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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Le jardinier d'amour - -Author: Rabindranath Tagore - -Translator: Henriette Mirabaud-Thorens - -Release Date: June 28, 2020 [EBook #62508] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER D'AMOUR *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - RABINDRANATH TAGORE - - LE JARDINIER - D’AMOUR - - TRADUCTION DE - HENRIETTE MIRABAUD-THORENS - - ÉDITION ORIGINALE - - _nrf_ - - PARIS - ÉDITIONS DE LA - NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - 35 ET 37, RUE MADAME. 1920 - - - - - LE JARDINIER - D’AMOUR - - - - - RABINDRANATH TAGORE - - LE JARDINIER - D’AMOUR - - TRADUCTION DE - HENRIETTE MIRABAUD-THORENS - - ÉDITION ORIGINALE - - _nrf_ - - - PARIS - ÉDITIONS DE LA - NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - 35 ET 37, RUE MADAME. 1920 - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 133 -EXEMPLAIRES IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, AU - FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT 8 EXEMPLAIRES HORS -COMMERCE, MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE - LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, 25 EXEMPLAIRES - NUMÉROTÉS DE CI A CXXV; 1040 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL -LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800 -EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 1 A -800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR, HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830 ET - 200 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 831 A 1030. CE TIRAGE CONSTITUANT - PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE - - - EXEMPLAIRE Nº 921 - - -TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS - Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920. - - - - -LE JARDINIER D’AMOUR - - - - -I - - -LE SERVITEUR - -Oh! Reine aie pitié de ton serviteur. - - -LA REINE - -L’assemblée est terminée et tous mes serviteurs sont partis. Pourquoi -viens-tu à cette heure tardive? - - -LE SERVITEUR - -Mon heure vient quand celle des autres est passée. Dis-moi quel travail -reste à faire pour le dernier de tes serviteurs. - - -LA REINE - -Qu’espère-tu puisqu’il est trop tard? - - -LE SERVITEUR - -Fais-moi le jardinier de ton jardin de fleurs. - -LA REINE - -Quelle est cette folie? - -LE SERVITEUR - -Je renoncerai à tout autre travail, je jetterai dans la poussière mes -lances et mes épées. Ne m’envoie pas dans des cours lointaines. Ne me -demande plus de nouvelles conquêtes: Fais-moi le jardinier de ton jardin -de fleurs. - -LA REINE - -Quel sera ton service? - -LE SERVITEUR - -Celui de tes loisirs. Je garderai fraîche l’herbe du sentier où tu -marches au matin et où, à chacun de tes pas, les fleurs avides de -mourir, bénissent le pied qui les foule. - -Je te balancerai parmi les branches du _septaparna_ tandis que la lune, -tôt levée dans le soir, s’efforcera à travers les feuillées de baiser ta -robe. - -Je remplirai d’huile odorante la lampe qui brûle près de ton lit et, de -merveilleux décors de santal et de pâte de safran, je décorerai ton -tabouret. - -LA REINE - -Qu’auras-tu pour ta récompense? - -LE SERVITEUR - -La permission de tenir entre mes mains tes poings mignons pareils à de -tendres boutons de lotus, et de passer autour de tes bras des chaînes de -fleurs; de teindre la plante de tes pieds du jus rouge des pétales de -l’_Ashoka_ et d’y cueillir, dans un baiser, le grain de poussière qui -par mégarde pourrait s’y être égaré. - -LA REINE - -Mon serviteur, tes prières sont exaucées. Tu seras le jardinier de mon -jardin de fleurs. - - - - -II - - -Poète, le soir approche; tes cheveux grisonnent. - -Entends-tu pendant tes rêveries solitaires le message de l’au-delà? - -C’est le soir, dit le poète, j’écoute: quelqu’un peut appeler du -village, malgré l’heure tardive. - -Je veille: Deux amoureux se cherchent. Leur cœur les guidera-t-il -sûrement?--Les cœurs errants de deux jeunes amants se rencontreront-ils; -leurs yeux ardents, mendient une harmonie d’amour qui rompe le silence -et qui parle pour eux. - -Qui tissera la trame de leurs chants passionnés si je reste assis sur la -plage de la vie à contempler la mort et l’au-delà? - - * * * * * - -La première étoile du soir disparaît. - -L’éclat d’un bûcher funéraire meurt lentement auprès de la rivière -silencieuse. - -De la cour de la maison déserte, et à la lumière d’une lune pâlie, on -entend les chacals hurler en chœur. - -Si quelque voyageur, errant loin de sa demeure, vient ici contempler la -nuit et écouter, tête penchée, le chant des ténèbres, qui sera là pour -lui chuchoter les secrets de la vie, si, fermant ma porte, je -m’affranchis de toute obligation mortelle? - - * * * * * - -Qu’importe que mes cheveux grisonnent. - -Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus -vieux du village. - -Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de -malice. - -Ceux-ci ont des pleurs qui sourdent à la lumière du jour, ceux-là des -larmes qui se cachent dans les ténèbres. - -Tous ils ont besoin de moi, je n’ai pas le temps de méditer sur la vie à -venir. - -Je suis de l’âge de tous; qu’importe si mes cheveux grisonnent? - - - - -III - - -Au matin, je jetai mon filet dans la mer. - -J’arrachai du sombre abîme d’étranges merveilles: les unes brillaient -comme un sourire, d’autres scintillaient comme des larmes et d’autres -étaient rougissantes comme les joues d’une jeune épousée. - -Quand, chargé de mon précieux fardeau, je revins à la maison, ma -bien-aimée était assise dans le jardin et nonchalamment effeuillait les -pétales d’une fleur. - -J’hésitai un instant, puis je plaçai à ses pieds tout ce que j’avais -arraché à la mer et je restai là silencieux. - -Elle y jeta un regard et dit: Quelles sont ces choses étranges? A quoi -peuvent-elles servir? - -De honte, je baissai la tête et je pensai: Je n’ai pas lutté pour -obtenir ceci; rien de tout cela n’a été acheté sur le marché; ce ne -sont pas des présents faits pour elle. - -Alors, durant toute la nuit, je jetai ces trésors dans la rue. - -Au matin, des voyageurs vinrent; ils les ramassèrent et les emportèrent -dans des pays lointains. - - - - -IV - - -Hélas! Pourquoi ont-ils bâti ma maison au bord de la route qui mène à la -cité? - -Ils amarrent leurs bateaux tout chargés, près de mes arbres. - -Ils vont et viennent et errent à leur guise. - -Je m’assieds et je les surveille; mes heures se consument. - -Je ne puis les chasser. Et ainsi passent mes jours. - - * * * * * - -Nuit et jour leurs pas résonnent à ma porte. - -En vain je leur crie: «Je ne vous connais pas.» - -Je touche les uns, je sens l’odeur des autres; j’ai ceux-ci dans le sang -de mes veines et ceux-là hantent mes rêves. - -Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Que ceux qui le -voudront, viennent dans ma maison. Oui, qu’ils viennent.» - -Au matin, la cloche sonne dans le temple. - -Ils viennent avec des paniers dans leurs mains. - -Leurs pieds sont rougis. La première lueur de l’aube éclaire leur -visage. - -Les chasser je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Venez dans mon -jardin pour y cueillir des fleurs. Venez.» - - * * * * * - -A midi le gong résonne à la grille du palais. - -Je ne sais pourquoi ils quittent leur travail et s’attardent près de ma -haie. - -Les fleurs dans leurs cheveux sont pâles et fanées; les notes de leurs -flûtes sont languissantes. - -Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dit: «L’ombre est -fraîche sous mes arbres. Venez, amis.» - - * * * * * - -La nuit les grillons chantent dans les bois. - -Qui vient lentement vers ma porte, y frapper doucement? - -Je vois vaguement le visage... Aucun mot n’est prononcé. - -Le silence du ciel est partout alentour. - -Chasser mon hôte silencieux, je ne le puis; - -Je regarde son visage dans la nuit et des heures de rêve passent. - - - - -V - - -Je ne puis trouver le repos. - -J’ai soif d’infini. - -Mon âme languissante aspire aux inconnus lointains. - -Grand Au-Delà, O le poignant appel de ta flûte! - -J’oublie, j’oublie toujours que je n’ai pas d’ailes pour voler, que je -suis éternellement attaché à la terre. - - * * * * * - -Mon âme est ardente et le sommeil me fuit; je suis un étranger dans un -pays étrange! - -Tu murmures à mon oreille un espoir impossible. - -Mon cœur connaît ta voix comme si c’était la sienne. - -Grand Inconnu, O le poignant appel de ta flûte! - -J’oublie, j’oublie toujours que je ne sais pas le chemin, que je n’ai -pas le cheval ailé. - - * * * * * - -Je ne puis trouver la quiétude; je suis étranger à mon propre cœur. - -Dans la brume ensoleillée des heures langoureuses, quelle immense vision -de Toi apparaît sur le bleu du ciel! - -Grand Inconnaissable, O le poignant appel de ta flûte! - -J’oublie, j’oublie toujours que partout les grilles sont fermées dans la -maison où je demeure solitaire! - - - - -VI - - -L’oiseau apprivoisé était dans une cage; l’oiseau sauvage était dans la -forêt. - -Le sort les fit se rencontrer. L’oiseau sauvage crie: Oh! mon amour, -volons vers le bois. - -L’oiseau apprivoisé murmure: Viens ici, vivons ensemble dans la cage. - -Parmi ces barreaux, où y aurait-il place pour étendre mes ailes? dit le -libre oiseau. Hélas! s’écrie le prisonnier, je ne saurais où me poser -dans le ciel. - - * * * * * - -Mon bien-aimé, viens chanter les chants des forêts.