summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/62812-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-04 02:36:21 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-04 02:36:21 -0800
commit329138c8a0e11113681c9128fcaf9879ef268f22 (patch)
tree38e1654cfd2e98275276ac3b90906825abd188bd /old/62812-0.txt
parent01289aa6c3e0ed1174678c412c135cab282def0c (diff)
NormalizeHEADmain
Diffstat (limited to 'old/62812-0.txt')
-rw-r--r--old/62812-0.txt3247
1 files changed, 0 insertions, 3247 deletions
diff --git a/old/62812-0.txt b/old/62812-0.txt
deleted file mode 100644
index 6e1041a..0000000
--- a/old/62812-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3247 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Au Mont-Blanc, by Roger Tissot
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Au Mont-Blanc
-
-Author: Roger Tissot
-
-Contributor: Léon Auscher
-
-Release Date: August 1, 2020 [EBook #62812]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MONT-BLANC ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the
-Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-AU MONT-BLANC
-
-
-
-
- LES «BEAUX PAYS»
-
-
- _Volumes parus dans cette collection_:
-
- GABRIEL FAURE
-
- AUX LACS ITALIENS
-
-
- HENRI FERRAND
-
- GRENOBLE: Capitale des Alpes Françaises
-
-
- HENRI FERRAND
-
- LA ROUTE DES ALPES
-
-
- P. DEVOLUY & P. BOREL
-
- AU GAI ROYAUME DE L'AZUR
-
-
- GABRIEL FAURE
-
- AU PAYS DE S^T FRANÇOIS D'ASSISE
-
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés
- pour tous pays, y compris la Hollande, la Suède,
- la Norvège et le Danemark._
-
-
- Copyright by B. Arthaud, 1924.
- Editions J. Rey
-
-
-
-
- ROGER TISSOT
-
- AU
-
- MONT-BLANC
-
- AIGUILLES—SOMMETS—VALLÉES ET GLACIERS
- ASCENSIONS et EXCURSIONS
- SPORTS D'HIVER
-
- _Préface de_ M. LÉON AUSCHER,
- _Président du Comité de Tourisme en Montagne
- du Touring-Club de France_
-
-
- EDITIONS J. REY
- GRENOBLE
-
-
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
- _De cet ouvrage, le sixième paru dans la collection_
- "Les Beaux Pays", _il a été tiré 20 exemplaires
- sur Japon des Manufactures impériales numérotés de
- 1 à 20 et 480 exemplaires sur Hollande au
- filigrane de la collection, numérotés de 21 à 500_.
-
- _L'Édition anglaise de cet ouvrage est publiée
- par_ Medici Society, _Grafton Street, Londres_.
-
- Elle est vendue en France et en
- Italie par les Éditions J. Rey.
-
-
-
-
- Arrêtons-nous encore un peu, Hugues!
- Il est si beau de se reposer sur la cime,
- et, pour quelques instants de la vie,
- parmi les nuages, rêver!
-
- Guido REY
-
-
-[Illustration: _Annecy—Canal de Thiou._]
-
-
-
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc._]
-
-
-PRÉFACE
-
- «_En cette saison d'automne, pleine de langueur, je suis revenu au
- Mont-Blanc..._»
-
- «_Il est plus beau que jamais, avec son piédestal d'arbres roux,
- d'herbes brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de
- neige, une bordure de velours aux couleurs changeantes..._»
-
-
-C'est là le tableau inédit que nous brosse, de main de maître,
-l'alpiniste doublé d'un poète qu'est l'auteur de ce livre, Roger
-TISSOT. Heureuse inspiration, grâce à laquelle nous allons parcourir
-la «_Vallée des merveilles_» alors que la montagne, solitaire de par
-le snobisme ou l'ignorance des foules, s'illumine du rutilant éclat
-de sa parure d'automne en attendant qu'elle s'ensevelisse sous la
-somptueuse hermine de ses neiges. Excellente propagande aussi, qui
-enseignera au peuple des touristes que l'Alpe n'est pas un spectacle
-fugace sur lequel le rideau tombe fin septembre pour ne se relever qu'à
-l'été suivant, mais que sa beauté est de toutes les saisons—de tous les
-instants, pourrait-on dire—et qu'à la voir dans le recueillement de la
-solitude, on est imprégné au maximum de sa grandeur.
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Couvercle._]
-
-Il était cependant difficile, et presque risqué, après tant d'illustres
-devanciers, d'écrire un livre sur le Mont-Blanc. Il y avait une
-certaine audace—et même une audace certaine—à aborder un sujet sur
-lequel les DE SAUSSURE, les DURIER, les BOURRIT, les Alexandre
-DUMAS, les WHYMPER, les MUMMERY, les JAVELLE, les VALLOT, les Henri
-FERRAND..., ont laissé si peu à glâner. Qu'il s'agisse de l'histoire
-ou de l'anecdote, de la science ou de la littérature, de l'alpinisme
-pur ou du tourisme, il semble que tout ait été dit sur le géant de nos
-montagnes. Ce n'est donc pas un des moindres mérites de Roger TISSOT,
-que de nous avoir donné le régal d'une œuvre bien personnelle qui
-ne doit rien à quiconque et d'avoir su nous révéler un «_Mont-Blanc
-inconnu_», dont la lecture est d'un rare attrait.
-
-Qu'après Henri FERRAND, Grenoblois de race comme lui, Roger TISSOT
-ait subi l'attirance de _Chamonix_, de sa vallée et de son sublime
-encadrement de montagnes, cela démontre d'abord que les Dauphinois ne
-sont pas exclusifs, et qu'à côté des merveilles de leurs Alpes, ils
-savent l'hommage dû aux beautés d'ailleurs. Mais cela ne prouve-t-il
-pas aussi la hantise qu'exerce—même de loin—la montagne géante sur tous
-ceux dont elle enorgueillit l'horizon? Or, s'il est un ciel sur lequel,
-au cours des moindres promenades, surgisse—en un toujours émouvant
-effet de surprise—la masse blanche qui domine tous ses satellites de
-sa majesté incontestée, c'est bien le ciel de _Grenoble_ et l'on
-s'explique ainsi l'appel impérieux, l'attirance irrésistible qu'exerce
-sur des alpinistes d'élite le grand sommet savoyard.
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Grenoble._]
-
-Alpiniste d'élite, l'auteur l'est au premier chef. Il n'est pas que
-cela. Lettré subtil, avocat de valeur, il joint à la maîtrise de la
-plume et de la parole, le don de l'action. Cet ancien combattant de
-la grande guerre, que l'estime de ses compagnons d'armes a appelé
-à la présidence de leur groupement, a puisé ses qualités d'énergie
-et de courage dans la saine pratique des sports de la montagne.
-Militant fervent de l'alpinisme et des sports d'hiver, il fait partie
-de cette pléiade d'initiateurs dont l'incessante propagande a eu
-une telle portée sur le développement du tourisme dans notre pays.
-Fondateur avant la guerre du Ski Dauphinois, organisateur de multiples
-manifestations sportives et alpines, lauréat du Club Alpin pour un
-remarquable manuel de ski, il est, à l'heure actuelle, président de
-la jeune et active Fédération Alpine Dauphinoise. Il est peu de hauts
-sommets qu'il n'ait abordés et vaincus. Mais—comme on le constatera à
-maintes reprises à la lecture de ce beau livre—l'ardeur de la lutte
-n'a jamais étouffé en lui l'admiration du poète et de l'artiste pour
-les merveilles dont il faisait la conquête. Et c'est un des charmes
-de ses récits d'ascensions ou de promenades que cette spontanéité
-avec laquelle réagissent sur lui tous les éléments de beauté qui
-l'entourent. Certains effets descriptifs d'une rare puissance—comme
-l'épisode émouvant d'une ascension du Mont-Blanc sans guides, en pleine
-tempête—produisent une sensation d'angoisse intense. Puis, ce sont des
-pages d'une émotion presque religieuse consacrées à la description de
-l'admirable glacier d'Argentière, et d'autres—l'ascension de la Dent
-du Géant—où l'alpiniste vibre tout entier, aussi bien de la joie de
-l'effort surhumain que de l'incomparable splendeur de ce qui l'entoure.
-
-Remercions donc Roger TISSOT de nous avoir donné ce livre: remercions
-aussi son éditeur de lui avoir fait un cadre digne de lui.
-
-Notre regretté camarade Jules REY avait eu pour ambition de créer à
-_Grenoble_ un centre d'édition et de bibliophilie digne de la région
-Dauphinoise, et grâce à ses efforts, et au travail d'une laborieuse
-existence vouée à l'art et aux recherches, il avait eu la satisfaction
-de voir aboutir son intéressante tentative de décentralisation.
-Malgré les difficultés de sa tâche, son successeur a su la continuer,
-et le tourisme français lui est reconnaissant de son bel effort de
-vulgarisation. Ce sont de bons serviteurs de leur pays—auteur et
-éditeur—que ceux qui se vouent à la noble tâche de le faire connaître
-et aimer.
-
-Le succès couronnera donc ce livre. Puisse-t-il inciter les touristes à
-ne pas limiter à la courte saison d'été leur séjour en montagne. Elle
-est belle et accueillante toujours, et c'est travailler à la prospérité
-de la France, soutenir les courageux efforts de nos montagnards et
-lutter contre la dépopulation de nos vallées, que d'assurer à nos plus
-beaux sites ce regain de visiteurs qui leur a trop manqué jusqu'ici. En
-concluant ainsi, je suis certain de répondre au patriotique désir de
-l'auteur.
-
- Léon AUSCHER,
- _Président du Comité de Tourisme en Montagne
- du Touring-Club de France_.
-
-[Illustration: ++ _Flocon de neige._]
-
-
-
-
-[Illustration: _Les Aiguilles de Chamonix._]
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-L'Envoûtement des cimes
-
-
- Les portes de la montagne
- m'ouvrent une vie nouvelle
- qui n'aura pas de fin.
-
- RUSKIN.
-
-
-J'ai voulu revoir la vallée de Chamonix. Est-ce bien «revoir» qu'il
-faut dire? Je l'avais traversée jadis en alpiniste toujours pressé:
-ou bien je cherchais les cimes et n'avais d'yeux que pour elles; ou
-bien je me hâtais vers le train du retour, l'esprit trop plein de la
-féerie des monts pour prêter attention aux choses de la vallée. Je
-me souciais fort peu d'ailleurs, de me mêler à la foule élégante des
-citadins, qui chaque année se pressent au pied des cimes éminentes sans
-les désirer. A vingt années de distance, le même désir de ne point
-coudoyer les profanes de la montagne persiste et c'est pour fuir cette
-foule bruyante et sans cesse renouvelée que j'ai voulu visiter Chamonix
-à l'arrière-saison. Dans la bourgade déserte, je veux être seul avec la
-vieille race celte, qui à travers les siècles se perpétue à l'ombre des
-monts.
-
-[Illustration: _Annecy.—Le château et le port du lac._]
-
-En fermant les yeux, je revois l'éblouissement des jours d'été,
-l'ardeur des chauds après-midi de juillet: sous le soleil éclatant, les
-roches brûlent, les glaciers brillent d'un éclat insupportable; les
-paupières mi-closes, papillotent sous le jet de lumière ardente que
-renvoie la neige; dans le ciel resplendissant, la Coupole terminale
-scintille et paraît seule capable de résister à l'anéantissement de
-fournaise sous lequel la vallée halète et semble mourir.
-
-A regret j'ouvre les yeux encore éblouis par la vision de la magie
-estivale. Aujourd'hui, c'est un après-midi d'automne à son début,
-une légère brume tamise les rayons du soleil. Et tandis que le train
-s'élève au-dessus de la plaine des Fins, qui prolonge celle d'Annecy
-vers La Roche-sur-Foron, je regarde surgir peu à peu dans les lointains
-voilés d'une buée violacée les cimes immatérielles des montagnes amies
-de cette Savoie si bien décrite par P. Guiton dans son livre: «_Au cœur
-de la Savoie_»[1].
-
-[Illustration: _La Roche-sur-Foron._]
-
-[Footnote 1: Voir P. Guiton «_Au Cœur de la Savoie._» Collect. des
-_Beaux Pays_.]
-
-Ce n'est plus le midi chanteur et provocant où la nature pantelait
-n'ayant plus qu'un souffle, où les cultivateurs accablés sommeillaient
-dans l'ombre bleue des arbres; où le grand soleil éclatant et pur
-répandait dans les vallons les plus encaissés son torrent de lumière.
-
-Maintenant les fruits mûrs pendent sous l'or roux des feuilles
-d'automne; dans les champs les enfants jouent, profitant des derniers
-beaux jours; sous un ciel de gaze bleu tendre, une mélancolie enveloppe
-toute la nature. On sent comme un regret du passé et une crainte mal
-définie de l'hiver.
-
-[Illustration: _Clocher de la Roche-sur-Foron._]
-
-D'un œil distrait, je suis sous les feuilles rouges, un torrent
-qui coule rapide, dans son lit étroit; les flots se précipitent,
-pressés de gagner la plaine avant que l'hiver ne les emprisonne dans
-l'immobilité des glaciers, dans le grand silence des espaces déserts.
-
-[Illustration: _Ciborium de l'église de Sallanches._]
-
-Immobilité, silence! Les glaciers que j'ai parcourus naguère avec
-tant de joie seraient-ils l'image de la mort? Faut-il donc penser
-avec Chateaubriand que «c'est la jeunesse de la vie, que ce sont les
-personnes, qui font les beaux sites?»
-
-L'émotion avec laquelle je revois de la gare de La Roche-sur-Foron le
-sommet neigeux du Buet, au fond de la vallée de l'Arve, me démontre
-bientôt que la splendeur des monts n'est pas un simple état d'âme.
-
-A Sallanches, je me demande comment j'ai pu être assailli d'un pareil
-doute, comment j'ai pu dans un moment d'oubli, ne plus me souvenir des
-nuits passées à la belle étoile, au bord des glaciers, à écouter le
-mugissement des cascades qui s'atténue vers le matin, le fracas des
-pierres dans les crevasses, les craquements sourds par lesquels le
-glacier accompagne sa marche irrésistible, tous ces bruits par lesquels
-se manifeste sa calme activité.
-
-[Illustration: _Bénitier de Cluze._]
-
-Sallanches est, avec le site délicieux de Combloux récemment aménagé
-par la Compagnie des chemins de fer P.L.M., un des points les plus
-favorables d'où l'on puisse embrasser le massif du Mont-Blanc dans
-son ensemble. La cime apparaît encadrée par les gigantesques sommets
-qui lui font un merveilleux cortège. A gauche, c'est l'entassement
-prodigieux des Aiguilles proprement dites; à droite se succèdent,
-harmonieusement espacés, les sommets plus majestueux du Dôme et de
-l'Aiguille du Goûter, les Aiguilles de Bionnassay, de Miage et de
-Trelatête.
-
-[Illustration: _Combloux et l'aiguille de Varens._]
-
-«Qu'il est difficile, disait Victor Hugo, de ne point éprouver quelque
-profonde émotion lorsque par une belle matinée d'août, en descendant la
-pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant
-soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur,
-de forme, de hauteur et d'attitude.»
-
-Mais l'apparition n'est que de courte durée; aussitôt Sallanches
-quittée, à mesure qu'on s'avance dans la direction de Saint-Gervais, le
-Mont-Blanc rentre sous terre. Du Fayet, il n'est pas visible: la vue
-se heurte à la chaîne du Reposoir, aux à pics de l'Aiguille de Varens
-et du désert de Platé. Cependant, fait observer Charles Durier, «la
-pitoyable nature a prodigué des dédommagements au Fayet-Saint-Gervais».
-Trois sources d'eaux thermales, qui sourdent dans la gorge du
-Bas-Nant, attirent les valétudinaires. Un climat plus doux que celui
-de Chamonix, y rend le séjour particulièrement agréable, à ceux qui
-supportent mal l'air rude de la montagne et ses environs offrent au
-touriste une diversité très remarquable de promenades délicieuses.
-C'est le lieu de prédilection des promeneurs, où s'attardent
-indéfiniment dans les douceurs d'une vie facile et luxueuse, ceux qui
-n'ont pas la hantise des monts et de la nature farouche.
-
-Et c'est peut-être précisément parce que la nature y est trop riante
-et trop accessible, que délaissant le Fayet-Saint-Gervais, l'alpiniste
-préfère pousser plus au cœur de la montagne.
-
-D'autres sommets que celui du Mont-Blanc le tentent en effet: les
-objets de ses convoitises, ce sont toutes ces aiguilles aériennes, tous
-ces monolithes qui dominent la vallée de l'Arve, cimes altières qui
-présentent, dit Guido Rey, «l'aspect d'une cité fantastique, ceinte
-d'inaccessibles murailles, couronnée de clochers, flèches et clochetons
-qui se profilent nettement sur le ciel d'une couleur de brique ancienne
-dorée par des siècles de soleil».
-
-Saint-Gervais est trop loin de cette «cité de songe» pour ceux dont le
-but n'est pas la cime la plus élevée, «mais la plus difficile».
-
-[Illustration: _Sur la route de Megève à Combloux._]
-
-[Illustration: _Sallanches._]
-
-Depuis la création de la Route des Alpes, Saint-Gervais est devenu
-l'un des plus importants centres de cet admirable parcours: située à
-la sortie du magnifique trajet du Col des Aravis, il est le point de
-bifurcation d'où les cars gagnent Évian ou Chamonix.
-
-Du Fayet-Saint-Gervais à Chamonix la différence de niveau est de près
-de 500 mètres; l'Arve la franchit avec impétuosité dans sa descente
-irrésistible vers la plaine. Le chemin de fer électrique en remonte
-le cours, tantôt sous la pierre par des tunnels, tantôt au-dessus du
-torrent, par d'impressionnants viaducs.
-
-Peu après avoir dépassé Servoz, de magnifiques échappées sur l'aiguille
-du Goûter font pressentir l'approche de la terre promise. On y pénètre
-enfin par le tunnel de la cascade.
-
-La vallée de Chamonix! Que de souvenirs s'attachent à cet étroit
-couloir serré entre le Mont-Blanc et le Brévent, qui s'étend de l'est
-à l'ouest sur 23 kilomètres, du col de la Voza au col de Balme. Quelle
-fascination n'a-t-elle point exercée depuis l'époque lointaine où le
-Mont-Blanc s'appelait déjà dans les anciens textes «rupes quae vocatur
-Albae».
-
-[Illustration: _Parc du Fayet-St-Gervais._]
-
-Et depuis sa révélation, que de visites et que d'hommages rendus au
-petit village savoyard isolé du reste du monde dans le «campus munitus»
-d'où il tirera son nom.
-
-A l'origine, c'est l'incertitude. Tout ce que l'on peut affirmer, à
-la suite de Charles Durier, c'est qu'un peuple d'origine celtique
-a vécu à l'ombre du grand Mont. Puis une pierre plate, de forme
-régulière, trouvée dans le vallon marécageux de Larioz, portant une
-inscription romaine et une date précise, permet de penser qu'il y a
-dix-huit siècles, la vallée de Chamonix avait connu la civilisation
-gallo-romaine. Et c'est à nouveau le silence jusqu'au XI^e siècle.
