météores qui l'assaillent, dans les
-plantes et les animaux qui en habitent la surface. Je tentai de
-comprendre aussi ce que la montagne avait été dans la poésie et dans
-l'histoire des nations, le rôle qu'elle avait eu dans les mouvements des
-peuples et dans les progrès de l'humanité tout entière.
-
-Ce que j'appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi,
-puisqu'il faut tout dire, à la collaboration de l'insecte rampant, à
-celle du papillon et de l'oiseau chanteur.
-
-Si je n'avais passé de longues heures, couché sur l'herbe, à regarder ou
-à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins
-compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein
-tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l'insondable
-espace.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES SOMMETS ET LES VALLÉES
-
-
-Vue de la plaine, la montagne est de forme bien simple: c'est un petit
-cône dentelé s'élevant, parmi d'autres saillies d'inégale hauteur, sur
-une muraille bleue, rayée de blanc et de rose, qui borne tout un côté de
-l'horizon. Il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents
-bizarrement taillées; une de ces dents est la montagne où se sont égarés
-mes pas.
-
-Cependant le petit cône que je distinguais des campagnes inférieures,
-simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre, m'apparaît
-maintenant comme un monde. De la cabane, j'aperçois bien, à quelques
-centaines de mètres au-dessus de ma tête, une crête de rochers qui me
-semble être la cime; mais, que je le gravisse, et voici qu'un autre
-sommet se dresse par delà les neiges. Que je gagne un deuxième
-escarpement, et la montagne paraît encore changer de forme à mes yeux.
-De chaque pointe, de chaque ravin, de chaque versant, le paysage se
-montre sous un nouveau relief, avec un autre profil. A lui seul le mont
-est tout un groupe de montagnes; de même, au milieu de la mer, chaque
-lame est hérissée de vaguelettes innombrables. Pour saisir dans son
-ensemble l'architecture de la montagne, il faut l'étudier, la parcourir
-dans tous les sens, en gravir chaque saillie, pénétrer dans la moindre
-gorge. Comme toute chose, c'est un infini pour celui qui veut la
-connaître en son entier.
-
-La cime sur laquelle j'aimais le mieux à m'asseoir, ce n'est point la
-hauteur souveraine où l'on s'installe comme un roi sur un trône pour
-contempler à ses pieds les royaumes étendus. Je me sentais plus heureux
-sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait à la fois descendre sur
-des pentes plus basses, puis remonter, d'arête en arête, vers les parois
-supérieures et à la pointe baignée dans le ciel bleu. Là, sans avoir à
-réprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgré moi sur le
-point culminant de la montagne, je savourais le plaisir de satisfaire
-complètement mes regards à la vue de ce que neiges, rochers, forêts et
-pâturages m'offraient de beau. Je planais à mi-hauteur, entre les deux
-zones de la terre et du ciel, et je me sentais libre sans être isolé.
-Nulle part un plus doux sentiment de paix ne pénétrait mon cœur.
-
-Mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre une haute cime
-dominant un horizon de pics, de vallées et de plaines! Avec quelle
-volupté, avec quel ravissement des sens on contemple dans un tableau
-d'ensemble l'énorme édifice dont on occupe le faîte! En bas, sur les
-pentes inférieures, on ne voyait qu'une partie de la montagne, au plus
-un seul versant; mais, du sommet, on aperçoit toutes les croupes fuyant,
-de ressaut en ressaut et de contrefort en contrefort, jusqu'aux collines
-et aux promontoires de la base. On regarde d'égal à égaux les monts
-environnants; comme eux on a la tête dans l'air pur et dans la lumière;
-on s'élève en plein ciel, pareil à l'aigle que son vol soutient
-au-dessus de la lourde planète. A ses pieds, bien au-dessous de la cime,
-on aperçoit ce que la multitude d'en bas appelle déjà le ciel: ce sont
-les nues qui voyagent lentement au flanc des monts, se déchirent aux
-angles saillants des roches et aux lisières des forêts, laissent çà et
-là dans les ravins quelques lambeaux de brouillards, puis, volant
-au-dessus des plaines, y projettent leurs grandes ombres aux formes
-changeantes.
-
-Du haut du superbe observatoire, on ne voit point cheminer les fleuves
-comme les nuages d'où ils sont sortis, mais leur mouvement se révèle par
-l'éclat brasillant de l'eau qui se montre de distance en distance, soit
-au sortir des glaciers brisés, soit dans les petits lacs et les cascades
-de la vallée, ou dans les méandres tranquilles des campagnes
-inférieures. A la vue des cirques, des ravins, des vallons, des gorges,
-on assiste, comme si tout d'un coup on était devenu immortel, au grand
-travail géologique des eaux creusant, évidant leurs lits dans toutes les
-directions autour du massif primitif de la montagne. On les voit, pour
-ainsi dire, sculpter incessamment la masse énorme pour en emporter les
-débris, en niveler la plaine, en combler une baie de la mer. Je la
-distingue aussi, cette baie, du haut du sommet gravi; là s'étend ce
-grand abîme bleu de l'Océan, d'où la montagne est sortie, où tôt ou tard
-elle rentrera!
-
-Quant à l'homme, il est invisible; mais on le devine. Comme des nids à
-demi cachés dans le branchage, j'aperçois des cabanes, des hameaux, des
-villages épars dans les vallons et sur le penchant des monts verdoyants.
-Là-bas, sous la fumée, sous une couche d'air vicié par d'innombrables
-respirations, quelque chose de blanchâtre indique une grande cité. Les
-maisons, les palais, les hautes tours, les coupoles, se fondent en une
-même couleur rouilleuse et sale, contrastant avec les teintes plus
-franches des campagnes environnantes: on dirait une sorte de moisissure.
-On songe alors avec tristesse à tout ce qui se fait de perfide et de
-mauvais dans cette fourmilière, à tous les vices qui fermentent sous
-cette pustule presque invisible; mais, vu de la cime, l'immense panorama
-des campagnes est beau dans son ensemble, avec les villes, les villages
-et les maisons isolées qui paillettent çà et là l'étendue. Sous la
-lumière qui les baigne, les taches se fondent avec ce qui les entoure en
-un tout harmonieux; l'air déroule sur la plaine entière son manteau de
-pâle azur.
-
-Grande est la différence entre la vraie forme de notre montagne si
-pittoresque, si riche en aspects variés, et celle que je lui donnais
-dans mon enfance à la vue des cartes que me faisait étudier le maître
-d'école. Je me figurais alors une masse isolée d'une régularité
-parfaite, aux pentes égales sur tout le pourtour, au sommet doucement
-arrondi, à la base gracieusement infléchie et se perdant insensiblement
-dans les campagnes de la plaine. De montagnes semblables, il n'en est
-point sur la terre. Même les volcans, qui surgissent isolément, loin de
-tout massif, et qui grandissent peu à peu en épanchant latéralement sur
-leurs talus des cendres et des laves, n'ont point cette régularité
-géométrique. La poussée des matières intérieures se produit tantôt dans
-la cheminée centrale, tantôt par quelque crevasse des flancs; de petits
-volcans secondaires naissent çà et là sur les pentes du mont principal
-et en bossellent la surface. Le vent lui-même travaille à lui donner la
-forme irrégulière, en faisant retomber où il lui plaît les nuages de
-cendres vomis pendant les éruptions.
-
-Mais pourrait-on comparer notre montagne, vieux témoin des âges
-d'autrefois, à un volcan, mont né d'hier à peine et n'ayant pas encore
-subi les assauts du temps? Depuis le jour où le point de la terre où
-nous sommes prit sa première rugosité, destinée à se transformer
-graduellement en montagne, la nature, qui est le mouvement, la
-transformation incessante, a travaillé sans relâche à modifier l'aspect
-de cette protubérance: ici elle a exhaussé la masse; ailleurs elle l'a
-déprimée; elle l'a hérissée de pointes, parsemée de coupoles et de
-dômes; elle en a ployé, plissé, raviné, labouré, sculpté à l'infini la
-surface mouvante, et maintenant encore, sous nos yeux, le travail se
-continue.
-
-A l'esprit qui contemple la montagne pendant la durée des âges, elle
-apparaît aussi flottante, aussi incertaine que l'onde de la mer chassée
-par la tempête: c'est un flot, une vapeur; quand elle aura disparu, ce
-ne sera plus qu'un rêve.
-
-Toutefois, dans ce décor changeant ou toujours varié produit par
-l'action continuelle des forces de la nature, la montagne ne cesse
-d'offrir une sorte de rythme superbe à celui qui la parcourt pour en
-connaître la structure. Que la partie culminante soit un large plateau,
-une masse arrondie, une paroi verticale, une arête ou une pyramide
-isolée ou bien un faisceau d'aiguilles distinctes, l'ensemble du mont
-présente un aspect général qui s'harmonise avec celui du sommet. Du
-centre du massif jusqu'à la base du mont se succèdent, de chaque côté,
-d'autres cimes ou groupes de cimes secondaires; parfois même, au pied du
-dernier contrefort qu'entourent les alluvions de la plaine ou les eaux
-de la mer, on voit encore une miniature du mont jaillir en colline du
-milieu des campagnes ou en écueil du sein des eaux. Le profil de toutes
-ces saillies, qui se succèdent en s'abaissant peu à peu ou brusquement,
-présente une série de courbes des plus gracieuses. Cette ligne sinueuse,
-qui réunit les sommets de la grande cime à la plaine, est la véritable
-pente. C'est le chemin que prendrait un géant chaussé de bottes
-magiques.
-
-La montagne qui m'abrita longtemps est belle et sereine entre toutes par
-le calme régulier de ses traits. Des plus hauts pâturages, on aperçoit
-la grande cime, dressée comme une pyramide aux gradins inégaux; des
-plaques de neige, qui en remplissent les anfractuosités, lui donnent une
-teinte sombre et presque noire par le contraste de leur blancheur; mais
-le vert des gazons qui recouvre au loin toutes les cimes secondaires
-apparaît d'autant plus doux au regard, et les yeux, en redescendant de
-la masse énorme à l'aspect formidable, se reposent avec volupté sur les
-molles ondulations des pâtis; elles sont si gracieuses de contours, si
-veloutées d'aspect, que l'on songe involontairement à la joie qu'aurait
-un géant à les caresser de la main. Plus bas, des pentes brusques, des
-saillies de rochers et des contreforts revêtus de forêts me cachent en
-grande partie les flancs de la montagne; mais l'ensemble me paraît
-d'autant plus haut et plus sublime que mon regard en embrasse seulement
-une partie, comme une statue dont le piédestal me resterait caché; elle
-resplendit au milieu du ciel, dans la région des nues, dans la pure
-lumière.
-
-A la beauté des cimes et des saillies de toute espèce correspond celle
-des creux, plissements, vallons ou défilés. Entre le sommet de notre
-montagne et la pointe la plus voisine, la crête s'abaisse fortement et
-laisse un passage assez facile entre les deux versants opposés. C'est à
-cette dépression de l'arête que commence le premier sillon de la vallée
-serpentine ouverte entre les deux monts. A ce sillon s'en ajoutent
-d'autres, puis d'autres encore, qui rayent la surface des rochers et
-s'unissent en ravins convergeant eux-mêmes vers un cirque d'où, par une
-série de défilés et de bassins étagés, les neiges s'écoulent et les eaux
-descendent dans la vallée.
-
-Là, sur un sol à peine incliné, se montrent déjà les prairies, les
-bouquets d'arbres domestiques, les groupes de maisons. De toutes parts
-des vallons, les uns gracieux, les autres sévères d'aspect, s'inclinent
-vers la vallée principale. Au delà d'un détour éloigné, le val disparaît
-au regard; mais, si l'on cesse d'en voir le fond, on en devine du moins
-la forme générale et les contours par les lignes plus ou moins
-parallèles que dessinent les profils des contreforts. Dans son ensemble,
-la vallée, avec ses innombrables ramifications pénétrant de toutes parts
-dans l'épaisseur de la montagne, peut se comparer aux arbres dont les
-milliers de rameaux sont divisés et subdivisés en ramilles délicates.
-C'est par la forme de la vallée et de tout son réseau de vallons qu'on
-peut le mieux se rendre compte du véritable relief des montagnes qu'elle
-sépare.
-
-Des sommets d'où la vue plane le plus librement sur l'espace, ne voit-on
-pas d'ailleurs un grand nombre de cimes que l'on compare les unes avec
-les autres et qui se font comprendre mutuellement? Par-dessus le profil
-sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre côté de la vallée, on
-distingue dans le lointain un autre profil de monts déjà bleuâtres;
-puis, encore au delà, une troisième ou même une quatrième série de monts
-d'azur. Ces lignes de monts, qui vont se rattacher à la grande crête des
-sommets principaux, sont vaguement parallèles malgré leurs dentelures,
-et tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent en apparence, suivant le
-jeu des nuages et la marche du soleil.
-
-Deux fois par jour se déroule incessamment l'immense tableau des monts,
-quand les rayons obliques des matins et des soirs laissent dans l'ombre
-les plans successifs tournés vers la nuit et baignent de lumière ceux
-qui regardent le jour. Des cimes occidentales les plus éloignées à
-celles que l'on distingue à peine à l'occident, c'est une gamme
-harmonieuse de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui peuvent
-se produire sous l'éclat du soleil et la transparence de l'air. Parmi
-ces montagnes, il en est qu'un souffle pourrait effacer, tant elles sont
-légères de tons, tant leurs traits sont délicatement tracés sur le fond
-du ciel!
-
-Qu'une petite vapeur s'élève, qu'une brume imperceptible se forme à
-l'horizon, ou seulement que le soleil, en s'inclinant, laisse gagner
-l'ombre, et ces montagnes si belles, ces neiges, ces glaciers, ces
-pyramides, s'évanouissent par degrés ou même en un clin d'œil. On les
-contemplait dans leur splendeur, et voici qu'elles ont disparu du ciel;
-elles ne sont plus qu'un rêve, un souvenir incertain.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LA ROCHE ET LE CRISTAL
-
-
-La roche dure des montagnes, aussi bien que celle qui s'étend au-dessous
-des plaines, est recouverte presque partout d'une couche plus ou moins
-profonde de terre végétale et de plantes diverses. Ici ce sont des
-forêts; ailleurs, des broussailles, des bruyères, des myrtes, des
-ajoncs; ailleurs encore, et sur la plus grande étendue, ce sont les
-gazons courts des pâturages. Même là où la roche semble nue et jaillit
-en aiguilles ou se dresse en parois, la pierre est revêtue de lichens
-blancs, rouges ou jaunes, qui donnent souvent une même apparence aux
-rochers les plus différents par l'origine. Ce n'est guère que dans les
-régions froides de la cime, au pied des glaciers et sur le bord des
-neiges, que la pierre se montre sous une enveloppe de végétation qui la
-déguise. Grès, calcaires, granits, sembleraient au voyageur inattentif
-être une seule et même formation.
-
-Cependant la diversité des roches est grande; le minéralogiste qui
-parcourt les monts, le marteau à la main, peut recueillir des centaines
-et des milliers de pierres différentes par l'aspect et la structure
-intime. Les unes sont d'un grain égal dans toute leur masse, les autres
-sont composées de parties diverses et contrastent par la forme, la
-couleur et l'éclat. Il en est de mouchetées, de diaprées et de rubanées;
-de transparentes, de translucides et d'opaques. On en voit qui sont
-hérissées de cristaux à faces régulières; on en voit aussi qui sont
-ornées d'arborisations semblables à des bouquets de tamaris ou à des
-feuilles de fougère. Tous les métaux se retrouvent dans la pierre, soit
-à l'état pur, soit mélangés les uns avec les autres; tantôt ils se
-montrent en cristaux ou en nodules, tantôt ce ne sont que de simples
-irisations fugitives, pareilles aux reflets éclatants de la bulle de
-savon. Puis ce sont les innombrables fossiles, animaux ou végétaux, que
-renferme la roche et dont elle garde l'empreinte. Autant de fragments
-épars, autant de témoins différents des êtres qui ont vécu pendant
-l'incalculable série des siècles écoulés.
-
-Sans être ni minéralogiste ni géologue de profession, le voyageur qui
-sait regarder voit parfaitement quelle est la merveilleuse diversité de
-toutes ces roches qui constituent la masse de la montagne. Tel est le
-contraste entre différentes parties du grand édifice que déjà, de loin,
-on peut reconnaître souvent à quelle formation elles appartiennent.
-D'une cime isolée dominant un espace étendu, on distingue avec facilité
-l'arête ou le dôme de granit, la pyramide d'ardoise et la paroi de la
-roche calcaire.
-
-C'est dans le voisinage immédiat du sommet principal de notre montagne
-que la roche granitique se révèle le mieux. Là, une crête de roches
-noires sépare deux champs de neige déployant de chaque côté leur
-blancheur étincelante; on dirait un diadème de jais sur un voile de
-mousseline. C'est par cette crête qu'il est le plus facile de gagner le
-point culminant du mont, car on évite ainsi les crevasses cachées sous
-la surface unie des neiges; là, le pied peut se poser fermement sur le
-sol, tandis qu'à la force des bras on se hisse facilement, de degré en
-degré, dans les parties escarpées. C'est par là que je faisais presque
-toujours mon ascension, lorsque, m'éloignant du troupeau et de mon
-compagnon le berger, j'allais passer quelques heures sur le grand pic.
-
-Vue à distance, à travers les vapeurs bleuâtres de l'atmosphère, l'arête
-de granit paraît assez uniforme; les montagnards, pratiques et presque
-grossiers dans leurs comparaisons, lui donnent le nom de peigne; on
-dirait, en effet, une rangée de dents aiguës disposées régulièrement.
-Mais au milieu des rochers eux-mêmes on se trouve dans une sorte de
-chaos: aiguilles, pierres branlantes, amoncellements de blocs, assises
-superposées, tours qui surplombent, murs s'appuyant les uns sur les
-autres et laissant entre eux d'étroits passages, telle est cette arête
-qui forme l'angle du mont. Même sur ces hauteurs, la roche est presque
-partout recouverte, comme par une espèce d'enduit, par la végétation des
-lichens; mais, en maint endroit, elle a été mise à nu par la friction de
-la glace, par l'humidité de la neige, l'action des gelées, des pluies,
-des vents, des rayons du soleil; d'autres rocs, brisés par la foudre,
-sont restés aimantés par le choc du feu céleste.
-
-Au milieu de ces ruines, il est facile d'observer ce qui fut encore tout
-récemment l'intérieur même de la roche; j'en vois les cristaux dans tout
-leur éclat, le quartz blanc, le feldspath à la couleur d'un rose pâle,
-le mica qui semble une paillette d'argent. En d'autres parties de la
-montagne, le granit mis à nu présente un autre aspect: dans une roche,
-il est blanc comme le marbre et parsemé de petits points noirs;
-ailleurs, il est bleuâtre et sombre. Presque partout il est d'une grande
-dureté, et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient à construire
-des monuments durables; mais ailleurs il est tellement friable, les
-cristaux divers en sont si faiblement agrégés, qu'on peut les écraser
-entre ses doigts. Un ruisseau, qui prend sa source au pied d'un
-promontoire de ce grain peu cohérent, s'étale dans le ravin sur un lit
-de sable le plus fin tout brillanté de mica; on croirait voir l'or et
-l'argent briller à travers l'eau frémissante; plus d'un rustre venu de
-la plaine s'y est trompé et s'est avidement précipité sur ces trésors
-qu'entraîne négligemment le ruisselet moqueur.
-
-L'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une
-autre espèce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse
-de l'immense édifice. Non loin des arêtes et des dômes de granit, qui
-sont les parties les plus élevées de la montagne et semblent en être le
-noyau, pour ainsi dire, se montre une cime secondaire dont l'aspect est
-d'une frappante régularité; on dirait une pyramide à quatre pans posée
-sur l'énorme piédestal que lui forment les plateaux et les pentes. C'est
-un sommet composé de roches ardoisées, que le temps rabote incessamment
-par tous ses météores, le vent, les rayons solaires, les neiges, le
-brouillard et les pluies. Les feuillets brisés de l'ardoise se
-fissurent, se brisent et descendent en masses glissantes le long des
-talus. Parfois le pas léger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement
-des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne.
-
-Tout autre que la roche ardoisée est la roche calcaire qui constitue
-quelques-uns des promontoires avancés. Quand cette roche se brise, ce
-n'est pas, comme l'ardoise, en d'innombrables petits fragments, mais en
-grandes masses. Telle fracture a séparé, de la base au sommet, tout un
-rocher de trois cents mètres de hauteur; de côté et d'autre, on voit
-monter jusqu'au ciel les deux parois verticales; au fond du gouffre, la
-lumière pénètre à peine, et l'eau qui le remplit, descendue des hauteurs
-neigeuses, ne réfléchit la clarté d'en haut que par les bouillonnements
-de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades. Nulle part, même
-en des montagnes dix fois plus élevées, la nature ne paraît plus
-grandiose. De loin, la partie calcaire du mont reprend ses proportions
-réelles, et l'on voit qu'elle est dominée par des masses rocheuses
-beaucoup plus hautes; mais elle étonne toujours par la puissante beauté
-de ses assises et de ses tours; on dirait des temples babyloniens.
-
-Fort pittoresques aussi, bien que d'une faible importance relative, sont
-les rochers de grès ou de conglomérats composés de fragments cimentés.
-Partout où la pente du sol favorise l'action de l'eau, celle-ci délaye
-le ciment et se creuse une rigole, une fente étroite qui, peu à peu,
-finit par scier la roche en deux. D'autres courants d'eau ont également
-creusé dans le voisinage des fissures secondaires, d'autant plus
-profondes que la masse liquide entraînée est plus abondante; la roche
-ainsi découpée finit par ressembler à un dédale d'obélisques, de tours,
-de forteresses. On voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect
-rappelle maintenant celui de villes désertes, avec leurs rues humides et
-sinueuses, leurs murailles crénelées, leurs donjons, leurs tourelles
-surplombantes, leurs statues bizarres. Je me souviens encore de
-l'impression d'étonnement, voisine de l'effroi, que je ressentis en
-approchant de l'issue d'une gorge envahie déjà par les ombres du soir.
-J'apercevais de loin la noire fissure, mais, à côté de l'entrée, sur la
-pointe du mont, je remarquais aussi des formes étranges qui me
-semblaient des géants alignés. C'étaient de hautes colonnes d'argile
-portant chacune à leur cime une grosse pierre ronde qui, de loin,
-figurait une tête. Les pluies avaient peu à peu dissous, emporté tout le
-sol environnant; mais les lourdes pierres avaient été respectées, et,
-par leur poids, continuaient à donner de la consistance aux gigantesques
-piliers d'argile qui les soutenaient.
-
-Chaque promontoire, chaque rocher de la montagne a donc son aspect
-particulier, suivant la matière qui le compose et la force avec laquelle
-il résiste aux éléments de dégradation. Ainsi naît une infinie variété
-de formes qui s'accroît encore par le contraste qu'offrent à l'extérieur
-de la roche les neiges, les gazons, les forêts et les cultures. Au
-pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements
-continuels de décor de la surface. Et pourtant, combien peu nombreux
-sont les éléments qui constituent la montagne et qui, par leurs
-mélanges, lui donnent cette variété si prodigieuse d'aspects!
-
-Les chimistes qui, dans leurs laboratoires, analysent les rochers, nous
-apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux. Ils nous
-disent que le quartz est de la silice, c'est-à-dire du silicium oxydé,
-un métal qui, pur, serait semblable à de l'argent, et qui, par son
-mélange avec l'oxygène de l'air, est devenu roche blanchâtre. Ils nous
-disent aussi que feldspath, mica, augrite, hornblende et autres
-cristaux, qui se trouvent en si grande variété dans les rocs de la
-montagne, sont des composés où l'on retrouve, avec le silicium, d'autres
-métaux, l'aluminium, le potassium, unis en diverses proportions et
-suivant certaines lois d'affinité chimique avec les gaz de l'atmosphère.
-La montagne entière, les montagnes voisines et lointaines, les plaines
-de leurs bases et la terre dans son ensemble, tout cela n'est que métal
-à l'état impur; si les éléments fondus et mélangés de la masse du globe
-reprenaient soudain leur pureté, la planète aurait, pour les habitants
-de Mars ou Vénus braquant sur nous leurs télescopes, l'aspect d'une
-boule d'argent roulant dans le ciel noir.
-
-Le savant qui recherche les éléments de la pierre trouve que toutes les
-roches massives, composées de cristaux ou de pâte cristalline, sont,
-comme le granit, des métaux oxydés: tels sont le porphyre, la serpentine
-et les roches ignées sorties de terre pendant les explosions
-volcaniques, trachyte, basalte, obsidienne, pierre ponce: tout cela,
-c'est du silicium, de l'aluminium, du potassium, du sodium, du calcium.
-Quant aux roches disposées en feuillets ou en strates, placées en
-couches les unes au-dessus des autres, comment ne seraient-elles pas
-aussi des métaux, puisqu'elles proviennent en grande partie de la
-désagrégation et de la redistribution des roches massives? Pierres
-brisées en fragments, puis cimentées de nouveau, sables agglutinés en
-roche après avoir été triturés et pulvérisés, argiles devenues compactes
-après avoir été délayées par les eaux, ardoises qui ne sont autre chose
-que des argiles durcies, tout cela n'est que débris des roches
-antérieures et, comme elles, se compose de métaux. Seuls, les calcaires,
-qui constituent une partie si considérable de l'enveloppe terrestre, ne
-proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes;
-ils sont formés de débris qui ont passé par les organismes des animaux
-marins; ils ont été mangés et digérés, mais ils n'en sont pas moins
-métalliques; ils ont pour base le calcium combiné avec le soufre, le
-carbone, le phosphore. Ainsi, grâce aux mélanges, aux combinaisons
-variées et changeantes, la masse polie, uniforme, impénétrable, du
-métal, a pris des formes hardies et pittoresques, s'est creusée en
-bassins pour les lacs et les fleuves, s'est revêtue de terre végétale, a
-fini par entrer jusque dans la sève des plantes et dans le sang des
-animaux.
-
-Le métal pur se révèle encore, çà et là, parmi les pierres de la
-montagne. Au milieu des éboulis et sur le bord des fontaines, on voit
-souvent des masses ferrugineuses; des cristaux de fer, de cuivre, de
-plomb, combinés avec d'autres éléments, se trouvent aussi dans les
-débris épars; parfois, dans le sable du ruisseau, brille une parcelle
-d'or. Mais, dans la roche dure, ni le minerai précieux, ni le cristal,
-ne sont distribués au hasard; ils sont disposés en veines ramifiées qui
-se développent surtout entre les assises de formations différentes. Ces
-filons de métal, semblables au fil magique du labyrinthe, ont conduit
-les mineurs, et après eux les géologues, dans l'épaisseur, l'histoire de
-la montagne.
-
-Autrefois, nous disent les contes merveilleux, il était facile d'aller
-recueillir toutes ces richesses dans l'intérieur du mont; il suffisait
-d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux. En faisant un faux pas,
-on essayait de se retenir à un arbuste. La frêle tige cédait, entraînant
-avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue.
-Le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture, non sans prononcer
-quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette, puis, après
-avoir marché longtemps dans la noire avenue, il se trouvait tout à coup
-sous une voûte de cristal et de diamant; des statues d'or et d'argent,
-ornées à profusion de rubis, de topazes, de saphirs, se dressaient tout
-autour de la salle: il suffisait de se baisser pour ramasser des
-trésors. De nos jours, ce n'est plus sans travail, par de simples
-incantations, que l'homme parvient à conquérir l'or et les autres métaux
-qui dorment dans les roches. Les précieux fragments sont rares, impurs,
-mélangés de terre, et la plupart ne prennent leur éclat et leur valeur
-qu'après avoir été affinés dans la fournaise.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'ORIGINE DE LA MONTAGNE
-
-
-Ainsi, jusque dans sa plus petite molécule, la montagne énorme offre une
-combinaison d'éléments divers qui se sont mélangés en proportions
-changeantes; chaque cristal, chaque minerai, chaque grain de sable ou
-parcelle de calcaire, a son histoire infinie, comme les astres
-eux-mêmes. Le moindre fragment de roche a sa genèse comme l'univers;
-mais, tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres,
-l'astrologue, le géologue, le physicien, le chimiste, en sont encore à
-se demander avec anxiété s'ils ont bien compris cette pierre et le
-mystère de son origine.
-
-Et l'origine de la montagne elle-même, est-il certain qu'ils l'aient
-dévoilée? A la vue de toutes ces roches, grès, calcaires, ardoises et
-granits, pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est
-accumulée et dressée vers le ciel? En la contemplant dans sa beauté
-superbe, pouvons-nous faire un retour sur nous-mêmes, faibles nains qui
-regardons, et dire à la montagne, avec l'orgueil conscient de
-l'intelligence satisfaite: «La plus petite de tes pierres peut nous
-écraser, mais nous te comprenons; nous savons quelles ont été ta
-naissance et ton histoire»?
-
-Comme nous, et plus que nous, les enfants se questionnent à la vue de la
-nature et de ses phénomènes; mais, presque toujours, dans leur confiance
-naïve, ils se contentent de la réponse vague et mensongère d'un père ou
-d'un aîné qui ne sait pas, d'un professeur qui prétend ne rien ignorer.
-S'ils n'obtenaient pas cette réplique, ils chercheraient, chercheraient
-toujours, jusqu'à ce qu'ils se fussent donné une explication quelconque,
-car l'enfant ne sait pas rester dans le doute; plein du sentiment de son
-existence, entrant en vainqueur dans la vie, il faut qu'il puisse parler
-en maître de toutes choses. Rien ne doit lui rester inconnu.
-
-De même les peuples, à peine sortis de leur barbarie première, avaient
-pour tout ce qui les frappait une affirmation définitive. La première
-explication, celle qui répondait le mieux à l'intelligence et aux mœurs
-de ce groupe humain, était trouvée bonne. Transmise de bouche en bouche,
-la légende a fini par devenir parole divine, et les castes d'interprètes
-ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorité morale et de leurs
-cérémonies. C'est ainsi que, dans l'héritage mythique de presque toutes
-les nations, nous trouvons des récits qui nous racontent la naissance
-des montagnes ainsi que celle des fleuves, de la terre, de l'Océan, des
-plantes, des animaux et de l'homme lui-même.
-
-L'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les
-génies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au
-hasard; ou bien encore les dressant et les maçonnant avec soin, comme
-des colonnes destinées à porter la voûte des cieux. Ainsi furent
-construits le Liban et l'Hermon; ainsi fut enraciné aux bornes du monde
-le mont Atlas aux robustes épaules. D'ailleurs, une fois créées, les
-montagnes changeaient souvent de place, et des dieux s'en servaient pour
-se les lancer d'un coup de fronde. Les Titans, qui n'étaient point
-dieux, bouleversèrent tous les monts de la Thessalie, pour en dresser
-des remparts autour de l'Olympe; le gigantesque Athos lui-même n'était
-pas trop pesant pour leurs bras, et, du fond de la Thrace, ils le
-portèrent jusqu'au milieu de la mer, à l'endroit où il s'élève
-aujourd'hui. Une géante du Nord avait rempli son tablier de collines et
-les semait de distance en distance pour reconnaître son chemin. Vichnou,
-voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du
-soleil, s'empara d'une montagne et la tint en équilibre sur le bout de
-son doigt pour abriter la belle dormeuse. Telle a été, nous dit la
-légende, l'origine des ombrelles.
-
-Dieux et géants n'avaient pas même toujours besoin de saisir les monts
-pour les déplacer; ceux-ci obéissaient à un simple signe. Les pierres
-accouraient au son de la lyre d'Orphée, les montagnes se dressaient pour
-entendre Apollon: c'est ainsi que naquit l'Hélicon, séjour des muses. Le
-prophète Mahomet arriva deux mille ans trop tard: s'il fût venu dans un
-âge de foi plus naïve, il ne serait point allé à la montagne, c'est elle
-qui se serait dirigée vers lui.
-
-A côté de cette explication de la naissance des montagnes par la volonté
-des dieux, la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins
-grossière. D'après cette idée, les rochers et les monts seraient des
-organes vivants poussés naturellement sur le grand corps de la terre,
-comme poussent les étamines dans la corolle de la fleur. Tandis que,
-d'un côté, le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer, de
-l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumière
-vivifiante. C'est ainsi que les plantes élèvent leur tige et font
-tourner leurs pétales vers l'astre qui les regarde et leur donne
-l'éclat. Mais les légendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont
-plus pour l'humanité que des souvenirs poétiques; elles sont allées
-rejoindre les rêves, et l'esprit des chercheurs, enfin dégagé de ces
-illusions, est devenu plus avide à la poursuite de la vérité. Aussi les
-hommes de nos jours, de même que ceux des temps anciens, ont-ils à se
-répéter encore, en contemplant les cimes dorées par la lumière: «Comment
-donc ont-elles pu se dresser dans le ciel?»
-
-Même à notre époque, où les savants font profession de n'appuyer leurs
-théories que sur l'observation et l'expérience, il en est dont les
-fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux légendes des
-anciens. Un gros livre moderne essaye de nous démontrer que la lumière
-du soleil qui baigne notre planète a pris corps et s'est condensée en
-plateaux et en montagnes autour de la terre. Un autre affirme que
-l'attraction du soleil et de la lune, non contente de soulever deux fois
-par jour les flots de la mer, a fait aussi gonfler la terre et redressé
-les vagues solides jusque dans la région des neiges. Un autre enfin
-raconte comment les comètes, égarées dans les cieux, sont venues heurter
-notre globe, en ont troué l'enveloppe comme des pierres brisant un
-glaçon, et ont fait jaillir les montagnes en longues rangées et en
-massifs.
-
-Heureusement la terre, toujours en travail de création nouvelle, ne
-cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu à
-peu les rugosités de sa surface. Elle se détruit, mais elle se
-reconstruit de jour en jour, constamment; elle nivelle ses montagnes,
-mais pour en édifier d'autres; elle creuse des vallées, mais pour les
-combler encore. En parcourant la surface du globe et en observant avec
-soin les phénomènes de la nature, on peut donc voir se former des
-coteaux et des monts, lentement, il est vrai, et non pas d'une soudaine
-poussée, comme le demanderaient des amis du miracle. On les voit naître,
-soit directement du sein de la terre, soit indirectement, pour ainsi
-dire, par l'érosion des plateaux, de même qu'une statue apparaît peu à
-peu dans un bloc de marbre. Lorsqu'une masse insulaire ou continentale,
-haute de centaines ou de milliers de mètres, reçoit des pluies en
-abondance, ses versants sont graduellement sculptés en ravins, en
-vallons, en vallées; la surface uniforme du plateau se découpe en cimes,
-en arêtes, en pyramides, se creuse en cirques, en bassins, en
-précipices; des systèmes de montagnes apparaissent peu à peu là où le
-sol uni se déroulait sur d'énormes étendues. Il est même des régions de
-la terre où le plateau, attaqué par des pluies sur un seul côté, ne
-s'échancre en montagnes que par ce versant: telle est, en Espagne, cette
-terrasse de la Manche qui s'affaisse vers l'Andalousie par les
-escarpements de la sierra Morena.
-
-En outre de ces causes extérieures qui changent les plateaux en
-montagnes, s'accomplissent aussi dans l'intérieur de la terre de lentes
-transformations qui ont pour conséquence d'énormes effondrements. Les
-hommes laborieux qui, le marteau à la main, cheminent pendant des années
-entières à travers les monts pour en étudier la forme et la structure,
-remarquent, dans les nouvelles assises de formation marine qui
-constituent la partie non cristalline des monts, de gigantesques failles
-ou fissures de séparation qui s'étendent sur des centaines de kilomètres
-de longueur. Des masses, ayant des milliers de mètres d'épaisseur, se
-sont redressées dans ces chutes ou même ont été complètement renversées,
-de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan
-inférieur. Les assises, en s'affaissant par chutes successives, ont
-dénudé le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un
-manteau; elles ont révélé le noyau de la montagne comme une draperie
-retirée soudain découvre un monument caché.
-
-Mais les écroulements eux-mêmes ont eu moins d'importance que les
-plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui
-en forment les rugosités extérieures. Soumises à de lentes pressions
-séculaires, la roche, l'argile, les couches de grès, les veines de
-métal, tout se plisse comme le ferait une étoffe, et les plis qui
-naissent ainsi forment les monts et les vallées. Semblable à la surface
-de l'Océan, celle de la terre s'agite en vagues, mais ces ondulations
-sont bien autrement puissantes: ce sont les Andes, c'est l'Himalaya, qui
-se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines. Sans cesse
-les roches de la terre se trouvent soumises à ces impulsions latérales
-qui les ploient et les reploient diversement, et les assises sont dans
-une fluctuation continuelle. C'est ainsi que se ride la peau d'un fruit.
