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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Au Mont-Blanc - -Author: Roger Tissot - -Contributor: Léon Auscher - -Release Date: August 1, 2020 [EBook #62812] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MONT-BLANC *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the -Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -AU MONT-BLANC - - - - - LES «BEAUX PAYS» - - - _Volumes parus dans cette collection_: - - GABRIEL FAURE - - AUX LACS ITALIENS - - - HENRI FERRAND - - GRENOBLE: Capitale des Alpes Françaises - - - HENRI FERRAND - - LA ROUTE DES ALPES - - - P. DEVOLUY & P. BOREL - - AU GAI ROYAUME DE L'AZUR - - - GABRIEL FAURE - - AU PAYS DE S^T FRANÇOIS D'ASSISE - - - _Tous droits de reproduction et de traduction réservés - pour tous pays, y compris la Hollande, la Suède, - la Norvège et le Danemark._ - - - Copyright by B. Arthaud, 1924. - Editions J. Rey - - - - - ROGER TISSOT - - AU - - MONT-BLANC - - AIGUILLES—SOMMETS—VALLÉES ET GLACIERS - ASCENSIONS et EXCURSIONS - SPORTS D'HIVER - - _Préface de_ M. LÉON AUSCHER, - _Président du Comité de Tourisme en Montagne - du Touring-Club de France_ - - - EDITIONS J. REY - GRENOBLE - - - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - _De cet ouvrage, le sixième paru dans la collection_ - "Les Beaux Pays", _il a été tiré 20 exemplaires - sur Japon des Manufactures impériales numérotés de - 1 à 20 et 480 exemplaires sur Hollande au - filigrane de la collection, numérotés de 21 à 500_. - - _L'Édition anglaise de cet ouvrage est publiée - par_ Medici Society, _Grafton Street, Londres_. - - Elle est vendue en France et en - Italie par les Éditions J. Rey. - - - - - Arrêtons-nous encore un peu, Hugues! - Il est si beau de se reposer sur la cime, - et, pour quelques instants de la vie, - parmi les nuages, rêver! - - Guido REY - - -[Illustration: _Annecy—Canal de Thiou._] - - - - -[Illustration: _Le Mont-Blanc._] - - -PRÉFACE - - «_En cette saison d'automne, pleine de langueur, je suis revenu au - Mont-Blanc..._» - - «_Il est plus beau que jamais, avec son piédestal d'arbres roux, - d'herbes brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de - neige, une bordure de velours aux couleurs changeantes..._» - - -C'est là le tableau inédit que nous brosse, de main de maître, -l'alpiniste doublé d'un poète qu'est l'auteur de ce livre, Roger -TISSOT. Heureuse inspiration, grâce à laquelle nous allons parcourir -la «_Vallée des merveilles_» alors que la montagne, solitaire de par -le snobisme ou l'ignorance des foules, s'illumine du rutilant éclat -de sa parure d'automne en attendant qu'elle s'ensevelisse sous la -somptueuse hermine de ses neiges. Excellente propagande aussi, qui -enseignera au peuple des touristes que l'Alpe n'est pas un spectacle -fugace sur lequel le rideau tombe fin septembre pour ne se relever qu'à -l'été suivant, mais que sa beauté est de toutes les saisons—de tous les -instants, pourrait-on dire—et qu'à la voir dans le recueillement de la -solitude, on est imprégné au maximum de sa grandeur. - -[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Couvercle._] - -Il était cependant difficile, et presque risqué, après tant d'illustres -devanciers, d'écrire un livre sur le Mont-Blanc. Il y avait une -certaine audace—et même une audace certaine—à aborder un sujet sur -lequel les DE SAUSSURE, les DURIER, les BOURRIT, les Alexandre -DUMAS, les WHYMPER, les MUMMERY, les JAVELLE, les VALLOT, les Henri -FERRAND..., ont laissé si peu à glâner. Qu'il s'agisse de l'histoire -ou de l'anecdote, de la science ou de la littérature, de l'alpinisme -pur ou du tourisme, il semble que tout ait été dit sur le géant de nos -montagnes. Ce n'est donc pas un des moindres mérites de Roger TISSOT, -que de