-Alors pour nous, commence l'histoire. On sait, en effet, par un acte en
-date du pontificat d'Urbain II que le comte Aymar de Genève, concéda
-au Prieuré qu'avaient fondé les Bénédictins de Saint-Michel-de-Cluze
-«toute l'étendue du pays comprise entre le torrent de la Diosaz, le
-Mont-Blanc et le Col de Balme».
-
-[Illustration: _Sallanches.—Gorges de Levaux._]
-
-Édouard Wymper raconte dans son guide de Chamonix et du Mont-Blanc
-ce que furent les siècles qui suivirent cette donation. Les hommes
-libres qui peuplaient cette vallée «n'étaient guère mieux traités que
-des esclaves, de temps à autre, ils étaient brûlés au pilori pour leur
-bonheur futur et pour le bénéfice immédiat du Prieuré».
-
-[Illustration: _St-Gervais et la chaîne des Aravis._]
-
-Si l'on en croit le même auteur, les rudes montagnards n'auraient pas
-supporté facilement cette oppression.
-
-De telles idées d'indépendance peuvent surprendre chez ces montagnards
-vivant isolés dans leur vallée.
-
-C'est à la neige qu'ils les devaient? Cette neige ennemie, qui
-recouvrait leurs pâturages durant de longs mois, les avait poussés,
-en effet, à chercher en dehors de leur vallée natale dans des régions
-moins ingrates, un supplément de ressources. Dès une période reculée,
-ils prirent l'habitude de s'expatrier en France, en Allemagne et en
-Italie. Chaque année, ils vont louer leurs services. Ils exportent
-aussi les produits de la vallée: à travers les cols ils font un
-important trafic de miel et de fromages.
-
-En échange de leurs services et de leurs produits, ils rapportent au
-pays natal non seulement de l'argent, mais des idées. C'est ce qui
-frappera le plus les premiers visiteurs de Chamonix vers le milieu du
-XVIII^e siècle: là, où ils ne croyaient trouver que l'ignorance et la
-misère, ils constateront avec stupéfaction l'aisance et l'instruction.
-
-C'est grâce au développement intellectuel et moral de ses habitants que
-Chamonix pourra recevoir ses premiers hôtes, sans les rebuter.
-
-[Illustration: _Le Fayet._]
-
-Mais Chamonix ne sera pas seulement apte à recevoir ses visiteurs. Il
-sera à même de leur fournir des guides. Ses chasseurs de bouquetins et
-de chamois ont, en effet, mille fois parcouru les roches avoisinantes;
-de leur côté les chercheurs de cristaux ont poussé leurs investigations
-sur les hauteurs, dont ils ont en certains points aménagé l'accès.
-Chasseurs et chercheurs apparaîtront donc aux premiers visiteurs,
-comme des hommes nés pour les guider dans la montagne. La destinée de
-Chamonix allait se réaliser d'elle-même: la montagne avait enfanté ceux
-qui allaient la vaincre.
-
-[Illustration: _Servoz._]
-
-[Illustration: _Fleurs de neige._]
-
-Le premier amant qui se présente est un gentilhomme anglais de 23 ans:
-William Windham. De Genève, où il séjourne en 1741, il a été séduit
-par l'éclat «des glacières du Faucigny» qu'il apercevait des bords du
-lac, resplendissants dans l'azur du ciel. «Il est vraiment dommage,
-s'était-il dit, qu'une si grande merveille ne soit pas connue.» Et il
-était venu à elle insouciant des dangers que les prudents Genevois lui
-avaient signalés, et malgré «la terrible description qu'on lui avait
-faite». Il met trois jours pour atteindre Chamonix. Le quatrième jour,
-guidé par des paysans, des chasseurs et des «crystalliers» il gagne le
-Montenvers par un sentier, qui déjà à cette époque avait été ouvert,
-et que l'on appelait _le sentier des crystalliers_. Il atteint la
-partie inférieure du glacier de Tacul, qui portera plus tard le nom de
-Mer de glace, et après avoir séjourné une demi-heure sur cette glace
-qu'il compare à un lac subitement figé, il gagne Chamonix, puis Genève
-déclarant «sa curiosité pleinement satisfaite».
-
-[Illustration: _Les Bossons._]
-
-[Illustration: _Lever de soleil sur la chaîne du Mont-Blanc._]
-
-Mais en satisfaisant sa curiosité Windham a surexcité celle de ses
-contemporains. Le compte rendu qu'il en écrit a un retentissement
-indéniable.
-
-Le courant de visiteurs ne va d'ailleurs pas s'établir immédiatement,
-car Windham n'avait été qu'un curieux: il lui manquait l'enthousiasme
-qui fait les apôtres et qui donne à ceux-ci le pouvoir d'entraîner les
-foules. Aussi pendant vingt ans le nombre des visiteurs de Chamonix est
-assez réduit.
-
-Cependant l'époque de la révélation approche; les temps sont révolus.
-Ils sont marqués par la venue de Horace Bénédict de Saussure et de
-Marc Théodore Bourrit. Le premier, professeur à l'Académie de Genève;
-le second, artiste peintre et chantre à l'église cathédrale. Tous deux
-avaient un tel désir de réussite, qu'il serait difficile de discerner
-le plus enthousiaste, si Saussure n'avait lui-même déclaré: «M. Bourrit
-mettait encore plus d'intérêt que moi à la conquête du Mont-Blanc.»
-
-[Illustration: _Dans la vallée de Chamonix._]
-
-Leur passion n'est d'ailleurs point jalouse des concurrents. Ils ne
-vont pas à la montagne comme à une course ou à un pari; ils vont à elle
-simplement, parce qu'elle les attire l'un par l'intérêt scientifique,
-l'autre par l'intérêt artistique. Durant vingt-sept années, Bourrit et
-Saussure vont tenter l'ascension par les voies les plus diverses. Les
-phases de cet assaut, décrites avec fougue par Bourrit, dépeintes avec
-une précision, qui n'est point exempte de poésie par Saussure, auront
-un énorme retentissement dans le monde. L'opinion publique va suivre
-les péripéties de cette lutte et s'y intéresser à tel point, qu'au
-lendemain de sa conquête, le nom du Mont-Blanc était sur toutes les
-bouches.
-
-[Illustration: _Une chapelle à Servoz._]
-
-A vrai dire, les premiers visiteurs qu'attire la victoire définitive
-ne dépassent guère le Montenvers; il est le belvédère d'élection où
-viennent prendre contact avec la montagne, les souverains, les poètes,
-les écrivains, les savants et la foule. Bientôt l'affluence est telle
-que Bourrit songe à aménager le Montenvers.
-
-Dès 1795, un édifice est terminé: il est dédié à la «Nature». Désormais
-le Montenvers est aménagé; il est accommodé au goût du jour, il va être
-à la mode.
-
-[Illustration: _De Saussure._]
-
-Le Mont-Blanc reçoit alors les visites des plus illustres personnages.
-C'est d'abord, en 1779 celle de Gœthe, accompagné du duc de Weimar.
-Lui aussi est séduit par la beauté du spectacle. C'est le 4 novembre
-à la nuit, qu'il entre dans la vallée: «Nous remarquâmes, dit-il,
-au-dessus de la montagne, à droite, devant nous, une lumière que nous
-ne pouvions expliquer. La beauté de ce spectacle était tout à fait
-extraordinaire.»
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Genève._]
-
-Chateaubriand y vient à son tour, en 1805. Seul dans le concert des
-admirateurs, il donne une note discordante. «Ceux, dit-il, qui ont
-aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers,
-sont plus heureux que moi, mon imagination n'a jamais pu découvrir
-ces trésors... quant au voyageur de la vallée de Chamonix, c'est en
-vain, qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d'un
-entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et
-dur, sans couchant et sans aurore; triste séjour où le soleil jette à
-peine un regard, à midi, par-dessus une barrière glacée.»
-
-Un pareil jugement devait rester sans écho: il sera d'ailleurs très
-vivement critiqué par la suite. Vingt ans plus tard, Victor Hugo
-devait lui donner le plus éclatant démenti: il trouvera que la vallée
-de Chamonix est «un temple», le glacier des Bossons «une ville
-d'obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides».
-
-Alexandre Dumas, George Sand, Napoléon III, Tyndall, Pasteur viennent
-tour à tour attirés, les uns par la curiosité, les autres par leurs
-recherches scientifiques.
-
-Théophile Gautier arrive en mai 1868, rendre au Mont-Blanc l'hommage
-que lui doit la littérature; il décrit en de belles pages, l'impression
-qu'il ressentit au débouché de la vallée de Magland: «Le Mont-Blanc
-se découvrit soudain à nos regards, et nous eûmes en ce moment la
-sensation complète du beau, du grand, du sublime.»
-
-[Illustration: _Intérieur à la Flégère._]
-
-La littérature contemporaine ne lui consacre pas seulement des
-articles; mais elle le prend comme un des éléments de l'action de
-ses romans avec l'«Alpe Homicide», avec «Tartarin sur les Alpes».
-La mode si capricieuse et si changeante pour une fois est fidèle et
-se fixe: le Mont-Blanc reste à la mode. Pour le public, un voyage à
-Chamonix s'impose comme une convenance mondaine; pour les alpinistes,
-le Mont-Blanc est un sommet qu'il faut avoir «fait»; pour les amateurs
-d'alpinisme acrobatique, les Aiguilles du Mont-Blanc sont une
-consécration.
-
-Près de deux siècles se sont écoulés depuis le jour où la lumineuse
-coupole haussée par-dessus les montagnes, fit à ses premiers amants le
-signe fatidique. Ils sont venus à elle fascinés, et lui ont consacré
-la plus grande partie de leur existence, leur art, leur énergie, leur
-science. D'autres leur ont succédé, certains lui ont sacrifié leur vie;
-qu'importe, d'autres sont venus, et la foule de ses admirateurs croît
-chaque jour.
-
-[Illustration: _Sur le chemin de la Flégère._]
-
-C'est que chaque saison révèle quelque beauté nouvelle. Après la
-conquête du sommet ce furent les cols qui tentèrent les explorateurs,
-puis les aiguilles fantastiques; enfin les «minces esquilles de roc» se
-révélèrent plus attirantes encore.
-
-L'art de conquérir les cimes a évolué à mesure que les pointes à
-conquérir étaient plus inaccessibles. L'homme s'est haussé à la
-grandeur des difficultés.
-
-Qu'importe la position du corps, pourvu qu'il adhère à la muraille;
-qu'importent les mains déchirées pourvu qu'elles tiennent la prise;
-qu'importe la morsure du gel si elle ne fait pas ouvrir les doigts:
-petites souffrances qui passent inaperçues dans l'ardeur de l'assaut
-violent, oubliées dans les joies d'un retour victorieux, blessures
-glorieuses qui en prouvant l'âpreté de la lutte, exaltent l'importance
-de la victoire.
-
-Lorsque le Mont a étendu sa grande ombre envahissante sur l'âme
-de l'alpiniste, celui-ci ne peut résister à l'envoûtement. Malgré
-l'angoisse des positions vertigineuses le long des parois abruptes, il
-revient à la montagne. Dans les dures épreuves des couloirs glacés, des
-escarpements effroyables, il est tenté de faire le même vœu que Tonia
-de Maurin des Maures: «Bouan Dioù, bouano mère! que l'ooublidi.» Mais
-le Mont est là qui l'attire invinciblement.
-
-Et c'est pourquoi, subissant le sort commun de mes frères de la
-montagne, en cette saison d'automne pleine de langueur, je suis revenu
-au Mont-Blanc.
-
-Il est plus beau que jamais avec son piédestal d'arbres roux, d'herbes
-brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de neige une
-bordure de velours aux couleurs changeantes. Mais l'homme ingrat l'a
-déserté: partout on ferme; le funiculaire du glacier de Bionnassay
-ne monte plus aux flancs du Mont-Lachat; le Montenvers est clos;
-clos aussi le refuge du col du Bonhomme; clos le chalet de Lognan.
-Et cependant! que de courses sont encore praticables; que de féeries
-se jouent encore, sur les monts, avant que commence le grand drame
-silencieux de l'hiver!
-
-[Illustration: _Procession à Combloux._]
-
-
-
-
-[Illustration: _La vallée de Chamonix._]
-
-
-CHAPITRE II
-
-Vallée
-
- Pour eux aussi refleurissaient
- les prairies et se doraient les
- moissons.
-
- Guido REY.
-
-
-Il faudrait la fine et précise observation d'un Devambez pour dépeindre
-toutes les choses menues que l'alpiniste, du haut des Aiguilles,
-aperçoit au fond de la vallée lilliputienne: les petites maisonnettes,
-disposées avec grâce sur les prairies vert tendre, les petits traits
-blancs qui relient les villages comme avec des rubans de poupées, le
-petit train mécanique, le filet d'eau capricieux de l'Arve, les arbres
-minuscules groupés en petits bois, les imperceptibles pucerons roux
-qui se déplacent lentement dans des pâturages de rêves enfantins,
-portant d'invisibles clochettes dont le son grêle se répercute et monte
-comme une lointaine musique de nains. Toutes les couleurs, toutes les
-teintes sont fraîches, comme si le peintre venait de donner son dernier
-coup de pinceau.
-
-Comme tout cela respire l'ordre, l'harmonie, l'aisance! Rien ne permet
-de penser avec Chateaubriand que c'est là «un triste séjour où le
-soleil jette à peine un regard à midi, par dessus une barrière glacée».
-Demandez aux habitants des villages qui se succèdent au bord de l'Arve,
-depuis le Col de Voza jusqu'au Col de Balme, à ceux des Houches, des
-Bossons, ou de Chamonix, à ceux des Praz, des Tines ou d'Argentière,
-s'ils «se regardent comme en exil»? Tout le passé se dresserait contre
-une pareille pensée.
-
-[Illustration: _Les Houches._]
-
-[Illustration: _Le viaduc Sainte-Marie._]
-
-Avant l'invasion pacifique des touristes, qui en amenant la richesse a
-stabilisé la population, les Chamoniards émigraient pour gagner quelque
-argent, puis les économies réalisées, ils revenaient à la terre de
-leurs aïeux, à l'ombre des grands pics, appelés par eux. Sans regret,
-ils quittaient la riante Italie, ou la belle terre de France, pour
-regagner leur vallée. Et pourtant! ils avaient goûté d'une civilisation
-différente, d'une existence nouvelle; ils avaient vu les merveilles
-des villes, les magasins magnifiques, la vie facile.
-
-[Illustration: _Près de Chamonix._]
-
-Mais tout cela ne valait pas pour eux, l'éblouissement des midis
-ensoleillés dans l'atmosphère transparente, ni la montée de l'air
-brûlant qui, en août, fait vaciller les glaciers, ni même ces heures
-exquises où la neige redoutable, fondant sous les brises chaudes du
-printemps, se mue en mille petits ruisseaux qui dansent et chantent au
-soleil, sur les pentes, entre les racines des mélèzes et des bouleaux.
-
-[Illustration: _Maison de Jacques Balmat._]
-
-D'ailleurs leur vallée n'est point pauvre. Au printemps, suivant
-l'effort du vent, d'innombrables arbres fruitiers effeuillent sur
-les jardins et les prés, leurs pétales blancs comme une légère neige
-d'arrière saison. A l'époque de la miellée, c'est un bourdonnement
-continu d'abeilles affairées, apportant aux ruches symétriquement
-disposées, le butin qu'elles sont allées dérober aux fleurs jusqu'à
-la limite des glaciers. Dans les prairies et les alpages, sur les
-plateaux, graves et solennelles, les vaches se gorgent d'herbe
-parfumée; dans les rochers les chèvres, cabriolent au soleil. L'orge et
-les pommes de terre germent rapidement dans la terre fertilisée par les
-apports des glaciers.
-
-[Illustration: _Le Dôme du Goûter vu d'un chalet, près de Chamonix._]
-
-[Illustration: _L'Aiguille du Midi._]
-
-Terre vraiment sainte, conquise sur le torrent, la forêt et la
-montagne, par le travail millénaire de la race on la transporte depuis
-des siècles à dos d'homme, dans de grandes hottes d'osier en forme
-d'amphore, pour la placer sur le banc de rocher le plus ensoleillé.
-Chaque hiver la neige l'entraîne avec elle, dans son avalanche vers
-les bas-fonds, mais chaque printemps, l'homme avec cette obstination
-farouche que seul possède le montagnard, la recharge dans sa hotte et
-la remonte. Curieux spectacle pour le touriste que celui de ce geste
-ancestral, par lequel le paysan, d'un pas lent et assuré, va, sûr de
-lui, par les rochers et les fondrières, portant sur son dos l'espoir
-des moissons futures.
-
-Non, la montagne n'est pas une marâtre, à ceux qui l'aiment assez pour
-vivre en elle de sa vie.
-
-[Illustration: _Les Aiguilles, un soir d'orage._]
-
-[Illustration: ++ Vache au pâturage.]
-
-Et l'hiver! Lorsqu'arrive son cortège de gel et de bises, dans le repos
-forcé, c'est la douce intimité de la maison étanche, tiédie par les
-bûches de sapin, abattues durant la saison favorable. Dehors, tandis
-que les blancs flocons tombent continûment, dans la grande paix, noyant
-palissades et rochers sous un froid manteau, c'est le grand silence,
-rompu seulement par intervalle par les sonnailles assourdies des bêtes,
-qui reposent dans l'étable proche. Journées monotones où se redisent
-cent fois les prouesses accomplies sur les Aiguilles durant l'été;
-longues soirées douces où l'on se réunit autour du foyer entre voisins,
-où l'on chante ces lentes mélopées, qui vibrent de toute la rude nature
-alpestre, ces chants que les montagnards, dit Guido Rey, ont appris «du
-vent qui siffle à travers les fentes des roches et du torrent qui mugit
-au fond de la vallée». Puis la soirée terminée de bonne heure, c'est
-le retour hâtif à travers la nuit glaciale, infiniment limpide, sur la
-neige tassée qui crisse sous les pas, vers la maison qui dort sous la
-lune, avec son balcon de bois et ses larges auvents.
-
-[Illustration: _Monument de Saussure "Voici le chemin"._]
-
-Le village des Ouches, première commune que l'on traverse après avoir
-franchi le Col de Voza en venant de Saint-Gervais, représente bien
-le type parfait du village de la vallée de Chamonix. Un tout petit
-groupe de maisons serrées autour du clocher blanc, puis, épars le long
-des pentes jusqu'à mi-hauteur du col, toute une série de chalets. Les
-Ouches! c'est la porte d'entrée de la vallée. Le paysage, sauvage
-jusque là, devient infiniment gracieux et varié. Les hameaux succèdent
-aux hameaux, toujours pittoresques, avec leurs noms rappelant les
-accidents du sol, assortis avec les glaciers; c'est la Griaz, c'est au
-Pont, c'est au Cret, c'est Vers-le-Nant, c'est Taconnaz, ce sont les
-Bossons.