-
-Les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement
-du niveau de l'Océan vers les hauteurs glacées de l'atmosphère sont les
-montagnes de laves et de cendres volcaniques. En maints endroits de la
-surface terrestre, on peut les étudier à l'aise, s'élevant, grandissant
-à vue d'œil. Bien différents des montagnes ordinaires, les volcans
-proprement dits sont percés d'une cheminée centrale par laquelle
-s'échappent des vapeurs et les fragments pulvérisés de roches
-incendiées; mais, quand ils s'éteignent, la cheminée se ferme, et les
-pentes du cône volcanique, dont le profil perd de sa régularité première
-sous l'influence des pluies et de la végétation, finissent par
-ressembler à celles des autres monts. D'ailleurs, il est des masses
-rocheuses qui, en s'élevant du sein de la terre, soit à l'état liquide,
-soit à l'état pâteux, sortent tout simplement d'une longue crevasse du
-sol et ne sont point lancées par un cratère, comme les scories du Vésuve
-et de l'Etna. Les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en
-promontoires ne diffèrent que par leur jeunesse de ces vieilles
-montagnes chenues qui hérissent ailleurs la surface de la terre. Les
-laves jadis brûlantes se refroidissent peu à peu; elles se délitent
-extérieurement et se revêtent de terre végétale; elles reçoivent l'eau
-de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en
-rivières; enfin elles se recouvrent à leur base de formations
-géologiques nouvelles et s'entourent, comme les autres montagnes,
-d'assises de galets, de sable ou d'argile. A la longue, le regard du
-savant peut seul reconnaître qu'elles ont jailli du sein de la grande
-fournaise, la terre, comme une masse de métal en fusion.
-
-Parmi les anciens monts qui font partie de ces massifs et de ces
-systèmes qu'on appelle les «colonnes vertébrales» des continents, il en
-est un grand nombre qui sont composés de roches très ressemblantes aux
-laves actuelles et d'une constitution chimique analogue. Comme ces
-laves, porphyres, trapps et métaphyres sont sortis de terre par de
-larges fissures et se sont étalés sur le sol, pareils à une matière
-visqueuse qui se figerait bientôt au contact de l'air, la plupart des
-roches granitiques semblent s'être formées de la même manière; elles
-sont cristallines comme les laves, et leurs cristaux ont pour éléments
-les mêmes corps simples, le silicium et l'aluminium. N'est-il pas
-raisonnable de penser que ces granits ont été, eux aussi, une masse
-pâteuse, et que des crevasses du sol ont donné passage à leurs coulées
-brûlantes? Toutefois, ce n'est là qu'une hypothèse en discussion et non
-une vérité démontrée. De même que les laves qui jaillissent du sol
-soulèvent parfois des lambeaux de terrains avec leurs forêts ou leurs
-gazons, de même on pense que l'éruption des granits ou autres roches
-semblables a été la cause la plus fréquente du soulèvement des assises
-de formations diverses qui constituent la partie la plus considérable
-des montagnes. Des strates de calcaire, de sable, d'argile, que les eaux
-de la mer ou d'un lac avaient jadis déposées en couches parallèles sur
-le fond de leur lit, et qui étaient devenues la pellicule extérieure de
-la terre, auraient été ainsi ployées et redressées par la masse qui
-s'élevait des profondeurs et qui cherchait une issue. Ici le flot
-montant du granit aurait brisé les assises supérieures en îles et en
-îlots qui, tout disloqués, fendillés, chiffonnés en plissements
-bizarres, sont épars maintenant dans les dépressions et sur les saillies
-de la roche soulevante; ailleurs, le granit ne se serait ouvert dans le
-sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant de côté et d'autre les
-assises extérieures, suivant les angles d'inclinaison les plus divers;
-ailleurs encore, le granit, sans même se faire jour, n'en aurait pas
-moins bossué les couches supérieures. Celles-ci, sous la pression qui
-les a fait se ployer, auraient cessé d'être plaines pour devenir
-collines et montagnes. Ainsi, même les hauteurs formées de strates
-paisiblement déposées au fond des eaux auraient pu se dresser en cimes,
-de la même manière que les protubérances de laves; un puits creusé à
-travers les couches superposées atteindrait le noyau de porphyre ou de
-granit.
-
-En admettant que la plupart des montagnes ont fait leur apparition à la
-manière des laves, la cause qui a fait jaillir du sol toutes ces
-matières en fusion reste encore à reconnaître par la pensée. D'ordinaire
-on suppose qu'elles en ont été exprimées, pour ainsi dire, par la
-contraction de l'enveloppe extérieure du globe, qui se refroidit
-lentement en rayonnant de la chaleur dans les espaces. Jadis, notre
-planète était une goutte brûlante de métal. En roulant dans les cieux
-froids, elle s'est figée peu à peu. Mais la pellicule seule est-elle
-solidifiée, ainsi qu'on aime à le répéter, ou bien la goutte entière
-est-elle devenue dure jusque dans son noyau? On ne le sait pas encore,
-car rien ne prouve que les laves de nos volcans sortent d'un immense
-réservoir remplissant tout l'intérieur du globe. Nous savons seulement
-que ces laves s'élancent parfois des crevasses du sol et coulent à la
-surface; de même les granits, les porphyres et autres roches semblables
-auraient coulé hors des fentes de l'écorce terrestre, comme la sève
-s'échappe de la blessure d'une plante. La marée de pierres fondues
-serait montée de l'intérieur, sous la pression de l'enveloppe
-planétaire, graduellement resserrée par l'effet de son propre
-refroidissement.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LES FOSSILES
-
-
-Quelle que soit l'origine première de la montagne, son histoire nous est
-du moins connue depuis une époque de beaucoup antérieure aux annales de
-notre humanité. A peine cent cinquante générations d'hommes se sont
-succédé depuis que se sont accomplis les premiers actes de nos ancêtres
-dont il soit resté des témoignages; avant cette époque, l'existence de
-notre race ne nous est plus révélée que par des monuments incertains.
-L'histoire de la montagne inanimée est écrite, au contraire, en
-caractères visibles depuis des millions de siècles.
-
-Le grand fait, celui qui frappait déjà nos aïeux dès l'enfance de la
-civilisation, et qu'ils ont diversement raconté dans leurs légendes, est
-que les roches distribuées en assises régulières, en couches placées les
-unes au-dessus des autres comme les pièces d'un édifice, ont été
-déposées par les eaux. Qu'on se promène au bord d'une rivière; que même,
-par un jour de pluie, on regarde la rigole temporaire qui se forme dans
-les dépressions du sol, et l'on verra le courant s'emparer des graviers,
-des grains de sable, des poussières et de tous les débris épars, pour
-les distribuer avec ordre sur le fond et sur les rivages de son lit; les
-fragments les plus lourds se déposeront en couches à l'endroit où l'eau
-perd la rapidité de son impulsion première, les molécules plus légères
-iront plus loin s'étaler en strates à la surface unie; enfin les argiles
-ténues, dont le poids dépasse à peine celui de l'eau, se tasseront en
-nappes partout où s'arrête le mouvement torrentiel de l'eau. Sur les
-plages et dans les bassins des lacs et des mers, les assises de débris
-successivement déposées sont encore bien plus régulières, car les eaux
-n'y ont pas la marche impétueuse des ondes fluviales, et tout ce que
-reçoit leur surface se tamise à travers la profondeur de leurs eaux en
-restant, sans que rien vienne troubler l'action égale des vagues et des
-courants.
-
-C'est ainsi que, dans la grande nature, se fait la division du travail.
-Sur les côtes rocheuses de l'Océan, assaillies par les flots du large,
-on ne voit que galets et cailloux entassés. Ailleurs, s'étendent à perte
-de vue des plages de sable fin, sur lesquelles le flot de marée se
-déroule en volutes d'écume. Les sondeurs qui étudient le fond de la mer
-nous disent que, sur de vastes espaces, grands comme des provinces, les
-débris que rapportent leurs instruments se composent toujours d'une vase
-uniforme, plus ou moins mélangée d'argile ou de sable, suivant les
-divers parages. Ils ont aussi constaté qu'en d'autres parties de la mer
-la roche qui se forme au fond du lit marin est de la craie pure.
-Coquillages, spicules d'éponges, animalcules de toute sorte, organismes
-inférieurs, siliceux ou calcaires, tombent incessamment en pluie des
-eaux de la surface, et se mêlent aux êtres innombrables qui
-s'accumulent, vivent et meurent sur le fond, en multitudes assez grandes
-pour constituer des assises aussi épaisses que celles de nos montagnes;
-et d'ailleurs, celles-ci ne sont-elles pas formées de débris du même
-genre? Dans un avenir inconnu, lorsque les abîmes actuels de l'Océan
-s'étaleront en plaines ou se redresseront en sommets à la lumière du
-soleil, nos descendants verront des terrains géologiques semblables à
-ceux que nous contemplons aujourd'hui, et qui peut-être auront disparu,
-menuisés en fragments par les eaux fluviales.
-
-Pendant la série des âges, les assises de formations maritimes et
-lacustres, dont la plus grande partie de notre montagne est composée,
-sont arrivées à occuper à une grande hauteur au-dessus de la mer leur
-position penchante et contournée en plissements bizarres. Qu'elles aient
-été soulevées par une pression venue d'en bas, ou bien que l'Océan se
-soit abaissé par suite du refroidissement et de la contraction de la
-terre ou par toute autre cause, et que, de cette manière, il ait laissé
-des couches de grès et de calcaire sur les anciens bas-fonds devenus
-continents, ces assises sont là maintenant, et nous pouvons à notre aise
-étudier les débris que nombre d'entre elles ont rapportés du monde
-sous-marin.
-
-Ces débris, ce sont les fossiles, restes de plantes et d'animaux
-conservés dans la roche. Il est vrai, les molécules qui constituaient le
-squelette animal ou végétal de ces corps ont disparu, aussi bien que le
-tissu des chairs et les gouttes de sang ou de sève; mais le tout a été
-remplacé par des grains de pierre qui ont gardé la forme et jusqu'à la
-couleur de l'être détruit. Dans l'épaisseur de ces pierres, ce sont les
-coquillages des mollusques et les disques, les boules, les épines, les
-cylindres, les baguettes siliceuses et calcaires des foraminifères et
-des diatomées qui se rencontrent en plus étonnantes multitudes; mais il
-s'y trouve aussi des formes qui remplacent exactement les chairs molles
-de ces êtres organisés; on voit des squelettes de poissons avec leurs
-nageoires et leurs écailles; on reconnaît des élytres d'insectes, des
-branchilles et des feuilles; on distingue jusqu'à des traces de pas, et,
-sur la roche dure qui fut jadis le sable incertain des plages, on
-retrouve l'empreinte des gouttes de pluie et l'entre-croisement des
-sillons tracés par les vaguelettes du bord.
-
-Les fossiles, fort rares dans certaines roches de formation marine, très
-nombreux au contraire en d'autres assises, et constituant la masse
-presque entière des marbres et des craies, nous servent à reconnaître
-l'âge relatif des assises qui se sont déposées pendant la série des
-temps. En effet, toutes les couches fossillifères n'ont pas été
-renversées et bizarrement entremêlées par les failles et par les
-éboulis, la plupart d'entre elles ont même gardé leur superposition
-régulière, de sorte que l'on peut observer et recueillir les fossiles
-dans l'ordre de leur apparition. Là où les assises, encore dans leur
-état normal, ont la position qu'elles avaient jadis, après avoir été
-déposées par les eaux marines ou lacustres, le coquillage que l'on
-découvre dans la couche supérieure est certainement plus moderne que
-celui des couches situées au-dessous. Des centaines, des milliers
-d'années, représentées par les innombrables molécules intermédiaires du
-grès ou de la craie, ont séparé les deux existences.
-
-Si les mêmes espèces de plantes et d'animaux avaient toujours vécu sur
-la terre depuis le jour où ces organismes vivants firent leur première
-apparition sur l'écorce refroidie de la planète, on ne pourrait juger de
-l'âge relatif des deux couches terrestres séparées l'une de l'autre.
-Mais des êtres différents n'ont cessé de se succéder pendant les âges et
-par conséquent dans les assises superposées. Certaines formes, qui se
-montrent en très grande abondance au sein des roches stratifiées les
-plus anciennes, deviennent peu à peu plus rares dans les roches
-d'origine moins éloignée, puis finissent par disparaître tout à fait.
-Les nouvelles espèces qui succèdent aux premières ont aussi, comme
-chaque être en particulier, leur période de renaissance, de propagation,
-de dépérissement et de mort; on pourrait comparer chaque espèce de
-fossile animal ou végétal à un arbre gigantesque, dont les racines
-plongent dans les terrains inférieurs d'antique formation, et dont le
-tronc se ramifie et se perd dans les couches hautes d'origine plus
-récente.
-
-Les géologues, qui, dans les divers pays du monde, passent leur temps à
-examiner les roches et à les étudier molécule à molécule, afin d'y
-découvrir les vestiges d'êtres jadis vivants, ont pu, grâce à l'ordre de
-succession des fossiles de toute espèce, reconnaître aux restes enfermés
-l'âge relatif des diverses assises de la terre qu'ont déposées les eaux.
-Dès que les observations comparées ont été assez nombreuses, il devint
-même souvent facile, à la vue d'un seul fossile, de dire à quelle époque
-des âges terrestres appartient la roche où il s'est rencontré. Une
-pierre quelconque de grès, de schiste ou de calcaire, offre une
-empreinte bien nette de coquille ou de plante; cela suffit parfois. Le
-naturaliste, sans crainte de se tromper, déclare que la pierre dans
-laquelle est marquée cette empreinte appartient à telle ou telle série
-de roches et doit être classée à telle ou telle époque dans l'histoire
-de la planète.
-
-Ces fossiles révélateurs, qui, sous forme d'êtres vivants, s'agitaient,
-il y a des millions d'années, dans la vase des abîmes océaniques, se
-retrouvent maintenant à toutes les hauteurs, dans les assises des
-montagnes. On en voit sur la plupart des cimes pyrénéennes, ils
-constituent des Alpes entières; on les reconnaît sur le Caucase et sur
-les Cordillères. L'homme les verrait également sur les sommets de
-l'Himalaya, s'il pouvait s'élever à ces hauteurs. Ce n'est pas tout: ces
-nappes fossilifères, qui dépassent aujourd'hui la zone moyenne des
-nuages, atteignaient autrefois des altitudes beaucoup plus
-considérables. En maints endroits, sur un versant des montagnes, on
-constate que des assises de roches sont plus ou moins souvent
-interrompues. Çà et là, peut-être, le géologue retrouve dans les vallons
-quelques lambeaux de ces terrains; mais les couches continues ne
-reprennent que bien loin de là, sur le versant opposé de la montagne.
-Que sont devenus les fragments intermédiaires? Ils existaient jadis,
-car, même en les brisant, la masse granitique, montant de l'intérieur,
-n'a pu que les fendiller; mais les assises lézardées n'en restaient pas
-moins sur le sommet glissant.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LA DESTRUCTION DES CIMES
-
-
-Et pourtant ces masses énormes, monts empilés sur des monts, ont passé
-comme des nuages que le vent balaye du ciel; les assises de trois,
-quatre ou cinq kilomètres d'épaisseur, que la coupe géologique des
-roches nous révèle avoir existé jadis, ont disparu pour entrer dans le
-circuit d'une création nouvelle. Il est vrai, la montagne nous paraît
-encore formidable, et nous en contemplons avec une admiration mêlée
-d'effroi les pics superbes pénétrant au-dessus des nuées dans l'air
-glacé de l'espace. Si hautes sont ces pyramides neigeuses qu'elles nous
-cachent une moitié du ciel; d'en bas, ses précipices, qu'essaye
-vainement de mesurer notre regard, nous donnent le vertige. Néanmoins,
-tout cela n'est plus qu'une ruine, un simple débris.
-
-Autrefois, les couches d'ardoises, de calcaires, de grès, qui s'appuient
-à la base de la montagne et se redressent çà et là en sommets
-secondaires, se rejoignaient, par-dessus la cime granitique, en couches
-uniformes; elles ajoutaient leur énorme épaisseur à l'élévation déjà si
-grande du pic suprême. La hauteur de la montagne était doublée, la
-pointe atteignait alors cette région où l'atmosphère est si rare que
-l'aile même de l'aigle n'a plus la force de s'y soutenir. Ce n'est plus
-le regard, c'est l'imagination qui s'effraye à la pensée de ce que la
-montagne était alors, et de ce que les neiges, les glaces, les pluies et
-les tempêtes lui ont enlevé pendant la série des âges. Quelle histoire
-infinie, quelles vicissitudes sans nombre dans la succession des
-plantes, des animaux et des hommes, depuis que les monts ont ainsi
-changé de forme et perdu la moitié de leur hauteur!
-
-Ce prodigieux travail de déblai n'a, d'ailleurs, pu s'accomplir sans
-qu'il en reste, en maints endroits, des traces irrécusables. Les débris
-qui ont glissé du haut des cimes avec les neiges, que la glace a poussés
-devant elle, que les eaux ont triturés, menuisés, entraînés en cailloux,
-en graviers et en sables, ne sont pas tous retournés à la mer, d'où ils
-étaient sortis à une période antérieure; d'énormes amas se voient encore
-dans l'espace qui sépare les pentes hardies de la montagne et les terres
-basses riveraines de l'Océan. Dans cette zone intermédiaire, où les
-collines se déroulent en longues ondulations, comme les vagues de la
-mer, le sol est en entier composé de pierres roulées et de gravois
-entassés. Tout cela, ce sont les restes de la montagne, que les eaux ont
-réduite en menus fragments, transportée en détail et déversée en énormes
-alluvions à l'issue des grandes vallées. Les torrents descendus des
-hauteurs fouillent à leur aise dans ces plateaux de débris, et en font
-ébouler les talus dans le sillon qu'ils se sont creusé. Sur les pentes
-du fossé profond où serpentent les eaux, on reconnaît, dans un désordre
-apparent, les diverses roches qui ont servi de matériaux au grand
-édifice de la montagne: voici les blocs de granit et les fragments de
-porphyre; voilà des schistes aux arêtes aiguës à demi enfouis dans le
-sable; ailleurs sont des morceaux de quartz, des grès, des cailloux
-calcaires, des rognons de minerai, des cristaux émoussés. On y trouve
-aussi des fossiles d'époques différentes, et, dans les espaces où les
-eaux ont tournoyé longtemps, se sont arrêtés d'innombrables squelettes
-d'animaux flottés. C'est là qu'on a découvert, par milliers, les
-ossements des hipparions, des aurochs, des élans, des rhinocéros, des
-mastodontes, des mammouths et autres grands mammifères qui parcouraient
-autrefois nos campagnes et qui maintenant ont disparu, cédant à l'homme
-l'empire du monde. Les torrents qui apportèrent tous ces débris les
-emportent pièce à pièce en les réduisant en poussière. Squelettes et
-fossiles, argiles et sables, blocs de schiste, de grès et de porphyre,
-tout s'effondre peu à peu, tout prend le chemin de la mer; l'immense
-travail de dénudation qui s'est accompli pour la grande montagne
-recommence en petit pour les amas de décombres; ravinés par les eaux,
-ils s'abaissent graduellement en hauteur, ils se fragmentent en collines
-distinctes. Néanmoins, même amoindri comme il l'est par le travail des
-siècles, tout croulant et ruiné, le plateau de débris qui s'étend à la
-base de la montagne suffirait pour ajouter quelques milliers de mètres à
-la grande cime, s'il reprenait sa position première dans les assises de
-la roche. «C'est en léchant les monts, dit une antique prière des
-Indous, que la vache céleste, c'est-à-dire la pluie des cieux, a formé
-les campagnes.»
-
-Sous nos yeux mêmes se poursuit le travail de dénudation des roches avec
-une étonnante activité. Il est des montagnes, composées de matériaux peu
-cohérents, que nous voyons se fondre, se dissoudre, pour ainsi dire: des
-gorges se creusent dans les flancs du mont, des brèches s'ouvrent au
-milieu de la crête; ravinée par les avalanches et par les eaux d'orage,
-la grande masse, naguère une et solitaire, se divise peu à peu en deux
-cimes distinctes, qui semblent s'éloigner l'une de l'autre à mesure que
-le gouffre de séparation est plus profondément fouillé.
-
-Au printemps surtout, alors que le sol a été détrempé par les neiges
-fondantes, les éboulis, les tassements, les érosions prennent de telles
-proportions, que la montagne entière semble vouloir s'affaisser et
-prendre le chemin de la plaine. Un jour de douce et humide chaleur, je
-m'étais aventuré dans une gorge de la montagne, pour en revoir encore
-une fois les neiges, avant que les eaux printanières les eussent
-emportées. Elles obstruaient toujours le fond du ravin, mais en maint
-endroit elles étaient méconnaissables, tant elles étaient recouvertes de
-débris noirâtres et mélangés de boue. Les roches ardoisées qui
-dominaient la gorge semblaient changées en une sorte de bouillie et
-s'abîmaient en larges pans; la fange noire qui suintait en ruisseaux des
-parois du défilé s'engouffrait avec un sourd clapotement dans la neige à
-demi liquide. De toutes parts, je ne voyais que cataractes de neige
-souillée et de débris; instinctivement, je me demandais, avec une sorte
-d'effroi, si les rochers, se fondant comme la neige elle-même,
-n'allaient pas s'unir par-dessus la vallée en une seule masse visqueuse
-et s'épancher au loin dans les campagnes. Le torrent, que j'apercevais
-çà et là par des puits au fond desquels s'étaient effondrées les couches
-supérieures de neiges, paraissait transformé en un fleuve d'encre, tant
-ses eaux étaient chargées de débris; c'était une énorme masse de fange
-en mouvement. Au lieu du son clair et joyeux que j'étais accoutumé
-d'entendre, le torrent rendait un mugissement continu, celui de tous les
-décombres entre-choqués roulant au fond du lit. C'est au printemps
-surtout, à l'époque annuelle de la rénovation terrestre, que l'on voit
-s'accomplir ce prodigieux travail de destruction.
-
-En outre, un immense travail invisible se fait dans la pierre elle-même.
-Tous les changements causés par les météores ne sont que des
-modifications extérieures; les transformations intimes qui
-s'accomplissent dans les molécules de la roche ont, par leurs résultats,
-une importance au moins égale. Tandis que la montagne se délite en
-dehors et change incessamment d'aspect, elle prend à l'intérieur une
-structure nouvelle, et les assises mêmes se modifient dans leur
-composition. Pris en son ensemble, le mont est un immense laboratoire
-naturel, où toutes les forces physiques et chimiques sont à l'œuvre, se
-servant, pour accomplir leur travail, de cet agent souverain que l'homme
-n'a pas à sa disposition, le temps.
-
-D'abord, l'énorme poids de la montagne, égal à des centaines de
-milliards de tonnes, pèse d'une telle puissance sur les roches
-inférieures, qu'elle donne à plusieurs d'entre elles une apparence bien
-différente de celle qu'elles avaient en émergeant des mers. Peu à peu,
-sous la formidable pression, les ardoises et les autres formations
-schisteuses prennent une disposition feuilletée. Pendant les milliers et
-les milliers de siècles qui s'écoulent, les molécules comprimées
-s'amincissent en folioles que l'on peut ensuite séparer facilement,
-lorsque, après quelque révolution géologique, la roche se trouve de
-nouveau ramenée à la surface. L'action de la chaleur terrestre, qui,
-jusqu'à une certaine distance du moins, s'accroît avec la profondeur,
-contribue aussi à changer la structure des roches. C'est ainsi que les
-calcaires ont été transformés en marbres.
-
-Mais non seulement les molécules des rochers se rapprochent ou
-s'éloignent et se groupent diversement, suivant les conditions physiques
-dans lesquelles elles se trouvent pendant le cours des âges, mais la
-composition des pierres change également; c'est un chassé-croisé
-continuel, un voyage incessant des corps qui se déplacent,
-s'entremêlent, se poursuivent. L'eau qui pénètre par toutes les fissures
-dans l'épaisseur de la montagne et celle qui remonte en vapeur des
-abîmes profonds servent de véhicule principal à ces éléments qui
-s'attirent, puis se repoussent, entraînés dans le grand tourbillon de la
-vie géologique. Dans les fentes de la montagne le cristal est chassé par
-un autre cristal; le fer, le cuivre, l'argent ou l'or remplacent
-l'argile ou la chaux; la roche terne s'irise de la multitude des
-substances qui la pénètrent. Par le déplacement du carbone, du soufre,
-du phosphore, la chaux devient marne, dolomite, plâtre-gypse cristallin;
-par suite de ces nouvelles combinaisons, la roche se gonfle ou se
-resserre, et des révolutions s'accomplissent avec lenteur dans le sein
-de la montagne. Bientôt la pierre, comprimée dans un espace trop étroit,
-soulève, écarte les assises surincombantes, fait crouler d'énormes pans
-et, par de lents efforts dont les résultats sont les mêmes que ceux
-d'une explosion prodigieuse, donne un nouveau groupement aux roches de
-la montagne. Tantôt la pierre se contracte, se fendille, se creuse en
-grottes, en galeries, et de grands écroulements s'y produisent,
-modifiant ainsi l'aspect et la forme extérieure du mont. A chaque
-modification intime dans la composition de la roche correspond un
-changement dans le relief. La montagne résume en elle toutes les
-révolutions géologiques. Elle a crû pendant des milliers de siècles,
-décrû pendant d'autres milliers, et dans ses assises se succèdent sans
-fin tous les phénomènes de croissance et de décroissance, de formation
-et de destruction, qui s'accomplissent plus en grand pour la grande
-Terre. L'histoire de la montagne est celle de la planète elle-même;
-c'est une destruction incessante, un renouvellement sans fin.
-
-Chaque roche résume une période géologique. Dans cette montagne au
-profil si gracieux, surgissant de la terre avec une si noble attitude,
-on croirait voir l'œuvre d'un jour, tant l'ensemble a d'unité, tant les
-détails concourent à l'harmonie générale. Et pourtant cette montagne a
-été sculptée pendant une myriade de siècles. Ici, quelque vieux granit
-raconte les vieux âges où la fibre végétale n'avait pas encore recouvert
-la scorie terrestre. Le gneiss, qui lui-même se forma peut-être à
-l'époque où plantes et animaux étaient encore à naître, nous dit que,
-lorsque l'Océan le déposa sur ses rives, des montagnes avaient été déjà
-démolies par les flots. La plaque d'ardoise qui garde l'os d'un animal,
-ou seulement une légère empreinte, nous raconte l'histoire des
-générations innombrables qui se sont succédé à la surface de la terre
-dans l'incessante bataille de la vie; les traces de houille nous parlent
-de ces forêts immenses dont chacune en mourant n'a fait qu'une légère
-couche de charbon; la falaise calcaire, amas d'animalcules que nous
-révèle le microscope, nous fait assister au travail des multitudes
-d'organismes qui pullulaient au fond des mers; les débris de toute
-espèce nous montrent les eaux de pluie, les neiges, les glaciers, les
-torrents, déblayant jadis les monts comme ils le font aujourd'hui, et
-changeant d'âge en âge le théâtre de leur activité.
-
-A la pensée de toutes ces révolutions, de ces transformations
-incessantes, de cette série continue de phénomènes qui se produisent
-dans la montagne, du rôle qu'elle remplit dans la vie générale de la
-terre et dans l'histoire de l'humanité, on comprend les premiers poètes,
-qui, à la base du Pamir ou du Bolor, racontèrent les mythes d'où sont
-dérivés tous les autres. Ils nous disent que la montagne est une
-créatrice. C'est elle qui verse dans les plaines les eaux fertilisantes
-et leur envoie le limon nourricier; elle qui, avec l'aide du soleil,
-fait naître les plantes, les animaux et les hommes; elle qui fleurit le
-désert et le parsème de cités heureuses. Suivant une ancienne légende
-hellénique, celui qui fit surgir les monts et modela la terre fut Éros,
-le dieu toujours jeune, le premier-né du chaos, la nature qui se
-renouvelle sans cesse, le dieu de l'éternel amour.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LES ÉBOULIS
-
-
-Non seulement la montagne se transforme incessamment en plaine par les
-érosions que lui font subir les pluies, les gelées, les neiges
-glissantes, les avalanches, mais encore des fragments considérables s'en
-déchirent violemment pour s'écrouler tout à coup. Pareille catastrophe
-est fréquente dans les parties du mont où les strates, redressées ou
-surplombantes, sont largement séparées les unes des autres par des
-matières de nature différente que l'eau peut déblayer ou dissoudre. Que
-ces substances intermédiaires viennent à disparaître, et les assises,
-dépourvues d'appui, doivent tôt ou tard s'écrouler dans la vallée. A
-côté des grands escarpements, ces débris tombés forment une butte, un
-monticule ou même une montagne secondaire.
-
-Une cime, d'ailleurs élevée, que j'aimais à gravir à cause de son
-isolement et de la fière beauté de ses arêtes, m'avait toujours paru,
-comme le grand sommet lui-même, être une roche indépendante, tenant par
-ses assises profondes à la terre sous-jacente; ce n'était pourtant qu'un
-pan détaché de la montagne voisine. Je le reconnus un jour à la position
-des couches et à l'aspect des plans de brisure encore visibles sur les
-deux parois correspondantes. La masse écroulée qui portait des hameaux
-et des champs, des bois et des pâturages, n'avait eu, après la rupture,
-qu'à pivoter sur sa base et à se renverser sur elle-même. Une de ses
-faces s'était enfoncée dans le sol, tandis que de l'autre côté elle
-s'était partiellement déracinée. Dans sa chute, elle avait fermé l'issue
-de toute une vallée, et le torrent qui, jadis, coulait paisiblement dans
-le fond, avait dû se transformer en lac, pour combler le cirque dans
-lequel il était enfermé et d'où il redescend aujourd'hui par une
-succession de rapides et de cascades. Sans doute ces changements se
-firent avant que le pays fût habité, car la tradition de l'événement ne
-s'est point conservée. C'est le géologue qui raconte au paysan
-l'histoire de sa propre montagne.
-
-Quant aux écroulements de moindre importance, à ces chutes de rochers
-qui, sans changer sensiblement l'aspect de la contrée, n'en ruinent pas
-moins les pâtures, n'en écrasent pas moins les villages avec leurs
-habitants, les montagnards n'ont pas besoin qu'on vienne les leur
-décrire; ils ont été malheureusement trop souvent les témoins de ces
-événements terribles. D'ordinaire, ils en sont avertis quelque temps à
-l'avance. La poussée intérieure de la montagne en travail fait vibrer
-incessamment la pierre du haut en bas des parois. De petits fragments, à
-demi descellés, se détachent d'abord et roulent en bondissant le long
-des pentes. Des masses plus lourdes, entraînées à leur tour, suivent les
-pierrailles en dessinant comme elles de puissantes courbes dans
-l'espace. Puis viennent des pans de roche entiers; tout ce qui doit
-crouler rompt les attaches qui le retenaient à l'ossature intérieure de
-la montagne, et d'un coup la grêle effroyable de quartiers de roches
-s'abat sur la plaine ébranlée. Le fracas est indicible; on dirait un
-conflit entre cent ouragans. Même en plein jour, les débris de roches,
-mêlés à la poussière, à la terre végétale, aux fragments de plantes,
-obscurcissent complètement le ciel; parfois de sinistres éclairs,
-provenant des rochers qui s'entre-choquent, jaillissent de ces ténèbres.
-Après la tempête, quand la montagne ne secoue plus dans la plaine ses
-roches disjointes, quand l'atmosphère s'est éclaircie de nouveau, les
-habitants des campagnes épargnées se rapprochent et viennent contempler
-le désastre. Chalets et jardins, enclos et pâturages ont disparu sous le
-hideux chaos de pierres; des amis, des parents y dorment aussi de leur
-grand sommeil. Des montagnards m'ont raconté que, dans leur vallée, un
-village, deux fois détruit par des avalanches de pierres, a été rebâti
-une troisième fois sur le même emplacement. Les habitants auraient bien
-voulu s'enfuir et faire choix pour leur demeure de quelque vallée bien
-large, mais nulle communauté voisine ne voulut les accueillir et leur
-céder des terres; ils ont dû rester sous la menace des roches
-suspendues. Chaque soir, quelques coups de cloche leur rappellent les
-terreurs du passé et les avertissent du sort qui les atteindra peut-être
-pendant la nuit.
-
-Nombre de roches tombées, que l'on aperçoit au milieu des champs, ont
-une terrible légende; mais on en montre aussi quelques-unes qui ont
-manqué leur proie. Un de ces blocs énormes surplombant et dont la base
-était de toutes parts enracinée dans le sol se dresse à côté du chemin.
-En admirant ses proportions superbes, sa masse puissante, la finesse de
-son grain, je ne pouvais me défendre d'une sorte d'effroi. Un petit
-sentier, se détachant de la route, allait droit vers le pied d'une
-formidable pierre. Près de là, quelques débris de vaisselle et de
-charbon étaient entassés à la base; une barrière de jardin s'arrêtait
-brusquement au rocher, et des plates-bandes de légumes, à demi envahies
-par les mauvaises herbes, entouraient tout un côté de l'énorme masse.
-
-Qui avait choisi cet endroit bizarre pour y établir son jardin et pour
-l'abandonner ensuite? Je compris peu à peu. Le sentier, l'amas de
-charbon, le jardin, appartenaient naguère à une maisonnette maintenant
-écrasée sous la roche. Pendant la nuit de l'écroulement, un homme, je
-l'ai su plus tard, dormait seul dans cette maison. Réveillé en sursaut,
-il entendit le fracas de la pierre descendant de pointe en pointe sur le
-flanc de la montagne, et, dans sa frayeur, il s'élança par la fenêtre
-pour aller chercher un abri derrière la berge du torrent. A peine
-avait-il bondi hors de sa demeure que l'énorme projectile s'abattait sur
-la cabane et l'enfonçait sous elle à quelques mètres dans le sol. Depuis
-son heureuse escapade, le brave homme a rebâti sa hutte; il l'a blottie
-avec confiance à la base d'une autre roche tombée de la formidable
-paroi.
-
-Dans mainte vallée de la montagne, ce sont des écroulements de pierres
-appelés clapiers, lapiaz ou chaos, qui forment les défilés, où torrents
-et sentiers se frayent difficilement leur passage. Rien de plus curieux
-que le désordre de ces masses entremêlées en un labyrinthe sans fin.
-Là-haut, sur le flanc du mont, on distingue encore, à la couleur et à la
-forme des roches, l'endroit où s'est produit l'effondrement; mais on se
-demande avec stupeur comment un espace d'aussi faibles dimensions
-apparentes a pu vomir dans la vallée un tel déluge de pierres. Au milieu
-de ces blocs formidables et bizarres, le voyageur se croirait dans un
-monde à part, où rien ne rappelle la planète connue, à la surface unie
-ou doucement mouvementée. Des roches, semblables à des monuments
-fantastiques, se dressent çà et là; ce sont des tours, des obélisques,
-des porches crénelés, des fûts de colonnes, des tombeaux renversés ou
-debout. Des ponts d'un seul bloc cachent le torrent; on voit les eaux
-s'engouffrer, disparaître sous l'énorme arcade, et l'on cesse même d'en
-entendre la voix. Parmi ces monstrueux édifices se montrent des formes
-gigantesques, comme celles des animaux fossiles dont on retrouve
-quelquefois les ossements disloqués dans les couches terrestres.
-Mammouths, mastodontes, tortues géantes, crocodiles ailés, tous ces
-êtres chimériques grouillent dans l'effrayant chaos. Des milliers de ces
-pierres sont entassées dans le défilé, et cependant une seule d'entre
-elles est de dimensions suffisantes pour servir de carrière et fournir à
-la construction de villages entiers.
-
-Ces clapiers, que je vois avec tant d'étonnement et au milieu desquels
-je ne m'aventure qu'avec hésitation, sont pourtant peu de chose, en
-comparaison de quelques écroulements de montagnes dont les débris
-couvrent des districts d'une grande étendue. Il est des massifs
-montagneux dont les cimes se composent de roches compactes et pesantes
-reposant elles-mêmes sur des couches friables, faciles à déblayer par
-les eaux. Dans ces massifs, les chutes de pierres sont un phénomène
-normal, comme les avalanches et la pluie. On regarde toujours vers les
-sommets pour voir si l'écroulement se prépare. Dans une région peu
-éloignée, qu'on appelle le Pays des Ruines, il est deux montagnes qui,
-d'après les récits des habitants, auraient jadis engagé la lutte l'une
-contre l'autre. Les deux géants de pierre, devenus vivants, se seraient
-armés de leurs propres rochers pour s'entre-ruiner et se démolir. Elles
-n'ont point réussi, puisqu'elles sont encore debout; mais on peut
-s'imaginer les entassements prodigieux de rochers qui, depuis ce combat,
-jonchent au loin les plaines.
-
-Quelquefois l'homme, en dépit de sa faiblesse, a essayé d'imiter la
-montagne, et cela pour écraser d'autres hommes comme lui. C'est aux
-défilés surtout, aux endroits où la gorge est étroite et dominée par des
-escarpements rapides, que se portaient les montagnards pour faire rouler
-des blocs sur les têtes de leurs ennemis. Ainsi les Basques, cachés
-derrière les broussailles sur les pentes de la montagne d'Altabiscar,
-attendaient l'armée française du paladin Roland qui devait pénétrer dans
-l'étroit passage de Roncevaux. Lorsque les colonnes des soldats
-étrangers, semblables à un long serpent qui glisse dans une lézarde,
-eurent rempli le défilé, un cri se fit entendre, et les roches
-s'écroulèrent en grêle sur cette foule qui se déroulait en bas. Le
-ruisseau de la vallée se gonfla du sang qui, des membres écrasés,
-s'écoulait comme le vin d'un pressoir; il roula les corps humains et les
-chairs broyées comme il roulait les pierres en temps d'orage. Tous les
-guerriers francs périrent, mêlés les uns aux autres en une masse
-sanglante. On montre encore au pied d'Altabiscar l'endroit où le paladin
-Roland mourut avec ses compagnons; mais les pierres sous lesquelles fut
-écrasée son armée ont depuis longtemps disparu sous le tapis de bruyères
-et d'ajoncs.
