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-The Project Gutenberg EBook of Le jardinier d'amour, by Rabindranath Tagore
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le jardinier d'amour
-
-Author: Rabindranath Tagore
-
-Translator: Henriette Mirabaud-Thorens
-
-Release Date: June 28, 2020 [EBook #62508]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER D'AMOUR ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
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-
-
-
-
- RABINDRANATH TAGORE
-
- LE JARDINIER
- D’AMOUR
-
- TRADUCTION DE
- HENRIETTE MIRABAUD-THORENS
-
- ÉDITION ORIGINALE
-
- _nrf_
-
- PARIS
- ÉDITIONS DE LA
- NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
- 35 ET 37, RUE MADAME. 1920
-
-
-
-
- LE JARDINIER
- D’AMOUR
-
-
-
-
- RABINDRANATH TAGORE
-
- LE JARDINIER
- D’AMOUR
-
- TRADUCTION DE
- HENRIETTE MIRABAUD-THORENS
-
- ÉDITION ORIGINALE
-
- _nrf_
-
-
- PARIS
- ÉDITIONS DE LA
- NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
- 35 ET 37, RUE MADAME. 1920
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 133
-EXEMPLAIRES IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, AU
- FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT 8 EXEMPLAIRES HORS
-COMMERCE, MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE
- LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, 25 EXEMPLAIRES
- NUMÉROTÉS DE CI A CXXV; 1040 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL
-LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800
-EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 1 A
-800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR, HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830 ET
- 200 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 831 A 1030. CE TIRAGE CONSTITUANT
- PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE
-
-
- EXEMPLAIRE Nº 921
-
-
-TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
- Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920.
-
-
-
-
-LE JARDINIER D’AMOUR
-
-
-
-
-I
-
-
-LE SERVITEUR
-
-Oh! Reine aie pitié de ton serviteur.
-
-
-LA REINE
-
-L’assemblée est terminée et tous mes serviteurs sont partis. Pourquoi
-viens-tu à cette heure tardive?
-
-
-LE SERVITEUR
-
-Mon heure vient quand celle des autres est passée. Dis-moi quel travail
-reste à faire pour le dernier de tes serviteurs.
-
-
-LA REINE
-
-Qu’espère-tu puisqu’il est trop tard?
-
-
-LE SERVITEUR
-
-Fais-moi le jardinier de ton jardin de fleurs.
-
-LA REINE
-
-Quelle est cette folie?
-
-LE SERVITEUR
-
-Je renoncerai à tout autre travail, je jetterai dans la poussière mes
-lances et mes épées. Ne m’envoie pas dans des cours lointaines. Ne me
-demande plus de nouvelles conquêtes: Fais-moi le jardinier de ton jardin
-de fleurs.
-
-LA REINE
-
-Quel sera ton service?
-
-LE SERVITEUR
-
-Celui de tes loisirs. Je garderai fraîche l’herbe du sentier où tu
-marches au matin et où, à chacun de tes pas, les fleurs avides de
-mourir, bénissent le pied qui les foule.
-
-Je te balancerai parmi les branches du _septaparna_ tandis que la lune,
-tôt levée dans le soir, s’efforcera à travers les feuillées de baiser ta
-robe.
-
-Je remplirai d’huile odorante la lampe qui brûle près de ton lit et, de
-merveilleux décors de santal et de pâte de safran, je décorerai ton
-tabouret.
-
-LA REINE
-
-Qu’auras-tu pour ta récompense?
-
-LE SERVITEUR
-
-La permission de tenir entre mes mains tes poings mignons pareils à de
-tendres boutons de lotus, et de passer autour de tes bras des chaînes de
-fleurs; de teindre la plante de tes pieds du jus rouge des pétales de
-l’_Ashoka_ et d’y cueillir, dans un baiser, le grain de poussière qui
-par mégarde pourrait s’y être égaré.
-
-LA REINE
-
-Mon serviteur, tes prières sont exaucées. Tu seras le jardinier de mon
-jardin de fleurs.
-
-
-
-
-II
-
-
-Poète, le soir approche; tes cheveux grisonnent.
-
-Entends-tu pendant tes rêveries solitaires le message de l’au-delà?
-
-C’est le soir, dit le poète, j’écoute: quelqu’un peut appeler du
-village, malgré l’heure tardive.
-
-Je veille: Deux amoureux se cherchent. Leur cœur les guidera-t-il
-sûrement?--Les cœurs errants de deux jeunes amants se rencontreront-ils;
-leurs yeux ardents, mendient une harmonie d’amour qui rompe le silence
-et qui parle pour eux.
-
-Qui tissera la trame de leurs chants passionnés si je reste assis sur la
-plage de la vie à contempler la mort et l’au-delà?
-
- * * * * *
-
-La première étoile du soir disparaît.
-
-L’éclat d’un bûcher funéraire meurt lentement auprès de la rivière
-silencieuse.
-
-De la cour de la maison déserte, et à la lumière d’une lune pâlie, on
-entend les chacals hurler en chœur.
-
-Si quelque voyageur, errant loin de sa demeure, vient ici contempler la
-nuit et écouter, tête penchée, le chant des ténèbres, qui sera là pour
-lui chuchoter les secrets de la vie, si, fermant ma porte, je
-m’affranchis de toute obligation mortelle?
-
- * * * * *
-
-Qu’importe que mes cheveux grisonnent.
-
-Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus
-vieux du village.
-
-Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de
-malice.
-
-Ceux-ci ont des pleurs qui sourdent à la lumière du jour, ceux-là des
-larmes qui se cachent dans les ténèbres.
-
-Tous ils ont besoin de moi, je n’ai pas le temps de méditer sur la vie à
-venir.
-
-Je suis de l’âge de tous; qu’importe si mes cheveux grisonnent?
-
-
-
-
-III
-
-
-Au matin, je jetai mon filet dans la mer.
-
-J’arrachai du sombre abîme d’étranges merveilles: les unes brillaient
-comme un sourire, d’autres scintillaient comme des larmes et d’autres
-étaient rougissantes comme les joues d’une jeune épousée.
-
-Quand, chargé de mon précieux fardeau, je revins à la maison, ma
-bien-aimée était assise dans le jardin et nonchalamment effeuillait les
-pétales d’une fleur.
-
-J’hésitai un instant, puis je plaçai à ses pieds tout ce que j’avais
-arraché à la mer et je restai là silencieux.
-
-Elle y jeta un regard et dit: Quelles sont ces choses étranges? A quoi
-peuvent-elles servir?
-
-De honte, je baissai la tête et je pensai: Je n’ai pas lutté pour
-obtenir ceci; rien de tout cela n’a été acheté sur le marché; ce ne
-sont pas des présents faits pour elle.
-
-Alors, durant toute la nuit, je jetai ces trésors dans la rue.
-
-Au matin, des voyageurs vinrent; ils les ramassèrent et les emportèrent
-dans des pays lointains.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Hélas! Pourquoi ont-ils bâti ma maison au bord de la route qui mène à la
-cité?
-
-Ils amarrent leurs bateaux tout chargés, près de mes arbres.
-
-Ils vont et viennent et errent à leur guise.
-
-Je m’assieds et je les surveille; mes heures se consument.
-
-Je ne puis les chasser. Et ainsi passent mes jours.
-
- * * * * *
-
-Nuit et jour leurs pas résonnent à ma porte.
-
-En vain je leur crie: «Je ne vous connais pas.»
-
-Je touche les uns, je sens l’odeur des autres; j’ai ceux-ci dans le sang
-de mes veines et ceux-là hantent mes rêves.
-
-Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Que ceux qui le
-voudront, viennent dans ma maison. Oui, qu’ils viennent.»
-
-Au matin, la cloche sonne dans le temple.
-
-Ils viennent avec des paniers dans leurs mains.
-
-Leurs pieds sont rougis. La première lueur de l’aube éclaire leur
-visage.
-
-Les chasser je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Venez dans mon
-jardin pour y cueillir des fleurs. Venez.»
-
- * * * * *
-
-A midi le gong résonne à la grille du palais.
-
-Je ne sais pourquoi ils quittent leur travail et s’attardent près de ma
-haie.
-
-Les fleurs dans leurs cheveux sont pâles et fanées; les notes de leurs
-flûtes sont languissantes.
-
-Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dit: «L’ombre est
-fraîche sous mes arbres. Venez, amis.»
-
- * * * * *
-
-La nuit les grillons chantent dans les bois.
-
-Qui vient lentement vers ma porte, y frapper doucement?
-
-Je vois vaguement le visage... Aucun mot n’est prononcé.
-
-Le silence du ciel est partout alentour.
-
-Chasser mon hôte silencieux, je ne le puis;
-
-Je regarde son visage dans la nuit et des heures de rêve passent.
-
-
-
-
-V
-
-
-Je ne puis trouver le repos.
-
-J’ai soif d’infini.
-
-Mon âme languissante aspire aux inconnus lointains.
-
-Grand Au-Delà, O le poignant appel de ta flûte!
-
-J’oublie, j’oublie toujours que je n’ai pas d’ailes pour voler, que je
-suis éternellement attaché à la terre.
-
- * * * * *
-
-Mon âme est ardente et le sommeil me fuit; je suis un étranger dans un
-pays étrange!
-
-Tu murmures à mon oreille un espoir impossible.
-
-Mon cœur connaît ta voix comme si c’était la sienne.
-
-Grand Inconnu, O le poignant appel de ta flûte!
-
-J’oublie, j’oublie toujours que je ne sais pas le chemin, que je n’ai
-pas le cheval ailé.
-
- * * * * *
-
-Je ne puis trouver la quiétude; je suis étranger à mon propre cœur.
-
-Dans la brume ensoleillée des heures langoureuses, quelle immense vision
-de Toi apparaît sur le bleu du ciel!
-
-Grand Inconnaissable, O le poignant appel de ta flûte!
-
-J’oublie, j’oublie toujours que partout les grilles sont fermées dans la
-maison où je demeure solitaire!
-
-
-
-
-VI
-
-
-L’oiseau apprivoisé était dans une cage; l’oiseau sauvage était dans la
-forêt.
-
-Le sort les fit se rencontrer. L’oiseau sauvage crie: Oh! mon amour,
-volons vers le bois.
-
-L’oiseau apprivoisé murmure: Viens ici, vivons ensemble dans la cage.
-
-Parmi ces barreaux, où y aurait-il place pour étendre mes ailes? dit le
-libre oiseau. Hélas! s’écrie le prisonnier, je ne saurais où me poser
-dans le ciel.
-
- * * * * *
-
-Mon bien-aimé, viens chanter les chants des forêts.--Reste près de moi.
-Je t’enseignerai une musique savante.
-
-L’oiseau des forêts réplique: Non, non! Les chants jamais ne se peuvent
-enseigner.
-
-L’oiseau en cage dit: Hélas! Je ne sais pas les chants des forêts.
-
-Ils ont soif d’amour, mais jamais ils ne peuvent voler aile à aile.
-
-A travers les barreaux de la cage ils se regardent, et vain est leur
-désir de se connaître.
-
-Ils battent des ailes et chantent: Viens plus près mon amour!
-
-Le libre ailé s’écrie: Je ne puis, je crains les portes fermées de ta
-cage.
-
-Hélas! dit le captif, mes ailes sont impuissantes et mortes.
-
-
-
-
-VII
-
-
-O mère, le jeune Prince doit passer devant notre porte. Comment
-pourrais-je travailler ce matin?
-
-Apprenez-moi à natter mes cheveux; dites-moi quel vêtement je dois
-mettre.
-
-Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?
-
-Je sais bien qu’il ne jettera pas un regard à ma fenêtre; je sais qu’en
-un clin d’œil, il disparaîtra et que seuls les sanglots de sa flûte
-lointaine viendront mourir à mon oreille.
-
-Mais le jeune Prince passera devant notre porte et je veux, pour cet
-instant, mettre ce que j’ai de plus beau.
-
- * * * * *
-
-O mère, le jeune Prince a passé devant notre porte et le soleil du matin
-étincelait sur son char.
-
-Je me suis dévoilée; j’ai arraché mon collier de rubis de mon cou et je
-l’ai jeté à ses pieds.
-
-Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?
-
-Je sais qu’il ne ramassa pas mon collier; je sais que mon collier fut
-écrasé sous les roues de son char, laissant une tache rouge sur la
-poussière; personne n’a su ce qu’était mon présent ni à qui il était
-offert.
-
-Mais le jeune Prince a passé devant notre porte et j’ai jeté sur son
-chemin le joyau de mon cœur.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-La lampe s’était éteinte près de mon lit; au matin je m’éveillai avec
-les oiseaux.
-
-Je m’assis à ma fenêtre ouverte et entourai mes cheveux défaits d’une
-couronne de fleurs.
-
-Le jeune voyageur vint le long de la route dans la brume rosée du matin.
-
-Un collier de perles était à son cou et les rayons du soleil brillaient
-sur sa couronne. Il s’arrêta devant ma porte et ardemment me demanda:
-«Où est-elle?»
-
-Honteuse, je ne pus lui dire: «Elle, jeune voyageur, c’est moi, c’est
-moi.»
-
- * * * * *
-
-Le jour tombait et la lampe n’était pas allumée. Distraitement, je
-tressais mes cheveux.
-
-Le jeune voyageur vint sur son char dans le rayonnement du soleil
-couchant.
-
-Ses chevaux écumaient et son vêtement était couvert de poussière.
-
-Il descendit à ma porte et demanda d’une voix fatiguée: «Où est-elle?»
-
-Honteuse je ne pus lui dire: «Elle, voyageur lassé, c’est moi, c’est
-moi.»
-
- * * * * *
-
-Par une nuit d’avril, la lampe brûle dans ma chambre.
-
-La brise du sud souffle doucement. Le bruyant perroquet dort dans sa
-cage.
-
-Mon corsage a la couleur d’une gorge de paon et mon manteau est vert
-comme de la jeune herbe.
-
-Je suis assise à terre près de la fenêtre, surveillant la rue déserte.
-
-A travers la nuit sombre, je murmure constamment: «Elle, voyageur
-désespéré, c’est moi, c’est moi!»
-
-
-
-
-IX
-
-
-Quand, de nuit, je vais seule à mon rendez-vous d’amour, les oiseaux ne
-chantent pas, le vent ne souffle pas; des deux côtés de la rue les
-maisons sont silencieuses.
-
-A chaque pas mes pieds deviennent plus lourds et je suis honteuse.
-
- * * * * *
-
-Quand je reste assise sur mon balcon et que j’écoute si j’entends venir
-mon bien aimé, les feuilles ne bruissent pas sur les arbres et l’eau est
-calme dans la rivière, comme l’épée sur les genoux de la sentinelle
-endormie.
-
-C’est mon cœur qui bat follement. Je ne sais comment l’apaiser.
-
- * * * * *
-
-Quand mon bien aimé vient et s’assied près de moi, tout mon corps
-tremble, mes paupières s’alourdissent; la nuit s’assombrit; le vent
-éteint la lampe et les nuages étendent des voiles sur les étoiles.
-
-Seul le joyau de mon sein brille et répand sa clarté; je ne sais comment
-la cacher.
-
-
-
-
-X
-
-
-Femme, laisse là ton travail. Ecoute, l’hôte est arrivé.
-
-L’entends-tu secouer doucement la chaîne qui ferme la porte?
-
-Ne fais pas de bruit; ne te précipite pas à sa rencontre.
-
-Laisse là ton travail, femme. L’hôte est venu ce soir.
-
- * * * * *
-
-Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.
-
-La pleine lune luit par une nuit d’avril; les ombres, dans la cour, sont
-pâles; le ciel, au dessus, est clair.
-
-Tire ton voile sur ton visage, si tu le dois; emporte la lampe à la
-porte, si tu as peur.
-
-Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.
-
-Ne lui dis pas un mot, si tu es timide; tiens-toi sur le côté de la
-porte, quand tu l’accueilleras.
-
-S’il te pose des questions tu peux, si tu le désires, baisser les yeux
-en silence.
-
-Empêche tes bracelets de tinter quand, la lampe à la main, tu le feras
-entrer.
-
-Ne lui parle pas, si tu es timide.
-
- * * * * *
-
-Femme n’as-tu pas encore fini ton ouvrage? Ecoute, l’hôte est arrivé.
-
-N’as-tu pas allumé la lampe dans l’étable? N’as-tu pas préparé le panier
-d’offrande pour le service du soir?
-
-N’as-tu pas mis la marque rouge de la chance sur la raie de tes cheveux,
-et fait ta toilette pour la nuit?
-
-O femme, entends-tu, l’hôte est venu.
-
-Laisse là ton travail!
-
-
-
-
-XI
-
-
-Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette. Si la tresse de tes
-cheveux s’est défaite, si ta raie n’est pas droite, si les rubans de ton
-corset ne sont pas attachés, qu’importe? Viens comme tu es; ne t’attarde
-pas à ta toilette.
-
- * * * * *
-
-Viens d’un pas rapide sur l’herbe.
-
-Si la rosée fait glisser la courroie de ton pied, si les anneaux de
-clochettes s’entr’ouvrent sur tes chevilles, si les perles de ton
-collier s’égrènent, qu’importe?
-
-Viens, d’un pas rapide sur l’herbe.
-
- * * * * *
-
-Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel? Au loin des bandes de grues
-s’envolent de la rive, et, par moments, de furieuses rafales se
-précipitent sur la lande.
-
-Le bétail inquiet regagne les étables.
-
-Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel?
-
- * * * * *
-
-En vain, tu allumes la lampe qui sert à ta toilette; elle vacille, et
-s’éteint dans le vent.
-
-Qui peut savoir si tes paupières n’ont pas été noircies de noir de
-fumée? Tes yeux sont plus sombres que les nuages de pluie.
-
-En vain tu allumes ta lampe; elle s’éteint.
-
- * * * * *
-
-Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette.
-
-Si ta guirlande n’est pas tressée, qui s’en soucie? Si ton bracelet
-n’est pas fermé, laisse-le.
-
-Les nuages obscurcissent le ciel, il est tard. Viens comme tu es; ne
-t’attarde pas à ta toilette.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Si, pour t’occuper, tu veux remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.
-
-L’eau enserrera tes pieds et te babillera son secret.
-
-L’ombre de la pluie prochaine s’étend sur les dunes et les nuages bas se
-reposent sur la ligne bleue des arbres comme sur tes sourcils les
-cheveux alourdis.
-
-Je connais bien le rythme de tes pas, je l’entends battre dans mon cœur.
-
-Si tu dois remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.
-
- * * * * *
-
-Si paresseusement tu veux rester assise et laisser ta cruche flotter sur
-l’eau, viens, ô viens à mon lac.
-
-La pente d’herbe est verte et plus loin les fleurs sauvages poussent
-nombreuses.
-
-Tes pensées émigreront de tes yeux sombres comme des oiseaux de leurs
-nids.
-
-Ton voile tombera à tes pieds.
-
-Si tu dois rester oisive, viens, ô viens à mon lac.
-
- * * * * *
-
-Si laissant tes jeux de côté, tu veux te plonger dans l’eau pure, viens,
-ô viens à mon lac.
-
-Laisse sur la plage, ton manteau bleu; l’eau plus bleue t’enveloppera
-toute.
-
-Les vagues se feront très douces pour caresser ton cou et murmurer à ton
-oreille.
-
-Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’y plonger.
-
- * * * * *
-
-Si insensée, tu cours à la mort, viens, ô viens à mon lac. Il est froid
-et insondablement profond.
-
-Il est sombre comme un sommeil sans rêve.
-
-Là dans ses abîmes, les nuits et les jours ne comptent pas et les chants
-sont silencieux.
-
-Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’abîmer dans la mort.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Je ne demandais rien. Je restais debout à la lisière du bois derrière
-l’arbre.
-
-Les yeux de l’aurore étaient encore couverts de langueur et la rosée
-était dans l’air.
-
-La paresseuse senteur de l’herbe était suspendue dans le mince
-brouillard qui planait sur la terre.
-
-Pour traire la vache avec vos mains tendres et fraîches comme du beurre,
-vous étiez sous le bananier.
-
- * * * * *
-
-Je restai immobile.
-
-Je ne dis pas un mot; seul l’oiseau chanta caché dans le buisson.
-
-Les fleurs du manguier tombaient sur la route du village et une à une
-les abeilles venaient bourdonner autour d’elles.
-
-Du côté de l’étang la grille du temple de _Shiva_ était ouverte et
-l’adorateur avait commencé ses chants.
-
-La jarre sur vos genoux, vous trayiez la vache.
-
-Je restai debout avec ma cruche vide.
-
- * * * * *
-
-Je ne m’approchai pas de vous.
-
-Le jour s’éveilla avec le son du gong dans le temple.
-
-La poussière s’éleva de la route sous les sabots des bêtes du troupeau.
-
-Les femmes revenaient de la rivière portant sur leurs hanches leurs
-cruches glougloutantes.
-
-Vos bracelets tintaient et l’écume du lait débordait de votre jarre.
-
-La matinée s’écoula, et je ne m’approchai pas de vous.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Tandis qu’au crépuscule, les branches des bambous frémissaient au vent,
-je ne sais pourquoi je marchai sur la route.
-
-Les ombres inclinées s’accrochaient à la lumière fugitive.
-
-Les oiseaux étaient las de leurs chants.
-
-Je ne sais pourquoi je marchai sur la route.
-
- * * * * *
-
-Un arbre aux branches tombantes ombrage la hutte qui est près de la
-rivière.
-
-Quelqu’un y travaille. Dans le fond de la pièce on entend des bracelets
-tinter.
-
-Je ne sais pourquoi je restai devant cette hutte.
-
- * * * * *
-
-La route étroite et tournante traverse des champs de moutarde et des
-forêts de manguiers.
-
-Elle passe devant le temple du village et devant le marché du bord de la
-rivière.
-
-Je m’arrêtai devant cette hutte, je ne sais pourquoi.
-
- * * * * *
-
-C’était une journée fraîche de mars, il y a bien, bien longtemps; le
-murmure du printemps était langoureux et les fleurs de manguiers
-tombaient sur la poussière.
-
-L’eau bouillonnante bondissait et léchait au passage le vase de cuivre
-posé sur le bord.
-
-Je pense à cette fraîche journée de mars, je ne sais pourquoi.
-
- * * * * *
-
-Les ombres se font plus profondes; le bétail rentre dans son parc. La
-lumière est grise sur la prairie solitaire.
-
-Et sur la berge, les villageois attendent le bac.
-
-Lentement, je reviens sur mes pas; je ne sais pourquoi.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Je cours comme le cerf musqué, enivré de son propre parfum, court à
-l’ombre de la forêt.
-
-La nuit est une nuit de mai, la brise est une brise du midi.
-
-Je perds ma route et j’erre; je cherche ce que je ne peux trouver; je
-trouve ce que je ne cherche pas.
-
-De mon cœur monte l’image de mon désir; je la vois danser devant mes
-yeux.
-
-L’étincellante vision s’envole.
-
-Je tente de la saisir; elle m’échappe et me laisse égaré.
-
-Je cherche ce que je ne puis trouver, je trouve ce que je ne cherche
-pas.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Nos mains s’enlacent, nos yeux se cherchent. Ainsi commence l’histoire
-de nos cœurs.
-
-C’est une nuit de mars éclairée par la lune; l’exquise odeur du henné
-flotte dans l’air; ma flûte est à terre abandonnée et ta guirlande de
-fleurs est inachevée.