-
-[Illustration: _Médaillon de Balmat._]
-
-Chamonix! «Aucune localité du monde, dit encore Guido Rey, ne fut
-peut-être plus célébrée par les voyageurs, les romanciers et les
-poètes, davantage reproduite par les peintres et les photographes.
-Ce fut la conquête du Mont-Blanc qui rendit d'abord célèbre le petit
-village savoyard; puis ses maisonnettes blanches aux toits d'ardoise
-luisant parmi les frondaisons de pins, virent méditer Byron et
-Shelley, Chateaubriand et Théophile Gautier, Alexandre Dumas converser
-avec l'humble montagnard qui avait gravi le sommet le plus élevé
-d'Europe... Aujourd'hui le mont n'a plus de mystères, sur ses pentes
-sont disséminés d'hospitaliers refuges et la cime est devenue un
-observatoire astronomique. Le petit Chamonix est maintenant un élégant
-rendez-vous cosmopolite». Par une singulière destinée, le vieux Prieuré
-aura cette particularité d'être toujours trop petit pour contenir la
-foule sans cesse croissante des visiteurs, au nombre de 200.000 environ
-chaque année. Les auberges se sont multipliées, elles n'ont point été
-en nombre suffisant; elles se sont agrandies et elles se sont révélées
-encore trop exiguës; les palaces leur ont succédé avec leurs nombreuses
-chambres, et leurs innombrables fenêtres n'ouvrent pas encore assez de
-vues sur la chaîne du Mont-Blanc.
-
-[Illustration: _L'Aiguille du Dru, vue des Prats._]
-
-[Illustration: _Le lac Cornu._]
-
-Bien que Chamonix soit un petit chef-lieu de canton de trois mille
-habitants seulement, sa propreté, son luxe, l'importance des magasins
-qui bordent ses deux rues principales, lui donnent le droit de
-revendiquer le nom de ville.
-
-Le tour en est vite fait, car deux rues seulement sont à parcourir:
-la rue Nationale, orientée dans le sens de la vallée parallèlement à
-l'Arve, et l'avenue de la Gare, perpendiculaire à la rue Nationale.
-Cette dernière, de construction plus récente, donne à Chamonix son air
-de ville, avec ses magasins élégants et modernes, son jardin public et
-ses salons de thé.
-
-Si quelques instants suffisent pour parcourir Chamonix, il faudrait des
-mois pour visiter ses environs: c'est que nulle ville au monde n'est
-ceinte d'une aussi belle couronne d'aiguilles cravatées de glaces, et
-de dômes neigeux.
-
-Sur la rive droite de l'Arve s'étend la belle zone cristalline de
-roches granitiques et de schistes houillers qui forme les sommets
-du Brévent et des Aiguilles Rouges. Cette magnifique muraille de
-3000 mètres d'altitude, en tout autre lieu du monde serait vouée
-à l'admiration des touristes, mais, en cette région où tout est
-gigantesque, elle est réduite au rôle de simple belvédère d'où l'on va
-contempler le Mont-Blanc.
-
-[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc._]
-
-En face, sur la rive gauche, l'imposant massif des Aiguilles et du
-Mont-Blanc écrase tout par sa masse énorme et ses sept langues de glace
-qui descendent jusque dans la vallée de Chamonix.
-
-Dans ces deux chaînes parallèles, que de promenades, que de courses,
-que d'escalades, aussi diverses d'aspect que de durée et de difficulté!
-Tout chemin conduit à une merveille.
-
-[Illustration: ++ Chèvres au pâturage.]
-
-Disposez-vous d'une heure? Sortez de Chamonix à côté de l'Hôtel
-Beau-Site, suivez la route de Sallanches entre les jardins coquettement
-tenus et les prairies émaillées de fleurs, une demi-heure de flânerie
-vous conduira jusqu'à une boucle de l'Arve; derrière une haie de
-peupliers, scintille une nappe claire et limpide, où se mirent les
-monts avoisinants: c'est le lac des Gaillards avec ses deux vasques,
-séparées par une bande pierreuse; deux vasques jumelles qui ont la
-coquetterie de n'être pas semblables: l'une est assombrie par des
-herbes, l'autre est toute brillante des clartés d'une eau limpide
-dormant sur un fond de sable blanc.
-
-[Illustration: _La vallée de Chamonix, le soir._]
-
-Si le temps maussade n'encourage pas à s'élever sur les hauteurs et
-ne se prête pas aux vues panoramiques, descendez le cours de l'Arve,
-gagnez Servoz et de là, remontez les fameuses gorges de la Diosaz,
-sauvages à souhait; ne manquez pas de goûter aux fameuses écrevisses
-qui gîtent sous les roches.
-
-[Illustration: ++ Cloche de vache.]
-
-[Illustration: _Coucher de soleil sur le lac Champex._]
-
-Peut-être serez-vous attiré dans la direction du Mont-Blanc, vers le
-glacier des Bossons, dont on voit la croupe à travers les sapins.
-Traversez alors l'Arve par les hameaux des Praz-Conduits, des Barats,
-et des Tissours, gagnez la forêt. En une demi-heure par des sentiers
-faciles et bien jalonnés, vous aurez atteint le torrent des Tissours.
-Traversez-le; bientôt vous entendrez mugir la cascade du Dard avec
-ses deux chutes de treize et cinquante mètres. Puis, vous n'aurez que
-l'embarras du choix: Pierre Pointue sur la route du Mont-Blanc avec son
-interminable montée en forêt, ou le glacier des Bossons. Décidez-vous
-pour ce second itinéraire—puisque vous vous promenez seulement—prenez à
-droite, descendez sur le hameau des Pèlerins et bientôt vous saluerez
-à l'entrée du village la maison de Jacques Balmat, le vainqueur du
-Mont-Blanc. Vous regagnerez Chamonix à travers champs, en écoutant le
-concert continu des cloches et clochettes.
-
-Dans la chaîne du Brévent et des Aiguilles Rouges les excursions sont
-innombrables, par des sentiers en lacets sous les grands sapins:
-promenade exquise de deux heures, qui vous paraîtront deux minutes, à
-travers bois, jusqu'au plan des Chablettes; promenade de Planpraz dont
-l'amorce se trouve derrière la petite église de Chamonix.
-
-[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue des Flancs du Brévent._]
-
-Le fond de la vallée même de Chamonix offre une promenade délicieuse
-aux visiteurs les moins entraînés. A l'amont de la ville, derrière le
-Casino Municipal, s'étale en effet une petite plaine boisée: c'est le
-bois Bouchet poussé dans les délaissés de l'Arve. C'est là qu'il faut
-aller rêver le soir, à la nuit tombant des cimes, ou le matin lorsque
-le brouillard se perd dans l'Arve, aux heures des jeux changeants de
-lumière et d'ombre, pour lesquelles Virgile paraît avoir écrit ce beau
-vers:
-
- «_Majoresque cadunt altis de montibus umbrae._»
-
-Le bois Bouchet se prolonge jusqu'au village des Praz, joliment situé
-entre l'Arve et l'impétueux torrent de l'Arveyron échappé de la Mer de
-glace. Les Praz sont une annexe de Chamonix dont ils ne sont d'ailleurs
-distants que de deux kilomètres et demi.
-
-[Illustration: _L'Aiguille du Dru._]
-
-Au delà, le bois Bouchet reprend plus solitaire et moins humide. Mais
-il a changé de nom. Est-ce parce qu'on aperçoit l'obélisque du Dru
-entre les sapins qu'on l'a appelé le Paradis des Praz? C'est de là
-qu'il faut aller guetter le Dru dans ses incessantes transformations.
-
-La petite plaine de Chamonix se termine à quatre kilomètres des Praz au
-village des Tines, à l'entrée d'une région plus sauvage et plus boisée.
-
-L'Arve s'est frayé un passage étroit entre les deux barres rocheuses:
-les remous de ses eaux tumultueuses ont creusé dans le rocher de
-vastes trous circulaires appelés marmites de géants. Frappés par la
-ressemblance que ces excavations ont avec une cuve ou un tonneau,
-les habitants de la vallée les ont appelées des «tines» du mot
-latin «Tina». Le village a pris à son tour le nom de la gorge où se
-trouvaient les tines.
-
-Au delà de ce village, la vallée est étroitement encaissée, la route,
-le chemin de fer, l'Arve se disputent le passage et se superposent
-parfois, mais bientôt la vallée s'élargit à nouveau et ce sont
-encore des pâturages, coupés de bosquets gracieusement disposés, des
-clairières, avec des chalets rappelant ceux de la Suisse: ainsi nous
-arrivons à la partie supérieure de la vallée de Chamonix où rit au
-soleil, abrité contre les sapins des Aiguilles Rouges, le gai village
-d'Argentière.
-
-[Illustration: _Argentière et l'Aiguille de Floriaz._]
-
-Section de commune de Chamonix, Argentière rivalise avec elle: plus
-élevée que cette dernière de 200 mètres, elle est plus ensoleillée
-grâce à la large brèche du glacier d'Argentière qui descend jusqu'à
-proximité de la gare: aussi son climat est plus sec que celui de
-Chamonix. Située au pied de l'Aiguille Verte et de l'Aiguille du
-Chardonnet, elle jouit d'une vue incomparable sur ces deux sommets;
-dans la direction de Chamonix la vue s'étend sur le magnifique groupe
-des Aiguilles.
-
-C'est le point de départ de nombreuses courses. Sans parler des
-ascensions proprement dites qu'on peut effectuer dans le merveilleux
-cirque du Glacier d'Argentière, il faut citer d'abord, parmi les
-courses à la portée de tous les touristes, celle du Planet. C'est un
-des plus beaux belvédères de la vallée de Chamonix, il présente une
-vue admirable sur l'Aiguille Verte. Sur la rive droite de l'Arve c'est
-une longue série de promenades délicieuses parmi lesquelles il faut
-citer celle du lac Cornu qui dort à 2277 mètres d'altitude dans un site
-sauvage et grandiose.
-
-La course classique entre toutes, est celle de la Flégère, encore plus
-facile à atteindre d'Argentière que de Chamonix.
-
-En remontant enfin la vallée de l'Arve vers le nord, on atteint bientôt
-le dernier hameau de la Commune de Chamonix, le Tour, à 1462 mètres
-d'altitude en face du glacier qui porte son nom.
-
-[Illustration: _L'église d'Argentière._]
-
-Au-delà les alpages se prolongent jusqu'au Col de Balme, par de longues
-pentes herbeuses à perte de vue, irriguées par l'Arve, qui y prend sa
-source. D'innombrables troupeaux peuplent ces prairies, et toujours le
-son des clochettes monte dans l'air pur et transparent: grosses cloches
-à son grave portées solennellement par les vaches qui conduisent le
-troupeau, cloches grêles des chèvres capricieuses, le tout fondu en une
-mélodie étrange et charmante.
-
-Au Col de Balme, un immense tableau s'offre à la vue. Alexandre Dumas
-déclare qu'il y resta anéanti dans la contemplation du panorama, sans
-s'apercevoir qu'il faisait quatre degrés de froid. C'est qu'il avait
-sous les yeux tous les géants des Alpes françaises: le Buet, les
-immenses escarpements des Aiguilles Rouges, les pentes impressionnantes
-du Brévent, la vallée de Chamonix jusqu'au Col de Voza, puis l'Aiguille
-et le Dôme du Goûter, le Mont-Blanc lui-même, l'Aiguille Verte, les
-Droites, l'Aiguille du Dru et celle du Tour.
-
-[Illustration: _Au Col de Balme._]
-
-Au delà du col c'était le Valais, c'était toute la Suisse s'ouvrant
-pour une féerie nouvelle.
-
-
-
-
-[Illustration: _En vue du Mont-Blanc._]
-
-
-CHAPITRE III
-
-Voies d'accès
-
- Ils arrivent, pareils à des Chevaliers
- errants pour conquérir les belles Vierges
- des Alpes.
-
- Guido REY.
-
-
-D'abord il fut un simple récif sous-marin, puis il émergea, modeste
-îlot battu par les flots de la mer triasique, ayant l'apparence d'un
-plateau parsemé de lacs et de dépressions marécageuses. A la fin de
-l'époque miocène tout parut s'effondrer à l'entour. Mais les temps
-étaient révolus, l'aurore de l'époque pliocène vit l'immense rocher
-jaillir en quelques instants; des siècles, les siècles étant secondes
-pour les savants qui mesurent la longue suite des temps géologiques.
-
-Cependant les forces intérieures qui avaient poussé le majestueux
-édifice jusqu'à 5000 mètres d'altitude étaient épuisées et désormais
-c'est aux agents atmosphériques qu'allait incomber le soin de terminer
-l'œuvre et de la parachever lentement à travers les âges.
-
-[Illustration: _Dans les Séracs du Géant._]
-
-Dès l'époque quaternaire le mont semble avoir eu la forme qu'il
-présente aujourd'hui: celle d'une formidable pyramide quadrangulaire,
-dont la face Nord regarde la vallée de l'Arve et dont les trois autres
-faces ne sont visibles que du côté Italien.
-
-Observons le Mont-Blanc depuis Chamonix: on voit le glacier des
-Bossons, dont la base atteint presque le bord de l'Arve, se prolonger
-à sa partie supérieure par un berceau de neige enserré entre le Dôme
-du Goûter à l'Ouest et la ligne des rochers des grands Mulets à l'Est.
-La vallée neigeuse s'élève jusque sous la cime, sans ressaut apparent,
-sans pente impressionnante et il semble que la remontée de ce vaste
-couloir ne doive demander que de la patience. Vers le haut il s'élargit
-en un large cirque d'où il paraît que l'on peut facilement gagner soit
-l'arête Ouest, qui vient de l'Aiguille du Goûter, soit l'arête Est, qui
-joint le Mont-Maudit et l'Aiguille du Midi. D'en bas on jurerait qu'une
-fois sur l'arête on sera au sommet en une facile enjambée.
-
-[Illustration: _Anémones de montagne._]
-
-Comme tout est commode, depuis la vallée, lorsqu'on regarde le Mont
-avec une jumelle, assis commodément dans un fauteuil, tandis qu'autour
-de soi la vie bourdonne joyeuse. Cependant combien d'années, et hélas
-combien d'existences faudra-t-il sacrifier pour réaliser la conquête et
-asseoir définitivement les divers itinéraires par lesquels on accède au
-sommet.
-
-[Illustration: _Ascension de Saussure (d'après une vieille gravure)._]
-
-La fin du XVIII^e siècle va voir s'ouvrir la lutte entre le Mont et
-l'homme. Bourrit et de Saussure lancent le défi à la montagne, l'un par
-amour de la nature, l'autre par amour de la science.
-
-«Dans mes premières courses à Chamonix, en 1760 et 1761, dit de
-Saussure, j'avais fait publier dans toutes les paroisses de la
-Vallée, que je donnerais une récompense assez considérable à ceux qui
-trouveraient une route praticable pour y parvenir.»
-
-C'est sur cette promesse que vont commencer les tentatives. Période
-héroïque qui durera vingt-cinq années.
-
-C'est d'abord en contournant le Mont-Blanc par l'Est, à travers le
-Glacier du Géant qu'on va tenter de forcer le passage: non point tant
-parce que la voie paraît plus facile, mais parce que la région est
-mieux explorée. Depuis longtemps, en effet, les crystalliers vont par
-le Montenvers et la Mer de glace chercher des quartz dans le cirque
-de Talèfre au pied des Droites et des Courtes; de là ils ont aperçu
-la calotte du Mont qui paraissait toute proche. Ignorants de la
-montagne ils croient au début qu'ils pourront atteindre directement
-ce qui paraît si près des yeux. Mais les crystalliers se heurtent
-au Mont-Maudit et se rendent vite compte que le Mont-Blanc est
-inaccessible pour eux par cette voie.
-
-[Illustration: _Le cirque de Talèfre._]
-
-Leurs efforts vont alors se concentrer sur les deux voies d'accès
-qui se présentent tout naturellement à l'esprit lorsqu'on regarde le
-Mont-Blanc depuis le Prieuré: l'arête occidentale par le Col de Voza,
-l'Aiguille du Goûter et le Dôme du Goûter, et la route des Bossons qui
-monte directement sans barre rocheuse interposée, comme une immense
-langue de neige ininterrompue.
-
-Plus accoutumés au rocher qu'au glacier, les crystalliers et les
-chasseurs vont chercher à s'élever le plus haut possible vers le
-Mont-Blanc par le rocher. C'est pourquoi on les voit dès leurs
-premières explorations, escalader l'arête rocheuse qui sépare le
-glacier des Bossons de celui de Taconnaz et porte le nom de Montagne
-de la Côte. En 1775, Michel et François Paccard, Victor Tissai et
-Couteran, remontent la rive gauche du Glacier des Bossons le long
-de la Montagne de la Côte jusqu'au sommet et parviennent à prendre
-pied sur le glacier. Ils traversent alors la région crevassée appelée
-aujourd'hui la Jonction, et atteignent ainsi le pied du Dôme du Goûter.
-Mais pressés par le temps, n'osant passer la nuit sur le glacier, ils
-ne voulurent pas ce jour-là aller plus avant et battirent en retraite.
-Cependant leur tentative n'avait pas été inutile. Ils avaient découvert
-une voie d'accès permettant d'atteindre au-dessous de la cime du
-Mont-Blanc le cirque qui s'étend entre le Dôme et le Mont-Maudit et que
-l'on appellera bientôt le Grand Plateau. Il restait toutefois à sortir
-de ce cirque et à gagner l'arête terminale.
-
-[Illustration: _Sur la route du Mont-Blanc._]
-
-Continuer droit dans la direction du Mont-Blanc, c'était impossible,
-car la pente de neige se redresse en un escarpement formidable, sur 800
-mètres de haut. Il apparaissait dès lors nécessaire de tenter de gagner
-l'arête, soit à droite, soit à gauche pour la suivre ensuite dans la
-direction du sommet. Le premier itinéraire qui s'offrait, consistait à
-gagner la dépression située dans l'arête Ouest entre le Dôme du Goûter
-et le Mont-Blanc. L'expérience démontra que dans la direction du sommet
-l'arête se rétrécissait de plus en plus et finissait à droite et à
-gauche sur des à pics formidables.
-
-Restait alors l'arête Est: elle paraissait vulnérable entre le Mont
-Maudit et le sommet. A gauche, en effet, du Grand Plateau, la calotte
-du Mont-Blanc est supportée par deux lignes de rochers parallèles
-appelés Rochers Rouges. Entre ces deux barres rocheuses descend une
-langue de neige de 500 mètres de haut environ, qui aboutit au grand
-Plateau.
-
-[Illustration: _Le glacier et le jardin de Talèfre._]
-
-[Illustration: ++ Crystal de roche.]
-
-Ce couloir glacé, deux hommes vont tenter de le remonter. L'un était
-non point un guide, mais un simple chasseur de cristaux et de chamois.