-
-Les résultats de nos petits travaux humains sont peu de chose en
-comparaison des écroulements naturels qui se produisent sous l'action
-des météores, ou par suite de la poussée intérieure des monts. Même
-après de longs siècles, les grandes avalanches de pierres présentent un
-aspect tellement bouleversé qu'elles laissent dans l'esprit une
-impression d'horreur et d'effroi. Mais quand la nature a fini par
-réparer le désastre, les sites les plus gracieux des montagnes sont
-précisément ceux où les escarpements se sont secoués pour égrener des
-rochers à leur base. Pendant le cours des âges, les eaux ont fait leur
-œuvre; elles ont apporté de l'argile, des sables ténus pour
-reconstituer leur lit et former aux abords une couche de sol végétal;
-les torrents ont peu à peu déblayé leur cours en rongeant ou en
-déplaçant les pierres qui les gênaient; l'espèce de pavé monstrueux
-formé par les roches plus petites s'est recouvert de gazon et s'est
-changé en un pâturage bosselé, hérissé de pointes; les grands rochers
-eux-mêmes se sont vêtus de mousse, et çà et là se groupent en monticules
-pittoresques; des arbres en bouquets croissent à côté de chaque saillie
-rocheuse et parsèment des massifs les plus charmants le paysage déjà si
-gracieux. Comme le visage de l'homme, la face de la nature change de
-physionomie; à la grimace a succédé le sourire.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LES NUAGES
-
-
-Sur la grandeur du globe, la montagne, toute haute qu'elle apparaît,
-n'est qu'une simple rugosité moins forte en proportion que ne le serait
-une verrue sur le corps d'un éléphant: c'est un point, un grain de
-sable. Et pourtant cette saillie, tellement minime par rapport à la
-grande terre, baigne ses flancs et sa crête en des régions aériennes
-bien différentes de celles des plaines qui servent de résidence aux
-peuples. Le piéton qui, dans l'espace de quelques heures, s'élève de la
-base du mont aux rochers de la cime, fait en réalité un voyage plus
-grand, plus fécond en contrastes que s'il mettait des années à faire le
-tour du monde, à travers les mers et les régions basses des continents.
-
-C'est que l'air pèse en lourde masse sur l'Océan et sur les contrées qui
-se trouvent à une faible distance au-dessus du niveau marin, et que,
-dans les hauteurs, il se raréfie et devient de plus en plus léger. Sur
-la terre, des centaines et même des milliers de monts élèvent leurs
-sommets dans une atmosphère dont les molécules sont deux fois plus
-écartées que celles de l'air des plaines inférieures. Phénomènes de
-lumière, de chaleur, de climat, de végétation, tout est changé là-haut;
-l'air, plus rare, laisse passer plus facilement les rayons de chaleur,
-qu'ils descendent du soleil ou qu'ils remontent de la terre. Quand
-l'astre brille dans un ciel clair, la température s'élève rapidement sur
-les pentes supérieures; mais, dès qu'il se cache, les hautes parties de
-la montagne se refroidissent aussitôt; par le rayonnement, elles perdent
-très vite la chaleur qu'elles avaient reçue. Aussi le froid règne-t-il
-presque toujours sur les hauteurs; dans nos montagnes, il fait en
-moyenne plus froid d'un degré par chaque espace vertical de deux cents
-mètres.
-
-Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une atmosphère
-souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de poisons,
-respiré déjà par des multitudes d'autres poitrines, ce qui nous étonne
-et nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c'est
-la merveilleuse pureté de l'air. Nous respirons avec joie, nous buvons
-le souffle qui passe, nous nous en laissons enivrer. C'est pour nous
-l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques. A nos pieds, loin,
-bien loin dans la plaine, s'étend un espace brumeux et sale où le regard
-ne peut rien discerner. Là est la grande ville! Et nous pensons avec
-dégoût aux années pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette
-nappe de fumée, de poussière et d'haleines impures.
-
-Quel contraste entre cette vue des plaines et l'aspect de la montagne,
-lorsque la cime en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la contempler de
-loin à travers la lourde atmosphère qui pèse sur les terres basses! Le
-spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol
-les poussières flottantes, que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. Le
-profil de rochers et de neiges se détache nettement du bleu des cieux;
-malgré l'énorme distance, le mont, azuré lui-même comme les profondeurs
-aériennes, se peint sur le ciel avec tout son relief d'arêtes et de
-promontoires; on distingue les vallons, les ravins, les précipices;
-parfois même, à la vue d'un point noir qui se déplace lentement sur les
-neiges, on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, reconnaître un ami
-gravissant la cime. Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se
-montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le
-reste de la terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule voile les
-horizons des plaines; l'entrée des gorges est déjà noircie par la nuit.
-Mais là-haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le
-soleil, en réfléchissent les rayons roses; elles flamboient, et leur
-clarté paraît d'autant plus vive que l'ombre monte peu à peu,
-envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe
-noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil
-par-dessus la courbure de la terre; elle s'illumine comme d'une
-étincelle; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d'après les
-légendes indoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais
-soudain la flamme a disparu, elle s'est évanouie dans l'espace. Qu'on ne
-cesse de regarder pourtant: au reflet du soleil succède celui des
-vapeurs empourprées de l'horizon. La montagne s'illumine encore une
-fois, mais d'un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister
-sous son vêtement de rayons; il ne reste qu'un mirage, une lumière
-aérienne; on croirait que le mont superbe s'est détaché de la terre et
-flotte dans le ciel pur.
-
-Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions contribue à la beauté des
-cimes, en empêchant les souillures de la basse atmosphère de gagner les
-sommets; mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'élèvent de
-la mer et des plaines à se condenser et à s'attacher en nuages aux
-flancs de la montagne. D'ordinaire, l'eau vaporisée suspendue dans les
-couches inférieures de l'air ne s'y trouve pas en quantité assez
-considérable pour qu'elle se change immédiatement en nuées et retombe en
-pluies; l'atmosphère où elle flotte la maintient à l'état de gaz
-invisible. Mais que la couche d'air monte dans le ciel, emportant ses
-vapeurs, elle se refroidira graduellement, et son eau, condensée en
-molécules distinctes, se révèlera bientôt. C'est d'abord une nuelle
-presque imperceptible, un flocon blanc dans le ciel bleu; mais à ce
-flocon s'en ajoutent d'autres; maintenant, c'est un voile dont les
-déchirures laissent çà et là pénétrer le regard dans les profondeurs de
-l'espace; à la fin, c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux ou
-s'entassant en pyramides. Il est de ces nuages qui se dressent sur
-l'horizon en forme de véritables montagnes. Leurs crêtes et leurs dômes,
-leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, leurs ravins ombreux, leurs
-précipices, tout le relief se révèle avec une netteté parfaite.
-Seulement, les monts de vapeur sont flottants et fugitifs; un courant
-d'air les a formés, un autre courant peut les déchirer et les dissoudre.
-A peine leur durée est-elle de quelques heures, tandis que celle des
-monts de pierre est de millions d'années: mais en réalité la différence
-est-elle donc si grande? Relativement à la vie du globe, nuages et
-montagnes sont également des phénomènes d'un jour. Minutes et siècles se
-confondent, lorsqu'ils se sont engouffrés dans l'abîme des temps.
-
-Les nues aiment surtout à s'amonceler autour des roches qui se dressent
-en plein ciel. Les unes sont attirées vers le roc par une électricité
-contraire à la leur propre; les autres, pourchassées par le vent dans
-l'espace, viennent se heurter sur les pentes des monts, grande barrière
-placée en travers de leur marche. D'autres encore, invisibles dans l'air
-tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges;
-c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de l'air, pour
-ainsi dire. Que de fois, en contemplant la cime ou quelque promontoire
-avancé, j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la
-pointe glacée! Une fumée s'élève, semblable à celle qui monte d'un
-cratère; bientôt chaque piton en est enveloppé, et le mont finit par
-s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air
-transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, travaillent à la
-formation des tempêtes et à la chute des pluies. Quand les habitants des
-plaines voient la montagne disparaître sous un amas de nues, ils
-comprennent, à la manière dont se coiffe le géant, quel genre de fête il
-leur prépare. Quand deux souffles d'air viennent se rencontrer à sa
-pointe, l'un brûlant, l'autre froid, la nue formée soudain se dresse
-haut en tourbillonnant dans le ciel; la montagne est un volcan, et la
-vapeur s'en échappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se
-replier au loin dans le ciel en une courbe immense.
-
-Des nuages détachés s'éparpillent librement dans le ciel, ils se
-rejoignent, se cardent ou s'effilent sous le vent, s'étalent ou
-s'envolent et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, bien
-au-dessus des cimes les plus élevées de la terre; la diversité de leurs
-formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les
-sommets de la montagne. Cependant ceux-ci présentent également une
-singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont des nues isolées qui se
-déplacent avec les nappes d'air froid; on les voit alors serpenter en
-rampant dans les ravins ou cheminer le long des arêtes en s'effrangeant
-aux roches aiguës. Tantôt ce sont de gros nuages qui cachent à la fois
-toute une pente de la montagne; à travers leur masse épaisse, qui
-grossit ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue de temps en
-temps la cime bien connue, d'autant plus superbe en apparence qu'elle
-semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes. D'autres
-fois, les nappes aériennes superposées et de températures différentes
-sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates
-géologiques; les nuages qu'on y voit naître ont une forme analogue: ils
-sont disposés en bandes régulières et parallèles, cachant ici des
-forêts, là des pâturages, des neiges et des rochers, ou les voilant à
-demi comme une écharpe transparente. Parfois encore les cimes, les
-pentes supérieures, toute la haute montagne est noyée dans la lourde
-masse des nues, semblable à un ciel gris ou noir qui se serait abaissé
-vers la terre; la montagne s'éloigne ou se rapproche suivant le jeu des
-vapeurs qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, tout disparaît de la
-base au sommet: le mont s'est en entier perdu dans les brumes; puis
-l'orage descend des cimes, il fouette cette mer de lourdes vapeurs, et
-l'on voit le géant apparaître de nouveau «noir, triste, dans le vol
-éternel des nuées.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LE BROUILLARD ET L'ORAGE
-
-
-On se trouve comme dans un monde nouveau, à la fois redoutable et
-fantastique, lorsqu'on parcourt la montagne au milieu du brouillard.
-Même en suivant un sentier bien frayé, sur des pentes faciles, on
-éprouve un certain effroi à la vue des formes environnantes, dont le
-profil incertain semble osciller dans la brume, qui tantôt s'épaissit,
-tantôt devient plus claire.
-
-Il faut être déjà l'intime de la nature pour ne pas se sentir inquiet
-quand on est le captif du brouillard; le moindre objet prend des
-proportions immenses, infinies. Quelque chose de vague et de noir paraît
-s'avancer vers nous comme pour nous saisir. Est-ce une branche, un arbre
-même? Ce n'est peut-être qu'une touffe d'herbe. Un cercle de cordages
-vous barre la route: simple toile d'araignée! Un jour que le brouillard
-avait une faible épaisseur et que les rayons du soleil, transmis par les
-vapeurs, y faisaient poudroyer la lumière, je m'arrêtai, plein de
-stupeur et d'admiration, à la vue d'un arbre gigantesque tordant ses
-bras comme un athlète, au sommet d'un promontoire. Jamais je n'avais eu
-le bonheur de voir un arbre plus fort et mieux campé pour lutter
-héroïquement contre l'orage. Je le contemplai longtemps; mais peu à peu
-je le vis qui semblait se rapprocher de moi et qui se rapetissait en
-même temps. Quand le soleil vainqueur eut dissipé la brume, le tronc
-superbe n'était plus qu'un maigre arbrisseau poussant dans la fissure
-d'un bloc voisin.
-
-Le voyageur perdu, égaré dans le brouillard, au milieu des précipices et
-des torrents, se trouve dans une situation vraiment terrible: de toutes
-parts c'est le danger, c'est la mort. Il faut marcher et marcher vite
-pour atteindre, aussi vite que possible, le sol uni de la vallée ou les
-pentes faciles des pâturages, et rencontrer quelque sentier sauveur;
-mais, dans le vague des choses, rien ne peut servir d'indice et tout
-paraît un obstacle. D'un côté la terre fuit; on croirait être au bord
-d'un précipice. De l'autre côté se dresse un roc; la paroi en semble
-inaccessible. Pour éviter l'abîme, on tente d'escalader la roche
-abrupte; on met le pied dans une anfractuosité de la pierre et l'on se
-hisse de saillie en saillie; bientôt on est comme suspendu entre le ciel
-et la terre. Enfin, on atteint l'arête; mais, derrière le premier roc,
-voici que s'en dresse un autre au profil indécis et mouvant. Les arbres,
-les broussailles qui croissent sur les escarpements dardent leurs
-rameaux à travers la brume, d'une façon menaçante; parfois même, on ne
-voit qu'une masse noirâtre serpentant dans l'ombre grise: c'est une
-branche dont le tronc reste invisible. On a le visage baigné par une
-fine pluie; les touffes de gazon, les bruyères, sont autant de
-réservoirs d'eau glacée où l'on se mouille comme à la traversée d'un
-lac. Les membres se raidissent; le pas devient incertain; on risque de
-glisser sur l'herbe ou sur le roc humide et de rouler dans le précipice.
-Des rumeurs terribles remontent d'en bas et semblent prédire un sort
-fatal; on entend la chute des pierres qui s'écroulent, des branches
-chargées de pluie qui grincent sur leur tronc, le sourd tonnerre de la
-cascade et le sinistre clapotement des eaux du lac contre ses rives.
-C'est avec épouvante que l'on voit la brume se charger de la sombreur du
-crépuscule et que l'on pense à la terrible alternative de la mort par le
-dérochement ou par le froid.
-
-Sous un grand nombre de climats, l'impression d'étonnement, d'horreur
-même, que les montagnes laissent dans l'esprit, provient de ce qu'elles
-sont presque toujours environnées de brouillards. Telle montagne
-d'Écosse ou de la Norvège paraît formidable, bien qu'en réalité elle
-soit beaucoup moins haute que tant d'autres sommets de la terre. On les
-a vues souvent se voiler de vapeurs, puis se révéler partiellement et se
-cacher encore, voyager pour ainsi dire au milieu de la nue, s'éloigner
-en apparence pour se rapprocher soudain; s'abaisser quand le soleil
-éclaire nettement les contours, puis grandir ensuite quand ils se
-frangent de brouillards. Tous ces aspects changeants, ces
-transfigurations lentes ou rapides de la montagne, la font vaguement
-ressembler à un géant prodigieux balançant sa tête au-dessus des nuages.
-Bien différentes des sommets immuables aux profils arrêtés que baigne la
-pure lumière du ciel de l'Égypte, sont ces montagnes que chantent les
-poèmes d'Ossian: celles-ci vous regardent; elles sourient parfois;
-parfois elles menacent; mais elles vivent de votre vie, elles sentent
-avec vous; on le croit, du moins, et le poète qui les chante leur donne
-une âme d'homme.
-
-Belle par les vapeurs qui l'entourent, quand on la voit d'en bas à
-travers une atmosphère pure, la montagne ne l'est pas moins pour celui
-qui la contemple d'en haut, surtout au matin, quand la cime elle-même
-plonge dans le ciel et que sa base est environnée par une mer de nuages.
-C'est bien un véritable océan qui s'étend de toutes parts jusqu'aux
-bornes de la vue. Les vagues blanches du brouillard se déroulent à la
-surface de cette mer, non point avec la régularité des flots liquides,
-mais dans un majestueux désordre où le regard se perd. Ici, on les voit
-bouillonner, se gonfler en trombes de fumée, puis s'éparpiller en
-flocons comme la neige et disparaître dans l'espace. Là, au contraire,
-elles se creusent en vallons emplis d'ombres. Ailleurs, c'est un
-tournoiement continuel, un mouvement de flots qui se pourchassent et
-s'entraînent en rondes bizarres. Parfois, la nappe des vapeurs est assez
-unie; le niveau des ondes de brume se maintient à une hauteur à peu près
-uniforme sur tout le pourtour des roches qui s'avancent en promontoires;
-en maint endroit, des sommets de collines isolées se dressent au-dessus
-du brouillard comme des îles ou des écueils. D'autres fois, l'océan
-brumeux se partage en mers distinctes et laisse apercevoir, çà et là, le
-fond des vallées, semblables à un monde inférieur qui n'a rien de la
-douce sérénité des cimes. Le soleil éclaire obliquement toutes les
-volutes de brume qui s'élèvent au-dessus de la grande mer; les teintes
-roses, purpurines, dorées, qui se mêlent au blanc pur, varient à
-l'infini l'aspect de la nappe flottante. L'ombre des monts se projette
-au loin sur les vapeurs et change incessamment avec la marche du soleil.
-Le spectateur remarque avec étonnement l'ombre de sa propre personne
-reproduite sur la nappe de vapeur et quelquefois avec les proportions
-d'un géant. On croirait voir un monstre spectral qu'on fait mouvoir à
-son gré en s'inclinant, en marchant, en agitant les bras.
-
-Certaines montagnes, qui se dressent au sein de la mer bleue des vents
-alizés, sont presque toujours environnées à mi-hauteur d'une nappe de
-brouillards qui cache presque toujours, au voyageur arrivé sur la cime,
-la vue de la grande plaine azurée; mais, autour du sommet dont je
-parcours les pâturages, les nappes de vapeurs montent et descendent,
-changent et se dissolvent comme au hasard: ce sont des phénomènes qui
-n'ont rien de constant. Après des heures ou des journées d'obscurité, le
-soleil finit par trouer la masse des brumes, les déchire, les disperse
-en lambeaux, les vaporise dans l'air, et bientôt la terre d'en bas, qui
-se trouvait privée de la douce clarté, s'illumine de nouveau sous la
-vivifiante lumière. Mais il arrive aussi que les brouillards
-s'épaississent, s'accumulent en nuages pressés et tourbillonnants. Les
-nues s'attirent, puis se repoussent; l'électricité s'amasse dans les
-vapeurs grossissantes; un orage éclate, et le monde inférieur se perd
-sous le tumulte de la tempête.
-
-Une fois déchaîné, l'orage ne monte pas toujours à l'escalade des
-hauteurs qui le dominent; il reste souvent dans les zones basses de
-l'atmosphère où il s'est formé, et le spectateur, tranquillement assis
-sur le gazon sec des hauts pâturages éclairés, peut voir à ses pieds les
-nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer avec rage. C'est un tableau
-magnifique et terrible à la fois. Une clarté livide s'échappe de ces
-masses bouillonnantes; des reflets cuivrés, des teintes violacées
-donnent à l'entassement des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise de
-métal en fusion; on pourrait croire que la terre s'est ouverte, laissant
-échapper de son sein un océan de laves. Les éclairs qui jaillissent, de
-nue à nue, dans les profondeurs du chaos, vibrent comme des serpents de
-feu. Le déchirement de l'air, répercuté par les échos de la montagne, se
-prolonge en roulements sans fin; tous les rochers à la fois semblent
-envoyer leur tonnerre. En même temps, on entend un bruit sourd qui monte
-des campagnes inférieures à travers les nuages tourbillonnants. C'est
-l'averse de pluie ou la chute de la grêle; c'est le fracas des arbres
-qui se brisent, des rochers qui se fendent, des avalanches de pierres
-qui s'écroulent, des torrents qui se gonflent et mugissent en
-démolissant leurs berges; mais tous ces fracas divers se confondent en
-s'élevant vers la montagne sereine. Là-haut, ce n'est plus qu'une
-plainte, un gémissement qui monte de la plaine où vivent les hommes.
-
-Un jour que, assis sur une cime tranquille, dans le calme des cieux, je
-voyais un orage se tordre en fureur à la base de la montagne, je ne pus
-résister à cet appel qui semblait m'arriver du monde des humains. Je
-descendis pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes;
-je plongeai pour ainsi dire au milieu de la foudre, sous la nappe des
-éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle. Descendant par un
-sentier transformé en ruisseau, je bondissais de pierre en pierre.
-Exalté par la fureur des éléments, par l'éclat du tonnerre, par le
-ruissellement des eaux, le mugissement des arbres secoués, je courais
-avec une joie frénétique. Lorsque enfin j'arrivai dans le calme, où je
-trouvai du feu, du pain, des vêtements secs, toutes les douceurs de la
-bonne hospitalité du montagnard, je regrettai presque la puissante
-volupté dont je venais de jouir au dehors. Il me semblait que là-haut,
-dans la pluie et le vent, j'avais fait partie de l'orage et mêlé pendant
-quelques heures mon individualité consciente aux éléments aveugles.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LES NEIGES
-
-
-«Blanc, éclatant, neigeux», telle est la signification première de
-presque tous les noms donnés aux hautes montagnes par les peuples qui se
-sont succédé à leur base. En levant les yeux vers les sommets, ils
-aperçoivent, au-dessus des nuages, la blancheur étincelante des neiges
-et des glaces, et leur admiration est d'autant plus grande que les
-campagnes inférieures présentent un plus saisissant contraste avec les
-cimes blanches, par la teinte uniforme et brune de leurs terrains. C'est
-au plus fort de l'été, quand la poussière brûlante s'élève des chemins
-et que les voyageurs fatigués s'arrêtent sous les ombrages, c'est alors
-surtout qu'on aime à porter ses regards vers les masses glacées, qui
-resplendissent aux rayons solaires comme des plaques d'argent. La nuit,
-un doux reflet, comme celui d'un monde lointain, révèle les hautes
-neiges de la montagne.
-
-Les pentes moyennes, les promontoires inférieurs, sont fréquemment
-recouverts de couches neigeuses. Déjà, vers la fin de l'été, lorsque les
-torrents ont emporté dans les plaines l'eau fondue des avalanches, que
-les arbres ont secoué le poids de neige qui faisait plier leurs
-branches, et que les petites mousses elles-mêmes, en réchauffant
-l'espace environnant, se sont débarrassées des flocons de neige qui les
-entouraient, un soudain refroidissement de l'atmosphère transforme en
-neige les vapeurs des montagnes. La veille, tous les contreforts des
-monts et les pâturages alpestres étaient complètement dégagés de frimas;
-on distinguait nettement la couleur brune ou jaunâtre des roches nues,
-le vert des forêts et des gazons, le rouge des bruyères. Le matin, quand
-on se réveille, la blanche robe neigeuse a recouvert jusqu'aux
-promontoires avancés. Toutefois, ce vêtement de neige, ce blanc manteau
-dont parlent les poètes, est percé, déchiré en mille endroits. Les
-saillies de la montagne passent au travers de cette enveloppe, et les
-nuances sombres des roches, contrastant avec la blancheur de la neige,
-accusent ainsi le relief des escarpements avec plus de netteté. Dans les
-ravins profonds, les flocons se sont accumulés en couches épaisses; sur
-les pentes rapides, ils brodent légèrement les fissures comme un mince
-voile de dentelle; sur les falaises abruptes, ils ne se montrent que çà
-et là en mouchetures brillantes. Chaque pli de la montagne est signalé
-de loin sous sa véritable forme par l'éclatante coulée de neige qui
-l'emplit; chaque roche saillante révèle ses protubérances et ses
-anfractuosités par les couches neigeuses d'épaisseur diverse, alternant
-avec la nudité du roc. Là où la roche est formée de strates régulières,
-la neige trace de la façon la plus nette les lignes de séparation. Elle
-repose sur les corniches et se détache des parois d'éboulement. A
-travers les accidents de toute espèce, les saillies et les retraits, on
-voit les lignes d'assises se continuer avec une étonnante régularité sur
-des espaces de plusieurs lieues; on dirait des étages superposés par la
-main de quelque architecte géant.
-
-Toutefois, ces neiges passagères d'été, qui enveloppent la montagne
-comme d'un voile, et qui, loin d'en cacher les formes, les révèlent, au
-contraire, dans leurs plus petits détails, sont, pour ainsi dire, une
-coquetterie de la nature. Elles disparaissent bientôt des collines
-inférieures et des monts avancés; chaque jour les rayons du soleil en
-font remonter la limite vers les cimes; même par les belles journées, il
-arrive que, d'heure en heure, on peut suivre du regard les progrès de la
-fusion. Chacun des ravins qui découpent à mi-hauteur les flancs de la
-montagne présente un versant déjà débarrassé de neiges, celui qu'éclaire
-librement le soleil du midi, et un autre versant d'une blancheur
-éclatante, celui qui se tourne vers l'horizon du nord. Puis cette pente
-elle-même dégage ses gazons et ses roches; il ne reste plus de la chute
-estivale des neiges qu'un petit nombre de flaques graduellement
-rétrécies, traces des avalanches en miniature qui ont rempli les creux
-des gorges. Ces flaques se mêlent à la terre, aux cailloux, et le
-ruisseau qui passe en emporte goutte à goutte les débris souillés.
-
-Ces neiges de quelques jours sont charmantes à voir. On aime à en suivre
-du regard le décor changeant; elles ne se montrent, en effet, que pour
-disparaître bientôt. Pour contempler les neiges sous leur véritable
-aspect et les comprendre dans leur travail comme agents de la nature, il
-faut les voir en hiver dans la dure saison des froids. Alors tout est
-recouvert de couches énormes d'eau cristallisée en aiguilles et en
-flocons; la montagne, ses contreforts et les collines de sa base, ne se
-montrent plus sous leur forme réelle. La masse épaisse qui les cache en
-oblitère le relief et leur donne de nouveaux contours. Au lieu de
-saillies, de dentelures, de pointes au profil déchiqueté, le penchant du
-mont se développe maintenant en ondulations charmantes, en croupes d'un
-dessin hardi, mais toujours sinueux. De même que l'eau, sous l'influence
-de la pesanteur, équilibre son niveau pour s'étaler en surface
-horizontale, de même la neige, obéissant à ses lois propres, se dépose
-en couches aux renflements arrondis. Le vent, qui l'amène en tournoyant,
-lui fait d'abord remplir les creux, puis adoucir tous les angles,
-déployer sa courbe sur toutes les saillies; à la montagne âpre,
-déchirée, sauvage, a succédé une autre montagne aux contours purs et
-adoucis, aux courbes majestueuses. Mais, en dépit de la suave douceur de
-ses lignes, le géant n'en est pas moins formidable d'aspect. Çà et là,
-des escarpements, des roches perpendiculaires sur lesquelles la neige
-n'a pu tenir, se dressent au-dessus des immenses pentes d'une
-éblouissante blancheur, et, par le contraste, leurs parois paraissent
-toutes noires. On se sent saisi d'effroi à la vue de ces murailles
-prodigieuses, tranchant sur la neige comme des falaises de charbon aux
-bords d'un océan polaire.
-
-Dans cette transformation, les plaines, plus encore que les
-protubérances de la montagne, ont changé d'aspect. En s'affaissant de
-toutes parts, les neiges ont rempli les cavités, nivelé les creux, fait
-disparaître les accidents secondaires du terrain. Les torrents, les
-cascades, ont été recouverts; tout est glacé, tout repose sous le
-linceul immense. Les lacs eux-mêmes sont ensevelis; la glace de leur
-surface porte d'énormes couches de neige, et souvent on ne sait même
-plus où se trouve l'emplacement des bassins; peut-être une fissure
-permet-elle de voir au fond d'un gouffre la surface du lac, tranquille,
-noire, sans reflets; on dirait un puits, un abîme sans fond.
-
-Au-dessous des grands sommets et des cirques supérieurs, où la neige
-s'entasse en couches hautes comme les maisons, les forêts de sapins se
-montrent çà et là, mais à demi seulement. Sur chacune de leurs branches
-étalées, les arbres portent tout le fardeau de neige qu'ils peuvent
-soutenir sans rompre; ensemble, les branchages entremêlés forment comme
-des voûtes sur lesquelles les amas de cristaux neigeux se groupent en
-coupoles inégales; quelques tiges rebelles seulement échappent à la
-prison de glace et dardent dans l'air libre leurs flèches d'un vert
-sombre, presque noires, et portant chacune à son extrémité un lourd
-paquet de neige. Quand le vent souffle au milieu de ces tiges, il en
-tombe avec un bruit métallique des fragments de neige glacée; un
-mouvement général de vibration agite la forêt cachée et le toit brillant
-qui la recouvre; parfois, une rupture se produit, une avalanche
-s'écroule à l'intérieur, un gouffre reste béant, jusqu'à ce qu'une
-nouvelle tourmente l'ait masqué par un pont de neige. Quel serait le
-sort d'un voyageur s'égarant pendant l'hiver dans une pareille forêt, là
-où il chemine à l'aise pendant l'été, sur le court gazon, à l'ombre des
-arbres puissants? A chaque pas, il serait exposé à tomber dans un abîme,
-étouffé sous la neige écroulée!
-
-En bas, dans la vallée, les maisons du village paraissent plus
-difficiles à discerner que les forêts et les bouquets d'arbres. Les
-toits, entièrement recouverts d'une couche de neige sous laquelle
-fléchissent les charpentes, se confondent avec les champs de neige
-environnants; seulement, une légère fumée bleuâtre rappelle que, sous ce
-linceul blanc, des hommes vivent et travaillent. Quelques murailles, un
-clocher, tranchent sur la monotonie du fond; d'ailleurs, en cet endroit,
-la neige est plus tourmentée que loin des habitations humaines; le vent,
-tournoyant autour des demeures, a dressé d'un côté les neiges en
-monceaux et en barricades; de l'autre côté, il les a presque entièrement
-balayées. Un certain désordre dans la nature indique le voisinage de
-l'homme; mais là, comme ailleurs, la paix est sans bornes; rarement un
-bruit trouble le silence de mort qui règne sur la vallée et sur les
-monts.
-
-Pourtant, il faut quelquefois que l'homme et les autres habitants des
-montagnes sortent de leurs tanières et troublent le grand repos de la
-nature. Seule, la marmotte, cachée dans son trou, sous l'épaisseur des
-neiges, peut dormir pendant les longs mois de l'hiver et attendre, dans
-un état de mort apparente, que le printemps rende la liberté aux
-ruisseaux, aux gazons et aux fleurs. Moins heureux, le chamois, que la
-neige chasse des hautes cimes, doit rôder dans le voisinage des forêts,
-chercher un refuge entre les arbres pressés, en ronger les écorces et
-les feuillages. L'homme, de son côté, doit quitter sa demeure pour
-échanger quelques produits, acheter des provisions, remplir des
-engagements de famille ou d'amitié. Il faut alors déblayer les monceaux
-de neige qui se sont accumulés devant la porte et se frayer péniblement
-un sentier. D'un haut chalet bâti sur un promontoire, je vis une fois de
-ces petits êtres presque imperceptibles, de ces noires fourmis humaines,
-cheminer lentement dans une sorte d'ornière, entre deux murs de neige.
-Jamais l'homme ne m'avait paru si infime. Au milieu de la vaste étendue
-blanche, ces promeneurs semblaient perdus, absurdes, chimériques; je me
-demandais comment une race composée de pareils pygmées avait pu
-accomplir les grandes choses de l'histoire et réaliser, de progrès en
-progrès, ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation, promesse d'un
-état futur de bien-être et de liberté.
-
-Pourtant, même au milieu de ces neiges formidables de l'hiver, l'homme a
-pu faire triompher son intelligence et son audace par ces routes
-commerciales qui lui permettent d'expédier librement ses marchandises et
-de voyager lui-même presque en tout temps. Le chamois a cessé de
-parcourir les cimes, et nombre d'oiseaux, qui volaient pendant l'été
-bien au-dessus des pointes, sont prudemment descendus dans les tièdes
-régions des plaines. Mais l'homme continue de parcourir les routes qui,
-de gorge en gorge, de contrefort en contrefort, s'élèvent jusqu'à une
-brèche de la crête et redescendent sur l'autre versant. Pendant la belle
-saison, quand les torrents joyeux bondissent en cascades à côté du
-chemin, même les voitures traînées par des chevaux aux grelots
-retentissants peuvent gravir sans peine les rampes établies à grands
-frais sur les escarpements. Quand les neiges ont recouvert la route, il
-faut changer les véhicules; les chars et les voitures sont remplacés par
-des traîneaux qui glissent légèrement sur les flocons entassés. La
-traversée des monts ne se fait pas moins rapidement que pendant les
-jours les plus chauds de l'année; à la descente, elle s'accomplit avec
-une vitesse qui donne le vertige.
-
-C'est en voyageant ainsi en traîneau par-dessus les cols de la montagne
-qu'on peut apprendre à bien faire connaissance avec les grandes neiges.
-La charpente légère glisse sans bruit; on ne sent plus les chocs des
-ferrailles sur le sol résistant, et l'on croirait voyager dans l'espace,
-emporté comme un esprit. Tantôt on contourne la courbe d'un ravin,
-tantôt la saillie d'un promontoire; on passe du fond des gouffres à
-l'arête des précipices, et, dans toutes ces formes si variées qui se
-succèdent à la vue, la montagne garde sa blancheur unie. Le soleil
-éclaire-t-il la surface des neiges, on y voit briller d'innombrables
-diamants; le ciel est-il gris et bas, les éléments semblent se
-confondre. Lambeaux de nuages, monticules neigeux, ne se distinguent
-plus les uns des autres; on croirait flotter dans l'espace infini; on
-n'appartient plus à la terre.
-
-Et combien plus encore entre-t-on dans la région du rêve, lorsque, après
-avoir franchi le point culminant du passage, on redescend sur la pente
-opposée, emporté de tournants en tournants avec une effrayante rapidité!
-Au départ de la caravane, lorsque le dernier traîneau s'ébranle, le
-premier a déjà disparu derrière une saillie du gouffre. On le voit, puis
-il disparaît de nouveau; on le revoit, puis il se perd encore. On plonge
-dans un abîme vertigineux où s'écroulent des amas de neige gros comme
-des collines. Avalanche soi-même, on glisse par-dessus les avalanches,
-et l'on voit défiler à côté de soi, comme s'ils étaient emportés par une
-tempête, les cirques, les ravins, les promontoires; les sommets
-eux-mêmes, qui fuient à l'horizon, semblent entraînés dans un tourbillon
-fantastique, une sorte de galop infernal. Et quand, à la fin de la
-course effrénée, on arrive à la base de la montagne, dans les plaines
-déjà dépourvues de neige ou saupoudrées à peine, quand on respire une
-autre atmosphère et que l'on voit une nature nouvelle sous un autre
-climat, on se demande si vraiment on n'a pas été le jouet d'une
-hallucination, si l'on a réellement parcouru les neiges profondes,
-au-dessus de la région des nuées et des orages.
-
-Mais, pendant les jours de tourmente, la traversée est assez périlleuse
-pour que le voyageur puisse s'en souvenir, en garder nettement toutes
-les aventures dans sa mémoire. Le vent soulève incessamment des
-tourbillons de neige qui cachent la route et en modifient la forme,
-abaissant les talus et remplissant la voie déjà frayée. Les chevaux, si
-habiles à poser leur pied sur un terrain solide, ont à traverser parfois
-des amas de neige molle, encore mouvante; tandis que l'un d'eux
-s'enfonce jusqu'au poitrail, un autre se cabre sur un monceau de neige
-tassée. La tempête qui siffle autour de leurs oreilles, les cristaux
-neigeux qui leur entrent dans les yeux et dans les naseaux, les
-jurements brutaux des cochers, les irritent et menacent de les affoler.
-Le traîneau cahote sur l'étroit chemin, penche tantôt vers la paroi de
-la montagne, tantôt vers le précipice: car le gouffre est là, on en rase
-le bord, on le suit au loin en perspectives immenses, comme si, en
-tombant, on devait descendre jusque dans un autre monde. Le cocher a
-laissé le fouet, il ne tient plus qu'un couteau dans les mains, prêt à
-couper les rênes, si les chevaux, éperdus de frayeur ou glissant d'un
-talus de neige, venaient à rouler tout à coup dans le précipice.