nous avoir donné le régal d'une œuvre bien personnelle qui -ne doit rien à quiconque et d'avoir su nous révéler un «_Mont-Blanc -inconnu_», dont la lecture est d'un rare attrait. - -Qu'après Henri FERRAND, Grenoblois de race comme lui, Roger TISSOT -ait subi l'attirance de _Chamonix_, de sa vallée et de son sublime -encadrement de montagnes, cela démontre d'abord que les Dauphinois ne -sont pas exclusifs, et qu'à côté des merveilles de leurs Alpes, ils -savent l'hommage dû aux beautés d'ailleurs. Mais cela ne prouve-t-il -pas aussi la hantise qu'exerce—même de loin—la montagne géante sur tous -ceux dont elle enorgueillit l'horizon? Or, s'il est un ciel sur lequel, -au cours des moindres promenades, surgisse—en un toujours émouvant -effet de surprise—la masse blanche qui domine tous ses satellites de -sa majesté incontestée, c'est bien le ciel de _Grenoble_ et l'on -s'explique ainsi l'appel impérieux, l'attirance irrésistible qu'exerce -sur des alpinistes d'élite le grand sommet savoyard. - -[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Grenoble._] - -Alpiniste d'élite, l'auteur l'est au premier chef. Il n'est pas que -cela. Lettré subtil, avocat de valeur, il joint à la maîtrise de la -plume et de la parole, le don de l'action. Cet ancien combattant de -la grande guerre, que l'estime de ses compagnons d'armes a appelé -à la présidence de leur groupement, a puisé ses qualités d'énergie -et de courage dans la saine pratique des sports de la montagne. -Militant fervent de l'alpinisme et des sports d'hiver, il fait partie -de cette pléiade d'initiateurs dont l'incessante propagande a eu -une telle portée sur le développement du tourisme dans notre pays. -Fondateur avant la guerre du Ski Dauphinois, organisateur de multiples -manifestations sportives et alpines, lauréat du Club Alpin pour un -remarquable manuel de ski, il est, à l'heure actuelle, président de -la jeune et active Fédération Alpine Dauphinoise. Il est peu de hauts -sommets qu'il n'ait abordés et vaincus. Mais—comme on le constatera à -maintes reprises à la lecture de ce beau livre—l'ardeur de la lutte -n'a jamais étouffé en lui l'admiration du poète et de l'artiste pour -les merveilles dont il faisait la conquête. Et c'est un des charmes -de ses récits d'ascensions ou de promenades que cette spontanéité -avec laquelle réagissent sur lui tous les éléments de beauté qui -l'entourent. Certains effets descriptifs d'une rare puissance—comme -l'épisode émouvant d'une ascension du Mont-Blanc sans guides, en pleine -tempête—produisent une sensation d'angoisse intense. Puis, ce sont des -pages d'une émotion presque religieuse consacrées à la description de -l'admirable glacier d'Argentière, et d'autres—l'ascension de la Dent -du Géant—où l'alpiniste vibre tout entier, aussi bien de la joie de -l'effort surhumain que de l'incomparable splendeur de ce qui l'entoure. - -Remercions donc Roger TISSOT de nous avoir donné ce livre: remercions -aussi son éditeur de lui avoir fait un cadre digne de lui. - -Notre regretté camarade Jules REY avait eu pour ambition de créer à -_Grenoble_ un centre d'édition et de bibliophilie digne de la région -Dauphinoise, et grâce à ses efforts, et au travail d'une laborieuse -existence vouée à l'art et aux recherches, il avait eu la satisfaction -de voir aboutir son intéressante tentative de décentralisation. -Malgré les difficultés de sa tâche, son successeur a su la continuer, -et le tourisme français lui est reconnaissant de son bel effort de -vulgarisation. Ce sont de bons serviteurs de leur pays—auteur et -éditeur—que ceux qui se vouent à la noble tâche de le faire connaître -et aimer. - -Le succès couronnera donc ce livre. Puisse-t-il inciter les touristes à -ne pas limiter à la courte saison d'été leur séjour en montagne. Elle -est belle et accueillante toujours, et c'est travailler à la prospérité -de la France, soutenir les courageux efforts de nos montagnards et -lutter contre la dépopulation de nos vallées, que d'assurer à nos plus -beaux sites ce regain de visiteurs qui leur a trop manqué jusqu'ici. En -concluant ainsi, je suis certain de répondre au patriotique désir de -l'auteur. - - Léon AUSCHER, - _Président du Comité de Tourisme en Montagne - du Touring-Club de France_. - -[Illustration: ++ _Flocon de neige._] - - - - -[Illustration: _Les Aiguilles de Chamonix._] - - -CHAPITRE PREMIER - -L'Envoûtement des cimes - - - Les portes de la montagne - m'ouvrent une vie nouvelle - qui n'aura pas de fin. - - RUSKIN. - - -J'ai voulu revoir la vallée de Chamonix. Est-ce bien «revoir» qu'il -faut dire? Je l'avais traversée jadis en alpiniste toujours pressé: -ou bien je cherchais les cimes et n'avais d'yeux que pour elles; ou -bien je me hâtais vers le train du retour, l'esprit trop plein de la -féerie des monts pour prêter attention aux choses de la vallée. Je -me souciais fort peu d'ailleurs, de me mêler à la foule élégante des -citadins, qui chaque année se pressent au pied des cimes éminentes sans -les désirer. A vingt années de distance, le même désir de ne point -coudoyer les profanes de la montagne persiste et c'est pour fuir cette -foule bruyante et sans cesse renouvelée que j'ai voulu visiter Chamonix -à l'arrière-saison. Dans la bourgade déserte, je veux être seul avec la -vieille race celte, qui à travers les siècles se perpétue à l'ombre des -monts. - -[Illustration: _Annecy.—Le château et le port du lac._] - -En fermant les yeux, je revois l'éblouissement des jours d'été, -l'ardeur des chauds après-midi de juillet: sous le soleil éclatant, les -roches brûlent, les glaciers brillent d'un éclat insupportable; les -paupières mi-closes, papillotent sous le jet de lumière ardente que -renvoie la neige; dans le ciel resplendissant, la Coupole terminale -scintille et paraît seule capable de résister à l'anéantissement de -fournaise sous lequel la vallée halète et semble mourir. - -A regret j'ouvre les yeux encore éblouis par la vision de la magie -estivale. Aujourd'hui, c'est un après-midi d'automne à son début, -une légère brume tamise les rayons du soleil. Et tandis que le train -s'élève au-dessus de la plaine des Fins, qui prolonge celle d'Annecy -vers La Roche-sur-Foron, je regarde surgir peu à peu dans les lointains -voilés d'une buée violacée les cimes immatérielles des montagnes amies -de cette Savoie si bien décrite par P. Guiton dans son livre: «_Au cœur -de la Savoie_»[1]. - -[Illustration: _La Roche-sur-Foron._] - -[Footnote 1: Voir P. Guiton «_Au Cœur de la Savoie._» Collect. des -_Beaux Pays_.] - -Ce n'est plus le midi chanteur et provocant où la nature pantelait -n'ayant plus qu'un souffle, où les cultivateurs accablés sommeillaient -dans l'ombre bleue des arbres; où le grand soleil éclatant et pur -répandait dans les vallons les plus encaissés son torrent de lumière. - -Maintenant les fruits mûrs pendent sous l'or roux des feuilles -d'automne; dans les champs les enfants jouent, profitant des derniers -beaux jours; sous un ciel de gaze bleu tendre, une mélancolie enveloppe -toute la nature. On sent comme un regret du passé et une crainte mal -définie de l'hiver. - -[Illustration: _Clocher de la Roche-sur-Foron._] - -D'un œil distrait, je suis sous les feuilles rouges, un torrent -qui coule rapide, dans son lit étroit; les flots se précipitent, -pressés de gagner la plaine avant que l'hiver ne les emprisonne dans -l'immobilité des glaciers, dans le grand silence des espaces déserts. - -[Illustration: _Ciborium de l'église de Sallanches._] - -Immobilité, silence! Les glaciers que j'ai parcourus naguère avec -tant de joie