--Reste près de moi. -Je t’enseignerai une musique savante. - -L’oiseau des forêts réplique: Non, non! Les chants jamais ne se peuvent -enseigner. - -L’oiseau en cage dit: Hélas! Je ne sais pas les chants des forêts. - -Ils ont soif d’amour, mais jamais ils ne peuvent voler aile à aile. - -A travers les barreaux de la cage ils se regardent, et vain est leur -désir de se connaître. - -Ils battent des ailes et chantent: Viens plus près mon amour! - -Le libre ailé s’écrie: Je ne puis, je crains les portes fermées de ta -cage. - -Hélas! dit le captif, mes ailes sont impuissantes et mortes. - - - - -VII - - -O mère, le jeune Prince doit passer devant notre porte. Comment -pourrais-je travailler ce matin? - -Apprenez-moi à natter mes cheveux; dites-moi quel vêtement je dois -mettre. - -Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement? - -Je sais bien qu’il ne jettera pas un regard à ma fenêtre; je sais qu’en -un clin d’œil, il disparaîtra et que seuls les sanglots de sa flûte -lointaine viendront mourir à mon oreille. - -Mais le jeune Prince passera devant notre porte et je veux, pour cet -instant, mettre ce que j’ai de plus beau. - - * * * * * - -O mère, le jeune Prince a passé devant notre porte et le soleil du matin -étincelait sur son char. - -Je me suis dévoilée; j’ai arraché mon collier de rubis de mon cou et je -l’ai jeté à ses pieds. - -Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement? - -Je sais qu’il ne ramassa pas mon collier; je sais que mon collier fut -écrasé sous les roues de son char, laissant une tache rouge sur la -poussière; personne n’a su ce qu’était mon présent ni à qui il était -offert. - -Mais le jeune Prince a passé devant notre porte et j’ai jeté sur son -chemin le joyau de mon cœur. - - - - -VIII - - -La lampe s’était éteinte près de mon lit; au matin je m’éveillai avec -les oiseaux. - -Je m’assis à ma fenêtre ouverte et entourai mes cheveux défaits d’une -couronne de fleurs. - -Le jeune voyageur vint le long de la route dans la brume rosée du matin. - -Un collier de perles était à son cou et les rayons du soleil brillaient -sur sa couronne. Il s’arrêta devant ma porte et ardemment me demanda: -«Où est-elle?» - -Honteuse, je ne pus lui dire: «Elle, jeune voyageur, c’est moi, c’est -moi.» - - * * * * * - -Le jour tombait et la lampe n’était pas allumée. Distraitement, je -tressais mes cheveux. - -Le jeune voyageur vint sur son char dans le rayonnement du soleil -couchant. - -Ses chevaux écumaient et son vêtement était couvert de poussière. - -Il descendit à ma porte et demanda d’une voix fatiguée: «Où est-elle?» - -Honteuse je ne pus lui dire: «Elle, voyageur lassé, c’est moi, c’est -moi.» - - * * * * * - -Par une nuit d’avril, la lampe brûle dans ma chambre. - -La brise du sud souffle doucement. Le bruyant perroquet dort dans sa -cage. - -Mon corsage a la couleur d’une gorge de paon et mon manteau est vert -comme de la jeune herbe. - -Je suis assise à terre près de la fenêtre, surveillant la rue déserte. - -A travers la nuit sombre, je murmure constamment: «Elle, voyageur -désespéré, c’est moi, c’est moi!» - - - - -IX - - -Quand, de nuit, je vais seule à mon rendez-vous d’amour, les oiseaux ne -chantent pas, le vent ne souffle pas; des deux côtés de la rue les -maisons sont silencieuses. - -A chaque pas mes pieds deviennent plus lourds et je suis honteuse. - - * * * * * - -Quand je reste assise sur mon balcon et que j’écoute si j’entends venir -mon bien aimé, les feuilles ne bruissent pas sur les arbres et l’eau est -calme dans la rivière, comme l’épée sur les genoux de la sentinelle -endormie. - -C’est mon cœur qui bat follement. Je ne sais comment l’apaiser. - - * * * * * - -Quand mon bien aimé vient et s’assied près de moi, tout mon corps -tremble, mes paupières s’alourdissent; la nuit s’assombrit; le vent -éteint la lampe et les nuages étendent des voiles sur les étoiles. - -Seul le joyau de mon sein brille et répand sa clarté; je ne sais comment -la cacher. - - - - -X - - -Femme, laisse là ton travail. Ecoute, l’hôte est arrivé. - -L’entends-tu secouer doucement la chaîne qui ferme la porte? - -Ne fais pas de bruit; ne te précipite pas à sa rencontre. - -Laisse là ton travail, femme. L’hôte est venu ce soir. - - * * * * * - -Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien. - -La pleine lune luit par une nuit d’avril; les ombres, dans la cour, sont -pâles; le ciel, au dessus, est clair. - -Tire ton voile sur ton visage, si tu le dois; emporte la lampe à la -porte, si tu as peur. - -Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien. - -Ne lui dis pas un mot, si tu es timide; tiens-toi sur le côté de la -porte, quand tu l’accueilleras. - -S’il te pose des questions tu peux, si tu le désires, baisser les yeux -en silence. - -Empêche tes bracelets de tinter quand, la lampe à la main, tu le feras -entrer. - -Ne lui parle pas, si tu es timide. - - * * * * * - -Femme n’as-tu pas encore fini ton ouvrage? Ecoute, l’hôte est arrivé. - -N’as-tu pas allumé la lampe dans l’étable? N’as-tu pas préparé le panier -d’offrande pour le service du soir? - -N’as-tu pas mis la marque rouge de la chance sur la raie de tes cheveux, -et fait ta toilette pour la nuit? - -O femme, entends-tu, l’hôte est venu. - -Laisse là ton travail! - - - - -XI - - -Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette. Si la tresse de tes -cheveux s’est défaite, si ta raie n’est pas droite, si les rubans de ton -corset ne sont pas attachés, qu’importe? Viens comme tu es; ne t’attarde -pas à ta toilette. - - * * * * * - -Viens d’un pas rapide sur l’herbe. - -Si la rosée fait glisser la courroie de ton pied, si les anneaux de -clochettes s’entr’ouvrent sur tes chevilles, si les perles de ton -collier s’égrènent, qu’importe? - -Viens, d’un pas rapide sur l’herbe. - - * * * * * - -Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel? Au loin des bandes de grues -s’envolent de la rive, et, par moments, de furieuses rafales se -précipitent sur la lande. - -Le bétail inquiet regagne les étables. - -Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel? - - * * * * * - -En vain, tu allumes la lampe qui sert à ta toilette; elle vacille, et -s’éteint dans le vent. - -Qui peut savoir si tes paupières n’ont pas été noircies de noir de -fumée? Tes yeux sont plus sombres que les nuages de pluie. - -En vain tu allumes ta lampe; elle s’éteint. - - * * * * * - -Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette. - -Si ta guirlande n’est pas tressée, qui s’en soucie? Si ton bracelet -n’est pas fermé, laisse-le. - -Les nuages obscurcissent le ciel, il est tard. Viens comme tu es; ne -t’attarde pas à ta toilette. - - - - -XII - - -Si, pour t’occuper, tu veux remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac. - -L’eau enserrera tes pieds et te babillera son secret. - -L’ombre de la pluie prochaine s’étend sur les dunes et les nuages bas se -reposent sur la ligne bleue des arbres comme sur tes sourcils les -cheveux alourdis. - -Je connais bien le rythme de tes pas, je l’entends battre dans mon cœur. - -Si tu dois remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac. - - * * * * * - -Si paresseusement tu veux rester assise et laisser ta cruche flotter sur -l’eau, viens, ô viens à mon lac. - -La pente d’herbe est verte et plus loin les fleurs sauvages poussent -nombreuses. - -Tes pensées émigreront de tes yeux sombres comme des oiseaux de leurs -nids. - -Ton voile tombera à tes pieds. - -Si tu dois rester oisive, viens, ô viens à mon lac. - - * * * * * - -Si laissant tes jeux de côté, tu veux te plonger dans l’eau pure, viens, -ô viens à mon lac. - -Laisse sur la plage, ton manteau bleu; l’eau plus bleue t’enveloppera -toute. - -Les vagues se feront très douces pour caresser ton cou et murmurer à ton -oreille. - -Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’y plonger. - - * * * * * - -Si insensée, tu cours à la mort, viens, ô viens à mon lac. Il est froid -et insondablement profond. - -Il est sombre comme un sommeil sans rêve. - -Là dans ses abîmes, les nuits et les jours ne comptent pas et les chants -sont silencieux. - -Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’abîmer dans la mort. - - - - -XIII - - -Je ne demandais rien. Je restais debout à la lisière du bois derrière -l’arbre. - -Les yeux de l’aurore étaient encore couverts de langueur et la rosée -était dans l’air. - -La paresseuse senteur de l’herbe était suspendue dans le mince -brouillard qui planait sur la terre. - -Pour traire la vache avec vos mains tendres et fraîches comme du beurre, -vous étiez sous le bananier. - - * * * * * - -Je restai immobile. - -Je ne dis pas un mot; seul l’oiseau chanta caché dans le buisson. - -Les fleurs du manguier tombaient sur la route du village et une à une -les abeilles venaient bourdonner autour d’elles. - -Du côté de l’étang la grille du temple de _Shiva_ était ouverte et -l’adorateur avait commencé ses chants. - -La jarre sur vos genoux, vous trayiez la vache. - -Je restai debout avec ma cruche vide. - - * * * * * - -Je ne m’approchai pas de vous. - -Le jour s’éveilla avec le son du gong dans le temple. - -La poussière s’éleva de la route sous les sabots des bêtes du troupeau. - -Les femmes revenaient de la rivière portant sur leurs hanches leurs -cruches glougloutantes. - -Vos bracelets tintaient et l’écume du lait débordait de votre jarre. - -La matinée s’écoula, et je ne m’approchai pas de vous. - - - - -XIV - - -Tandis qu’au crépuscule, les branches des bambous frémissaient au vent, -je ne sais pourquoi je marchai sur la route. - -Les ombres inclinées s’accrochaient à la lumière fugitive. - -Les oiseaux étaient las de leurs chants. - -Je ne sais pourquoi je marchai sur la route. - - * * * * * - -Un arbre aux branches tombantes ombrage la hutte qui est près de la -rivière. - -Quelqu’un y travaille. Dans le fond de la pièce on entend des bracelets -tinter. - -Je ne sais pourquoi je restai devant cette hutte. - - * * * * * - -La route étroite et tournante traverse des champs de moutarde et des -forêts de manguiers. - -Elle passe devant le temple du village et devant le marché du bord de la -rivière. - -Je m’arrêtai devant cette hutte, je ne sais pourquoi. - - * * * * * - -C’était une journée fraîche de mars, il y a bien, bien longtemps; le -murmure du printemps était langoureux et les fleurs de manguiers -tombaient sur la poussière. - -L’eau bouillonnante bondissait et léchait au passage le vase de cuivre -posé sur le bord. - -Je pense à cette fraîche journée de mars, je ne sais pourquoi. - - * * * * * - -Les ombres se font plus profondes; le bétail rentre dans son parc. La -lumière est grise sur la prairie solitaire. - -Et sur la berge, les villageois attendent le bac. - -Lentement, je reviens sur mes pas; je ne sais pourquoi. - - - - -XV - - -Je cours comme le cerf musqué, enivré de son propre parfum, court à -l’ombre de la forêt. - -La nuit est une nuit de mai, la brise est une brise du midi. - -Je perds ma route et j’erre; je cherche ce que je ne peux trouver; je -trouve ce que je ne cherche pas. - -De mon cœur monte l’image de mon désir; je la vois danser devant mes -yeux. - -L’étincellante vision s’envole. - -Je tente de la saisir; elle m’échappe et me laisse égaré. - -Je cherche ce que je ne puis trouver, je trouve ce que je ne cherche -pas. - - - - -XVI - - -Nos mains s’enlacent, nos yeux se cherchent. Ainsi commence l’histoire -de nos cœurs. - -C’est une nuit de mars éclairée par la lune; l’exquise odeur du henné -flotte dans l’air; ma flûte est à terre abandonnée et ta guirlande de -fleurs est inachevée. - -Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson. - - * * * * * - -Ton voile couleur de safran enivre mes yeux. - -La couronne de jasmin que tu me tresses réjouit mon cœur comme une -louange. - -C’est un jeu alterné de dons et de refus, d’aveux et de mystères; de -sourires et de timidités, de douces luttes inutiles. - -Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson. - -Nul mystère au-delà du présent; nulle aspiration vers l’impossible; pur -enchantement; nul tâtonnement dans la profondeur de l’ombre. - -Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson. - - * * * * * - -Nous ne nous égarons pas, hors des paroles, dans le silence éternel. -Nous ne tendons pas nos mains vers le néant des espoirs impossibles. - -Il nous suffit de donner et de recevoir. - -Nous n’avons pas écrasé les grappes de la jouissance jusqu’à en exprimer -le vin de la douleur. - -Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson. - - - - -XVII - - -Dans leur arbre, l’oiseau jaune chante et mon cœur en danse de joie. - -Nous vivons tous deux dans le même village, ce qui fait notre seul -bonheur. - -Ses deux agneaux favoris viennent brouter à l’ombre des arbres de notre -jardin. - -S’ils s’égarent dans notre champ d’orge, je les prends dans mes bras. - -Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana. - -Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana. - - * * * * * - -Un pré seul nous sépare. - -L’essaim d’abeilles qui est dans notre bocage va quérir son miel dans le -leur. - -Les fleurs jetées du seuil de leur demeure, flottent sur le ruisseau où -nous nous baignons. - -Les paniers de fleurs de _kusm_ séchées viennent de leur pré à notre -marché. - -Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana. - -Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana. - - * * * * * - -Le sentier qui mène à leur maison est, au printemps, tout odorant des -fleurs du manguier. - -Quand leur graine de lin est mûre pour la moisson, le chanvre est fleuri -dans notre champ. - -Les étoiles qui sourient au toit de leur chaumière nous éclairent d’un -même scintillement. - -La pluie qui remplit leur citerne rend heureuse notre forêt. - -Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana. - -Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana. - - - - -XVIII - - -Quand les deux sœurs vont puiser de l’eau, elles viennent ici et -sourient. - -Elles se doutent qu’_il_ est là derrière les arbres, chaque fois -qu’elles vont puiser de l’eau. - - * * * * * - -Les deux sœurs se chuchotent à l’oreille quand elles passent par ici. - -Elles ont deviné le secret de celui qui est là derrière les arbres -chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau. - - * * * * * - -Leurs urnes se penchent subitement et l’eau se répand quand elles -arrivent ici. - -Elles ont découvert qu’un cœur bat, derrière les arbres, chaque fois -qu’elles vont puiser de l’eau. - -Les deux sœurs se regardent et sourient quand elles viennent ici. - -Leurs petits pieds rapides semblent rire. Il est tout confus celui qui -est là derrière les arbres chaque fois qu’elles viennent puiser de -l’eau. - - - - -XIX - - -Vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau et la cruche sur votre -hanche était pleine. - -Pourquoi, vivement, avez-vous tourné la tête et m’avez-vous regardé à -travers votre long voile flottant? - -Ce brillant regard échappé de la nuit vint vers moi comme une brise qui -après avoir fait frissonner l’eau se perd dans les ombres du rivage. - -Ce regard vint à moi comme l’oiseau du soir qui, rapidement, vole à -travers la chambre obscure, et d’une fenêtre ouverte à l’autre s’en va -dans la nuit. - -Vous avez disparu comme une étoile derrière les collines, et j’ai passé -sur la route. - -Mais pourquoi vous êtes-vous arrêtée un instant et m’avez-vous regardé -sous votre voile pendant que vous marchiez sur le sentier du bord du -ruisseau avec sur la hanche votre cruche pleine? - - - - -XX - - -Jour après jour il vient et repart. - -Va et donne-lui cette fleur de mes cheveux, mon ami. - -S’il demande qui l’envoie, je t’en supplie, ne le lui dis pas, car il ne -vient que pour repartir. - - * * * * * - -Il est assis sous l’arbre, sur la poussière. - -Etends pour sa couche des pétales de fleurs et des feuilles, mon ami. - -Ses yeux sont tristes et son regard peine mon cœur. - -Il ne dit pas ce qu’il pense, il vient seulement, et s’en va. - - - - -XXI - - -Pourquoi, au lever du jour, le jeune voyageur vint-il à ma porte? - -Chaque fois que je rentre et chaque fois que je sors, je le rencontre, -et son visage captive mes yeux. - -Je ne sais s’il faut lui parler ou rester silencieuse. Pourquoi est-il -venu à ma porte? - - * * * * * - -Les nuageuses nuit de juillet sont pleines d’ombre, le ciel à l’automne -est d’un bleu très doux; le vent du midi des jours du printemps est -inquiet. - -Sa chanson à tous moments est tissée d’airs nouveaux. - -Je me détourne de mon ouvrage et mes yeux se remplissent de brouillard. -Pourquoi a-t-il choisi ma porte? - - - - -XXII - - -Quand rapidement elle passa près de moi, le bout de sa robe me frôla. - -Comme d’une île inconnue vint de son cœur une soudaine et chaude brise -de printemps. - -Un souffle fugitif me caressa, et s’évanouit, tel s’envole au vent le -pétale arraché à la fleur. - -Il tomba sur mon cœur comme un soupir de son corps et un murmure de son -âme. - - - - -XXIII - - -Paresseuse, pourquoi restes-tu là à jouer avec tes bracelets? - -Remplis ta cruche, il est temps pour toi de rentrer. - - * * * * * - -Paresseuse, pourquoi de tes mains agites-tu l’eau, tandis que ton regard -capricieux s’amuse à chercher quelqu’un sur la route. - -Remplis ta cruche et rentre à la maison. - - * * * * * - -La matinée s’achève. L’eau sombre s’épanche. - -Les vagues paresseuses rient et chuchotent entre elles en jouant. - -Les nuages errants s’amoncellent à l’horizon sur les collines -lointaines. - -Ils s’attardent paresseusement à regarder ton visage et s’amusent à lui -sourire. - -Remplis ta cruche et rentre à la maison. - - - - -XXIV - - -Ne garde pas pour toi seule le secret de ton cœur, mon amie, dis-le moi, -à moi seul, en secret. - -Toi, dont le sourire est si doux, murmure-moi ton secret; mon cœur seul -l’entendra, non mes oreilles. - - * * * * * - -La nuit est profonde, la maison silencieuse, les nids des oiseaux sont -enveloppés de sommeil. - -Dis-moi à travers tes larmes hésitantes, à travers tes sourires -troublés, à travers ta douce honte et ta peine, le secret de ton cœur. - - - - -XXV - - -Jeune homme, dis-nous pourquoi tes yeux sont pleins de folie? - -Je ne sais quel vin de pavots sauvages j’ai bu, pour qu’il y ait cette -folie dans mes yeux. - -Honte à toi! - -Il y a des sages et des fous, des prévoyants et des insouciants. Il y a -des yeux qui sourient et des yeux qui pleurent et mes yeux sont pleins -de folie! - - * * * * * - -Jeune homme, pourquoi restes-tu si tranquille à l’ombre de cet arbre? - -Mes pieds sont lourds du fardeau de mon cœur; et je me repose à l’ombre -de cet arbre. - -Honte à toi. - -Certains suivent la route, d’autres flânent, certains sont libres, -d’autres sont enchaînés, et mes pieds sont lourds du fardeau de mon -cœur. - - - - -XXVI - - -Ce que tu m’offres volontiers, je le prends, je ne demande rien de plus. - -Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai. - - * * * * * - -Si je puis avoir cette fleur égarée, je la porterai sur mon cœur. - -Et si elle a des épines? - -Je les endurerai. - -Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai. - - * * * * * - -Un regard de tes yeux amoureux rendrait ma vie douce pour l’éternité. - -Et si mon regard est cruel? - -Je garderai sa blessure dans mon cœur. - -Oui, oui, je te connais, modeste quémandeur, tu veux tout ce que j’ai. - - - - -XXVII - - -Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur. - -Ne ferme pas ton cœur. - -Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. - - * * * * * - -Le cœur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson, mon -aimée. - -Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. - - * * * * * - -La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt. -Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour -s’éveiller dans tes yeux. - -Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. - - * * * * * - -Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en -bouton un éternel hiver. - -Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre. - - - - -XXVIII - - -Votre regard anxieux est triste. Il cherche à connaître ma pensée. - -La lune aussi veut pénétrer la mer. - -Vous connaissez toute ma vie, je ne vous ai rien caché. Voilà pourquoi -vous ignorez tout de moi. - -Si ma vie était une gemme, je la briserais en cent morceaux, et de ces -parcelles, je vous ferais un collier que je mettrais à votre cou. - -Si ma vie n’était qu’une fleur, douce et menue, je la cueillerais de sa -tige pour la poser dans vos cheveux. - -Mais elle est un cœur, mon aimée. Où sont ses limites? - -Vous ne connaissez pas les