-
-Terrible est la situation du malheureux piéton lorsque, en traversant
-lentement les neiges, il est tout à coup surpris par une tourmente. D'en
-bas, les gens des plaines admirent à leur aise le météore. La cime du
-mont, fouettée par le vent, semble fumer comme un cratère; les
-innombrables molécules glacées que soulève la tempête s'amassent en
-nuages qui tourbillonnent au-dessus des sommets. Les arêtes des
-contours, estompées par ce brouillard de neiges tournoyantes, paraissent
-moins précises; on croirait les voir flotter dans l'espace; la montagne
-elle-même semble vaciller sur son énorme base. Et, dans cet immense
-tournoiement de la tempête qui siffle sur les hautes cimes, que devient
-le pauvre voyageur? Les aiguilles de glace, lancées contre lui comme des
-flèches, le frappent au visage et menacent de l'aveugler; elles
-pénètrent même à travers ses vêtements; enveloppé dans son épais
-manteau, il a peine à se défendre d'elles. Qu'en faisant un faux pas ou
-en suivant une fausse trace il quitte un instant le sentier, il est
-presque inévitablement perdu. Il marche au hasard en tombant de
-fondrière en fondrière; parfois il s'enfonce à demi dans un trou de
-neige molle; il reste quelque temps, comme pour attendre la mort, dans
-la fosse qui vient de s'ouvrir sous lui; puis il se relève en désespéré
-et recommence sa marche inégale à travers les nuages de cristaux que le
-vent lui jette à la face. Les rafales éloignent et rapprochent l'horizon
-tour à tour; tantôt il ne voit autour de lui que la blanche fumée des
-flocons qui tourbillonnent, tantôt il distingue à droite ou à gauche une
-cime tranquille qui se dégage de la nuée et le regarde, «sans haine et
-sans amour», indifférente à son désespoir; au moins y voit-il comme une
-sorte de repère qui lui permet de reprendre la course avec un retour
-d'espérance. Mais en vain: aveuglé, affolé, raidi par le froid, il finit
-par perdre la volonté; il tourne sur place et se démène sans but. Enfin,
-tombé dans quelque gouffre, il regarde avec stupeur passer les
-tourbillons de l'orage et se laisse gagner peu à peu par le sommeil,
-précurseur de la mort. Dans quelques mois, lorsque la neige aura été
-fondue par la chaleur et déblayée par les avalanches, quelque chien de
-pâtre retrouvera le cadavre et par ses aboiements effrayés appellera son
-maître.
-
-Autrefois, les débris humains trouvés dans la montagne devaient reposer
-à jamais à l'endroit où le pasteur les avait découverts. Des pierres
-étaient entassées sur le corps, et chaque voyageur était tenu d'ajouter
-son caillou au monceau grandissant. Maintenant encore, le montagnard qui
-passe à côté de l'un de ces tombeaux antiques ne manque jamais de
-ramasser sa pierre pour en grossir le tas. Le mort est depuis longtemps
-oublié, peut-être même est-il resté toujours inconnu; mais, de siècle en
-siècle, le passant ne cesse de lui rendre hommage pour apaiser ses
-mânes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-L'AVALANCHE
-
-
-Au long hiver et à ses redoutables tourmentes succède enfin le doux
-printemps, avec ses pluies, ses vents tièdes, sa chaleur vivifiante.
-Tout se rajeunit; la montagne, aussi bien que la plaine, prend un aspect
-nouveau. Elle secoue son manteau de neiges; ses forêts, ses gazons, ses
-cascades et ses lacs, reparaissent aux rayons du soleil.
-
-Dans la vallée, l'homme s'est débarrassé le premier des amas neigeux qui
-le gênaient. Il a balayé le seuil de sa porte, réparé ses chemins,
-dégagé ses toits et son jardinet, puis il attend que le soleil fasse le
-reste. Déjà les «soulanes», ou pentes bien exposées aux rayons du midi,
-commencent à se dégager du blanc linceul qui les recouvre; çà et là, le
-roc, la terre ou le gazon brûlé, reparaissent à travers la couche de
-neige. Ces espaces noirâtres augmentent peu à peu; ils ressemblent à des
-groupes d'îles qui grandissent incessamment et finissent par se
-rejoindre; les plaques blanches diminuent en nombre et en étendue; elles
-fondent, et l'on dirait qu'elles remontent par degrés la pente de la
-montagne. Les arbres de la forêt, sortis de leur engourdissement,
-commencent à faire leur toilette printanière; aidés par les petits
-oiseaux qui voltigent de branche en branche, ils secouent le fardeau de
-givre et de neige qu'ils portaient et baignent librement leurs nouvelles
-pousses dans l'atmosphère attiédie.
-
-Les torrents se raniment aussi. Au-dessous de la couche protectrice des
-neiges, la température du sol ne s'est point abaissée autant qu'à la
-surface extérieure, balayée par les vents froids, et, pendant les longs
-mois de l'hiver, de petits réservoirs d'eau, semblables à des
-gouttelettes dans un vase de diamant, se maintiennent çà et là sous les
-glaces. Au printemps, ces vasques, vers lesquelles se dirigent tous les
-petits filets de neige fondue, ne suffisent plus à renfermer la masse
-liquide; les enveloppes glacées se rompent, les bassins débordent, et
-l'eau cherche à se creuser un chemin sous les neiges. Dans chaque ravin,
-dans chaque dépression du sol, se fait ce travail caché, et le torrent
-de la vallée, alimenté par tous ces ruisselets descendus des hauteurs,
-reprend son cours qu'avait interrompu le froid de l'hiver. D'abord, il
-passe en tunnel au-dessous des neiges amoncelées; puis, grâce aux
-progrès incessants de la fusion, il élargit son lit, exhausse ses
-voûtes. Le moment vient où la masse qui le domine ne peut plus se
-soutenir en entier; elle s'écroule comme le ferait le toit d'un temple
-dont les piliers sont ébranlés. Des fuites s'ouvrent ainsi dans les amas
-neigeux qui remplissent le fond des vallées; quand on se penche au bord
-de ces gouffres, on distingue au fond quelque chose de noir sur lequel
-un peu d'écume brode une dentelle fugitive: c'est l'eau du torrent; le
-sourd murmure des cailloux entre-froissés jaillit de l'ouverture
-ténébreuse.
-
-A ce premier effondrement des neiges en succèdent d'autres, de plus en
-plus nombreux, et bientôt le torrent, redevenu libre en grande partie,
-n'a plus qu'à renverser les digues formées par les neiges les plus
-épaisses et les plus compactes. Quelques-uns de ces remparts résistent à
-l'action des eaux pendant des semaines et des mois. Même aux abords des
-cascades, des masses de neige, changées en glace et sans cesse aspergées
-par l'eau qui se brise, gardent obstinément leur forme; on dirait
-qu'elles se refusent à fondre. Souvent on voit, au devant de la
-cataracte mouvante du torrent, une sorte d'écran formé par une cataracte
-solidifiée, celle des neiges glacées qui avaient arrêté le cours des
-eaux pendant l'hiver.
-
-En reformant son lit dans chaque vallée qui longe la base des monts,
-dans chaque ravin qui raye leurs flancs, l'eau des ruisseaux et des
-torrents enlève aux neiges des pentes les soubassements qui leur
-servaient de point d'appui. Sous l'action de la pesanteur, des
-avalanches tendent alors à se produire, et, de temps en temps, la
-montagne, comme un être animé, fait tomber de ses épaules le vêtement
-neigeux qui la recouvre. En toute saison, même au plus fort de l'hiver,
-des masses de neige, entraînées par leur poids, s'écroulent des sommets
-et des pentes; mais, tant que ces avalanches se composent seulement de
-la partie superficielle des neiges, elles sont un léger accident dans la
-vie des montagnes. Mais, parfois, c'est la masse entière de la neige qui
-glisse des hauteurs pour aller s'abîmer dans les vallées; l'eau fondue,
-qui pénètre à travers les couches encore glacées de la surface, a rendu
-le sol glissant et préparé ainsi le chemin de l'avalanche. Le moment
-vient où tout un champ neigeux n'est plus retenu sur la pente; il cède
-et, par l'énorme ébranlement qu'il communique aux neiges voisines, les
-fait céder aussi. Toute la masse se précipite à la fois sur le versant
-de la montagne, poussant devant elle tous les débris qui se trouvent sur
-son chemin, troncs d'arbres, pierres, quartiers de roches. Entraînant
-avec lui les nappes d'air voisines, renversant les forêts à distance, le
-formidable écroulement balaye d'un coup tout un pan de la montagne sur
-plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la vallée se trouve en
-partie comblée. Les torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle
-sont obligés de se changer temporairement en lacs.
-
-De ces avalanches en masse, les montagnards et les voyageurs ne parlent
-qu'avec terreur. Aussi, nombre de vallées, plus exposées que d'autres,
-ont-elles reçu, dans les patois locaux, des noms sinistres, tels que
-«Val-de-l'Épouvante» ou «Gorge-du-Tremblement.» J'en connais une,
-terrible entre toutes, où les muletiers ne s'aventurent jamais sans
-avoir l'œil fixé sur les hauteurs. Surtout par ces beaux jours de
-printemps, lorsque l'atmosphère tiède et douce est chargée de vapeurs
-dissoutes, les voyageurs ont le regard soucieux et la parole brève. Ils
-savent que l'avalanche attend simplement un choc, un frémissement de
-l'air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme
-des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de
-paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal
-n'aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui les menace. Enfin,
-quand ils ont passé l'issue des ravins redoutables où les couloirs de la
-montagne dégagent de plusieurs côtés à la fois leurs avalanches de
-neiges et de ruines, ils peuvent respirer à leur aise et songer sans
-anxiété personnelle à leurs devanciers moins heureux, dont la veille ils
-s'étaient raconté les terribles histoires. Souvent, tandis que les
-voyageurs continuent tranquillement leur descente vers la plaine, un
-bruit de tonnerre, un long fracas qui se répercute de roche en roche,
-les force à se retourner soudain: c'est l'écroulement des neiges qui
-vient de se produire et de combler tout le fond de la gorge où ils
-passaient quelques minutes auparavant.
-
-Heureusement, la disposition et la forme des pentes permet aux
-montagnards de reconnaître les endroits dangereux. Ils ne construisent
-donc point leurs cabanes au-dessous des versants où se forment les
-avalanches, et, dans le tracé de leurs sentiers, ils prennent soin de
-choisir des passages abrités. Mais tout change dans la nature, et telle
-maisonnette, tel sentier, qui n'avaient jadis rien à craindre, finissent
-par se trouver exposés au danger; l'angle d'un promontoire a peut-être
-disparu, la direction du couloir d'avalanche s'est peut-être modifiée,
-une lisière protectrice de forêt a cédé sous la pression des neiges, et,
-par suite, toutes les prévisions du montagnard se trouvent déçues.
-
-Par les mille colonnes pressées de leurs troncs, les bois sont l'une des
-meilleures barrières contre la marche des avalanches, et nombre de
-villages n'ont pas d'autre moyen de défense contre les neiges. Aussi de
-quel respect, de quelle vénération presque religieuse regardent-ils leur
-bois sacré! L'étranger qui se promène dans leurs montagnes admire cette
-forêt à cause de la beauté de ses arbres, du contraste de sa verdure
-avec les neiges blanches; mais eux, ils lui doivent la vie et le repos;
-c'est grâce à elle qu'ils peuvent s'endormir tranquillement le soir sans
-craindre d'être engloutis pendant la nuit! Pleins de gratitude envers la
-forêt protectrice, ils l'ont divinisée. Malheur à qui touche de la
-cognée l'un de ses troncs sauveurs! «Qui tue l'arbre sacré tue le
-montagnard,» dit un de leurs proverbes.
-
-Et pourtant, il s'est trouvé de ces meurtriers, et en grand nombre. De
-même que, de nos jours encore, des soldats soi-disant «civilisés»
-forcent à la soumission les habitants d'une oasis en abattant les
-palmiers qui sont la vie de la tribu, de même il est arrivé souvent que,
-pour réduire des montagnards, les envahisseurs à la solde de quelque
-seigneur, ou même les pâtres d'une autre vallée, ont coupé les arbres
-qui servaient aux villages de sauvegarde contre la destruction. Telles
-étaient, telles sont encore les pratiques de la guerre. Non moins féroce
-est l'avide spéculation. Lorsque, en vertu de quelque achat ou par les
-hasards de l'héritage ou de la conquête, un homme d'argent est devenu le
-propriétaire d'un bois sacré, malheur à ceux dont le sort dépend de sa
-bienveillance ou de son caprice! Bientôt les bûcherons sont à l'œuvre
-dans la forêt, les troncs sont abattus, précipités dans la vallée,
-débités en planches et payés en beaux écus sonnants. Un large chemin se
-trouve ainsi frayé aux avalanches. Privés de leur rempart, peut-être les
-habitants du village menacé persistent à y rester par amour du foyer
-natal; mais, tôt ou tard, le péril devient imminent, il faut émigrer en
-toute hâte, emporter les objets précieux et laisser la maison en proie
-aux neiges suspendues.
-
-Dans chaque village des monts, on se raconte aux veillées la terrible
-chronique des avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant
-contre les genoux des mères. Ce que le feu grisou est pour le mineur,
-l'avalanche l'est pour le montagnard. Elle menace son chalet, ses
-granges, ses bestiaux; elle peut l'engloutir lui-même. Que de parents,
-que d'amis il a connus, qui dorment maintenant sous les neiges! Le soir,
-quand il passe à côté de l'endroit où la masse énorme les a engouffrés,
-il lui semble que la montagne d'où s'est détachée l'avalanche le regarde
-méchamment, et il double le pas pour s'éloigner du lieu sinistre.
-Quelquefois aussi, les débris de l'écroulement lui rappellent la
-délivrance inespérée d'un camarade. Là, pendant une nuit de printemps,
-s'abattit un talus de neige plus haut que les grands sapins et que la
-tour du village. Un groupe de chalets et de granges se trouvait sous la
-formidable masse. Sans doute, pensaient les montagnards accourus des
-hameaux voisins, sans doute toutes les charpentes ont été démolies et
-les habitants sont restés écrasés sous les débris! Néanmoins, ils se
-mettent courageusement à l'ouvrage pour déblayer l'énorme monceau. Ils
-travaillent pendant quatre nuits et quatre jours, et, quand leurs
-pioches atteignent enfin le toit du premier chalet, ils entendent des
-chants qui s'entre-répondent. Ce sont les voix des amis que l'on avait
-crus perdus. Leurs demeures avaient résisté à la violence du choc, et
-l'air qu'elles contenaient avait heureusement suffi. Pendant leur
-emprisonnement, ils avaient passé leur temps à établir des
-communications de maison à maison et à creuser un tunnel de sortie; ils
-chantaient en même temps pour s'encourager au travail.
-
-Les forêts protectrices ont-elles disparu, il est bien difficile de les
-remplacer. Les arbres poussent lentement, surtout sur les montagnes;
-dans les couloirs d'avalanche, ils ne poussent pas du tout. Il est vrai
-qu'à force de travaux on pourrait fixer les neiges sur les hautes pentes
-et prévenir ainsi le désastre de leur effondrement dans les vallées; on
-pourrait tailler la pente en gradins horizontaux où les couches de neige
-seraient forcées de séjourner comme sur les marches d'un gigantesque
-escalier; on pourrait aussi remplacer les troncs d'arbres par des
-rangées de pieux en fer et par des palissades qui empêcheraient le
-glissement des masses supérieures. Déjà ces tentatives ont été faites
-avec succès, mais seulement en des vallées qu'habitent des populations
-riches et nombreuses. De pauvres villageois, à moins qu'ils ne soient
-aidés par la société tout entière, ne sauraient songer à sculpter, pour
-ainsi dire à nouveau, le relief de la montagne, et les avalanches
-continuent de descendre sur leurs prairies par les couloirs accoutumés.
-Ils doivent se borner à protéger leurs maisonnettes par d'énormes
-éperons de pierre qui rompent la force des neiges écroulées et les
-divisent en deux courants, quand ces neiges ne descendent pas en masses
-assez puissantes pour tout démolir d'un choc.
-
-De tous les destructeurs de la montagne, l'avalanche est le plus
-énergique. Terres et fragments rocheux, elle entraîne tout comme le
-ferait un torrent débordé; bien plus, par la fusion graduelle des neiges
-qui en formaient la couche inférieure, elle délaye tellement le sol que
-celui-ci se change en une boue molle, lézardée de profondes crevasses et
-s'affaissant sous son propre poids. Jusqu'à de grandes profondeurs, la
-terre est devenue fluide; elle coule le long des pentes, entraînant avec
-elle les sentiers, les quartiers de roc épars et jusqu'aux forêts et aux
-maisons. Des pans entiers de montagne, détrempés par les neiges, ont
-ainsi glissé en bloc avec leurs champs, leurs pâturages, leurs bois et
-leurs habitants. Par leur entassement et la lente pénétration de leur
-eau de fusion dans le sol, les flocons de neige suffisent donc à démolir
-peu à peu les montagnes. Au printemps, chaque ravin montre clairement ce
-travail de destruction; à la fois cascades, éboulis, avalanches, les
-neiges, les roches et les eaux confondues descendent des sommets et
-s'acheminent vers la plaine.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LE GLACIER
-
-
-Même au milieu de l'été, lorsque toutes les neiges se sont fondues au
-souffle des vents chauds, d'énormes amas de glace, renfermés dans les
-hautes vallées, font encore un hiver local rendu plus bizarre par le
-contraste. Quand le soleil brille de tout son éclat, la chaleur directe
-et celle que renvoient les glaces se font sentir lourdement au voyageur;
-il fait même en apparence plus chaud que dans les vallées, à cause de la
-sécheresse de l'air, incessamment privé de son humidité par l'avide
-surface du glacier. Dans le voisinage, on entend chanter les oiseaux
-sous le feuillage; des fleurs émaillent le gazon, des fruits mûrissent
-sous les feuilles de myrtille. Et pourtant, à côté de ce monde joyeux,
-voici le morne glacier, avec ses crevasses béantes, ses amas de pierres,
-son terrible silence, son apparente immobilité. C'est la mort à côté de
-la vie.
-
-Néanmoins, la grande masse glacée a aussi son mouvement; avec lenteur,
-mais avec une force invincible, elle travaille, comme le vent, les
-neiges, les pluies, les eaux courantes, à renouveler la surface de la
-planète; partout où les glaciers ont passé pendant un des âges de la
-terre, l'aspect du pays est transformé par leur action. Comme les
-avalanches, ils emportent dans les plaines les déblais des montagnes
-croulantes, sans violence, par un patient effort de tous les instants.
-
-L'œuvre du glacier, si difficile à saisir dans sa marche secrète,
-quoique si vaste dans ses résultats, commence dès le sommet de la
-montagne, à la surface des couches neigeuses. Là-haut, dans les cirques
-où se sont amassés en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches
-fouettées de la tempête, l'uniforme étendue des névés ne change point
-d'aspect. D'année en année et de siècle en siècle, c'est toujours la
-même blancheur, mate à l'ombre des nuages, éblouissante sous les rayons
-du soleil. Il semble que la neige y soit éternelle, et c'est même ainsi
-que la désignent les habitants des plaines qui, d'en bas, la voient
-briller à côté du ciel. Ils croient qu'elle reste à jamais sur les
-hautes cimes et que, si le vent la soulève dans ses tourmentes, il la
-laisse toujours retomber à la même place.
-
-Il n'en est rien. Une partie de la neige s'évapore et retourne aux
-nuages d'où elle est descendue. Une autre partie du névé, exposée aux
-rayons du soleil ou à l'influence d'un vent chaud du midi, se parsème de
-gouttelettes fondues qui glissent à la surface ou pénètrent dans les
-couches jusqu'à ce que, saisies de nouveau par le froid, elles se
-congèlent en d'imperceptibles gemmes. Ainsi, par des millions de
-molécules qui fondent, puis se regèlent pour se refondre encore et
-redevenir solides, la masse du névé se transforme insensiblement; en
-même temps, elle se déplace, grâce à la pesanteur qui entraîne de
-quelques millimètres les gouttes fondues, et peu à peu, les neiges
-tombées jadis sur le sommet de la montagne se trouvent en avoir descendu
-les pentes. D'autres neiges ont pris leur place et s'écouleront aussi
-par une série de fusions, sans que pourtant elles aient à subir le
-moindre changement apparent. Il est vrai qu'elles ont devant elles
-l'infini des âges; c'est avec lenteur qu'elles se hâtent vers la mer, où
-elles doivent aller s'engloutir un jour. Lorsque déjà deux générations
-d'hommes se sont succédé dans les plaines inférieures, tel flocon de
-neige tombé sur une haute cime n'est pas encore sorti de la masse du
-névé.
-
-Mais, si lent qu'il soit, ce flocon changé en cristal n'en avance pas
-moins. La masse de névé, devenue plus homogène et déjà transformée en
-glace, s'engage dans la gorge de la montagne où l'entraîne son poids.
-Toujours immobile en apparence, l'amas de glace est maintenant devenu un
-véritable fleuve coulant dans un lit de rochers. A droite et à gauche,
-sur les pentes, la neige d'hiver est complètement fondue, et des herbes
-fleuries l'ont remplacée. Tout un monde d'insectes vit et bourdonne dans
-les gazons des pâturages; l'air est doux, et l'homme conduit ses
-troupeaux sur des escarpements herbeux d'où le regard descend au loin
-sur le courant glacé. Et celui-ci, d'un incessant effort, continue
-toujours son voyage vers la plaine; il s'épancherait jusque dans les
-campagnes unies de la base des monts, il atteindrait la mer elle-même,
-si la douce température des vallées inférieures, la tiédeur des vents,
-les rayons du soleil, ne parvenaient à fondre ses glaces avancées.
-
-Dans son cours, le fleuve solide se comporte comme le ferait une vraie
-rivière d'eau vive. Il a aussi ses méandres et ses remous, ses maigres
-et ses crues, ses «dormants», ses rapides et ses cataractes. Comme l'eau
-qui s'étale ou se rétrécit suivant la forme de son lit, la glace
-s'adapte aux dimensions du ravin qui l'enferme; elle sait se mouler
-exactement sur la roche, aussi bien dans le vaste bassin où les parois
-s'écartent de part et d'autre, que dans le défilé où le passage se ferme
-presque entièrement. Poussé par les masses dont l'alimente incessamment
-le névé supérieur, le glacier continue toujours de glisser sur le fond,
-que la pente en soit presque insensible ou bien qu'il forme une
-succession de précipices.
-
-Toutefois, la glace, n'ayant pas la souplesse, la fluidité de l'eau,
-accomplit avec une sorte de gaucherie barbare tous les mouvements que
-lui impose la nature du sol. A ses cataractes, elle ne sait point
-plonger en une nappe unie comme le courant d'eau; mais, suivant les
-inégalités du fond et la cohésion des cristaux de glace, elle se brise,
-se fendille, se découpe en blocs qui s'inclinent diversement,
-s'écroulent les uns sur les autres, se ressoudent en obélisques
-bizarres, en tourelles, en groupes fantastiques. Même là où le fond de
-l'immense rainure est assez régulièrement incliné, la surface du glacier
-ne ressemble point à la nappe égale des eaux d'un fleuve. Le frottement
-de la glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes semblables à
-celles de l'onde sur le rivage, mais il la brise et la rebrise en
-crevasses qui s'entre-croisent en un dédale de gouffres.
-
-En hiver, et même lorsque le printemps a déjà renouvelé la parure des
-campagnes inférieures, un grand nombre de crevasses sont masquées par
-d'épaisses masses de neige qui s'étendent en couches continues à la
-surface du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas été amollie par la
-chaleur du soleil, il est facile de cheminer par-dessus la gueule de ces
-abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer comme il ignore les grottes
-ouvertes dans l'épaisseur des montagnes. Mais le retour annuel de la
-saison d'été fond peu à peu les neiges superficielles. Le glacier, qui
-marche sans cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel
-frisson, secoue le manteau neigeux qui le recouvre; çà et là les voûtes
-s'effondrent et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs des
-crevasses; souvent il n'en reste que des ponts étroits sur lesquels on
-ne s'aventure qu'après avoir éprouvé du pied la solidité de la neige.
-
-C'est alors que maint glacier devient dangereux à traverser, à cause de
-la largeur de ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords du
-gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur, des couches superposées de
-glace bleuâtre qui furent jadis des neiges et que séparent des bandes
-noirâtres, restes de débris tombés sur le névé; d'autres fois, la glace,
-claire et homogène dans toute sa masse, semble n'être qu'un seul
-cristal.
-
-Quelle est la profondeur du puits? On ne sait. Une saillie de la glace
-et les ténèbres empêchent le regard de descendre jusqu'aux roches du
-fond; seulement, on entend quelquefois des bruits mystérieux qui
-s'élèvent de l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre qui se
-détache, un morceau de glace qui se fendille et s'écroule.
-
-Des explorateurs sont descendus dans ces gouffres pour en mesurer
-l'épaisseur et pour étudier la température et la composition des glaces
-profondes. Quelquefois ils ont pu le faire sans trop de danger, en
-pénétrant latéralement dans les fentes par les saillies des rochers qui
-servent de berge aux fleuves de glace. Souvent aussi, il leur a fallu se
-faire descendre au moyen de cordes, comme le mineur qui pénètre au sein
-de la terre. Mais, pour un savant qui, tout en prenant les précautions
-nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers, combien de malheureux
-pâtres s'y sont engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît pourtant
-des montagnards qui, tombés au fond de ces crevasses, meurtris,
-saignants, perdus dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la
-résolution de revoir le jour. Il en est un qui suivit le cours d'un
-ruisseau sous-glaciaire et fit ainsi un véritable voyage au-dessous de
-l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après une pareille excursion, il
-ne reste plus à l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un cratère pour
-explorer le réservoir souterrain des laves!
-
-Certes il faut louer grandement le savant courageux qui descend dans les
-profondeurs du glacier pour en étudier les stries, les bulles d'air, les
-cristaux: mais que de choses nous pouvons déjà contempler à la surface,
-que de charmants détails il nous est permis de surprendre, que de lois
-se révèlent à nos yeux, si nous savons regarder!
-
-En effet, dans ce chaos apparent, tout se régit par des lois. Pourquoi,
-vis-à-vis de tel point de la berge, une fente se produit-elle toujours
-dans la masse glacée? Pourquoi, à une certaine distance au-dessous, la
-crevasse, qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle de nouveau
-ses bords et le glacier se ressoude-t-il? Pourquoi la surface se
-bombe-t-elle régulièrement sur un point pour se crevasser ailleurs? En
-voyant tous ces phénomènes qui reproduisent grossièrement les rides, les
-vaguelettes, les remous ou les nappes unies de l'eau des fleuves, on
-comprend mieux l'unité qui, sous l'infinie diversité des aspects,
-préside à toutes les choses de la nature.
-
-Quand on s'est fait l'intime du glacier par de longues explorations et
-que l'on sait se rendre compte de tous les petits changements qui
-s'accomplissent à sa surface, c'est une joie, un délice de le parcourir
-par un beau jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le mouvement et
-la voix. Des veinules d'eau, presque imperceptibles d'abord, se forment
-çà et là, puis s'unissent en ruisselets scintillants qui serpentent au
-fond de lits fluviaux en miniature qu'ils viennent de se creuser
-eux-mêmes, et disparaissent tout à coup dans une fente de la glace en
-faisant entendre une petite plainte à la voix argentine. Ils se gonflent
-ou s'abaissent, suivant toutes les oscillations de la température. Qu'un
-nuage passe sur le soleil, refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent plus
-qu'à grand'peine; que la chaleur devienne plus forte, les ruisseaux
-superficiels prennent des allures de torrents; ils entraînent avec eux
-des sables et des cailloux pour les déposer en alluvions, en former des
-berges et des îles; puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le
-froid de la nuit les congèlera de nouveau.
-
-Sous les rayons de chaleur qui animent temporairement le champ du
-glacier par la fusion de la couche superficielle, le petit monde des
-cailloux tombés des parois voisines s'agite aussi. Un talus de gravier,
-situé au bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre par des
-écroulements partiels et plonge dans les crevasses. Ailleurs, des
-pierrailles noires sont éparses sur le glacier; elles absorbent,
-concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous d'elles, la
-criblent de petits trous cylindriques. Plus loin, au contraire, de
-vastes amas de débris et de grosses pierres empêchent la chaleur du
-soleil de pénétrer au-dessous; tout autour, la glace se fond et
-s'évapore; ces pierres arrivent ainsi à former des piliers qui semblent
-grandir, jaillir du sol comme des colonnes de marbre; mais chacune
-d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le poids, et tous les
-fragments qu'elle portait s'écroulent avec fracas, pour recommencer le
-lendemain une évolution semblable. Combien plus charmants encore sont
-tous ces petits drames de la nature inanimée, quand animaux ou plantes
-viennent s'y mêler! Attiré par la tiédeur de l'air, le papillon arrive
-en voletant, tandis que la plante, tombée avec les éboulis du haut des
-rochers voisins, utilise son court répit de vie pour reprendre racine et
-déployer au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires, des
-navigateurs ont vu tout un tapis de végétation recouvrir une haute
-falaise, de terre par le sommet, de glace par la base.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LA MORAINE ET LE TORRENT
-
-
-Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent chaque jour semblent peu
-de chose dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet, que le
-travail du glacier pendant un jour d'été? Sa masse, avançant d'un
-incessant effort, a progressé de quelques centimètres à peine; deux ou
-trois rochers se sont détachés des parois pour tomber sur le champ
-mouvant des glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de fusion s'est
-étalé plus largement, et dans son lit, les cailloux, plus nombreux, se
-sont entre-choqués avec plus de fracas. Autrement, tout a gardé
-l'apparence accoutumée. Nulle part, semble-t-il, la nature n'est plus
-lente dans son œuvre de renouvellement perpétuel.
-
-Et pourtant, ces petites transformations de chaque jour, de chaque
-minute, finissent par amener d'immenses changements dans l'aspect de la
-terre, de véritables révolutions géologiques. Ces cailloux, ces
-fragments de roches qui tombent des escarpements supérieurs sur le lit
-de glace, s'entassent peu à peu à la base des parois en d'énormes
-remparts de pierres; ils cheminent lentement avec la masse glacée qui
-les porte; mais d'autres débris, éboulés des mêmes couloirs de la
-montagne, les remplacent à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs
-convois de roches, entassées en désordre, accompagnent le glacier dans
-sa marche; au fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres
-descendant de chaque promontoire en ruines, de chaque cirque raviné par
-les avalanches.
-
-Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une zone de température plus
-douce, le glacier ne peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se
-fond en eau et laisse tomber son fardeau de pierres. Tous ces débris
-s'écroulent en un immense chaos formant barrage dans la vallée; à
-l'extrémité de maint glacier, ce sont de véritables montagnes de pierres
-croulantes aux talus mal affermis. Qu'après une longue série d'années
-neigeuses, la masse du glacier se gonfle et s'allonge, il faut qu'elle
-reprenne ces montagnes de pierres et qu'elle les pousse un peu plus loin
-dans la vallée. Lorsque, plus tard, sous l'influence d'une température
-plus douce, d'hivers moins abondants en neiges, le glacier se fondra
-dans toute sa partie inférieure en laissant à vide la cuvette de rochers
-qui lui servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée de la pression
-qui la poussait en avant, restera isolée à une certaine distance du
-glacier; derrière elle se montrera la pierre nue, polie, rabotée par le
-poids énorme qui s'y mouvait naguère, et recouverte çà et là de la boue
-rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux et des graviers
-entraînés. Une autre moraine de débris entassés se formera peu à peu
-devant le talus du glacier.
-
-Eh bien! à des distances énormes en avant de la vallée, à des lieues et
-même à des dizaines de lieues, on remarque des traces indiscutables de
-l'ancienne action des glaces. Des plaines entières, jadis remplies
-d'eau, ont été graduellement comblées par les boues et les cailloux que
-le glacier poussait devant lui; les saillies des montagnes et des
-collines qui se trouvaient sur le chemin du fleuve solide ont été
-érodées et polies; enfin, des roches éparses et des moraines ont été
-déposées au loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant à
-d'autres massifs. On reconnaît facilement l'origine de ces pierres à
-leur composition chimique, à l'arrangement de leurs cristaux ou à leurs
-fossiles; souvent même les caractères distinctifs ont une telle
-précision que l'on peut signaler, sur la montagne elle-même, le cirque
-élevé d'où s'est détaché le bloc errant. Combien d'années ou de siècles
-a duré le voyage? Bien longtemps sans doute, si l'on en juge par les
-grosses roches que transportent les glaciers actuels, et dont la marche
-a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il en est que des savants ont
-rendus célèbres par leurs observations et que l'on aime à revoir comme
-des amis.
-
-Ces pierres échouées dans les plaines, ces amas de boue transportés au
-loin, toutes ces traces laissées par le séjour des anciens glaciers,
-nous permettent d'imaginer quelles ont été les grandes alternatives du
-climat et les immenses modifications du relief et de l'aspect terrestres
-pendant les âges successifs de la planète. Dans le passé que nous
-révèlent ces débris, nous voyons notre montagne et ses voisines se
-dresser bien au-dessus de leurs sommets actuels; les pointes suprêmes
-dépassaient les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs qui
-voyageaient dans l'espace venaient se déposer en neiges ou en cristaux
-glacés sur les pentes de l'énorme massif; les cirques de pâturages, les
-vallons verdoyants, les versants aujourd'hui boisés, étaient recouverts
-par l'uniforme couche des glaces; dans la vallée, cascades et lacs,
-ruisseaux et prairies, rien ne paraissait encore; l'immense fleuve
-glacé, non moins épais que le sont maintenant les assises des monts,
-emplissait toutes les dépressions, puis, à son issue des gorges, allait
-s'étaler au loin dans les plaines par-dessus collines et vallons. Telle
-était, du temps de nos aïeux, l'image que leur présentait le mont chargé
-de glaces; pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le lointain
-indéfini des siècles, le tableau sera changé. Peut-être le glacier,
-alors complètement fondu, sera-t-il remplacé par un faible ruisseau; la
-montagne elle-même aura cessé d'exister; un léger exhaussement du sol en
-marquera la place, et la plaine actuelle, toute bouleversée par les
-changements de niveau, aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront
-graduellement dans le ciel!
-
-Et tandis que nous pensons à l'histoire de la montagne et de son
-glacier, à ce qu'ils furent et à ce qu'ils deviendront un jour, voilà le
-petit torrent qui sort en gazouillant des glaces et qui va de par le
-monde travailler à l'œuvre du renouvellement continuel de la terre!
-L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse par les innombrables molécules de
-roche triturée qu'elle porte en suspension, n'est autre chose que le
-glacier lui-même transformé soudain à l'état liquide. Et quel contraste,
-pourtant, entre la masse solide avec ses crevasses, ses grottes, ses
-entassements de pierres, ses pentes boueuses, et l'eau qui jaillit
-gaiement à la lumière et serpente en babillant parmi les fleurs! C'est
-un des spectacles les plus curieux de la montagne, que cette brusque
-apparition du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur, a cheminé
-dans l'ombre en se gonflant des millions de gouttelettes tombées des
-fentes de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant change de forme
-tous les jours, suivant les écroulements et la fonte des glaces;
-d'ordinaire, pourtant, il est facile de pénétrer à une certaine distance
-dans la grotte et d'en admirer les pendentifs, les parois translucides,
-la lumière bleuâtre, les reflets changeants. L'étrangeté du spectacle,
-le vague, l'appréhension dont le cœur est saisi, font que l'on se
-croirait transporté dans un lieu sacré. «Trois fois et mille fois bénis»
-se croient les pèlerins hindous qui, après avoir remonté le Gange
-jusqu'à sa source, osent encore pénétrer sous la voûte ténébreuse d'où
-s'élance la sainte rivière!
-
-C'est avec une grande régularité, dépendante de celle des saisons, que
-les torrents glaciaires apportent dans les plaines l'eau fécondante et
-les boues alluviales, provenant de cette énorme officine de trituration
-qui fonctionne incessamment sous le glacier. Pendant la saison froide de
-nos zones tempérées, quand les pluies tombent le plus fréquemment dans
-les campagnes, et qu'au lieu de s'évaporer elles trouvent leur chemin
-vers les rivières, alors le glacier se gèle plus étroitement, il adhère
-partout à la voûte qui lui sert de lit, et ne laisse plus sortir qu'un
-faible courant; quelquefois même il tarit en entier; pas une goutte
-d'eau ne descend de la montagne. Mais, à mesure que la chaleur revient
-et que la végétation joyeuse demande pour ses feuilles et ses fleurs une
-plus grande quantité d'eau, à mesure que l'évaporation devient plus
-active et que le niveau des rivières tend à s'abaisser, les torrents des
-glaciers se gonflent, ils se changent temporairement en fleuves et
-fournissent l'humidité nécessaire aux champs altérés. Il s'établit ainsi
-une compensation des plus utiles pour la prospérité des contrées
-qu'arrosent des cours d'eau partiellement alimentés par les glaciers.
-Quand les affluents, gonflés par la pluie, coulent en surabondance, les
-torrents de la montagne n'apportent qu'un mince flot liquide; ils
-débordent, au contraire, quand les autres rivières sont presque à sec;
-grâce à ce phénomène de balancement, une certaine égalité se maintient
-dans le fleuve où viennent s'unir les divers cours d'eau.
-
-Dans l'économie générale de la terre, le glacier, immobile en apparence,
-toujours si lent et calme dans sa force, est un grand élément de
-régularisation. Rarement il introduit quelque désordre imprévu dans la
-nature. C'est là ce qui peut arriver, par exemple, lorsqu'un glacier
-latéral, poussant un large rempart de débris ou s'avançant lui-même au
-travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire, en accumule les eaux et
-forme ainsi un lac sans cesse grandissant. Pendant longtemps, la digue
-résiste à la pression de la masse liquide; mais, à la suite d'une fonte
-considérable des neiges, d'un recul du glacier de barrage ou de déblais
-lentement opérés par les eaux, il se peut que la barrière de glaces et
-de blocs amoncelés cède tout à coup. Alors le lac s'effondre en une
-terrible avalanche; l'eau, mêlée aux pierres, aux blocs de glace et à
-tous les débris arrachés à ses rives, se précipite avec rage dans la
-vallée inférieure; elle enlève les ponts, détruit les moulins, rase les
-maisons de ses rivages, entraîne les arbres des pentes basses, et,
-déchaussant les prairies elles-mêmes, comme le ferait un immense soc de
-charrue, les roule devant elle et les mêle au chaos de son déluge. Pour
-les vallées que parcourt l'inondation, le désastre est immense, et le
-récit s'en transmet de génération en génération.