seraient-ils l'image de la mort? Faut-il donc penser -avec Chateaubriand que «c'est la jeunesse de la vie, que ce sont les -personnes, qui font les beaux sites?» - -L'émotion avec laquelle je revois de la gare de La Roche-sur-Foron le -sommet neigeux du Buet, au fond de la vallée de l'Arve, me démontre -bientôt que la splendeur des monts n'est pas un simple état d'âme. - -A Sallanches, je me demande comment j'ai pu être assailli d'un pareil -doute, comment j'ai pu dans un moment d'oubli, ne plus me souvenir des -nuits passées à la belle étoile, au bord des glaciers, à écouter le -mugissement des cascades qui s'atténue vers le matin, le fracas des -pierres dans les crevasses, les craquements sourds par lesquels le -glacier accompagne sa marche irrésistible, tous ces bruits par lesquels -se manifeste sa calme activité. - -[Illustration: _Bénitier de Cluze._] - -Sallanches est, avec le site délicieux de Combloux récemment aménagé -par la Compagnie des chemins de fer P.L.M., un des points les plus -favorables d'où l'on puisse embrasser le massif du Mont-Blanc dans -son ensemble. La cime apparaît encadrée par les gigantesques sommets -qui lui font un merveilleux cortège. A gauche, c'est l'entassement -prodigieux des Aiguilles proprement dites; à droite se succèdent, -harmonieusement espacés, les sommets plus majestueux du Dôme et de -l'Aiguille du Goûter, les Aiguilles de Bionnassay, de Miage et de -Trelatête. - -[Illustration: _Combloux et l'aiguille de Varens._] - -«Qu'il est difficile, disait Victor Hugo, de ne point éprouver quelque -profonde émotion lorsque par une belle matinée d'août, en descendant la -pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant -soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, -de forme, de hauteur et d'attitude.» - -Mais l'apparition n'est que de courte durée; aussitôt Sallanches -quittée, à mesure qu'on s'avance dans la direction de Saint-Gervais, le -Mont-Blanc rentre sous terre. Du Fayet, il n'est pas visible: la vue -se heurte à la chaîne du Reposoir, aux à pics de l'Aiguille de Varens -et du désert de Platé. Cependant, fait observer Charles Durier, «la -pitoyable nature a prodigué des dédommagements au Fayet-Saint-Gervais». -Trois sources d'eaux thermales, qui sourdent dans la gorge du -Bas-Nant, attirent les valétudinaires. Un climat plus doux que celui -de Chamonix, y rend le séjour particulièrement agréable, à ceux qui -supportent mal l'air rude de la montagne et ses environs offrent au -touriste une diversité très remarquable de promenades délicieuses. -C'est le lieu de prédilection des promeneurs, où s'attardent -indéfiniment dans les douceurs d'une vie facile et luxueuse, ceux qui -n'ont pas la hantise des monts et de la nature farouche. - -Et c'est peut-être précisément parce que la nature y est trop riante -et trop accessible, que délaissant le Fayet-Saint-Gervais, l'alpiniste -préfère pousser plus au cœur de la montagne. - -D'autres sommets que celui du Mont-Blanc le tentent en effet: les -objets de ses convoitises, ce sont toutes ces aiguilles aériennes, tous -ces monolithes qui dominent la vallée de l'Arve, cimes altières qui -présentent, dit Guido Rey, «l'aspect d'une cité fantastique, ceinte -d'inaccessibles murailles, couronnée de clochers, flèches et clochetons -qui se profilent nettement sur le ciel d'une couleur de brique ancienne -dorée par des siècles de soleil». - -Saint-Gervais est trop loin de cette «cité de songe» pour ceux dont le -but n'est pas la cime la plus élevée, «mais la plus difficile». - -[Illustration: _Sur la route de Megève à Combloux._] - -[Illustration: _Sallanches._] - -Depuis la création de la Route des Alpes, Saint-Gervais est devenu -l'un des plus importants centres de cet admirable parcours: située à -la sortie du magnifique