bornes de ce royaume et cependant vous en -êtes la reine. - -Si mon cœur n’était que plaisir, vous le verriez fleurir en un sourire -heureux et vous le pénètreriez en un instant. - -S’il n’était que souffrance, il fondrait en larmes limpides, reflétant -sans un mot son secret. - -Mais il est amour, ma bien-aimée. - -Son plaisir et sa peine sont illimités, sa misère et sa richesse sont -éternelles. - -Il est aussi près de vous que votre vie même, mais jamais vous ne le -connaîtrez tout entier. - - - - -XXIX - - -Parle-moi, mon amour! Dis-moi les mots que tu chantais. - -La nuit est sombre, les étoiles sont perdues dans les nuages. Le vent -soupire à travers les feuilles. - -Je dénouerai ma chevelure. Mon manteau bleu m’enveloppera de nuit. Je -presserai ta tête contre mon sein; et là, dans la douce solitude, je -parlerai bas à ton cœur. Je fermerai mes yeux et j’écouterai. Je ne -regarderai pas ton visage. - -Quand tes paroles auront cessé, nous resterons silencieux et -tranquilles: Les arbres seuls chuchoteront dans les ténèbres. - -La nuit pâlira, le jour naîtra. Nous nous regarderons tous deux dans les -yeux et nous continuerons nos routes différentes. - -Parle-moi, mon amour, dis-moi les mots que tu chantais. - - - - -XXX - - -Vous êtes le nuage du soir qui flotte dans le ciel de mes rêves. - -Je vous façonne et vous crée selon les désirs de mon amour. - -Vous êtes mienne, habitante de mes rêves infinis. - - * * * * * - -Vos pieds sont rosés de la gloire de mon désir, ô glaneuse de mes chants -du soir. - -Vos lèvres sont amères et douces du vin de ma douleur. - -Vous êtes mienne, habitante de mes rêves solitaires. - - * * * * * - -C’est l’ombre de mes passions qui assombrit vos yeux. Vous êtes -l’hallucination de mon regard. - -Je vous ai saisie et enveloppée dans le filet de mes chants, ô mon -amour. - -Vous êtes mienne, habitante de mes rêves immortels. - - - - -XXXI - - -Mon cœur, oiseau du désert, a trouvé son ciel dans tes yeux. - -Ils sont le berceau du matin, ils sont le royaume des étoiles. - -Leur abîme engloutit mes chants. - -Dans ce ciel immense et solitaire laisse-moi planer. Laisse-moi fendre -ses nuages et déployer mes ailes dans son soleil. - - - - -XXXII - - -Dis-moi si tout cela est vrai, mon bien-aimé, dis-moi si cela est vrai. - -Quand brille l’éclair de mes yeux, de sombres nuages orageux -s’amassent-ils dans ton cœur? - -Est-il vrai que mes lèvres te soient douces comme l’épanouissement de -ton premier amour? - -La souvenance des mois évanouis de Mai languit-elle dans mes veines? - -La terre comme une harpe, frissonne-t-elle de chansons au toucher de mes -pieds? - -Est-il vrai, qu’à ma vue les gouttes de rosée tombent des yeux de la -nuit et que la lumière du matin est heureuse de m’envelopper? - -Est-il vrai, est-il vrai que, solitaire, ton amour m’a cherchée à -travers les siècles et les mondes? - -Et que, m’ayant trouvée, ton long désir fût apaisé par mes douces -paroles, par mes yeux, par mes lèvres et mes cheveux flottants? - -Est-il donc vrai que le mystère de l’Infini est écrit sur ce petit -front? - -Dis le moi, mon-bien aimé, tout cela est-il vrai? - - - - -XXXIII - - -Je t’aime, mon bien-aimé. Pardonne-moi mon amour. Oiseau égaré tu m’as -prise. Mon cœur a été si ébranlé que son voile est tombé. - -Couvre-le de pitié, mon bien-aimé et pardonne-moi mon amour. - - * * * * * - -Si tu ne peux m’aimer, bien-aimé, pardonne-moi ma douleur. - -Ne me regarde pas de loin avec mépris. Je me blottirai dans mon coin et -je resterai assise dans la nuit. De mes deux mains, je couvrirai ma -honte. - -Détourne-toi de moi, bien-aimé, et pardonne-moi ma douleur. - - * * * * * - -Si tu m’aimes, bien-aimé, pardonne-moi ma joie. - -Quand mon cœur est emporté dans le torrent du bonheur, ne souris pas à -mon périlleux abandon. - -Quand assise sur mon trône, je te gouverne avec la tyrannie de mon -amour; quand, telle une déesse je t’accorde mes faveurs, supporte mon -orgueil, bien-aimé, et pardonne-moi ma joie. - - - - -XXXIV - - -Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi. - -Toute la nuit j’ai veillé, et maintenant mes yeux sont lourds de -sommeil. - -Je crains de te perdre si je m’endors. - -Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi. - - * * * * * - -Je tressaille et j’étends mes mains pour te toucher. - -Je me demande: Est-ce un rêve? - -Que ne puis-je emmêler tes pieds avec mon cœur et les tenir pressés -contre mes seins! - -Ne pars pas, mon amour, sans prendre congé de moi. - - - - -XXXV - - -De peur que je n’apprenne à te connaître trop facilement, tu joues avec -moi. - -Tu m’éblouis de tes éclats de rire pour cacher tes larmes. - -Je connais tes artifices. - -Jamais tu ne dis le mot que tu voudrais dire. - - * * * * * - -De peur que je ne t’apprécie pas, tu m’échappes de cent façons. - -De peur que je te confonde avec la foule, tu te tiens seule à part. - -Je connais tes artifices. - -Jamais tu ne prends le chemin que tu voudrais prendre. - - * * * * * - -Tu demandes plus que les autres, c’est pourquoi tu es silencieuse. - -Avec une folâtre insouciance, tu évites mes dons. - -Je connais tes artifices. - -Jamais tu ne prends ce que tu voudrais prendre. - - - - -XXXVI - - -Il murmura: Mon amour lève les yeux. - -Je le grondai et lui dis: Va! Mais il ne bougea pas. - -Il resta devant moi et garda mes deux mains dans les siennes. Je dis: -Laisse-moi! Mais il ne s’en alla pas. - - * * * * * - -Il approcha son visage près du mien. Je le regardai et lui dis: Quelle -honte! Mais il ne fit pas un mouvement. - -Ses lèvres frôlèrent ma joue. - -Je tremblai et je dis: Tu oses trop! Mais il n’eut pas honte. - - * * * * * - -Il mit une fleur dans mes cheveux. Je dis: C’est inutile! Mais il ne se -troubla pas. - -Il prit la guirlande de mon cou et s’en alla. Je pleure et je demande à -mon cœur: Pourquoi ne revient-il pas! - - - - -XXXVII - - -Vous voulez mettre autour de mon cou votre guirlande de fraîches fleurs? -ô ma beauté! - -Soit! mais sachez que la seule couronne que j’aie tressée est pour -celles que l’on voit apparaître dans des rayons de lumière, qui habitent -des contrées inexplorées et qui vivent dans les chants des poëtes. - -Il est trop tard pour me demander mon cœur en échange du vôtre. - -Il fut un temps où tout le parfum de ma vie était concentré comme dans -le bouton d’une fleur. - -Maintenant il est éparpillé loin à tous les vents. - -Qui connaît l’enchantement capable de le recueillir et de le renfermer. - -Mon cœur n’est pas à moi pour que je le donne à une seule; il appartient -à plus d’une. - - - - -XXXVIII - - -Mon amour, il fut un temps où ton poëte s’était lancé dans la -composition d’un grand poëme épique. - -Hélas! Je ne fus pas assez prudent: Mon poëme heurta tes chevilles -harmonieuses et y trouva sa perte. - -Il se brisa en morceaux de chansons qui s’éparpillèrent à tes pieds. - -Toute ma cargaison de vieilles histoires de guerre devint le jouet des -vagues railleuses et, trempée de larmes, sombra. - -Mon amour, transforme pour moi cette perte en un bien. - -Si mes droits à une gloire éternelle après la mort sont anéantis, -rends-moi immortel tandis que je vis. - -Et je ne me lamenterai pas sur ma perte, ni ne te blâmerai. - - - - -XXXIX - - -Toute la matinée, j’essayai de tresser une couronne, mais les fleurs -glissaient et s’échappaient de mes doigts. - -Vous étiez là assise et vous m’examiniez du coin de l’œil. - -Demandez à cet œil sombre de malice, à qui la faute. - - * * * * * - -J’essaye de chanter une chanson, mais c’est en vain. - -Un sourire caché tremble sur vos lèvres; demandez-lui la raison de mon -insuccès. - -Laissez vos lèvres souriantes dire comment ma voix s’est perdue dans le -silence, telle une abeille ivre au sein d’un lotus. - - * * * * * - -C’est le soir; il est l’heure pour les fleurs de clore leurs pétales. - -Laissez-moi m’asseoir à vos côtés et ordonnez à mes lèvres d’accomplir -leur office dans le silence de la nuit, à la clarté diffuse des -étoiles. - - - - -XL - - -Un sourire d’incrédulité voltige dans vos yeux quand je viens vous dire -adieu. - -Si souvent je l’ai fait que vous pensez me voir bientôt revenir. - -En vérité, je le crois aussi. - -Car les jours de printemps reviennent saison après saison; la lune nous -quitte pour nous rendre à nouveau visite; les fleurs sur les branches -s’épanouissent à chaque nouvelle année. Il est probable que mon adieu -aussi n’est qu’un au revoir. - -Mais gardez un instant l’illusion. Ne la rejetez pas avec une hâte -impolie. - -Quand je dis que je vous quitte pour toujours, acceptez-le comme vrai et -laissez un brouillard de larmes rembrunir un moment la frange sombre de -vos yeux. - -Puis, quand je reviendrai, vous sourirez aussi malicieusement que vous -voudrez. - - - - -XLI - - -Il me tarde de vous dire les mots les plus profonds. Je n’ose pas; je -crains votre rire. - -C’est pourquoi je me moque de moi-même et fais éclater mon secret en -plaisanteries. - -Je fais fi de ma peine, de peur que vous n’en fassiez fi vous-même. - - * * * * * - -Il me tarde de vous dire les mots les plus sincères; je n’ose pas; j’ai -peur que vous ne les croyiez pas. - -Voilà pourquoi je les déguise en mensonges, disant le contraire de ce -que je pense. - -Je fais paraître absurde ma douleur, de peur que vous ne la traitiez -d’absurde vous-même. - -Il me tarde d’employer pour vous les mots les plus précieux; mais je -n’ose pas craignant de n’être pas payé de retour. - -C’est pourquoi je vous donne des noms durs et me vante de mon -insensibilité. - -Je vous peine, de peur que vous ne connaissiez jamais la peine. - - * * * * * - -Il me tarde d’être assis silencieusement auprès de vous; mais je n’ose -pas de peur que mes lèvres ne trahissent mon cœur. - -C’est pourquoi je bavarde et je jase, cachant mon cœur derrière mes -paroles. - -Je traite durement ma souffrance, de peur que vous ne la traitiez de -même. - - * * * * * - -Il me tarde de m’éloigner de vous; mais je n’ose pas, de peur que vous -ne vous aperceviez de ma lâcheté. - -C’est