-
-Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
-
- * * * * *
-
-Ton voile couleur de safran enivre mes yeux.
-
-La couronne de jasmin que tu me tresses réjouit mon cœur comme une
-louange.
-
-C’est un jeu alterné de dons et de refus, d’aveux et de mystères; de
-sourires et de timidités, de douces luttes inutiles.
-
-Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
-
-Nul mystère au-delà du présent; nulle aspiration vers l’impossible; pur
-enchantement; nul tâtonnement dans la profondeur de l’ombre.
-
-Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
-
- * * * * *
-
-Nous ne nous égarons pas, hors des paroles, dans le silence éternel.
-Nous ne tendons pas nos mains vers le néant des espoirs impossibles.
-
-Il nous suffit de donner et de recevoir.
-
-Nous n’avons pas écrasé les grappes de la jouissance jusqu’à en exprimer
-le vin de la douleur.
-
-Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Dans leur arbre, l’oiseau jaune chante et mon cœur en danse de joie.
-
-Nous vivons tous deux dans le même village, ce qui fait notre seul
-bonheur.
-
-Ses deux agneaux favoris viennent brouter à l’ombre des arbres de notre
-jardin.
-
-S’ils s’égarent dans notre champ d’orge, je les prends dans mes bras.
-
-Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.
-
-Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.
-
- * * * * *
-
-Un pré seul nous sépare.
-
-L’essaim d’abeilles qui est dans notre bocage va quérir son miel dans le
-leur.
-
-Les fleurs jetées du seuil de leur demeure, flottent sur le ruisseau où
-nous nous baignons.
-
-Les paniers de fleurs de _kusm_ séchées viennent de leur pré à notre
-marché.
-
-Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.
-
-Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.
-
- * * * * *
-
-Le sentier qui mène à leur maison est, au printemps, tout odorant des
-fleurs du manguier.
-
-Quand leur graine de lin est mûre pour la moisson, le chanvre est fleuri
-dans notre champ.
-
-Les étoiles qui sourient au toit de leur chaumière nous éclairent d’un
-même scintillement.
-
-La pluie qui remplit leur citerne rend heureuse notre forêt.
-
-Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.
-
-Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Quand les deux sœurs vont puiser de l’eau, elles viennent ici et
-sourient.
-
-Elles se doutent qu’_il_ est là derrière les arbres, chaque fois
-qu’elles vont puiser de l’eau.
-
- * * * * *
-
-Les deux sœurs se chuchotent à l’oreille quand elles passent par ici.
-
-Elles ont deviné le secret de celui qui est là derrière les arbres
-chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.
-
- * * * * *
-
-Leurs urnes se penchent subitement et l’eau se répand quand elles
-arrivent ici.
-
-Elles ont découvert qu’un cœur bat, derrière les arbres, chaque fois
-qu’elles vont puiser de l’eau.
-
-Les deux sœurs se regardent et sourient quand elles viennent ici.
-
-Leurs petits pieds rapides semblent rire. Il est tout confus celui qui
-est là derrière les arbres chaque fois qu’elles viennent puiser de
-l’eau.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau et la cruche sur votre
-hanche était pleine.
-
-Pourquoi, vivement, avez-vous tourné la tête et m’avez-vous regardé à
-travers votre long voile flottant?
-
-Ce brillant regard échappé de la nuit vint vers moi comme une brise qui
-après avoir fait frissonner l’eau se perd dans les ombres du rivage.
-
-Ce regard vint à moi comme l’oiseau du soir qui, rapidement, vole à
-travers la chambre obscure, et d’une fenêtre ouverte à l’autre s’en va
-dans la nuit.
-
-Vous avez disparu comme une étoile derrière les collines, et j’ai passé
-sur la route.
-
-Mais pourquoi vous êtes-vous arrêtée un instant et m’avez-vous regardé
-sous votre voile pendant que vous marchiez sur le sentier du bord du
-ruisseau avec sur la hanche votre cruche pleine?
-
-
-
-
-XX
-
-
-Jour après jour il vient et repart.
-
-Va et donne-lui cette fleur de mes cheveux, mon ami.
-
-S’il demande qui l’envoie, je t’en supplie, ne le lui dis pas, car il ne
-vient que pour repartir.
-
- * * * * *
-
-Il est assis sous l’arbre, sur la poussière.
-
-Etends pour sa couche des pétales de fleurs et des feuilles, mon ami.
-
-Ses yeux sont tristes et son regard peine mon cœur.
-
-Il ne dit pas ce qu’il pense, il vient seulement, et s’en va.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Pourquoi, au lever du jour, le jeune voyageur vint-il à ma porte?
-
-Chaque fois que je rentre et chaque fois que je sors, je le rencontre,
-et son visage captive mes yeux.
-
-Je ne sais s’il faut lui parler ou rester silencieuse. Pourquoi est-il
-venu à ma porte?
-
- * * * * *
-
-Les nuageuses nuit de juillet sont pleines d’ombre, le ciel à l’automne
-est d’un bleu très doux; le vent du midi des jours du printemps est
-inquiet.
-
-Sa chanson à tous moments est tissée d’airs nouveaux.
-
-Je me détourne de mon ouvrage et mes yeux se remplissent de brouillard.
-Pourquoi a-t-il choisi ma porte?
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Quand rapidement elle passa près de moi, le bout de sa robe me frôla.
-
-Comme d’une île inconnue vint de son cœur une soudaine et chaude brise
-de printemps.
-
-Un souffle fugitif me caressa, et s’évanouit, tel s’envole au vent le
-pétale arraché à la fleur.
-
-Il tomba sur mon cœur comme un soupir de son corps et un murmure de son
-âme.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Paresseuse, pourquoi restes-tu là à jouer avec tes bracelets?
-
-Remplis ta cruche, il est temps pour toi de rentrer.
-
- * * * * *
-
-Paresseuse, pourquoi de tes mains agites-tu l’eau, tandis que ton regard
-capricieux s’amuse à chercher quelqu’un sur la route.
-
-Remplis ta cruche et rentre à la maison.
-
- * * * * *
-
-La matinée s’achève. L’eau sombre s’épanche.
-
-Les vagues paresseuses rient et chuchotent entre elles en jouant.
-
-Les nuages errants s’amoncellent à l’horizon sur les collines
-lointaines.
-
-Ils s’attardent paresseusement à regarder ton visage et s’amusent à lui
-sourire.
-
-Remplis ta cruche et rentre à la maison.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Ne garde pas pour toi seule le secret de ton cœur, mon amie, dis-le moi,
-à moi seul, en secret.
-
-Toi, dont le sourire est si doux, murmure-moi ton secret; mon cœur seul
-l’entendra, non mes oreilles.
-
- * * * * *
-
-La nuit est profonde, la maison silencieuse, les nids des oiseaux sont
-enveloppés de sommeil.
-
-Dis-moi à travers tes larmes hésitantes, à travers tes sourires
-troublés, à travers ta douce honte et ta peine, le secret de ton cœur.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Jeune homme, dis-nous pourquoi tes yeux sont pleins de folie?
-
-Je ne sais quel vin de pavots sauvages j’ai bu, pour qu’il y ait cette
-folie dans mes yeux.
-
-Honte à toi!
-
-Il y a des sages et des fous, des prévoyants et des insouciants. Il y a
-des yeux qui sourient et des yeux qui pleurent et mes yeux sont pleins
-de folie!
-
- * * * * *
-
-Jeune homme, pourquoi restes-tu si tranquille à l’ombre de cet arbre?
-
-Mes pieds sont lourds du fardeau de mon cœur; et je me repose à l’ombre
-de cet arbre.
-
-Honte à toi.
-
-Certains suivent la route, d’autres flânent, certains sont libres,
-d’autres sont enchaînés, et mes pieds sont lourds du fardeau de mon
-cœur.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Ce que tu m’offres volontiers, je le prends, je ne demande rien de plus.
-
-Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.
-
- * * * * *
-
-Si je puis avoir cette fleur égarée, je la porterai sur mon cœur.
-
-Et si elle a des épines?
-
-Je les endurerai.
-
-Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.
-
- * * * * *
-
-Un regard de tes yeux amoureux rendrait ma vie douce pour l’éternité.
-
-Et si mon regard est cruel?
-
-Je garderai sa blessure dans mon cœur.
-
-Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur.
-
-Ne ferme pas ton cœur.
-
-Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
-
- * * * * *
-
-Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon
-aimée.
-
-Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
-
- * * * * *
-
-La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt.
-Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour
-s’éveiller dans tes yeux.
-
-Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
-
- * * * * *
-
-Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en
-bouton un éternel hiver.
-
-Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Votre regard anxieux est triste. Il cherche à connaître ma pensée.
-
-La lune aussi veut pénétrer la mer.
-
-Vous connaissez toute ma vie, je ne vous ai rien caché. Voilà pourquoi
-vous ignorez tout de moi.
-
-Si ma vie était une gemme, je la briserais en cent morceaux, et de ces
-parcelles, je vous ferais un collier que je mettrais à votre cou.
-
-Si ma vie n’était qu’une fleur, douce et menue, je la cueillerais de sa
-tige pour la poser dans vos cheveux.
-
-Mais elle est un cœur, mon aimée. Où sont ses limites?
-
-Vous ne connaissez pas les bornes de ce royaume et cependant vous en
-êtes la reine.
-
-Si mon cœur n’était que plaisir, vous le verriez fleurir en un sourire
-heureux et vous le pénètreriez en un instant.
-
-S’il n’était que souffrance, il fondrait en larmes limpides, reflétant
-sans un mot son secret.
-
-Mais il est amour, ma bien-aimée.
-
-Son plaisir et sa peine sont illimités, sa misère et sa richesse sont
-éternelles.
-
-Il est aussi près de vous que votre vie même, mais jamais vous ne le
-connaîtrez tout entier.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Parle-moi, mon amour! Dis-moi les mots que tu chantais.
-
-La nuit est sombre, les étoiles sont perdues dans les nuages. Le vent
-soupire à travers les feuilles.
-
-Je dénouerai ma chevelure. Mon manteau bleu m’enveloppera de nuit. Je
-presserai ta tête contre mon sein; et là, dans la douce solitude, je
-parlerai bas à ton cœur. Je fermerai mes yeux et j’écouterai. Je ne
-regarderai pas ton visage.
-
-Quand tes paroles auront cessé, nous resterons silencieux et
-tranquilles: Les arbres seuls chuchoteront dans les ténèbres.
-
-La nuit pâlira, le jour naîtra. Nous nous regarderons tous deux dans les
-yeux et nous continuerons nos routes différentes.
-
-Parle-moi, mon amour, dis-moi les mots que tu chantais.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Vous êtes le nuage du soir qui flotte dans le ciel de mes rêves.
-
-Je vous façonne et vous crée selon les désirs de mon amour.
-
-Vous êtes mienne, habitante de mes rêves infinis.
-
- * * * * *
-
-Vos pieds sont rosés de la gloire de mon désir, ô glaneuse de mes chants
-du soir.
-
-Vos lèvres sont amères et douces du vin de ma douleur.
-
-Vous êtes mienne, habitante de mes rêves solitaires.
-
- * * * * *
-
-C’est l’ombre de mes passions qui assombrit vos yeux. Vous êtes
-l’hallucination de mon regard.
-
-Je vous ai saisie et enveloppée dans le filet de mes chants, ô mon
-amour.
-
-Vous êtes mienne, habitante de mes rêves immortels.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Mon cœur, oiseau du désert, a trouvé son ciel dans tes yeux.
-
-Ils sont le berceau du matin, ils sont le royaume des étoiles.
-
-Leur abîme engloutit mes chants.
-
-Dans ce ciel immense et solitaire laisse-moi planer. Laisse-moi fendre
-ses nuages et déployer mes ailes dans son soleil.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Dis-moi si tout cela est vrai, mon bien-aimé, dis-moi si cela est vrai.
-
-Quand brille l’éclair de mes yeux, de sombres nuages orageux
-s’amassent-ils dans ton cœur?
-
-Est-il vrai que mes lèvres te soient douces comme l’épanouissement de
-ton premier amour?
-
-La souvenance des mois évanouis de Mai languit-elle dans mes veines?
-
-La terre comme une harpe, frissonne-t-elle de chansons au toucher de mes
-pieds?
-
-Est-il vrai, qu’à ma vue les gouttes de rosée tombent des yeux de la
-nuit et que la lumière du matin est heureuse de m’envelopper?
-
-Est-il vrai, est-il vrai que, solitaire, ton amour m’a cherchée à
-travers les siècles et les mondes?
-
-Et que, m’ayant trouvée, ton long désir fût apaisé par mes douces
-paroles, par mes yeux, par mes lèvres et mes cheveux flottants?
-
-Est-il donc vrai que le mystère de l’Infini est écrit sur ce petit
-front?
-
-Dis le moi, mon-bien aimé, tout cela est-il vrai?
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-Je t’aime, mon bien-aimé. Pardonne-moi mon amour. Oiseau égaré tu m’as
-prise. Mon cœur a été si ébranlé que son voile est tombé.
-
-Couvre-le de pitié, mon bien-aimé et pardonne-moi mon amour.
-
- * * * * *
-
-Si tu ne peux m’aimer, bien-aimé, pardonne-moi ma douleur.
-
-Ne me regarde pas de loin avec mépris. Je me blottirai dans mon coin et
-je resterai assise dans la nuit. De mes deux mains, je couvrirai ma
-honte.
-
-Détourne-toi de moi, bien-aimé, et pardonne-moi ma douleur.
-
- * * * * *
-
-Si tu m’aimes, bien-aimé, pardonne-moi ma joie.
-
-Quand mon cœur est emporté dans le torrent du bonheur, ne souris pas à
-mon périlleux abandon.
-
-Quand assise sur mon trône, je te gouverne avec la tyrannie de mon
-amour; quand, telle une déesse je t’accorde mes faveurs, supporte mon
-orgueil, bien-aimé, et pardonne-moi ma joie.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.
-
-Toute la nuit j’ai veillé, et maintenant mes yeux sont lourds de
-sommeil.
-
-Je crains de te perdre si je m’endors.
-
-Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.
-
- * * * * *
-
-Je tressaille et j’étends mes mains pour te toucher.
-
-Je me demande: Est-ce un rêve?
-
-Que ne puis-je emmêler tes pieds avec mon cœur et les tenir pressés
-contre mes seins!
-
-Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-De peur que je n’apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec
-moi.
-
-Tu m’éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes.
-
-Je connais tes artifices.
-
-Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire.
-
- * * * * *
-
-De peur que je ne t’apprécie pas, tu m’échappes de cent façons.
-
-De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part.
-
-Je connais tes artifices.
-
-Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre.
-
- * * * * *
-
-Tu demandes plus que les autres, c’est pourquoi tu es silencieuse.
-
-Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons.
-
-Je connais tes artifices.
-
-Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Il murmura: Mon amour lève les yeux.
-
-Je le grondai et lui dis: Va! Mais il ne bougea pas.
-
-Il resta devant moi et garda mes deux mains dans les siennes. Je dis:
-Laisse-moi! Mais il ne s’en alla pas.
-
- * * * * *
-
-Il approcha son visage près du mien. Je le regardai et lui dis: Quelle
-honte! Mais il ne fit pas un mouvement.
-
-Ses lèvres frôlèrent ma joue.
-
-Je tremblai et je dis: Tu oses trop! Mais il n’eut pas honte.
-
- * * * * *
-
-Il mit une fleur dans mes cheveux. Je dis: C’est inutile! Mais il ne se
-troubla pas.
-
-Il prit la guirlande de mon cou et s’en alla. Je pleure et je demande à
-mon cœur: Pourquoi ne revient-il pas!
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Vous voulez mettre autour de mon cou votre guirlande de fraîches fleurs?
-ô ma beauté!
-
-Soit! mais sachez que la seule couronne que j’aie tressée est pour
-celles que l’on voit apparaître dans des rayons de lumière, qui habitent
-des contrées inexplorées et qui vivent dans les chants des poëtes.
-
-Il est trop tard pour me demander mon cœur en échange du vôtre.
-
-Il fut un temps où tout le parfum de ma vie était concentré comme dans
-le bouton d’une fleur.
-
-Maintenant il est éparpillé loin à tous les vents.
-
-Qui connaît l’enchantement capable de le recueillir et de le renfermer.
-
-Mon cœur n’est pas à moi pour que je le donne à une seule; il appartient
-à plus d’une.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Mon amour, il fut un temps où ton poëte s’était lancé dans la
-composition d’un grand poëme épique.
-
-Hélas! Je ne fus pas assez prudent: Mon poëme heurta tes chevilles
-harmonieuses et y trouva sa perte.
-
-Il se brisa en morceaux de chansons qui s’éparpillèrent à tes pieds.
-
-Toute ma cargaison de vieilles histoires de guerre devint le jouet des
-vagues railleuses et, trempée de larmes, sombra.
-
-Mon amour, transforme pour moi cette perte en un bien.
-
-Si mes droits à une gloire éternelle après la mort sont anéantis,
-rends-moi immortel tandis que je vis.
-
-Et je ne me lamenterai pas sur ma perte, ni ne te blâmerai.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
-Toute la matinée, j’essayai de tresser une couronne, mais les fleurs
-glissaient et s’échappaient de mes doigts.
-
-Vous étiez là assise et vous m’examiniez du coin de l’œil.
-
-Demandez à cet œil sombre de malice, à qui la faute.
-
- * * * * *
-
-J’essaye de chanter une chanson, mais c’est en vain.
-
-Un sourire caché tremble sur vos lèvres; demandez-lui la raison de mon
-insuccès.
-
-Laissez vos lèvres souriantes dire comment ma voix s’est perdue dans le
-silence, telle une abeille ivre au sein d’un lotus.
-
- * * * * *
-
-C’est le soir; il est l’heure pour les fleurs de clore leurs pétales.
-
-Laissez-moi m’asseoir à vos côtés et ordonnez à mes lèvres d’accomplir
-leur office dans le silence de la nuit, à la clarté diffuse des
-étoiles.
-
-
-
-
-XL
-
-
-Un sourire d’incrédulité voltige dans vos yeux quand je viens vous dire
-adieu.
-
-Si souvent je l’ai fait que vous pensez me voir bientôt revenir.
-
-En vérité, je le crois aussi.
-
-Car les jours de printemps reviennent saison après saison; la lune nous
-quitte pour nous rendre à nouveau visite; les fleurs sur les branches
-s’épanouissent à chaque nouvelle année. Il est probable que mon adieu
-aussi n’est qu’un au revoir.
-
-Mais gardez un instant l’illusion. Ne la rejetez pas avec une hâte
-impolie.
-
-Quand je dis que je vous quitte pour toujours, acceptez-le comme vrai et
-laissez un brouillard de larmes rembrunir un moment la frange sombre de
-vos yeux.
-
-Puis, quand je reviendrai, vous sourirez aussi malicieusement que vous
-voudrez.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-Il me tarde de vous dire les mots les plus profonds. Je n’ose pas; je
-crains votre rire.
-
-C’est pourquoi je me moque de moi-même et fais éclater mon secret en
-plaisanteries.
-
-Je fais fi de ma peine, de peur que vous n’en fassiez fi vous-même.
-
- * * * * *
-
-Il me tarde de vous dire les mots les plus sincères; je n’ose pas; j’ai
-peur que vous ne les croyiez pas.
-
-Voilà pourquoi je les déguise en mensonges, disant le contraire de ce
-que je pense.
-
-Je fais paraître absurde ma douleur, de peur que vous ne la traitiez
-d’absurde vous-même.
-
-Il me tarde d’employer pour vous les mots les plus précieux; mais je
-n’ose pas craignant de n’être pas payé de retour.
-
-C’est pourquoi je vous donne des noms durs et me vante de mon
-insensibilité.
-
-Je vous peine, de peur que vous ne connaissiez jamais la peine.
-
- * * * * *
-
-Il me tarde d’être assis silencieusement auprès de vous; mais je n’ose
-pas de peur que mes lèvres ne trahissent mon cœur.
-
-C’est pourquoi je bavarde et je jase, cachant mon cœur derrière mes
-paroles.
-
-Je traite durement ma souffrance, de peur que vous ne la traitiez de
-même.
-
- * * * * *
-
-Il me tarde de m’éloigner de vous; mais je n’ose pas, de peur que vous
-ne vous aperceviez de ma lâcheté.
-
-C’est pourquoi je porte la tête haute et viens vers vous d’un air
-indifférent.
-
-La provocation constante de vos regards renouvelle à chaque instant ma
-douleur.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-O Folie, superbe ivrognesse, quand, d’un coup de pied tu ouvres ta porte
-et badines devant le public;
-
-quand tu vides ton sac en une nuit et fais la nique à la prudence;
-
-quand, sans rime ni raison, tu marches dans d’étranges sentiers et joues
-avec des babioles;
-
-quand, naviguant au milieu des orages, tu casses en deux ton gouvernail;
-
-...alors, je te suis, ma camarade, je m’enivre avec toi et je me donne
-au diable.
-
- * * * * *
-
-J’ai perdu mes jours et mes nuits dans la compagnie de sages et honnêtes
-voisins.
-
-Beaucoup de savoir a grisonné mes cheveux et beaucoup de veilles ont
-obscurci mon regard.
-
-Pendant des années j’ai recueilli et entassé des bribes et des morceaux
-de science:
-
-que maintenant je les écrase, que je danse sur eux et que je les jette à
-tous les vents.
-
-Car je sais que la suprême sagesse est d’être ivre et de se donner au
-diable.
-
-Que s’évanouissent tous les scrupules trompeurs. Laissez-moi
-désespérément perdre ma route.
-
-Qu’un transport de vertige sauvage vienne et me balaye loin du port.
-
-Le monde est peuplé de gens honorables, de travailleurs utiles et
-habiles.
-
-Il y a des hommes qui se tiennent aisément au premier rang; d’autres qui
-occupent décemment le second.
-
-Laissez-les être utiles et prospères et laissez-moi être futile et fou.
-
-Car, je le sais, là est la fin de tous les travaux: être ivre et se
-donner au diable.
-
- * * * * *
-
-Je jure de renoncer désormais à toute prétention de dignité et de
-décence.
-
-J’abandonne mon orgueil de savoir et mon jugement du vrai et du faux.
-
-Je brise le réceptacle de mes souvenirs, éparpillant jusqu’aux dernières
-gouttes de mes larmes.
-
-Je me plonge dans l’écume du vin rouge des baies et j’en illumine mon
-rire.
-
-La politesse et la gravité, je les déchire en lambeaux.
-
-Je fais le serment sacré d’être indigne, d’être ivrogne et d’aller au
-diable.
-
-
-
-
-XLIII
-
-
-Non, mes amis, vous aurez beau dire, jamais je ne me ferai ascète.
-
-Jamais je ne me ferai ascète, si elle ne prononce les mêmes vœux que
-moi.
-
-Je suis fermement décidé à ne devenir ascète que si je trouve un abri
-bien ombragé et une compagne de pénitence.
-
- * * * * *
-
-Non, mes amis, jamais je ne quitterai mon foyer et ma chère maison, pour
-me retirer dans la forêt solitaire, si nul rire joyeux ne résonne dans
-l’écho de son ombre, si le vent n’y fait pas flotter le pan d’un manteau
-couleur de safran, si son silence n’est pas rendu plus profond par de
-doux murmures.