-Il s'appelait Jacques Balmat, et il était âgé de 25 ans; un passe-port
-du 18 Nivôse an VII, lui donne la taille de cinq pieds, trois pouces;
-mais s'il avait le «nez ordinaire, la bouche moyenne et le front
-ordinaire», il était doué d'une énergie peu commune. Déjà, comme les
-autres crystalliers, ses collègues, il avait essayé de gagner le sommet
-du Mont-Blanc par le Glacier du Géant, mais la face Est lui avait
-été interdite par les abîmes du Mont-Maudit; il avait alors tenté
-l'ascension par la face méridionale et il avait échoué devant les
-pentes effrayantes du Glacier de Miage; il s'était rallié à l'arête
-Ouest par le Dôme du Goûter et il avait dû fuir devant la tempête et
-la terrifiante arête de glace. Seule, la face Nord restait inexplorée
-par lui. Or, un jour qu'il s'était attardé dans les parages du Grand
-Plateau, il y avait été pris par la nuit et avait dû y coucher. Avant
-de redescendre, il avait étudié les murailles qui l'entouraient et
-les Rochers Rouges ne lui avaient pas paru trop rébarbatifs. Descendu
-à Chamonix il avait tu, à tous, ses observations, sauf au médecin du
-pays, le D^r Paccard.
-
-Celui-ci, Chamoniard d'origine, avait trente ans, et comme ses
-contemporains l'idée de conquérir le Mont le hantait: lui aussi avait
-déjà pris part à quelques expéditions. Comme les autres, il avait fait
-une tentative par le Géant, une autre par la Montagne de la Côte, une
-troisième par l'Aiguille du Goûter. Il se préparait à une quatrième
-tentative, peut-être était-il attiré lui aussi par l'Arête Est, c'était
-la seule qu'il n'eût point encore tenté comme Balmat.
-
-[Illustration: _Le Mont-Maudit vu du Grand Plateau._]
-
-Le 7 août 1786, ces deux hommes également énergiques et courageux,
-partent seuls tenter leur chance sur le versant Nord. A quatre
-heures du matin, le lendemain, ils abordent le glacier; d'en bas,
-les Chamoniards les suivent à la jumelle avec anxiété, et les voient
-disparaître sur le Grand Plateau. L'attente inquiète se prolonge durant
-le reste de la journée. Soudain à six heures vingt-trois du soir, on
-voit se détacher sur le sommet du Mont-Blanc, simultanément, deux
-points noirs perdus dans l'immensité des cieux: c'étaient Balmat et
-Paccard, que saluait avec émotion toute la population de Chamonix. Les
-Rochers Rouges s'étaient laissés tourner. Le Mont-Blanc était vaincu.
-Avec une émotion indicible les deux hommes avaient entendu leur voix
-rompre pour la première fois un silence qui, comme le dit Javelle,
-«durait là depuis le commencement du monde».
-
-[Illustration: _Col du Mont-Maudit._]
-
-Dès le lendemain, de Saussure avisé de l'événement, partait pour courir
-sur leurs traces: mais la pluie et la neige le forcèrent à renoncer
-momentanément à son projet. Il lui faudra attendre l'été de l'année
-suivante.
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de l'Aiguille du Géant._]
-
-Le point de départ de la route du Mont-Blanc se trouve à Chamonix, près
-du monument qui a été élevé à sa mémoire. Après dix minutes d'une
-marche facile à travers les prairies on atteint la lisière de la forêt
-par les Praz-Conduits, les Buats et les Tissours. Puis, le sentier
-devient plus rapide sous les grands pins. Il franchit la cascade du
-Dard et s'élève par des lacets innombrables à travers les bois de
-mélèzes qui peuplent les flancs de l'Aiguille du Midi. Enfin ce sentier
-quitte la forêt: c'en est fini de la campagne gaie et fleurie montant à
-l'assaut de la montagne sur les deux rives du Glacier des Bossons. En
-trois heures, on a atteint le chalet de Pierre Pointue. Ses environs
-sont parsemés de gros blocs de granit abandonnés par le glacier lors de
-son retrait; quelques-uns de ces blocs ont une forme pyramidale; ils
-ont donné au lieu son nom de «Pierres Pointues». Du chalet, la vue est
-admirable: au-dessous du sentier, le Glacier des Bossons se déploie en
-replis majestueux formant d'immenses crevasses qui suivant l'heure du
-jour se teintent de couleurs brutales ou délicates. C'est là que se
-termine la route muletière; elle est prolongée par un sentier étroit,
-taillé par endroit en corniche dans le rocher et par lequel on approche
-graduellement du Glacier des Bossons. Encore 400 mètres de montée et
-l'on atteint Pierre à l'Échelle, limite extrême de la terre: au delà,
-le domaine de la glace commence, et aussi, l'ascension proprement dite
-du Mont-Blanc.
-
-[Illustration: _Au sommet du Mont-Blanc._]
-
-Depuis Pierre à l'Échelle, on aperçoit très nettement, à deux
-kilomètres de distance, émergeant du glacier, les rochers des Grands
-Mulets où se trouve le chalet du même nom. C'est le premier relais sur
-la route du Mont-Blanc. On s'y rend en traversant le glacier de biais,
-dans sa partie la moins tumultueuse, aussi est-il relativement facile
-de démêler sa route à travers le dédale des crevasses. Bientôt on entre
-dans la région proprement dite de la Jonction, ainsi appelée parce que
-c'est là que se réunissent le glacier de Taconnaz et celui des Bossons.
-Les deux courants glaciaires provoquent en se heurtant, d'immenses
-vagues de glace et de nombreuses crevasses, que l'on franchit sur de
-rudimentaires échelles: c'est la partie la plus pittoresque de la
-course, pour le simple touriste. Il circule dans un labyrinthe de
-murs tantôt blancs, tantôt bleus, tantôt verdâtres, parfois violacés
-ou nacrés suivant l'incidence de la lumière. Après quelques instants
-de marche dans ce dédale, la route devient à nouveau facile, le névé
-apparaît, et on aborde enfin la langue de neige qui permet de gagner
-la marge de rocher où se trouve l'hôtellerie des Grands Mulets.
-
-[Illustration: _La vallée de Chamonix vue de Pierre Pointue._]
-
-Cet îlot de rochers qui émerge sur la rive gauche du glacier supérieur
-des Bossons, forme le seuil du prodigieux couloir de glace qui
-mène au sommet du Mont-Blanc, à travers des régions désertiques et
-silencieuses. D'abord ce fut une simple plateforme sur l'éperon
-rocheux, à 3051 mètres d'altitude, au pied de l'Aiguille Pitchner: sa
-situation abritée des avalanches, l'avait fait choisir par les guides
-pour y passer la nuit. En 1886, la plateforme fut aménagée, un chalet y
-fut édifié que l'afflux des touristes poussa à transformer en véritable
-hôtellerie, en 1896. Depuis lors, les Grands Mulets sont réputés l'un
-des plus beaux belvédères des Alpes et nul titre ne paraît mieux mérité.
-
-Au delà des Grands Mulets commence l'ascension proprement dite du
-Mont-Blanc; c'est là que commence une région qui suivant le caprice du
-temps est un paradis ou un enfer, une zone de vie intense ou de mort.
-Par le beau temps, c'est la montée lente à travers les champs de neige
-éblouissants, scintillants de mille feux sous le soleil éclatant,
-véritable voyage dans un pays de rêve où tout est d'un blanc si pur
-qu'un lys y serait terne, d'un bleu si profond que le ciel y paraît
-noir. Mais par la tourmente c'est un voyage effroyable et lugubre, dans
-lequel le vent vous entraîne, la neige vous aveugle, où l'on aperçoit
-à travers le voile blanc de la tempête, les reflets inquiétants des
-crevasses qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, comme les
-lèvres du Mont prêtes à vous happer.
-
-[Illustration: _L'auberge des Grands Mulets._]
-
-Au départ du chalet, on se dirige d'abord vers le Dôme du Goûter, en
-longeant le mur de glace qui court des rochers Pitchner jusqu'à la
-base de l'arête Nord du Dôme. Puis, on prend résolument une direction
-Nord-Sud et par les Petites Montées, on gagne le Petit Plateau, à
-3635 mètres, courte plaine faiblement inclinée au-dessous de laquelle
-brillent les séracs du Dôme. C'est là un attirant spectacle, dont il
-convient toutefois de ne point trop chercher à s'approcher, car souvent
-les séracs s'écroulent en une redoutable avalanche; malheur au touriste
-qui se trouve sur son passage! c'est là, qu'en 1891, M. Rothe et le
-guide Simond furent ensevelis par une avalanche détachée du glacier
-suspendu aux flancs du Dôme. Pour éviter ce danger, l'itinéraire
-s'éloigne le plus possible du Dôme par une longue pente connue sous le
-nom de «Grande Montée», qui aboutit au Grand Plateau, vaste champ de
-neige de un kilomètre carré environ, dont la pente moyenne ne dépasse
-pas huit degrés.
-
-Du Grand Plateau trois voies d'accès s'offrent à l'alpiniste.
-
-Tout à fait à gauche, entre les parois verticales des Rochers Rouges et
-du Mont-Maudit, s'ouvre une vallée profondément encaissée, pleine de
-neige poudreuse et molle, où l'on enfonce jusqu'aux genoux, dissimulant
-de nombreuses et dangereuses crevasses; c'est le Corridor. Il se
-termine au Col de la Brenva au-dessus des célèbres escarpements du
-même nom. De là, on gagne le Mur de la Côte, constitué par une pente
-de glace haute de 60 à 70 mètres de cinquante degrés d'inclinaison.
-Une fois le mur franchi, on suit l'arête Est du Mont-Blanc dans la
-direction du sommet par les Petits Rochers Rouges et les Petits Mulets:
-une pente douce conduit alors au point culminant, 4810 mètres.
-
-La seconde voie d'accès est «l'ancien passage» celui dans lequel
-s'engagèrent Balmat et le D^r Paccard; elle suit le flanc droit des
-Rochers Rouges.
-
-[Illustration: _Dans les séracs du Mont-Blanc._]
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc vu du val Ferret._]
-
-Le passage le plus fréquenté est celui du Col du Dôme que l'on aperçoit
-droit devant soi, lorsqu'on arrive au Grand Plateau. Il n'offre
-aucune difficulté. Et puis l'arête des Bosses dans l'air transparent
-est là, tentante, lumineuse, rassurante: c'est la route sûre.
-
-[Illustration: _Le rocher des Grands Mulets._]
-
-Au Col du Dôme du Goûter, la route de Chamonix rejoint celle qui monte
-de Saint-Gervais par l'Aiguille du Goûter. Non loin de là, émerge
-un petit rocher plat, presque au niveau de la neige. Longtemps, les
-guides eurent le projet d'y construire un refuge. Ils avaient dans ce
-but, ouvert une souscription à l'auberge des Grands Mulets; mais le
-projet était resté sans suite. En 1890, M. Joseph Vallot construisit
-une modeste maisonnette de bois. Puis, en 1893, il agrandit le refuge
-primitif et fit édifier sur la pointe du rocher la plus voisine un
-refuge pour les voyageurs. Grâce à cette initiative, aujourd'hui, dans
-le désert effroyable, deux toits bravant les hivers et les vents,
-offrent au voyageur l'hospitalité.
-
-La route des Bosses, dernière section de l'arête occidentale, commence
-au refuge Vallot. C'est là que s'étaient arrêtés jadis les guides
-de Saussure et de Bourrit quand ils avaient tenté l'ascension du
-Mont-Blanc par Saint-Gervais.
-
-C'était en septembre 1784. Bourrit, découragé par plusieurs
-tentatives malheureuses faites depuis Chamonix commençait à douter de
-l'accessibilité du Mont par la vallée des neiges, comme on appelait
-alors l'itinéraire des Grands Mulets. Il avait appris que deux
-chasseurs de la Gruaz prétendaient avoir escaladé l'Aiguille du Goûter;
-et il était allé s'entendre avec eux pour rééditer cet exploit. Sous
-leur conduite il s'était élevé le long de la rive droite du Glacier
-de Bionnassay par les rampes du Mont de Lar et le triste plateau de
-Pierre Ronde, mais impressionné par l'aspect désertique de la région,
-trahi par ses forces, il avait dû abandonner la partie. Deux de ses
-compagnons, Couttet et Cuidet avaient continué; il les avait vu
-escalader l'Aiguille du Goûter et disparaître. Le lendemain, alors
-qu'on commençait à désespérer de leur retour, ils étaient apparus,
-affirmant qu'ils étaient allés jusqu'au Mont-Blanc, ou tout au moins
-si près, qu'ils n'en étaient plus séparés que par «une ravine». A la
-vérité ils ne paraissaient avoir atteint que le rocher des Bosses et
-ils avaient encore 400 mètres de différence de niveau à gravir.
-
-[Illustration: _Le passage de la Jonction._]
-
-Il faudra attendre soixante-quinze ans avant que «la ravine» soit
-traversée.
-
-Aujourd'hui, la route de Saint-Gervais, qui fut la dernière découverte,
-paraît sur le point de devenir la plus fréquentée de toutes voies
-d'accès, grâce à la construction du tramway du Mont-Blanc. Celui-ci
-s'élève, en effet, par la vallée de Montjoie, le Col de Voza et le
-Mont-Lachat, jusqu'à peu de distance du grand glacier de Bionnassay.
-Du terminus actuel on peut en deux heures atteindre le chalet de Tête
-Rousse, deux heures encore d'escalade facile et l'on est au sommet de
-l'Aiguille du Goûter. Une heure trois-quarts, on gagne aisément le
-refuge Vallot d'où l'on n'est plus qu'à une heure un quart du sommet.
-Sept heures donc suffisent actuellement pour atteindre la cime qui
-déjoua les efforts des premiers alpinistes durant vingt-cinq années.
-
-[Illustration: _Le Grand Plateau et les Bosses._]
-
-[Illustration: _Versant italien: les escarpements de la Brenva._]
-
-De même que les rochers des Grands Mulets et des Bosses, le plateau de
-Tête Rousse fut un lieu de repos avant d'être une hôtellerie. Dès 1785,
-Saussure y avait fait édifier une hutte de pierre? C'est là qu'il avait
-passé la nuit du 14 septembre. Cette nuit splendide, passée dans le nid
-d'aigle juché au-dessus du glacier de Bionnassay, laissa dans l'esprit
-du savant un inoubliable souvenir. «La vapeur du soir, dit-il, qui
-comme une gaze légère tempérait l'éclat du soleil, et cachait à demi
-l'immense étendue que nous avions sous nos pieds, formait une ceinture
-du plus beau pourpre, qui embrasait toute la partie occidentale de
-l'horizon; tandis qu'au levant, les neiges des bases du Mont-Blanc,
-colorées par cette lumière, présentaient le plus grand et le plus
-singulier spectacle.» La nuit vient et Saussure est impressionné par
-«le profond silence qui règne dans cette vaste étendue, agrandie encore
-par l'imagination». Une sorte de terreur l'envahit, il lui semble qu'il
-a «seul survécu à l'univers et qu'il voyait son cadavre étendu à ses
-pieds».
-
-[Illustration: _Caravane scientifique arrivant au refuge Vallot._]
-
-Aujourd'hui, une accueillante hôtellerie de montagne offre aux
-voyageurs un confort très suffisant. C'est là qu'on va passer la
-nuit avant de tenter l'ascension du Mont-Blanc. Le lendemain de
-grand matin, on part car il faut avoir gravi l'Aiguille du Goûter
-avant que le soleil ait provoqué des avalanches de rochers. Cette
-ascension n'offre d'ailleurs aucun danger sauf les chutes de pierres.
-Une cabane construite sur le plateau terminal de l'Aiguille permet
-une halte agréable; puis on monte sur les larges flancs du Dôme du
-Goûter, laissant à gauche de débonnaires séracs, tandis qu'à droite la
-magnifique Aiguille de Bionnassay paraît s'enfoncer sous terre, avec sa
-délicate arête aérienne et sa formidable corniche de glace. Bientôt,
-on atteint le Col du Dôme, le passage des Alpes le plus battu par les
-vents et le plus baigné par les nuages; on y rejoint la route qui
-monte des Bossons par la «vallée de neige». Alors commence l'ascension
-des Bosses: gigantesque et raide escalier, prodigieusement escarpé
-au-dessus du glacier de Miage, dangereux par le grand vent. Enfin, la
-crête s'élargit peu à peu, en même temps que la pente diminue, et l'on
-arrive sans peine sur la croupe arrondie tout à fait confortable qui
-forme la cime du plus haut sommet des Alpes.
-
-[Illustration: _Le refuge Vallot._]
-
-Du panorama du Mont-Blanc, que dire? Dénombrer les sommets qui
-l'entourent serait fastidieux; il suffit, d'ailleurs, de recourir à
-un atlas de géographie. Nommer les milliers de pics visibles autour
-de l'horizon, à quoi bon? Les pics n'existent plus pour l'œil; chaque
-massif, si grand soit-il, ne devient lui-même qu'un simple détail
-dans l'océan de cimes où moutonnent par grandes ondes toutes les
-Alpes: au Nord, l'Oberland Bernois, à l'Est, les géants du Valais,
-au Sud, le Piémont. Et vous, massifs des Alpes françaises, Oisans,
-Maurienne, Tarentaise, comme il faut attentivement scruter l'horizon
-pour distinguer vos cimes familières si grandes de près, bien petites
-choses de là-haut! Visages amis vous vous cachez derrière tant d'autres
-sur la toile paisible et claire déroulée à mes pieds! Dans ces sommets
-qui émergent et se pressent autour du colosse, que de pointes rallument
-des souvenirs éteints, tellement enfouis sous la cendre du passé qu'ils
-paraissaient oubliés! Que de rochers éveillent aussi de nouveaux désirs
-de conquête!
-
-[Illustration: _L'aiguille et le glacier de Bionnassay._]
-
-[Illustration: _L'Aiguille de Bionnassay, vue de l'arête des Bosses._]
-
-Sous les pieds de l'alpiniste s'ouvrent les scabreuses mais belles
-routes d'Italie; quelles descentes émouvantes à tenter dans les à pics
-formidables de la Brenva. A une heure de marche du sommet se dresse le
-Mont-Blanc de Courmayeur avec sa vue plongeante sur le versant italien.
-C'est par là qu'il faut descendre si l'on veut éprouver toutes les
-angoisses de la mort, mais seulement si l'on est alpiniste de tout
-premier ordre. Qui se douterait à voir ces prodigieux escarpements
-au-dessus du Glacier de la Brenva, bordé des Aiguilles de Peteret,
-que ce soit un lieu de passage? Et cependant dès 1863, d'intrépides
-alpinistes n'hésitaient pas à en tenter la montée. Cette escalade ardue
-fut ce qu'elle paraissait devoir être; elle se termina par une terrible
-chevauchée sur un mur de glace vive, arête glacée tellement étroite
-que les pieds ne trouvaient plus la place de se poser, sur laquelle on
-avançait à califourchon.
-
-[Illustration: _Caravane scientifique montant au Dôme du Goûter._]
-
-Aujourd'hui, l'itinéraire est mieux précisé, mais il subsiste avec ses
-dangers dont le principal consiste dans des chutes de séracs.
-
-[Illustration: ++ Au sommet.]