-
-Mais ce sont là des événements bien rares et qui deviennent même
-impossibles pour l'avenir dans les pays civilisés, parce que les
-populations menacées ont soin de prévenir le danger en creusant des
-souterrains de dégagement aux réservoirs lacustres qui se forment
-derrière une digue mouvante de glaces ou de pierres. Ainsi réprimé dans
-ses écarts, le glacier reste le bienfaiteur des régions situées sur le
-cours de ses eaux. C'est lui qui les arrose dans la saison où elles
-auraient le plus à craindre les effets de la sécheresse, lui qui les
-renouvelle par des apports de terre végétale toute fraîche encore et
-avec tous ses éléments de nutrition chimique. Le glacier est en réalité
-un lac, une mer d'eau douce d'une contenance de milliards de mètres
-cubes; mais ce lac, suspendu aux flancs des monts, s'épanche lentement
-et comme avec mesure. Il renferme assez d'eau pour inonder toutes les
-campagnes inférieures, mais il répartit discrètement ses trésors. Cette
-masse glacée, présentant l'aspect de la mort, contribue ainsi d'autant
-mieux à la vie et à la fécondité de la terre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES
-
-
-Par ses neiges et ses glaces fondantes, qui servent à gonfler les
-torrents et les fleuves pendant l'été, la montagne entretient la
-végétation jusqu'à d'énormes distances de sa base, mais elle garde assez
-d'humidité pour nourrir sa propre flore de forêts, de gazons et de
-mousse, bien supérieure, par le nombre de ses espèces, à la flore d'une
-même étendue des plaines. D'en bas, le regard ne peut observer les
-détails du tableau que présente la verdure de la montagne, mais il en
-embrasse le magnifique ensemble et jouit des mille contrastes que la
-hauteur, les accidents du sol, l'inclinaison des pentes, l'abondance de
-l'eau, le voisinage des neiges et toutes les autres conditions physiques
-produisent dans la végétation.
-
-Au printemps, quand tout renaît dans la nature, c'est une joie de voir
-le vert des herbes et du feuillage reprendre le dessus sur la blancheur
-des neiges. Les tiges du gazon, qui peuvent respirer de nouveau et
-revoir la lumière, perdent leur teinte rousse et leur aspect calciné;
-elles deviennent d'abord d'un jaune blanchâtre, puis d'un beau vert. Des
-fleurs en multitudes diaprent les prairies: ici, ce ne sont que des
-renoncules, ailleurs que des anémones ou des primevères jaillissant en
-bouquets; plus loin, la verdure disparaît sous le blanc neigeux du
-gracieux narcisse des poètes ou sous le lilas du crocus, dont l'être
-tout entier n'est que fleur, de la racine au bord de la corolle; près
-des cours d'eau, la parnassie ouvre sa fleur délicate; çà et là les
-petites fleurs blanches ou azurées, roses ou jaunes, se pressent en si
-grandes foules, qu'elles donnent leur couleur à toute la pente herbeuse
-et que, des versants opposés, on peut déjà reconnaître l'espèce de
-plante qui domine dans la prairie, à mesure que la neige recule vers les
-hauteurs devant le tapis de verdure fleurissante. Bientôt aussi les
-arbres se mettent de la fête. En bas, sur les premières pentes, ce sont
-les arbres fruitiers qui, peu de semaines après s'être débarrassés de la
-neige de l'hiver, se recouvrent d'une autre neige, celle de leurs
-fleurs. Plus haut, les châtaigniers, les hêtres, les arbustes divers, se
-couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre; du jour au lendemain, on
-dirait que la montagne s'est revêtue d'un tissu merveilleux où le
-velours s'est mêlé à la soie. Peu à peu, cette jeune verdure des forêts
-et des broussailles s'avance vers le sommet; elle monte comme à
-l'escalade dans les vallons et les ravins pour conquérir les
-escarpements suprêmes entre les glaciers. Là-haut, tout prend un aspect
-inattendu de joie. Même les sombres rochers, qui semblaient noirs par
-leur contraste avec les neiges, ornent leurs anfractuosités de petites
-touffes de verdure. Eux aussi prennent part à la gaieté du printemps.
-
-Moins somptueux par l'exubérance de leur verdure et la multitude
-prodigieuse de leurs fleurs, les hauts pâturages sont pourtant plus
-aimables que les prairies d'en bas; leurs pelouses sont d'une gaieté
-plus douce et plus intime. On s'y promène sans effort sur l'herbe courte
-et l'on y fait plus aisément connaissance avec les fleurs qui
-jaillissent par myriades des touffes de verdure. Là, du reste, l'éclat
-des corolles est incomparable. Le soleil y darde des rayons plus
-brûlants, d'une action chimique plus puissante et plus rapide; il
-élabore dans la sève des substances colorantes d'une beauté plus
-parfaite. Armés de leurs loupes, le botaniste, le physicien, constatent
-dûment le phénomène; mais, sans leurs instruments, le simple, promeneur
-reconnaît bien à l'œil nu que le bleu de nulle fleur de la plaine
-n'égale l'azur profond de la petite gentiane. Pressées de vivre et de
-jouir, les plantes se font plus belles; elles s'ornent de couleurs plus
-vives, car la saison de la joie sera courte; après l'été qui s'enfuit,
-la mort les surprendra.
-
-Le regard est ébloui de l'éclat que présentent les larges plaques de
-gazon parsemées des étoiles d'un rose vif du silène, des grappes bleues
-du myosotis, des larges fleurs au cœur d'or de l'aster des Alpes. Sur
-les pentes plus sèches, au milieu des roches arides, croissent l'orchis
-noire au parfum de vanille et le «pied de lion», dont la fleur ne se
-fane jamais et reste un symbole de constance éternelle.
-
-Parmi ces herbes aux fleurs éclatantes, il en est que n'effraye
-nullement le voisinage de la neige et de l'eau glacée. Elles ne sont
-point frileuses; tout à côté des cristaux du névé, le flux de la sève
-circule librement dans les tissus de la délicate soldanelle, qui penche
-au-dessus de la neige sa corolle d'une nuance si tendre et si pure;
-quand le soleil brille, on peut dire d'elle, mieux que du palmier des
-oasis, qu'elle a son pied dans la glace et sa tête dans le feu. A la
-sortie même des neiges, le torrent, dont l'eau laiteuse semble être de
-la glace à peine fondue, entoure de ses bras un îlot fleuri, bouquet
-charmant aux tiges sans cesse frissonnantes. Plus loin, le lit de neige
-que l'ombre du rocher a défendu contre les rayons du soleil est tout
-diapré de fleurs; la douce température qu'elles répandent a fondu la
-neige autour d'elles; on dirait qu'elles jaillissent d'une coupe de
-cristal au fond bleui par l'ombre. D'autres fleurs, plus sensibles,
-n'osent point subir le contact immédiat de la neige; mais elles prennent
-soin de s'entourer d'un moelleux fourreau de mousse. Tel est le petit
-œillet rouge des sommets neigeux; on dirait un rubis posé sur un
-coussin de velours vert au milieu d'une couche de duvet blanc.
-
-Sur les pentes de la montagne, les forêts alternent avec les surfaces
-gazonnées, mais non pas au hasard. La présence de grands arbres indique
-toujours, sur le versant qui les produit, une terre végétale assez
-épaisse et de l'eau d'arrosement en abondance: ainsi, grâce à la
-distribution des forêts et des pâturages, on peut lire de loin
-quelques-uns des secrets de la montagne, pourvu, du moins, que l'homme
-ne soit pas intervenu brutalement en abattant les arbres et en modifiant
-l'aspect du mont. Il est des régions entières où l'homme, âpre à
-s'enrichir, a coupé tous les arbres; il n'en reste plus même une souche,
-car les neiges de l'hiver, que n'arrête plus la barrière vivante,
-glissent désormais librement au temps des avalanches; elles dénudent le
-sol, le rabotent jusqu'au rocher, emportant avec elles tous les débris
-de racines.
-
-L'antique vénération a presque disparu. Jadis, le bûcheron n'abordait
-qu'avec effroi la forêt de la montagne; le vent qu'il y entendait gémir
-était pour lui la voix des dieux; des êtres surnaturels étaient cachés
-sous l'écorce, et la sève de l'arbre était en même temps un sang divin.
-Quand il leur fallait approcher la cognée d'un de ces troncs, ils ne le
-faisaient qu'en tremblant. «Si tu es un dieu, si tu es une déesse,
-disait le montagnard des Apennins, si tu es un dieu, pardonne;» et il
-récitait dévotement les prières commandées; mais, après ses
-génuflexions, était-il bien rassuré, pourtant?
-
-En brandissant la hache, il voyait les branches s'agiter au-dessus de sa
-tête; les rugosités de l'écorce semblaient prendre une expression de
-colère, s'animer d'un regard terrible; au premier coup, le bois humide
-apparaissait comme la chair rosée des nymphes. «Le prêtre a permis sans
-doute, mais que dira la divinité même? La hache ne va-t-elle pas
-rebondir tout à coup et s'enfoncer dans le corps de celui qui la manie?»
-
-Il est, même de nos jours, des arbres adorés; le montagnard ne sait trop
-pourquoi et n'aime pas qu'on l'interroge à cet égard; mais, encore en
-maints endroits, on voit des chênes respectés que les indigènes ont
-entourés de barrières pour les protéger contre les animaux et les
-voyageurs errants. Dans la vieille Bretagne, lorsqu'un homme était en
-danger de mort et qu'un prêtre ne se trouvait pas dans le voisinage, on
-pouvait se confesser au pied d'un arbre; les rameaux entendaient, et
-leur bruissement portait au ciel la dernière prière du mourant.
-
-Toutefois, si quelque vieux tronc est respecté çà et là par souvenir des
-anciens temps, la forêt elle-même n'inspire plus de sainte terreur; à
-présent, les abatteurs d'arbres n'y mettent pas tant de façons que leurs
-ancêtres, surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas à des forêts servant de
-barrière contre les avalanches. Il suffit seulement qu'ils puissent les
-exploiter d'une manière utile, c'est-à-dire en gagnant plus par la vente
-du bois qu'ils n'ont à dépenser pour la coupe et le transport. Nombre de
-forêts sont encore maintenant dans leur virginité première, à cause de
-la difficulté pour l'exploiteur d'arriver jusqu'à elles et d'en extraire
-les arbres abattus. Mais, lorsque les chemins d'accès sont faciles,
-lorsque la montagne offre de bonnes glissoires d'où l'on peut, d'une
-seule poussée, faire descendre de plusieurs centaines de mètres les fûts
-ébranchés, lorsque en bas de la pente le torrent de la vallée est assez
-fort pour entraîner les arbres en radeaux jusque dans la plaine ou pour
-faire mouvoir de puissantes scieries mécaniques, alors les forêts
-courent grand risque d'être attaquées par les bûcherons. S'ils les
-exploitent avec intelligence, s'ils règlent soigneusement leurs coupes,
-de manière à laisser toujours sur pied des récoltes de bois pour les
-années suivantes et à développer dans le sol forestier la plus grande
-force de production possible, l'humanité n'a qu'à se féliciter des
-richesses nouvelles qu'ils procurent. Mais lorsqu'ils coupent,
-détruisent tout d'un coup la forêt tout entière, comme s'ils étaient
-saisis d'un accès de frénésie, n'est-on pas tenté de les maudire?
-
-La beauté des forêts qui nous restent encore sur les pentes de la
-montagne fait regretter d'autant plus celles que de violents
-spéculateurs nous ont ravies. Sur les premières pentes, du côté de la
-plaine, les bosquets de châtaigniers ont été épargnés, grâce à leurs
-feuilles, que les paysans ramassent pour la litière des bêtes, et leurs
-fruits, qu'ils mangent eux-mêmes pendant les soirées d'hiver. Peu de
-forêts, même dans les régions tropicales, où l'on voit alterner en
-groupes les arbres des essences les plus diverses, présentent plus de
-pittoresque et de variété que les bois de châtaigniers. Les pentes de
-gazon qui s'étendent au pied des arbres sont assez dégagées de
-broussailles pour que le regard puisse s'ouvrir librement de nombreuses
-perspectives au-dessous des branchages étalés. En maints endroits, la
-voûte de verdure laisse passer la lumière du ciel; le gris des ombres et
-le jaune doux des rayons oscillent suivant le mouvement des feuillages;
-les mousses et les lichens, qui recouvrent de leurs tapis les écorces
-ridées, ajoutent à la douceur de ces lumières et de ces ombres fuyantes.
-Les arbres eux-mêmes, ou bien se dressant isolés, ou bien groupés par
-deux ou par trois, diffèrent de forme et d'aspect. Presque tous, par les
-sillons de leur écorce et le jet de leurs branches, semblent avoir subi
-comme un mouvement de torsion de gauche à droite; mais, tandis que les
-uns ont le tronc assez uni et bifurquent régulièrement leurs rameaux,
-d'autres ont d'étranges gibbosités, des nœuds, des verrues bizarrement
-ornées de feuilles en touffes. Il est de vieux arbres à l'énorme tronc,
-qui ont perdu toutes leurs grandes branches sous l'effort de l'orage et
-qui les ont remplacées par de petites tiges pointues comme des lances;
-d'autres ont gardé tout leur branchage, mais ils se sont pourris à
-l'intérieur; le temps a rongé leur tronc, en y creusant de profondes
-cavernes; il ne reste parfois qu'un simple pan de bois recouvert
-d'écorce, pour porter tout le poids de la végétation supérieure. Çà et
-là, on remarque aussi sur le sol les restes d'une souche de puissantes
-dimensions; l'arbre lui-même a disparu; mais, sur tout le pourtour de
-cette ruine végétale, croissent des châtaigniers distincts, jadis unis
-dans le gigantesque pilier, et maintenant isolés, racornis, bornés à
-leur maigre individu. Ainsi, la forêt présente la plus grande diversité:
-à côté d'arbres bien venus, d'un aspect superbe et d'un port majestueux,
-voici des groupes dont les formes étranges évoquent devant l'imagination
-les monstres de la fable ou du rêve!
-
-Bien moins divers dans leurs allures sont les hêtres, qui aiment
-également à s'associer en forêts, comme les châtaigniers. Presque tous
-sont droits comme des colonnes, et de longues échappées ouvertes entre
-les fûts permettent à la vue de s'étendre au loin. Les hêtres sont
-lisses, brillants d'écorce et de lichens; à la base seulement, ils sont
-vêtus de mousse verte; de petites touffes de feuilles ornent çà et là la
-partie basse du tronc; mais c'est à quinze mètres au-dessus du sol que
-les branchages s'étalent et s'unissent d'arbre en arbre dans une voûte
-continue, percée de rayons parallèles qui bariolent le gazon. L'aspect
-de la forêt est sévère et pourtant hospitalier; une douce lumière,
-composée de tous ces faisceaux brillants et verdie par le reflet des
-feuilles, emplit les avenues et se mêle à leur ombre pour former un
-vague jour cendré, sans coups de lumière, mais aussi sans ténèbres. A
-cette lueur, on distingue nettement tout ce qui vit au pied des grands
-arbres: les insectes rampants, les fleurettes qui se balancent, les
-champignons et les mousses qui tapissent le sol et les racines; mais,
-sur les arbres eux-mêmes, les lichens blancs ou jaunes d'or et les
-rayons s'entremêlent et se confondent. Suivant les saisons, la forêt de
-hêtres change incessamment d'aspect. Lorsque vient l'automne, son
-feuillage se colore de teintes diverses où dominent les nuances brunes
-et rougeâtres; puis il se flétrit et tombe sur le sol, qu'il recouvre de
-ses lits épais de feuilles sèches, frissonnant au moindre souffle d'air.
-La lumière du soleil pénètre librement dans la forêt entre les rameaux
-nus, mais aussi les neiges et les brumes; le bois reste morne et triste
-jusqu'au jour de printemps, où les premières fleurs s'épanouissent à
-côté des flaques de neige fondante, où les bourgeons rougissants
-répandent sur tout le branchage comme une vague lueur d'aurore.
-
-La forêt de sapins qui croît à la même hauteur que les hêtres sur le
-versant des monts, mais à une exposition différente, est bien autrement
-sombre et redoutable d'aspect. Elle semble garder un secret terrible; de
-sourdes rumeurs sortent de ses branches, puis s'éteignent pour renaître
-encore comme le murmure lointain des vagues. Mais c'est en haut, dans
-les ramures, que se propage le bruit; en bas, tout est calme,
-impassible, sinistre; les rameaux, chargés de leur noir feuillage,
-s'abaissent presque jusqu'au sol; on frémit en passant sous ces voûtes
-sombres. Que l'hiver charge de neige ces robustes branches, elles ne
-faibliront point et ne laisseront tomber sur le gazon qu'une poussière
-argentée. On dirait que ces arbres ont une volonté tenace, d'autant plus
-puissante qu'ils sont tous unis dans une même pensée. En gravissant par
-la forêt vers le sommet de la montagne, on s'aperçoit que les arbres ont
-de plus en plus à lutter pour maintenir leur existence dans l'atmosphère
-refroidie. Leur écorce est plus rugueuse, leur tronc moins droit, leurs
-branches plus noueuses, leur feuillage plus dur et moins abondant: ils
-ne peuvent résister aux neiges, aux tempêtes, au froid, que par l'abri
-qu'ils se fournissent les uns aux autres; isolés, ils périraient; unis
-en forêt, ils continuent de vivre. Mais aussi, que, du côté de la cime,
-les arbres qui forment la première palissade de défense viennent à céder
-sur un point, et leurs voisins sont bientôt ébranlés par l'orage et
-renversés. La forêt se présente comme une armée, alignant ses arbres,
-comme des soldats, en front de bataille. Seulement un ou deux sapins,
-plus robustes que les autres, restent en avant, semblables à des
-champions. Solidement ancrés dans le rocher, campés sur leurs reins
-trapus, bardés de rugosités et de nœuds comme d'une armure, ils
-tiennent tête aux orages et, çà et là, secouent fièrement leur petit
-panache de feuilles. J'ai vu l'un de ces héros qui s'était emparé d'une
-pointe isolée et de là dominait un immense pourtour de vallons et de
-ravins. Ses racines, que la terre végétale, trop peu profonde, n'avait
-pu recouvrir, enveloppaient la roche jusqu'à de grandes distances;
-rampantes et tortueuses comme des serpents, elles se réunissaient en un
-seul tronc bas et noueux qui semblait prendre possession de la montagne.
-Les branches de l'arbre lutteur s'étaient tordues sous l'effort du vent;
-mais, solides, ramassées sur elles-mêmes, elles pouvaient encore braver
-l'effort de cent tempêtes.
-
-Au-dessus de la forêt de sapins et de sa petite avant-garde exposée à
-tous les orages, croissent encore des arbres; mais ce sont des espèces
-qui, loin de s'élever droit vers le ciel, rampent au contraire sur le
-sol et se glissent peureusement dans les anfractuosités pour échapper au
-vent et à la froidure. C'est en largeur qu'ils se développent; les
-branches, serpenteuses comme les racines, se reploient au-dessus d'elles
-et profitent du peu de chaleur qui en rayonne. C'est ainsi que, pour se
-réchauffer pendant les nuits d'hiver, les moutons se pressent les uns
-contre les autres. En se faisant petits, en ne présentant qu'une faible
-prise à l'orage et que peu de surface au froid, les genévriers de la
-montagne réussissent à maintenir leur existence; on les voit encore
-ramper vers les sommets neigeux à des centaines de mètres au-dessus du
-sapin le plus hardi à l'escalade. De même, les arbustes, tels que les
-roses des Alpes et les bruyères, réussissent à s'élever à de grandes
-altitudes, à cause de la forme sphérique ou en coupole qu'ont toutes les
-tiges pressées les unes contre les autres; le vent glisse facilement sur
-ces boules végétales. Plus haut, cependant, il leur faut bien renoncer à
-lutter contre le froid; ils cèdent la place aux mousses qui s'étalent
-sur le sol, aux lichens qui s'incorporent à la roche; sortie de la
-pierre, la végétation rentre dans la pierre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE
-
-
-Riche par sa végétation de forêts, d'arbustes, de gazons et de mousses,
-la montagne semble bien pauvre en animaux; elle paraîtrait presque
-complètement déserte, si les pâtres n'y avaient amené leurs troupeaux de
-vaches et de brebis, que l'on voit de loin, sur le vert des pâturages,
-comme des points rouges ou blancs, et si les chiens de garde, toujours
-zélés, ne couraient incessamment de droite et de gauche, en faisant
-retentir les roches de leurs aboiements. Ce sont là des immigrants
-temporaires, venus des plaines basses au printemps et qui doivent y
-retourner en hiver, à moins qu'on ne les cache au fond des étables dans
-les hameaux de la vallée. Les seuls enfants de la montagne que l'on
-rencontre en gravissant les pentes sont des insectes qui traversent le
-sentier, se glissant parmi les herbes ou bourdonnant dans l'air; des
-papillons, parmi lesquels on remarque les érèbes noires aux reflets
-chatoyants, et le magnifique apollon, fleur vivante qui vole au-dessus
-des fleurs; çà et là quelque reptile se dérobe entre deux pierres. Les
-forêts sont fort silencieuses; il n'y chante que peu d'oiseaux.
-
-Cependant la montagne, forteresse naturelle qui se dresse au milieu des
-plaines, a ses hôtes aussi: les uns, fuyards craintifs, qui se cherchent
-une retraite inaccessible; les autres, hardis voleurs, animaux de proie
-qui, du haut de leurs tours de guet, épient au loin l'horizon avant de
-s'élancer à leurs excursions de pillage.
-
-Chose bizarre, que fait trop bien comprendre la lâcheté des hommes, les
-bêtes de la montagne qui déchirent et qui tuent les autres sont
-précisément ce que l'on admire le plus. On en ferait volontiers des
-rois, et dans les mythes, les fables, les légendes et maint vieux livre
-d'histoire naturelle, on leur donne vraiment ce nom.
-
-Voici d'abord l'aigle et autres rapaces, oiseaux de carnage que tous les
-maîtres de la terre ont choisis pour emblèmes, leur donnant quelquefois
-deux têtes, comme s'ils voulaient eux-mêmes avoir deux becs pour
-dévorer. Certes, l'aigle est beau lorsqu'il est fièrement campé sur un
-roc inaccessible aux hommes, et bien plus magnifique encore lorsqu'il
-plane tranquillement dans les airs, souverain de l'espace: mais
-qu'importe sa beauté? Si le roi l'admire, le berger le hait. Il est
-l'ennemi du troupeau, et le pâtre lui a voué guerre à mort. Bientôt
-aigles, vautours et gypaètes, n'existeront plus que dans nos musées;
-déjà, sur nombre de montagnes, on n'en voit plus un seul nid, ou bien
-celui qui reste ne renferme plus qu'un oiseau solitaire et méfiant,
-vieillard à demi perclus, dévoré de parasites.
-
-L'ours est aussi un dévoreur de moutons, et, tôt ou tard, le berger
-l'exterminera de nos montagnes. En dépit de sa vigueur prodigieuse, de
-l'art avec lequel il sait broyer les os, il n'est pas le favori des
-rois, qui sans doute ne lui trouvent pas assez d'élégance pour le mettre
-dans leur blason; en revanche, mainte peuplade le chérit à cause de ses
-qualités, et même le chasseur qui le poursuit ne peut se défendre d'une
-certaine tendresse à son égard. L'Ostiak, après lui avoir donné le coup
-de grâce et l'avoir étendu sanglant sur la neige, se jette à genoux
-devant le cadavre pour implorer son pardon: «Je t'ai tué, ô mon Dieu!
-mais j'avais faim, ma famille avait faim, et tu es si bon que tu
-pardonneras mon crime.» Pourtant il ne fait point sur nous l'effet d'un
-dieu; mais comme il semble honnête, et candide, et bienveillant! Comme
-il paraît bien pratiquer les vertus de famille! Qu'il est doux à ses
-petits et que ceux-ci sont gais, et cabrioleurs, et fantasques! Ces
-mœurs patriarcales qu'on nous a tant vantées, c'est dans la caverne de
-l'ours ou dans son énorme nid, confortablement tapissé de mousse, qu'il
-faut aller les chercher! Il est vrai que le gros animal donne de temps
-en temps un coup de croc aux moutons du berger; mais, d'ordinaire,
-n'est-il pas la sobriété même? Il se contente de brouter des feuilles,
-de paître des myrtilles, de savourer des gâteaux de miel; peut-être se
-hasarde-t-il aussi dans la vallée pour aller débonnairement manger à
-même des raisins et des poires.
-
-Un naturaliste suisse, Tsendi, nous affirme, sur l'honneur, que, si le
-brave animal rencontre en chemin une petite fille portant un panier de
-fraises, il se borne à poser délicatement sa patte sur le panier pour en
-demander sa part. Et quand il est entré au service de l'homme, comme il
-est serviable, de bonne humeur, magnanime et dédaigneux des insultes! Je
-ne puis m'empêcher de regretter ce bon animal, que bientôt on ne verra
-plus dans nos montagnes et dont le chasseur cloue orgueilleusement les
-pattes sur la porte de sa grange. On supprimera la race: mais, avec plus
-d'intelligence, n'eût-on pu l'apprivoiser et l'associer à nos travaux?
-
-Quant au loup, personne ne le regrettera lorsqu'il aura tout à fait
-disparu de la montagne. Voilà bien le compère malfaisant, perfide,
-sanguinaire, lâche et vil de toutes façons! Il ne pense qu'à déchirer la
-victime et à boire le sang chaud sortant de la plaie. Tous les animaux
-le haïssent, et lui les hait tous; mais il n'ose attaquer que les
-faibles et les blessés. La frénésie de la faim peut seule le pousser à
-se jeter sur de plus forts que lui. En revanche, que d'empressement à se
-précipiter sur une proie déjà tombée, sur un ennemi qui ne peut se
-défendre! Même lorsqu'un loup vient de s'abattre, vivant encore, sous la
-balle du chasseur, tous ses compagnons s'élancent sur lui pour l'achever
-et se disputer ses restes. Certes, la sanglante Rome a chargé sa mémoire
-de tous les forfaits imaginables; elle a rasé des villes par milliers,
-écrasé des hommes par millions; elle s'est gorgée des richesses de la
-terre; par la perfidie et la violence, par des infamies sans nombre,
-elle est devenue la reine du monde antique, et pourtant, malgré tous ses
-crimes, elle s'est calomniée en se donnant une louve pour mère et pour
-patronne. Le peuple dont les lois, sous une autre apparence, nous
-régissent encore, était certainement dur, presque féroce, mais il
-n'était pas aussi mauvais que pourrait le faire croire le symbole choisi
-par lui!
-
-Pour celui qui chérit la montagne, c'est un plaisir de savoir que le
-loup, cet être odieux, est un animal des grandes plaines. La destruction
-des forêts natales et le nombre croissant des chasseurs l'ont forcé à se
-réfugier dans les gorges des hauteurs, mais il n'en est pas moins un
-intrus; il est fait pour fournir d'une traite des courses de cinquante
-lieues à travers les steppes, non pour escalader les pentes de rochers.
-L'animal que la forme de son corps et l'élasticité de ses muscles
-rendent le plus propre à bondir de roche en roche, à franchir les
-crevasses, c'est le gracieux chamois, l'antilope de nos contrées. Voilà
-le véritable habitant de la montagne! Aucun précipice ne l'effraye,
-aucune pente de neige ne le rebute; il gravit en quelques bonds des
-escarpements vertigineux où l'homme le plus avide de chasse n'ose se
-hasarder; il s'élance d'un saut sur des pointes moins larges que ses
-quatre pieds, réunis en un seul support; c'est bien un animal de terre,
-mais on le croirait ailé. D'ailleurs, il est doux et sociable; il
-aimerait à se mêler à nos troupeaux de chèvres et de brebis; peu
-d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter au petit nombre de nos
-animaux domestiques; mais il est encore plus facile de le tuer que de
-l'élever, et les quelques chamois qui restent encore sont réservés pour
-la joie des chasseurs. Il est probable que la race en disparaîtra
-bientôt. Après tout, ne vaut-il pas mieux mourir libre que de vivre
-esclave?
-
-Encore plus haut que le chamois, sur des pentes et des roches entourées
-de tous les côtés par des neiges, d'autres animaux ont choisi leur
-demeure. Un d'eux est une espèce de lièvre qui a su finement changer de
-livrée suivant les saisons, de manière à se confondre en tout temps avec
-le sol environnant. C'est ainsi qu'il échappe à l'œil perçant de
-l'aigle. En hiver, lorsque toutes les pentes sont revêtues de neige, sa
-fourrure est aussi blanche que les flocons; au printemps, des touffes de
-plantes, de cailloux, se montrent çà et là à travers la couche neigeuse;
-en même temps, le pelage de l'animal se mouchette de taches grisâtres;
-en été, il est de la couleur des pierres et du gazon brûlé; puis, avec
-le brusque changement de saison, le voilà qui, de nouveau, change
-brusquement de poil.
-
-Encore mieux protégée, la marmotte passe son hiver dans un terrier
-profond où la température se maintient toujours égale, malgré les
-épaisses couches de neige qui recouvrent le sol, et, pendant des mois
-entiers, elle suspend le cours de sa vie, jusqu'à ce que le parfum des
-fleurs et les rayons printaniers viennent la réveiller de son sommeil
-léthargique.
-
-Enfin, un de ces petits rongeurs toujours actifs, toujours éveillés, que
-l'on rencontre partout, a pris le parti d'atteindre le sommet des
-montagnes en creusant des tunnels et des galeries au-dessous des neiges:
-c'est un campagnol. Couvert de ce froid manteau, il cherche dans le sol
-sa maigre nourriture et, chose merveilleuse, il la trouve!
-
-Telle est la fécondité de la terre, qu'elle produit, pour la bataille
-incessante de la vie, des populations de mangeurs et de victimes qui
-livrent leurs combats dans l'obscurité, à plus de mille mètres au-dessus
-de la limite des neiges persistantes! Cette terrible lutte pour
-l'existence, dont le spectacle presque toujours hideux m'avait chassé
-des plaines, je la retrouve là-haut, sous les couches de la terre
-glacée.
-
-Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut encore, mais c'est pour
-voyager de l'une à l'autre pente de la montagne ou pour surveiller au
-loin l'étendue et découvrir son gibier. Les papillons, les libellules,
-entraînés par la joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à la
-zone la plus haute des monts et, sans prévoir le froid de la nuit, ne
-cessent de monter gaiement vers la lumière; plus fréquemment encore ces
-pauvres bestioles, ainsi que les mouches et d'autres insectes, sont
-emportées vers les hautes cimes par les vents de tourmente, et leurs
-débris, mêlés à la poussière, jonchent la surface des neiges. Mais,
-outre ces étrangers qui, de bon gré ou par la violence, visitent les
-régions du silence et de la mort, il existe des indigènes qui sont bien
-là chez eux; ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid ou le sol
-trop glacé. Autour d'eux s'étend l'immensité morne des neiges; mais les
-pointes de rocs, qui, çà et là, percent la couche neigeuse, sont pour
-eux des oasis au milieu du désert; c'est là sans doute, au milieu des
-lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire à leur subsistance. Du
-reste, c'est merveille qu'ils y réussissent, et les naturalistes le
-constatent avec étonnement.
-
-Araignées, insectes ou mites des neiges, tous ces petits animaux doivent
-connaître la faim, et peut-être que les divers phénomènes de leur vie
-s'opèrent avec une extrême lenteur. Dans cet empire des frimas, les
-chrysalides doivent rester longtemps engourdies en leur sommeil de mort
-apparente.
-
-Non seulement la vie se montre à côté des neiges, mais les neiges
-elles-mêmes semblent vivantes en certains endroits, tant les animalcules
-y pullulent. De loin, on aperçoit, sur l'étendue blanche, de grandes
-taches rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie, disent les
-montagnards; ce sont, disent les savants, armés du microscope, des
-milliards et des milliards d'être grouillants, qui vivent, s'aiment, se
-propagent et s'entre-mangent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS
-
-
-Les naturalistes qui parcourent la montagne en étudiant les êtres
-vivants qui l'habitent, plantes ou animaux, ne se bornent point à
-étudier l'espèce dans sa forme et dans ses mœurs actuelles; ils veulent
-aussi connaître l'étendue de son domaine, la distribution générale de
-ses représentants sur les pentes, et l'histoire de sa race. Ils
-considèrent les innombrables êtres d'une même espèce, herbes, insectes
-ou mammifères, comme un immense individu dont il faut connaître à la
-fois toutes les demeures à la surface de la terre, et la durée pendant
-la série des âges.
-
-A l'escalade d'un versant de la montagne, le voyageur remarque tout
-d'abord combien peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent
-compagnie jusqu'au sommet. Celles qu'il a vues à la base et sur les
-premiers escarpements, il ne les revoit pas sur les pentes plus élevées,
-ou, s'il en est encore quelques-unes, elles disparaissent dans le
-voisinage des neiges, pour être remplacées par d'autres espèces. C'est
-un changement continuel dans l'aspect de la flore, à mesure qu'on se
-rapproche des froides cimes. Même lorsque la plante des collines
-inférieures continue de se montrer à côté du sentier voisin des neiges,
-elle semble changer peu à peu; en bas, sa fleur est déjà passée, tandis
-que, sur les hauteurs, elle est à peine en bouton; ici, elle a déjà
-fourni son été; là-haut, elle est encore à son printemps.
-
-Ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait mesurer la hauteur exacte à
-laquelle telle plante cesse de croître, telle autre commence à se
-montrer. Mille conditions du sol et du climat travaillent à déplacer
-incessamment, à écarter ou à rétrécir les limites qui séparent le
-domaine naturel des différentes espèces. Quand le terrain change, que la
-roche succède à l'humus ou que l'argile remplace le sable, un grand
-nombre de plantes cèdent aussi la place à d'autres. Mêmes contrastes, si
-l'eau détrempe la terre ou qu'elle manque dans le sol altéré, si le vent
-souffle librement dans toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles
-servant d'abri contre sa violence. A l'issue des cols où s'engouffrent
-les tempêtes, certaines pentes sont tellement balayées par cette âpre
-haleine, qu'arbres et arbustes s'arrêtent sous ce redoutable souffle,
-comme ils s'arrêteraient devant un mur de glace. Ailleurs, la végétation
-varie suivant la raideur des escarpements. Sur les falaises verticales,
-il n'y a que des mousses; des broussailles seulement peuvent s'attacher
-aux parois, très inclinées des précipices; que la pente soit moins
-forte, mais encore ingravissable à l'homme, les arbres rampent sur les
-rochers et s'ancrent dans les fissures par leurs racines; sur les
-terrasses, au contraire, les tiges se redressent, les feuillages
-s'épanouissent. L'essence des arbres varie d'ordinaire autant que leur
-altitude. Là où la différence des pentes est causée par celle des
-assises rocheuses que les agents atmosphériques ont plus ou moins
-entamées, la montagne offre une succession d'étages parallèles de
-végétation, du plus bizarre effet. Les pierres et les plantes changent à
-la fois, en alternances régulières.
-
-De tous les contrastes de végétation, le plus important dans son
-ensemble est celui que produit la différence d'exposition aux rayons du
-soleil. Que de fois, en pénétrant dans une vallée bien régulière,
-dominée par des versants uniformes, l'un tourné vers le nord, l'autre
-exposé en plein midi, peut-on voir combien cette différence de lumière
-et de chaleur modifie la végétation sur les deux pentes! Souvent le
-contraste est absolu; on dirait deux régions de la terre distantes de
-quelques centaines de lieues l'une de l'autre. D'un côté sont les arbres
-fruitiers, les cultures, les opulentes prairies; en face, il n'y a ni
-champs, ni jardins, mais seulement des bois et des pâturages. Même les
-forêts qui croissent vis-à-vis, sur les deux versants, consistent en
-essences diverses. Là-haut, sous la pâle lumière reflétée par les cieux
-du nord, voici les sapins aux sombres rameaux; sous la clarté vivifiante
-du midi, bien à leur aise comme en un immense espalier, voici les
-mélèzes au vert délicat. De même que les plantes, qui cherchent à
-s'épanouir aux rayons du soleil, l'homme a fait choix pour sa demeure
-des pentes tournées vers le midi. De ce côté, les maisons bordent les
-chemins en une ligne presque continue, les chalets joyeux sont parsemés
-comme des rochers grisâtres sur les hauts pâturages. Sur le froid
-versant qui se dresse en face, à peine voit-on de loin en loin quelque
-maisonnette s'abritant dans les plis d'un ravin.