-
-Décidément, je ne serai jamais ascète.
-
-
-
-
-XLIV
-
-
-Pardonnez, mon révérend à deux pécheurs. Aujourd’hui les vents du
-printemps soufflent en tourbillons, balayant la poussière et les
-feuilles mortes, et avec elles vos leçons.
-
-Ne dites pas, mon père, que la vie est vanité.
-
-Car, pour un jour, nous avons fait trêve avec la mort et, pour quelques
-heures parfumées, nous sommes tous deux devenus immortels.
-
- * * * * *
-
-Si même l’armée du roi venait et furieusement se jetait sur nous, nous
-nous contenterions de secouer tristement la tête et de dire: «Frères,
-vous nous dérangez. Si vous voulez jouer à ces jeux bruyants, allez plus
-loin faire cliqueter vos armes. C’est seulement pour quelques instants
-fugitifs que nous sommes devenus immortels.»
-
- * * * * *
-
-Si des amis venaient nous entourer, nous les saluerions humblement et
-leur dirions: Cette bonne fortune nous met dans un grand embarras. Dans
-le ciel infini, la place est restreinte où nous demeurons. Car, au
-printemps, les fleurs pullulent et les ailes besogneuses des abeilles se
-frôlent. Ce petit ciel où nous demeurons seuls, nous deux immortels, est
-trop absurdement étroit.
-
-
-
-
-XLV
-
-
-Convives, que l’ordre de Dieu doit disperser, sans que nulle trace n’en
-reste dans ce monde.
-
-Prenez, avec un sourire, ce qui est facile et simple et près de vous.
-
-Aujourd’hui, c’est la fête des fantômes qui ne savent pas l’heure de
-leur mort.
-
-Que votre rire ne soit qu’une gaieté irraisonnée comme les
-scintillements de la lumière sur les rides de l’eau.
-
-Laissez votre vie danser avec légèreté sur les bords du Temps, comme la
-rosée à la pointe de la feuille.
-
-Tirez, des cordes de la harpe, des sons qui soient des rythmes
-passagers.
-
-
-
-
-XLVI
-
-
-Vous m’avez quitté et vous avez continué votre route.
-
-Je croyais que je pleurerais sur vous et que j’enchâsserais dans mon
-cœur votre image tissée en une chanson d’or pur.
-
-Mais hélas, triste fortune, le temps est court.
-
-La jeunesse pâlit d’année en année.
-
-Les jours du printemps sont fugitifs.
-
-Un rien fait mourir les frêles fleurs et le sage me dit que la vie n’est
-qu’une goutte de rosée posée sur la feuille du lotus.
-
-Dois-je oublier tout ceci pour chercher celle qui s’est détournée de
-moi?
-
-Ce serait folie, car le temps est court.
-
- * * * * *
-
-Venez, nuits pluvieuses aux pieds mouillés, souriez mon automne d’or;
-venez avril nonchalant, qui répandez vos baisers au loin.
-
-Venez tous!
-
-Mes amours, vous savez que nous sommes mortels.
-
-Est-il sage de briser son cœur pour celle qui emporte le sien? Non, car
-le temps est court.
-
- * * * * *
-
-Il est doux d’être assis dans un coin solitaire, de rêver et d’écrire en
-vers que vous êtes toute ma vie.
-
-Il est héroïque de chérir sa propre douleur et d’être décidé à ne pas
-s’en consoler.
-
-Mais un frais visage guette à ma porte et lève les yeux sur moi.
-
-Je ne peux qu’essuyer mes larmes et changer l’accord de mon chant.
-
-Car le temps est court.
-
-
-
-
-XLVII
-
-
---Puisque tu le veux, je cesserai de chanter.
-
---Si mon regard fait battre ton cœur, je détournerai mes yeux de ton
-visage.
-
---Si de me rencontrer, tu tressailles, je m’écarterai vers un autre
-sentier.
-
-Si ma présence te gêne quand tu tresses des fleurs, je fuirai ton jardin
-solitaire.
-
-Si l’eau de la rivière s’agite tumultueuse au passage de ma barque, je
-ne ramerai plus vers ta rive.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-
-Délivre-moi des chaînes de ta tendresse, ô mon amour. Ne me verse plus
-le vin de tes baisers.
-
-Cette vapeur de lourd encens oppresse mon cœur.
-
-Ouvre les portes; fais de la place pour la lumière du matin.
-
-Je suis perdu en toi; enveloppé dans les plis de tes caresses.
-
-Délivre-moi de tes sortilèges. Rends-moi la virilité; alors je
-t’offrirai un cœur libéré.
-
-
-
-
-XLIX
-
-
-Je tiens ses mains; je la presse sur mon cœur;
-
-J’essaye d’emplir mes bras de sa beauté; de butiner son doux sourire
-sous mes baisers; de boire avidement son regard sombre.
-
-Hélas! où est tout cela? Qui peut violenter l’azur du ciel?
-
-Je veux étreindre la beauté; elle m’échappe; le corps seul reste dans
-mes mains.
-
-Déçu et fatigué, je reprends ma route.
-
-Comment le corps toucherait-il la fleur, que seul l’esprit peut
-toucher?
-
-
-
-
-L
-
-
-Mon aimée, mon cœur, nuit et jour, brûle de te rencontrer comme on
-rencontre la mort dévorante.
-
-Que je sois balayé par toi comme par une tempête. Prends tout ce que
-j’ai; détruis mon sommeil et ravis mes rêves. Dérobe-moi ma vie.
-
-Par cette dévastation, par ce dépouillement total de mon âme, devenons
-un seul être de beauté...
-
-Hélas! mon désir est vain. Où est l’espoir de communion complète sinon
-en toi, mon Dieu?
-
-
-
-
-LI
-
-
-Finis ta dernière chanson et partons.
-
-Oublie cette nuit puisque voilà le jour.
-
-Qui cherché-je à presser dans mes bras? Les rêves ne peuvent
-s’emprisonner. Mes mains ardentes pressent le vide sur mon cœur.
-
-Et mon sein en est tout meurtri.
-
-
-
-
-LII
-
-
-Pourquoi la lampe s’est-elle éteinte?
-
-Je l’entourai de mon manteau pour la mettre à l’abri du vent; c’est pour
-cela que la lampe s’est éteinte.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi la fleur s’est-elle fanée?
-
-Je la pressai contre mon cœur avec inquiétude et amour; voilà pourquoi
-la fleur s’est fanée.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi la rivière s’est-elle tarie? Je mis une digue en travers d’elle
-afin qu’elle me servît à moi seul; voilà pourquoi la rivière s’est
-tarie.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi la corde de la harpe s’est-elle cassée?
-
-J’essayai de donner une note trop haute pour son clavier; voilà pourquoi
-la corde de la harpe s’est cassée.
-
-
-
-
-LIII
-
-
-Pourquoi, d’un regard, me rendez-vous confus?
-
-Je ne suis pas venu en mendiant.
-
-Je n’ai stationné qu’une heure au bout de votre cour, derrière la haie
-du jardin.
-
-Pourquoi, d’un regard, me rendre confus?
-
- * * * * *
-
-Je n’ai pas cueilli une rose de votre jardin;
-
-Je n’y ai pas pris un fruit.
-
-Je me suis humblement abrité dans l’ombre du sentier, où tout voyageur
-étranger peut s’arrêter.
-
-Je n’ai pas cueilli une rose.
-
- * * * * *
-
-Oui, j’étais fatigué et la pluie tombait.
-
-Le vent pleurait dans les branches agitées des bambous.
-
-Les nuages couraient dans le ciel comme un bataillon en déroute.
-
-J’étais fatigué.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais si vous pensiez à moi, ou qui vous attendiez sur le seuil.
-
-Des éclairs brillaient dans vos yeux guetteurs.
-
-Comment pouvais-je savoir que vous me voyiez dans la nuit?
-
-Je ne sais si vous pensiez à moi.
-
- * * * * *
-
-La journée est finie; la pluie a cessé.
-
-Je quitte l’ombre de l’arbre au bout de votre jardin et le banc sur
-l’herbe.
-
-La nuit est venue; fermez votre porte. Je continue ma route; la journée
-est finie.
-
-
-
-
-LIV
-
-
-Où cours-tu avec ton panier, ce soir, quand le marché est terminé? Tous
-les acheteurs sont rentrés; la lune se lève sur les arbres du village.
-
-L’écho des voix appelant le bac traverse l’eau sombre jusqu’au marais
-lointain où dorment les canards sauvages.
-
-Où cours-tu ainsi avec ton panier, quand le marché est terminé?
-
- * * * * *
-
-Les doigts du sommeil ont fermé les yeux de la terre.
-
-Les nids des corbeaux sont silencieux et le murmure des feuilles de
-bambou s’est tu.
-
-Les laboureurs, de retour des champs, étendent leurs nattes dans la cour
-des fermes.
-
-Où cours-tu avec ton panier quand le marché est terminé?
-
-
-
-
-LV
-
-
-Il était midi quand vous êtes parti.
-
-Le soleil était ardent dans le ciel. J’avais fini mon ouvrage et j’étais
-assise solitaire sur mon balcon, quand vous êtes parti.
-
- * * * * *
-
-Des coups de vent m’apportaient, par instants, les parfums des prés
-éloignés.
-
-Dans l’ombre les colombes roucoulaient sans se lasser et une abeille
-égarée dans ma chambre fredonnait les nouvelles des champs lointains.
-
- * * * * *
-
-Le village dormait dans la chaleur de midi.
-
-La route était déserte.
-
-Par accès soudains le bruissement des feuilles s’élevait puis
-s’évanouissait.
-
-Je regardais le ciel et, tandis que le village dormait dans la chaleur
-de midi, je tissais dans le bleu les lettres d’un nom aimé.
-
-J’avais oublié de tresser mes cheveux. La brise nonchalante s’y jouait
-sur ma joue.
-
-La rivière coulait tranquille sous sa rive ombragée. Les blancs nuages
-paresseux ne bougeaient pas.
-
-J’avais oublié de tresser mes cheveux.
-
- * * * * *
-
-Il était midi quand vous êtes parti.
-
-La poussière de la route était chaude et les prés haletants.
-
-Les tourterelles roucoulaient dans l’épaisseur des feuilles.
-
-J’étais seule sur mon balcon quand vous êtes parti.
-
-
-
-
-LVI
-
-
-J’étais, avec mes compagnes, occupée aux obscures tâches journalières de
-la maison.
-
-Pourquoi m’avez-vous remarquée et m’avez-vous fait quitter le frais abri
-de notre vie commune?
-
- * * * * *
-
-L’amour inexprimé est sacré. Il brille comme une gemme dans l’ombre
-secrète du cœur. A la lumière du jour indiscret, il s’assombrit
-piteusement.
-
-Ah! vous avez brisé l’enveloppe de mon cœur et arraché mon amour à son
-mystère, détruisant à jamais l’ombre chère où il cachait son nid.
-
- * * * * *
-
-Mes compagnes, elles, restent les mêmes.
-
-Personne n’a pénétré leur être intime et elles ne connaissent pas leur
-propre secret.
-
-Légèrement elles sourient et pleurent, et babillent et travaillent.
-Journellement elles vont au temple, allument leurs lampes et cherchent
-de l’eau à la rivière.
-
- * * * * *
-
-J’espérais que mon amour ne souffrirait pas la honte frissonnante de
-l’abandon.
-
-Mais vous détournez votre visage.
-
-Oui, la route est ouverte devant vous; mais vous m’avez coupé toute
-retraite et laissée nue devant le monde, dont les yeux sans paupières me
-fixent nuit et jour.
-
-
-
-
-LVII
-
-
-O Monde, j’ai cueilli ta fleur!
-
-Je l’ai pressée contre mon cœur et son épine m’a piqué.
-
-Au sombre déclin du jour la fleur s’est fanée, mais la douleur a
-persisté.
-
-O monde bien des fleurs te reviendront parfumées et glorieuses.
-
-Mais l’heure de cueillir des fleurs est passée pour moi et dans la nuit
-sombre, je n’ai plus ma rose; sa douleur seule persiste.
-
-
-
-
-LVIII
-
-
-Un matin, dans le jardin, une enfant aveugle vint m’offrir une guirlande
-posée sur une feuille de lotus.
-
-Je la mis autour de mon cou et des larmes vinrent à mes yeux.
-
-J’embrassai l’enfant et je lui dis: tu es une fleur et les fleurs sont
-aveugles: tu ne peux connaître la beauté de ton présent.
-
-
-
-
-LIX
-
-
-O femme tu n’es pas seulement le chef-d’œuvre de Dieu, tu es aussi celui
-des hommes: ceux-ci te parent de la beauté de leurs cœurs.
-
-Les poëtes tissent tes voiles avec les fils d’or de leur fantaisie; les
-peintres immortalisent la forme de ton corps.
-
-La mer donne ses perles, les mines leur or, les jardins d’été leurs
-fleurs pour t’embellir et te rendre plus précieuse.
-
-Le désir de l’homme couvre de gloire ta jeunesse.
-
-Tu es mi-femme et mi-rêve.
-
-
-
-
-LX
-
-
-Dans le tourbillon et le fracas de la vie, ô Beauté taillée dans la
-pierre, tu restes muette et tranquille, solitaire et lointaine.
-
-A tes pieds l’éternel Amour murmure: «parle, parle-moi mon adorée;
-parle, ma bien-aimée.»
-
-Mais tes paroles restent figées dans la pierre, ô insensible Beauté.
-
-
-
-
-LXI
-
-
-Paix, mon cœur, que l’heure de la séparation soit douce;
-
-Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement.
-
-Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en
-chansons.
-
-Que l’envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le
-nid.
-
-Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de
-la nuit.
-
-Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes
-dernières paroles.
-
-Je m’incline et j’élève ma lampe pour éclairer ta route.
-
-
-
-
-LXII
-
-
-Dans le sombre chemin d’un rêve j’ai cherché celle que j’aimais dans une
-vie antérieure:
-
-Sa maison était située au bout d’une rue désolée.
-
-Dans la brise du soir son paon favori sommeillait sur son perchoir et
-les pigeons étaient silencieux dans leur coin.
-
-Elle posa sa lampe près du seuil et se tint debout devant moi.
-
-Elle leva ses grands yeux vers moi et en silence demanda: «Êtes-vous
-bien, mon ami?»
-
-J’essayai de lui répondre, mais j’avais perdu l’usage de la parole.
-
-Je cherchais, je cherchais en vain.
-
-Je ne savais plus nos noms.
-
-Des larmes brillèrent dans ses yeux. Elle me tendit sa main droite. Je
-la pris et demeurai silencieux.
-
-Notre lampe vacilla dans la brise du soir et s’éteignit.
-
-
-
-
-LXIII
-
-
-Voyageur, dois-tu déjà partir?
-
-La nuit est tranquille et les ténèbres défaillent sur la forêt.
-
-Les lampes sont brillantes sur notre balcon, les fleurs sont fraîches et
-les jeunes yeux s’éveillent à peine.
-
-Le temps de ton départ est-il déjà venu?
-
-Voyageur, dois-tu déjà partir?
-
- * * * * *
-
-Nous n’avons pas entouré tes pieds de nos bras suppliants.
-
-Les portes sont ouvertes; ton cheval tout sellé t’attend à la grille.
-
-Nous n’avons tenté de te retenir qu’avec nos chansons.
-
-Nos regards seuls ont cherché à retarder ton départ.
-
-Voyageur, nous sommes impuissants à te garder; nous n’avons que nos
-larmes.
-
-Quel feu dévorant brille dans tes yeux?
-
-Quelle fièvre d’inquiétude court dans ton sang?
-
-Quel appel des ténèbres te pousse?
-
-Parmi les étoiles du ciel, quelle terrible incantation as-tu lue, pour
-que la nuit, étrange et silencieuse messagère, ait secrètement pénétré
-dans ton cœur?
-
-Si tu dédaignes les réunions joyeuses, si tu désires la paix, cœur
-lassé, nous éteindrons nos lampes et ferons taire nos harpes.
-
- * * * * *
-
-Nous resterons assises, tranquilles dans la nuit, sous le bruissement
-des feuilles et la lune dolente épandra ses rayons pâles à ta fenêtre.
-
-O voyageur, de quel esprit d’insomnie le cœur de la nuit t’a-t-il
-touché?
-
-
-
-
-LXIV
-
-
-J’ai passé ma journée dans l’ardente poussière de la route.
-
-A la fraîcheur du soir, je frappe à la porte de l’auberge. Elle est
-déserte et en ruines.
-
-Un «Ashath» morose étend ses racines agrippantes et affamées dans les
-crevasses béantes du mur.
-
- * * * * *
-
-Il fut un temps où les passants venaient ici laver leurs pieds fatigués:
-
-Ils étendaient leurs nattes dans la cour et, assis sous la lumière
-diffuse d’une lune tôt levée, ils parlaient de pays inconnus.
-
-Au matin, reposés, ils s’éveillaient, mis en joie par le chant des
-oiseaux, et les fleurs amicales inclinaient vers eux la tête du bord du
-chemin.
-
-Maintenant aucune lampe allumée ne m’attend ici.
-
-Sur le mur, les taches noires de la fumée, traces de veillées
-lointaines, me regardent de leurs yeux aveugles.
-
-Quelques lucioles volètent dans le buisson près de l’étang desséché et
-des branches de bambous étendent leurs ombres sur le chemin envahi par
-l’herbe.
-
-C’est la fin du jour; je ne suis l’hôte de personne et, fatigué, j’ai la
-longue nuit devant moi.
-
-
-
-
-LXV
-
-
-Est-ce ta voix que j’entends?
-
-Le soir est venu. Comme les bras suppliants d’une amoureuse, la fatigue
-m’étreint.
-
-M’appelles-tu?
-
- * * * * *
-
-Je t’ai donné toute ma journée; veux-tu me voler aussi mes nuits,
-maîtresse cruelle?
-
-Pourtant il y a une fin à tout et la solitude de la nuit est à chacun.
-
-Pourquoi ta voix la déchire-t-elle et vient-elle embraser mon cœur?
-
- * * * * *
-
-Le soir n’a-t-il, à ton seuil, nulle musique berceuse?
-
-Les Etoiles aux ailes silencieuses ne montent-elles jamais au dessus de
-ta hautaine tour?
-
-Les fleurs de ton jardin ne tombent-elles jamais dans la poussière en
-douce agonie?
-
- * * * * *
-
-Pourquoi m’appelles-tu, ô chère tourmentée?
-
-Laisse donc les doux yeux de l’amour veiller et pleurer en vain.
-
-Laisse brûler ta lampe dans la maison solitaire.
-
-Laisse le bac ramener chez eux les laboureurs fatigués...
-
-...Je quitte mes rêves et j’accours à ton appel.
-
-
-
-
-LXVI
-
-
-Un fou vagabondait, cherchant la pierre philosophale, les cheveux
-emmêlés, hâlé, couvert de poussière, le corps réduit à une ombre, les
-lèvres aussi serrées que la porte close de son cœur et les yeux brûlants
-comme la lampe du ver luisant qui cherche sa compagne.
-
- * * * * *
-
-Devant lui grondait l’océan immense.
-
-Les vagues babillardes racontaient les trésors cachés dans leur sein et
-se moquaient de l’ignorant qui ne savait pas les comprendre.
-
-Il allait, lui, sans espoir et sans repos, poursuivant la recherche qui
-était devenue sa vie.
-
-Pareil à l’Océan qui, toujours, se dresse vers le ciel pour atteindre
-l’inaccessible.
-
-Pareil aux Etoiles qui tournent en cercle aspirant à un but jamais
-atteint.
-
-Ainsi, sur la plage déserte, le fou aux boucles fauves de poussière,
-errait cherchant la pierre philosophale.
-
- * * * * *
-
-Un jour, un gamin du village s’approcha et lui dit: «Comment as-tu
-trouvé cette chaîne d’or qui te ceint la taille?»
-
-Le fou tressaillit; la chaîne autrefois en fer s’était changée en or! Il
-ne rêvait pas, mais comment cette transformation s’était-elle faite?
-
-Sauvagement il se frappa le front: où, mais où avait-il, sans le savoir,
-réalisé son rêve?
-
-Il avait pris l’habitude d’éprouver les pierres qu’il ramassait en les
-frappant contre sa chaîne, et de les rejetter ensuite machinalement,
-sans regarder si quelque changement s’était produit; c’était ainsi que
-le pauvre fou avait trouvé et perdu la pierre philosophale.
-
-Le soleil disparaissait; à l’occident le ciel était d’or.
-
-Anéanti, brisé de corps et d’esprit, semblable à un arbre déraciné, le
-fou se remit à chercher le trésor perdu.
-
-
-
-
-LXVII
-
-
-Malgré le soir qui s’avance à pas lents et qui fait taire toutes les
-chansons;
-
-Malgré le départ de tes compagnes et ta fatigue;
-
-Malgré la peur qui court dans les ténèbres; malgré le ciel voilé;
-
-Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.
-
- * * * * *
-
-L’obscurité qui t’environne n’est pas celle des feuilles de la forêt;
-c’est la mer qui se gonfle comme un immense serpent noir.
-
-Les fleurs du jasmin ne dansent pas devant toi; c’est l’écume des vagues
-qui étincelle.
-
-Ah! où est la rive verte et ensoleillée? où est ton nid?
-
-Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.
-
- * * * * *
-
-La nuit solitaire s’étend sur le sentier; l’aurore sommeille derrière
-les collines pleines d’ombre; les étoiles muettes comptent les heures;
-la lune pâlie baigne dans la nuit profonde.
-
-Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi, ne ferme pas tes ailes.
-
- * * * * *
-
-Pour toi il n’y a ni espoir ni crainte; il n’y a pas de paroles, pas de
-murmures, pas de cris.
-
-Il n’y a ni abri, ni lit de repos...
-
-Il n’y a que ta paire d’ailes et le ciel infini.
-
-Oiseau, ô mon oiseau, écoute-moi: ne ferme pas tes ailes.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-
-Frère, nul n’est éternel et rien ne dure. Frère, garde ceci dans ton
-cœur et réjouis-toi.
-
- * * * * *
-
-D’autres que nous ont porté l’antique fardeau de la vie; d’autres que
-nous ont fait le long voyage.
-
-Un poëte ne peut chanter toujours la même ancienne chanson.
-
-La fleur se fane et meurt; mais celui qui la portait ne doit pas à
-toujours pleurer sur son sort.
-
-Frère garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.
-
- * * * * *
-
-Il faut un long silence pour tisser une harmonie parfaite.
-
-La vie s’évanouit au coucher du soleil pour s’anéantir dans les ombres
-dorées.
-
-L’amour doit quitter ses feux pour boire à la coupe de la douleur et
-renaître dans le ciel des larmes.
-
-Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.
-
- * * * * *
-
-Nous nous hâtons de cueillir nos fleurs de peur qu’elles ne soient
-saccagées par le vent qui passe.
-
-Ravir un baiser, qui s’évanouirait dans l’attente, fait bouillir notre
-sang et briller nos yeux.
-
-Notre vie est intense, nos désirs sont aiguisés car le temps sonne la
-cloche de la séparation.
-
-Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.
-
- * * * * *
-
-La beauté nous est douce, parce qu’elle danse au même rythme fuyant que
-notre vie.
-
-Le savoir nous est précieux parce que jamais nous ne pourrons atteindre
-à la science suprême. Tout est fait et tout est achevé dans l’Eternité.