-
-D'autres voies moins périlleuses conduisent en Italie. L'une, que l'on
-pourrait qualifier d'internationale, suit l'arête Est du Mont-Blanc,
-et, par les Petits Mulets, le Mur de la Côte, le Mont-Maudit, les
-pentes neigeuses du Mont-Blanc de Tacul, aboutit au refuge du Col de
-l'Aiguille du Midi. De là, on descend sans aucune difficulté par la
-vallée blanche et le glacier supérieur du Géant, au col du même nom,
-puis à Courmayeur par la croupe du Mont-Frety.
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc, vu de Courmayeur._]
-
-Une autre voie d'ascension part de Courmayeur, remonte le cours de la
-Doire dans la direction du gracieux lac Combal et du Col de la Seigne.
-Puis elle remonte le Glacier de Miage sur sa rive gauche le long des
-contreforts du Mont du Brouillard; elle traverse enfin la base de
-l'affluent le plus méridional du Glacier de Miage, appelé Glacier du
-Mont-Blanc et rejoint au Sud-Est de la Tourette non loin des Bosses, la
-route de Saint-Gervais.
-
-De ce côté, les variantes sont nombreuses, leur tracé peut changer
-suivant les saisons et les années au gré des caprices de la glace. Car
-le glacier est capricieux, et ses oscillations tendent perpétuellement
-à modifier les itinéraires et les aspects de la montagne au-dessous du
-sommet du Mont-Blanc.
-
-Seule, la cime reste intangible, éternelle, telle qu'elle apparut
-à la fin de l'époque quaternaire, défiant les éléments, le temps
-et l'homme. Depuis des siècles, immuable dans le ciel profond, la
-coupole de glace brille infiniment pure. Un jour, l'homme essaya de
-lui imprimer définitivement son empreinte et il voulut surélever le
-sommet glacé de quelques mètres par une misérable cahutte de bois,
-péniblement dressée, dans laquelle il avait enfermé pour l'hiver des
-instruments de physique. Afin d'assurer la solidité de l'édifice
-il avait voulu creuser jusqu'au rocher que depuis la fin du temps
-pliocène, la neige dérobe aux regards de l'homme. Mais la neige a gardé
-son secret! l'homme alors a ingénieusement amarré son édifice sur la
-glace elle-même. Insensiblement, en quelques années, la selle de glace
-s'est dérobée, la construction a marché vers l'abîme. Alors, l'homme a
-piteusement enlevé les débris, avant que le glacier inférieur ne les
-happe. La neige a retrouvé sa virginité, et le sommet l'altitude que
-les forces réunies de la nature lui ont imposé depuis des milliers de
-siècles.
-
-[Illustration: _L'Observatoire Jansen._]
-
-
-
-
-[Illustration: _Le Village et le Glacier d'Argentière._]
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Dans la nef d'Argentière
-
- Montagnes! Pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté?
-
- BYRON.
-
-
-Je ne suis pas de ceux qui prennent la montagne pour un champ de
-course, et qui, mettant leur idéal à monter en courant et à descendre
-au galop, semblent souhaiter d'y séjourner le moins longtemps possible:
-je suis au contraire de l'école des alpinistes qui, ne pouvant
-s'arracher à la montagne, prennent leur plaisir à flâner indéfiniment
-sur les glaciers éblouissants et à se réchauffer le long des parois
-rocheuses dorées par le soleil.
-
-C'est pourquoi ce matin, sans hâte, dans le froid aigrelet du
-petit jour d'automne, je suis parti paisiblement vers le glacier
-d'Argentière. Dans le village, tout dort: vide, la route bordée
-d'hôtels qui s'ouvre devant la gare déserte: silencieux, le chemin
-que l'on suit à droite à quelque cents mètres de la station. Au
-delà de l'église dont les cloches sommeillent encore, c'est le vieux
-village. Déjà, on entend remuer dans les étables; attaché à la porte
-d'une écurie, un mulet attend, placide, qu'on le bâte; un chien me
-témoigne quelque animosité au sortir du village et je gagne les
-prairies imprégnées de rosée. La voie du chemin de fer franchie, un
-maigre bois de pins parsemé de rochers commence, il est noyé dans la
-brume matinale. La route muletière tourne sur la droite pour gagner la
-moraine gauche; au passage du pont de bois, sur le torrent grondeur,
-quelques embruns me fouettent le visage, et dissipent les brouillards
-du sommeil qui traînent encore dans mon cerveau. Un regard vers le
-chalet de Lognan, me le montre très haut sur la croupe, minuscule, à
-peine perceptible dans la buée de l'aurore.
-
-Au delà du pont, le sentier bifurque.
-
-A gauche, il conduit vers la base du glacier que l'on aperçoit
-confusément, masse bleuâtre dans la grisaille de la nuit finissante.
-
-[Illustration: _Sur le Glacier d'Argentière, au fond, le Dolent._]
-
-A droite, la route muletière gagne la moraine parmi les roches et les
-éboulis. Une végétation d'abord rare, puis luxuriante, à mesure que
-l'on s'élève, tapisse toute la croupe sur laquelle serpente le chemin:
-arbrisseaux nains, au feuillage déjà rougi par l'automne, petites
-plaques d'herbes émaillées de fleurs aux couleurs délicates, mousses
-roses égayant la rocaille. La forêt commence bientôt: une vieille forêt
-de pins décharnés aux bras cassés par les avalanches; un bois tout
-peuplé de troncs séculaires à demi rongés par le temps. Le sentier
-gagne de la hauteur par mille détours sous les dômes silencieux.
-Enfin la forêt s'éclaircit, les mélèzes branchus et tortueux, rois de
-cette zone subalpine, abritent quelques maigres prés-bois. A travers
-leurs branches on aperçoit, bien haut encore, d'immenses formes
-encapuchonnée,s de blanc, immobiles comme en prière dans le calme
-solennel du matin. Mais les arbres et les capricieux détours du chemin
-les dissimulent bientôt à la vue, et le sentier s'élève, toujours
-tournant, dans les maigres pâturages rocheux qui ont succédé aux
-prés-bois.
-
-[Illustration: _De l'Arête du Chardonnet, vers la Verte et le
-Mont-Blanc._]
-
-Maintenant on aperçoit distinctement le chalet-hôtel de Lognan à faible
-distance; et tandis que le soleil levant fait courir un trait d'or sur
-les cimes, je distingue mieux les formes qui m'intriguaient tout à
-l'heure figées dans je ne sais quelle attitude de supplication: ce sont
-les immenses séracs du glacier d'Argentière.
-
-[Illustration: _Bûcherons au travail._]
-
-Le courant glaciaire franchit les derniers kilomètres de sa course
-dans un lit extrêmement incliné et resserré; l'étranglement du passage
-qui compte à peine 400 mètres de large est tel, qu'il provoque la
-dislocation complète de la masse, un peu au-dessus de Lognan. Il se
-forme ainsi d'immenses obélisques aux aspects les plus inattendus:
-pyramides bleuâtres supportant des cubes de glaces semblables à de
-grosses têtes inertes, minces tours encapuchonnées de neige, longs
-prismes enchevêtrés entre lesquels joue une lumière phosphorescente
-et mystérieuse. C'est tout un peuple d'aiguilles glacées, qui descend
-d'une marche insensible et irrésistible vers le fond de la vallée.
-
-[Illustration: _Argentière et le Dôme du Goûter._]
-
-Les arêtes nettes et symétriques du chalet de Lognan se détachent sur
-cette étrange toile de fond. Outre un bâtiment aménagé en hôtel, le
-groupe de Lognan comporte quelques modestes maisonnettes et quelques
-abris rudimentaires aménagés sous les roches. La route muletière s'y
-arrête. Au delà, le sentier ne consiste plus qu'en une trace assez bien
-marquée, courant sur la crête de la moraine entre les blocs de granit.
-Puis la crête devient plus étroite, dominant à gauche les séracs d'une
-vingtaine de mètres; les herbes maigres disparaissent.
-
-En se retournant, on aperçoit la cime neigeuse du Buet: devant soi
-c'est le vaste glacier, éblouissant sous le soleil, encerclé de
-falaises abruptes, dominé par les glaciers suspendus qui descendent de
-l'Aiguille-Verte. On est sur le seuil du plus beau et du plus théâtral
-glacier des Alpes.
-
-[Illustration: _Le Glacier et l'Aiguille d'Argentière._]
-
-Le Glacier d'Argentière, en effet, mesure 11 kilomètres de longueur;
-il se déroule suivant une ligne absolument droite; aussi est-il
-remarquable par sa symétrie harmonieuse. Les pics qui l'entourent se
-correspondent et se font face des deux côtés du courant glaciaire. M.
-E.-A. Martel le compare très justement «à une de ces majestueuses nefs
-ruinées, dont les voûtes et les arcades sont effondrées, et les piliers
-seuls sont restés debout. C'est simple, homogène et impressionnant,
-comme un grandiose vaisseau gothique».
-
-[Illustration: _Glacier d'Argentière, au fond le Dolent et le Triolet._]
-
-Pour accéder au chœur de cette immense cathédrale qui a le ciel pour
-voûte, le Mont-Dolent et l'Aiguille du Triolet pour abside, et un
-transept de 4500 mètres de large compris entre l'Aiguille Verte et
-l'Aiguille du Chardonnet, on gravit le plus grandiose escalier d'ivoire
-que l'imagination puisse créer. Sur 1600 mètres, à partir des séracs
-de Lognan, le glacier s'élève par une pente douce, coupée de crevasses
-étroites, parallèles, symétriquement espacées, qui déterminent des murs
-de glace si régulièrement superposés qu'on a l'impression d'une longue
-suite de gradins d'ivoire ombrés d'azur; c'est un véritable escalier de
-Titans, conduisant au temple du lourd silence, où dort un immense lac
-polaire entre de fantastiques merlons de glace étincelants.
-
-Lorsqu'après avoir remonté sa rive gauche on est parvenu vis-à-vis
-de l'Aiguille du Chardonnet, on voit le glacier se coucher aux pieds
-des falaises pour devenir à peu près plat. Le cirque supérieur n'a
-en effet, qu'une dénivellation de 300 m. sur 4 kilom. d'étendue. A
-l'entour s'élèvent les immenses escarpements qui sur la rive gauche
-portent le nom de Droite et de Courtes, et où dorment de petits
-glaciers sournois et méchants.
-
-Plutôt que d'aller chercher une impossible route dans les couloirs qui
-strient la roche, il est préférable pour l'alpiniste de force moyenne
-de gagner la rive droite du glacier dans la direction de l'arête de
-l'Aiguille d'Argentière. Au sud du Glacier du Chardonnet existe en
-effet une cabane qui porte le nom de refuge du Glacier d'Argentière.
-Elle est construite à 2822 mètres d'altitude, non loin d'un point d'eau
-dans la moraine des Améthystes, sur un emplacement d'où l'on peut
-embrasser la totalité du bassin.
-
-Ce qui frappe tout d'abord c'est que, contrairement à la configuration
-habituelle des glaciers, celui d'Argentière n'a ni coude, ni
-tributaire. C'est un véritable cercle de géants sans issue. Il est
-entouré de prodigieux escarpements, que coupent des couloirs sauvages
-où tonnent les rochers, et que terminent des merlons aigus, armés
-eux-mêmes de lances de granit.
-
-[Illustration: _La Verte, les Droites, les Courtes, au fond, le
-Mont-Blanc._]
-
-Au moment de la pleine lune il faut aller passer la nuit au refuge
-d'Argentière: autour du cirque fantastique dorment dans un funèbre
-silence les grandes formes fracassées par je ne sais quel effrayant
-cataclysme: nuit de grandiose horreur sous la lumière crue qui projette
-sur la glace les ombres des Aiguilles, tandis que les couloirs emplis
-de ténèbres impénétrables semblent receler je ne sais quels effroyables
-démons.
-
-[Illustration: _Face au crescendo sans pareil des Courtes, des Droites
-et de la Verte._]
-
-[Illustration: _La Verte, les Droites et les Courtes vues du Glacier du
-Tour Noir._]
-
-On ne saurait trouver nulle part, ailleurs, un pareil entourage. Si
-l'on suit des yeux le pourtour de l'immense vaisseau en commençant par
-Lognan, c'est-à-dire par le Nord, le regard se heurte d'abord à une
-arête découpée en dents de scie, qui culmine à 4127 mètres sous la
-forme d'un immense dôme de glace vert foncé auquel on a donné le nom
-d'Aiguille Verte. Puis l'arête s'abaisse légèrement et se prolonge par
-une des plus impressionnantes murailles des Alpes.
-
-Les deux pointes principales portent les noms redoutés de Droites et de
-Courtes; un peu plus loin vers le Sud-Est se dresse un roc cylindrique,
-coté 3692 mètres appelé Tour des Courtes. Au-delà, l'arête se creuse
-pour se relever ensuite en un «cône de rochers noirs cuirassé de glaces
-grises et tout en affreux précipices» connu sous le nom d'Aiguille
-du Triolet par les alpinistes, qui redoutent ses rochers délités et
-abrupts. De cette aiguille part ce que M. Martel appelle une «bizarre
-courtine», mur de falaises tellement verticales que la neige ne peut
-y séjourner. Cette muraille forme la paroi de l'abside de l'immense
-cathédrale. Appuyée à l'Aiguille du Triolet à droite, elle aboutit
-à gauche, à un élégant cône de neige qui orne le fond du Glacier
-d'Argentière et en atténue l'austérité: c'est le Mont-Dolent, triple
-borne frontière de la France, de la Suisse et de l'Italie.
-
-[Illustration: _Sommet du Tour Noir, vue sur la Suisse._]
-
-Entre l'Aiguille de Triolet et le Mont-Dolent s'ouvre un ravin plein de
-neige, qui conduit à une dépression assez marquée au delà de laquelle
-on aperçoit le beau ciel d'Italie: «C'est le Beau Idéal d'un col» dit
-Wymper qui le traversa, alors qu'il cherchait dans le massif, un col
-comparable à celui du Géant.
-
-[Illustration: ++ Fleures de montagne.]
-
-[Illustration: _La Verte et les Droites, vues du Col d'Argentière._]
-
-A partir du Mont-Dolent, qui ferme le Glacier d'Argentière au Sud-Est,
-la crête tourne franchement vers le Nord-Ouest, formant une magnifique
-paroi qui porte le nom de Rochers Rouges d'Argentière; arête infernale,
-couronnée d'un hérissement de lances à 3691 mètres, elle ne le cède
-en rien en sauvage beauté aux pentes des Droites et de l'Aiguille
-Verte. Puis l'arête s'abaisse de 200 mètres environ pour former le Col
-d'Argentière. A la gauche du col et le dominant, un pic à l'aspect
-impressionnant: Javelle, son premier conquérant, le célèbre sous le nom
-de Tour Noir, «tour informe, lourde tour de 200 mètres, penchée de tout
-son incalculable poids sur le Glacier d'Argentière». Grimpé jusqu'au
-col par le versant du Glacier de la Neuvaz, Javelle traversa la face
-orientale de l'Aiguille sur une étroite corniche et atteignit ainsi
-l'arête: «Alors, écrit-il, délicieux souvenir, alors commence la grande
-gymnastique aérienne, la vertigineuse grimpée comme aux flèches de
-Strasbourg, alors viennent ces émouvants passages où, suspendu sur 1000
-mètres d'abîme, on tient du bout des doigts, du fin bord de la semelle
-à de simples rugosités de granit... de temps en temps, on regarde entre
-ses pieds, ou l'on penche la tête par-dessus son épaule pour contempler
-les profondeurs. Ah! les bons moments, et l'indicible plaisir.»
-
-[Illustration: _Aiguille du Géant, vue de la Brèche Charmoz._]
-
-A côté du Tour Noir, et à peine plus haut que lui, se dresse la
-splendide Aiguille d'Argentière. A la cathédrale incomparable qui
-contiendrait sans peine toutes celles que le génie de l'homme a
-édifiées au cours des siècles, il fallait des orgues dignes d'elle:
-l'Aiguille d'Argentière située dans le transept gauche forme ces orgues
-avec ses fins rochers élancés groupés par faisceaux comme d'immenses
-tuyaux. Comprise entre les Glaciers de Saleinaz et d'Argentière, elle
-fait le pendant des Droites.
-
-[Illustration: _Aiguille du Chardonnet._]
-
-Course d'un rare intérêt, l'Aiguille d'Argentière ne présente que peu
-de danger: des couloirs rocheux nécessitant une bonne habitude de
-l'escalade, des pentes de glaces abordables, des crevasses facilement
-franchissables. Il ne faut point cependant négliger les précautions
-en usage dans les grandes ascensions. Lors de sa première tentative,
-Wymper accompagné de Reilly et de ses guides Croz et Couttet s'était
-engagé sans méfiance sur une pente de neige glacée qui présentait
-toutes les apparences de la solidité et de la sécurité, mais, frappant
-fortement la croûte de glace pour se réchauffer les pieds, il y fit
-subitement un trou et entendit au-dessous de lui comme un fracas de
-vaisselle cassée. Il s'aperçut alors que lui-même et toute sa cordée
-étaient arrêtés sur une caverne qui était recouverte par une mince
-voûte de neige d'où pendaient des touffes de grandes stalactites...
-Toute la caravane aurait pu dégringoler dedans à n'importe quel moment.
-«Allez plus haut, Croz, nous sommes sur une crevasse»—«Nous le savons,
-répliqua-t-il»... D'une manière douce, mon camarade s'enquit si ce que
-nous faisions n'était pas ce qu'on appelle tenter la Providence? La
-réponse fut affirmative.
-
-Du sommet de l'Aiguille, la vue est incomparable: elle embrasse
-toutes les Alpes Pennines et Bernoises, le Chablais et le Bas-Valais,
-tandis qu'à ses environs immédiats, le Mont-Dolent, le Tour Noir,
-l'Aiguille d'Argentière, et la paroi des Droites et des Courtes forment
-d'admirables premiers plans.
-
-A côté de l'Aiguille d'Argentière et sur le même alignement se dresse
-l'Aiguille du Chardonnet; un col, bien connu des alpinistes de moyenne
-force, sépare les deux sommets.
-
-[Illustration: _Glacier d'Argentière: les Droites, les Courtes._]
-
-Durant la montée du Glacier du Chardonnet jusqu'au Col, on a le loisir
-d'examiner la très curieuse face méridionale de l'Aiguille: celle-ci
-est toute hérissée de petites pyramides rocheuses superposées en
-gradins. Du côté d'Argentière, la crête rocheuse descend en pente
-rapide vers le Nord-Ouest, tombant en précipices sur la langue
-terminale du Glacier d'Argentière où se pressent les formes blanches
-qui dans l'air transparent du matin semblaient des êtres figés dans une
-interminable prière.
-
-Et dans la douceur apaisante du bel après-midi d'automne, j'ai descendu
-à regret les marches de cristal, seuls vestiges intacts de la grande
-cathédrale gothique effondrée. Sous le soleil, les pierres croulaient
-dans les profondeurs sonores, les séracs s'éboulaient par intervalle
-en de sourds craquements, les cascades bondissaient dans la plaine
-en grondant, tandis qu'on entendait l'imperceptible et continuel
-crépitement des gouttes d'eau tombant dans les anfractuosités de la
-glace.