pourquoi je porte la tête haute et viens vers vous d’un air -indifférent. - -La provocation constante de vos regards renouvelle à chaque instant ma -douleur. - - - - -XLII - - -O Folie, superbe ivrognesse, quand, d’un coup de pied tu ouvres ta porte -et badines devant le public; - -quand tu vides ton sac en une nuit et fais la nique à la prudence; - -quand, sans rime ni raison, tu marches dans d’étranges sentiers et joues -avec des babioles; - -quand, naviguant au milieu des orages, tu casses en deux ton gouvernail; - -...alors, je te suis, ma camarade, je m’enivre avec toi et je me donne -au diable. - - * * * * * - -J’ai perdu mes jours et mes nuits dans la compagnie de sages et honnêtes -voisins. - -Beaucoup de savoir a grisonné mes cheveux et beaucoup de veilles ont -obscurci mon regard. - -Pendant des années j’ai recueilli et entassé des bribes et des morceaux -de science: - -que maintenant je les écrase, que je danse sur eux et que je les jette à -tous les vents. - -Car je sais que la suprême sagesse est d’être ivre et de se donner au -diable. - -Que s’évanouissent tous les scrupules trompeurs. Laissez-moi -désespérément perdre ma route. - -Qu’un transport de vertige sauvage vienne et me balaye loin du port. - -Le monde est peuplé de gens honorables, de travailleurs utiles et -habiles. - -Il y a des hommes qui se tiennent aisément au premier rang; d’autres qui -occupent décemment le second. - -Laissez-les être utiles et prospères et laissez-moi être futile et fou. - -Car, je le sais, là est la fin de tous les travaux: être ivre et se -donner au diable. - - * * * * * - -Je jure de renoncer désormais à toute prétention de dignité et de -décence. - -J’abandonne mon orgueil de savoir et mon jugement du vrai et du faux. - -Je brise le réceptacle de mes souvenirs, éparpillant jusqu’aux dernières -gouttes de mes larmes. - -Je me plonge dans l’écume du vin rouge des baies et j’en illumine mon -rire. - -La politesse et la gravité, je les déchire en lambeaux. - -Je fais le serment sacré d’être indigne, d’être ivrogne et d’aller au -diable. - - - - -XLIII - - -Non, mes amis, vous aurez beau dire, jamais je ne me ferai ascète. - -Jamais je ne me ferai ascète, si elle ne prononce les mêmes vœux que -moi. - -Je suis fermement décidé à ne devenir ascète que si je trouve un abri -bien ombragé et une compagne de pénitence. - - * * * * * - -Non, mes amis, jamais je ne quitterai mon foyer et ma chère maison, pour -me retirer dans la forêt solitaire, si nul rire joyeux ne résonne dans -l’écho de son ombre, si le vent n’y fait pas flotter le pan d’un manteau -couleur de safran, si son silence n’est pas rendu plus profond par de -doux murmures. - -Décidément, je ne serai jamais ascète. - - - - -XLIV - - -Pardonnez, mon révérend à deux pécheurs. Aujourd’hui les vents du -printemps soufflent en tourbillons, balayant la poussière et les -feuilles mortes, et avec elles vos leçons. - -Ne dites pas, mon père, que la vie est vanité. - -Car, pour un jour, nous avons fait trêve avec la mort et, pour quelques -heures parfumées, nous sommes tous deux devenus immortels. - - * * * * * - -Si même l’armée du roi venait et furieusement se jetait sur nous, nous -nous contenterions de secouer tristement la tête et de dire: «Frères, -vous nous dérangez. Si vous voulez jouer à ces jeux bruyants, allez plus -loin faire cliqueter vos armes. C’est seulement pour quelques instants -fugitifs que nous sommes devenus immortels.» - - * * * * * - -Si des amis venaient nous entourer, nous les saluerions humblement et -leur dirions: Cette bonne fortune nous met dans un grand embarras. Dans -le ciel infini, la place est restreinte où nous demeurons. Car, au -printemps, les fleurs pullulent et les ailes besogneuses des abeilles se -frôlent. Ce petit ciel où nous demeurons seuls, nous deux immortels, est -trop absurdement étroit. - - - - -XLV - - -Convives, que l’ordre de Dieu doit disperser, sans que nulle trace n’en -reste dans ce monde. - -Prenez, avec un sourire, ce qui est facile et simple et près de vous. - -Aujourd’hui, c’est la fête des fantômes qui ne savent pas l’heure de -leur mort. - -Que votre rire ne soit qu’une gaieté irraisonnée comme les -scintillements de la lumière sur les rides de l’eau. - -Laissez votre vie danser avec légèreté sur les bords du Temps, comme la -rosée à la pointe de la feuille. - -Tirez, des cordes de la harpe, des sons qui soient des rythmes -passagers. - - - - -XLVI - - -Vous m’avez quitté et vous avez continué votre route. - -Je croyais que je pleurerais sur vous et que j’enchâsserais dans mon -cœur votre image tissée en une chanson d’or pur. - -Mais hélas, triste fortune, le temps est court. - -La jeunesse pâlit d’année en année. - -Les jours du printemps sont fugitifs. - -Un rien fait mourir les frêles fleurs et le sage me dit que la vie n’est -qu’une goutte de rosée posée sur la feuille du lotus. - -Dois-je oublier tout ceci pour chercher celle qui s’est détournée de -moi? - -Ce serait folie, car le temps est court. - - * * * * * - -Venez, nuits pluvieuses aux pieds mouillés, souriez mon automne d’or; -venez avril nonchalant, qui répandez vos baisers au loin. - -Venez tous! - -Mes amours, vous savez que nous sommes mortels. - -Est-il sage de briser son cœur pour celle qui emporte le sien? Non, car -le temps est court. - - * * * * * - -Il est doux d’être assis dans un coin solitaire, de rêver et d’écrire en -vers que vous êtes toute ma vie. - -Il est héroïque de chérir sa propre douleur et d’être décidé à ne pas -s’en consoler. - -Mais un frais visage guette à ma porte et lève les yeux sur moi. - -Je ne peux qu’essuyer mes larmes et changer l’accord de mon chant. - -Car le temps est court. - - - - -XLVII - - ---Puisque tu le veux, je cesserai de chanter. - ---Si mon regard fait battre ton cœur, je détournerai mes yeux de ton -visage. - ---Si de me rencontrer, tu tressailles, je m’écarterai vers un autre -sentier. - -Si ma présence te gêne quand tu tresses des fleurs, je fuirai ton jardin -solitaire. - -Si l’eau de la rivière s’agite tumultueuse au passage de ma barque, je -ne ramerai plus vers ta rive. - - - - -XLVIII - - -Délivre-moi des chaînes de ta tendresse, ô mon amour. Ne me verse plus -le vin de tes baisers. - -Cette vapeur de lourd encens oppresse mon cœur. - -Ouvre les portes; fais de la place pour la lumière du matin. - -Je suis perdu en toi; enveloppé dans les plis de tes caresses. - -Délivre-moi de tes sortilèges. Rends-moi la virilité; alors je -t’offrirai un cœur libéré. - - - - -XLIX - - -Je tiens ses mains; je la presse sur mon cœur; - -J’essaye d’emplir mes bras de sa beauté; de butiner son doux sourire -sous mes baisers; de boire avidement son regard sombre. - -Hélas! où est tout cela? Qui peut violenter l’azur du ciel? - -Je veux étreindre la beauté; elle m’échappe; le corps seul reste dans -mes mains. - -Déçu et fatigué, je reprends ma route. - -Comment le corps toucherait-il la fleur, que seul l’esprit peut -toucher? - - - - -L - - -Mon aimée, mon cœur, nuit et jour, brûle de te rencontrer comme on -rencontre la mort dévorante. - -Que je sois balayé par toi comme par une tempête. Prends tout ce que -j’ai; détruis mon sommeil et ravis mes rêves. Dérobe-moi ma vie. - -Par cette dévastation, par ce dépouillement total de mon âme, devenons -un seul être de beauté... - -Hélas! mon désir est vain. Où est l’espoir de communion complète sinon -en toi, mon Dieu? - - - - -LI - - -Finis ta dernière chanson et partons. - -Oublie cette nuit puisque voilà le jour. - -Qui cherché-je à presser dans mes bras? Les rêves ne peuvent -s’emprisonner. Mes mains ardentes pressent le vide sur mon cœur. - -Et mon sein en est tout meurtri. - - - - -LII - - -Pourquoi la lampe s’est-elle éteinte? - -Je l’entourai de mon manteau pour la mettre à l’abri du vent; c’est pour -cela que la lampe s’est éteinte. - - * * * * * - -Pourquoi la fleur s’est-elle fanée? - -Je la pressai contre mon cœur avec inquiétude et amour; voilà pourquoi -la fleur s’est fanée. - - * * * * * - -Pourquoi la rivière s’est-elle tarie? Je mis une digue en travers d’elle -afin qu’elle me servît à moi seul; voilà pourquoi la rivière s’est -tarie. - - * * * * * - -Pourquoi la corde de la harpe s’est-elle cassée? - -J’essayai de donner une note trop haute pour son clavier; voilà pourquoi -la corde de la harpe s’est cassée. - - - - -LIII - - -Pourquoi, d’un regard, me rendez-vous confus? - -Je ne suis pas venu en mendiant. - -Je n’ai stationné qu’une heure au bout de votre cour, derrière la haie -du jardin. - -Pourquoi, d’un regard, me rendre confus? - - * * * * * - -Je n’ai pas cueilli une rose de votre jardin; - -Je n’y ai pas pris un fruit. - -Je me suis humblement abrité dans l’ombre du sentier, où tout voyageur -étranger peut s’arrêter. - -Je n’ai pas cueilli une rose. - - * * * * * - -Oui, j’étais fatigué et la pluie tombait. - -Le vent pleurait dans les branches agitées des bambous. - -Les nuages couraient dans le ciel comme un bataillon en déroute. - -J’étais fatigué. - - * * * * * - -Je ne sais si vous pensiez à moi, ou qui vous attendiez sur le seuil. - -Des éclairs brillaient dans vos yeux guetteurs. - -Comment pouvais-je savoir que vous me voyiez dans la nuit? - -Je ne sais si vous pensiez à moi. - - * * * * * - -La journée est finie; la pluie a cessé. - -Je quitte l’ombre de l’arbre au bout de votre jardin et le banc sur -l’herbe. - -La nuit est venue; fermez votre porte. Je continue ma route; la journée -est finie. - - - - -LIV - - -Où cours-tu avec ton panier, ce soir, quand le marché est terminé? Tous -les acheteurs sont rentrés; la lune se lève sur les arbres du village. - -L’écho des voix appelant le bac traverse l’eau sombre jusqu’au marais -lointain où dorment les canards sauvages. - -Où cours-tu ainsi avec ton panier, quand le marché est terminé? - - * * * * * - -Les doigts du sommeil ont fermé les yeux de la terre. - -Les nids des corbeaux sont silencieux et le murmure des feuilles de -bambou s’est tu. - -Les laboureurs, de retour des champs, étendent