-
-Diverses sont les pentes de la montagne par l'aspect, le climat, la
-végétation; mais toutes ont ce phénomène commun, c'est qu'en les
-gravissant on croirait se diriger vers les pôles de la terre; que l'on
-monte d'une centaine de mètres, et l'on se trouve comme transporté à
-cinquante kilomètres plus loin de l'équateur. Telle cime, que l'on voit
-se dresser au-dessus de sa tête, porte une flore semblable à celle de la
-Scandinavie; que l'on dépasse cette pointe pour s'élever plus haut
-encore, et l'on entre en Laponie; à une altitude plus grande, on trouve
-la végétation du Spitzberg. Chaque montagne est, par ses plantes, comme
-une sorte de résumé de tout l'espace qui s'étend de sa base aux régions
-polaires, à travers les continents et les eaux. Dans leurs récits, les
-botanistes témoignent souvent de la joie, de l'émotion qu'ils éprouvent
-lorsque, après avoir escaladé les roche nues, parcouru les neiges,
-cheminé le long des crevasses béantes, ils atteignent enfin un espace
-libre, un «jardin», dont les plantes fleuries leur rappellent quelque
-terre aimée du nord lointain, leur patrie peut-être, située à des
-milliers de kilomètres de distance. Le miracle des Mille et une Nuits
-s'est réalisé pour eux; au prix de quelques heures de marche, les voici
-transportés dans une autre nature, sous un nouveau climat!
-
-Chaque année, quelques désordres violents, mais temporaires, se
-produisent dans cette régularité de l'étagement des flores. En se
-promenant au milieu des éboulis récents, ou sur les amas de terres
-apportées du haut des montagnes par les eaux torrentielles, le botaniste
-observe souvent des troubles dans la distribution des tribus végétales.
-Ce sont là des phénomènes qui l'émeuvent, car, à force d'étudier les
-plantes, il finit par sympathiser avec elles. Cette vue qui lui fait
-battre le cœur est causée par l'expatriation forcée d'herbes et de
-mousses violemment entraînées dans un climat pour lequel elles ne sont
-pas faites. Dans leur chute ou leur glissement du haut des escarpements
-supérieurs, les rocs ont apporté leurs flores, semences, racines, tiges
-entières. Semblables aux fragments d'une planète lointaine qui feraient
-débarquer sur la terre les habitants d'un autre monde, ces roches
-descendues des sommets servent aussi de véhicules à des colonies de
-plantes. Les pauvrettes, étonnées de respirer une autre atmosphère, de
-se trouver en d'autres conditions de froid et de chaleur, de sécheresse
-et d'humidité, d'ombre et de lumière, cherchent à s'acclimater dans leur
-nouvelle patrie. Quelques-unes des étrangères arrivent à se maintenir
-contre la foule des plantes indigènes qui les entourent; mais la plupart
-ont beau se grouper, se serrer les unes contre les autres, comme des
-réfugiées que tout le monde hait et qui s'entr'aiment d'autant plus,
-elles sont condamnées à périr bientôt. Assaillies de tous les côtés par
-les anciens propriétaires du sol, elles finissent par céder la place que
-l'écroulement de leur roche mère leur avait fait violemment conquérir.
-Le botaniste, qui les étudie dans leur nouveau milieu, les voit dépérir
-peu à peu; après quelques années de séjour, les colonies ne se composent
-plus que d'un petit nombre d'individus souffreteux, puis ces derniers
-aussi sont finalement étouffés. C'est ainsi que, dans notre humanité,
-des colons étrangers meurent successivement au milieu d'un peuple qui
-les hait et sous un climat qui leur est contraire.
-
-En dépit des irrégularités temporaires, l'étagement des flores sur le
-flanc des montagnes garde donc le caractère d'une loi constante.
-
-D'où provient cette étrange répartition des plantes à la surface du
-globe? Pourquoi les espèces originaires des contrées les plus lointaines
-ont-elles ainsi essaimé en petites colonies sur les hauts escarpements
-des monts? Sans doute les semences de quelques-unes d'entre elles
-auraient pu être portées par des oiseaux ou même par des vents de
-tempête; mais la plupart de ces espèces ont des graines dont ne se
-nourrissent point les oiseaux, et qui sont trop lourdes pour s'attacher
-aux plumes de leurs pattes; parmi ces plantes des régions froides qui
-colonisent la montagne, il en est même des familles entières qui
-naissent de bulbes, et certes ni le vent ni les oiseaux ne sauraient les
-avoir transportées par-dessus les continents et les mers.
-
-Il faut donc que les plantes se soient propagées de proche en proche,
-par empiétements graduels, comme elles le font dans nos champs et nos
-prairies. Les petits colons que l'on voit aujourd'hui dans les hauts
-«jardins» entourés de neiges sont montés lentement des plaines
-inférieures, tandis que d'autres plantes des mêmes espèces, marchant en
-sens inverse, se dirigeaient vers les régions polaires où elles sont
-actuellement cantonnées. Sans doute alors le climat de nos campagnes
-était aussi froid que l'est de nos jours celui des grands sommets et de
-la zone boréale; mais peu à peu la température devint plus douce; les
-plantes qui se plaisaient sous la rude haleine du froid furent obligées
-de s'enfuir, les unes vers le nord, les autres vers les pentes des
-monts. Des deux bandes fugitives, que séparait une zone sans cesse
-croissante, occupée par des espèces ennemies, l'une, celle qui se
-retirait vers les montagnes, voyait l'espace diminuer devant elle, en
-proportion de la douceur accrue du climat; elle occupa d'abord les
-contreforts de la base, puis les pentes moyennes, puis les hautes cimes,
-et maintenant quelques-unes ont pour dernier refuge les crêtes suprêmes
-du mont. Que le climat se refroidisse de nouveau par suite de quelque
-changement cosmique, et les petites plantes recommenceront leurs voyages
-vers la plaine; victorieuses à leur tour, elles chasseront devant elles
-les espèces qui demandent une température plus douce. Suivant les
-alternatives des climats et de leurs cycles immenses, les armées des
-plantes avancent ou reculent à la surface du globe, laissant derrière
-elles des bandes de traînards qui nous révèlent quelle fut jadis la
-marche du corps principal.
-
-Mêmes phénomènes pour les tribus des hommes que pour celles des plantes
-et des animaux! Pendant les oscillations du climat, les peuples des
-diverses races, qui ne pouvaient s'accommoder au milieu changeant, se
-déplaçaient lentement vers le nord ou le sud, chassés par le froid ou
-par la trop grande chaleur. Malheureusement l'histoire, qui n'était pas
-encore née, n'a pu nous raconter tous ces va-et-vient des peuples; et
-d'ailleurs, dans leurs grandes migrations, les hommes obéissent toujours
-à un ensemble de passions multiples qu'ils ne savent point analyser. Que
-de tribus ont ainsi marché, changé de demeure, sans savoir ce qui les
-poussait en avant! Elles racontaient ensuite dans leurs traditions
-qu'elles avaient été guidées par une étoile ou par une colonne de feu,
-ou bien qu'elles avaient suivi le vol d'un aigle, posé leurs pieds dans
-les traces laissées par le sabot d'un bison.
-
-Si l'histoire est muette ou du moins très sobre de paroles sur les
-marches et contremarches que les changements de climats ont imposées aux
-peuples, en revanche, il suffit de regarder pour voir, sur les flancs
-opposés de la plupart des montagnes, comment la différence des hommes
-répond à celle de la température et du milieu. Lorsque, de chaque côté
-du mont, le contraste des climats est peu sensible, soit parce que la
-direction de toute la rangée des hauteurs est celle du nord au sud, soit
-parce que des vents d'une même origine et portant une même quantité
-d'humidité viennent arroser les deux versants, alors les hommes d'une
-même race peuvent se répandre librement de part et d'autre, s'adonner à
-la même culture, aux mêmes industries, pratiquer les mêmes mœurs. La
-muraille qui se dresse entre eux, et qu'interrompent peut-être de
-nombreuses brèches, n'est point un rempart de séparation. Mais que la
-montagne et toute la série des sommets qui s'y rattachent de part et
-d'autre aient un de leurs versants tourné vers le nord et ses vents
-froids, et que la pente opposée reçoive en plein les doux rayons du
-midi; ou bien que, d'un côté, les vapeurs de la mer s'épanchent en
-torrents, tandis que, de l'autre côté, les ravins restent toujours à
-sec, et bien certainement flore, faune, humanité des deux versants,
-offriront les plus remarquables contrastes. Chaque pas que fait le
-voyageur, après avoir franchi la crête, le met en présence d'une nature
-nouvelle; il pénètre dans un autre monde où découverte succède à
-découverte. Le voilà qui s'arrête devant une herbe odorante qu'il
-n'avait jamais vue; un étrange papillon voltige devant lui; pendant
-qu'il étudie les espèces nouvelles, plantes ou animaux, ou qu'il cherche
-à se rendre compte dans leur ensemble des traits de cette nature qu'il
-ne connaissait pas, un pâtre vient à sa rencontre; c'est l'homme d'une
-autre race et d'une autre civilisation; sa langue même est différente.
-
-En séparant deux zones de climats, la crête de la montagne sépare donc
-aussi deux peuples; c'est là un phénomène constant dans tous les pays de
-la terre où la conquête n'a pas brutalement mélangé ou supprimé les
-races, et même, en dépit des violences de la conquête, ce contraste
-normal entre les populations des deux versants s'est fréquemment
-rétabli. Qu'on en juge par l'histoire de l'Italie! La splendeur de ce
-pays fascinait les barbares du nord et du nord-ouest! Que de fois les
-Allemands et les Français, attirés par la richesse de son territoire,
-par les trésors de ses villes, la saveur de ses fruits et toutes ses
-beautés naturelles, se sont précipités en bandes armées sur les plaines
-qu'entoure le grandiose hémicycle des Alpes! Ils ont eu beau massacrer,
-incendier et détruire, beau s'installer eux-mêmes à le place des
-vaincus, se bâtir des villes et se construire des citadelles, la
-population native a toujours repris le dessus, et les étrangers, Celtes
-ou Teutons, ont dû repasser les Alpes.
-
-Aussi les monts, rugosités relativement insignifiantes à la surface du
-globe, simples obstacles que l'homme peut d'ordinaire franchir en un
-jour, prennent-ils une extrême importance historique comme frontières
-naturelles entre les nations diverses. Ce rôle dans la vie de
-l'humanité, ils le doivent moins au manque de routes, à la raideur de
-leurs escarpements, à leur zone de neiges et de rochers infertiles, qu'à
-la diversité et souvent à l'inimitié des populations assises aux deux
-bases opposées. L'histoire du passé nous l'enseigne: toute limite
-naturelle posée entre les peuples par un obstacle difficile à franchir,
-plateau, montagne, désert ou fleuve, était en même temps une frontière
-morale pour les hommes; comme dans les contes de fées, elle se
-fortifiait d'un mur invisible, dressé par la haine et le mépris. L'homme
-venu par delà les monts n'était pas seulement un étranger, c'était un
-ennemi. Les peuples se haïssaient; mais parfois un berger, meilleur que
-toute sa race, chantait doucement quelques paroles naïvement
-affectueuses en regardant par delà les monts. Lui, du moins, savait
-franchir la haute barrière des rochers et des neiges; par le cœur, il
-savait se faire une patrie sur les deux versants de la montagne. Un
-vieux chant de nos Pyrénées raconte ce triomphe d'un doux sentiment sur
-la nature et sur les traditions de haines nationales:
-
- Baicha-bous, montagnos! Planos, haoussa-bous,
- Daqué pousqui bede oun soun mas amous!
- Baissez-vous, montagnes! plaines, haussez-vous
- Et que je puisse voir où sont mes amours!
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-LE LIBRE MONTAGNARD
-
-
-Le plissement de la surface terrestre en montagnes et en vallées est
-donc un fait capital dans l'histoire des peuples, et souvent il explique
-leurs voyages, leurs migrations, leurs conflits, leurs destinées
-diverses. C'est ainsi qu'une taupinière, surgissant dans une prairie, au
-milieu de populations d'insectes empressés qui vont et viennent, change
-immédiatement tous les plans et fait dévier en sens divers la marche des
-tribus voyageuses.
-
-En séparant de son énorme masse les nations qui en assiègent de part et
-d'autre les versants, la montagne protège aussi les habitants,
-d'ordinaire peu nombreux, qui sont venus chercher un asile dans ses
-vallées. Elle les abrite, elle les fait siens, leur donne des mœurs
-spéciales, un certain genre de vie, un caractère particulier. Quelle que
-soit sa race originaire, le montagnard est devenu tel qu'il est sous
-l'influence du milieu qui l'entoure; la fatigue des escalades et des
-pénibles descentes, la simplicité de la nourriture, la rigueur des
-froids de l'hiver, la lutte contre les intempéries, en ont fait un homme
-à part, lui ont donné une attitude, une démarche, un jeu de mouvements
-bien différents de ceux de ses voisins des plaines. Elles lui ont donné
-en outre une manière de penser et de sentir qui le distingue; elles ont
-reflété dans son esprit, comme dans celui du marin, quelque chose de la
-sérénité des grands horizons; dans maints endroits aussi, elles lui ont
-assuré le trésor inappréciable de la liberté.
-
-Une des grandes causes qui ont contribué à maintenir l'indépendance de
-certaines peuplades des montagnes, c'est que, pour elles, le travail
-solidaire et les efforts d'ensemble sont une nécessité. Tous sont utiles
-à chacun, et chacun l'est à tous; le berger qui va sur les hauts
-pâturages garder les troupeaux de la communauté n'est pas le moins
-nécessaire à la prospérité générale. Quand un désastre a lieu, il faut
-que tous s'entr'aident pour réparer le mal; l'avalanche a recouvert
-quelques cabanes, tous travaillent à déblayer les neiges; la pluie a
-raviné les champs cultivés en gradins sur les pentes, tous s'occupent de
-reprendre la terre éboulée dans les fonds et la reportent dans des
-hottes jusqu'au versant d'où elle est descendue; le torrent débordé a
-recouvert les prairies de cailloux, tous s'emploient à dégager le gazon
-de ces débris qui l'étouffent. En hiver, lorsqu'il est dangereux de
-s'aventurer dans les neiges, ils comptent sur l'hospitalité les uns des
-autres; ils sont tous frères, ils appartiennent à la même famille.
-Aussi, quand ils sont attaqués, résistent-ils d'un commun accord, mus
-pour ainsi dire par une seule pensée. D'ailleurs, la vie de luttes
-incessantes, de combats sans trêve contre les dangers de toute sorte,
-peut-être aussi l'air pur, salubre, qu'ils respirent, en font des hommes
-hardis, dédaigneux de la mort. Travailleurs pacifiques, ils n'attaquent
-point, mais ils savent se défendre.
-
-La montagne protectrice leur procure les moyens de s'abriter contre
-l'invasion. Elle défend la vallée par d'étroits défilés d'entrée où
-quelques hommes suffiraient pour arrêter des bandes entières; elle cache
-ses vallons fertiles dans les creux de hautes terrasses dont les
-escarpements semblent ingravissables; en certains endroits, elle est
-perforée de cavernes communiquant les unes avec les autres et pouvant
-servir de cachettes.
-
-Sur la paroi d'un défilé, que je visitais souvent, se trouvait une de
-ces forteresses cachées. C'est à grand'peine si je pouvais en atteindre
-l'entrée en m'accrochant aux anfractuosités du roc et en m'aidant de
-quelques tiges de buis qui avaient inséré leurs racines dans les fentes.
-Combien plus difficile en eût été l'escalade à des assiégeants! Des
-blocs, entassés à la porte de la grotte, étaient prêts à rouler et à
-rebondir de pointe en pointe jusque dans le torrent. De chaque côté de
-l'entrée, la roche, absolument droite et polie, n'eût pas laissé passer
-une couleuvre; au-dessus, la falaise surplombait et, comme un porche
-gigantesque, protégeait l'ouverture. En outre, un grand mur la fermait à
-demi. A moins d'une surprise, la grotte était donc inabordable à tout
-assaillant. Les ennemis devaient se borner à la surveiller de loin;
-mais, lorsqu'ils n'entendaient plus sortir la moindre rumeur, lorsqu'ils
-se hasardaient enfin pour compter les cadavres, ils trouvaient les
-galeries souterraines complètement vides. Les habitants s'étaient
-glissés de caverne en caverne jusqu'à une autre issue plus secrète
-cachée dans les broussailles. La chasse était à recommencer.
-Quelquefois, hélas! elle se terminait par la capture du gibier. L'homme
-est une proie pour l'homme.
-
-En certains endroits où la montagne n'offre pas de cavités propices,
-c'est un roc isolé dans la vallée, un roc aux faces perpendiculaires,
-qui servait de forteresse. Taillé à pic sur les trois côtés que le
-torrent entoure à la base, il n'était accessible que par un seul
-versant, et de ce côté le groupe de montagnards, qui voulait en faire à
-la fois sa tour de guet et son donjon de retraite, n'avait qu'à
-continuer le travail commencé par la nature. Il escarpait la roche, la
-rendait ingravissable aux pas humains et n'y laissait qu'une seule
-entrée souterraine percée à coups de barre dans l'épaisseur du roc. Une
-fois rentrés dans leur aire, les habitants de la forteresse obstruaient
-l'ouverture au moyen d'un quartier de roche; l'oiseau seul pouvait alors
-leur rendre visite. L'architecture n'était point nécessaire à cette
-citadelle. Peut-être néanmoins, par une sorte de coquetterie, le
-montagnard bordait-il l'arête du précipice d'un mur à créneaux, qui
-permettait à ses enfants de jouer sans danger sur toute l'étendue du
-plateau, et du haut duquel il pouvait, mieux à son aise, épier tout ce
-qui se montrait aux alentours sur les pentes des monts. En beaucoup de
-contrées montagneuses de l'Orient, dont les vallées sont peuplées de
-races ennemies les unes des autres, et où le meurtre d'un homme, en
-conséquence, est tenu pour simple peccadille, nombre de ces
-rochers-forteresses sont encore habités. Quand un hôte arrive au bas de
-l'escarpement, il annonce sa présence par des cris d'appel. Bientôt
-après, un panier descend d'une trappe ouverte dans le rocher; le
-voyageur s'y installe, et les robustes bras de ses amis d'en haut
-hissent lentement le lourd panier tourbillonnant dans l'air.
-
-Si les rochers abrupts des hautes vallées servaient à défendre les
-populations paisibles contre toute incursion, en revanche les monticules
-de la plaine servaient souvent de poste de guet et de rapine à quelque
-baron de proie.
-
-Combien de villages, même dans notre pays, montrent par leur
-architecture que, récemment encore, la guerre était en permanence, et
-qu'à chaque heure il fallait s'attendre à une attaque de seigneurs ou de
-malandrins. Il n'y a point de maisons isolées sur les pentes sans
-défense; toutes les masures, semblables à des moutons effrayés par
-l'orage, se sont groupées en un seul tas, vaste monceau de pierres. D'en
-bas, on dirait une simple continuation du rocher, une dentelure de la
-cime, tantôt éclatante de lumière, tantôt noire d'ombre; on y monte par
-des sentiers vertigineux que chaque matin les paysans ont à descendre
-pour cultiver leurs champs, qu'ils ont à gravir péniblement chaque soir
-après le long travail de la journée. Une porte seulement donne accès
-dans la commune, et sur les tours latérales se voient encore les traces
-des herses et d'autres moyens de défense. Aucune fenêtre ne donne vue
-sur l'immense étendue des vallées environnantes; les seules ouvertures
-sont des meurtrières où passaient autrefois les javelots et les canons
-des fusils. Encore aujourd'hui, les descendants de ces malheureux,
-assiégés de génération en génération, n'osent bâtir leur demeure au
-milieu de leurs champs. Ils pourraient le faire, mais la coutume, de
-tous les tyrans le mieux obéi, les parque toujours dans l'antique
-prison.
-
-Les hautes vallées de la montagne étaient libres, libres les
-montagnards; mais, en dehors des passages étroits où ne s'étaient jamais
-hasardés impunément les agresseurs, un promontoire presque isolé portait
-le château fort d'un baron. De là-haut, le brigand, anobli par ses
-propres crimes et par ceux de ses ancêtres, pouvait surveiller les
-plaines environnantes ainsi que les ravins et le défilé de la montagne.
-Comme un serpent enroulé sur un rocher et redressant sa tête inquiète
-pour guetter un nid plein d'oisillons, le bandit regarde du haut de son
-donjon; il n'ose attaquer les montagnards dans leur vallée, mais il se
-promet au moins de surprendre et d'asservir ceux qui se hasarderont dans
-la plaine.
-
-Le château du noble détrousseur de passants est en ruine aujourd'hui. Un
-sentier pierreux, obstrué de ronces, a remplacé le chemin où les
-guerriers faisaient caracoler leurs chevaux joyeux au moment du départ,
-où remontaient les marchands enchaînés et les mulets pesamment chargés
-de butin. A l'endroit où fut le pont-levis, le fossé a été comblé de
-pierres, et, depuis, le vent et les pieds des passants y ont porté un
-peu de terre végétale dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs
-racines. Les murs sont en grande partie écroulés; d'énormes fragments,
-pareils à des rochers, gisent épars sur le sol; ailleurs, des éboulis de
-pierres tombées dans le fossé en emplissent à demi les douves que
-recouvre un tapis épais de lentilles d'eau. La grande cour, où jadis se
-rassemblaient les hommes d'armes avant les expéditions de pillage, est
-encombrée de débris, coupée de fondrières; on ose à peine se frayer un
-chemin à travers les fourrés d'arbrisseaux et les hautes herbes; on a
-peur de marcher sur quelque vipère blottie entre deux pierres ou de
-tomber dans l'ouverture de quelque oubliette encore béante. Avançons
-pourtant en regardant attentivement à nos pieds! Nous arrivons au bord
-du puits qu'entoure heureusement un reste de margelle. Nous nous
-penchons avec effroi au-dessus de la gueule noire du gouffre, et nous
-cherchons à en sonder la profondeur à travers les scolopendres et les
-fougères enguirlandées. Il nous semble discerner au fond le vague reflet
-d'un rayon égaré dans l'abîme; nous croyons entendre monter vers nous
-comme un murmure étouffé. Est-ce un courant d'air égaré qui tourbillonne
-dans le puits? Est-ce une source dont l'eau suinte à travers les pierres
-et tombe goutte à goutte? Est-ce une salamandre qui rampe dans l'eau et
-la fait clapoter? Qui sait? Autrefois, nous dit la légende, les bruits
-confus qui sortaient de ces profondeurs étaient les cris de désespoir et
-les sanglots des victimes. L'eau du puits repose sur un lit d'ossements.
-
-Je détourne avec effort mes yeux du gouffre qui me fascine, et je les
-reporte sur la masse carrée du donjon, brillant en pleine lumière. Les
-autres tours se sont écroulées, lui seul est resté debout; il a même
-gardé quelques créneaux de sa couronne. Les murs, jaunis par le soleil,
-sont encore polis comme au lendemain du jour où le seigneur banqueta
-pour la première fois dans la grande salle; on n'y voit pas une lézarde,
-à peine une éraflure; seulement, les boiseries et les ferrures des
-étroites fenêtres disposées en meurtrières ont disparu. A cinq mètres
-au-dessus du sol, s'ouvre dans l'épaisseur de la muraille ce qui fut la
-porte d'entrée; une large pierre en saillie en forme le seuil, et le
-sommet de l'ogive est orné d'une sculpture grossière portant un
-monogramme bizarre et les traces de l'antique devise baroniale.
-L'escalier mobile qui s'accrochait au seuil n'existe plus, et
-l'archéologue zélé, qui veut chercher à lire ou plutôt à deviner les
-quelques mots orgueilleux sculptés dans la pierre, doit se munir d'une
-échelle. Pour s'introduire dans l'intérieur de la tour, les paysans ont
-pris un moyen plus violent: ils ont percé le mur au ras du sol. Ce fut
-là, sans doute, un rude travail; mais peut-être étaient-ils animés par
-l'amour de la vengeance contre ce donjon où nombre des leurs étaient
-morts de faim ou dans les tortures; peut-être aussi se figuraient-ils
-qu'ils y découvriraient un trésor caché.
-
-Je pénètre par cette brèche avec une sorte d'appréhension; l'air de
-l'intérieur, auquel ne vient jamais se mêler un rayon de soleil, me
-glace avant que je sois entré. Pourtant la lumière descend jusqu'au fond
-de la tour; le toit s'est effondré; les planchers ont été brûlés dans
-quelque antique incendie, et l'on aperçoit çà et là, à demi engagés dans
-la muraille, des restes de poutres noircies. Tous ces débris, pierres,
-bois et cendres, se sont peu à peu mêlés en une sorte de pâte que l'eau
-du ciel, descendant comme au fond d'un puits, conserve toujours humide.
-Un limon gluant recouvre cette terre molle où glisse le pied que j'y
-hasarde avec répugnance. Il me semble être enfermé déjà dans l'horrible
-cachot; je n'en respire qu'avec dégoût l'air rance et méphitique. Et
-pourtant, cet air est pur, en comparaison de cette odeur de moisissure
-et d'ossements qui sort de la gueule ébréchée des oubliettes. Je me
-penche au-dessus du trou noir et cherche à discerner quelque chose, mais
-je ne vois rien. Il me faudrait avoir le regard aiguisé par une longue
-obscurité pour distinguer les reflets égarés dans ces ténèbres. Trou
-sinistre! J'ignore les meurtres dont il a été complice, mais je
-frissonne de peur en le voyant, et, comme pour chercher de la force, je
-regarde vers le bleu du ciel encadré par les quatre murailles de la
-tour. Une chouette troublée tourbillonne là-haut en poussant son aigre
-cri.
-
-Un escalier pratiqué dans l'épaisseur du mur permet de monter jusqu'aux
-créneaux. Plusieurs marches sont usées, et l'escalier se trouve ainsi
-changé en un plan incliné fort difficile à gravir; mais, en m'appuyant
-aux parois, en m'accrochant aux saillies, en glissant dans la poussière
-pour me relever, je finis par atteindre le couronnement de la tour. La
-pierre est large, et je ne cours aucun danger; cependant, j'ose à peine
-faire quelques pas, de peur d'être entraîné par le vertige. Je suis
-perché tout en haut, dans la région des oiseaux et des nuages, entre
-deux abîmes. D'un côté est le gouffre noir de la tour; de l'autre est la
-profondeur lumineuse des rochers et des versants éclairés par le soleil.
-Le promontoire qui porte le donjon paraît lui-même comme une autre tour
-de plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la rivière qui serpente
-autour de sa base produit au plus l'effet d'un simple fossé de défense.
-On raconte que l'un des anciens seigneurs de l'endroit se donnait
-quelquefois le plaisir de faire sauter ses prisonniers du haut de la
-terrasse du donjon. Il réservait à ses ennemis les plus détestés la mort
-lente dans le trou des oubliettes; mais les captifs contre lesquels il
-n'avait aucun motif de haine devaient, en s'élançant de la tour, montrer
-avec quel courage et quelle bonne grâce ils savaient mourir. Le soir, on
-en causait autour de la table fumante, on riait des contorsions de ceux
-qui reculaient épouvantés devant l'abîme, on louait ceux qui d'un bond
-s'étaient d'eux-mêmes lancés dans le vide. Le noble seigneur mourut dans
-un couvent du voisinage en «odeur de sainteté».
-
-Au pied de la roche se groupent en désordre les humbles maisonnettes aux
-toits d'ardoise ou de chaume de l'ancien village asservi. Quels
-changements se sont accomplis, non seulement dans les institutions et
-dans les mœurs, mais aussi dans l'âme humaine, depuis que le seigneur
-tenait ainsi tous ses sujets sous son regard et sous son pied, depuis
-que l'héritier de son nom grandissait en se disant, de ces êtres mal
-vêtus qu'il voyait se mouvoir en bas: «Tous ces hommes, si je le veux,
-sont de la chair pour mon épée!» Comment alors eût-il été possible, même
-au plus doux, au mieux doué d'entre les fils de nobles, de ne pas sentir
-sa poitrine se gonfler d'un orgueil féroce, à la vue de tout cet horizon
-de terres soumises, de ce village rampant, de ces manants abjects
-grouillant dans le fumier? Il eût voulu s'imaginer qu'en naissant les
-hommes ont droit égal au bonheur, il se fût considéré comme né de la
-même boue, qu'un seul regard jeté dans l'espace, du haut de
-l'orgueilleuse terrasse de son donjon, eût suffi pour le détromper. Pour
-croire à l'égalité, non dans la joie, mais dans le désespoir ou le
-remords, il lui fallait quitter son château, s'enfouir dans le couvent
-sombre d'une étroite vallée et se frapper le front sur le pavé des
-églises.
-
-De nos jours, le descendant de ces anciens chevaliers n'a plus à se
-faire le geôlier d'un village, ni à surveiller les habitants d'un regard
-jaloux, à moins pourtant qu'il soit devenu propriétaire d'usine et que
-les villageois peuplent sa fabrique. La villa qu'il s'est fait bâtir sur
-le penchant d'un coteau se cache pour ainsi dire. Le groupe de maisons
-le plus voisin est masqué par un rideau de grands arbres, et si des
-villages lointains se montrent çà et là, ils ne sont que de simples
-motifs dans le paysage, des traits dans le grand tableau. Le châtelain
-n'est plus le maître: que lui servirait donc de donner à sa demeure une
-position dominatrice? Il lui vaut mieux une solitude où il puisse jouir
-de la nature en paix.
-
-C'est que, depuis le moyen âge, village et château ne constituent plus
-un petit monde à part; de gré ou de force, ils sont entrés dans un monde
-plus grand, dans une société où les luttes ont plus d'ampleur, où les
-progrès ont une portée bien autrement grande. Le petit royaume dont le
-seigneur était le maître absolu n'est plus maintenant qu'un simple
-district, et le descendant des anciens barons n'a plus que faire du
-glaive rouillé de ses ancêtres. Peut-être essaye-t-il encore de garder
-quelques-uns des privilèges apparents ou réels qui lui restent de la
-puissance de ses pères; peut-être, se résignant à son rôle de sujet ou
-de citoyen, rentre-t-il simplement dans la foule. En tout cas, c'est à
-d'autres, peuples ou rois, qu'ont servi combats et conquêtes de ses
-aïeux. Que ceux-ci, pendant de longues guerres contre les montagnards,
-aient réussi à les forcer dans leurs retraites, et qu'ils aient reporté
-jusqu'aux crêtes neigeuses la frontière de leur domaine, eux, à leur
-tour, ont eu à recevoir la visite de quelque envahisseur, et la limite
-qu'ils avaient donnée à leurs possessions se perd dans l'immense
-pourtour d'un puissant empire.
-
-Un nom bizarre, qui se retrouve en maints endroits dans les montagnes,
-m'a fait songer aux choses du passé. Dans un ravin, plissement léger du
-sol, brille de loin, comme un petit diamant mobile, une source qui
-serait à peine visible, si le soleil, d'un rayon, n'en révélait
-l'existence. Je m'en approche, des feuilles de cresson ploient et se
-redressent tour à tour sous la goutte argentine qui passe; autour
-frémissent quelques oiseaux, et l'herbe, qui baigne ses racines dans
-l'eau cachée, darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus du
-gazon flétri des pâturages. Cette petite nappe de verdure que discernent
-de loin les bergers sur le front gris et comme brûlé du versant de la
-montagne, c'est la «Fontaine des trois Seigneurs».
-
-Pourquoi cette étrange appellation? Comment une source aussi peu
-abondante a-t-elle ainsi pris le nom de trois potentats? La légende des
-montagnes nous dit qu'à une époque déjà très ancienne, du temps où des
-châteaux forts entourés de fossés se dressaient sur tous les
-promontoires des défilés, trois comtes qui, par hasard, n'étaient point
-en guerre, se rencontrèrent à la chasse dans le voisinage de la
-fontanelle. Ils étaient fatigués de leur longue course à la poursuite de
-sangliers ou de cerfs, et la sueur découlait sur leurs fronts. La tourbe
-de leurs valets, empressés autour d'eux, leur offrait à l'envi le vin et
-l'hydromel; mais le petit filet d'eau sourdant de la fente du rocher
-leur sembla plus agréable à boire que toutes ces liqueurs versées dans
-les aiguières d'argent. L'un après l'autre, ils se penchèrent sur le
-petit bassin de la source, écartèrent de la main les herbes flottant à
-la surface de l'eau et burent à même comme de simples pâtres ou comme
-des faons de la montagne. Puis ils se regardèrent, se tendirent la main
-d'amitié et, se couchant sur le gazon, se mirent à deviser joyeusement.
-Le temps était beau, le soleil était déjà penché vers l'horizon,
-quelques nuages épars jetaient de grandes ombres sur les moissons
-jaunissantes des plaines; de légères fumées s'élevaient çà et là des
-villages. Les trois compères se sentaient en belle humeur. Jusque-là,
-leurs vastes domaines n'avaient pas eu de limites précises dans la
-montagne; ils décidèrent que, désormais, la source qui les avait
-désaltérés de son filet d'eau glacée serait le point de séparation des
-comtés. L'un devait suivre la rive droite, l'autre la rive gauche du
-ruisselet; le troisième devait occuper toute la croupe qui s'étend de la
-source au sommet voisin, et de là sur le versant opposé. En foi du
-traité qu'ils venaient de conclure, les trois seigneurs remplirent leur
-main droite de quelques gouttelettes de la fontaine, et chacun en
-aspergea le gazon de son domaine.
-
-Mais, hélas! les beaux jours ne durent pas et les nobles comtes ne sont
-pas toujours souriants et bons camarades. Les trois amis se
-brouillèrent, la guerre éclata. Vassaux, bourgeois et paysans
-s'égorgèrent dans les forêts et ravins pour changer de place la borne
-des trois comtés. La plaine fut dévastée et, pendant plusieurs
-générations, des torrents de sang coulèrent pour la possession de cette
-goutte d'eau qui sourd là-haut sur les paisibles hauteurs. Enfin, la
-paix est faite, et si la guerre recommence, ce n'est plus entre les
-trois barons ni pour la conquête d'une simple fontaine, mais entre de
-puissants souverains et pour la possession d'immenses territoires avec
-des montagnes, des forêts, des fleuves et des villes populeuses. Ce ne
-sont pas non plus quelques bandes mal armées qui s'entre-massacrent, ce
-sont des centaines de mille hommes, pourvus des moyens de destruction
-les plus scientifiques, qui se heurtent et s'entre-tuent. Sans doute,
-l'humanité progresse, mais, à la vue de ces effroyables conflits, on se
-prend quelquefois à douter!
-
-Combien, semble-t-il alors, combien sont heureuses les populations
-retirées dans les vallées hautes qui n'ont jamais eu à souffrir de la
-guerre, ou qui, du moins, en dépit du flux et du reflux des armées en
-marche, ont fini par sauvegarder leur indépendance première! Maints
-peuples de montagnards, protégés par leurs énormes massifs de montagnes
-reliés les uns aux autres, ont eu ce bonheur de rester libres. Ils le
-savent; ce n'est point seulement à l'héroïsme de leurs cœurs, à la
-force de leurs bras, à l'union de leurs volontés, qu'ils doivent de
-n'avoir point été asservis par de puissants voisins. C'est aussi à leurs
-grandes Alpes qu'il leur faut rendre grâces; ce sont là les fermes
-colonnes qui ont défendu l'entrée de leur temple.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-LE CRÉTIN
-
-
-A côté de ces hommes forts, de ces vaillants à la poitrine solide, au
-regard perçant, qui gravissent les rochers d'un pas ferme, se traînent
-de hideuses masses de chair vivante, les crétins à goîtres pendants.
-Encore, parmi ces masses, en est-il beaucoup qui ne peuvent même se
-traîner; elles sont là, assises sur des chaises fétides, balançant de
-côté et d'autre leur torse et leur tête, laissant couler la bave sur
-leurs haillons gluants. Ces êtres ne savent pas marcher; il en est qui
-n'ont pas encore su acquérir l'art primordial de porter la nourriture à
-la bouche. On leur donne la pâtée, on les gorge, et, quand ils sentent
-que la nourriture ingérée descend dans l'estomac, ils poussent un petit
-grognement de satisfaction. Voilà les derniers représentants de cette
-humanité, «ceux dont le visage a été créé pour regarder les astres!» Que
-d'intervalles franchis entre la tête idéale de l'Apollon Pythien et
-celle du pauvre crétin aux yeux sans regard et au rictus difforme! Bien
-plus belle est la tête du reptile, car celle-ci ressemble à son type, et
-nous ne nous attendons pas à la voir autrement, tandis que la figure de
-l'idiot est une forme hideusement dégénérée; nous apercevons de loin ce
-qui paraît être un homme, et l'intelligence de l'animal ne se montre
-même pas dans ces traits discordants!
-
-Pour comble d'horreur, les sentiments rudimentaires qui se révèlent dans
-cet être malheureux ne sont pas toujours bons. Quelques crétins sont
-méchants. Ceux-là grincent des dents, poussent des rugissements féroces,
-font des gestes de colère avec leurs bras malhabiles; ils frappent le
-sol de leurs pieds, et, si on les laissait faire, ils dévoreraient la
-chair et boiraient le sang de ceux qui les soignent avec dévouement.
-Qu'importe cette rage aux naïfs et bons montagnards? Ils n'en ont pas
-moins donné aux pauvres idiots les noms de «crétins», de «crestias» ou
-«d'innocents», dans la pensée que ces êtres, incapables de raisonner
-leurs actes et d'arriver à la compréhension du mal, jouissent du
-privilège de n'avoir aucun péché sur la conscience. Chrétiens dès leur
-berceau, ils ne sauraient manquer de monter droit au ciel. C'est ainsi
-que, dans les pays musulmans, la foule se prosterne devant les fous et
-les hallucinés, et que l'on se glorifie d'être atteint par leurs
-crachats ou leurs excréments. Puisque, sous une forme humaine, ils
-vivent en dehors de l'humanité, c'est que sans doute ils font un rêve
-divin.