-
-Mais les fleurs terrestres de l’illusion sont gardées éternellement
-fraîches par la mort.
-
-Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.
-
-
-
-
-LXIX
-
-
-Je chasse le cerf d’or.
-
-Souriez mes amis; je n’en poursuivrai pas moins la vision qui toujours
-me fuit.
-
-Je cours à travers collines et vallons, j’erre dans des pays inconnus, à
-la recherche du cerf d’or.
-
-Vous, vous allez au marché et en revenez chargés d’achats; moi l’appel
-des vents vagabonds m’a touché; où et quand? je ne sais.
-
-Je n’ai aucun souci dans le cœur: tout ce que j’ai, je l’ai laissé loin
-derrière moi.
-
-Je cours à travers collines et vallons; j’erre dans des pays inconnus, à
-la recherche du cerf d’or.
-
-
-
-
-LXX
-
-
-Je me rappelle qu’un jour dans mon enfance, je faisais flotter un petit
-bateau en papier sur le ruisseau. C’était par une journée humide de
-juillet; j’étais seul et heureux de mon jeu.
-
-Je faisais flotter mon petit bateau en papier sur le ruisseau.
-
-Subitement de gros nuages d’orage s’amoncelèrent, le vent vint en
-tourbillons et la pluie tomba à torrents.
-
-Des flots d’eau vaseuse submergèrent le ruisseau et coulèrent mon petit
-bateau.
-
-Amèrement je crus que l’orage était venu tout exprès pour gâter ma joie;
-et qu’il me voulait du mal.
-
- * * * * *
-
-La journée nuageuse de juillet est longue aujourd’hui et je pense à ces
-jeux de la vie où j’ai toujours été le perdant.
-
-J’allais blâmer ma destinée pour tous les tours qu’elle m’a joués,
-quand, soudain, je me rappelai du petit bateau en papier qui sombra dans
-le ruisseau.
-
-
-
-
-LXXI
-
-
-Le jour n’est pas encore fini; la foire n’est pas terminée, la foire au
-bord de la rivière.
-
-Je craignais d’avoir gaspillé mon temps et perdu mon dernier penny.
-
-Mais non, mon frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort
-ne m’a pas tout ravi.
-
- * * * * *
-
-Vente et achat sont terminés. Les comptes sont réglés et il est temps
-pour moi de retourner à la maison.
-
-Mais quoi, garde-barrière, tu réclames ton péage?
-
-Ne crains rien, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne
-m’a pas tout ravi.
-
- * * * * *
-
-Les vents endormis nous menacent de l’orage et, à l’ouest, les nuages
-bas ne présagent rien de bon.
-
-Les eaux silencieuses attendent le vent.
-
-Je me hâte pour traverser la rivière avant que la nuit me surprenne.
-
-O Passeur, vous demandez votre salaire!
-
-Oui, frère, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a
-pas tout ravi.
-
- * * * * *
-
-Le mendiant est assis sous l’arbre, au bord de la route. Hélas! il me
-regarde avec un timide espoir!
-
-Il croit que je suis riche des profits de la journée.
-
-Oui, frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort ne m’a
-pas tout ravi.
-
- * * * * *
-
-La nuit devient sombre et la route solitaire. Les vers luisants brillent
-parmi les feuilles.
-
-Qui êtes-vous, vous qui me suivez d’un pas furtif et silencieux?
-
-Ah! je sais, vous désirez me dérober mes gains. Je ne vous
-désappointerai pas!
-
-Car il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout
-ravi.
-
- * * * * *
-
-A la mi-nuit, j’atteins ma maison, les mains vides.
-
-A la porte vous m’attendez, les yeux anxieux, éveillée et silencieuse.
-
-Comme un timide oiseau, vous volez sur mon cœur, ô amoureuse.
-
-Oui, ô oui, mon Dieu! Il me reste beaucoup encore.
-
-
-
-
-LXXII
-
-
-En des journées de dur labeur, j’édifiai un temple. Il n’avait ni portes
-ni fenêtres; ses murs étaient épais et construits en pierres massives.
-
-J’oubliai tout le reste; je délaissai tout le monde; je restai en
-contemplation devant l’image que j’avais dressée sur l’autel.
-
-L’incessante fumée de l’encens enveloppait mon cœur de ses lourds
-replis.
-
-J’occupai mes veilles à graver sur les murs un dédale de formes
-fantastiques: chevaux ailés, fleurs à visages humains, femmes aux formes
-de serpents.
-
-Nulle ouverture ne fut laissée par où pût entrer le chant des oiseaux,
-le murmure des feuilles ou le bourdonnement du village au travail.
-
-Seules mes incantations faisaient résonner les sombres voûtes du dôme.
-
-Mon esprit devint pareil à la pointe acérée et silencieuse d’une flamme;
-mes sens s’évanouirent dans l’extase.
-
-Je ne m’aperçus pas de la fuite du temps, jusqu’au moment où la foudre,
-en frappant le temple, réveilla la douleur de mon cœur.
-
-A la lumière du jour, la lampe devint pâle et comme honteuse; sur le mur
-les sculptures, rêves figés et vides de sens, semblaient éviter mes
-regards.
-
-Je regardai l’image sur l’autel: je la vis sourire et s’animer au
-contact vivifiant du Dieu.
-
-La nuit que j’avais emprisonnée déploya ses ailes et s’enfuit.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-
-O Terre, ma patiente et sombre mère, ta richesse n’est pas infinie.
-
-Tu te fatigues à nourrir tes enfants; mais la nourriture est rare.
-
-Les joies que tu nous offres ne sont jamais parfaites.
-
-Les jouets que tu fabriques pour tes enfants sont fragiles.
-
-Tu ne peux satisfaire nos insatiables espoirs;... te renierai-je pour
-cela?
-
-Ton sourire assombri par la douleur est doux à mes yeux.
-
-Ton amour, qui ne connaît pas d’accomplissement, est cher à mon cœur.
-
-Ton sein nous a nourris de vie, non d’immortalité; c’est pourquoi tu
-veilles sur nous.
-
-Depuis des siècles, tu composes des harmonies de couleurs et de chants
-et, cependant, ton paradis n’est encore qu’une triste ébauche.
-
-Tes créations de beauté sont voilées du brouillard des larmes.
-
-Je verserai mes chants dans ton cœur muet et mon amour dans ton amour.
-
-Je t’adorerai par le travail.
-
-J’ai vu la douceur de ton visage et j’aime ta lamentable poussière, ô
-mère Terre.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-
-Dans le palais du monde, un simple brin d’herbe se mêle aux rayons du
-soleil et aux Etoiles de minuit sur le même tapis de verdure.
-
-Ainsi, dans le cœur de l’Univers, mes chants occupent la même place que
-la musique des nuages et des forêts.
-
-Mais toi, homme riche, ta richesse ne participe ni à la tranquille
-majesté du joyeux soleil d’or, ni à la douceur des rayons de la lune
-rêveuse.
-
-La bénédiction du ciel, qui embrasse toutes choses, ne s’étend pas sur
-toi.
-
-Et, quand la mort paraît, ta fortune se flétrit et tombe en poussière.
-
-
-
-
-LXXV
-
-
-Un homme voulait se faire ascète. Une belle nuit, il déclara:
-
-«Le moment est venu pour moi d’abandonner ma demeure et de chercher
-Dieu. Ah! qui donc m’a retenu si longtemps ici dans les trompeuses
-illusions?»
-
-Dieu murmura: «Moi»; mais l’homme ne comprit pas.
-
-Il dit: «Où es-tu, Toi qui t’es joué si longtemps de moi?»
-
-A ses côtés sa femme était paisiblement étendue sur le lit, un bébé
-endormi sur son sein.
-
-La voix reprit: «Dieu, il est là», mais l’homme n’entendit pas.
-
-Le bébé pleura en rêve, se pelotonnant plus près de sa mère.
-
-Dieu ordonna: «Arrête, insensé, ne quitte pas ta maison»,--mais il
-n’entendit pas encore.
-
-Dieu soupira et dit avec tristesse: «Pourquoi mon serviteur croit-il me
-chercher quand il s’éloigne de moi?»
-
-
-
-
-LXXVI
-
-
-La foire se tenait devant le temple. Dès l’aube il avait plu et le jour
-touchait à sa fin.
-
-Plus éclatant que toute la gaieté de la foule était le sourire d’une
-fillette, qui avait acheté pour deux sous, un sifflet en feuille de
-palmier.
-
-Le joyeux son de ce sifflet montait plus haut que tous les rires et tous
-les bruits.
-
-Une foule ininterrompue d’acheteurs se bousculait devant les étalages.
-La route était boueuse; la rivière débordante et les prés inondés sous
-la pluie incessante.
-
-Plus grand que tous les ennuis de cette foule était l’ennui d’un petit
-garçon, à qui il manquait un sou pour acheter un bâton de couleur.
-
-Son regard ardemment fixé sur l’étalage excitait la pitié de la foule.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-
-L’ouvrier et sa femme, venus de l’ouest, creusent la terre pour faire
-des briques et construire le four.
-
-Leur petite fille va au bord de la rivière, où elle n’en finit pas de
-nettoyer les pots et les casseroles.
-
-Le petit frère, tout brun et tondu, nu et couvert de boue, la suit et,
-assis sur la berge, attend patiemment qu’elle l’appelle.
-
-La fillette s’en retourne à la maison, sa cruche pleine d’eau sur la
-tête, un pot de cuivre tout reluisant dans la main gauche et tenant
-l’enfant de l’autre main. Elle est la mignonne servante de sa mère et
-déjà sérieuse sous le poids des soucis domestiques.
-
-Un jour je vis le petit garçon tout nu étendu sur l’herbe. Dans l’eau sa
-sœur était assise, frottant un pot à boire avec une poignée de sable,
-le tournant et le retournant.
-
-Tout près de là un agneau à la douce toison broutait le long de la
-berge.
-
-Il s’approcha de l’enfant et, soudain, bêla avec force.
-
-L’enfant tressaillit et se mit à crier.
-
-La sœur laissa là son nettoyage et accourut.
-
-Elle entoura son frère d’un bras, l’agneau de l’autre et, leur
-partageant ses caresses, elle unit, dans le même lien de tendresse,
-l’enfant de l’homme et le petit de la bête.
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-
-C’était au mois de Mai. La chaleur suffocante du milieu du jour semblait
-interminable. La terre desséchée baillait de soif.
-
-J’entendis une voix appeler de l’autre côté de la rivière: «Viens, mon
-bien-aimé.»
-
-Je fermai mon livre et j’ouvris la fenêtre. Je vis un gros buffle, aux
-flancs tachés de boue, qui se tenait au bord de la rivière et qui me
-regardait de ses yeux placides et patients. Un garçonnet, dans l’eau
-jusqu’à mi-jambes, l’appelait pour prendre son bain.
-
-Je souris, amusé, et je sentis une douceur effleurer mon cœur.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-
-Souvent je me demande jusqu’à quel point peuvent se reconnaître l’homme
-et la bête qui ne parle pas.
-
-A travers quel paradis primitif, au matin de la lointaine création,
-courut le sentier où leurs cœurs se rencontrèrent.
-
-Bien que leur parenté ait été longtemps oubliée, les traces de leur
-constante union ne se sont pas effacées.
-
-Et soudain, dans une harmonie sans paroles, un souvenir confus s’éveille
-et la bête regarde le visage de l’homme avec une tendre confiance et
-l’homme abaisse ses yeux vers la bête avec une tendresse amusée.
-
-Il semble que les deux amis se rencontrent masqués et se reconnaissent
-vaguement sous le déguisement.
-
-
-
-
-LXXX
-
-
-D’un regard de vos yeux, belle femme, vous pourriez piller le trésor des
-chants jaillis de la harpe des poëtes.
-
-Mais vous n’avez pas d’oreille pour leurs louanges; c’est pourquoi je
-viens vous louer.
-
-Vous pourriez tenir humiliées à vos pieds les têtes les plus fières du
-monde.
-
-Mais, parmi vos adorateurs, les ignorés de la gloire sont vos préférés;
-c’est pourquoi je vous adore.
-
-La perfection de vos bras ajouterait à la splendeur royale, si vous y
-touchiez.
-
-Mais vous les employez à épousseter et à tenir propre votre humble
-demeure; c’est pourquoi je suis rempli de respect pour vous.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-
-Mort, ô ma Mort, pourquoi chuchotes-tu si bas à mes oreilles?
-
- * * * * *
-
-Quand, vers le soir, les fleurs se flétrissent et que le bétail revient
-à l’étable, sournoisement tu viens, à mes côtés, prononcer des paroles
-que je ne comprends pas.
-
-Espères-tu ainsi, me courtiser et me conquérir? m’endormir, dans un
-murmure, sous l’opium de tes froids baisers? Mort, ô ma Mort!
-
- * * * * *
-
-N’y aura-t-il pas, pour nos noces, quelque somptueuse cérémonie?
-N’attacheras-tu pas d’une guirlande de fleurs les torsades de tes
-boucles fauves?
-
-N’y a-t-il personne pour porter devant toi ta bannière et la nuit ne
-sera-t-elle pas enflammée de tes torches rouges, Mort, ô ma Mort?
-
- * * * * *
-
-Viens au claquement de tes cymbales de coquillages, viens dans une nuit
-sans sommeil.
-
-Revêts-moi du manteau écarlate; étreins ma main et prends-moi.
-
-Que ton char soit tout prêt à ma porte et que tes chevaux hennissent
-d’impatience.
-
-Lève le voile et, fièrement, regarde-moi en plein visage, Mort, ô ma
-Mort!
-
-
-
-
-LXXXII
-
-
-Ce soir, ma jeune épouse et moi, nous allons jouer le jeu de la mort.
-
-La nuit est noire, les nuages, dans le ciel, sont fantasques et les
-vagues de la mer sont en délire.
-
-Nous avons quitté notre couche de songes; nous avons ouvert la porte
-toute grande et nous sommes sortis, ma jeune épouse et moi.
-
-Nous nous sommes assis sur l’escarpolette et le vent d’orage nous a
-brutalement poussés par derrière.
-
-Ma jeune épouse s’est dressée brusquement; épouvantée et charmée à la
-fois, elle tremble et se cramponne à mon sein.
-
- * * * * *
-
-Longtemps, je lui avais tendrement fait la cour.
-
-J’avais fait pour elle un lit de fleurs; je fermais les portes pour que
-la lumière trop vive n’offusque pas ses yeux.
-
-Je la baisais doucement sur les lèvres et lui murmurais à l’oreille de
-douces paroles; elle défaillait presque de langueur.
-
-Elle était comme perdue dans le brouillard d’une immense et vague
-douceur.
-
-Elle ne répondait pas à la pression de mes mains; mes chants ne
-pouvaient plus l’éveiller.
-
- * * * * *
-
-Ce soir, nous est venu l’appel de l’orage, l’appel des sauvages
-éléments.
-
-Ma petite épouse a frissonné; elle s’est levée et m’a entraîné par la
-main.
-
-Sa chevelure flotte; son voile bat dans le vent, sa guirlande frémit sur
-sa poitrine.
-
-La poussée de la mort l’a rejetée dans la vie.
-
-Nous voilà face à face et cœur à cœur, mon épouse et moi.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-
-Elle demeurait au flanc de la colline, au bord d’un champ de maïs, près
-de la source qui s’épanche en riants ruisseaux, à travers l’ombre
-solennelle des vieux arbres. Les femmes venaient là pour remplir leurs
-cruches; là les voyageurs aimaient à s’asseoir et à causer. Là, chaque
-jour, elle travaillait et rêvait, au bruit du courant bouillonnant.
-
-Un soir, un étranger descendit d’un pic perdu dans les nuages; les
-boucles de ses cheveux étaient emmêlées comme de lourds serpents.
-Etonnés, nous lui demandâmes: «qui es-tu»? Sans répondre, il s’assit
-près du ruisseau jaseur et, silencieusement regarda la hutte où elle
-demeurait. Nous eûmes peur et nous revînmes de nuit à la maison.
-
-Le lendemain matin, quand les femmes vinrent chercher de l’eau à la
-source, près des grands «Deodora», elles trouvèrent ouvertes les portes
-de sa hutte, mais sa voix ne s’y faisait plus entendre... et où était
-son souriant visage?... La cruche vide gisait sur le plancher et, dans
-un coin, la lampe s’était consumée. Personne ne sut où elle s’était
-enfuie avant l’aube.--L’étranger aussi avait disparu.
-
- * * * * *
-
-Au mois de mai, le soleil devint ardent et la neige se fondit; nous nous
-assîmes près de la source et nous pleurâmes. Nous nous demandions: Y
-a-t-il, dans le pays où elle est allée, une source où elle puisse
-trouver l’eau en ces jours chauds et altérés? Et nous pensions avec
-effroi: Y a-t-il même un pays au delà de ces collines où nous vivons?
-
-C’était une nuit d’été; la brise du sud soufflait et j’étais assis dans
-sa chambre abandonnée, où était demeurée la lampe éteinte, quand,
-soudain, devant mes yeux, les collines s’écartèrent comme des rideaux
-qu’on aurait tirés: «Ah! c’est elle qui vient. Comment vas-tu, mon
-enfant? Es-tu heureuse? Mais où peux-tu t’abriter sous ce ciel
-découvert? Hélas! notre source n’est pas là pour apaiser ta soif!»
-
-«C’est ici le même ciel, dit-elle, libre seulement de la barrière des
-collines--ceci est le même ruisseau grandi en une rivière,--c’est la
-même terre élargie en une plaine». «Il y a tout, là, soupirai-je,
-seulement nous n’y sommes pas». Elle sourit tristement et dit: «Vous
-êtes dans mon cœur». Je m’éveillai et entendis le babil du ruisseau et
-le frémissement des «deodora» dans la nuit.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-
-Sur les champs de riz verts et jaunes, les ombres des nuages d’automne
-glissent bientôt chassés par le rapide soleil.
-
-Les abeilles oublient de sucer le miel des fleurs; ivres de lumière,
-elles voltigent follement et bourdonnent.
-
-Les canards, dans les îles de la rivière, crient de joie sans savoir
-pourquoi.
-
-Amis, que personne, ce matin, ne rentre à la maison; que personne
-n’aille au travail.
-
-Prenons d’assaut le ciel bleu; emparons-nous de l’espace comme d’un
-butin au gré de notre course.
-
-Le rire flotte dans l’air, comme l’écume sur l’eau.
-
-Amis, gaspillons notre matinée en chansons futiles.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-
-Qui es-tu, lecteur, toi qui, dans cent ans, liras mes vers?
-
-Je ne puis t’envoyer une seule fleur de cette couronne printanière, ni
-un seul rayon d’or de ce lointain nuage.
-
-Ouvre tes portes et regarde au loin.
-
-Dans ton jardin en fleurs, cueille les souvenirs parfumés des fleurs
-fanées d’il y a cent ans.
-
-Puisses-tu sentir, dans la joie de ton cœur, la joie vivante qui, un
-matin de printemps, chanta, lançant sa voix joyeuse par delà cent
-années.
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER, LE
- TRENTE JUIN MIL NEUF
- CENT VINGT, PAR L’IMPRI-
- MERIE R. H. COULOUMA,
- ARGENTEUIL
-
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-
-
-
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Binary files differ
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@@ -1,3220 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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- The Project Gutenberg eBook of Le jardinier d'amour.