-
-[Illustration: _Le Couvercle et l'Aiguille de Talèfre._]
-
-Par le sentier qui serpente sur la crête de la moraine, à travers
-l'herbe rousse parsemée de rochers, j'ai regagné Lognan déserté par
-les troupeaux. Les pâturages rocheux étaient vides et silencieux; les
-mélèzes des prés-bois portaient des aiguilles d'or; entre leurs racines
-les ruisselets chantaient; les mouches bourdonnaient joyeusement.
-Les airelles portaient des feuilles pourpres comme les pampres leurs
-sœurs, car l'airelle est la vigne de la montagne. C'était le moment
-de la vendange: une nuée de vendangeurs ailés s'était abattue sur les
-buissons, on les entendait piailler et se disputer sous les branches,
-qui descendent en terrasses successives jusqu'au glacier que l'on
-aperçoit très bas en-dessous de l'encorbellement. Le bruit de mes
-pas dérangeait les vendangeurs de leur agréable besogne; les merles
-s'envolaient effarouchés et plongeaient vers la glace bleue en criant;
-de toutes parts flottait l'odeur de sapins et de fruits mûrs. Toute la
-montagne vivait joyeuse sous les derniers rayons du soleil couchant,
-tandis que déjà la brume montant de l'Arve envahissait la vallée.
-
-S'il faut qu'après la mort, nos âmes changent d'enveloppe, je forme
-le souhait, divinité bienfaisante, de devenir l'un des merles du
-bois de Lognan. La nuit venue, je volerai jusque dans la plaine, et
-perché sur quelque pommier non loin d'un palace dans la nuit claire
-et sereine, j'écouterai les airs de danse. Le jour j'élirai domicile
-dans quelque buisson à l'abri d'un rocher non loin du sentier, et si
-quelque touriste élégant s'égare près de ma demeure, inquiet, soufflant
-et peinant, je lui sifflerai, moqueur, les airs de danse que j'aurai
-appris sous la lune blafarde.
-
-Mais je n'aurai plus peur de l'alpiniste, du bruit de ses souliers
-ferrés, ni du son du piolet frappant le granit. Caché sous les
-feuilles, je le regarderai de mon petit œil noir très vif; invisible
-sous les brindilles, j'accompagnerai ses pas jusqu'à la limite
-supérieure des prés-bois, me souvenant que dans une autre existence,
-j'étais monté moi aussi dans la grande nef, silencieuse, qui dort sous
-la lune, entre les piliers à demi écroulés, que l'homme a baptisés la
-Verte, les Courtes, les Droites, le Triolet, le Dolent, Argentière et
-Chardonnet.
-
-[Illustration: _Séracs au Glacier d'Argentière._]
-
-[Illustration: _Le Montenvers et l'Aiguille du Dru._]
-
-
-
-
-[Illustration: _La Mer de glace._]
-
-
-CHAPITRE V
-
-Au cirque des géants
-
- Ce nain de pierre pétulant et ridicule semblait nous dire: «Moi aussi
- je suis méchant, venez-voir!»
-
- GUIDO REY.
-
-
-Compagnon fidèle de mes belles ascensions, O ami infortuné, comment
-ai-je pu venir sans vous jusqu'à cette «cité des songes» que nous
-avions rêvé de visiter ensemble? Lorsqu'en septembre 1906, un camarade
-commun, vous apportait, au pied des Aiguilles d'Arves où vous guettait
-la mort, l'expression de mes regrets et de ma rage d'être retenu loin
-de vous, votre cœur d'alpiniste avait trouvé pour moi une parole de
-consolation: «Tu lui diras que l'été prochain nous ferons les Aiguilles
-de Chamonix.» Hélas! votre promesse, vous l'avez emportée avec vous au
-fond de la crevasse où vous êtes tombé à bout de corde!
-
-[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._]
-
-Sans vous, mais votre souvenir en moi, j'ai gagné l'immense Glacier du
-Géant où de toutes parts se dressent les fières obélisques, les hauts
-bastions, les crêtes hérissées de hallebardes que vous aimiez escalader.
-
-Le chemin de fer du Montenvers m'avait remorqué le long des contreforts
-du Planaz, dans le souterrain du Grépon, puis sur les flancs du socle
-qui porte les Charmoz, et par le grand viaduc qui tourne au-dessus
-du Glacier des Bois, j'avais abordé la terrasse du Montenvers. En
-contemplant l'insigne panorama je comprenais pourquoi le contempteur du
-Mont-Blanc, Chateaubriand lui-même n'avait pu rester insensible à sa
-vue:
-
-«Qu'on se représente une vallée, dit-il, dont le fond est entièrement
-couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent
-pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les Aiguilles du
-Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l'enfoncement, la vallée et le
-fleuve se divisent en deux branches, dont l'une va aboutir à une haute
-montagne, le Col du Géant, et l'autre aux rochers des Jorasses. Au bout
-opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de
-Chamonix. Cette pente, presque verticale est occupée par la portion de
-la Mer de glace, qu'on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc un
-rude hiver survenu; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et
-ses pentes, a été glacé jusqu'au fond de son lit; les sommets des monts
-voisins se sont chargés de neige partout où les flancs du granit ont
-été assez horizontaux, pour retenir les eaux congelées: voilà la Mer de
-glace et son site...»
-
-[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._]
-
-Le grand écrivain n'avait eu des yeux que pour les glaciers, seuls
-à la mode à son époque. Aujourd'hui, les visiteurs partagent leur
-admiration entre le fleuve glacé et les aiguilles qui dressent leurs
-impressionnants escarpements autour de Montenvers.
-
-Le simple touriste peut sans peine accéder jusqu'au pied de ces cimes
-ardues. Du Montenvers, en effet, part un sentier charmant qui conduit à
-Pierre Pointue, en suivant le sommet verdoyant de la falaise qui domine
-la vallée de Chamonix. C'est le sentier du plan des Aiguilles. Il va,
-pittoresque, au bord de cette grandiose terrasse où viennent aboutir
-les glaciers des Charmoz, de la Blaitière et du Plan; un léger détour
-permet de passer au bord du lac du Plan, limpide miroir oublié par je
-ne sais quelle nymphe sur les hauteurs où dorment les Glaciers des
-Pèlerins de la Blaitière et des Nantillons.
-
-La gloire du Montenvers est sans contredit l'Aiguille du Dru,
-magnifique obélisque qui sur la rive opposée dresse ses pics
-vertigineux à 2000 mètres au-dessus du glacier. Étrange par la pureté
-de ses lignes, elle surprend également par la couleur changeante de ses
-roches; son nom «semble celui d'un nain difforme et méchant». Il n'est
-jusqu'au nom du glacier, qui dort à ses pieds, qui n'étonne à son tour
-par sa bizarre consonance: La Charpoua; c'est là que l'on va passer la
-nuit avant l'escalade du Dru.
-
-[Illustration: _La Mer de glace, le Montenvers et les Aiguilles de
-Chamonix, vus depuis le chapeau._]
-
-Au bas de l'escarpement, le plus grand des Alpes, le Glacier du
-Géant déroule paisible son fleuve de glace. Celui-ci, en effet, coule
-majestueux et solennel entre les hautes digues que forment le Dru et
-l'Aiguille du Moine à l'Est et les assises des Charmoz à l'Ouest.
-Au départ de Montenvers, on remonte d'abord sa rive gauche par un
-sentier suspendu aux flancs de grandes dalles rocheuses munies de mains
-courantes. Puis en un point appelé l'Angle, un couloir de terre descend
-rapidement jusqu'au glacier. Dans cette partie qui est plane, la glace
-est unie et monotone. On remonte le glacier sans aucune peine dans la
-direction de l'Aiguille du Géant qui s'avance comme un éperon rocheux
-au milieu du courant. A sa surface courent des ruisseaux rapides, qui
-ont creusé dans la glace des cavités auxquelles on a donné le nom de
-«moulins».
-
-[Illustration: _Dent et Cirque du Géant._]
-
-Au delà des Moulins, les hautes parois qui enserrent le cours inférieur
-du glacier s'écartent. A gauche, dans la direction de l'Est, s'ouvre un
-magnifique cirque: c'est le Glacier de Talèfre.
-
-Il fut jadis un des glaciers les plus explorés du massif. Avant que fut
-née l'idée de parcourir la montagne pour elle-même, les crystalliers
-allaient chercher les gemmes au pied des Droites et des Courtes qui
-forment le fond du glacier. Le milieu en est marqué par un îlot rocheux
-coté 2787 mètres d'altitude que l'on appelle Jardin de Talèfre. Chaque
-année, le mois d'août le voit se revêtir d'une riche parure composée
-des plus belles fleurs de l'Alpe; ainsi le rocher solitaire et perdu
-dans le désert immense et désolé devient durant quelques semaines la
-plus gracieuse des oasis, c'est un rappel de vie dans l'éternelle
-désolation.
-
-[Illustration: _Les Séracs de la Mer de glace._]
-
-A l'Est, l'Aiguille de Talèfre avance un long promontoire rocheux
-jusqu'au milieu de la vaste échancrure. Elle sépare le Glacier de
-Talèfre, de celui de Leschaux plus sauvage encore. La formidable
-paroi des Grandes Jorasses encercle de noir cet austère glacier; à
-l'Est, une mince bande de neige coupe la falaise verticalement et
-l'on aperçoit au sommet une brèche perdue dans l'azur: elle porte le
-nom poétique de Col des Hirondelles. Sir Leslie Stephen raconte dans
-«l'Alpine Journal» les circonstances qui ont entouré son baptême: «En
-commençant à escalader les pentes de neige, nous observâmes un peu
-au-dessous de nous de mystérieux objets symétriquement arrangés en
-cercle sur la glace. C'était une vingtaine de points noirs parfaitement
-immobiles. En approchant, nous découvrîmes leur nature, non sans une
-certaine tristesse, je l'avoue. Les vingt objets étaient des corps,
-pas des corps humains, ce qui à un certain point de vue eût été
-moins étonnant... Les pauvres petits cadavres étaient les restes
-mortels d'hirondelles... Les oiseaux s'étaient peut-être rassemblés
-pour se tenir chaud, ou ils avaient été subitement stupéfiés par les
-tourbillons... Ils étaient unis dans la mort et paraissaient, je le
-confesse, étrangement pathétiques au milieu de la solitude des neiges.»
-
-[Illustration: _L'Aiguille du Dru._]
-
-En amont de l'échancrure de Talèfre s'ouvre, en un prodigieux
-amphithéâtre, la cuvette glaciaire du Géant.
-
-[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._]
-
-[Illustration: _A l'Aiguille du Géant._]
-
-Si le Glacier d'Argentière a pu être comparé à une cathédrale gothique
-on peut comparer le Glacier du Géant à un temple rond antique. Lorsque
-Vipsanius Agrippa construisait à Rome, au centre du champ de Mars,
-son célèbre Panthéon, il devait avoir je ne sais quelle divination du
-cirque des Géants. Le plan d'ensemble comporte les mêmes dispositions
-et la même orientation. Une façade au Nord avec un formidable portique,
-dont subsistent les deux colonnes latérales, l'Aiguille du Plan à
-l'Ouest et l'Aiguille du Géant à l'Est; d'interminables gradins éboulés
-appelés séracs du Géant marquent encore la place de l'escalier de
-marbre. On le gravit par la droite à travers un dédale des blocs de
-glace, qui forme la plus belle chute de séracs de l'Europe. L'escalier
-franchi, on débouche dans le temple. Ses murailles sont revêtues de
-plaques de glace, comme les murs du Panthéon étaient plaqués de marbre.
-Dans l'épaisseur des parois, comme dans le temple romain, des ædicules,
-des absidioles, portant le nom des Aiguilles qui les dominent.
-
-[Illustration: _La Mer de glace et le Mont-Blanc._]
-
-De même aussi que le Panthéon était consacré à tous les dieux, le
-Glacier du Géant est consacré à toutes les divinités de la montagne.
-Elles entourent le vaste amphithéâtre. A l'Est, qui est la gauche en
-entrant, ce sont les Périades, le Mont-Mallet, l'Aiguille du Géant et
-les Aiguilles Marbrées; au Sud, se dresse la Vierge, puis on découvre
-successivement le Flambeau et la Tour Ronde; à l'Ouest, le Mont-Maudit,
-le Mont-Blanc de Tacul, et l'Aiguille du Midi. Enfin vers le Nord,
-un peu plus loin, pressées les unes contre les autres les divinités
-de second ordre, moins parfaites que les Dieux, mais plus vénérées
-et redoutées. Ce sont: le Grépon, les Grands Charmoz, la République;
-elles sont précédées dans le tour d'horizon par les pointes Saumon,
-l'Aiguille de la Baitière, l'Aiguille Dufour et l'Aiguille du Plan.
-Dans le fond de l'amphithéâtre autour duquel siègent les géants, la
-divinité suprême, toujours présente, bien que parfois invisible,
-immuable et mystérieuse: le dôme du Mont-Blanc, aux lignes pures comme
-aux premiers jours du monde, aveuglant avec sa neige sans tache, car
-à mesure que le glacier monte vers le ciel il se débarrasse de tout
-ce qui pourrait le ternir afin de n'être plus autour du Dieu, que
-splendeur, pureté, ineffable beauté.
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc et l'Aiguille de Blaitière, vus des
-Grands Charmoz._]
-
-Durant de longues heures, le pèlerin gravit l'escalier triomphal fait
-de murs de glace successifs. Puis il gravit par une pente facile un
-large vallonnement glacé, qui aboutit au Col du Géant.
-
-Au delà du col, la paroi plonge presque verticalement jusqu'à
-Courmayeur à plus de 2 kilomètres en dessous, dans la haute vallée de
-la Doire: c'est l'Italie.
-
-Nulle situation n'est comparable à celle du Col du Géant. Théodore
-Camus déclare: «Bien qu'on en ait dit des merveilles j'ai trouvé la
-réalité encore plus merveilleuse... C'est une véritable vue de haut
-sommet, mise à la portée de tous, et qu'on peut admirer largement à
-son aise, dans les gloires du soleil qui se couche, ou du soleil qui
-se lève, ou dans les blancheurs lumineuses de la lune.» Un excellent
-refuge édifié par le Club Alpin Italien dès 1876, offre un agréable
-séjour dans ce nid d'aigle situé à 3323 mètres d'altitude: il porte le
-nom de _Rifugio Albergo Torino_.
-
-[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._]
-
-[Illustration: _Saxifrages._]
-
-Quelques heures suffisent pour descendre du Col du Géant à Courmayeur.
-On suit d'abord une crête facile, dominant des à pics, puis des éboulis
-granitiques. Un passage de rochers escarpés lui succède, enfin un
-sentier muletier, qui s'améliore à mesure que l'on descend, mène au
-Pavillon du Mont-Frety. On atteint ensuite une superbe forêt de mélèzes
-et l'on arrive à Entrèves, d'où une route de chars commode conduit au
-Chamonix italien.
-
-[Illustration: _Au Grépon._]
-
-[Illustration: _Requin et Grépon, vus de la Bédière._]
-
-Le panorama du Col du Géant compte parmi les plus réputés: de gauche à
-droite, la vue s'étend sur les Alpes Pennines, le Mont-Rose, le Grand
-Combier, le Cervin, le Massif du Grand Paradis, la Grivola, la Grande
-Casse, l'Argentera, les Alpes-Maritimes, les Écrins et toutes les Alpes
-Dauphinoises. Tout près, formant un impressionnant premier plan, on
-distingue les Aiguilles Noire et Blanche de Peteret et le versant Est
-du Mont-Blanc qui s'élève encore à 1440 mètres au-dessus du col.
-
-A gauche du col, se dresse la flèche sans rivale que les Français
-appellent Aiguille du Géant et les Italiens _Dente del Gigante_!
-
-[Illustration: _Le Mont-Blanc et la Pointe Sella._]
-
-Elle demeura longtemps inaccessible. Autour d'elle succombaient
-successivement toutes les aiguilles. Les Grandes Jorasses étaient
-domptées dès 1865, le Mont-Mallet était gravi en 1871, l'Aiguille de
-Rochefort en 1873, le Flambeau et l'Aiguille de Saussure en 1876.
-Seule, grâce à ses parois abruptes, l'Aiguille du Géant déjouait
-toutes les tentatives. C'est en vain, que les meilleurs alpinistes
-lui donnaient assaut: elle défiait leurs efforts. Mummery vient, en
-1880, escorté de son célèbre guide Alexandre Burgner, et celui devant
-qui avait cédé le Grépon dut s'avouer vaincu devant la grande plaque
-lisse qui défend le sommet de l'Aiguille. En se retirant de la lutte
-inégale, le grand alpiniste déclara que l'ascension était impossible
-par les seuls moyens humains. Cet aveu d'impuissance était en même
-temps un conseil. Dès 1882, les frères Sella s'installent dans la
-cabane du Géant: ils vont attaquer l'Aiguille au burin et au marteau;
-ils entaillent la roche, y scellent des crampons de fer et finissent
-par enserrer l'obélisque dans un réseau de cordes par lesquelles à la
-force des bras, ils se hissent jusqu'au sommet. Désormais, l'Aiguille
-enchaînée sera maintes fois gravie.
-
-[Illustration: _Lever de soleil dans les séracs du Géant._]
-
-[Illustration: _Refuge Torino._]
-
-[Illustration: _La Dent du Géant, vue de l'épaule du Requin._]
-
-[Illustration: _Les Grandes Jorasses et le Glacier de Leschaux, vus du
-Sentier du Couvercle._]
-
-Elle est si tentante cette pointe d'or qui se détache dans le ciel rose
-du couchant: si lointaine, si aérienne, qu'elle paraît irréelle. Et
-puis elle ne comporte pas de bien grandes fatigues: elle n'exige qu'une
-tête exempte de vertige et de bons bras. Ceux que la nature a ainsi
-doués, peuvent en six heures accomplir à l'aller et au retour cette
-escalade inouïe.
-
-Vous aurez le temps de paresser quelque peu dans le bon lit du refuge
-Torino, car il ne faut pas partir de grand matin. Laissez au chaud
-soleil d'Italie le soin de dégeler les cordes que le Club Alpin Italien
-a placées sur la face Ouest. En pleine saison, il vous suffira de
-partir à 6 heures. C'est l'heure propice. Le soleil n'a point encore
-amolli la neige et vous gagnerez rapidement et sans peine le plateau
-supérieur du Col du Géant qui se redresse près des Aiguilles Marbrées.
-Depuis cet endroit, l'ascension se fait en deux temps et beaucoup de
-mouvements. Les gestes les plus compliqués sont réservés au second
-temps: pour les faciliter, il est bon de s'encorder avec de très longs
-intervalles.
-
-Durant le premier temps, les efforts tendent à atteindre une sorte
-d'épaule, située à l'Est de l'Aiguille. L'escalade des premières
-assises est agréable; partout le rocher est excellent.
-
-[Illustration: _Requin vu du sentier du Couvercle._]
-
-[Illustration: _Au sommet de l'Aiguille de Rochefort._]
-
-Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira
-bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le
-corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure
-aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle
-reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement
-suffisant pour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle
-battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se
-complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la
-fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous
-dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment.
-Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop
-gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi
-grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là,
-comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez
-cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut
-jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher
-est plus solide que le chanvre.
-
-[Illustration: _Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant._]
-
-Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé
-suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de
-l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et
-piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en
-faudra beaucoup pour ce qui reste à faire.
-
-Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche
-permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve
-au pied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près
-sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de
-battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle
-triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque
-Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de
-75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée
-de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en
-cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus
-de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche
-vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une
-marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait
-un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique
-recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à
-dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement
-sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant
-italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder
-ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire?
-
-Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la
-pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et
-croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà
-du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement.
-Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de
-semblables dimensions.
-
-[Illustration: _Ascension de l'aiguille du Géant._]
-
-Courmayeur dort là-bas, encaissé dans la vallée profonde où la Doire
-déroule son ruban d'argent; vers le Sud-Ouest, les Aiguilles de Peteret
-montent à l'assaut du Mont-Blanc. Au Nord-Ouest, dans un farouche
-silence dorment les lacs glaciaires et le gigantesque fleuve du Géant,
-au pied des Aiguilles de Chamonix, que l'on voit d'ici «élevées et
-grandioses, dit Théodore Camus, ruines idéales de cathédrales gothiques
-que des peuples de géants auraient mis cent siècles à construire.
-De leurs croulantes murailles brunies par le temps, les clochetons
-de pierre ciselée, instables, jettent leur ombre sur les blanches
-draperies déployées, sur les arêtes et sur les toits d'argent... tout à
-l'heure, draperies de pourpre, arêtes et toits d'or quand le soleil va
-descendre.»
-
-Aiguilles de Chamonix, dont je ne veux rien dire, car Guido Rey vous a
-placées trop haut, vous qui deviez être pour nous le merveilleux pays
-où nous aurions fait ensemble le plus pieux des pèlerinages, dites-moi
-si mon pauvre ami si cher, du fond de l'effroyable crevasse des
-Aiguilles d'Arves, a vu passer devant ses yeux votre image mystérieuse
-en une dernière vision de l'Alpe?
-
-«Ah! que ne nous a-t-il été donné, de nous retrouver réunis encore une
-fois, ami, sur un sommet du monde[1].»
-
-[Illustration: _La Pointe Sella._]
-
-[Footnote 1: GUIDO REY: _Alpinisme Acrobatique_.]
-
-
-
-
-[Illustration: _Mer de nuage._]
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Ténèbres blanches
-
- Dans l'inconnu, dans le mystère nous allons, tel un vaisseau fantôme
- perdu sur une mer sans fin.
-
- ALBERT GOS.
-
-
-C'est sans doute à la fatigue qu'il faut l'attribuer: j'ai passé dans
-la couchette du refuge Torino une nuit fort agitée. Pendant de longues
-heures je me suis débattu avec des difficultés insurmontables; mon
-esprit surexcité m'a fait ascensionner à nouveau l'Aiguille du Géant
-par bribes; je me suis vu à califourchon sur des rochers bizarres, j'ai
-dormi sur d'étroites corniches, la gorge brûlante, en des bivouacs
-insensés. Les souvenirs du passé ont défilé devant mes yeux et je me
-suis accompagné moi-même à vingt ans de distance dans ma première
-ascension au Mont-Blanc.
-
-C'étaient d'abord les préparatifs: l'étude des articles de revues,
-l'examen des cartes, la critique des itinéraires, puis le baromètre
-cent fois tapoté; enfin les provisions et le matériel de course étalés
-sur la table avant de s'empiler dans le sac. J'ai assisté à notre
-départ dans la gare animée et bruyante au milieu des sifflets, des jets
-de vapeur, et aussi de la curiosité quelque peu hostile des compagnons
-de route, enfin à l'arrivée en pleine nuit au Fayet-Saint-Gervais. La
-pluie s'était mise à tomber. Nous n'étions que deux alpinistes, nous
-n'avions jamais fait de course dans le massif du Mont-Blanc, mais nous
-étions pleins d'ardeur et de courage. Dans la nuit, nous montions
-jusqu'aux Houches par le chemin de fer électrique. Au village la pluie
-avait cessé. Mais de gros nuages noirs voilaient à chaque instant la
-pâleur de la lune. Nous avions erré dans le village endormi en quête
-d'un gîte partout refusé et nous avions échoué dans une pièce délabrée
-et nue qu'un habitant avait bien voulu nous prêter pour quelques heures.
-
-[Illustration: _Les Houches._]
-
-[Illustration: _Les Houches, hameau de l'Eglise._]
-
-Le lendemain matin malgré la pluie qui tombe par averses, nous partons
-gaiement. Nous montons par le sentier jusqu'au chalet de Bellevue et
-de là nous nous élevons par le sentier forestier qui longeant à gauche
-le glacier de Bionnassay, conduit à celui de Tête Rousse. Pendant
-que devisant tranquillement, nous gravissons le sentier qui monte
-indéfiniment, le bruit sourd d'une avalanche de pierres, parvient
-jusqu'à nous. Plus loin, nous nous apercevons que le chemin est coupé
-par l'avalanche.
-
-Nous traversons le plateau des Rognes: désolé et aride, il donne une
-impression de solitude qui vous angoisse; entassement prodigieux de
-blocs ébranlés, il forme un immense clapier au-dessus duquel nous nous
-élevons peu à peu, laissant à droite le glacier de Bionnassay, par
-le sentier qui mène à Tête Rousse. Nous nous arrêtons un moment pour
-nous restaurer, au chalet-hôtel situé au pied de l'Aiguille du Goûter,
-puis nous en repartons bientôt avec l'intention de monter dès ce soir
-coucher au refuge Vallot.
-
-Pour éviter les chutes de pierres qui, à cette heure de la journée
-sont fréquentes, nous décidons de faire l'escalade de l'Aiguille non
-pas par le couloir habituel, mais par l'arête Nord. Il y a là 1000
-mètres d'une escalade intéressante qui demande quelqu'attention par un
-beau temps, mais qui devait par suite des circonstances atmosphériques
-présenter beaucoup de difficultés.
-
-[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue de l'Aiguille du Goûter par
-la brume._]
-
-[Illustration: _La brume sur les hauts sommets._]
-
-A peine avons-nous commencé l'escalade que le ciel se couvre de nuages
-menaçants. Le vent souffle avec rage. Il faut se cramponner avec
-force au rocher pour ne pas être enlevé. Puis la tempête se déchaîne.
-Le grésil se met à tomber. Lancé par la tourmente avec violence, il
-cingle la figure et l'on croirait ressentir autant de brûlures; la
-fureur de la tempête devient telle qu'il nous paraît imprudent de
-rester plus longtemps sur l'arête trop exposée au vent. Abandonnant
-alors les traces laissées par ceux qui nous précédèrent sur cette voie,
-nous décidons de chercher beaucoup plus à gauche, notre chemin, dans
-les hasards d'une route nouvelle. Où nous mena une marche de flanc
-assez osée? il me serait difficile de le préciser: l'endroit était
-précipitueux. L'escalade devient plus difficile, l'inclinaison des
-roches étant plus sensible. Nous grimpons au hasard dans le rocher,
-sans relâche, à travers le brouillard. Nos gants mouillés et gelés
-se déchirent aux aspérités, d'ailleurs il faut les quitter car la
-main n'est pas assurée dans cette enveloppe mi-durcie par le gel,
-mi-gluante. La pierre est glacée, le verglas commence à la recouvrir.
-Nos doigts engourdis ne nous offrent pas de sécurité: qu'importe,
-il faut avancer, au risque de glisser dans l'abîme invisible qui se
-creuse sous nos pieds. Nous montons ainsi, sans relâche et sans repos,
-haletants, étouffés par le vent glacial. Cela dure deux longues heures.
-Après ces interminables moments, il nous est enfin donné de fouler le
-plateau terminal couvert d'une épaisse couche de neige dans laquelle
-nous nous enfonçons jusqu'au ventre. Il fait horriblement froid. Le
-plateau, balayé sans cesse par le vent, est aussi peu hospitalier
-que possible. Le brouillard est intense: à quelques mètres de moi,
-mon compagnon d'infortune et d'angoisse est une ombre grise à peine
-visible: où est le refuge? La tourmente nous aveugle. Nous tournons,
-cherchant l'abri: c'est en vain! Allons-nous passer la nuit sur le
-sommet, dans la neige glacée? Soudain, mon camarade pousse un cri: du
-bras, il me montre une tache noire rectangulaire, à quelques mètres;
-c'est la porte, ou plutôt l'emplacement de la porte du refuge, car
-celle-ci a disparu.
-
-[Illustration: _La montée au Dôme du Goûter._]
-
-[Illustration: _Le pavillon de Tête Rousse, et le glacier de
-Bionnassay._]
-
-[Illustration: _Pavillon de Tête Rousse._]
-
-Le chalet, plein de neige, est si bas que l'on est obligé de s'y tenir
-courbé. Qu'importe, c'est un abri où nous pourrons passer la nuit, car
-il ne faut plus songer à gagner aujourd'hui le refuge Vallot? Notre
-demeure est dans un état de malpropreté et de vétusté qui dépasse
-tout ce que l'on pourrait imaginer. Le vent entre partout. Le carton
-goudronné qui tapissait jadis l'extérieur de la baraque a disparu,
-et le poêle sans tuyau, gît disloqué sur la glace. Pourtant une joie
-nous est réservée. Voici un peu de bois, nous le considérons avec
-attendrissement.
-
-Nous avons tenté d'allumer le feu: c'est en vain. Mais nous avons
-pleinement réussi à nous enfumer. Il faut sortir pour éviter la toux
-qui nous gagne. Heureusement un coup de vent a entraîné la tempête
-chevaucher sur d'autres cimes, découvrant un coucher de soleil
-magnifique. Spectacle grandiose qui nous fait oublier le froid et la
-fatigue. Le soleil descend peu à peu: il s'enfonce derrière un rideau
-de nuages que sa lumière rouge éclaire d'une lueur sanglante. Le
-vent balayant les cieux amasse les nuées au fond de l'horizon, puis
-sous son effort brutal, elles bondissent dans notre direction, elles
-courent avec rapidité sur les cimes inférieures qui les déchiquettent,
-le soleil les teint de pourpre. Tout est rouge autour de nous: les
-glaciers qui scintillent comme des rubis, l'Arve qui roule des eaux
-ensanglantées, les brouillards eux-mêmes qui noient Chamonix dans le
-sang. Symphonie en rouge majeur, qui va en s'atténuant à mesure que
-le soleil disparaît, comme s'éteint une chanson, quand le chanteur
-disparaît au tournant du sentier.
-
-[Illustration: _Cabane Vallot._]
-
-Les nuages viennent se briser contre l'Aiguille du Goûter puis roulent
-dans l'abîme pour remonter de nouveau: pendant un instant l'Aiguille
-victorieuse émerge des nuées. Nous profitons de l'éclaircie pour jeter
-un coup d'œil sur Tête Rousse que nous apercevons bien bas au-dessous
-de nous. Les habitants sont dehors, points noirs sur la blancheur du
-glacier; nous crions en vain dans le vent qui emporte nos cris sur
-d'autres cimes.
-
-[Illustration: _La vieille cabane du Goûter._]
-
-Nous avons dit un dernier adieu aux hommes, nous sommes seuls
-désormais, solitude impressionnante et pénible. L'âme oppressée est
-inquiète en quelque sorte de je ne sais quel péril imaginaire, crainte
-étrange de l'inconnu, presque de l'au-delà; malaise indéfinissable et
-irrésistible, qui étreint et accable l'esprit endeuillé, veuf par son
-divorce momentané d'avec les hommes.
-
-C'est l'heure exquise où le jour qui décline laisse l'ombre
-envahissante noyer les contours des objets dans une demi-obscurité.
-Dans la demeure close et tiède, on aime à attendre que la nuit ait
-voilé les formes indécises et familières qui nous entourent, avant
-d'allumer la lampe. Les pieds sur les chenets on se plaît à regarder
-la flamme joyeuse qui danse dans l'âtre souple et ondoyante. Moment
-délicieux où l'esprit erre sans contrainte, où, se laissant aller au
-charme pénétrant de l'heure tranquille du chien et loup, on est heureux
-de se sentir vivre calme, sans souci, où l'on apprécie le bonheur
-d'être à l'abri au chaud, en bonne santé.
-
-Pour nous, perdus au milieu des solitudes glacées, nous regardons avec
-angoisse le grésil qui tisse dans l'air, autour de nous, un voile blanc
-impénétrable. Nous songeons à la chance que nous avons eue cependant
-d'arriver à temps. Quelques instants plus tard, touristes égarés, nous
-nous serions agités en vain dans la tourmente. Nous appellerions, et
-la tempête seule répondrait à nos cris de détresse. Sans relâche la
-neige autour de nous continue sa trame: nuit blanche, plus terrifiante
-que la nuit la plus noire, parce que plus mystérieuse encore. L'âme
-emprisonnée se débat en vain contre la stupeur qui l'accable. Rentrés
-dans la cabane, nous attendons, silencieux, la pensée vague et morne:
-la nuit qui tombe vient seconder la nuit blanche dans son œuvre
-destructive de la volonté.
-
-Dehors, l'obscurité règne, totale. Le trou de la porte absente ouvre
-sur le néant: nous allumons notre lanterne. Avec elle notre pensée se
-ressaisit. Point brillant dans l'obscurité vers lequel les yeux se
-tournent avec joie, sa lumière dissipe les ténèbres qui envahissent
-le refuge, et jette en même temps un peu de clarté dans les âmes:
-l'horreur a disparu, la vie renaît et se concentre autour de cette
-flamme pâlotte et vacillante.
-
-[Illustration: _Séracs au Mont-Blanc._]
-
-La nuit est lente à s'écouler, sans sommeil, avec des alternances de
-hurlements effroyables de la tempête, et de calme subit encore plus
-terrifiants. Lorsque le vent se tait, le silence et la nuit reprennent
-leur empire, silence horrible qui frappe l'imagination peut-être
-davantage que la tourmente: il semble que le silence hurle à son tour.
-La neige alors tombe, légère, avec un imperceptible bruissement,
-comme un frôlement de jupe de crêpe sur l'herbe fine d'un cimetière
-abandonné: musique monotone et triste, semblable aux airs que l'on
-chante dans la montagne pour endormir les nouveaux-nés, elle nous berce
-avec son ronronnement doux, pour nous endormir d'un sommeil dont on ne
-se réveille plus.
-
-[Illustration: _L'aiguille de Bionnassay, et la nouvelle cabane du
-Goûter._]
-
-Dans la somnolence qui me gagne j'entends des sons de cloches, de
-cloches qui sonnent un glas qui peut-être sera le nôtre. Mon compagnon
-gît sans mouvement, respire-t-il? La tempête m'empêche de l'entendre,
-on le croirait mort.
-
-Et voilà que soudain, dans l'énervement de cette nuit sans sommeil,
-je ne sais comment, je me prends à penser aux Djinns de Victor Hugo.
-Ce sont eux que l'on entend hurler dehors, ce sont leurs griffes qui
-raclent le toit du refuge, et machinalement je récite:
-
- Prophète si ta main me sauve
- De ces impurs démons des soirs
- J'irai prosterner mon front chauve...
-
-[Illustration: _Après un accident.—Recherches dans une crevasse du
-Mont-Blanc._]
-
-Je remarque en passant, que ces démons d'aujourd'hui sont blancs et
-d'apparence pure, et cette observation me fait oublier la suite. Ma
-mémoire fatiguée est incapable de retrouver le vers suivant. Je cherche
-surexcité, et mon cerveau est vide: le vent a entraîné mes idées errer
-dans les précipices, avec les flocons de neige.
-
- Prophète, si ta main me sauve,
-
-Je répète le vers, comme un écolier récite une leçon mal apprise. Je
-veux penser à autre chose, fuir cette idée obsédante et bête à la fin,
-et toujours hallucinants, lancinants, douloureux, les mots reviennent
-
- Prophète, si ta main me sauve...
-
- * * * * *
-
-[Illustration: _Traversée d'une crevasse au pied de l'Aiguille du
-Midi._]
-
-Enfin! un rayon blafard se glisse entre les planches, comme hésitant
-à entrer dans la demeure glacée et ténébreuse. C'est l'aube lugubre.
-Dehors tout est blanc, les rochers par lesquels nous sommes montés hier
-sont verglacés. La retraite nous est coupée, il faudra aller jusqu'au
-bout de notre calvaire. Et nous partons pour le Dôme, lentement dans
-la neige fraîche, tandis que peu à peu, le temps se lève et le ciel
-s'éclaircit.
-
-[Illustration: _Un orage dans la région des Grands Mulets._]
-
-Qu'il fait froid sur l'arête! Le vent me jette au visage la neige que
-mon compagnon soulève dans sa marche. Autour de nous, la poussière de
-grésil tourbillonne un moment, formant une colonne torse, transparente
-et blanche; puis la colonne se déplace légèrement, et le tourbillon
-recommence, avec d'autres colonnes, valse échevelée de formes
-vaporeuses et blanches qui semblent des elfes ou des lutins.
-
-Le ciel est maintenant très pur, mais vers l'ouest, une légère bande
-noire strie le ciel au-dessus de l'horizon, c'est le signe mystérieux
-d'une nouvelle tempête. Et nous nous hâtons par le Dôme et le Col
-du Dôme, vers le refuge Vallot que nous apercevons sur une petite
-éminence: tout près! Nous l'atteindrons sûrement avant la tourmente.
-
-Mais la faim nous affaiblit, nos jambes fatiguées glissent dans la
-neige fraîche sur la pente rapide. Et le nuage grossit, le vent
-s'élève à nouveau; hâtons-nous si nous voulons être en sûreté avant
-d'être enveloppés de neige. Enfin! après des efforts surhumains, nous
-atteignons la plateforme du refuge au moment où la tempête nous attrape
-à son tour. C'est trop tard pour elle, nous avons gagné.
-
-[Illustration: _Les séracs de la Jonction._]
-
-Bien courte est notre joie. Un désordre indescriptible règne dans la
-première pièce qui sert de cuisine. Des bouteilles cassées jonchent le
-sol; des croûtes de pain et des boîtes de conserve vides, embarrassent
-les rayonnages. A droite, un banc a été cassé. Les différents morceaux
-du poêle sont dispersés çà et là: des vitres sont brisées. Ce spectacle
-nous impressionne désagréablement, et nous passons dans la seconde
-pièce avec une certaine appréhension. Là, règne le même désordre.
-Les couvertures sont jetées pêle-mêle, les matelas sont recouverts
-de débris de pain et de détritus de toute sorte. Une paillasse est à
-terre, couverte de glace. Tout en maudissant les touristes qui ont mis
-à sac le refuge, nous commençons à y mettre bon ordre, mais le vent qui
-s'élève peu à peu s'engouffre dans la pièce, par la porte mal jointe;
-nous la calfeutrons avec une couverture; avant de nous enfermer, nous
-sortons un moment pour jeter un coup d'œil autour de la cabane.