-
-D'ailleurs, parmi ces malheureux, il en est aussi de vraiment bons,
-aimant, dans leur cercle étroit, à faire le bien. Un jour, j'étais
-descendu dans la vallée pour remonter de l'autre côté sur un plateau de
-pâturages, au milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un petit lac.
-Sans m'arrêter, j'avais dépassé une petite hutte humide, environnée de
-quelques aulnes, et, d'un pas délibéré, je suivais un sentier vaguement
-indiqué par les pas des animaux au bord d'une eau rapide. Déjà je me
-trouvais à plus d'un jet de pierre de la hutte, lorsque j'entendis
-retentir derrière moi un pas lourd et précipité; en même temps, un
-souffle guttural, presque un râle, sortait de cet être qui me
-poursuivait et gagnait sur moi. Je me retournai et je vis une pauvre
-crétine, dont le goître, ballotté par la course, oscillait pesamment
-d'une épaule à l'autre épaule. J'eus grand'peine à retenir une
-expression d'horreur en voyant cette masse humaine s'avancer vers moi,
-se jetant alternativement de jambe en jambe. Le monstre me fit signe
-d'attendre, puis s'arrêta devant moi en me regardant fixement de ses
-yeux hébétés et en me soufflant son râle dans le visage. Avec un geste
-négatif, elle me montra le défilé dans lequel j'allais m'engager, puis
-elle joignit les mains, pour me montrer que des rochers à pic barraient
-le passage. «Là, là!» fit-elle en me désignant un sentier mieux tracé
-qui s'élève en lacets sur une pente inclinée et gagne un plateau pour
-contourner l'infranchissable défilé du fond. Quand elle me vit suivre
-son bon avis et commencer de gravir la pente, elle poussa deux ou trois
-grognements de satisfaction, m'accompagna du regard pendant quelque
-temps, puis s'éloigna tranquillement, heureuse d'avoir fait une bonne
-action. Moins content qu'elle, je l'avoue, je me sentais humilié dans
-l'âme. Un être disgracié de la nature, horrible, une sorte de chose sans
-forme et sans nom, n'avait eu de repos qu'elle ne m'eût tiré d'un
-mauvais pas; et moi, l'un de ces hommes fiers, moi qui savais être doué
-par la nature d'une certaine raison et qui en étais arrivé au sentiment
-de responsabilité morale, combien de fois n'avais-je pas laissé, sans
-rien leur dire, d'autres hommes, et même ceux que j'appelais amis,
-s'engager en des passages bien autrement redoutables qu'un défilé de
-montagnes? L'idiote, la goîtreuse, m'avait enseigné le devoir. Ainsi,
-même dans ce qui me semblait au-dessous de l'humanité, je retrouvais la
-bienveillance si souvent absente chez ceux qui se disent les grands et
-les forts. Aucun être n'est assez bas pour tomber au-dessous de l'amour
-et même du respect. Qui donc a raison, de l'antique Spartiate qui jetait
-dans un gouffre les enfants mal venus, ou bien de la mère qui, tout en
-pleurant, allaite et caresse son fils idiot et difforme? Certes, nul
-n'osera donner tort aux mères qui luttent contre toute espérance pour
-arracher leurs enfants à la mort; mais il faut que la société vienne au
-secours de ces malheureux, par la science et l'affection, pour guérir
-ceux qui sont guérissables, donner tout le bonheur possible à ceux dont
-l'état est sans espoir, et veiller à ce que la pratique de l'hygiène et
-la compréhension des lois physiologiques réduisent de plus en plus le
-nombre de pareilles naissances.
-
-Une éducation suivie peut dégrossir ces lourdes natures, et lorsque à
-l'affection de la mère succède la sollicitude d'un compagnon qui réussit
-à faire accomplir quelque travail grossier au pauvre innocent, celui-ci
-se développe peu à peu et finit par avoir sur son visage comme un reflet
-d'intelligence. Parmi les innombrables tableaux qui se sont gravés dans
-ma mémoire lorsque je parcourais la montagne, j'en retrouve un qui me
-touche et m'émeut encore après de longues années. C'était le soir, vers
-les derniers jours de l'été. Les prairies de la vallée venaient d'être
-fauchées pour la seconde fois, et j'apercevais de petites meules de foin
-éparses dont le vent m'apportait la douce odeur. Je cheminais dans une
-route sinueuse, jouissant de la fraîcheur du soir, de la senteur des
-herbes, de la beauté des cimes éclairées par le soleil couchant. Tout à
-coup, à un détour du chemin, je me trouvai en présence d'un groupe
-singulier. Un crétin goîtreux était attelé par des cordes à une espèce
-de char rempli de foin. Il traînait sans peine le lourd véhicule, ne
-voyant ni les fondrières, ni les gros blocs épars, tirant comme une
-force aveugle. Mais il avait à côté de lui son petit frère, enfant
-gracieux et souple, au visage tout en regard et en sourire; c'était lui
-qui voyait et pensait pour le monstre. D'un signe, d'un attouchement, il
-le faisait obliquer à droite ou à gauche pour éviter les obstacles, il
-précipitait ou ralentissait sa marche; il formait avec lui un attelage
-dont il était l'âme et dont l'autre était le corps. Quand ils passèrent
-près de moi, l'enfant me salua d'un geste aimable, et, poussant Caliban
-du coude, lui fit ôter sa casquette et tourner vers moi ses yeux sans
-pensée. Il me sembla pourtant y voir poindre comme une lueur d'un
-sentiment humain de respect et d'amitié. Et moi je saluai, avec une
-sorte de vénération, ce groupe, ce groupe touchant, symbole de
-l'humanité en marche vers l'avenir.
-
-Laissé à lui-même et ne jouissant que des lumières d'un instinct animal,
-le crétin peut accomplir quelquefois des choses qui seraient au-dessus
-de la force d'un homme intelligent et plein de la conscience de sa
-valeur. Souvent mon compagnon le berger me racontait la chute qu'il
-avait faite dans une crevasse de glacier, et, quand il en parlait,
-l'effroi se peignait encore sur sa figure. Il était assis sur un talus,
-près du bord d'un glacier, lorsqu'une pierre, en s'écroulant, lui fit
-perdre son équilibre, et, sans qu'il pût se retenir, il glissa dans une
-fissure béante qui s'ouvrait entre le roc et la masse compacte des
-glaces; tout à coup, il se trouva comme au fond d'un puits, apercevant à
-peine un reflet de la lumière du ciel. Il était étourdi, contusionné,
-mais ses membres n'étaient point rompus. Poussé par l'instinct de la
-conservation, il put s'accrocher à la paroi du rocher et monter, de
-saillie en saillie, jusqu'à quelques mètres de l'ouverture; il revoyait
-le soleil, les pâturages, les brebis et son chien, qui le regardait avec
-des yeux fervents. Mais, arrivé à ce rebord, le berger ne pouvait plus
-monter; au-dessus, la roche était lisse partout et ne laissait aucune
-prise à la main. L'animal était aussi désespéré que son maître; se
-jetant, de çà et de là, au bord du précipice, il poussa quelques
-aboiements courts, puis, soudain, partit comme une flèche dans la
-direction de la vallée. Le berger n'avait plus rien à craindre. Il
-savait que le bon chien allait chercher du secours et que bientôt il
-reviendrait accompagné de pâtres portant des cordes. Néanmoins, pendant
-la période d'attente, il passa par d'horribles angoisses de désespoir:
-il lui semblait que la bête fidèle ne serait jamais de retour; il se
-voyait déjà mourir de faim sur son rocher et se demandait avec horreur
-si les aigles ne viendraient pas lui arracher des lambeaux de chair
-avant qu'il fût tout à fait mort. Et pourtant il se rappelait
-parfaitement comment, dans un cas semblable, un «innocent» s'était
-conduit. Étant tombé au fond d'une crevasse, d'où il lui était
-impossible de remonter, le crétin ne s'était pas consumé en efforts
-inutiles; il attendit avec patience, frappant le sol de ses pieds afin
-d'entretenir la chaleur animale, et patienta ainsi tout un soir, puis
-toute une nuit, puis une moitié de la journée suivante. Alors, ayant
-entendu crier son nom par ceux qui le cherchaient, il répondit, et
-bientôt après il fut retiré du gouffre. Il ne se plaignit que d'avoir eu
-grand froid.
-
-Mais, quels que soient, hélas! les privilèges et les immunités du
-crétin, quoique le malheureux n'ait pas à craindre les soucis et les
-déceptions de l'homme qui se fraye à lui-même son chemin dans la vie, il
-n'en faut pas moins tenter d'arracher le crétin à son «innocence» et à
-ses maladies dégoûtantes pour lui donner, en même temps que la force du
-corps, le sentiment de sa propre responsabilité morale. Il faut le faire
-entrer dans la société des hommes libres, et, pour le guérir et le
-relever, il faut connaître d'abord quelles ont été les causes de sa
-dégénérescence. Des savants, penchés sur leurs cornues ou sur leurs
-livres, apportent des opinions diverses; les uns disent que la
-difformité du goître provient surtout du manque d'iode dans l'eau de
-boisson, et que, par le croisement, la difformité morale finit par
-s'ajouter à celle du corps; les autres croient plutôt que goître et
-crétinisme proviennent de ce que l'eau descendue des neiges n'a pas eu
-le temps de s'agiter et de s'aérer suffisamment, lorsqu'elle arrive
-devant le village, ou bien qu'elle a passé sur des roches contenant de
-la magnésie. Il est certain qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer
-à faire naître et à développer les maladies: mais est-ce là tout?
-
-Il suffit d'entrer dans une de ces cabanes où naissent et végètent les
-idiots pour voir qu'il est encore d'autres causes à leur situation
-lamentable. Le réduit est sombre et fumeux; les bahuts, la table et les
-poutres, sont rongés de vers; dans les recoins, où ne peut complètement
-pénétrer le regard, on entrevoit des formes indécises couvertes de
-crasse et de toiles d'araignées. La terre qui tient lieu de plancher
-reste constamment humide et comme visqueuse, à cause de tous les débris
-et des eaux impures qui l'engraissent. L'air qu'on respire dans cet
-espace étroit est âcre et fétide. On y sent à la fois les odeurs de la
-fumée, du lard rance, du pain moisi, du bois vermoulu, du linge sale,
-des émanations humaines. La nuit, toutes les issues sont fermées pour
-empêcher le froid du dehors de pénétrer dans la chambre; vieillards,
-père, mère, enfants, tous dorment dans une espèce d'armoire à étages
-dont les rideaux sont fermés pendant le jour, où, pendant le sommeil des
-nuits, s'accumule un air épais bien plus impur encore que celui du reste
-de la cabane. Ce n'est pas tout: durant les froids de l'hiver, la
-famille, afin d'avoir plus chaud, émigre du rez-de-chaussée et descend
-dans la cave, qui sert en même temps d'écurie. D'un côté sont les
-animaux couchant sur la paille souillée, de l'autre sont les hommes et
-les femmes gîtant sous leurs draps noircis. Une rigole à purin sépare
-les deux groupes de vertébrés mammifères, mais l'air respirable leur est
-commun; encore cet air, pénétrant par d'étroits soupiraux, ne peut-il se
-renouveler pendant des semaines entières, à cause des neiges qui
-recouvrent le sol; il faut y creuser des espèces de cheminées, à travers
-lesquelles ne descend qu'un blafard reflet du jour. Dans ces caves, le
-jour lui-même ressemble à une nuit du pôle.
-
-Est-il étonnant qu'en de pareilles demeures naissent des enfants
-scrofuleux, rachitiques, contrefaits? Dès la première semaine, nombre de
-nouveau-nés sont secoués par de terribles convulsions auxquelles la
-plupart succombent; dans certains pays, les mères s'attendent si bien à
-la mort de leurs enfants, qu'elles ne les croient pas encore nés tant
-qu'ils n'ont pas franchi le redoutable défilé de la «maladie des cinq
-jours». Combien aussi, parmi ceux qui en réchappent, en est-il qui
-vivent seulement d'une vie de maladie et de démence? Autant l'air
-environnant de la libre montagne et le travail au dehors sont excellents
-pour développer la force et l'adresse de l'homme valide, autant l'espace
-étroit et l'ombre humide de la cabane contribuent à empirer l'état du
-goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui devient le plus beau et le
-plus fort des jeunes gens, se traîne un autre frère, sorte
-d'excroissance charnue horriblement vivante!
-
-En maints endroits déjà, on a songé à bâtir des hospices pour ces
-malheureux. Rien ne manque dans ces nouvelles demeures. L'air pur y
-circule librement, le soleil en éclaire toutes les salles, l'eau y est
-pure et saine, tous les meubles et surtout les lits sont d'une exquise
-propreté; les «innocents» ont des surveillants qui les soignent comme
-des nourrices, et des professeurs qui tâchent de faire entrer un rayon
-de lumière intellectuelle dans leur dur cerveau. Souvent ils
-réussissent, et le crétin peut naître graduellement à une vie
-supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer le mal déjà survenu qu'il
-importe de travailler, c'est à le prévenir. Ces huttes infectes, si
-pittoresques parfois dans le paysage, doivent disparaître pour faire
-place à des maisons commodes et saines; l'air, la lumière, doivent
-entrer librement dans toutes les habitations de l'homme; une bonne
-hygiène du corps, aussi bien qu'une parfaite dignité morale, doivent
-être observées partout. A ce prix, les montagnards achèteront en
-quelques générations une immunité complète de toutes ces maladies qui
-dégradent maintenant un si grand nombre d'entre eux. Alors les habitants
-seront dignes du milieu qui les entoure; ils pourront contempler avec
-satisfaction les hauts sommets neigeux et dire comme les anciens Grecs:
-«Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-L'ADORATION DES MONTAGNES
-
-
-L'adoration de la nature existe encore parmi nous, beaucoup plus vivace
-qu'on ne le croit. Combien de fois un paysan, en découvrant sa tête, m'a
-montré le soleil du doigt et m'a dit avec solennité: «C'est là notre
-Dieu!» Et moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la vue des cimes
-augustes qui trônent au-dessus des vallées et des plaines, n'ai-je pas
-été naïvement tenté de les appeler divines!
-
-Un jour je cheminais paisiblement dans un défilé penchant et tout
-obstrué de pierres roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage et
-me fouettait la figure, en apportant à chaque bouffée un brouillard de
-pluie et de neige à demi fondue. Un voile grisâtre me cachait les
-rochers; çà et là seulement j'entrevoyais, dans le vague, des masses
-noires et menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la brume, semblaient
-tour à tour s'éloigner et s'approcher de moi. J'étais transi, triste,
-maussade. Tout à coup une lueur, reflétée par les innombrables
-gouttelettes de l'air, me fit lever les yeux. Au-dessus de ma tête, la
-nue d'eau et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se montrait
-rayonnant, et là-haut, dans cet azur, apparaissait le front serein de la
-montagne. Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme par de fines
-arabesques, brillaient avec l'éclat de l'argent, et le soleil les
-bordait d'une ligne d'or. Les contours de la cime étaient purs et précis
-comme ceux d'une statue se dressant lumineuse dans l'ombre; mais la
-pyramide superbe semblait être complètement détachée de la terre.
-Tranquille et forte, immuable dans son repos, on eût dit qu'elle planait
-dans le ciel; elle appartenait à un autre monde que cette lourde planète
-enveloppée de nuages et de brumes comme de haillons sordides. Dans cette
-apparition, je crus voir plus que le séjour du bonheur, plus même que
-l'Olympe, séjour des immortels! Mais un nuage méchant vint soudain
-fermer l'issue par laquelle j'avais contemplé la montagne. Je me
-retrouvai de nouveau dans le vent, la brume et la pluie; je me consolai
-en disant: «Un Dieu m'est apparu!»
-
-A l'origine des temps historiques, tous les peuples, enfants aux mille
-têtes naïves, regardaient ainsi vers les montagnes; ils y voyaient les
-divinités, ou du moins leur trône, se montrant et se cachant tour à tour
-sous le voile changeant des nuages. C'est à ces montagnes qu'ils
-rattachaient presque tous l'origine de leur race; ils y plaçaient le
-siège de leurs traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient
-aussi dans l'avenir la réalisation de leurs ambitions et de leurs rêves;
-c'est de là que devait toujours descendre le sauveur, l'ange de la
-gloire ou de la liberté. Si important était le rôle des hautes cimes
-dans la vie des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire de
-l'humanité par le culte des monts; ce sont comme de grandes bornes
-d'étapes placées de distance en distance sur le chemin des peuples en
-marche.
-
-C'est dans les vallées des grands monts de l'Asie centrale, disent les
-savants, que ceux de nos ancêtres auxquels nous devons nos langues
-européennes arrivèrent à se constituer pour la première fois en tribus
-policées, et c'est à la base méridionale des plus hauts massifs du monde
-entier que vivent les Hindous, ceux des Aryens auxquels leur antique
-civilisation donne une sorte de droit d'aînesse. Leurs vieux chants nous
-disent avec quel sentiment d'adoration ils célébraient ces
-«quatre-vingt-quatre mille montagnes d'or» qu'ils voient se dresser dans
-la lumière, au-dessus des forêts et des plaines. Pour des multitudes
-d'entre eux, les grandes montagnes de l'Himalaya, aux têtes neigeuses,
-aux grands ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes, jouissant
-de leur force et de leur majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe perce
-le ciel, et le Tchamalari, moins haut, mais plus colossal en apparence
-par son isolement, sont doublement adorés, comme la Grande Déesse unie
-au Grand Dieu. Ces glaces sont le lit de cristaux et de diamants, ces
-nuages de pourpre et d'or sont le voile sacré qui l'entoure. Là-haut est
-le dieu Siva, qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse Chama, la
-Gauri, qui conçoit et qui enfante. D'elle descendent les fleuves, les
-plantes, les animaux et les hommes.
-
-Dans cette prodigieuse forêt des épopées et des traditions indoues ont
-germé bien d'autres légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya, et
-toutes nous les montrent vivant d'une vie sublime, soit comme déesses,
-soit comme mères des continents et des peuples. Telle est la poétique
-légende qui nous fait voir dans la terre habitable une grande fleur de
-lotus dont les feuilles sont les péninsules étalées sur l'Océan, et dont
-les étamines et les pistils sont les montagnes du Mérou, génératrices de
-toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves qui descendent des
-hauteurs pour aller porter sur les terres des alluvions bienfaisantes,
-sont eux aussi des êtres animés, des dieux et des déesses secondaires
-qui mettent les humbles mortels des plaines en rapport indirect avec les
-divinités suprêmes siégeant au-dessus des nuages dans l'espace lumineux.
-
-Non seulement le mont Mérou, ce point culminant de la planète, mais
-aussi tous les autres massifs, tous les sommets de l'Inde, étaient
-adorés par les peuples qui vivent sur leurs pentes et à leur base.
-Montagnes de Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry, toutes
-avaient leurs adorateurs. Dans les terres basses, où les fidèles
-n'avaient pas de montagnes à contempler, ils se bâtissaient des temples
-qui, par leurs allées de bizarres pyramides, aux énormes blocs de
-granit, représentaient les cimes vénérées du mont Mérou. Peut-être
-est-ce un sentiment analogue d'adoration pour les grands sommets qui
-porta les anciens Égyptiens à construire les pyramides, montagnes
-artificielles qui se dressent au-dessus de la surface unie des sables et
-du limon.
-
-L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante», cette terre bienheureuse
-où, d'après une légende orientale, les premiers hommes furent envoyés
-par la miséricorde divine, après leur expulsion du Paradis, élève aussi
-vers le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre autres, est la cime
-isolée au milieu des plaines, la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le
-Mihintala. Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles, le vol de
-Mahindo, le convertisseur indou, qui s'était élancé des plaines du Gange
-pour appeler les Cingalais à la religion de Bouddha. Un temple s'élève
-aujourd'hui sur le sommet où se posa le pied du saint. Haute, énorme est
-la pagode, et pourtant l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont
-parfois recouverte en entier, du faîte à la base, d'une robe de fleurs
-de jasmin. Une escarboucle, couleur de feu, brillait au sommet du
-monument, renvoyant au loin les rayons du soleil. Jadis un rajah fit
-déployer, du haut de la montagne aux champs de la plaine, un large tapis
-de douze kilomètres de longueur, afin que les pieds des fidèles ne
-fussent pas souillés par le contact avec la terre impure apportée d'un
-sol profane.
-
-Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le cède en gloire au célèbre pic
-d'Adam, que les marins aperçoivent du milieu des flots, lorsqu'ils
-approchent de l'île de Ceylan. L'empreinte d'un pied gigantesque,
-appartenant, semble-t-il, à un homme haut de dix mètres, est creusée
-dans la roche, sur la pointe terminale de la cime. Cette empreinte,
-disent les mahométans et les juifs, est celle d'Adam, le premier homme,
-qui monta sur le pic pour contempler l'immense terre, les vastes forêts,
-les monts et les plaines, les rivages et le grand Océan, avec ses îles
-et ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous, ce n'est point le
-pied d'un homme, mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette trace de
-son passage. Ce dieu dominateur, c'était Siva, nous disent les
-brahmanes; c'était Bouddha, affirment les bouddhistes; Jéhovah, écrivent
-les gnostiques des premiers siècles chrétiens. Lorsque les Portugais
-débarquèrent en conquérants dans l'île de Ceylan, ils dégradèrent pour
-ainsi dire la montagne, qui, dans leur pensée, ne pouvait se comparer à
-celle de la Terre Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte
-mystérieuse que la marque du pied de saint Thomas, ou d'un ancien
-convertisseur, apôtre secondaire, l'eunuque de Candace. Moins
-respectueux, encore, un Arménien, Moïse de Chorène, jaloux pour sa noble
-montagne d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic d'Adam que la trace du
-pied de Satan, l'éternel ennemi. Enfin, les voyageurs anglais qui, de
-plus en plus nombreux, font chaque année l'ascension de la sainte
-montagne, ne voient, dans la «divine empreinte», qu'un trou vulgaire
-agrandi et grossièrement sculpté en creux. Mais aussi, de quel mépris
-ces étrangers sont-ils couverts par les pèlerins convaincus qui vont se
-prosterner sur la cime, baiser dévotement la trace du pied, et déposer
-leurs offrandes dans la maison du prêtre! Tout leur semble témoigner de
-l'authenticité du miracle. A quelques mètres au-dessous de la cime
-jaillit une petite source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait s'élancer
-du sol. Des arbres en foule croissent sur les pentes, et ces arbres, ils
-le voient ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages vers le sommet
-pour végéter et grandir en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées
-de pierres précieuses: ce sont les larmes qui se sont échappées des yeux
-d'un dieu à la vue des crimes et des souffrances des hommes. Comment ne
-croiraient-ils pas au prodige, en voyant toutes ces richesses qui ont
-donné naissance aux récits fabuleux des _Mille et une Nuits_? Les
-ruisseaux qui s'épanchent de la montagne ne roulent point, comme nos
-torrents, des cailloux et du sable vulgaire; ils entraînent avec eux de
-la poussière de rubis, de saphirs, de grenats; le baigneur qui se trempe
-dans leurs flots se roule, comme les sirènes, dans un sable de pierres
-précieuses.
-
-Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation a suivi une autre
-marche que celle de la race aryenne, ont également adoré leurs
-montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien que dans l'Inde, les hauts
-sommets portent des temples consacrés aux dieux, quand ils ne sont pas
-eux-mêmes regardés comme des génies tutélaires ou vengeurs. C'est à ces
-montagnes divines que les peuples cherchent à rattacher leur histoire
-par les traditions et les légendes.
-
-Les plus anciennes montagnes historiques sont celles de la Chine, car le
-peuple du «milieu» est l'un des premiers qui soient arrivés à la
-conscience d'eux-mêmes, le premier qui ait écrit sa propre histoire
-d'une manière continue. Ses monts sacrés, au nombre de cinq, s'élèvent
-tous en des contrées célèbres par leur agriculture, leur industrie, les
-populations qui se pressent à leur base, les événements qui se sont
-accomplis dans le voisinage. La plus sainte de ces montagnes, le
-Tai-Chan, domine toutes les autres cimes de la riche péninsule de
-Chan-Toung, entre les deux golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on
-arrive par une route pavée et des escaliers taillés dans le roc, on
-voit, étendues à ses pieds, les riches plaines que traverse le Hoang-Ho,
-coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre golfe, abreuvant de ses
-eaux des multitudes d'hommes plus nombreux que les épis d'un champ.
-L'empereur Choung y monta il y a quatre cent trente ans, ainsi que le
-rappellent les annales classiques du pays; Confucius essaya de le gravir
-aussi, mais la montée est rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on
-montre encore l'endroit où il reprit le chemin de la plaine. Tous les
-grands dieux et les principaux génies ont leurs temples et leurs
-oratoires sur la sainte montagne; de même aussi les Nuages, le Ciel, la
-Grande Ourse et l'Étoile Polaire. Les dix mille génies s'y abattent dans
-leur vol pour contempler la terre et les villes des hommes. «Le mérite
-du Tai-Chan est égal à celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde;
-il recueille les nuages et nous envoie les pluies; il décide des
-naissances et des morts, de l'infortune et du bonheur, de la gloire et
-de la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans le ciel, nul n'est plus
-digne d'être visité.» Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour
-implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé de cavernes où
-gisent des mendiants aux plaies hideuses, l'horreur des passants.
-
-A meilleur droit encore que les Chinois, car leurs montagnes volcaniques
-sont d'une parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient avec
-adoration vers les sommets neigeux. Est-il idole dans le monde qui
-puisse se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à la «montagne sans
-pareille», qui se dresse, presque isolée, au milieu des campagnes, en
-bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes supérieures? Jadis, le
-volcan fumait et crachait des flammes et des laves; maintenant, il
-repose: mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre de montagnes sœurs
-qui versent encore des fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces
-monts, il en est un, le plus terrible de tous, que l'on crut devoir
-fléchir en lui jetant en offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi
-que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté de calmer le Monotombo en y
-précipitant des prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire qu'il
-n'était pas un dieu, mais une bouche de l'enfer. D'ailleurs, les volcans
-n'attendent pas d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils savent
-bien les saisir eux-mêmes, quand ils fendent la terre, vomissent des
-lacs de boue, recouvrent de cendres des provinces entières. Ils font
-périr d'un coup les populations de tout un pays. N'est-ce pas assez pour
-les faire adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la force? Le volcan
-dévore, donc il est un dieu!
-
-Ainsi la religion des montagnes, de même que toutes les autres, s'est
-emparée de l'homme par les divers sentiments de son être. Au pied de la
-montagne vomissant des laves, c'est la terreur qui l'a prosterné la face
-contre terre; dans les campagnes altérées, c'est le désir qui l'a fait
-regarder en suppliant vers les neiges, mères des ruisseaux; la
-reconnaissance aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont trouvé un
-refuge assuré dans la vallée ou sur le promontoire escarpé; enfin,
-l'admiration devait saisir tous les hommes à mesure que le sentiment du
-beau se développait en eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état
-d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a pas à la fois de beaux
-aspects et des asiles sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou
-bienfaisante, presque toujours l'une et l'autre en même temps? Les
-peuples, se déplaçant de par le monde, pouvaient facilement rattacher
-toutes leurs traditions à la montagne qui dominait leur horizon et y
-reporter leur culte. A chaque station de leurs grands voyages se
-dressait un nouveau temple. Jadis les tribus errantes sur les plateaux
-de la Perse voyaient toujours, vers le soir, une montagne surgir du
-milieu des plaines poudreuses: c'était le mont Télesme, le divin
-«Talisman» qui suivait ses adorateurs dans leurs pérégrinations à
-travers le monde. Et quand, après une longue migration, la montagne
-aperçue dans le lointain n'était pas un mirage trompeur, mais un
-véritable sommet avec neiges et rochers, qui donc aurait pu douter du
-voyage qu'avait fait le dieu pour accompagner son peuple?
-
-C'est ainsi que la montagne, dont la pointe aurait reçu les réfugiés du
-déluge, n'a cessé de cheminer à travers les continents. Une version
-samaritaine du Pentateuque prétend que le pic d'Adam est la cime où
-s'arrêta l'arche de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat est
-le véritable sommet: mais quel est cet Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou
-toute autre montagne sur laquelle des pâtres auront trouvé quelques
-débris du vaisseau sacré? De toutes parts, les peuples de l'Orient
-réclament l'honneur pour la montagne protectrice, dont les eaux arrosent
-leurs propres champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue sur
-la terre, en suivant le chemin des neiges et le cours des ruisseaux! Les
-preuves ne manquaient point d'ailleurs pour établir la vérité de toutes
-ces traditions. N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois pétrifié
-jusque sous les glaces, et, dans les roches elles-mêmes, n'avait-on pas
-rencontré les traces rouilleuses de ces «anneaux du déluge» que nos
-savants modernes disent être des ammonites fossiles? Aussi plus de cent
-montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, de l'Asie Mineure,
-étaient-elles indiquées comme celles où débarqua le patriarche, second
-père des humains. La Grèce aussi montrait son Parnasse, dont les
-pierres, lancées sur le limon du déluge, devenaient des hommes. Jusqu'en
-France il est des montagnes où s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets
-divins est Chamechande, près de la Grande Chartreuse de Grenoble; un
-autre est le Puy de Prigue, dominant les sources de l'Aude.
-
-Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des hautes cimes que sont
-descendus les hommes. C'est aussi de ces escarpements, trône de la
-divinité, que s'est fait entendre la grande voix disant leurs devoirs
-aux mortels! Le Dieu des Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au
-milieu des nuées et des éclairs, et parlait par la voix de la foudre au
-peuple assemblé dans la plaine. De même Baal, Moloch, tous les dieux
-sanguinaires de ces peuples de l'Orient, apparaissaient à leurs fidèles
-sur le sommet des monts. Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom et
-de Moab, il n'est pas une seule hauteur, pas une colline, pas un rocher
-qui ne porte sa grossière pyramide de pierres, autel sur lequel des
-prêtres versaient le sang pour se rendre leur dieu propice. A Babel, où
-manquait la montagne, on la remplaça par ce fameux temple qui devait
-monter jusqu'au ciel. Le poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non
-tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les peuples.
-
- Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit
- N'avait pu fournir qu'une pierre.
-
-Dans leur haine jalouse des cultes étrangers, les prophètes juifs
-maudirent souvent les «hauts lieux» sur lesquels les peuples leurs
-voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes n'agissaient point
-autrement, et c'est vers les montagnes qu'ils regardaient pour en
-évoquer leurs anges secourables. Leur temple s'élevait sur une montagne;
-c'est également sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec Dieu;
-lorsque le Galiléen fut transfiguré et plana dans la lumière incréée
-avec les deux prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor qu'il
-s'était enlevé. Quand il mourut entre deux voleurs, c'est au sommet
-d'une montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra, dit la
-prophétie, quand il reviendra, entouré des saints et des anges, et qu'il
-assistera au châtiment de ses ennemis, c'est aussi sur une montagne
-qu'il descendra; mais le choc de ses pieds suffira pour la briser. Une
-autre montagne, une cime idéale portant une nouvelle cité d'or et de
-diamant surgira de l'espace lumineux, et c'est là que vivront à jamais
-les élus, planant dans les airs sur les joyeuses cimes, bien au-dessus
-de cette terre de malheurs et d'ennuis!
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-L'OLYMPE ET LES DIEUX
-
-
-De même que la gloire de l'imperceptible Grèce dépasse en éclat celle de
-tous les empires de l'Orient, de même l'Olympe, la plus haute et la plus
-belle des montagnes sacrées des Hellènes, est devenue dans l'imagination
-des peuples le mont par excellence; aucun sommet, ni celui du Mérou, ni
-ceux de l'Elbourz, de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans l'esprit des
-hommes les mêmes souvenirs de grandeur et de majesté. Bien peu, du
-reste, étaient plus admirablement situés pour frapper le regard, servir
-de signal aux races qui parcouraient le monde. Placé à l'angle de la mer
-Égée et dominant toutes les cimes voisines de la moitié de sa hauteur,
-l'Olympe est aperçu par les marins à d'énormes distances. Des plaines de
-la Macédoine, des riches vallées de la Thessalie, des monts de l'Othrys,
-du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue à l'horizon son triple
-dôme et ces pentes aux «mille plis» dont parle Homère. La fertilité des
-campagnes qui s'étendent à sa base appelait de toutes parts les
-populations, qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger
-diversement, soit pour s'entre-détruire. Enfin l'Olympe commande les
-défilés que devaient nécessairement suivre les tribus ou les armées en
-marche, d'Asie en Europe, ou de la Grèce vers les pays barbares du nord;
-il s'élève comme une borne milliaire sur le grand chemin que suivaient
-alors les nations.
-
-Plusieurs autres montagnes du monde hellénique devaient à leurs neiges
-étincelantes le nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais nulle ne le
-méritait mieux que celle de Thessalie, dont la cime servait de trône aux
-dieux.
-
-C'est que le peuple des Hellènes lui-même avait passé son enfance
-nationale dans les vallées et les plaines étendues à l'ombre du grand
-mont. C'est de la Thessalie que venaient les Hellènes de l'Attique et du
-Péloponèse; c'est là que leurs premiers héros avaient combattu les
-monstres et que leurs premiers poètes, guidés par la voix des muses
-Piérides, avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse et de
-victoire. En essaimant vers les contrées lointaines, les tribus grecques
-se rappelaient la montagne divine qui les avait portés et nourris dans
-ses vallons.
-
-Presque tous les grands événements de l'histoire mythique s'étaient
-accomplis dans cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus
-important, celui qui décida de l'empire du ciel et de la terre. L'Olympe
-était la citadelle choisie par les nouveaux dieux, et tout autour
-étaient campées les anciennes divinités, les Titans monstrueux, fils du
-Chaos. Debout sur les monts Othrys, qui se développent au sud en un
-vaste demi-cercle, les géants saisissaient d'énormes rochers, des
-montagnes entières, et les lançaient contre l'Olympe à demi déraciné.
-Pour se dresser plus haut dans le ciel, les vieux Titans entassèrent
-mont sur mont et s'en firent un piédestal, mais la grande cime neigeuse
-les dépassait toujours; elle s'entourait de sombres nuées d'où
-jaillissait la foudre. Les géants, nourris des forces mêmes de la terre,
-avaient dans leurs voix les hurlements de l'orage et dans leurs bras la
-vigueur de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient au hasard leur
-grêle de rochers; mais, contre les jeunes dieux intelligents, ils
-luttaient avec la fureur aveugle des éléments. Ils succombèrent, et,
-sous les débris des monts, des peuples entiers furent écrasés avec eux.
-C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent fait massacrer les
-nations comme par mégarde.
-
-Ces prodigieux combats de l'Olympe avaient cessé depuis de nombreuses
-générations, lorsque les peuplades ioniennes et doriennes eurent des
-poètes pour chanter leurs propres exploits et, plus tard, des historiens
-pour les raconter. Alors Zeus, le père des Dieux et des Hommes, siégeait
-en paix sur la montagne sacrée; son trône était posé sur la plus haute
-cime; à côté se tenait Héra, la déesse toujours femme et toujours
-vierge; à l'entour étaient assis les autres immortels à la face
-éternellement belle et joyeuse. Un éther lumineux baignait le sommet de
-l'Olympe et se jouait dans la chevelure des dieux; jamais les tempêtes
-ne venaient troubler le repos de ces êtres heureux; ni les pluies, ni
-les neiges ne tombaient sur la cime éclatante. Les nuées que Zeus
-assemblait s'enroulaient à ses pieds autour des rochers qui formaient la
-superbe base de son trône. A travers les interstices de ce voile que les
-Heures ouvraient et fermaient au gré du maître, celui-ci contemplait la
-mer et la terre, les cités et les peuples. Sur la tête de ces hommes qui
-s'agitaient, il suspendait des destins inflexibles, il prononçait la vie
-ou la mort, distribuait à son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre
-vengeresse. Aucune lamentation venue d'en bas ne troublait les dieux
-dans leur quiétude éternelle. Leur nectar était toujours délicieux,
-toujours exquise l'ambroisie. Ils savouraient l'odeur des hécatombes,
-écoutaient comme une musique le concert des voix suppliantes. Au-dessous
-d'eux se déroulait comme un spectacle infini le tableau des luttes et de
-la misère humaine. Ils voyaient s'entre-choquer les armées, les flottes
-s'engloutir, les villes disparaître en flammes et en fumée, les pauvres
-laboureurs, mirmidons presque invisibles, s'épuiser de fatigues pour
-obtenir des récoltes qu'un maître devait leur ravir; jusque sous le toit
-des demeures, ils voyaient pleurer les femmes et se lamenter les
-enfants. Au loin, leur ennemi Prométhée gémissait sur un roc du Caucase.
-Tels étaient les bonheurs des dieux.