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le jardinier d'amour, by Rabindranath Tagore
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Le jardinier d'amour
-
-Author: Rabindranath Tagore
-
-Translator: Henriette Mirabaud-Thorens
-
-Release Date: June 28, 2020 [EBook #62508]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER D'AMOUR ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
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-
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-
-<div class="boxx">
-<div class="bboxx">
-<p class="c">RABINDRANATH TAGORE</p>
-
-<h1>LE JARDINIER<br />
-D’AMOUR</h1>
-
-<p class="c">TRADUCTION DE<br />
-HENRIETTE MIRABAUD-THORENS<br /><br />
-ÉDITION ORIGINALE<br /><br />
-<br />
-<i><big>nrf</big></i><br /><br /><br />
-PARIS<br />
-ÉDITIONS DE LA<br />
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br />
-35 ET 37, RUE MADAME. 1920</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">
-<big>LE JARDINIER<br />
-D’AMOUR</big></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">RABINDRANATH TAGORE</p>
-
-<h1>LE JARDINIER<br />
-D’AMOUR</h1>
-
-<p class="c">TRADUCTION DE<br />
-HENRIETTE MIRABAUD-THORENS<br />
-<br />
-ÉDITION ORIGINALE<br />
-<br /><br />
-<i><big>nrf</big></i><br />
-<br /><br />
-<br />
-PARIS<br />
-ÉDITIONS DE LA<br />
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br />
-35 ET 37, RUE MADAME. 1920<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p>
-
-<div class="blk">
-<p class="nind">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 133
-EXEMPLAIRES IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, AU
-FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT 8 EXEMPLAIRES HORS
-COMMERCE, MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE
-LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, 25 EXEMPLAIRES
-NUMÉROTÉS DE CI A CXXV; 1040 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL
-LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800
-EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 1 A
-800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR, HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830 ET
-200 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 831 A 1030. CE TIRAGE CONSTITUANT
-PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE</p>
-<p>&nbsp;</p>
-<p class="c">EXEMPLAIRE Nº 921</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-<p class="nind">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
-
-Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2>LE JARDINIER D’AMOUR</h2>
-
-<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
-
-<p class="ch">LE SERVITEUR</p>
-
-<p>Oh! Reine aie pitié de ton serviteur.</p>
-
-<p class="ch">LA REINE</p>
-
-<p>L’assemblée est terminée et tous mes serviteurs sont partis. Pourquoi
-viens-tu à cette heure tardive?</p>
-
-<p class="ch">LE SERVITEUR</p>
-
-<p>Mon heure vient quand celle des autres est passée. Dis-moi quel travail
-reste à faire pour le dernier de tes serviteurs.</p>
-
-<p class="ch">LA REINE</p>
-
-<p>Qu’espère-tu puisqu’il est trop tard?</p>
-
-<p class="ch">LE SERVITEUR</p>
-
-<p>Fais-moi le jardinier de ton jardin de fleurs.<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span></p>
-
-<p class="ch">LA REINE</p>
-
-<p>Quelle est cette folie?</p>
-
-<p class="ch">LE SERVITEUR</p>
-
-<p>Je renoncerai à tout autre travail, je jetterai dans la poussière mes
-lances et mes épées. Ne m’envoie pas dans des cours lointaines. Ne me
-demande plus de nouvelles conquêtes: Fais-moi le jardinier de ton jardin
-de fleurs.</p>
-
-<p class="ch">LA REINE</p>
-
-<p>Quel sera ton service?</p>
-
-<p class="ch">LE SERVITEUR</p>
-
-<p>Celui de tes loisirs. Je garderai fraîche l’herbe du sentier où tu
-marches au matin et où, à chacun de tes pas, les fleurs avides de
-mourir, bénissent le pied qui les foule.</p>
-
-<p>Je te balancerai parmi les branches du <i>septaparna</i> tandis que la lune,
-tôt levée dans le soir, s’efforcera à travers les feuillées de baiser ta
-robe.</p>
-
-<p>Je remplirai d’huile odorante la lampe<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> qui brûle près de ton lit et, de
-merveilleux décors de santal et de pâte de safran, je décorerai ton
-tabouret.</p>
-
-<p class="ch">LA REINE</p>
-
-<p>Qu’auras-tu pour ta récompense?</p>
-
-<p class="ch">LE SERVITEUR</p>
-
-<p>La permission de tenir entre mes mains tes poings mignons pareils à de
-tendres boutons de lotus, et de passer autour de tes bras des chaînes de
-fleurs; de teindre la plante de tes pieds du jus rouge des pétales de
-l’<i>Ashoka</i> et d’y cueillir, dans un baiser, le grain de poussière qui
-par mégarde pourrait s’y être égaré.</p>
-
-<p class="ch">LA REINE</p>
-
-<p>Mon serviteur, tes prières sont exaucées. Tu seras le jardinier de mon
-jardin de fleurs.<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span></p>
-
-<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
-
-<p>Poète, le soir approche; tes cheveux grisonnent.</p>
-
-<p>Entends-tu pendant tes rêveries solitaires le message de l’au-delà?</p>
-
-<p>C’est le soir, dit le poète, j’écoute: quelqu’un peut appeler du
-village, malgré l’heure tardive.</p>
-
-<p>Je veille: Deux amoureux se cherchent. Leur cœur les guidera-t-il
-sûrement?&mdash;Les cœurs errants de deux jeunes amants se rencontreront-ils;
-leurs yeux ardents, mendient une harmonie d’amour qui rompe le silence
-et qui parle pour eux.</p>
-
-<p>Qui tissera la trame de leurs chants passionnés si je reste assis sur la
-plage de la vie à contempler la mort et l’au-delà?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La première étoile du soir disparaît.</p>
-
-<p>L’éclat d’un bûcher funéraire meurt<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> lentement auprès de la rivière
-silencieuse.</p>
-
-<p>De la cour de la maison déserte, et à la lumière d’une lune pâlie, on
-entend les chacals hurler en chœur.</p>
-
-<p>Si quelque voyageur, errant loin de sa demeure, vient ici contempler la
-nuit et écouter, tête penchée, le chant des ténèbres, qui sera là pour
-lui chuchoter les secrets de la vie, si, fermant ma porte, je
-m’affranchis de toute obligation mortelle?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Qu’importe que mes cheveux grisonnent.</p>
-
-<p>Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus
-vieux du village.</p>
-
-<p>Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de
-malice.</p>
-
-<p>Ceux-ci ont des pleurs qui sourdent à la lumière du jour, ceux-là des
-larmes qui se cachent dans les ténèbres.</p>
-
-<p>Tous ils ont besoin de moi, je n’ai pas le temps de méditer sur la vie à
-venir.</p>
-
-<p>Je suis de l’âge de tous; qu’importe si mes cheveux grisonnent?<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
-
-<p>Au matin, je jetai mon filet dans la mer.</p>
-
-<p>J’arrachai du sombre abîme d’étranges merveilles: les unes brillaient
-comme un sourire, d’autres scintillaient comme des larmes et d’autres
-étaient rougissantes comme les joues d’une jeune épousée.</p>
-
-<p>Quand, chargé de mon précieux fardeau, je revins à la maison, ma
-bien-aimée était assise dans le jardin et nonchalamment effeuillait les
-pétales d’une fleur.</p>
-
-<p>J’hésitai un instant, puis je plaçai à ses pieds tout ce que j’avais
-arraché à la mer et je restai là silencieux.</p>
-
-<p>Elle y jeta un regard et dit: Quelles sont ces choses étranges? A quoi
-peuvent-elles servir?</p>
-
-<p>De honte, je baissai la tête et je pensai: Je n’ai pas lutté pour
-obtenir ceci; rien de tout cela n’a été acheté sur le marché;<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> ce ne
-sont pas des présents faits pour elle.</p>
-
-<p>Alors, durant toute la nuit, je jetai ces trésors dans la rue.</p>
-
-<p>Au matin, des voyageurs vinrent; ils les ramassèrent et les emportèrent
-dans des pays lointains.<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span></p>
-
-<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
-
-<p>Hélas! Pourquoi ont-ils bâti ma maison au bord de la route qui mène à la
-cité?</p>
-
-<p>Ils amarrent leurs bateaux tout chargés, près de mes arbres.</p>
-
-<p>Ils vont et viennent et errent à leur guise.</p>
-
-<p>Je m’assieds et je les surveille; mes heures se consument.</p>
-
-<p>Je ne puis les chasser. Et ainsi passent mes jours.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nuit et jour leurs pas résonnent à ma porte.</p>
-
-<p>En vain je leur crie: «Je ne vous connais pas.»</p>
-
-<p>Je touche les uns, je sens l’odeur des autres; j’ai ceux-ci dans le sang
-de mes veines et ceux-là hantent mes rêves.</p>
-
-<p>Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Que ceux qui le
-voudront, viennent dans ma maison. Oui, qu’ils viennent.»<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span></p>
-
-<p>Au matin, la cloche sonne dans le temple.</p>
-
-<p>Ils viennent avec des paniers dans leurs mains.</p>
-
-<p>Leurs pieds sont rougis. La première lueur de l’aube éclaire leur
-visage.</p>
-
-<p>Les chasser je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Venez dans mon
-jardin pour y cueillir des fleurs. Venez.»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>A midi le gong résonne à la grille du palais.</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi ils quittent leur travail et s’attardent près de ma
-haie.</p>
-
-<p>Les fleurs dans leurs cheveux sont pâles et fanées; les notes de leurs
-flûtes sont languissantes.</p>
-
-<p>Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dit: «L’ombre est
-fraîche sous mes arbres. Venez, amis.»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La nuit les grillons chantent dans les bois.</p>
-
-<p>Qui vient lentement vers ma porte, y frapper doucement?</p>
-
-<p>Je vois vaguement le visage... Aucun mot n’est prononcé.<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span></p>
-
-<p>Le silence du ciel est partout alentour.</p>
-
-<p>Chasser mon hôte silencieux, je ne le puis;</p>
-
-<p>Je regarde son visage dans la nuit et des heures de rêve passent.<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
-
-<p>Je ne puis trouver le repos.</p>
-
-<p>J’ai soif d’infini.</p>
-
-<p>Mon âme languissante aspire aux inconnus lointains.</p>
-
-<p>Grand Au-Delà, O le poignant appel de ta flûte!</p>
-
-<p>J’oublie, j’oublie toujours que je n’ai pas d’ailes pour voler, que je
-suis éternellement attaché à la terre.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Mon âme est ardente et le sommeil me fuit; je suis un étranger dans un
-pays étrange!</p>
-
-<p>Tu murmures à mon oreille un espoir impossible.</p>
-
-<p>Mon cœur connaît ta voix comme si c’était la sienne.</p>
-
-<p>Grand Inconnu, O le poignant appel de ta flûte!<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-<p>J’oublie, j’oublie toujours que je ne sais pas le chemin, que je n’ai
-pas le cheval ailé.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je ne puis trouver la quiétude; je suis étranger à mon propre cœur.</p>
-
-<p>Dans la brume ensoleillée des heures langoureuses, quelle immense vision
-de Toi apparaît sur le bleu du ciel!</p>
-
-<p>Grand Inconnaissable, O le poignant appel de ta flûte!</p>
-
-<p>J’oublie, j’oublie toujours que partout les grilles sont fermées dans la
-maison où je demeure solitaire!<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
-
-<p>L’oiseau apprivoisé était dans une cage; l’oiseau sauvage était dans la
-forêt.</p>
-
-<p>Le sort les fit se rencontrer. L’oiseau sauvage crie: Oh! mon amour,
-volons vers le bois.</p>
-
-<p>L’oiseau apprivoisé murmure: Viens ici, vivons ensemble dans la cage.</p>
-
-<p>Parmi ces barreaux, où y aurait-il place pour étendre mes ailes? dit le
-libre oiseau. Hélas! s’écrie le prisonnier, je ne saurais où me poser
-dans le ciel.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Mon bien-aimé, viens chanter les chants des forêts.&mdash;Reste près de moi.
-Je t’enseignerai une musique savante.</p>
-
-<p>L’oiseau des forêts réplique: Non, non! Les chants jamais ne se peuvent
-enseigner.</p>
-
-<p>L’oiseau en cage dit: Hélas! Je ne sais pas les chants des forêts.<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span></p>
-
-<p>Ils ont soif d’amour, mais jamais ils ne peuvent voler aile à aile.</p>
-
-<p>A travers les barreaux de la cage ils se regardent, et vain est leur
-désir de se connaître.</p>
-
-<p>Ils battent des ailes et chantent: Viens plus près mon amour!</p>
-
-<p>Le libre ailé s’écrie: Je ne puis, je crains les portes fermées de ta
-cage.</p>
-
-<p>Hélas! dit le captif, mes ailes sont impuissantes et mortes.<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
-
-<p>O mère, le jeune Prince doit passer devant notre porte. Comment
-pourrais-je travailler ce matin?</p>
-
-<p>Apprenez-moi à natter mes cheveux; dites-moi quel vêtement je dois
-mettre.</p>
-
-<p>Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?</p>
-
-<p>Je sais bien qu’il ne jettera pas un regard à ma fenêtre; je sais qu’en
-un clin d’œil, il disparaîtra et que seuls les sanglots de sa flûte
-lointaine viendront mourir à mon oreille.</p>
-
-<p>Mais le jeune Prince passera devant notre porte et je veux, pour cet
-instant, mettre ce que j’ai de plus beau.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>O mère, le jeune Prince a passé devant notre porte et le soleil du matin
-étincelait sur son char.<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span></p>
-
-<p>Je me suis dévoilée; j’ai arraché mon collier de rubis de mon cou et je
-l’ai jeté à ses pieds.</p>
-
-<p>Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?</p>
-
-<p>Je sais qu’il ne ramassa pas mon collier; je sais que mon collier fut
-écrasé sous les roues de son char, laissant une tache rouge sur la
-poussière; personne n’a su ce qu’était mon présent ni à qui il était
-offert.</p>
-
-<p>Mais le jeune Prince a passé devant notre porte et j’ai jeté sur son
-chemin le joyau de mon cœur.<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span></p>
-
-<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
-
-<p>La lampe s’était éteinte près de mon lit; au matin je m’éveillai avec
-les oiseaux.</p>
-
-<p>Je m’assis à ma fenêtre ouverte et entourai mes cheveux défaits d’une
-couronne de fleurs.</p>
-
-<p>Le jeune voyageur vint le long de la route dans la brume rosée du matin.</p>
-
-<p>Un collier de perles était à son cou et les rayons du soleil brillaient
-sur sa couronne. Il s’arrêta devant ma porte et ardemment me demanda:
-«Où est-elle?»</p>
-
-<p>Honteuse, je ne pus lui dire: «Elle, jeune voyageur, c’est moi, c’est
-moi.»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le jour tombait et la lampe n’était pas allumée. Distraitement, je
-tressais mes cheveux.</p>
-
-<p>Le jeune voyageur vint sur son char dans le rayonnement du soleil
-couchant.<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-<p>Ses chevaux écumaient et son vêtement était couvert de poussière.</p>
-
-<p>Il descendit à ma porte et demanda d’une voix fatiguée: «Où est-elle?»</p>
-
-<p>Honteuse je ne pus lui dire: «Elle, voyageur lassé, c’est moi, c’est
-moi.»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Par une nuit d’avril, la lampe brûle dans ma chambre.</p>
-
-<p>La brise du sud souffle doucement. Le bruyant perroquet dort dans sa
-cage.</p>
-
-<p>Mon corsage a la couleur d’une gorge de paon et mon manteau est vert
-comme de la jeune herbe.</p>
-
-<p>Je suis assise à terre près de la fenêtre, surveillant la rue déserte.</p>
-
-<p>A travers la nuit sombre, je murmure constamment: «Elle, voyageur
-désespéré, c’est moi, c’est moi!»<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></p>
-
-<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
-
-<p>Quand, de nuit, je vais seule à mon rendez-vous d’amour, les oiseaux ne
-chantent pas, le vent ne souffle pas; des deux côtés de la rue les
-maisons sont silencieuses.</p>
-
-<p>A chaque pas mes pieds deviennent plus lourds et je suis honteuse.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Quand je reste assise sur mon balcon et que j’écoute si j’entends venir
-mon bien aimé, les feuilles ne bruissent pas sur les arbres et l’eau est
-calme dans la rivière, comme l’épée sur les genoux de la sentinelle
-endormie.</p>
-
-<p>C’est mon cœur qui bat follement. Je ne sais comment l’apaiser.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Quand mon bien aimé vient et s’assied près de moi, tout mon corps
-tremble, mes<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> paupières s’alourdissent; la nuit s’assombrit; le vent
-éteint la lampe et les nuages étendent des voiles sur les étoiles.</p>
-
-<p>Seul le joyau de mon sein brille et répand sa clarté; je ne sais comment
-la cacher.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p>
-
-<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
-
-<p>Femme, laisse là ton travail. Ecoute, l’hôte est arrivé.</p>
-
-<p>L’entends-tu secouer doucement la chaîne qui ferme la porte?</p>
-
-<p>Ne fais pas de bruit; ne te précipite pas à sa rencontre.</p>
-
-<p>Laisse là ton travail, femme. L’hôte est venu ce soir.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.</p>
-
-<p>La pleine lune luit par une nuit d’avril; les ombres, dans la cour, sont
-pâles; le ciel, au dessus, est clair.</p>
-
-<p>Tire ton voile sur ton visage, si tu le dois; emporte la lampe à la
-porte, si tu as peur.</p>
-
-<p>Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>Ne lui dis pas un mot, si tu es timide; tiens-toi sur le côté de la
-porte, quand tu l’accueilleras.</p>
-
-<p>S’il te pose des questions tu peux, si tu le désires, baisser les yeux
-en silence.</p>
-
-<p>Empêche tes bracelets de tinter quand, la lampe à la main, tu le feras
-entrer.</p>
-
-<p>Ne lui parle pas, si tu es timide.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Femme n’as-tu pas encore fini ton ouvrage? Ecoute, l’hôte est arrivé.</p>
-
-<p>N’as-tu pas allumé la lampe dans l’étable? N’as-tu pas préparé le panier
-d’offrande pour le service du soir?</p>
-
-<p>N’as-tu pas mis la marque rouge de la chance sur la raie de tes cheveux,
-et fait ta toilette pour la nuit?</p>
-
-<p>O femme, entends-tu, l’hôte est venu.</p>
-
-<p>Laisse là ton travail!<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
-
-<p>Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette. Si la tresse de tes
-cheveux s’est défaite, si ta raie n’est pas droite, si les rubans de ton
-corset ne sont pas attachés, qu’importe? Viens comme tu es; ne t’attarde
-pas à ta toilette.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Viens d’un pas rapide sur l’herbe.</p>
-
-<p>Si la rosée fait glisser la courroie de ton pied, si les anneaux de
-clochettes s’entr’ouvrent sur tes chevilles, si les perles de ton
-collier s’égrènent, qu’importe?</p>
-
-<p>Viens, d’un pas rapide sur l’herbe.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel? Au loin des bandes de grues
-s’envolent de la rive, et, par moments, de furieuses rafales se
-précipitent sur la lande.</p>
-
-<p>Le bétail inquiet regagne les étables.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>En vain, tu allumes la lampe qui sert à ta toilette; elle vacille, et
-s’éteint dans le vent.</p>
-
-<p>Qui peut savoir si tes paupières n’ont pas été noircies de noir de
-fumée? Tes yeux sont plus sombres que les nuages de pluie.</p>
-
-<p>En vain tu allumes ta lampe; elle s’éteint.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette.</p>
-
-<p>Si ta guirlande n’est pas tressée, qui s’en soucie? Si ton bracelet
-n’est pas fermé, laisse-le.</p>
-
-<p>Les nuages obscurcissent le ciel, il est tard. Viens comme tu es; ne
-t’attarde pas à ta toilette.<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
-
-<p>Si, pour t’occuper, tu veux remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.</p>
-
-<p>L’eau enserrera tes pieds et te babillera son secret.</p>
-
-<p>L’ombre de la pluie prochaine s’étend sur les dunes et les nuages bas se
-reposent sur la ligne bleue des arbres comme sur tes sourcils les
-cheveux alourdis.</p>
-
-<p>Je connais bien le rythme de tes pas, je l’entends battre dans mon cœur.</p>
-
-<p>Si tu dois remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si paresseusement tu veux rester assise et laisser ta cruche flotter sur
-l’eau, viens, ô viens à mon lac.</p>
-
-<p>La pente d’herbe est verte et plus loin les fleurs sauvages poussent
-nombreuses.</p>
-
-<p>Tes pensées émigreront de tes yeux<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> sombres comme des oiseaux de leurs
-nids.</p>
-
-<p>Ton voile tombera à tes pieds.</p>
-
-<p>Si tu dois rester oisive, viens, ô viens à mon lac.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si laissant tes jeux de côté, tu veux te plonger dans l’eau pure, viens,
-ô viens à mon lac.</p>
-
-<p>Laisse sur la plage, ton manteau bleu; l’eau plus bleue t’enveloppera
-toute.</p>
-
-<p>Les vagues se feront très douces pour caresser ton cou et murmurer à ton
-oreille.</p>
-
-<p>Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’y plonger.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si insensée, tu cours à la mort, viens, ô viens à mon lac. Il est froid
-et insondablement profond.</p>
-
-<p>Il est sombre comme un sommeil sans rêve.</p>
-
-<p>Là dans ses abîmes, les nuits et les jours ne comptent pas et les chants
-sont silencieux.</p>
-
-<p>Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’abîmer dans la mort.<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
-
-<p>Je ne demandais rien. Je restais debout à la lisière du bois derrière
-l’arbre.</p>
-
-<p>Les yeux de l’aurore étaient encore couverts de langueur et la rosée
-était dans l’air.</p>
-
-<p>La paresseuse senteur de l’herbe était suspendue dans le mince
-brouillard qui planait sur la terre.</p>
-
-<p>Pour traire la vache avec vos mains tendres et fraîches comme du beurre,
-vous étiez sous le bananier.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je restai immobile.</p>
-
-<p>Je ne dis pas un mot; seul l’oiseau chanta caché dans le buisson.</p>
-
-<p>Les fleurs du manguier tombaient sur la route du village et une à une
-les abeilles venaient bourdonner autour d’elles.</p>
-
-<p>Du côté de l’étang la grille du temple de<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> <i>Shiva</i> était ouverte et
-l’adorateur avait commencé ses chants.</p>
-
-<p>La jarre sur vos genoux, vous trayiez la vache.</p>
-
-<p>Je restai debout avec ma cruche vide.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je ne m’approchai pas de vous.</p>
-
-<p>Le jour s’éveilla avec le son du gong dans le temple.</p>
-
-<p>La poussière s’éleva de la route sous les sabots des bêtes du troupeau.</p>
-
-<p>Les femmes revenaient de la rivière portant sur leurs hanches leurs
-cruches glougloutantes.</p>
-
-<p>Vos bracelets tintaient et l’écume du lait débordait de votre jarre.</p>
-
-<p>La matinée s’écoula, et je ne m’approchai pas de vous.<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
-
-<p>Tandis qu’au crépuscule, les branches des bambous frémissaient au vent,
-je ne sais pourquoi je marchai sur la route.</p>
-
-<p>Les ombres inclinées s’accrochaient à la lumière fugitive.</p>
-
-<p>Les oiseaux étaient las de leurs chants.</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi je marchai sur la route.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un arbre aux branches tombantes ombrage la hutte qui est près de la
-rivière.</p>
-
-<p>Quelqu’un y travaille. Dans le fond de la pièce on entend des bracelets
-tinter.</p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi je restai devant cette hutte.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La route étroite et tournante traverse des champs de moutarde et des
-forêts de manguiers.<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-<p>Elle passe devant le temple du village et devant le marché du bord de la
-rivière.</p>
-
-<p>Je m’arrêtai devant cette hutte, je ne sais pourquoi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>C’était une journée fraîche de mars, il y a bien, bien longtemps; le
-murmure du printemps était langoureux et les fleurs de manguiers
-tombaient sur la poussière.</p>
-
-<p>L’eau bouillonnante bondissait et léchait au passage le vase de cuivre
-posé sur le bord.</p>
-
-<p>Je pense à cette fraîche journée de mars, je ne sais pourquoi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Les ombres se font plus profondes; le bétail rentre dans son parc. La
-lumière est grise sur la prairie solitaire.</p>
-
-<p>Et sur la berge, les villageois attendent le bac.</p>
-
-<p>Lentement, je reviens sur mes pas; je ne sais pourquoi.<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
-
-<p>Je cours comme le cerf musqué, enivré de son propre parfum, court à
-l’ombre de la forêt.</p>
-
-<p>La nuit est une nuit de mai, la brise est une brise du midi.</p>
-
-<p>Je perds ma route et j’erre; je cherche ce que je ne peux trouver; je
-trouve ce que je ne cherche pas.</p>
-
-<p>De mon cœur monte l’image de mon désir; je la vois danser devant mes
-yeux.</p>
-
-<p>L’étincellante vision s’envole.</p>
-
-<p>Je tente de la saisir; elle m’échappe et me laisse égaré.</p>
-
-<p>Je cherche ce que je ne puis trouver, je trouve ce que je ne cherche
-pas.<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
-
-<p>Nos mains s’enlacent, nos yeux se cherchent. Ainsi commence l’histoire
-de nos cœurs.</p>
-
-<p>C’est une nuit de mars éclairée par la lune; l’exquise odeur du henné
-flotte dans l’air; ma flûte est à terre abandonnée et ta guirlande de
-fleurs est inachevée.</p>
-
-<p>Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ton voile couleur de safran enivre mes yeux.</p>
-
-<p>La couronne de jasmin que tu me tresses réjouit mon cœur comme une
-louange.</p>
-
-<p>C’est un jeu alterné de dons et de refus, d’aveux et de mystères; de
-sourires et de timidités, de douces luttes inutiles.</p>
-
-<p>Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p>
-
-<p>Nul mystère au-delà du présent; nulle aspiration vers l’impossible; pur
-enchantement; nul tâtonnement dans la profondeur de l’ombre.</p>
-
-<p>Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous ne nous égarons pas, hors des paroles, dans le silence éternel.