-
-Des vapeurs de mauvais augure, sournoisement entourent le sommet du
-Mont-Blanc. Le vent souffle avec une violence croissante: la tourmente
-est imminente. Encore un coup de vent et le brouillard nous entoure;
-la tempête revient, et avec elle, son triste cortège de grésil et de
-neige. Le refuge va être notre prison. Pour combien de temps? Nul ne le
-sait, nous songeons avec angoisse que nos familles attendent ce soir
-même notre retour. Elles l'attendront peut-être toujours.
-
-[Illustration: _Ascension du Mont-Blanc._]
-
-Nous nous couchons attendant le soir. Dehors, c'est toujours la
-tourmente. Le jour s'écoule, monotone et terrible avec la pensée
-inquiétante d'être prisonniers de longues heures, car, à la
-mi-septembre les tourmentes durent longtemps, et l'on ne peut pas
-espérer avoir demain le beau temps, comme cela se produit la plupart du
-temps en plein été.
-
-La nuit vient avec toute son horreur. La tempête est à son paroxysme.
-Je sors chercher de la neige que nous ferons fondre pour boire, et l'on
-referme vite la porte sur moi, pour empêcher le grésil de rentrer. Me
-voilà seul dans une obscurité complète. Dehors c'est effroyablement
-sinistre. Le vent s'efforce de m'arracher de l'étroite plateforme qui
-est devant le chalet. De silencieux éclairs illuminent sans cesse la
-tourmente.
-
-Alors, tout apparaît rouge autour de moi; rouge terrifiant. Chaque
-particule de grésil qui voltige dans l'espace s'éclaire et scintille,
-rouge. On dirait autant de gouttes de sang qui continuellement tombent
-sur un tapis de pourpre. Le bruit est horrible.
-
-A la hâte, je remplis de neige le seau que j'ai apporté et je rentre
-glacé. Une fort maigre soupe, faite des restes de la veille et de
-beaucoup de neige constitue un sommaire dîner, puis nous nous étendons
-sur les paillasses et la lanterne est éteinte pour ménager notre
-chandelle. Couchés côte à côte pour avoir plus chaud, sous un tas de
-couvertures, pour la première fois, depuis quarante-huit heures, nous
-éprouvons une sensation de chaleur et de bien-être. Qu'il fait bon
-ainsi, à l'abri du vent alors que la tourmente mugit dehors. Demain
-matin nous aurons du thé tiède car entre nous dort une gourde pleine de
-neige, de thé et de sucre: notre chaleur propre fera fondre la neige.
-La tempête secoue terriblement la cabane. Le vent s'irrite de trouver
-dans le col où il règne en souverain maître quelque chose qui lui
-résiste et qu'il ne puisse entraîner au son de sa musique effroyable,
-dans la valse folle, valse de mort, tourbillon macabre que des formes
-blanches esquissent dehors dans l'obscurité.
-
-[Illustration: _Hôtel des Grands Mulets._]
-
-Le lendemain, les hurlements de la tempête nous réveillent. Toujours
-la tourmente, toujours le froid, que faire! Rien hélas! Attendre.
-Dehors, c'est toujours la même blancheur. Que nous réserve ce rideau
-inquiétant? Que cache-t-il dans ses plis? Mystère!
-
-Le silence pèse dans le refuge et l'on n'entend plus que la grande
-voix du vent qui hurle sinistre dans le cornet du poêle éteint. Chacun
-triste et silencieux écoute mugir la bourrasque. La cabane tremble sous
-ses assauts furieux et incessants.
-
-Nous avons écrit nos noms sur le registre du refuge. Ces quelques
-lignes seront peut-être les derniers vestiges que l'on trouvera de
-nous. A l'heure où des guides les trouveront, nous, nous serons étendus
-inanimés, au fond d'une crevasse livide, et nos âmes valseront déjà,
-avec les formes blanches qui virevoltent sur les arêtes, la valse des
-morts.
-
-[Illustration: _La route du Mont-Blanc, au départ des Grands Mulets._]
-
-Car il faut partir. Il ne faut point attendre que la faim ait annihilé
-nos forces, que la neige fraîche plus épaisse rende nos pas plus
-incertains et couvre de ponts de neige trompeurs les crevasses béantes.
-Tout encordés nous ouvrons la porte. Quel temps il fait dehors! Tout
-est blanc, autour de nous, le vent souffle avec une violence inouïe.
-Hésitation de courte durée. Il faut que la situation soit bien
-désespérée pour courir l'aventure de s'enfoncer dans cette obscurité
-blanche; aveuglés par la neige, congestionnés par le froid, étouffés
-par le vent, par cette poussière impalpable de neige que nous respirons
-avec l'air extérieur, et qui glace notre respiration. C'est fou de se
-jeter ainsi en pleine tourmente. Restons.
-
-[Illustration: _Caravane à la descente._]
-
-Rester? Alors c'est la faim et le froid!
-
-Partir! ce sont les crevasses béantes, l'itinéraire perdu, mais c'est
-aussi plus bas, la vie. Partons la chercher à travers le labyrinthe de
-glace.
-
-La porte du refuge est fermée, quelques pas nous en séparent à peine,
-et déjà il a disparu, déjà nous ne pourrions plus le retrouver.
-
-A quel gouffre descendons-nous? Quelle crevasse nous guette? Peut-être
-avons-nous abandonné la route. C'est à peine si j'entrevois mon
-camarade dans la nuit blanche. Nous marchons des heures, et c'est
-toujours la même blancheur, le même froid; toujours la neige: qu'elle
-soit maudite! Elle couvre nos vêtements, se congèle avec celle qui déjà
-s'y est accrochée; elle forme une carapace de glace qui craque à chaque
-mouvement. J'ai soif! Mes doigts, à travers mes gants déchirés par
-l'escalade de l'Aiguille du Goûter gèlent autour de mon piolet, ma peau
-adhère au fer de la sape. J'ai soif! Le sang bat mes tempes, on dirait
-que mon front va éclater, mais l'étreinte du froid le cercle de fer.
-
-La marche se prolonge indéfiniment, monotone, interminable, et
-toujours la même inquiétude, la même question: «sommes-nous dans la
-bonne voie?» Nous marchons, au hasard dans la nuit blanche, terrible
-chose que cette nuit blanche! Quelle heure est-il? Ma montre est
-arrêtée. Il y a des siècles que nous avons abandonné le refuge. Nous
-devrions depuis longtemps avoir atteint les Grands Mulets. Sûrement,
-nous sommes égarés. Égarés. Je répète le mot à mi-voix. Et cette idée
-prend consistance dans mon cerveau. Elle chemine; le fait me paraît
-certain, indubitable. Nous avons perdu la route dans cette blancheur
-impénétrable. Nous nous agitons inutilement dans ce voile mystérieux où
-chaque pas nous égare davantage. A quoi bon marcher, peiner?
-
-Mieux vaudrait se coucher sur la douceur de la neige fraîche et dormir.
-J'ai sommeil: ce vent qui me souffle au visage m'endort. C'est curieux;
-mes jambes sont maintenant insensibles à la fatigue, je suis très
-dispos, en somme, pour aller danser avec les formes blanches. Mieux
-vaut rester là et se joindre à la danse tout de suite. Maintenant que
-nous sommes perdus, égarés, sans espoir.
-
-[Illustration: _Les Grandes Jorasses._]
-
-Dans quelques dizaines d'années le glacier nous rendra à la lumière du
-soleil, là-bas, sur la moraine des Bossons. Et les Chamoniards nous
-verront apparaître avec stupeur. Mais ce ne sera point nous. Nous! Il
-y aura longtemps que nous valserons sur la neige au son infernal de la
-musique effrénée de la tourmente.
-
-D'ailleurs, c'est fini! Un éblouissement me passe devant les yeux, je
-ne suis plus oppressé, je ne sens plus le vent, ni la neige, ni le
-froid. Quelque chose de noir se dresse devant moi tandis qu'à l'entour
-s'illuminent mille clartés.
-
-Et je m'aperçois que sous un violent coup de vent, la brume compacte
-s'est déchirée. La vue s'étend sur une pente immense coupée de
-crevasses bleutées éblouissantes. A droite, à quelques pas de nous une
-aiguille de rocher se dresse. On y distingue un toit qui fume: c'est le
-refuge des Grands Mulets. Derrière nous un joli petit nuage rose, léger
-et coquet voile la coupole du Mont-Blanc. Eh quoi! C'était cela notre
-linceul?
-
-Sur la plateforme des Grands Mulets, des gens nous font des signaux
-d'amitié, leurs appels viennent jusqu'à nous. Oh! dormir, pour de bon,
-en sécurité!
-
-Dormir! Mais voilà précisément que je me réveille au bruit de mes
-voisins qui partent sans doute à leur tour faire l'ascension de
-l'Aiguille du Géant.
-
-[Illustration: _Troupeau de moutons au col du Géant._]
-
-
-
-
-[Illustration: _Le casino de Chamonix, l'hiver._]
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Il a neigé sur les hauteurs.
-
- "Seigneurs, ce fu en cel termine
- Que li douz temps d'esté décline
- Et Yver revient en saison."
-
- ROMAN DU RENART.
-
-
-J'aurais dû m'en douter hier au soir, et ne point m'attarder
-indéfiniment sur l'Aiguille du Géant, dans l'azur du ciel, au milieu
-des rêveries du passé. En cette arrière-saison, le temps change si
-vite! Le ciel d'apothéose était trop transparent, les lointains trop
-lumineux. Et cette nuit énervante n'était-elle pas, elle aussi, un
-signe certain que le vent de la pluie tenait dans les profondeurs du
-ciel. Aujourd'hui, tout est blanc autour du _Rifugio Albergo Torino_:
-il a neigé abondamment sur les hauteurs; la neige est descendue assez
-bas, couvrant les alpages supérieurs que l'on aperçoit d'ici comme de
-grands draps blancs séchant sous le soleil. La descente promet d'être
-fatigante dans cette neige fraîche, inconsistante et molle.
-
-[Illustration: _La patinoire de Chamonix._]
-
-[Illustration: ++ Danseuses sur glace.]
-
-Ce matin, les pâtres se sont réveillés plus tôt que de coutume, étonnés
-de voir la clarté envahir sitôt leur cabane. En hâte, ils ont rassemblé
-leurs modestes hardes, pressés de gagner au plus vite les pâturages
-inférieurs: l'exode de la population à quatre pattes a commencé.
-Poussant devant eux leur troupeau, tirant par la bride les mulets
-chargés des jeunes agneaux tard venus, ils sont partis abandonnant
-leur chalet dans la solitude. Ils ont disparu dans la forêt prochaine,
-sous les dômes de verdure poudrés par l'hiver, dans un tintement de
-clochettes et de sonnailles.
-
-Pendant de longs mois le silence va régner sur les alpages glacés,
-c'est à peine si l'on entendra le sanglot étouffé de la source, fluant
-sous la neige. Adieu les lentes et nostalgiques chansons de pâtres,
-«mélodie grave et triste comme la montagne, dit Guido Rey, chanson
-grise qui monte avec lenteur le long des hautes parois, comme monte la
-fumée des chalets dans la paix des soirs».
-
-[Illustration: _L'hiver dans la vallée de Chamonix._]
-
-Chamonix derrière l'infranchissable mur de granit et de glace qui
-s'étale à perte de vue vers le Nord, va se contracter et se durcir dans
-le froid.
-
-Mort Chamonix durant l'hiver? Lugubre sous un ciel gris?
-
-Mais je raisonne en citadin des plaines! C'est pour la plaine seulement
-que la neige est une ennemie. En montagne la féerie continue. Dans
-quelques semaines les géants qui m'entourent siègeront en dalmatique
-d'hermine autour du temple entièrement remis à neuf, plaqué de marbre
-blanc, plus lumineux encore qu'il m'apparut avant-hier. Dans les bois,
-le cristal du givre sur les branches, égaiera le deuil perpétuel
-des sapins, et dans les forêts prochaines, les voix des skieurs
-réveilleront joyeusement les échos sommeillant sous leur fourrure
-hivernale. Non certes, pour Chamonix, l'hiver n'est point un long
-écheveau de laine blanche à dévider durant d'interminables et monotones
-journées.
-
-[Illustration: _Le col des Montets, l'hiver._]
-
-[Illustration: _Le tramway du Mont-Blanc._]
-
-Trop courtes, au contraires, sont les heures de l'hiver pour jouir de
-tous les plaisirs qu'il apporte.
-
-Ce sont d'abord les joies du patinage sur l'immense miroir de glace,
-unique au monde avec son cadre grandiose de montagnes incomparables;
-puis l'ivresse de la folle descente le long des pistes de bobsleigh
-où l'on vire horizontalement comme dans une énorme vis. Enfin, et
-par dessus tout, ce sont les promenades à ski dans la splendeur des
-vastes champs de neige du côté du col de la Voza, ou du col de Balme;
-au glacier d'Argentière, à celui des Bossons, à celui du Géant. C'est
-aussi la course classique du tour du Mont-Blanc par le Col et la Croix
-du Bonhomme.
-
-Chaque jour apporte au skieur des plaisirs nouveaux. Dès qu'il entend
-dans la rue, le gel de la nuit craquer sous le pas des laitiers
-matineux, il se hâte de quitter Chamonix encore endormi sous la brume.
-Dans le calme du matin glacé, il s'élève sur les flancs des montagnes.
-Entre les grands sapins couverts de givre, il va allègrement, bercé par
-le rythme de ses skis sur la neige nacrée, dans la solitude amie de la
-forêt, gagnant les hauts alpages où il s'ébattra sous le chaud soleil
-d'hiver. Puis lorsque les rayons obliques étendront démesurément les
-ombres violettes sur la neige, il se laissera mollement tomber dans la
-vallée en une glissade qui a la grâce et l'harmonie d'un vol.
-
-Le soir, dans les éclairs des phares électriques, sous la vive lumière
-des lustres, un orchestre endiablé rythmera ses pas dans les salons de
-la ville en fête, plus luxueuse encore que l'été, parce que les amants
-de la haute montagne inaccessible, ne viendront point y apporter la
-note grave et sévère de leurs habits couleur de roche...
-
-La nuit nous a surpris au retour, en dessous de Montenvers, dans
-l'antique sentier que suivaient jadis les «crystalliers». Le calme est
-revenu dans la vallée, humble vestibule de la montagne. La brise tiède,
-qui remonte vers les hauteurs, chuchote comme des encouragements et
-des promesses, apportant quelques bruits confus: murmure des arbres
-serrés dont les branches se frôlent, grondement des cascades, puis par
-intervalles, suivant l'effort du vent, quelques notes éparses d'un
-instrument de musique lointain, si ténues qu'il faut prêter l'oreille
-pour les percevoir dans le sourd et majestueux concert des voix de la
-montagne. Quelques points lumineux trouent l'obscurité de la vallée. Et
-c'est là, Chamonix avec ses fêtes, son luxe éblouissant, si petit dans
-l'immensité de la montagne, à l'orée des grands bois où s'étale depuis
-des siècles la langue luisante des glaciers!
-
-
-
-
-[Illustration: _L'aiguille du Géant et le mont Mallet._]
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-Préface de M. Léon AUSCHER, Président du Comité de Tourisme en montagne
-du _Touring-Club de France_.
-
-
- Pages
-
- I.—L'Envoûtement des cimes 13
-
- II.—La Vallée de Chamonix 33
-
- III.—Voies d'Accès 51
-
- IV.—Dans la Nef d'Argentière 77
-
- V.—Au Cirque des Géants 95
-
- VI.—Ténèbres blanches 115
-
- VII.—Il a neigé sur les hauteurs 135
-
-
-
-
-Les relevés photographiques de cet ouvrage sont dus à l'_auteur_ et à:
-
-
- MM. ARLAUD, de Lyon,
- BALLANCE, de Menton,
- BISCH, de Lyon,
- BOISSONNAS, de Genève,
- CHALONGE, de Paris,
- D^r DESBROSSES, de Blanzy.
-
-
-(_Clichés des pages_)
-
-8, 14, 24, 26, 28, 33, 34, 35, 38, 39, 41, 72, 81, 96, 97, 116, 117
-
- FERRAND, de Grenoble,
- GOLLION, de Grenoble,
- JULLIEN, de Genève,
- OFTERDINGER, de Genève,
- RAILLON, de Lyon,
- RÉAL, de Grenoble,
- SERBONNET, de Grenoble,
- Société des Amateurs Photographes
- de Grenoble,
- TAIRRAZ, de Chamonix.
-
-
-
-
-ÉDITIONS J. REY, GRENOBLE
-
-
-Les "BEAUX PAYS"
-
-Collection d'ouvrages in-4^o (16 × 21) illustrés en héliogravure
-
-_=Volumes parus=_: (voir page 4 du volume)
-
-_=En préparation=_:
-
- C. HOLLAND =La Belgique= (2 vol.)
- Le tome I paraîtra en 1924
-
- Paul GUITON =Au Cœur de la Savoie=
-
- Raoul BLANCHARD =La Corse=
-
- Henri FERRAND =La Route des Alpes=
-
- Gabriel FAURE =La Route des Dolomites=
-
- Henry DEBRAYE =La Touraine et les châteaux des bords de la Loire=
-
- Pompeo MOLMENTI =Venise et sa lagune=
-
- Gabriel FAURE =Rome=
-
- Gabriel FAURE =Les Jardins de Rome et la Campagne romaine=
-
- Francis GOURVIL =En Bretagne=
-
- Charles BAUSSAN =Les Grands Pèlerinages de France et de Belgique=
- (2 vol.) Introduction par René BAZIN de
- l'_Académie Française_
-
-
- Paraîtront ensuite: =Florence=, =la Normandie=, =la Côte d'Argent=,
- =La Route des Pyrénées=,
- =l'Ile de France=, =etc.=
-
-
-En faisant noter son ordre de suite le souscripteur s'assure une
-remise notable sur le prix à la parution.—Les spécimens des volumes
-en préparation et les conditions de souscription à ces ouvrages sont
-adressés sur simple demande.
-
-
-SADAG DE FRANCE, BELLEGARDE (AIN).
-
-
-[Illustration: CARTE SCHÉMATIQUE DU MASSIF DU MONT-BLANC]
-
-
-
-
-NOTE DE TRANSCRIPTION
-
- Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
- L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et
- n'ont pas été harmonisées.
-
- [++] indique une légende ajoutée par le transcripteur
- ([Illustration: [++] <i>Flocon de neige.</i>]).
-
- L’accent circonflexe (^) dénote des caractères en exposant.
-
- Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_, les mots en
- gras comme =ceci=.
-
- AUTRES CORRECTIONS
- Pp. 18 et 32 : Combloup --> Combloux
- p. 47 : Majores que --> Majoresque
- p. 47 : monti bus --> montibus
- p. 53 : Montevers --> Montenvers
- p. 103 : conservé --> consacré
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Au Mont-Blanc, by Roger Tissot
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MONT-BLANC ***
-
-***** This file should be named 62812-0.txt or 62812-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/2/8/1/62812/
-
-Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the
-Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-