leurs nattes dans la cour -des fermes. - -Où cours-tu avec ton panier quand le marché est terminé? - - - - -LV - - -Il était midi quand vous êtes parti. - -Le soleil était ardent dans le ciel. J’avais fini mon ouvrage et j’étais -assise solitaire sur mon balcon, quand vous êtes parti. - - * * * * * - -Des coups de vent m’apportaient, par instants, les parfums des prés -éloignés. - -Dans l’ombre les colombes roucoulaient sans se lasser et une abeille -égarée dans ma chambre fredonnait les nouvelles des champs lointains. - - * * * * * - -Le village dormait dans la chaleur de midi. - -La route était déserte. - -Par accès soudains le bruissement des feuilles s’élevait puis -s’évanouissait. - -Je regardais le ciel et, tandis que le village dormait dans la chaleur -de midi, je tissais dans le bleu les lettres d’un nom aimé. - -J’avais oublié de tresser mes cheveux. La brise nonchalante s’y jouait -sur ma joue. - -La rivière coulait tranquille sous sa rive ombragée. Les blancs nuages -paresseux ne bougeaient pas. - -J’avais oublié de tresser mes cheveux. - - * * * * * - -Il était midi quand vous êtes parti. - -La poussière de la route était chaude et les prés haletants. - -Les tourterelles roucoulaient dans l’épaisseur des feuilles. - -J’étais seule sur mon balcon quand vous êtes parti. - - - - -LVI - - -J’étais, avec mes compagnes, occupée aux obscures tâches journalières de -la maison. - -Pourquoi m’avez-vous remarquée et m’avez-vous fait quitter le frais abri -de notre vie commune? - - * * * * * - -L’amour inexprimé est sacré. Il brille comme une gemme dans l’ombre -secrète du cœur. A la lumière du jour indiscret, il s’assombrit -piteusement. - -Ah! vous avez brisé l’enveloppe de mon cœur et arraché mon amour à son -mystère, détruisant à jamais l’ombre chère où il cachait son nid. - - * * * * * - -Mes compagnes, elles, restent les mêmes. - -Personne n’a pénétré leur être intime et elles ne connaissent pas leur -propre secret. - -Légèrement elles sourient et pleurent, et babillent et travaillent. -Journellement elles vont au temple, allument leurs lampes et cherchent -de l’eau à la rivière. - - * * * * * - -J’espérais que mon amour ne souffrirait pas la honte frissonnante de -l’abandon. - -Mais vous détournez votre visage. - -Oui, la route est ouverte devant vous; mais vous m’avez coupé toute -retraite et laissée nue devant le monde, dont les yeux sans paupières me -fixent nuit et jour. - - - - -LVII - - -O Monde, j’ai cueilli ta fleur! - -Je l’ai pressée contre mon cœur et son épine m’a piqué. - -Au sombre déclin du jour la fleur s’est fanée, mais la douleur a -persisté. - -O monde bien des fleurs te reviendront parfumées et glorieuses. - -Mais l’heure de cueillir des fleurs est passée pour moi et dans la nuit -sombre, je n’ai plus ma rose; sa douleur seule persiste. - - - - -LVIII - - -Un matin, dans le jardin, une enfant aveugle vint m’offrir une guirlande -posée sur une feuille de lotus. - -Je la mis autour de mon cou et des larmes vinrent à mes yeux. - -J’embrassai l’enfant et je lui dis: tu es une fleur et les fleurs sont -aveugles: tu ne peux connaître la beauté de ton présent. - - - - -LIX - - -O femme tu n’es pas seulement le chef-d’œuvre de Dieu, tu es aussi celui -des hommes: ceux-ci te parent de la beauté de leurs cœurs. - -Les poëtes tissent tes voiles avec les fils d’or de leur fantaisie; les -peintres immortalisent la forme de ton corps. - -La mer donne ses perles, les mines leur or, les jardins d’été leurs -fleurs pour t’embellir et te rendre plus précieuse. - -Le désir de l’homme couvre de gloire ta jeunesse. - -Tu es mi-femme et mi-rêve. - - - - -LX - - -Dans le tourbillon et le fracas de la vie, ô Beauté taillée dans la -pierre, tu restes muette et tranquille, solitaire et lointaine. - -A tes pieds l’éternel Amour murmure: «parle, parle-moi mon adorée; -parle, ma bien-aimée.» - -Mais tes paroles restent figées dans la pierre, ô insensible Beauté. - - - - -LXI - - -Paix, mon cœur, que l’heure de la séparation soit douce; - -Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement. - -Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en -chansons. - -Que l’envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le -nid. - -Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de -la nuit. - -Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes -dernières paroles. - -Je m’incline et j’élève ma lampe pour éclairer ta route. - - - - -LXII - - -Dans le sombre chemin d’un rêve j’ai cherché celle que j’aimais dans une -vie antérieure: - -Sa maison était située au bout d’une rue désolée. - -Dans la brise du soir son paon favori sommeillait sur son perchoir et -les pigeons étaient silencieux dans leur coin. - -Elle posa sa lampe près du seuil et se tint debout devant moi. - -Elle leva ses grands yeux vers moi et en silence demanda: «Êtes-vous -bien, mon ami?» - -J’essayai de lui répondre, mais j’avais perdu l’usage de la parole. - -Je cherchais, je cherchais en vain. - -Je ne savais plus nos noms. - -Des larmes brillèrent dans ses yeux. Elle me tendit sa main droite. Je -la pris et demeurai silencieux. - -Notre lampe vacilla dans la brise du soir et s’éteignit. - - - - -LXIII - - -Voyageur, dois-tu déjà partir? - -La nuit est tranquille et les ténèbres défaillent sur la forêt. - -Les lampes sont brillantes sur notre balcon, les fleurs sont fraîches et -les jeunes yeux s’éveillent à peine. - -Le temps de ton départ est-il déjà venu? - -Voyageur, dois-tu déjà partir? - - * * * * * - -Nous n’avons pas entouré tes pieds de nos bras suppliants. - -Les portes sont ouvertes; ton cheval tout sellé t’attend à la grille. - -Nous n’avons tenté de te retenir qu’avec nos chansons. - -Nos regards seuls ont cherché à retarder ton départ. - -Voyageur, nous sommes impuissants à te garder; nous n’avons que nos -larmes. - -Quel feu dévorant brille dans tes yeux? - -Quelle fièvre d’inquiétude court dans ton sang? - -Quel appel des ténèbres te pousse? - -Parmi les étoiles du ciel, quelle terrible incantation as-tu lue, pour -que la nuit, étrange et silencieuse messagère, ait secrètement pénétré -dans ton cœur? - -Si tu dédaignes les réunions joyeuses, si tu désires la paix, cœur -lassé, nous éteindrons nos lampes et ferons taire nos harpes. - - * * * * * - -Nous resterons assises, tranquilles dans la nuit, sous le bruissement -des feuilles et la lune dolente épandra ses rayons pâles à ta fenêtre. - -O voyageur, de quel esprit d’insomnie le cœur de la nuit t’a-t-il -touché? - - - - -LXIV - - -J’ai passé ma journée dans l’ardente poussière de la route. - -A la fraîcheur du soir, je frappe à la porte de l’auberge. Elle est -déserte et en ruines. - -Un «Ashath» morose étend ses racines agrippantes et affamées dans les -crevasses béantes du mur. - - * * * * * - -Il fut un temps où les passants venaient ici laver leurs pieds fatigués: - -Ils étendaient leurs nattes dans la cour et, assis sous la lumière -diffuse d’une lune tôt levée, ils parlaient de pays inconnus. - -Au matin, reposés, ils s’éveillaient, mis en joie par le chant des -oiseaux, et les fleurs amicales inclinaient vers eux la tête du bord du -chemin. - -Maintenant aucune lampe allumée ne m’attend ici. - -Sur le mur, les taches noires de la fumée, traces de veillées -lointaines, me regardent de leurs yeux aveugles. - -Quelques lucioles volètent dans le buisson près de l’étang desséché et -des branches de bambous étendent leurs ombres sur le chemin envahi par -l’herbe. - -C’est la fin du jour; je ne suis l’hôte de personne et, fatigué, j’ai la -longue nuit devant moi. - - - - -LXV - - -Est-ce ta voix que j’entends? - -Le soir est venu. Comme les bras suppliants d’une amoureuse, la fatigue -m’étreint. - -M’appelles-tu? - - * * * * * - -Je t’ai donné toute ma journée; veux-tu me voler aussi mes nuits, -maîtresse cruelle? - -Pourtant il y a une fin à tout et la solitude de la nuit est à chacun. - -Pourquoi ta voix la déchire-t-elle et vient-elle embraser mon cœur? - - * * * * * - -Le soir n’a-t-il, à ton seuil, nulle musique berceuse? - -Les Etoiles aux ailes silencieuses ne montent-elles jamais au dessus de -ta hautaine tour? - -Les fleurs de ton jardin ne tombent-elles jamais dans la poussière en -douce agonie? - - * * * * * - -Pourquoi m’appelles-tu, ô chère tourmentée? - -Laisse donc les doux yeux de l’amour veiller et pleurer en vain. - -Laisse brûler ta lampe dans la maison solitaire. - -Laisse le bac ramener chez eux les laboureurs fatigués... - -...Je quitte mes rêves et j’accours à ton appel. - - - - -LXVI - - -Un fou vagabondait, cherchant la pierre philosophale, les cheveux -emmêlés, hâlé, couvert de poussière, le corps réduit à une ombre, les -lèvres aussi serrées que la porte close de son cœur et les yeux brûlants -comme la lampe du ver luisant qui cherche sa compagne. - - * * * * * - -Devant lui grondait l’océan immense. - -Les vagues babillardes racontaient les trésors cachés dans leur sein et -se moquaient de l’ignorant qui ne savait pas les comprendre. - -Il allait, lui, sans espoir et sans repos, poursuivant la recherche qui -était devenue sa vie. - -Pareil à l’Océan qui, toujours, se dresse vers le ciel pour atteindre -l’inaccessible. - -Pareil aux Etoiles qui tournent en cercle aspirant à un but jamais -atteint. - -Ainsi, sur la plage déserte, le fou aux boucles fauves de poussière, -errait cherchant la pierre philosophale. - - * * * * * - -Un jour, un gamin du village s’approcha et lui dit: «Comment as-tu -trouvé cette chaîne d’or qui te ceint la taille?» - -Le fou tressaillit; la chaîne autrefois en fer s’était changée en or! Il -ne rêvait pas, mais comment cette transformation s’était-elle faite? - -Sauvagement il se frappa le front: où, mais où avait-il, sans le savoir, -réalisé son rêve? - -Il avait pris l’habitude d’éprouver les pierres qu’il ramassait en les -frappant contre sa chaîne, et de les rejetter ensuite machinalement, -sans regarder si quelque changement s’était produit; c’était ainsi que -le pauvre fou avait trouvé et perdu la pierre philosophale. - -Le