-Nous ne tendons pas nos mains vers le néant des espoirs impossibles.</p>
-
-<p>Il nous suffit de donner et de recevoir.</p>
-
-<p>Nous n’avons pas écrasé les grappes de la jouissance jusqu’à en exprimer
-le vin de la douleur.</p>
-
-<p>Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
-
-<p>Dans leur arbre, l’oiseau jaune chante et mon cœur en danse de joie.</p>
-
-<p>Nous vivons tous deux dans le même village, ce qui fait notre seul
-bonheur.</p>
-
-<p>Ses deux agneaux favoris viennent brouter à l’ombre des arbres de notre
-jardin.</p>
-
-<p>S’ils s’égarent dans notre champ d’orge, je les prends dans mes bras.</p>
-
-<p>Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.</p>
-
-<p>Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un pré seul nous sépare.</p>
-
-<p>L’essaim d’abeilles qui est dans notre bocage va quérir son miel dans le
-leur.</p>
-
-<p>Les fleurs jetées du seuil de leur demeure, flottent sur le ruisseau où
-nous nous baignons.<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p>
-
-<p>Les paniers de fleurs de <i>kusm</i> séchées viennent de leur pré à notre
-marché.</p>
-
-<p>Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.</p>
-
-<p>Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le sentier qui mène à leur maison est, au printemps, tout odorant des
-fleurs du manguier.</p>
-
-<p>Quand leur graine de lin est mûre pour la moisson, le chanvre est fleuri
-dans notre champ.</p>
-
-<p>Les étoiles qui sourient au toit de leur chaumière nous éclairent d’un
-même scintillement.</p>
-
-<p>La pluie qui remplit leur citerne rend heureuse notre forêt.</p>
-
-<p>Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.</p>
-
-<p>Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
-
-<p>Quand les deux sœurs vont puiser de l’eau, elles viennent ici et
-sourient.</p>
-
-<p>Elles se doutent qu’<i>il</i> est là derrière les arbres, chaque fois
-qu’elles vont puiser de l’eau.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Les deux sœurs se chuchotent à l’oreille quand elles passent par ici.</p>
-
-<p>Elles ont deviné le secret de celui qui est là derrière les arbres
-chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Leurs urnes se penchent subitement et l’eau se répand quand elles
-arrivent ici.</p>
-
-<p>Elles ont découvert qu’un cœur bat, derrière les arbres, chaque fois
-qu’elles vont puiser de l’eau.<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>Les deux sœurs se regardent et sourient quand elles viennent ici.</p>
-
-<p>Leurs petits pieds rapides semblent rire. Il est tout confus celui qui
-est là derrière les arbres chaque fois qu’elles viennent puiser de
-l’eau.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
-
-<p>Vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau et la cruche sur votre
-hanche était pleine.</p>
-
-<p>Pourquoi, vivement, avez-vous tourné la tête et m’avez-vous regardé à
-travers votre long voile flottant?</p>
-
-<p>Ce brillant regard échappé de la nuit vint vers moi comme une brise qui
-après avoir fait frissonner l’eau se perd dans les ombres du rivage.</p>
-
-<p>Ce regard vint à moi comme l’oiseau du soir qui, rapidement, vole à
-travers la chambre obscure, et d’une fenêtre ouverte à l’autre s’en va
-dans la nuit.</p>
-
-<p>Vous avez disparu comme une étoile derrière les collines, et j’ai passé
-sur la route.</p>
-
-<p>Mais pourquoi vous êtes-vous arrêtée un<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> instant et m’avez-vous regardé
-sous votre voile pendant que vous marchiez sur le sentier du bord du
-ruisseau avec sur la hanche votre cruche pleine?<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
-
-<p>Jour après jour il vient et repart.</p>
-
-<p>Va et donne-lui cette fleur de mes cheveux, mon ami.</p>
-
-<p>S’il demande qui l’envoie, je t’en supplie, ne le lui dis pas, car il ne
-vient que pour repartir.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il est assis sous l’arbre, sur la poussière.</p>
-
-<p>Etends pour sa couche des pétales de fleurs et des feuilles, mon ami.</p>
-
-<p>Ses yeux sont tristes et son regard peine mon cœur.</p>
-
-<p>Il ne dit pas ce qu’il pense, il vient seulement, et s’en va.<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2>
-
-<p>Pourquoi, au lever du jour, le jeune voyageur vint-il à ma porte?</p>
-
-<p>Chaque fois que je rentre et chaque fois que je sors, je le rencontre,
-et son visage captive mes yeux.</p>
-
-<p>Je ne sais s’il faut lui parler ou rester silencieuse. Pourquoi est-il
-venu à ma porte?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Les nuageuses nuit de juillet sont pleines d’ombre, le ciel à l’automne
-est d’un bleu très doux; le vent du midi des jours du printemps est
-inquiet.</p>
-
-<p>Sa chanson à tous moments est tissée d’airs nouveaux.</p>
-
-<p>Je me détourne de mon ouvrage et mes yeux se remplissent de brouillard.
-Pourquoi a-t-il choisi ma porte?<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2>
-
-<p>Quand rapidement elle passa près de moi, le bout de sa robe me frôla.</p>
-
-<p>Comme d’une île inconnue vint de son cœur une soudaine et chaude brise
-de printemps.</p>
-
-<p>Un souffle fugitif me caressa, et s’évanouit, tel s’envole au vent le
-pétale arraché à la fleur.</p>
-
-<p>Il tomba sur mon cœur comme un soupir de son corps et un murmure de son
-âme.<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2>
-
-<p>Paresseuse, pourquoi restes-tu là à jouer avec tes bracelets?</p>
-
-<p>Remplis ta cruche, il est temps pour toi de rentrer.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Paresseuse, pourquoi de tes mains agites-tu l’eau, tandis que ton regard
-capricieux s’amuse à chercher quelqu’un sur la route.</p>
-
-<p>Remplis ta cruche et rentre à la maison.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La matinée s’achève. L’eau sombre s’épanche.</p>
-
-<p>Les vagues paresseuses rient et chuchotent entre elles en jouant.<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span></p>
-
-<p>Les nuages errants s’amoncellent à l’horizon sur les collines
-lointaines.</p>
-
-<p>Ils s’attardent paresseusement à regarder ton visage et s’amusent à lui
-sourire.</p>
-
-<p>Remplis ta cruche et rentre à la maison.<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2>
-
-<p>Ne garde pas pour toi seule le secret de ton cœur, mon amie, dis-le moi,
-à moi seul, en secret.</p>
-
-<p>Toi, dont le sourire est si doux, murmure-moi ton secret; mon cœur seul
-l’entendra, non mes oreilles.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La nuit est profonde, la maison silencieuse, les nids des oiseaux sont
-enveloppés de sommeil.</p>
-
-<p>Dis-moi à travers tes larmes hésitantes, à travers tes sourires
-troublés, à travers ta douce honte et ta peine, le secret de ton cœur.<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2>
-
-<p>Jeune homme, dis-nous pourquoi tes yeux sont pleins de folie?</p>
-
-<p>Je ne sais quel vin de pavots sauvages j’ai bu, pour qu’il y ait cette
-folie dans mes yeux.</p>
-
-<p>Honte à toi!</p>
-
-<p>Il y a des sages et des fous, des prévoyants et des insouciants. Il y a
-des yeux qui sourient et des yeux qui pleurent et mes yeux sont pleins
-de folie!</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Jeune homme, pourquoi restes-tu si tranquille à l’ombre de cet arbre?</p>
-
-<p>Mes pieds sont lourds du fardeau de mon cœur; et je me repose à l’ombre
-de cet arbre.</p>
-
-<p>Honte à toi.</p>
-
-<p>Certains suivent la route, d’autres flânent, certains sont libres,
-d’autres sont enchaînés, et mes pieds sont lourds du fardeau de mon
-cœur.<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2>
-
-<p>Ce que tu m’offres volontiers, je le prends, je ne demande rien de plus.</p>
-
-<p>Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si je puis avoir cette fleur égarée, je la porterai sur mon cœur.</p>
-
-<p>Et si elle a des épines?</p>
-
-<p>Je les endurerai.</p>
-
-<p>Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un regard de tes yeux amoureux rendrait ma vie douce pour l’éternité.</p>
-
-<p>Et si mon regard est cruel?</p>
-
-<p>Je garderai sa blessure dans mon cœur.</p>
-
-<p>Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai.<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2>
-
-<p>Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur.</p>
-
-<p>Ne ferme pas ton cœur.</p>
-
-<p>Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon
-aimée.</p>
-
-<p>Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt.
-Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour
-s’éveiller dans tes yeux.</p>
-
-<p>Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en
-bouton un éternel hiver.</p>
-
-<p>Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2>
-
-<p>Votre regard anxieux est triste. Il cherche à connaître ma pensée.</p>
-
-<p>La lune aussi veut pénétrer la mer.</p>
-
-<p>Vous connaissez toute ma vie, je ne vous ai rien caché. Voilà pourquoi
-vous ignorez tout de moi.</p>
-
-<p>Si ma vie était une gemme, je la briserais en cent morceaux, et de ces
-parcelles, je vous ferais un collier que je mettrais à votre cou.</p>
-
-<p>Si ma vie n’était qu’une fleur, douce et menue, je la cueillerais de sa
-tige pour la poser dans vos cheveux.</p>
-
-<p>Mais elle est un cœur, mon aimée. Où sont ses limites?</p>
-
-<p>Vous ne connaissez pas les bornes de ce royaume et cependant vous en
-êtes la reine.</p>
-
-<p>Si mon cœur n’était que plaisir, vous le<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> verriez fleurir en un sourire
-heureux et vous le pénètreriez en un instant.</p>
-
-<p>S’il n’était que souffrance, il fondrait en larmes limpides, reflétant
-sans un mot son secret.</p>
-
-<p>Mais il est amour, ma bien-aimée.</p>
-
-<p>Son plaisir et sa peine sont illimités, sa misère et sa richesse sont
-éternelles.</p>
-
-<p>Il est aussi près de vous que votre vie même, mais jamais vous ne le
-connaîtrez tout entier.<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2>
-
-<p>Parle-moi, mon amour! Dis-moi les mots que tu chantais.</p>
-
-<p>La nuit est sombre, les étoiles sont perdues dans les nuages. Le vent
-soupire à travers les feuilles.</p>
-
-<p>Je dénouerai ma chevelure. Mon manteau bleu m’enveloppera de nuit. Je
-presserai ta tête contre mon sein; et là, dans la douce solitude, je
-parlerai bas à ton cœur. Je fermerai mes yeux et j’écouterai. Je ne
-regarderai pas ton visage.</p>
-
-<p>Quand tes paroles auront cessé, nous resterons silencieux et
-tranquilles: Les arbres seuls chuchoteront dans les ténèbres.</p>
-
-<p>La nuit pâlira, le jour naîtra. Nous nous regarderons tous deux dans les
-yeux et nous continuerons nos routes différentes.</p>
-
-<p>Parle-moi, mon amour, dis-moi les mots que tu chantais.<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2>
-
-<p>Vous êtes le nuage du soir qui flotte dans le ciel de mes rêves.</p>
-
-<p>Je vous façonne et vous crée selon les désirs de mon amour.</p>
-
-<p>Vous êtes mienne, habitante de mes rêves infinis.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Vos pieds sont rosés de la gloire de mon désir, ô glaneuse de mes chants
-du soir.</p>
-
-<p>Vos lèvres sont amères et douces du vin de ma douleur.</p>
-
-<p>Vous êtes mienne, habitante de mes rêves solitaires.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>C’est l’ombre de mes passions qui assombrit vos yeux. Vous êtes
-l’hallucination de mon regard.<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span></p>
-
-<p>Je vous ai saisie et enveloppée dans le filet de mes chants, ô mon
-amour.</p>
-
-<p>Vous êtes mienne, habitante de mes rêves immortels.<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2>
-
-<p>Mon cœur, oiseau du désert, a trouvé son ciel dans tes yeux.</p>
-
-<p>Ils sont le berceau du matin, ils sont le royaume des étoiles.</p>
-
-<p>Leur abîme engloutit mes chants.</p>
-
-<p>Dans ce ciel immense et solitaire laisse-moi planer. Laisse-moi fendre
-ses nuages et déployer mes ailes dans son soleil.<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2>
-
-<p>Dis-moi si tout cela est vrai, mon bien-aimé, dis-moi si cela est vrai.</p>
-
-<p>Quand brille l’éclair de mes yeux, de sombres nuages orageux
-s’amassent-ils dans ton cœur?</p>
-
-<p>Est-il vrai que mes lèvres te soient douces comme l’épanouissement de
-ton premier amour?</p>
-
-<p>La souvenance des mois évanouis de Mai languit-elle dans mes veines?</p>
-
-<p>La terre comme une harpe, frissonne-t-elle de chansons au toucher de mes
-pieds?</p>
-
-<p>Est-il vrai, qu’à ma vue les gouttes de rosée tombent des yeux de la
-nuit et que la lumière du matin est heureuse de m’envelopper?</p>
-
-<p>Est-il vrai, est-il vrai que, solitaire, ton amour m’a cherchée à
-travers les siècles et les mondes?<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p>
-
-<p>Et que, m’ayant trouvée, ton long désir fût apaisé par mes douces
-paroles, par mes yeux, par mes lèvres et mes cheveux flottants?</p>
-
-<p>Est-il donc vrai que le mystère de l’Infini est écrit sur ce petit
-front?</p>
-
-<p>Dis le moi, mon-bien aimé, tout cela est-il vrai?<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2>
-
-<p>Je t’aime, mon bien-aimé. Pardonne-moi mon amour. Oiseau égaré tu m’as
-prise. Mon cœur a été si ébranlé que son voile est tombé.</p>
-
-<p>Couvre-le de pitié, mon bien-aimé et pardonne-moi mon amour.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si tu ne peux m’aimer, bien-aimé, pardonne-moi ma douleur.</p>
-
-<p>Ne me regarde pas de loin avec mépris. Je me blottirai dans mon coin et
-je resterai assise dans la nuit. De mes deux mains, je couvrirai ma
-honte.</p>
-
-<p>Détourne-toi de moi, bien-aimé, et pardonne-moi ma douleur.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si tu m’aimes, bien-aimé, pardonne-moi ma joie.</p>
-
-<p>Quand mon cœur est emporté dans le<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> torrent du bonheur, ne souris pas à
-mon périlleux abandon.</p>
-
-<p>Quand assise sur mon trône, je te gouverne avec la tyrannie de mon
-amour; quand, telle une déesse je t’accorde mes faveurs, supporte mon
-orgueil, bien-aimé, et pardonne-moi ma joie.<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2>
-
-<p>Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.</p>
-
-<p>Toute la nuit j’ai veillé, et maintenant mes yeux sont lourds de
-sommeil.</p>
-
-<p>Je crains de te perdre si je m’endors.</p>
-
-<p>Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je tressaille et j’étends mes mains pour te toucher.</p>
-
-<p>Je me demande: Est-ce un rêve?</p>
-
-<p>Que ne puis-je emmêler tes pieds avec mon cœur et les tenir pressés
-contre mes seins!</p>
-
-<p>Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi.<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2>
-
-<p>De peur que je n’apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec
-moi.</p>
-
-<p>Tu m’éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes.</p>
-
-<p>Je connais tes artifices.</p>
-
-<p>Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>De peur que je ne t’apprécie pas, tu m’échappes de cent façons.</p>
-
-<p>De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part.</p>
-
-<p>Je connais tes artifices.</p>
-
-<p>Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Tu demandes plus que les autres, c’est pourquoi tu es silencieuse.<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span></p>
-
-<p>Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons.</p>
-
-<p>Je connais tes artifices.</p>
-
-<p>Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre.<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2>
-
-<p>Il murmura: Mon amour lève les yeux.</p>
-
-<p>Je le grondai et lui dis: Va! Mais il ne bougea pas.</p>
-
-<p>Il resta devant moi et garda mes deux mains dans les siennes. Je dis:
-Laisse-moi! Mais il ne s’en alla pas.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il approcha son visage près du mien. Je le regardai et lui dis: Quelle
-honte! Mais il ne fit pas un mouvement.</p>
-
-<p>Ses lèvres frôlèrent ma joue.</p>
-
-<p>Je tremblai et je dis: Tu oses trop! Mais il n’eut pas honte.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il mit une fleur dans mes cheveux. Je dis: C’est inutile! Mais il ne se
-troubla pas.</p>
-
-<p>Il prit la guirlande de mon cou et s’en alla. Je pleure et je demande à
-mon cœur: Pourquoi ne revient-il pas!<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2>
-
-<p>Vous voulez mettre autour de mon cou votre guirlande de fraîches fleurs?
-ô ma beauté!</p>
-
-<p>Soit! mais sachez que la seule couronne que j’aie tressée est pour
-celles que l’on voit apparaître dans des rayons de lumière, qui habitent
-des contrées inexplorées et qui vivent dans les chants des poëtes.</p>
-
-<p>Il est trop tard pour me demander mon cœur en échange du vôtre.</p>
-
-<p>Il fut un temps où tout le parfum de ma vie était concentré comme dans
-le bouton d’une fleur.</p>
-
-<p>Maintenant il est éparpillé loin à tous les vents.</p>
-
-<p>Qui connaît l’enchantement capable de le recueillir et de le renfermer.</p>
-
-<p>Mon cœur n’est pas à moi pour que je le donne à une seule; il appartient
-à plus d’une.<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2>
-
-<p>Mon amour, il fut un temps où ton poëte s’était lancé dans la
-composition d’un grand poëme épique.</p>
-
-<p>Hélas! Je ne fus pas assez prudent: Mon poëme heurta tes chevilles
-harmonieuses et y trouva sa perte.</p>
-
-<p>Il se brisa en morceaux de chansons qui s’éparpillèrent à tes pieds.</p>
-
-<p>Toute ma cargaison de vieilles histoires de guerre devint le jouet des
-vagues railleuses et, trempée de larmes, sombra.</p>
-
-<p>Mon amour, transforme pour moi cette perte en un bien.</p>
-
-<p>Si mes droits à une gloire éternelle après la mort sont anéantis,
-rends-moi immortel tandis que je vis.</p>
-
-<p>Et je ne me lamenterai pas sur ma perte, ni ne te blâmerai.<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2>
-
-<p>Toute la matinée, j’essayai de tresser une couronne, mais les fleurs
-glissaient et s’échappaient de mes doigts.</p>
-
-<p>Vous étiez là assise et vous m’examiniez du coin de l’œil.</p>
-
-<p>Demandez à cet œil sombre de malice, à qui la faute.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’essaye de chanter une chanson, mais c’est en vain.</p>
-
-<p>Un sourire caché tremble sur vos lèvres; demandez-lui la raison de mon
-insuccès.</p>
-
-<p>Laissez vos lèvres souriantes dire comment ma voix s’est perdue dans le
-silence, telle une abeille ivre au sein d’un lotus.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>C’est le soir; il est l’heure pour les fleurs de clore leurs pétales.<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span></p>
-
-<p>Laissez-moi m’asseoir à vos côtés et ordonnez à mes lèvres d’accomplir
-leur office dans le silence de la nuit, à la clarté diffuse des
-étoiles.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2>
-
-<p>Un sourire d’incrédulité voltige dans vos yeux quand je viens vous dire
-adieu.</p>
-
-<p>Si souvent je l’ai fait que vous pensez me voir bientôt revenir.</p>
-
-<p>En vérité, je le crois aussi.</p>
-
-<p>Car les jours de printemps reviennent saison après saison; la lune nous
-quitte pour nous rendre à nouveau visite; les fleurs sur les branches
-s’épanouissent à chaque nouvelle année. Il est probable que mon adieu
-aussi n’est qu’un au revoir.</p>
-
-<p>Mais gardez un instant l’illusion. Ne la rejetez pas avec une hâte
-impolie.</p>
-
-<p>Quand je dis que je vous quitte pour toujours, acceptez-le comme vrai et
-laissez un brouillard de larmes rembrunir un moment la frange sombre de
-vos yeux.</p>
-
-<p>Puis, quand je reviendrai, vous sourirez aussi malicieusement que vous
-voudrez.<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h2>
-
-<p>Il me tarde de vous dire les mots les plus profonds. Je n’ose pas; je
-crains votre rire.</p>
-
-<p>C’est pourquoi je me moque de moi-même et fais éclater mon secret en
-plaisanteries.</p>
-
-<p>Je fais fi de ma peine, de peur que vous n’en fassiez fi vous-même.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il me tarde de vous dire les mots les plus sincères; je n’ose pas; j’ai
-peur que vous ne les croyiez pas.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi je les déguise en mensonges, disant le contraire de ce
-que je pense.</p>
-
-<p>Je fais paraître absurde ma douleur, de peur que vous ne la traitiez
-d’absurde vous-même.<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<p>Il me tarde d’employer pour vous les mots les plus précieux; mais je
-n’ose pas craignant de n’être pas payé de retour.</p>
-
-<p>C’est pourquoi je vous donne des noms durs et me vante de mon
-insensibilité.</p>
-
-<p>Je vous peine, de peur que vous ne connaissiez jamais la peine.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il me tarde d’être assis silencieusement auprès de vous; mais je n’ose
-pas de peur que mes lèvres ne trahissent mon cœur.</p>
-
-<p>C’est pourquoi je bavarde et je jase, cachant mon cœur derrière mes
-paroles.</p>
-
-<p>Je traite durement ma souffrance, de peur que vous ne la traitiez de
-même.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il me tarde de m’éloigner de vous; mais je n’ose pas, de peur que vous
-ne vous aperceviez de ma lâcheté.</p>
-
-<p>C’est pourquoi je porte la tête haute et viens vers vous d’un air
-indifférent.</p>
-
-<p>La provocation constante de vos regards renouvelle à chaque instant ma
-douleur.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h2>
-
-<p>O Folie, superbe ivrognesse, quand, d’un coup de pied tu ouvres ta porte
-et badines devant le public;</p>
-
-<p>quand tu vides ton sac en une nuit et fais la nique à la prudence;</p>
-
-<p>quand, sans rime ni raison, tu marches dans d’étranges sentiers et joues
-avec des babioles;</p>
-
-<p>quand, naviguant au milieu des orages, tu casses en deux ton gouvernail;</p>
-
-<p>...alors, je te suis, ma camarade, je m’enivre avec toi et je me donne
-au diable.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’ai perdu mes jours et mes nuits dans la compagnie de sages et honnêtes
-voisins.</p>
-
-<p>Beaucoup de savoir a grisonné mes cheveux et beaucoup de veilles ont
-obscurci mon regard.</p>
-
-<p>Pendant des années j’ai recueilli et<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> entassé des bribes et des morceaux
-de science:</p>
-
-<p>que maintenant je les écrase, que je danse sur eux et que je les jette à
-tous les vents.</p>
-
-<p>Car je sais que la suprême sagesse est d’être ivre et de se donner au
-diable.</p>
-
-<p>Que s’évanouissent tous les scrupules trompeurs. Laissez-moi
-désespérément perdre ma route.</p>
-
-<p>Qu’un transport de vertige sauvage vienne et me balaye loin du port.</p>
-
-<p>Le monde est peuplé de gens honorables, de travailleurs utiles et
-habiles.</p>
-
-<p>Il y a des hommes qui se tiennent aisément au premier rang; d’autres qui
-occupent décemment le second.</p>
-
-<p>Laissez-les être utiles et prospères et laissez-moi être futile et fou.</p>