trajet du Col des Aravis, il est le point de -bifurcation d'où les cars gagnent Évian ou Chamonix. - -Du Fayet-Saint-Gervais à Chamonix la différence de niveau est de près -de 500 mètres; l'Arve la franchit avec impétuosité dans sa descente -irrésistible vers la plaine. Le chemin de fer électrique en remonte -le cours, tantôt sous la pierre par des tunnels, tantôt au-dessus du -torrent, par d'impressionnants viaducs. - -Peu après avoir dépassé Servoz, de magnifiques échappées sur l'aiguille -du Goûter font pressentir l'approche de la terre promise. On y pénètre -enfin par le tunnel de la cascade. - -La vallée de Chamonix! Que de souvenirs s'attachent à cet étroit -couloir serré entre le Mont-Blanc et le Brévent, qui s'étend de l'est -à l'ouest sur 23 kilomètres, du col de la Voza au col de Balme. Quelle -fascination n'a-t-elle point exercée depuis l'époque lointaine où le -Mont-Blanc s'appelait déjà dans les anciens textes «rupes quae vocatur -Albae». - -[Illustration: _Parc du Fayet-St-Gervais._] - -Et depuis sa révélation, que de visites et que d'hommages rendus au -petit village savoyard isolé du reste du monde dans le «campus munitus» -d'où il tirera son nom. - -A l'origine, c'est l'incertitude. Tout ce que l'on peut affirmer, à -la suite de Charles Durier, c'est qu'un peuple d'origine celtique -a vécu à l'ombre du grand Mont. Puis une pierre plate, de forme -régulière, trouvée dans le vallon marécageux de Larioz, portant une -inscription romaine et une date précise, permet de penser qu'il y a -dix-huit siècles, la vallée de Chamonix avait connu la civilisation -gallo-romaine. Et c'est à nouveau le silence jusqu'au XI^e siècle. -Alors pour nous, commence l'histoire. On sait, en effet, par un acte en -date du pontificat d'Urbain II que le comte Aymar de Genève, concéda -au Prieuré qu'avaient fondé les Bénédictins de Saint-Michel-de-Cluze -«toute l'étendue du pays comprise entre le torrent de la Diosaz, le -Mont-Blanc et le Col de Balme». - -[Illustration: _Sallanches.—Gorges de Levaux._] - -Édouard Wymper raconte dans son guide de Chamonix et du Mont-Blanc -ce que furent les siècles qui suivirent cette donation. Les hommes -libres qui peuplaient cette vallée «n'étaient guère mieux traités que -des esclaves, de temps à autre, ils étaient brûlés au pilori pour leur -bonheur futur et pour le bénéfice immédiat du Prieuré». - -[Illustration: _St-Gervais et la chaîne des Aravis._] - -Si l'on en croit le même auteur, les rudes montagnards n'auraient pas -supporté facilement cette oppression. - -De telles idées d'indépendance peuvent surprendre chez ces montagnards -vivant isolés dans leur vallée. - -C'est à la neige qu'ils les devaient? Cette neige ennemie, qui -recouvrait leurs pâturages durant de longs mois, les avait poussés, -en effet, à chercher en dehors de leur vallée natale dans des régions -moins ingrates, un supplément de ressources. Dès une période reculée, -ils prirent l'habitude de s'expatrier en France, en Allemagne et en -Italie. Chaque année, ils vont louer leurs services. Ils exportent -aussi les produits de la vallée: à travers les cols ils font un -important trafic de miel et de fromages. - -En échange de leurs services et de leurs produits, ils rapportent au -pays natal non seulement de l'argent, mais des idées. C'est ce qui -frappera le plus les premiers visiteurs de Chamonix vers le milieu du -XVIII^e siècle: là, où ils ne croyaient trouver que l'ignorance et la -misère, ils constateront avec stupéfaction l'aisance et l'instruction. - -C'est grâce au développement intellectuel et moral de ses habitants que -Chamonix pourra recevoir ses premiers hôtes, sans les rebuter. - -[Illustration: _Le Fayet._] - -Mais Chamonix ne sera pas seulement apte à recevoir ses visiteurs. Il -sera à même de leur