-
-Est-ce que jamais un Hellène, berger, prêtre ou roi, osa gravir les
-pentes de l'Olympe au-dessus des hauts pâturages de ses vallons et de
-ses croupes? Un seul se hasarda-t-il, en mettant le pied sur la grande
-cime, à se trouver tout à coup en présence des terribles dieux? Les
-écrivains antiques nous disent que des philosophes n'ont pas craint
-d'escalader l'Etna, pourtant beaucoup plus élevé que l'Olympe; mais ils
-ne mentionnent aucun mortel qui ait eu l'audace de gravir la montagne
-des Dieux, même au temps de la science, à l'époque où le philosophe
-enseignait que Zeus et les autres immortels étaient de pures conceptions
-de l'esprit humain.
-
-Plus tard, d'autres religions, chez des peuples divers, qui vivent dans
-les plaines environnantes, s'emparèrent de la sainte montagne et la
-consacrèrent à de nouvelles divinités. Au lieu de Zeus, les chrétiens
-grecs y adorèrent la sainte Trinité; dans ses trois principales cimes,
-ils voient encore les trois grands trônes du ciel. Un de ses
-promontoires les plus élevés, qui jadis portait peut-être un temple
-d'Apollon, est dominé maintenant par un monastère de saint Élie; un de
-ses vallons, où les Bacchantes allaient chanter Évohé en l'honneur de
-Dionysos ou Bacchus, est habité par les moines de saint Denys. Les
-prêtres ont succédé aux prêtres, et le respect superstitieux des
-modernes à l'adoration des anciens; mais peut-être le plus haut sommet
-est-il, jusqu'à présent, vierge de pas humains; la douce lumière qui
-resplendit sur ses rochers et ses neiges n'a encore éclairé personne
-depuis que les dieux hellènes s'en sont allés.
-
-Il y a peu d'années encore, il eût été difficile à l'Européen d'arriver
-jusqu'au sommet de la montagne, car les Klephtes hellènes, à
-l'infaillible balle, en occupaient toutes les gorges; ils s'y étaient
-retranchés comme dans une énorme citadelle, et de là, recommençant la
-lutte des dieux contre les Titans, ils allaient faire leurs expéditions
-contre les Turcs du mont Ossa. Fiers de leur bravoure, ils se croyaient
-invincibles comme la montagne qui les portait; ils personnifiaient
-l'Olympe lui-même. «Je suis, disait un de leurs chants, je suis
-l'Olympe, illustre de tout temps et célèbre parmi les nations;
-quarante-deux pics se hérissent sur mon front, soixante-douze fontaines
-coulent dans mes ravins, et sur ma cime plus haute vient de se poser un
-aigle tenant dans ses serres la tête d'un vaillant héros!» Cet aigle
-était, sans doute, celui de l'antique Zeus. Maintenant encore, il se
-repaît de l'homme qui s'entre-tue.
-
-L'imagination des peuples se donne libre carrière quand il s'agit des
-dieux qu'elle a créés. Pendant le cours des siècles, elle change leurs
-noms, leurs attributs et leur puissance, suivant les alternatives de
-l'histoire, les changements des langues, les variantes individuelles et
-nationales des traditions; à la fin, elle les fait mourir comme elle les
-a fait naître, et les remplace par de nouvelles divinités. Il ne lui en
-coûte donc pas beaucoup de les faire voyager de montagne en montagne.
-Aussi chaque cime avait-elle son dieu ou même sa pléiade d'êtres
-célestes. Zeus vivait sur le mont Ida, de même que sur l'Olympe de
-Grèce, sur ceux de la Crète et de Chypre et sur les rochers d'Égine.
-Apollon avait sa demeure sur le Parnasse et sur l'Hélicon, sur le
-Cyllène et sur le Taygète, sur tous les monts épars qui se dressent hors
-de la mer Égée. Les sommets que venaient dorer les rayons du jour
-naissant, lorsque les plaines inférieures étaient encore dans l'ombre,
-devaient être consacrés au dieu du soleil. Aussi, presque toutes les
-cimes isolées de l'Hellade portent-elles aujourd'hui le nom d'Elias. Le
-prophète juif, en vertu de son nom, est devenu, par un calembour sacré,
-l'héritier d'Hélios, fils de Jupiter.
-
-«Voyez ce trône, centre de la terre,» disait Eschyle en parlant de
-Delphes. En maint autre endroit, suivant la fantaisie du poète, ou
-l'imagination populaire, se dressait ce pilier central. Pindare le
-voyait dans l'Etna; les matelots de l'Archipel désignaient le mont
-Athos, la grande borne que l'on discernait toujours au-dessus des eaux,
-soit en quittant les rives de l'Asie, soit en naviguant dans les mers de
-l'Europe. Sur cette montagne, disait-on, le soleil se couchait trois
-heures plus tard que dans les plaines de sa base, tant elle était haute;
-elle regardait par-dessus les bornes mêmes de la terre. Lorsque
-l'Hellade, jadis libre, fut asservie au Macédonien, lorsqu'elle devint
-la chose d'un maître, il se trouva un flatteur assez vil, un homme assez
-rampant pour prier Alexandre, qui s'était proclamé dieu, d'employer une
-armée à transformer le mont Athos en une statue du nouveau fils de Zeus,
-«plus puissant que son père». L'œuvre impossible aurait pu tenter un
-dieu parvenu, fou d'orgueil; pourtant celui-ci n'osa pas l'entreprendre.
-Les marins qui voguaient au pied de la grande montagne continuèrent d'y
-voir un ancien dieu, jusqu'au jour où commença un autre cycle de
-l'histoire, amenant un nouveau culte et de nouvelles divinités. Alors on
-se raconta que le mont Athos est précisément cette montagne où le diable
-avait transporté Jésus le Galiléen pour lui montrer tous les royaumes de
-la terre étendus à ses pieds, l'Europe, l'Asie et les îles de la mer.
-Les habitants d'Athos le croient encore, et serait-il possible, en
-effet, de trouver une cime d'où la vue soit, sinon plus vaste, du moins
-plus belle et plus variée?
-
-En dehors du monde hellénique où l'imagination populaire était si
-poétique et si féconde, les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes
-le trône des maîtres du ciel et de la terre. Non seulement les grands
-sommets des Alpes étaient adorés comme le séjour des dieux et comme des
-dieux eux-mêmes, mais, jusque dans les plaines du nord de l'Allemagne et
-du Danemark, de petites collines, qui relèvent leurs croupes au-dessus
-des landes uniformes, étaient des Olympes non moins vénérés que celui de
-la Thessalie l'avait été par les Grecs. Même dans la froide Islande,
-dans cette terre des brumes et des glaces éternelles, les adorateurs des
-souverains célestes se tournaient vers les montagnes de l'intérieur,
-croyant y voir les sièges de leurs dieux. Sans doute, s'ils avaient pu
-gravir jusqu'à la cime les flancs ravinés de leurs volcans, s'ils
-avaient contemplé l'horreur de ces cratères où les laves et les neiges
-luttent incessamment, ils n'auraient point songé à faire de ces lieux
-terribles le séjour enchanté de leurs divinités heureuses. Mais ils ne
-voyaient les montagnes que de loin; ils en apercevaient les cimes
-étincelantes à travers les nuages déchirés, et se les figuraient
-d'autant plus belles que les plaines de la base étaient plus sauvages et
-plus difficiles à parcourir. Ces monts, séparés de la terre des humains
-par des barrières de précipices infranchissables, c'était la cité
-d'Asgard où, sous un ciel toujours clément, vivaient les dieux joyeux.
-Ce grand nuage de vapeurs qui s'élevait de la cime de la montagne divine
-et s'étalait largement dans le ciel, ce n'était point une colonne de
-cendres, c'était le grand frêne Ygdrasil, à l'ombre duquel se reposaient
-les maîtres de l'univers.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-LES GÉNIES
-
-
-Les religions se transforment lentement. Les cultes du monde ancien,
-éteints en apparence depuis tant de générations, continuent sous les
-dehors des cultes nouveaux. Souvent les noms des dieux ont été changés,
-mais l'autel est resté le même. Les attributs de la divinité sont encore
-ce qu'ils étaient il y a deux mille ans, et la foi qui l'invoque a gardé
-la «sainte simplicité» de son fanatisme. Dans les vallées sauvages de
-l'Olympe, où bondissaient les bacchantes échevelées, les moines
-murmurent maintenant des prières; sur la sainte montagne d'Athos, que
-les marins de toute race et de toute langue adoraient de la surface des
-flots murmurants, neuf cent trente-cinq églises s'élèvent en l'honneur
-de tous les saints; le dieu des chrétiens est devenu l'héritier de Zeus,
-qui lui-même avait succédé à des dieux plus anciens. De même, à
-Syracuse, le temple de Minerve, dont les matelots saluaient de loin la
-lance d'or en versant une coupe de vin dans les eaux, s'est changé en
-une église de la Vierge. Chaque promontoire marin et, dans l'intérieur
-des terres, chaque sommet de colline, chaque montagne couronnée d'un
-temple, a gardé ses adorateurs, tout en changeant son nom. Un voyageur
-parcourt l'île de Chypre à la recherche d'un temple de Vénus Aphrodite.
-«Nous ne l'appelons plus Aphrodite, s'écrie avec zèle la femme qu'il
-interroge, nous l'appelons maintenant la Vierge Chrysopolite!»
-
-Mais les peuples chrétiens n'ont pas seulement continué de vénérer les
-montagnes saintes des Romains et des Grecs, ils ont étendu ce culte à
-leur manière dans toutes les contrées qu'ils habitent. De même que nos
-aïeux des temps légendaires, nos ancêtres plus rapprochés, qui vivaient
-au moyen âge, ne pouvaient contempler la montagne sans que leur
-imagination ne fît vivre des êtres supérieurs dans les vallées
-mystérieuses et sur les sommets rayonnants. Il est vrai que ces êtres
-n'avaient pas droit au titre de dieux; maudits par l'Église, ils se
-transformaient en diables, en démons malfaisants, ou bien, tolérés par
-elle, ils devenaient des génies tutélaires, des dieux de contrebande
-invoqués seulement à la dérobée.
-
-Jupiter, Apollon, Vénus, étaient descendus de leurs trônes, ils
-s'étaient réfugiés dans le fond des antres; eux dont les faces augustes
-avaient rayonné dans la lumière, étaient condamnés à vivre désormais
-dans les ténèbres des cavernes. Les fêtes de l'Olympe s'étaient
-transformées en sabbats où les sorcières hideuses allaient, à cheval sur
-un balai, évoquer le diable pendant les nuits d'orage. D'ailleurs, le
-froid climat, le ciel nuageux de nos contrées du nord devaient
-contribuer aussi pour une forte part à la réclusion des anciens dieux.
-Comment auraient-ils pu, sous le vent et la neige, au milieu des
-tourmentes, continuer leurs banquets joyeux, savourer l'ambroisie et
-jouer de la lyre d'or? A peine pouvait-on rêver leur présence dans ces
-palais fantastiques, construits en un instant par les rayons du soleil
-sur les cimes resplendissantes et disparaissant non moins vite, comme
-des rêves ou de vains mirages!
-
-Dieux et génies sont les personnifications de ce que l'homme redoute et
-de ce qu'il désire. Toutes ses terreurs, toutes ses passions prenaient
-jadis une forme surnaturelle. Aussi, parmi les esprits de la montagne,
-les uns sont-ils de redoutables magiciens qui brûlent l'herbe des
-pâturages, tuent le bétail, jettent un sort aux passants; les autres, au
-contraire, sont des êtres bienveillants dont une jatte de lait répandue
-ou même une simple incantation concilie les faveurs. C'est au bon génie
-que s'adresse le berger pour que ses troupeaux s'accroissent d'agneaux
-vigoureux et de génisses sans tache. C'est à lui surtout que jeunes et
-vieux, hommes et femmes, demandent ce qui malheureusement serait pour
-presque tous la joie suprême de la vie, de l'or, des richesses, un
-trésor. De vieilles traditions nous racontent comment les génies de la
-montagne se glissent dans les veines de la pierre, pour y insérer les
-cristaux et le métal, pour y mélanger diversement les terres et les
-minerais. D'autres légendes disent comment et à quelle heure il faut
-frapper la pierre sacrée qui recouvre les richesses, quels signes on
-doit faire, quelles syllabes étranges on doit prononcer. Mais qu'un seul
-oubli se commette, qu'un son prenne la place d'un autre, et toutes les
-formules d'incantation sont vaines!
-
-J'ai vu d'énormes fouilles entreprises par les montagnards au sommet
-d'une pointe de rochers cachée par les neiges pendant neuf mois de
-l'année. Cette pointe était consacrée à un saint qui, lui-même, avait
-succédé, comme protecteur du mont, à un dieu païen. Chaque été, les
-chercheurs de trésors revenaient creuser la cime en se servant des mots
-et des gestes sacramentels. Ils ne trouvaient que des feuillets de
-schiste sous d'autres feuillets semblables; mais, sans se lasser,
-quelque avide piocheur continuait son œuvre, essayant d'évoquer le
-génie par une nouvelle formule, par un cri victorieux.
-
-Plus intéressants que ces dieux gardeurs de trésors sont ceux qui, dans
-les cavernes de la montagne, sont chargés de conserver le génie de toute
-une race. Cachés dans l'épaisseur de la roche, ils représentent le
-peuple tout entier, avec ses traditions, son histoire, son avenir. Aussi
-vieux que le mont, ils dureront aussi longtemps que lui, et, tant qu'ils
-vivront eux-mêmes, vivra la race dont les groupes sont épars dans les
-vallées environnantes. C'est le génie qui, dans sa pensée profonde,
-concentre tous les agissements, tous les flux et reflux de la nation qui
-s'agite à ses pieds. Ainsi les Basques regardent avec orgueil vers le
-pic d'Anie où se cache leur dieu, inconnu des prêtres, mais d'autant
-plus vivant. «Tant qu'il sera là, disent-ils, nous y serons aussi!» Et
-volontiers ils se croiraient éternels, eux dont la langue disparaîtra
-demain!
-
-Au même ordre d'idées populaires appartiennent les légendes de ces
-guerriers ou prophètes qui, pendant des siècles, attendent un grand
-jour, cachés dans quelque grotte profonde d'une montagne. Tel est le
-mythe de cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur une table de
-pierre, et dont la barbe blanche, croissant toujours, avait poussé
-jusque dans le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit peut-être,
-pénétrait dans la caverne et troublait le songe du puissant vieillard.
-Celui-ci soulevait lentement la tête, faisait une question à l'homme
-tremblant, puis reprenait son rêve interrompu. «Pas encore!»
-soupirait-il. Qu'attendait-il donc pour mourir en paix? Sans doute,
-l'écho de quelque grande bataille, l'odeur d'un fleuve de sang humain,
-un immense égorgement en l'honneur de son empire. Ah! puisse cette
-dernière bataille avoir été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne
-soit plus maintenant qu'un monceau de cendres!
-
-Combien plus touchante et plus belle est la légende des trois Suisses
-qui, eux aussi, attendent leur grand jour dans l'épaisseur d'une haute
-montagne des vieux cantons! Ils sont trois comme les trois qui, dans la
-prairie de Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les trois
-portent le nom de Tell, comme celui qui renversa le tyran. Eux aussi
-sommeillent; ils rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils songent,
-c'est à la liberté, non pas à la seule liberté suisse, mais à celle de
-tous les hommes. De temps en temps, l'un d'eux se lève pour regarder le
-monde des lacs et des plaines, mais il revient triste vers ses
-compagnons. «Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la grande délivrance
-n'est pas venu. Toujours esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les
-chapeaux de leurs maîtres!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-L'HOMME
-
-
-Attendons, toutefois, attendons avec confiance; le jour viendra! les
-dieux s'en vont, emmenant avec eux le cortège des rois, leurs tristes
-représentants sur la terre. L'homme apprend lentement à parler le
-langage de la liberté; il apprendra aussi à en pratiquer les mœurs.
-
-Les montagnes qui, du moins, ont le mérite d'être belles, sont au nombre
-de ces dieux que l'on commence à ne plus adorer. Leurs tonnerres et
-leurs avalanches ont cessé d'être pour nous les foudres de Jupiter;
-leurs nuages ne sont plus la robe de Junon. Sans peur désormais, nous
-abordons les hautes vallées, résidence des dieux ou repaire des génies.
-Les cimes, jadis redoutées, sont devenues précisément le but de milliers
-de gravisseurs, qui se sont donné pour tâche de ne pas laisser un seul
-rocher, un seul champ de glace vierge des pas humains. Déjà, dans nos
-contrées populeuses de l'Europe occidentale, presque tous les sommets
-ont été successivement conquis; ceux de l'Asie, de l'Afrique, de
-l'Amérique, le seront à leur tour. Puisque l'ère des grandes découvertes
-géographiques est à peu près terminée et que, sauf quelques lacunes, les
-terres sont connues dans leur ensemble, d'autres voyageurs, obligés de
-se contenter d'une moindre gloire, se disputent en grand nombre
-l'honneur d'être les premiers à gravir les montagnes non encore
-visitées. Jusqu'au Gröenland, les amateurs d'ascensions vont chercher
-quelque cime inconnue.
-
-Parmi ces escaladeurs qui, chaque année, pendant la belle saison,
-tentent de gravir quelque cime haute et difficile, il en est, paraît-il,
-qui montent par amour de la gloriole. Ils cherchent, dit-on, un moyen
-pénible, mais sûr, de faire répéter leur nom de journal en journal,
-comme si, par une simple ascension, ils avaient fait une œuvre utile à
-l'humanité. Arrivés sur la cime, ils rédigent, de leurs mains raidies
-par le froid, un procès-verbal de leur gloire, débouchent avec fracas
-des bouteilles de Champagne, tirent des coups de pistolet comme de vrais
-conquérants et secouent des drapeaux avec frénésie. Là où le sommet de
-la montagne n'est pas revêtu d'une épaisse coupole de neige, ils
-apportent des pierres afin de s'exhausser encore de quelques pouces. Ce
-sont des rois, des maîtres du monde, puisque la montagne entière n'est
-pour eux qu'un énorme piédestal, et qu'ils voient les royaumes gisant à
-leurs pieds. Ils étendent la main comme pour les saisir. C'est ainsi
-qu'un poète de campagne, invité pour la première fois à visiter un
-château royal, demanda la permission de monter un instant sur le trône.
-Quand il s'y trouva, le vertige de la domination le saisit tout à coup.
-Il aperçut une mouche qui voletait près de lui: «Ah! je suis roi
-maintenant, je t'écrase!» et, d'un coup de poing, il aplatit le pauvre
-insecte sur le bras du fauteuil doré.
-
-Pourtant, l'homme modeste, celui qui ne raconte point son escalade et
-n'ambitionne nullement la gloire éphémère d'avoir gravi quelque pic
-difficilement abordable, celui-là même éprouve une joie forte quand il
-pose le pied sur une haute cime. De Saussure n'a pas eu, pendant tant
-d'années, le regard fixé sur le dôme du Mont-Blanc, il n'en a pas, à
-tant de reprises, essayé l'ascension dans l'unique préoccupation d'être
-utile à la science. Quand, après Balmat, il eut atteint les neiges
-jusqu'alors inviolées, il n'eut pas seulement la joie de pouvoir faire
-des observations nouvelles, il se livra aussi au bonheur tout naïf
-d'avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur de bêtes et le
-chasseur d'hommes, hélas! ont aussi de la joie quand, après une
-poursuite acharnée à travers bois et ravins, coteaux et vallées, ils se
-trouvent en face de leur victime et réussissent à l'atteindre d'une
-balle! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés, soutenus qu'ils étaient
-par l'espoir, et, maintenant qu'ils se reposent à côté de leur proie
-tombée, ils oublient tout ce qu'ils ont souffert. Comme le chasseur, le
-gravisseur de cimes a cette joie de la conquête après l'effort, mais il
-a de plus le bonheur de n'avoir risqué que sa propre vie; il a gardé ses
-mains pures.
-
-Dans les grandes ascensions, le danger est souvent bien proche, et à
-chaque minute on risque la mort; mais on avance toujours et on se sent
-soutenu, soulevé par une forte joie, à la vue de tous ces périls que
-l'on sait éviter par la solidité de ses muscles et sa présence d'esprit.
-Fréquemment, il faut se tenir sur une pente de neige glacée où le
-moindre faux pas vous lancerait aux précipices. D'autres fois, on rampe
-sur un glacier en s'accrochant à un simple rebord de neige qui, en se
-brisant, vous laisserait tomber dans un gouffre dont on ne voit pas le
-fond. Il arrive aussi qu'on doit escalader des parois de rochers dont
-les saillies sont à peine assez larges pour que le pied y trouve place,
-et que recouvre une croûte de verglas, palpitant pour ainsi dire sous
-l'eau glaciale qui s'épanche au-dessous. Mais tels sont le courage et la
-tranquillité d'esprit, que pas un muscle ne se permet un faux mouvement,
-et tous s'harmonisent dans leurs efforts pour éviter le danger. Un
-voyageur glisse sur une roche d'ardoise polie et très inclinée, que
-coupe brusquement un précipice de cent mètres de hauteur. Le voilà qui
-descend avec une rapidité vertigineuse sur la pente lisse; mais il
-s'étend si bien pour offrir une plus large surface de frottement et
-rencontrer toutes les petites aspérités du roc, il utilise si habilement
-ses bras et ses jambes en guise de frein, qu'il s'arrête enfin au bord
-de l'abîme. Là, précisément, un ruisselet s'étale sur la pierre avant de
-tomber en cascade. Le voyageur avait soif. Il boit tranquillement, la
-face dans l'eau, avant de songer à se relever pour reprendre pied sur
-une roche moins périlleuse.
-
-Le gravisseur aime d'autant plus la montagne qu'il a risqué d'y périr;
-mais le sentiment du danger surmonté n'est pas la seule joie de
-l'ascension, surtout chez l'homme qui, pendant le courant de sa vie, a
-dû soutenir de fortes luttes pour faire son devoir. En dépit de
-lui-même, il ne peut s'empêcher de voir dans le chemin parcouru, avec
-ses passages difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses obstacles de
-toute sorte, une image du pénible chemin de la vertu; cette comparaison
-des choses matérielles et du monde moral s'impose à son esprit. «Malgré
-la nature, j'ai réussi, pense-t-il; la cime est sous mes pieds. J'ai
-souffert, c'est vrai, mais j'ai vaincu, et le devoir est accompli.» Ce
-sentiment a toute sa force chez ceux qui ont vraiment mission
-scientifique d'escalader un sommet dangereux, soit pour en étudier les
-roches et les fossiles, soit pour y rattacher leur réseau de triangles
-et dresser la carte du pays. Ceux-là ont droit de s'applaudir après
-avoir conquis la cime; s'il leur arrive malheur dans leur voyage, ils
-ont droit au titre de martyrs. L'humanité reconnaissante doit s'en
-rappeler les noms, bien autrement nobles que ceux de tant de prétendus
-grands hommes!
-
-Tôt ou tard les âges héroïques de l'exploration des montagnes prendront
-fin comme ceux de l'exploration de la planète elle-même, et le souvenir
-des fameux gravisseurs se transformera en légende. Les unes après les
-autres, toutes les montagnes des contrées populeuses auront été
-escaladées; des sentiers faciles, puis des chemins carrossables, auront
-été construits de la base au sommet, pour en faciliter l'accès, même aux
-désœuvrés et aux affadis; on aura fait jouer la mine entre les
-crevasses des glaciers pour montrer aux badauds la texture du cristal;
-des ascenseurs mécaniques auront été établis sur les parois des monts
-jadis inaccessibles, et les «touristes» se feront hisser le long des
-murs vertigineux, en fumant leur cigare et en devisant de scandales.
-
-Mais ne voilà-t-il pas déjà que l'on monte aux sommets par des chemins
-de fer! Les inventeurs ont imaginé maintenant des locomotives de
-montagnes, afin que nous puissions aller nous plonger dans l'air libre
-des cieux, pendant l'heure de digestion qui suit notre dîner. Des
-Américains, gens pratiques dans leur poésie, ont inventé ce nouveau mode
-d'ascension. Pour atteindre plus vite et sans fatigue le sommet de leur
-montagne la plus vénérée, à laquelle ils ont donné le nom de Washington,
-le héros de l'indépendance, ils l'ont rattachée à leur réseau de chemins
-de fer. Roches et pâturages sont entourés d'une spirale de rails que les
-trains gravissent et descendent tour à tour en sifflant et en déroulant
-leurs anneaux comme des serpents gigantesques. Une station est installée
-sur la cime, ainsi que des restaurants et des kiosques dans le style
-chinois. Le voyageur en quête d'impressions y trouve des biscuits, des
-liqueurs et des poésies sur le soleil levant.
-
-Ce que les Américains ont fait pour le mont Washington, les Suisses se
-sont hâtés de l'imiter pour le Righi, au centre de ce panorama si
-grandiose de leurs lacs et de leurs montagnes. Ils l'ont fait aussi pour
-l'Utli; ils le feront pour d'autres monts encore, ils en ramèneront pour
-ainsi dire les cimes au niveau de la plaine. La locomotive passera de
-vallée en vallée par-dessus les sommets, comme passe un navire en
-montant et descendant sur les vagues de la mer. Quant aux monts tels que
-les hautes cimes des Andes et de l'Himalaya, trop élevées dans la région
-du froid pour que l'homme puisse y monter directement, le jour viendra
-où il saura pourtant les atteindre. Déjà les ballons l'ont porté à deux
-ou trois kilomètres plus haut; d'autres aéronefs iront le déposer jusque
-sur le Gaourisankar, jusque sur le «Grand Diadème du Ciel éclatant.»
-
-Dans cette grande œuvre d'aménagement de la nature, on ne se borne
-point à rendre les montagnes d'un accès facile, au besoin on travaille à
-les supprimer. Non contents de faire escalader à leurs routes
-carrossables les monts les plus ardus, les ingénieurs percent les roches
-qui les gênent, pour faire passer leurs voies de fer de vallée à vallée.
-En dépit de tous les obstacles que la nature avait mis en travers de sa
-marche, l'homme passe; il se fait une nouvelle terre appropriée à ses
-besoins. Lorsqu'il lui faut un grand port de refuge pour ses navires, il
-prend un promontoire au bord des mers, et, roche à roche, il le jette au
-fond des eaux pour en construire un brise-lames. Pourquoi, si la
-fantaisie lui en vient, ne prendrait-il pas aussi de grandes montagnes
-pour les triturer et en répandre les débris sur le sol des plaines?
-
-Mais quoi, ce travail est déjà commencé. En Californie, les mineurs, las
-d'attendre que les ruisseaux leur apportent le sable pailleté d'or, ont
-eu l'idée de s'attaquer à la montagne elle-même. En maints endroits, ils
-écrasent la roche dure pour en retirer le métal; mais ce travail est
-difficile et coûteux. La besogne est plus facile lorsqu'ils ont devant
-eux des terrains de transport, tels que sables meubles et cailloux.
-Alors, ils s'installent en face, avec d'énormes pompes à incendie,
-ravinent incessamment les talus à grands jets et démolissent ainsi peu à
-peu la montagne pour en extraire toutes les molécules d'or. En France,
-on a eu l'idée de déblayer de la même manière une partie des énormes
-amas d'alluvions antiques accumulés en plateaux au devant des Pyrénées;
-au moyen de canaux, tous ces débris, transformés en limons fertilisants,
-serviraient à exhausser et à féconder les plaines nues des Landes.
-
-Certes, ce sont là des progrès considérables. Le temps n'est plus où les
-seuls chemins des montagnes étaient des ornières tellement étroites que
-deux piétons, venant en sens contraire, ne pouvaient s'éviter et
-devaient passer l'un sur le dos de l'autre couché sur le sentier. Tous
-les points de la terre deviennent accessibles, même aux invalides et aux
-malades; en même temps, toutes les ressources deviennent utilisables, et
-la vie de l'homme se trouve ainsi prolongée de toutes les heures
-conquises sur la période d'efforts, tandis que son avoir s'accroît de
-tous les trésors arrachés à la terre. Mais, comme toutes les choses
-humaines, ces progrès amèneront avec eux les abus correspondants;
-quelquefois, on sera sur le point de les maudire, de même qu'on a maudit
-jadis la parole, l'écriture, le livre et jusqu'à la pensée. Quoi que
-disent les amateurs du bon vieux temps, la vie, si rude pour la plupart
-des hommes, deviendra pourtant de plus en plus facile. A nous de veiller
-pour qu'une forte éducation arme le jeune homme d'une énergique volonté
-et le rende toujours capable d'un héroïque effort, seul moyen de
-maintenir l'humanité dans sa vigueur morale et matérielle! A nous de
-remplacer par des épreuves méthodiques ce dur combat de l'existence par
-lequel il faut acheter maintenant la force d'âme. Jadis, lorsque la vie
-était un incessant combat de l'homme contre l'homme ou la bête fauve,
-l'adolescent était regardé comme un enfant, tant qu'il n'avait pas
-rapporté de trophée sanglant dans la hutte paternelle. Il lui fallait
-montrer la force de son bras, la solidité de son courage, avant qu'il
-osât élever la voix dans le conseil des guerriers. Dans les pays où le
-danger n'était pas tant d'avoir à se mesurer avec l'ennemi que d'avoir à
-subir la faim, le froid, les intempéries, le candidat au titre d'homme
-était abandonné dans la forêt sans nourriture, sans vêtements, exposé à
-la bise et à la morsure des insectes; il fallait qu'il restât là,
-immobile, la face placide et fière, et qu'après des journées d'attente
-il eût encore la force de se laisser torturer sans se plaindre,
-d'assister à un repas abondant sans avancer la main pour en prendre sa
-part. Maintenant, on n'impose plus ces épreuves barbares à nos jeunes
-gens, mais, sous peine de décadence et d'abêtissement, il faut savoir
-donner aux enfants une âme haute et ferme, non seulement contre les
-malheurs possibles, mais surtout contre les facilités de la vie.
-Travaillons à rendre l'humanité heureuse, mais enseignons-lui en même
-temps à triompher de son propre bonheur par la vertu.
-
-Dans ce travail, si capital, de l'éducation des enfants, et, par eux, de
-l'humanité future, la montagne a le plus grand rôle à remplir. La
-véritable école doit être la nature libre, avec ses beaux paysages que
-l'on contemple, ses lois que l'on étudie sur le vif, mais aussi avec ses
-obstacles qu'il faut surmonter. Ce n'est point dans les étroites salles
-aux fenêtres grillées que l'on fera des hommes courageux et purs. Qu'on
-leur donne au contraire la joie de se baigner dans les torrents et les
-lacs des montagnes, qu'on les fasse promener sur les glaciers et sur les
-champs de neige, qu'on les mène à l'escalade des grands sommets. Non
-seulement ils apprendront sans peine ce que nul livre ne saurait leur
-enseigner, non seulement ils se souviendront de tout ce qu'ils auront
-appris dans ces jours heureux où la voix du professeur se confondait
-pour eux, en une même impression, avec la vue de paysages charmants et
-forts, mais encore ils se seront trouvés en face du danger et ils
-l'auront joyeusement bravé. L'étude sera pour eux un plaisir, et leur
-caractère se formera dans la joie.
-
-On ne saurait douter que nous sommes à la veille d'accomplir les
-changements les plus considérables dans l'aspect de la nature aussi bien
-que dans la vie de l'humanité; ce monde extérieur que nous avons déjà si
-puissamment modifié dans sa forme, nous le transformerons à notre usage
-bien plus énergiquement encore. A mesure que grandissent notre savoir et
-notre puissance matérielle, notre volonté d'homme se manifeste de plus
-en plus impérieuse en face de la nature. Actuellement, presque tous les
-peuples dits civilisés emploient encore la plus grande partie de leur
-épargne annuelle à préparer les moyens de s'entre-tuer et de dévaster le
-territoire les uns des autres; mais, lorsque, plus avisés, ils
-l'appliqueront à augmenter la force de production du sol, à utiliser en
-commun toutes les forces de la terre, à supprimer tous les obstacles
-naturels qu'elle oppose à nos libres mouvements, c'est à vue d'œil que
-changera l'apparence de la planète qui nous emporte dans son tourbillon.
-Chaque peuple donnera, pour ainsi dire, un vêtement nouveau à la nature
-environnante. Par ses champs et ses routes, ses demeures et ses
-constructions de toute espèce, par le groupement imposé aux arbres et
-l'ordonnance générale des paysages, la population donnera la mesure de
-son propre idéal. Si elle a vraiment le sentiment du beau, elle rendra
-la nature plus belle; si, au contraire, la grande masse de l'humanité
-devait rester ce qu'elle est aujourd'hui, grossière, égoïste et fausse,
-elle continuerait à marquer la terre de ses tristes empreintes. C'est
-alors que le cri de désespoir du poète deviendrait une vérité: «Où fuir?
-la nature s'enlaidit.»
-
-Quel que soit l'avenir de l'humanité, quel que doive être l'aspect du
-milieu qu'il se créera, la solitude, dans ce qui reste de la libre
-nature, deviendra de plus en plus nécessaire aux hommes qui, loin du
-conflit des opinions et des voix, veulent retremper leur pensée. Si les
-plus beaux sites de la terre devaient un jour être seulement le
-rendez-vous de tous les désœuvrés, ceux qui aiment à vivre dans
-l'intimité des éléments n'auraient plus qu'à s'enfuir dans une barque au
-milieu des flots, ou bien à attendre le jour où ils pourront planer
-comme l'oiseau dans les profondeurs de l'espace; mais ils regretteraient
-toujours les fraîches vallées des monts, et les torrents jaillissant des
-neiges inviolées, et les pyramides blanches ou roses se dressant dans le
-ciel bleu. Heureusement, les montagnes ont toujours les plus douces
-retraites pour celui qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps
-encore on pourra s'écarter du monde frivole et se retrouver dans la
-vérité de sa pensée, loin de ce courant d'opinions vulgaires et factices
-qui troublent et détournent jusqu'aux esprits les plus sincères.
-
-Quel étonnement, quelle déshabitude de tout mon être, lorsque,
-franchissant le seuil du dernier défilé de la montagne, je me retrouvai
-dans la grande plaine aux lointains indistincts et fuyants, à l'espace
-illimité! Le monde immense était ouvert devant moi; je pouvais aller
-vers le point de l'horizon où me portait mon caprice, et cependant
-j'avais beau marcher, il ne me semblait point changer de place, tant la
-nature environnante avait perdu son charme et sa variété. Je n'entendais
-plus le torrent, je ne voyais plus les neiges ni les rochers, c'était
-toujours la même campagne monotone. Mes pas étaient libres, et pourtant
-je me sentais bien autrement emprisonné que dans la montagne; un arbre
-seul, un simple arbuste, suffisaient à me cacher l'horizon; pas un
-chemin qui ne fût bordé des deux côtés par des haies ou des barrières.
-
-En m'éloignant des monts que j'aimais et qui s'enfuyaient loin de moi,
-je regardais souvent en arrière pour en distinguer les formes
-amoindries. Les pentes se confondaient peu à peu en une même masse
-bleuâtre; les larges entailles des vallées cessaient d'être visibles;
-les cimes secondaires se perdaient, le profil des hauts sommets se
-dessinait seul sur le fond lumineux. A la fin, la brume de poussière et
-d'impuretés qui s'élève des plaines me cacha les pentes basses des
-montagnes; il ne restait plus qu'une sorte de décor porté sur des
-nuages, et c'est à peine si je pouvais encore retrouver du regard
-quelques-unes des cimes autrefois gravies. Puis tous les contours
-disparurent dans les vapeurs; la plaine sans bornes visibles m'entoura
-de toutes parts. Désormais, la montagne était loin de moi, et j'étais
-rentré dans le grand tumulte des humains. Du moins ai-je pu garder dans
-ma mémoire la douce impression du passé. Je vois de nouveau surgir
-devant mes yeux le profil aimé des monts, je rentre par la pensée dans
-les vallons ombreux, et, pendant quelques instants, je puis jouir en
-paix de l'intimité de la roche, de l'insecte et du brin d'herbe.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PAGES.
- CHAPITRE I. L'ASILE 1
- -- II. LES SOMMETS ET LES VALLÉES 11
- -- III. LA ROCHE ET LE CRISTAL 25
- -- IV. L'ORIGINE DE LA MONTAGNE 39
- -- V. LES FOSSILES 53
- -- VI. LA DESTRUCTION DES CIMES 63
- -- VII. LES ÉBOULIS 75
- -- VIII. LES NUAGES 87
- -- IX. LE BROUILLARD ET L'ORAGE 97
- -- X. LES NEIGES 107
- -- XI. L'AVALANCHE 125
- -- XII. LE GLACIER 139
- -- XIII. LA MORAINE ET LE TORRENT 151
- -- XIV. LES FORÊTS ET LES PÂTURAGES 163
- -- XV. LES ANIMAUX DE LA MONTAGNE 182
- -- XVI. L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS 193
- -- XVII. LE LIBRE MONTAGNARD 209
- -- XVIII. LE CRÉTIN 231
- -- XIX. L'ADORATION DES MONTAGNES 247
- -- XX. L'OLYMPE ET LES DIEUX 265
- -- XXI. LES GÉNIES 277
- -- XXII. L'HOMME 285
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
-
-
-1676.--Imprimerie A. Lahore, 9, rue de Fleurus, Paris.
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Histoire d'une Montagne, by Élisée Reclus
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UNE MONTAGNE ***
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