-
-<p>Car, je le sais, là est la fin de tous les travaux: être ivre et se
-donner au diable.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je jure de renoncer désormais à toute prétention de dignité et de
-décence.<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>J’abandonne mon orgueil de savoir et mon jugement du vrai et du faux.</p>
-
-<p>Je brise le réceptacle de mes souvenirs, éparpillant jusqu’aux dernières
-gouttes de mes larmes.</p>
-
-<p>Je me plonge dans l’écume du vin rouge des baies et j’en illumine mon
-rire.</p>
-
-<p>La politesse et la gravité, je les déchire en lambeaux.</p>
-
-<p>Je fais le serment sacré d’être indigne, d’être ivrogne et d’aller au
-diable.<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h2>
-
-<p>Non, mes amis, vous aurez beau dire, jamais je ne me ferai ascète.</p>
-
-<p>Jamais je ne me ferai ascète, si elle ne prononce les mêmes vœux que
-moi.</p>
-
-<p>Je suis fermement décidé à ne devenir ascète que si je trouve un abri
-bien ombragé et une compagne de pénitence.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Non, mes amis, jamais je ne quitterai mon foyer et ma chère maison, pour
-me retirer dans la forêt solitaire, si nul rire joyeux ne résonne dans
-l’écho de son ombre, si le vent n’y fait pas flotter le pan d’un manteau
-couleur de safran, si son silence n’est pas rendu plus profond par de
-doux murmures.</p>
-
-<p>Décidément, je ne serai jamais ascète.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h2>
-
-<p>Pardonnez, mon révérend à deux pécheurs. Aujourd’hui les vents du
-printemps soufflent en tourbillons, balayant la poussière et les
-feuilles mortes, et avec elles vos leçons.</p>
-
-<p>Ne dites pas, mon père, que la vie est vanité.</p>
-
-<p>Car, pour un jour, nous avons fait trêve avec la mort et, pour quelques
-heures parfumées, nous sommes tous deux devenus immortels.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si même l’armée du roi venait et furieusement se jetait sur nous, nous
-nous contenterions de secouer tristement la tête et de dire: «Frères,
-vous nous dérangez. Si vous voulez jouer à ces jeux bruyants, allez plus
-loin faire cliqueter vos armes. C’est seulement pour quelques instants<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span>
-fugitifs que nous sommes devenus immortels.»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si des amis venaient nous entourer, nous les saluerions humblement et
-leur dirions: Cette bonne fortune nous met dans un grand embarras. Dans
-le ciel infini, la place est restreinte où nous demeurons. Car, au
-printemps, les fleurs pullulent et les ailes besogneuses des abeilles se
-frôlent. Ce petit ciel où nous demeurons seuls, nous deux immortels, est
-trop absurdement étroit.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h2>
-
-<p>Convives, que l’ordre de Dieu doit disperser, sans que nulle trace n’en
-reste dans ce monde.</p>
-
-<p>Prenez, avec un sourire, ce qui est facile et simple et près de vous.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, c’est la fête des fantômes qui ne savent pas l’heure de
-leur mort.</p>
-
-<p>Que votre rire ne soit qu’une gaieté irraisonnée comme les
-scintillements de la lumière sur les rides de l’eau.</p>
-
-<p>Laissez votre vie danser avec légèreté sur les bords du Temps, comme la
-rosée à la pointe de la feuille.</p>
-
-<p>Tirez, des cordes de la harpe, des sons qui soient des rythmes
-passagers.<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h2>
-
-<p>Vous m’avez quitté et vous avez continué votre route.</p>
-
-<p>Je croyais que je pleurerais sur vous et que j’enchâsserais dans mon
-cœur votre image tissée en une chanson d’or pur.</p>
-
-<p>Mais hélas, triste fortune, le temps est court.</p>
-
-<p>La jeunesse pâlit d’année en année.</p>
-
-<p>Les jours du printemps sont fugitifs.</p>
-
-<p>Un rien fait mourir les frêles fleurs et le sage me dit que la vie n’est
-qu’une goutte de rosée posée sur la feuille du lotus.</p>
-
-<p>Dois-je oublier tout ceci pour chercher celle qui s’est détournée de
-moi?</p>
-
-<p>Ce serait folie, car le temps est court.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Venez, nuits pluvieuses aux pieds mouillés, souriez mon automne d’or;
-venez avril<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> nonchalant, qui répandez vos baisers au loin.</p>
-
-<p>Venez tous!</p>
-
-<p>Mes amours, vous savez que nous sommes mortels.</p>
-
-<p>Est-il sage de briser son cœur pour celle qui emporte le sien? Non, car
-le temps est court.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il est doux d’être assis dans un coin solitaire, de rêver et d’écrire en
-vers que vous êtes toute ma vie.</p>
-
-<p>Il est héroïque de chérir sa propre douleur et d’être décidé à ne pas
-s’en consoler.</p>
-
-<p>Mais un frais visage guette à ma porte et lève les yeux sur moi.</p>
-
-<p>Je ne peux qu’essuyer mes larmes et changer l’accord de mon chant.</p>
-
-<p>Car le temps est court.<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h2>
-
-<p>&mdash;Puisque tu le veux, je cesserai de chanter.</p>
-
-<p>&mdash;Si mon regard fait battre ton cœur, je détournerai mes yeux de ton
-visage.</p>
-
-<p>&mdash;Si de me rencontrer, tu tressailles, je m’écarterai vers un autre
-sentier.</p>
-
-<p>Si ma présence te gêne quand tu tresses des fleurs, je fuirai ton jardin
-solitaire.</p>
-
-<p>Si l’eau de la rivière s’agite tumultueuse au passage de ma barque, je
-ne ramerai plus vers ta rive.<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h2>
-
-<p>Délivre-moi des chaînes de ta tendresse, ô mon amour. Ne me verse plus
-le vin de tes baisers.</p>
-
-<p>Cette vapeur de lourd encens oppresse mon cœur.</p>
-
-<p>Ouvre les portes; fais de la place pour la lumière du matin.</p>
-
-<p>Je suis perdu en toi; enveloppé dans les plis de tes caresses.</p>
-
-<p>Délivre-moi de tes sortilèges. Rends-moi la virilité; alors je
-t’offrirai un cœur libéré.<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p>
-
-<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h2>
-
-<p>Je tiens ses mains; je la presse sur mon cœur;</p>
-
-<p>J’essaye d’emplir mes bras de sa beauté; de butiner son doux sourire
-sous mes baisers; de boire avidement son regard sombre.</p>
-
-<p>Hélas! où est tout cela? Qui peut violenter l’azur du ciel?</p>
-
-<p>Je veux étreindre la beauté; elle m’échappe; le corps seul reste dans
-mes mains.</p>
-
-<p>Déçu et fatigué, je reprends ma route.</p>
-
-<p>Comment le corps toucherait-il la fleur, que seul l’esprit peut
-toucher?<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p>
-
-<h2><a name="L" id="L"></a>L</h2>
-
-<p>Mon aimée, mon cœur, nuit et jour, brûle de te rencontrer comme on
-rencontre la mort dévorante.</p>
-
-<p>Que je sois balayé par toi comme par une tempête. Prends tout ce que
-j’ai; détruis mon sommeil et ravis mes rêves. Dérobe-moi ma vie.</p>
-
-<p>Par cette dévastation, par ce dépouillement total de mon âme, devenons
-un seul être de beauté...</p>
-
-<p>Hélas! mon désir est vain. Où est l’espoir de communion complète sinon
-en toi, mon Dieu?<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LI" id="LI"></a>LI</h2>
-
-<p>Finis ta dernière chanson et partons.</p>
-
-<p>Oublie cette nuit puisque voilà le jour.</p>
-
-<p>Qui cherché-je à presser dans mes bras? Les rêves ne peuvent
-s’emprisonner. Mes mains ardentes pressent le vide sur mon cœur.</p>
-
-<p>Et mon sein en est tout meurtri.<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LII" id="LII"></a>LII</h2>
-
-<p>Pourquoi la lampe s’est-elle éteinte?</p>
-
-<p>Je l’entourai de mon manteau pour la mettre à l’abri du vent; c’est pour
-cela que la lampe s’est éteinte.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pourquoi la fleur s’est-elle fanée?</p>
-
-<p>Je la pressai contre mon cœur avec inquiétude et amour; voilà pourquoi
-la fleur s’est fanée.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pourquoi la rivière s’est-elle tarie? Je mis une digue en travers d’elle
-afin qu’elle me servît à moi seul; voilà pourquoi la rivière s’est
-tarie.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pourquoi la corde de la harpe s’est-elle cassée?</p>
-
-<p>J’essayai de donner une note trop haute pour son clavier; voilà pourquoi
-la corde de la harpe s’est cassée.<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h2>
-
-<p>Pourquoi, d’un regard, me rendez-vous confus?</p>
-
-<p>Je ne suis pas venu en mendiant.</p>
-
-<p>Je n’ai stationné qu’une heure au bout de votre cour, derrière la haie
-du jardin.</p>
-
-<p>Pourquoi, d’un regard, me rendre confus?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je n’ai pas cueilli une rose de votre jardin;</p>
-
-<p>Je n’y ai pas pris un fruit.</p>
-
-<p>Je me suis humblement abrité dans l’ombre du sentier, où tout voyageur
-étranger peut s’arrêter.</p>
-
-<p>Je n’ai pas cueilli une rose.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Oui, j’étais fatigué et la pluie tombait.</p>
-
-<p>Le vent pleurait dans les branches agitées des bambous.<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span></p>
-
-<p>Les nuages couraient dans le ciel comme un bataillon en déroute.</p>
-
-<p>J’étais fatigué.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je ne sais si vous pensiez à moi, ou qui vous attendiez sur le seuil.</p>
-
-<p>Des éclairs brillaient dans vos yeux guetteurs.</p>
-
-<p>Comment pouvais-je savoir que vous me voyiez dans la nuit?</p>
-
-<p>Je ne sais si vous pensiez à moi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La journée est finie; la pluie a cessé.</p>
-
-<p>Je quitte l’ombre de l’arbre au bout de votre jardin et le banc sur
-l’herbe.</p>
-
-<p>La nuit est venue; fermez votre porte. Je continue ma route; la journée
-est finie.<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h2>
-
-<p>Où cours-tu avec ton panier, ce soir, quand le marché est terminé? Tous
-les acheteurs sont rentrés; la lune se lève sur les arbres du village.</p>
-
-<p>L’écho des voix appelant le bac traverse l’eau sombre jusqu’au marais
-lointain où dorment les canards sauvages.</p>
-
-<p>Où cours-tu ainsi avec ton panier, quand le marché est terminé?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Les doigts du sommeil ont fermé les yeux de la terre.</p>
-
-<p>Les nids des corbeaux sont silencieux et le murmure des feuilles de
-bambou s’est tu.</p>
-
-<p>Les laboureurs, de retour des champs, étendent leurs nattes dans la cour
-des fermes.</p>
-
-<p>Où cours-tu avec ton panier quand le marché est terminé?<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LV" id="LV"></a>LV</h2>
-
-<p>Il était midi quand vous êtes parti.</p>
-
-<p>Le soleil était ardent dans le ciel. J’avais fini mon ouvrage et j’étais
-assise solitaire sur mon balcon, quand vous êtes parti.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Des coups de vent m’apportaient, par instants, les parfums des prés
-éloignés.</p>
-
-<p>Dans l’ombre les colombes roucoulaient sans se lasser et une abeille
-égarée dans ma chambre fredonnait les nouvelles des champs lointains.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le village dormait dans la chaleur de midi.</p>
-
-<p>La route était déserte.</p>
-
-<p>Par accès soudains le bruissement des feuilles s’élevait puis
-s’évanouissait.</p>
-
-<p>Je regardais le ciel et, tandis que le village dormait dans la chaleur
-de midi, je tissais dans le bleu les lettres d’un nom aimé.<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<p>J’avais oublié de tresser mes cheveux. La brise nonchalante s’y jouait
-sur ma joue.</p>
-
-<p>La rivière coulait tranquille sous sa rive ombragée. Les blancs nuages
-paresseux ne bougeaient pas.</p>
-
-<p>J’avais oublié de tresser mes cheveux.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il était midi quand vous êtes parti.</p>
-
-<p>La poussière de la route était chaude et les prés haletants.</p>
-
-<p>Les tourterelles roucoulaient dans l’épaisseur des feuilles.</p>
-
-<p>J’étais seule sur mon balcon quand vous êtes parti.<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI</h2>
-
-<p>J’étais, avec mes compagnes, occupée aux obscures tâches journalières de
-la maison.</p>
-
-<p>Pourquoi m’avez-vous remarquée et m’avez-vous fait quitter le frais abri
-de notre vie commune?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>L’amour inexprimé est sacré. Il brille comme une gemme dans l’ombre
-secrète du cœur. A la lumière du jour indiscret, il s’assombrit
-piteusement.</p>
-
-<p>Ah! vous avez brisé l’enveloppe de mon cœur et arraché mon amour à son
-mystère, détruisant à jamais l’ombre chère où il cachait son nid.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Mes compagnes, elles, restent les mêmes.</p>
-
-<p>Personne n’a pénétré leur être intime et elles ne connaissent pas leur
-propre secret.<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<p>Légèrement elles sourient et pleurent, et babillent et travaillent.
-Journellement elles vont au temple, allument leurs lampes et cherchent
-de l’eau à la rivière.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>J’espérais que mon amour ne souffrirait pas la honte frissonnante de
-l’abandon.</p>
-
-<p>Mais vous détournez votre visage.</p>
-
-<p>Oui, la route est ouverte devant vous; mais vous m’avez coupé toute
-retraite et laissée nue devant le monde, dont les yeux sans paupières me
-fixent nuit et jour.<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII</h2>
-
-<p>O Monde, j’ai cueilli ta fleur!</p>
-
-<p>Je l’ai pressée contre mon cœur et son épine m’a piqué.</p>
-
-<p>Au sombre déclin du jour la fleur s’est fanée, mais la douleur a
-persisté.</p>
-
-<p>O monde bien des fleurs te reviendront parfumées et glorieuses.</p>
-
-<p>Mais l’heure de cueillir des fleurs est passée pour moi et dans la nuit
-sombre, je n’ai plus ma rose; sa douleur seule persiste.<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII</h2>
-
-<p>Un matin, dans le jardin, une enfant aveugle vint m’offrir une guirlande
-posée sur une feuille de lotus.</p>
-
-<p>Je la mis autour de mon cou et des larmes vinrent à mes yeux.</p>
-
-<p>J’embrassai l’enfant et je lui dis: tu es une fleur et les fleurs sont
-aveugles: tu ne peux connaître la beauté de ton présent.<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX</h2>
-
-<p>O femme tu n’es pas seulement le chef-d’œuvre de Dieu, tu es aussi celui
-des hommes: ceux-ci te parent de la beauté de leurs cœurs.</p>
-
-<p>Les poëtes tissent tes voiles avec les fils d’or de leur fantaisie; les
-peintres immortalisent la forme de ton corps.</p>
-
-<p>La mer donne ses perles, les mines leur or, les jardins d’été leurs
-fleurs pour t’embellir et te rendre plus précieuse.</p>
-
-<p>Le désir de l’homme couvre de gloire ta jeunesse.</p>
-
-<p>Tu es mi-femme et mi-rêve.<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LX" id="LX"></a>LX</h2>
-
-<p>Dans le tourbillon et le fracas de la vie, ô Beauté taillée dans la
-pierre, tu restes muette et tranquille, solitaire et lointaine.</p>
-
-<p>A tes pieds l’éternel Amour murmure: «parle, parle-moi mon adorée;
-parle, ma bien-aimée.»</p>
-
-<p>Mais tes paroles restent figées dans la pierre, ô insensible Beauté.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI</h2>
-
-<p>Paix, mon cœur, que l’heure de la séparation soit douce;</p>
-
-<p>Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement.</p>
-
-<p>Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en
-chansons.</p>
-
-<p>Que l’envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le
-nid.</p>
-
-<p>Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de
-la nuit.</p>
-
-<p>Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes
-dernières paroles.</p>
-
-<p>Je m’incline et j’élève ma lampe pour éclairer ta route.<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII</h2>
-
-<p>Dans le sombre chemin d’un rêve j’ai cherché celle que j’aimais dans une
-vie antérieure:</p>
-
-<p>Sa maison était située au bout d’une rue désolée.</p>
-
-<p>Dans la brise du soir son paon favori sommeillait sur son perchoir et
-les pigeons étaient silencieux dans leur coin.</p>
-
-<p>Elle posa sa lampe près du seuil et se tint debout devant moi.</p>
-
-<p>Elle leva ses grands yeux vers moi et en silence demanda: «Êtes-vous
-bien, mon ami?»</p>
-
-<p>J’essayai de lui répondre, mais j’avais perdu l’usage de la parole.</p>
-
-<p>Je cherchais, je cherchais en vain.</p>
-
-<p>Je ne savais plus nos noms.</p>
-
-<p>Des larmes brillèrent dans ses yeux.<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> Elle me tendit sa main droite. Je
-la pris et demeurai silencieux.</p>
-
-<p>Notre lampe vacilla dans la brise du soir et s’éteignit.<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII</h2>
-
-<p>Voyageur, dois-tu déjà partir?</p>
-
-<p>La nuit est tranquille et les ténèbres défaillent sur la forêt.</p>
-
-<p>Les lampes sont brillantes sur notre balcon, les fleurs sont fraîches et
-les jeunes yeux s’éveillent à peine.</p>
-
-<p>Le temps de ton départ est-il déjà venu?</p>
-
-<p>Voyageur, dois-tu déjà partir?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous n’avons pas entouré tes pieds de nos bras suppliants.</p>
-
-<p>Les portes sont ouvertes; ton cheval tout sellé t’attend à la grille.</p>
-
-<p>Nous n’avons tenté de te retenir qu’avec nos chansons.</p>
-
-<p>Nos regards seuls ont cherché à retarder ton départ.</p>
-
-<p>Voyageur, nous sommes impuissants à te garder; nous n’avons que nos
-larmes.<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span></p>
-
-<p>Quel feu dévorant brille dans tes yeux?</p>
-
-<p>Quelle fièvre d’inquiétude court dans ton sang?</p>
-
-<p>Quel appel des ténèbres te pousse?</p>
-
-<p>Parmi les étoiles du ciel, quelle terrible incantation as-tu lue, pour
-que la nuit, étrange et silencieuse messagère, ait secrètement pénétré
-dans ton cœur?</p>
-
-<p>Si tu dédaignes les réunions joyeuses, si tu désires la paix, cœur
-lassé, nous éteindrons nos lampes et ferons taire nos harpes.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous resterons assises, tranquilles dans la nuit, sous le bruissement
-des feuilles et la lune dolente épandra ses rayons pâles à ta fenêtre.</p>
-
-<p>O voyageur, de quel esprit d’insomnie le cœur de la nuit t’a-t-il
-touché?<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV</h2>
-
-<p>J’ai passé ma journée dans l’ardente poussière de la route.</p>
-
-<p>A la fraîcheur du soir, je frappe à la porte de l’auberge. Elle est
-déserte et en ruines.</p>
-
-<p>Un «Ashath» morose étend ses racines agrippantes et affamées dans les
-crevasses béantes du mur.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il fut un temps où les passants venaient ici laver leurs pieds fatigués:</p>
-
-<p>Ils étendaient leurs nattes dans la cour et, assis sous la lumière
-diffuse d’une lune tôt levée, ils parlaient de pays inconnus.</p>
-
-<p>Au matin, reposés, ils s’éveillaient, mis en joie par le chant des
-oiseaux, et les fleurs amicales inclinaient vers eux la tête du bord du
-chemin.</p>
-
-<p>Maintenant aucune lampe allumée ne m’attend ici.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<p>Sur le mur, les taches noires de la fumée, traces de veillées
-lointaines, me regardent de leurs yeux aveugles.</p>
-
-<p>Quelques lucioles volètent dans le buisson près de l’étang desséché et
-des branches de bambous étendent leurs ombres sur le chemin envahi par
-l’herbe.</p>
-
-<p>C’est la fin du jour; je ne suis l’hôte de personne et, fatigué, j’ai la
-longue nuit devant moi.<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV</h2>
-
-<p>Est-ce ta voix que j’entends?</p>
-
-<p>Le soir est venu. Comme les bras suppliants d’une amoureuse, la fatigue
-m’étreint.</p>
-
-<p>M’appelles-tu?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je t’ai donné toute ma journée; veux-tu me voler aussi mes nuits,
-maîtresse cruelle?</p>
-
-<p>Pourtant il y a une fin à tout et la solitude de la nuit est à chacun.</p>
-
-<p>Pourquoi ta voix la déchire-t-elle et vient-elle embraser mon cœur?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le soir n’a-t-il, à ton seuil, nulle musique berceuse?</p>
-
-<p>Les Etoiles aux ailes silencieuses ne montent-elles jamais au dessus de
-ta hautaine tour?<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p>
-
-<p>Les fleurs de ton jardin ne tombent-elles jamais dans la poussière en
-douce agonie?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pourquoi m’appelles-tu, ô chère tourmentée?</p>
-
-<p>Laisse donc les doux yeux de l’amour veiller et pleurer en vain.</p>
-
-<p>Laisse brûler ta lampe dans la maison solitaire.</p>
-
-<p>Laisse le bac ramener chez eux les laboureurs fatigués...</p>
-
-<p>...Je quitte mes rêves et j’accours à ton appel.<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI</h2>
-
-<p>Un fou vagabondait, cherchant la pierre philosophale, les cheveux
-emmêlés, hâlé, couvert de poussière, le corps réduit à une ombre, les
-lèvres aussi serrées que la porte close de son cœur et les yeux brûlants
-comme la lampe du ver luisant qui cherche sa compagne.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Devant lui grondait l’océan immense.</p>
-
-<p>Les vagues babillardes racontaient les trésors cachés dans leur sein et
-se moquaient de l’ignorant qui ne savait pas les comprendre.</p>
-
-<p>Il allait, lui, sans espoir et sans repos, poursuivant la recherche qui
-était devenue sa vie.</p>
-
-<p>Pareil à l’Océan qui, toujours, se dresse vers le ciel pour atteindre
-l’inaccessible.<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span></p>
-
-<p>Pareil aux Etoiles qui tournent en cercle aspirant à un but jamais
-atteint.</p>
-
-<p>Ainsi, sur la plage déserte, le fou aux boucles fauves de poussière,
-errait cherchant la pierre philosophale.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un jour, un gamin du village s’approcha et lui dit: «Comment as-tu
-trouvé cette chaîne d’or qui te ceint la taille?»</p>
-
-<p>Le fou tressaillit; la chaîne autrefois en fer s’était changée en or! Il
-ne rêvait pas, mais comment cette transformation s’était-elle faite?</p>
-
-<p>Sauvagement il se frappa le front: où, mais où avait-il, sans le savoir,
-réalisé son rêve?</p>
-
-<p>Il avait pris l’habitude d’éprouver les pierres qu’il ramassait en les
-frappant contre sa chaîne, et de les rejetter ensuite machinalement,
-sans regarder si quelque changement s’était produit; c’était ainsi que
-le pauvre fou avait trouvé et perdu la pierre philosophale.<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span></p>
-
-<p>Le soleil disparaissait; à l’occident le ciel était d’or.</p>
-
-<p>Anéanti, brisé de corps et d’esprit, semblable à un arbre déraciné, le
-fou se remit à chercher le trésor perdu.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII</h2>
-
-<p>Malgré le soir qui s’avance à pas lents et qui fait taire toutes les
-chansons;</p>
-
-<p>Malgré le départ de tes compagnes et ta fatigue;</p>
-
-<p>Malgré la peur qui court dans les ténèbres; malgré le ciel voilé;</p>