fournir des guides. Ses chasseurs de bouquetins et -de chamois ont, en effet, mille fois parcouru les roches avoisinantes; -de leur côté les chercheurs de cristaux ont poussé leurs investigations -sur les hauteurs, dont ils ont en certains points aménagé l'accès. -Chasseurs et chercheurs apparaîtront donc aux premiers visiteurs, -comme des hommes nés pour les guider dans la montagne. La destinée de -Chamonix allait se réaliser d'elle-même: la montagne avait enfanté ceux -qui allaient la vaincre. - -[Illustration: _Servoz._] - -[Illustration: _Fleurs de neige._] - -Le premier amant qui se présente est un gentilhomme anglais de 23 ans: -William Windham. De Genève, où il séjourne en 1741, il a été séduit -par l'éclat «des glacières du Faucigny» qu'il apercevait des bords du -lac, resplendissants dans l'azur du ciel. «Il est vraiment dommage, -s'était-il dit, qu'une si grande merveille ne soit pas connue.» Et il -était venu à elle insouciant des dangers que les prudents Genevois lui -avaient signalés, et malgré «la terrible description qu'on lui avait -faite». Il met trois jours pour atteindre Chamonix. Le quatrième jour, -guidé par des paysans, des chasseurs et des «crystalliers» il gagne le -Montenvers par un sentier, qui déjà à cette époque avait été ouvert, -et que l'on appelait _le sentier des crystalliers_. Il atteint la -partie inférieure du glacier de Tacul, qui portera plus tard le nom de -Mer de glace, et après avoir séjourné une demi-heure sur cette glace -qu'il compare à un lac subitement figé, il gagne Chamonix, puis Genève -déclarant «sa curiosité pleinement satisfaite». - -[Illustration: _Les Bossons._] - -[Illustration: _Lever de soleil sur la chaîne du Mont-Blanc._] - -Mais en satisfaisant sa curiosité Windham a surexcité celle de ses -contemporains. Le compte rendu qu'il en écrit a un retentissement -indéniable. - -Le courant de visiteurs ne va d'ailleurs pas s'établir immédiatement, -car Windham n'avait été qu'un curieux: il lui manquait l'enthousiasme -qui fait les apôtres et qui donne à ceux-ci le pouvoir d'entraîner les -foules. Aussi pendant vingt ans le nombre des visiteurs de Chamonix est -assez réduit. - -Cependant l'époque de la révélation approche; les temps sont révolus. -Ils sont marqués par la venue de Horace Bénédict de Saussure et de -Marc Théodore Bourrit. Le premier, professeur à l'Académie de Genève; -le second, artiste peintre et chantre à l'église cathédrale. Tous deux -avaient un tel désir de réussite, qu'il serait difficile de discerner -le plus enthousiaste, si Saussure n'avait lui-même déclaré: «M. Bourrit -mettait encore plus d'intérêt que moi à la conquête du Mont-Blanc.» - -[Illustration: _Dans la vallée de Chamonix._] - -Leur passion n'est d'ailleurs point jalouse des concurrents. Ils ne -vont pas à la montagne comme à une course ou à un pari; ils vont à elle -simplement, parce qu'elle les attire l'un par l'intérêt scientifique, -l'autre par l'intérêt artistique. Durant vingt-sept années, Bourrit et -Saussure vont tenter l'ascension par les voies les plus diverses. Les -phases de cet assaut, décrites avec fougue par Bourrit, dépeintes avec -une précision, qui n'est point exempte de poésie par Saussure, auront -un énorme retentissement dans le monde. L'opinion publique va suivre -les péripéties de cette lutte et s'y intéresser à tel point, qu'au -lendemain de sa conquête, le nom du Mont-Blanc était sur toutes les -bouches. - -[Illustration: _Une chapelle à Servoz._] - -A vrai dire, les premiers visiteurs qu'attire la victoire définitive -ne dépassent guère le Montenvers; il est le belvédère d'élection où -viennent prendre contact avec la montagne, les souverains, les poètes, -les écrivains, les savants et la foule. Bientôt l'affluence est telle -que Bourrit songe à aménager le