soleil disparaissait; à l’occident le ciel était d’or. - -Anéanti, brisé de corps et d’esprit, semblable à un arbre déraciné, le -fou se remit à chercher le trésor perdu. - - - - -LXVII - - -Malgré le soir qui s’avance à pas lents et qui fait taire toutes les -chansons; - -Malgré le départ de tes compagnes et ta fatigue; - -Malgré la peur qui court dans les ténèbres; malgré le ciel voilé; - -Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes. - - * * * * * - -L’obscurité qui t’environne n’est pas celle des feuilles de la forêt; -c’est la mer qui se gonfle comme un immense serpent noir. - -Les fleurs du jasmin ne dansent pas devant toi; c’est l’écume des vagues -qui étincelle. - -Ah! où est la rive verte et ensoleillée? où est ton nid? - -Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes. - - * * * * * - -La nuit solitaire s’étend sur le sentier; l’aurore sommeille derrière -les collines pleines d’ombre; les étoiles muettes comptent les heures; -la lune pâlie baigne dans la nuit profonde. - -Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi, ne ferme pas tes ailes. - - * * * * * - -Pour toi il n’y a ni espoir ni crainte; il n’y a pas de paroles, pas de -murmures, pas de cris. - -Il n’y a ni abri, ni lit de repos... - -Il n’y a que ta paire d’ailes et le ciel infini. - -Oiseau, ô mon oiseau, écoute-moi: ne ferme pas tes ailes. - - - - -LXVIII - - -Frère, nul n’est éternel et rien ne dure. Frère, garde ceci dans ton -cœur et réjouis-toi. - - * * * * * - -D’autres que nous ont porté l’antique fardeau de la vie; d’autres que -nous ont fait le long voyage. - -Un poëte ne peut chanter toujours la même ancienne chanson. - -La fleur se fane et meurt; mais celui qui la portait ne doit pas à -toujours pleurer sur son sort. - -Frère garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi. - - * * * * * - -Il faut un long silence pour tisser une harmonie parfaite. - -La vie s’évanouit au coucher du soleil pour s’anéantir dans les ombres -dorées. - -L’amour doit quitter ses feux pour boire à la coupe de la douleur et -renaître dans le ciel des larmes. - -Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi. - - * * * * * - -Nous nous hâtons de cueillir nos fleurs de peur qu’elles ne soient -saccagées par le vent qui passe. - -Ravir un baiser, qui s’évanouirait dans l’attente, fait bouillir notre -sang et briller nos yeux. - -Notre vie est intense, nos désirs sont aiguisés car le temps sonne la -cloche de la séparation. - -Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi. - - * * * * * - -La beauté nous est douce, parce qu’elle danse au même rythme fuyant que -notre vie. - -Le savoir nous est précieux parce que jamais nous ne pourrons atteindre -à la science suprême. Tout est fait et tout est achevé dans l’Eternité. - -Mais les fleurs terrestres de l’illusion sont gardées éternellement -fraîches par la mort. - -Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi. - - - - -LXIX - - -Je chasse le cerf d’or. - -Souriez mes amis; je n’en poursuivrai pas moins la vision qui toujours -me fuit. - -Je cours à travers collines et vallons, j’erre dans des pays inconnus, à -la recherche du cerf d’or. - -Vous, vous allez au marché et en revenez chargés d’achats; moi l’appel -des vents vagabonds m’a touché; où et quand? je ne sais. - -Je n’ai aucun souci dans le cœur: tout ce que j’ai, je l’ai laissé loin -derrière moi. - -Je cours à travers collines et vallons; j’erre dans des pays inconnus, à -la recherche du cerf d’or. - - - - -LXX - - -Je me rappelle qu’un jour dans mon enfance, je faisais flotter un petit -bateau en papier sur le ruisseau. C’était par une journée humide de -juillet; j’étais seul et heureux de mon jeu. - -Je faisais flotter mon petit bateau en papier sur le ruisseau. - -Subitement de gros nuages d’orage s’amoncelèrent, le vent vint en -tourbillons et la pluie tomba à torrents. - -Des flots d’eau vaseuse submergèrent le ruisseau et coulèrent mon petit -bateau. - -Amèrement je crus que l’orage était venu tout exprès pour gâter ma joie; -et qu’il me voulait du mal. - - * * * * * - -La journée nuageuse de juillet est longue aujourd’hui et je pense à ces -jeux de la vie où j’ai toujours été le perdant. - -J’allais blâmer ma destinée pour tous les tours qu’elle m’a joués, -quand, soudain, je me rappelai du petit bateau en papier qui sombra dans -le ruisseau. - - - - -LXXI - - -Le jour n’est pas encore fini; la foire n’est pas terminée, la foire au -bord de la rivière. - -Je craignais d’avoir gaspillé mon temps et perdu mon dernier penny. - -Mais non, mon frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort -ne m’a pas tout ravi. - - * * * * * - -Vente et achat sont terminés. Les comptes sont réglés et il est temps -pour moi de retourner à la maison. - -Mais quoi, garde-barrière, tu réclames ton péage? - -Ne crains rien, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne -m’a pas tout ravi. - - * * * * * - -Les vents endormis nous menacent de l’orage et, à l’ouest, les nuages -bas ne présagent rien de bon. - -Les eaux silencieuses attendent le vent. - -Je me hâte pour traverser la rivière avant que la nuit me surprenne. - -O Passeur, vous demandez votre salaire! - -Oui, frère, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a -pas tout ravi. - - * * * * * - -Le mendiant est assis sous l’arbre, au bord de la route. Hélas! il me -regarde avec un timide espoir! - -Il croit que je suis riche des profits de la journée. - -Oui, frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort ne m’a -pas tout ravi. - - * * * * * - -La nuit devient sombre et la route solitaire. Les vers luisants brillent -parmi les feuilles. - -Qui êtes-vous, vous qui me suivez d’un pas furtif et silencieux? - -Ah! je sais, vous désirez me dérober mes gains. Je ne vous -désappointerai pas! - -Car il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout -ravi. - - * * * * * - -A la mi-nuit, j’atteins ma maison, les mains vides. - -A la porte vous m’attendez, les yeux anxieux, éveillée et silencieuse. - -Comme un timide oiseau, vous volez sur mon cœur, ô amoureuse. - -Oui, ô oui, mon Dieu! Il me reste beaucoup encore. - - - - -LXXII - - -En des journées de dur labeur, j’édifiai un temple. Il n’avait ni portes -ni fenêtres; ses murs étaient épais et construits en pierres massives. - -J’oubliai tout le reste; je délaissai tout le monde; je restai en -contemplation devant l’image que j’avais dressée sur l’autel. - -L’incessante fumée de l’encens enveloppait mon cœur de ses lourds -replis. - -J’occupai mes veilles à graver sur les murs un dédale de formes -fantastiques: chevaux ailés, fleurs à visages humains, femmes aux formes -de serpents. - -Nulle ouverture ne fut laissée par où pût entrer le chant des oiseaux, -le murmure des feuilles ou le bourdonnement du village au travail. - -Seules mes incantations faisaient résonner les sombres voûtes du dôme. - -Mon esprit devint pareil à la pointe acérée et silencieuse d’une flamme; -mes sens s’évanouirent dans l’extase. - -Je ne m’aperçus pas de la fuite du temps, jusqu’au moment où la foudre, -en frappant le temple, réveilla la douleur de mon cœur. - -A la lumière du jour, la lampe devint pâle et comme honteuse; sur le mur -les sculptures, rêves figés et vides de sens, semblaient éviter mes -regards. - -Je regardai l’image sur l’autel: je la vis sourire et s’animer au -contact vivifiant du Dieu. - -La nuit que j’avais emprisonnée déploya ses ailes et s’enfuit. - - - - -LXXIII - - -O Terre, ma patiente et sombre mère, ta richesse n’est pas infinie. - -Tu te fatigues à nourrir tes enfants; mais la nourriture est rare. - -Les joies que tu nous offres ne sont jamais parfaites. - -Les jouets que tu fabriques pour tes enfants sont fragiles. - -Tu ne peux satisfaire nos insatiables espoirs;... te renierai-je pour -cela? - -Ton sourire assombri par la douleur est doux à mes yeux. - -Ton amour, qui ne connaît pas d’accomplissement, est cher à mon cœur. - -Ton sein nous a nourris de vie, non d’immortalité; c’est pourquoi tu -veilles sur nous. - -Depuis des siècles, tu composes des harmonies de couleurs et de chants -et, cependant, ton paradis n’est encore qu’une triste ébauche. - -Tes créations de beauté sont voilées du brouillard des larmes. - -Je verserai mes chants dans ton cœur muet et mon amour dans ton amour. - -Je t’adorerai par le travail. - -J’ai vu la douceur de ton visage et j’aime ta lamentable poussière, ô -mère Terre. - - - - -LXXIV - - -Dans le palais du monde, un simple brin d’herbe se mêle aux rayons du -soleil et aux Etoiles de minuit sur le même tapis de verdure. - -Ainsi, dans le cœur de l’Univers, mes chants occupent la même place que -la musique des nuages et des forêts. - -Mais toi, homme riche, ta richesse ne participe ni à la tranquille -majesté du joyeux soleil d’or, ni à la douceur des rayons de la lune -rêveuse. - -La bénédiction du ciel, qui embrasse toutes choses, ne s’étend pas sur -toi. - -Et, quand la mort paraît, ta fortune se flétrit et tombe en poussière. - - - - -LXXV - - -Un homme voulait se faire ascète. Une belle nuit, il déclara: - -«Le moment est venu pour moi d’abandonner ma demeure et de chercher -Dieu. Ah! qui donc m’a retenu si longtemps ici dans les trompeuses -illusions?» - -Dieu murmura: «Moi»; mais l’homme ne comprit pas. - -Il dit: «Où es-tu, Toi qui t’es joué si longtemps de moi?» - -A ses côtés sa femme était paisiblement étendue sur le lit, un bébé -endormi sur son sein. - -La voix reprit: «Dieu, il est là», mais l’homme n’entendit pas. - -Le bébé pleura en rêve, se pelotonnant plus près de sa mère. - -Dieu ordonna: «Arrête, insensé, ne quitte pas ta maison»,--mais il -n’entendit pas encore. - -Dieu soupira et dit avec tristesse: «Pourquoi mon serviteur croit-il me -chercher quand il s’éloigne de moi?» - - - - -LXXVI - - -La foire se tenait devant le temple. Dès l’aube il avait plu et le jour -touchait à sa fin. - -Plus éclatant que toute la gaieté de la foule était le sourire d’une -fillette, qui avait acheté pour deux sous, un sifflet en feuille de -palmier. - -Le joyeux son de ce sifflet montait plus haut que tous les rires et tous -les bruits. - -Une foule ininterrompue d’acheteurs se bousculait devant les étalages. -La route était boueuse; la rivière débordante et les prés inondés sous -la pluie incessante. - -Plus grand que tous les ennuis de cette foule était l’ennui d’un petit -garçon, à qui il manquait un sou pour acheter un bâton de couleur. - -Son regard ardemment fixé sur l’étalage excitait la pitié de la foule. - - - - -LXXVII - - -L’ouvrier et sa femme, venus de l’ouest, creusent la terre pour faire -des briques et construire le four. - -Leur petite fille va au bord de la rivière, où elle n’en finit pas de -nettoyer les pots et les casseroles. - -Le petit frère, tout brun et tondu, nu et couvert de boue, la suit et, -assis sur la berge, attend patiemment qu’elle l’appelle. - -La fillette s’en retourne à la maison, sa cruche pleine d’eau sur la -tête, un pot de cuivre tout reluisant dans la main gauche et tenant -l’enfant de l’autre main. Elle est la mignonne servante de sa mère et -déjà sérieuse sous le poids des soucis domestiques. - -Un jour je vis le petit garçon tout nu étendu sur l’herbe. Dans l’eau sa -sœur était assise, frottant un pot à boire avec une poignée de sable, -le tournant et le retournant. - -Tout près de là un agneau à la douce toison broutait le long de la -berge. - -Il s’approcha de l’enfant et, soudain, bêla avec force. - -L’enfant tressaillit et se mit à crier. - -La sœur laissa là son nettoyage et accourut. - -Elle entoura son frère d’un bras, l’agneau de l’autre et, leur -partageant ses caresses, elle unit, dans le même lien de tendresse, -l’enfant de l’homme et le petit de la bête. - - - - -LXXVIII - - -C’était au mois de Mai. La chaleur suffocante du milieu du jour semblait -interminable. La terre desséchée baillait de soif. - -J’entendis une voix appeler de l’autre côté de la rivière: «Viens, mon -bien-aimé.» - -Je fermai mon livre et j’ouvris la fenêtre. Je vis un gros buffle, aux -flancs tachés de boue, qui se tenait au bord de la rivière et qui me -regardait de ses yeux placides et patients. Un garçonnet, dans l’eau -jusqu’à mi-jambes, l’appelait pour prendre son bain. - -Je souris, amusé, et je sentis une douceur effleurer mon cœur. - - - - -LXXIX - - -Souvent je me demande jusqu’à quel point peuvent se reconnaître l’homme -et la bête qui ne parle pas. - -A travers quel paradis primitif, au matin de la lointaine création, -courut le sentier où leurs cœurs se rencontrèrent. - -Bien que leur parenté ait été longtemps oubliée, les traces de leur -constante union ne se sont pas effacées. - -Et soudain, dans une harmonie sans paroles, un souvenir confus s’éveille -et la bête regarde le visage de l’homme avec une tendre confiance et -l’homme abaisse ses yeux vers la bête avec une tendresse amusée. - -Il semble que les deux amis se rencontrent masqués et se reconnaissent -vaguement sous le déguisement. - - - - -LXXX - - -D’un regard de vos yeux, belle femme, vous pourriez piller le trésor des -chants jaillis de la harpe des poëtes. - -Mais vous n’avez pas d’oreille pour leurs louanges; c’est pourquoi je -viens vous louer. - -Vous pourriez tenir humiliées à vos pieds les têtes les plus fières du -monde. - -Mais, parmi vos adorateurs, les ignorés de la gloire sont vos préférés; -c’est pourquoi je vous adore. - -La perfection de vos bras ajouterait à la splendeur royale, si vous y -touchiez. - -Mais vous les employez à épousseter et à tenir propre votre humble -demeure; c’est pourquoi je suis rempli de respect pour vous. - - - - -LXXXI - - -Mort, ô ma Mort, pourquoi chuchotes-tu si bas à mes oreilles? - - * * * * * - -Quand, vers le soir, les fleurs se flétrissent et que le bétail revient -à l’étable, sournoisement tu viens, à mes côtés, prononcer des paroles -que je ne comprends pas. - -Espères-tu ainsi, me courtiser et me conquérir? m’endormir, dans un -murmure, sous l’opium de tes froids baisers? Mort, ô ma Mort! - - * * * * * - -N’y aura-t-il pas, pour nos noces, quelque somptueuse cérémonie? -N’attacheras-tu pas d’une guirlande de fleurs les torsades de tes -boucles fauves? - -N’y a-t-il personne pour porter devant toi ta bannière et la nuit ne -sera-t-elle pas enflammée de tes torches rouges, Mort, ô ma Mort? - - * * * * * - -Viens au claquement de tes cymbales de coquillages, viens dans une nuit -sans sommeil. - -Revêts-moi du manteau écarlate; étreins ma main et prends-moi. - -Que ton char soit tout prêt à ma porte et que tes chevaux hennissent -d’impatience. - -Lève le voile et, fièrement, regarde-moi en plein visage, Mort, ô ma -Mort! - - - - -LXXXII - - -Ce soir, ma jeune épouse et moi, nous allons jouer le jeu de la mort. - -La nuit est noire, les nuages, dans le ciel, sont fantasques et les -vagues de la mer sont en délire. - -Nous avons quitté notre couche de songes; nous avons ouvert la porte -toute grande et nous sommes sortis, ma jeune épouse et moi. - -Nous nous sommes assis sur l’escarpolette et le vent d’orage nous a -brutalement poussés par derrière. - -Ma jeune épouse s’est dressée brusquement; épouvantée et charmée à la -fois, elle tremble et se cramponne à mon sein. - - * * * * * - -Longtemps, je lui avais tendrement fait la cour. - -J’avais fait pour elle un lit de fleurs; je fermais les portes pour que -la lumière trop vive n’offusque pas ses yeux. - -Je la baisais doucement sur les lèvres et lui murmurais à l’oreille de -douces paroles; elle défaillait presque de langueur. - -Elle était comme perdue dans le brouillard d’une immense et vague -douceur. - -Elle ne répondait pas à la pression de mes mains; mes chants ne -pouvaient plus l’éveiller. - - * * * * * - -Ce soir, nous est venu l’appel de l’orage, l’appel des sauvages -éléments. - -Ma petite épouse a frissonné; elle s’est levée et m’a entraîné par la -main. - -Sa chevelure flotte; son voile bat dans le vent, sa guirlande frémit sur -sa poitrine. - -La poussée de la mort l’a rejetée dans la vie. - -Nous voilà face à face et cœur à cœur, mon épouse et moi. - - - - -LXXXIII - - -Elle demeurait au flanc de la colline, au bord d’un champ de maïs, près -de la source qui s’épanche en riants ruisseaux, à travers l’ombre -solennelle des vieux arbres. Les femmes venaient là pour remplir leurs -cruches; là les voyageurs aimaient à s’asseoir et à causer. Là, chaque -jour, elle travaillait et rêvait, au bruit du courant bouillonnant. - -Un soir, un étranger descendit d’un pic perdu dans les nuages; les -boucles de ses cheveux étaient emmêlées comme de lourds serpents. -Etonnés, nous lui demandâmes: «qui es-tu»? Sans répondre, il s’assit -près du ruisseau jaseur et, silencieusement regarda la hutte où elle -demeurait. Nous eûmes peur et nous revînmes de nuit à la maison. - -Le lendemain matin, quand les femmes vinrent chercher de l’eau à la -source, près des grands «Deodora», elles trouvèrent ouvertes les portes -de sa hutte, mais sa voix ne s’y faisait plus entendre... et où était -son souriant visage?... La cruche vide gisait sur le plancher et, dans -un coin, la lampe s’était consumée. Personne ne sut où elle s’était -enfuie avant l’aube.--L’étranger aussi avait disparu. - - * * * * * - -Au mois de mai, le soleil devint ardent et la neige se fondit; nous nous -assîmes près de la source et nous pleurâmes. Nous nous demandions: Y -a-t-il, dans le pays où elle est allée, une source où elle puisse -trouver l’eau en ces jours chauds et altérés? Et nous pensions avec -effroi: Y a-t-il même un pays au delà de ces collines où nous vivons? - -C’était une nuit d’été; la brise du sud soufflait et j’étais assis dans -sa chambre abandonnée, où était demeurée la lampe éteinte, quand, -soudain, devant mes yeux, les collines s’écartèrent comme des rideaux -qu’on aurait tirés: «Ah! c’est elle qui vient. Comment vas-tu, mon -enfant? Es-tu heureuse? Mais où peux-tu t’abriter sous ce ciel -découvert? Hélas! notre source n’est pas là pour apaiser ta soif!» - -«C’est ici le même ciel, dit-elle, libre seulement de la barrière des -collines--ceci est le même ruisseau grandi en une rivière,--c’est la -même terre élargie en une plaine». «Il y a tout, là, soupirai-je, -seulement nous n’y sommes pas». Elle sourit tristement et dit: «Vous -êtes dans mon cœur». Je m’éveillai et entendis le babil du ruisseau et -le frémissement des «deodora» dans la nuit. - - - - -LXXXIV - - -Sur les champs de riz verts et jaunes, les ombres des nuages d’automne -glissent bientôt chassés par le rapide soleil. - -Les abeilles oublient de sucer le miel des fleurs; ivres de lumière, -elles voltigent follement et bourdonnent. - -Les canards, dans les îles de la rivière, crient de joie sans savoir -pourquoi. - -Amis, que personne, ce matin, ne rentre à la maison; que personne -n’aille au travail. - -Prenons d’assaut le ciel bleu; emparons-nous de l’espace comme d’un -butin au gré de notre course. - -Le rire flotte dans l’air, comme l’écume sur l’eau. - -Amis, gaspillons notre matinée en chansons futiles. - - - - -LXXXV - - -Qui es-tu, lecteur, toi qui, dans cent ans, liras mes vers? - -Je ne puis t’envoyer une seule fleur de cette couronne printanière, ni -un seul rayon d’or de ce lointain nuage. - -Ouvre tes portes et regarde au loin. - -Dans ton jardin en fleurs, cueille les souvenirs parfumés des fleurs -fanées d’il y a cent ans. - -Puisses-tu sentir, dans la joie de ton cœur, la joie vivante qui, un -matin de printemps, chanta, lançant sa voix joyeuse par delà cent -années. - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER, LE - TRENTE JUIN MIL NEUF - CENT VINGT, PAR L’IMPRI- - MERIE R. H. COULOUMA, - ARGENTEUIL - - _nrf_ - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Le jardinier d'amour, by Rabindranath Tagore - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDINIER D'AMOUR *** - -***** This file should be named 62508-0.txt or 62508-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/5/0/62508/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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