-
-<p>Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>L’obscurité qui t’environne n’est pas celle des feuilles de la forêt;
-c’est la mer qui se gonfle comme un immense serpent noir.</p>
-
-<p>Les fleurs du jasmin ne dansent pas devant toi; c’est l’écume des vagues
-qui étincelle.</p>
-
-<p>Ah! où est la rive verte et ensoleillée? où est ton nid?<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span></p>
-
-<p>Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La nuit solitaire s’étend sur le sentier; l’aurore sommeille derrière
-les collines pleines d’ombre; les étoiles muettes comptent les heures;
-la lune pâlie baigne dans la nuit profonde.</p>
-
-<p>Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi, ne ferme pas tes ailes.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pour toi il n’y a ni espoir ni crainte; il n’y a pas de paroles, pas de
-murmures, pas de cris.</p>
-
-<p>Il n’y a ni abri, ni lit de repos...</p>
-
-<p>Il n’y a que ta paire d’ailes et le ciel infini.</p>
-
-<p>Oiseau, ô mon oiseau, écoute-moi: ne ferme pas tes ailes.<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII</h2>
-
-<p>Frère, nul n’est éternel et rien ne dure. Frère, garde ceci dans ton
-cœur et réjouis-toi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>D’autres que nous ont porté l’antique fardeau de la vie; d’autres que
-nous ont fait le long voyage.</p>
-
-<p>Un poëte ne peut chanter toujours la même ancienne chanson.</p>
-
-<p>La fleur se fane et meurt; mais celui qui la portait ne doit pas à
-toujours pleurer sur son sort.</p>
-
-<p>Frère garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il faut un long silence pour tisser une harmonie parfaite.</p>
-
-<p>La vie s’évanouit au coucher du soleil pour s’anéantir dans les ombres
-dorées.<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<p>L’amour doit quitter ses feux pour boire à la coupe de la douleur et
-renaître dans le ciel des larmes.</p>
-
-<p>Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Nous nous hâtons de cueillir nos fleurs de peur qu’elles ne soient
-saccagées par le vent qui passe.</p>
-
-<p>Ravir un baiser, qui s’évanouirait dans l’attente, fait bouillir notre
-sang et briller nos yeux.</p>
-
-<p>Notre vie est intense, nos désirs sont aiguisés car le temps sonne la
-cloche de la séparation.</p>
-
-<p>Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La beauté nous est douce, parce qu’elle danse au même rythme fuyant que
-notre vie.</p>
-
-<p>Le savoir nous est précieux parce que jamais nous ne pourrons atteindre
-à la<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> science suprême. Tout est fait et tout est achevé dans l’Eternité.</p>
-
-<p>Mais les fleurs terrestres de l’illusion sont gardées éternellement
-fraîches par la mort.</p>
-
-<p>Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX</h2>
-
-<p>Je chasse le cerf d’or.</p>
-
-<p>Souriez mes amis; je n’en poursuivrai pas moins la vision qui toujours
-me fuit.</p>
-
-<p>Je cours à travers collines et vallons, j’erre dans des pays inconnus, à
-la recherche du cerf d’or.</p>
-
-<p>Vous, vous allez au marché et en revenez chargés d’achats; moi l’appel
-des vents vagabonds m’a touché; où et quand? je ne sais.</p>
-
-<p>Je n’ai aucun souci dans le cœur: tout ce que j’ai, je l’ai laissé loin
-derrière moi.</p>
-
-<p>Je cours à travers collines et vallons; j’erre dans des pays inconnus, à
-la recherche du cerf d’or.<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX</h2>
-
-<p>Je me rappelle qu’un jour dans mon enfance, je faisais flotter un petit
-bateau en papier sur le ruisseau. C’était par une journée humide de
-juillet; j’étais seul et heureux de mon jeu.</p>
-
-<p>Je faisais flotter mon petit bateau en papier sur le ruisseau.</p>
-
-<p>Subitement de gros nuages d’orage s’amoncelèrent, le vent vint en
-tourbillons et la pluie tomba à torrents.</p>
-
-<p>Des flots d’eau vaseuse submergèrent le ruisseau et coulèrent mon petit
-bateau.</p>
-
-<p>Amèrement je crus que l’orage était venu tout exprès pour gâter ma joie;
-et qu’il me voulait du mal.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La journée nuageuse de juillet est longue aujourd’hui et je pense à ces
-jeux de la vie où j’ai toujours été le perdant.<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p>
-
-<p>J’allais blâmer ma destinée pour tous les tours qu’elle m’a joués,
-quand, soudain, je me rappelai du petit bateau en papier qui sombra dans
-le ruisseau.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI</h2>
-
-<p>Le jour n’est pas encore fini; la foire n’est pas terminée, la foire au
-bord de la rivière.</p>
-
-<p>Je craignais d’avoir gaspillé mon temps et perdu mon dernier penny.</p>
-
-<p>Mais non, mon frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort
-ne m’a pas tout ravi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Vente et achat sont terminés. Les comptes sont réglés et il est temps
-pour moi de retourner à la maison.</p>
-
-<p>Mais quoi, garde-barrière, tu réclames ton péage?</p>
-
-<p>Ne crains rien, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne
-m’a pas tout ravi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Les vents endormis nous menacent de<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> l’orage et, à l’ouest, les nuages
-bas ne présagent rien de bon.</p>
-
-<p>Les eaux silencieuses attendent le vent.</p>
-
-<p>Je me hâte pour traverser la rivière avant que la nuit me surprenne.</p>
-
-<p>O Passeur, vous demandez votre salaire!</p>
-
-<p>Oui, frère, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a
-pas tout ravi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le mendiant est assis sous l’arbre, au bord de la route. Hélas! il me
-regarde avec un timide espoir!</p>
-
-<p>Il croit que je suis riche des profits de la journée.</p>
-
-<p>Oui, frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort ne m’a
-pas tout ravi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>La nuit devient sombre et la route solitaire. Les vers luisants brillent
-parmi les feuilles.</p>
-
-<p>Qui êtes-vous, vous qui me suivez d’un pas furtif et silencieux?<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>Ah! je sais, vous désirez me dérober mes gains. Je ne vous
-désappointerai pas!</p>
-
-<p>Car il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout
-ravi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>A la mi-nuit, j’atteins ma maison, les mains vides.</p>
-
-<p>A la porte vous m’attendez, les yeux anxieux, éveillée et silencieuse.</p>
-
-<p>Comme un timide oiseau, vous volez sur mon cœur, ô amoureuse.</p>
-
-<p>Oui, ô oui, mon Dieu! Il me reste beaucoup encore.<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII</h2>
-
-<p>En des journées de dur labeur, j’édifiai un temple. Il n’avait ni portes
-ni fenêtres; ses murs étaient épais et construits en pierres massives.</p>
-
-<p>J’oubliai tout le reste; je délaissai tout le monde; je restai en
-contemplation devant l’image que j’avais dressée sur l’autel.</p>
-
-<p>L’incessante fumée de l’encens enveloppait mon cœur de ses lourds
-replis.</p>
-
-<p>J’occupai mes veilles à graver sur les murs un dédale de formes
-fantastiques: chevaux ailés, fleurs à visages humains, femmes aux formes
-de serpents.</p>
-
-<p>Nulle ouverture ne fut laissée par où pût entrer le chant des oiseaux,
-le murmure des feuilles ou le bourdonnement du village au travail.</p>
-
-<p>Seules mes incantations faisaient résonner les sombres voûtes du dôme.<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span></p>
-
-<p>Mon esprit devint pareil à la pointe acérée et silencieuse d’une flamme;
-mes sens s’évanouirent dans l’extase.</p>
-
-<p>Je ne m’aperçus pas de la fuite du temps, jusqu’au moment où la foudre,
-en frappant le temple, réveilla la douleur de mon cœur.</p>
-
-<p>A la lumière du jour, la lampe devint pâle et comme honteuse; sur le mur
-les sculptures, rêves figés et vides de sens, semblaient éviter mes
-regards.</p>
-
-<p>Je regardai l’image sur l’autel: je la vis sourire et s’animer au
-contact vivifiant du Dieu.</p>
-
-<p>La nuit que j’avais emprisonnée déploya ses ailes et s’enfuit.<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII</h2>
-
-<p>O Terre, ma patiente et sombre mère, ta richesse n’est pas infinie.</p>
-
-<p>Tu te fatigues à nourrir tes enfants; mais la nourriture est rare.</p>
-
-<p>Les joies que tu nous offres ne sont jamais parfaites.</p>
-
-<p>Les jouets que tu fabriques pour tes enfants sont fragiles.</p>
-
-<p>Tu ne peux satisfaire nos insatiables espoirs;... te renierai-je pour
-cela?</p>
-
-<p>Ton sourire assombri par la douleur est doux à mes yeux.</p>
-
-<p>Ton amour, qui ne connaît pas d’accomplissement, est cher à mon cœur.</p>
-
-<p>Ton sein nous a nourris de vie, non d’immortalité; c’est pourquoi tu
-veilles sur nous.</p>
-
-<p>Depuis des siècles, tu composes des harmonies de couleurs et de chants
-et, cepen<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span>dant, ton paradis n’est encore qu’une triste ébauche.</p>
-
-<p>Tes créations de beauté sont voilées du brouillard des larmes.</p>
-
-<p>Je verserai mes chants dans ton cœur muet et mon amour dans ton amour.</p>
-
-<p>Je t’adorerai par le travail.</p>
-
-<p>J’ai vu la douceur de ton visage et j’aime ta lamentable poussière, ô
-mère Terre.<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV</h2>
-
-<p>Dans le palais du monde, un simple brin d’herbe se mêle aux rayons du
-soleil et aux Etoiles de minuit sur le même tapis de verdure.</p>
-
-<p>Ainsi, dans le cœur de l’Univers, mes chants occupent la même place que
-la musique des nuages et des forêts.</p>
-
-<p>Mais toi, homme riche, ta richesse ne participe ni à la tranquille
-majesté du joyeux soleil d’or, ni à la douceur des rayons de la lune
-rêveuse.</p>
-
-<p>La bénédiction du ciel, qui embrasse toutes choses, ne s’étend pas sur
-toi.</p>
-
-<p>Et, quand la mort paraît, ta fortune se flétrit et tombe en poussière.<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV</h2>
-
-<p>Un homme voulait se faire ascète. Une belle nuit, il déclara:</p>
-
-<p>«Le moment est venu pour moi d’abandonner ma demeure et de chercher
-Dieu. Ah! qui donc m’a retenu si longtemps ici dans les trompeuses
-illusions?»</p>
-
-<p>Dieu murmura: «Moi»; mais l’homme ne comprit pas.</p>
-
-<p>Il dit: «Où es-tu, Toi qui t’es joué si longtemps de moi?»</p>
-
-<p>A ses côtés sa femme était paisiblement étendue sur le lit, un bébé
-endormi sur son sein.</p>
-
-<p>La voix reprit: «Dieu, il est là», mais l’homme n’entendit pas.</p>
-
-<p>Le bébé pleura en rêve, se pelotonnant plus près de sa mère.</p>
-
-<p>Dieu ordonna: «Arrête, insensé, ne<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> quitte pas ta maison»,&mdash;mais il
-n’entendit pas encore.</p>
-
-<p>Dieu soupira et dit avec tristesse: «Pourquoi mon serviteur croit-il me
-chercher quand il s’éloigne de moi?»<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI</h2>
-
-<p>La foire se tenait devant le temple. Dès l’aube il avait plu et le jour
-touchait à sa fin.</p>
-
-<p>Plus éclatant que toute la gaieté de la foule était le sourire d’une
-fillette, qui avait acheté pour deux sous, un sifflet en feuille de
-palmier.</p>
-
-<p>Le joyeux son de ce sifflet montait plus haut que tous les rires et tous
-les bruits.</p>
-
-<p>Une foule ininterrompue d’acheteurs se bousculait devant les étalages.
-La route était boueuse; la rivière débordante et les prés inondés sous
-la pluie incessante.</p>
-
-<p>Plus grand que tous les ennuis de cette foule était l’ennui d’un petit
-garçon, à qui il manquait un sou pour acheter un bâton de couleur.</p>
-
-<p>Son regard ardemment fixé sur l’étalage excitait la pitié de la foule.<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII</h2>
-
-<p>L’ouvrier et sa femme, venus de l’ouest, creusent la terre pour faire
-des briques et construire le four.</p>
-
-<p>Leur petite fille va au bord de la rivière, où elle n’en finit pas de
-nettoyer les pots et les casseroles.</p>
-
-<p>Le petit frère, tout brun et tondu, nu et couvert de boue, la suit et,
-assis sur la berge, attend patiemment qu’elle l’appelle.</p>
-
-<p>La fillette s’en retourne à la maison, sa cruche pleine d’eau sur la
-tête, un pot de cuivre tout reluisant dans la main gauche et tenant
-l’enfant de l’autre main. Elle est la mignonne servante de sa mère et
-déjà sérieuse sous le poids des soucis domestiques.</p>
-
-<p>Un jour je vis le petit garçon tout nu étendu sur l’herbe. Dans l’eau sa
-sœur était assise, frottant un pot à boire avec<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> une poignée de sable,
-le tournant et le retournant.</p>
-
-<p>Tout près de là un agneau à la douce toison broutait le long de la
-berge.</p>
-
-<p>Il s’approcha de l’enfant et, soudain, bêla avec force.</p>
-
-<p>L’enfant tressaillit et se mit à crier.</p>
-
-<p>La sœur laissa là son nettoyage et accourut.</p>
-
-<p>Elle entoura son frère d’un bras, l’agneau de l’autre et, leur
-partageant ses caresses, elle unit, dans le même lien de tendresse,
-l’enfant de l’homme et le petit de la bête.<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a>LXXVIII</h2>
-
-<p>C’était au mois de Mai. La chaleur suffocante du milieu du jour semblait
-interminable. La terre desséchée baillait de soif.</p>
-
-<p>J’entendis une voix appeler de l’autre côté de la rivière: «Viens, mon
-bien-aimé.»</p>
-
-<p>Je fermai mon livre et j’ouvris la fenêtre. Je vis un gros buffle, aux
-flancs tachés de boue, qui se tenait au bord de la rivière et qui me
-regardait de ses yeux placides et patients. Un garçonnet, dans l’eau
-jusqu’à mi-jambes, l’appelait pour prendre son bain.</p>
-
-<p>Je souris, amusé, et je sentis une douceur effleurer mon cœur.<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a>LXXIX</h2>
-
-<p>Souvent je me demande jusqu’à quel point peuvent se reconnaître l’homme
-et la bête qui ne parle pas.</p>
-
-<p>A travers quel paradis primitif, au matin de la lointaine création,
-courut le sentier où leurs cœurs se rencontrèrent.</p>
-
-<p>Bien que leur parenté ait été longtemps oubliée, les traces de leur
-constante union ne se sont pas effacées.</p>
-
-<p>Et soudain, dans une harmonie sans paroles, un souvenir confus s’éveille
-et la bête regarde le visage de l’homme avec une tendre confiance et
-l’homme abaisse ses yeux vers la bête avec une tendresse amusée.</p>
-
-<p>Il semble que les deux amis se rencontrent masqués et se reconnaissent
-vaguement sous le déguisement.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXX" id="LXXX"></a>LXXX</h2>
-
-<p>D’un regard de vos yeux, belle femme, vous pourriez piller le trésor des
-chants jaillis de la harpe des poëtes.</p>
-
-<p>Mais vous n’avez pas d’oreille pour leurs louanges; c’est pourquoi je
-viens vous louer.</p>
-
-<p>Vous pourriez tenir humiliées à vos pieds les têtes les plus fières du
-monde.</p>
-
-<p>Mais, parmi vos adorateurs, les ignorés de la gloire sont vos préférés;
-c’est pourquoi je vous adore.</p>
-
-<p>La perfection de vos bras ajouterait à la splendeur royale, si vous y
-touchiez.</p>
-
-<p>Mais vous les employez à épousseter et à tenir propre votre humble
-demeure; c’est pourquoi je suis rempli de respect pour vous.<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a>LXXXI</h2>
-
-<p>Mort, ô ma Mort, pourquoi chuchotes-tu si bas à mes oreilles?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Quand, vers le soir, les fleurs se flétrissent et que le bétail revient
-à l’étable, sournoisement tu viens, à mes côtés, prononcer des paroles
-que je ne comprends pas.</p>
-
-<p>Espères-tu ainsi, me courtiser et me conquérir? m’endormir, dans un
-murmure, sous l’opium de tes froids baisers? Mort, ô ma Mort!</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>N’y aura-t-il pas, pour nos noces, quelque somptueuse cérémonie?
-N’attacheras-tu pas d’une guirlande de fleurs les torsades de tes
-boucles fauves?</p>
-
-<p>N’y a-t-il personne pour porter devant toi ta bannière et la nuit ne
-sera-t-elle pas<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> enflammée de tes torches rouges, Mort, ô ma Mort?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Viens au claquement de tes cymbales de coquillages, viens dans une nuit
-sans sommeil.</p>
-
-<p>Revêts-moi du manteau écarlate; étreins ma main et prends-moi.</p>
-
-<p>Que ton char soit tout prêt à ma porte et que tes chevaux hennissent
-d’impatience.</p>
-
-<p>Lève le voile et, fièrement, regarde-moi en plein visage, Mort, ô ma
-Mort!<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a>LXXXII</h2>
-
-<p>Ce soir, ma jeune épouse et moi, nous allons jouer le jeu de la mort.</p>
-
-<p>La nuit est noire, les nuages, dans le ciel, sont fantasques et les
-vagues de la mer sont en délire.</p>
-
-<p>Nous avons quitté notre couche de songes; nous avons ouvert la porte
-toute grande et nous sommes sortis, ma jeune épouse et moi.</p>
-
-<p>Nous nous sommes assis sur l’escarpolette et le vent d’orage nous a
-brutalement poussés par derrière.</p>
-
-<p>Ma jeune épouse s’est dressée brusquement; épouvantée et charmée à la
-fois, elle tremble et se cramponne à mon sein.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Longtemps, je lui avais tendrement fait la cour.</p>
-
-<p>J’avais fait pour elle un lit de fleurs; je<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> fermais les portes pour que
-la lumière trop vive n’offusque pas ses yeux.</p>
-
-<p>Je la baisais doucement sur les lèvres et lui murmurais à l’oreille de
-douces paroles; elle défaillait presque de langueur.</p>
-
-<p>Elle était comme perdue dans le brouillard d’une immense et vague
-douceur.</p>
-
-<p>Elle ne répondait pas à la pression de mes mains; mes chants ne
-pouvaient plus l’éveiller.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Ce soir, nous est venu l’appel de l’orage, l’appel des sauvages
-éléments.</p>
-
-<p>Ma petite épouse a frissonné; elle s’est levée et m’a entraîné par la
-main.</p>
-
-<p>Sa chevelure flotte; son voile bat dans le vent, sa guirlande frémit sur
-sa poitrine.</p>
-
-<p>La poussée de la mort l’a rejetée dans la vie.</p>
-
-<p>Nous voilà face à face et cœur à cœur, mon épouse et moi.<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a>LXXXIII</h2>
-
-<p>Elle demeurait au flanc de la colline, au bord d’un champ de maïs, près
-de la source qui s’épanche en riants ruisseaux, à travers l’ombre
-solennelle des vieux arbres. Les femmes venaient là pour remplir leurs
-cruches; là les voyageurs aimaient à s’asseoir et à causer. Là, chaque
-jour, elle travaillait et rêvait, au bruit du courant bouillonnant.</p>
-
-<p>Un soir, un étranger descendit d’un pic perdu dans les nuages; les
-boucles de ses cheveux étaient emmêlées comme de lourds serpents.
-Etonnés, nous lui demandâmes: «qui es-tu»? Sans répondre, il s’assit
-près du ruisseau jaseur et, silencieusement regarda la hutte où elle
-demeurait. Nous eûmes peur et nous revînmes de nuit à la maison.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, quand les femmes<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> vinrent chercher de l’eau à la
-source, près des grands «Deodora», elles trouvèrent ouvertes les portes
-de sa hutte, mais sa voix ne s’y faisait plus entendre... et où était
-son souriant visage?... La cruche vide gisait sur le plancher et, dans
-un coin, la lampe s’était consumée. Personne ne sut où elle s’était
-enfuie avant l’aube.&mdash;L’étranger aussi avait disparu.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Au mois de mai, le soleil devint ardent et la neige se fondit; nous nous
-assîmes près de la source et nous pleurâmes. Nous nous demandions: Y
-a-t-il, dans le pays où elle est allée, une source où elle puisse
-trouver l’eau en ces jours chauds et altérés? Et nous pensions avec
-effroi: Y a-t-il même un pays au delà de ces collines où nous vivons?</p>
-
-<p>C’était une nuit d’été; la brise du sud soufflait et j’étais assis dans
-sa chambre abandonnée, où était demeurée la lampe éteinte, quand,
-soudain, devant mes yeux, les collines s’écartèrent comme des rideaux<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span>
-qu’on aurait tirés: «Ah! c’est elle qui vient. Comment vas-tu, mon
-enfant? Es-tu heureuse? Mais où peux-tu t’abriter sous ce ciel
-découvert? Hélas! notre source n’est pas là pour apaiser ta soif!»</p>
-
-<p>«C’est ici le même ciel, dit-elle, libre seulement de la barrière des
-collines&mdash;ceci est le même ruisseau grandi en une rivière,&mdash;c’est la
-même terre élargie en une plaine». «Il y a tout, là, soupirai-je,
-seulement nous n’y sommes pas». Elle sourit tristement et dit: «Vous
-êtes dans mon cœur». Je m’éveillai et entendis le babil du ruisseau et
-le frémissement des «deodora» dans la nuit.<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a>LXXXIV</h2>
-
-<p>Sur les champs de riz verts et jaunes, les ombres des nuages d’automne
-glissent bientôt chassés par le rapide soleil.</p>
-
-<p>Les abeilles oublient de sucer le miel des fleurs; ivres de lumière,
-elles voltigent follement et bourdonnent.</p>
-
-<p>Les canards, dans les îles de la rivière, crient de joie sans savoir
-pourquoi.</p>
-
-<p>Amis, que personne, ce matin, ne rentre à la maison; que personne
-n’aille au travail.</p>
-
-<p>Prenons d’assaut le ciel bleu; emparons-nous de l’espace comme d’un
-butin au gré de notre course.</p>
-
-<p>Le rire flotte dans l’air, comme l’écume sur l’eau.</p>
-
-<p>Amis, gaspillons notre matinée en chansons futiles.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a>LXXXV</h2>
-
-<p>Qui es-tu, lecteur, toi qui, dans cent ans, liras mes vers?</p>
-
-<p>Je ne puis t’envoyer une seule fleur de cette couronne printanière, ni
-un seul rayon d’or de ce lointain nuage.</p>
-
-<p>Ouvre tes portes et regarde au loin.</p>
-
-<p>Dans ton jardin en fleurs, cueille les souvenirs parfumés des fleurs
-fanées d’il y a cent ans.</p>
-
-<p>Puisses-tu sentir, dans la joie de ton cœur, la joie vivante qui, un
-matin de printemps, chanta, lançant sa voix joyeuse par delà cent
-années.</p>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<div class="pot">
-<div class="pom">
-<span class="i0">ACHEVÉ D’IMPRIMER, LE<br /></span>
-<span class="i0">TRENTE &nbsp;JUIN&nbsp; MIL &nbsp; NEUF<br /></span>
-<span class="i0">CENT VINGT, PAR L’IMPRI-<br /></span>
-<span class="i0">MERIE R. H. COULOUMA,<br /></span>
-<span class="i3">ARGENTEUIL<br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span>
-</div></div>
-
-<p class="fint"><i><big>nrf</big></i></p>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
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-
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-
-<pre>
-
-
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-
-End of Project Gutenberg's Le jardinier d'amour, by Rabindranath Tagore
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER D'AMOUR ***
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