Montenvers. - -Dès 1795, un édifice est terminé: il est dédié à la «Nature». Désormais -le Montenvers est aménagé; il est accommodé au goût du jour, il va être -à la mode. - -[Illustration: _De Saussure._] - -Le Mont-Blanc reçoit alors les visites des plus illustres personnages. -C'est d'abord, en 1779 celle de Gœthe, accompagné du duc de Weimar. -Lui aussi est séduit par la beauté du spectacle. C'est le 4 novembre -à la nuit, qu'il entre dans la vallée: «Nous remarquâmes, dit-il, -au-dessus de la montagne, à droite, devant nous, une lumière que nous -ne pouvions expliquer. La beauté de ce spectacle était tout à fait -extraordinaire.» - -[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Genève._] - -Chateaubriand y vient à son tour, en 1805. Seul dans le concert des -admirateurs, il donne une note discordante. «Ceux, dit-il, qui ont -aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers, -sont plus heureux que moi, mon imagination n'a jamais pu découvrir -ces trésors... quant au voyageur de la vallée de Chamonix, c'est en -vain, qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d'un -entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et -dur, sans couchant et sans aurore; triste séjour où le soleil jette à -peine un regard, à midi, par-dessus une barrière glacée.» - -Un pareil jugement devait rester sans écho: il sera d'ailleurs très -vivement critiqué par la suite. Vingt ans plus tard, Victor Hugo -devait lui donner le plus éclatant démenti: il trouvera que la vallée -de Chamonix est «un temple», le glacier des Bossons «une ville -d'obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides». - -Alexandre Dumas, George Sand, Napoléon III, Tyndall, Pasteur viennent -tour à tour attirés, les uns par la curiosité, les autres par leurs -recherches scientifiques. - -Théophile Gautier arrive en mai 1868, rendre au Mont-Blanc l'hommage -que lui doit la littérature; il décrit en de belles pages, l'impression -qu'il ressentit au débouché de la vallée de Magland: «Le Mont-Blanc -se découvrit soudain à nos regards, et nous eûmes en ce moment la -sensation complète du beau, du grand, du sublime.» - -[Illustration: _Intérieur à la Flégère._] - -La littérature contemporaine ne lui consacre pas seulement des -articles; mais elle le prend comme un des éléments de l'action de -ses romans avec l'«Alpe Homicide», avec «Tartarin sur les Alpes». -La mode si capricieuse et si changeante pour une fois est fidèle et -se fixe: le Mont-Blanc reste à la mode. Pour le public, un voyage à -Chamonix s'impose comme une convenance mondaine; pour les alpinistes, -le Mont-Blanc est un sommet qu'il faut avoir «fait»; pour les amateurs -d'alpinisme acrobatique, les Aiguilles du Mont-Blanc sont une -consécration. - -Près de deux siècles se sont écoulés depuis le jour où la lumineuse -coupole haussée par-dessus les montagnes, fit à ses premiers amants le -signe fatidique. Ils sont venus à elle fascinés, et lui ont consacré -la plus grande partie de leur existence, leur art, leur énergie, leur -science. D'autres leur ont succédé, certains lui ont sacrifié leur vie; -qu'importe, d'autres sont venus, et la foule de ses admirateurs croît -chaque jour. - -[Illustration: _Sur le chemin de la Flégère._] - -C'est que chaque saison révèle quelque beauté nouvelle. Après la -conquête du sommet ce furent les cols qui tentèrent les explorateurs, -puis les aiguilles fantastiques; enfin les «minces esquilles de roc» se -révélèrent plus attirantes encore. - -L'art de conquérir les cimes a évolué à mesure que les pointes à -conquérir étaient plus inaccessibles. L'homme s'est haussé à la -grandeur des difficultés. - -Qu'importe la position du corps, pourvu qu'il adhère à la muraille; -qu'importent les mains déchirées pourvu qu'elles tiennent la prise; -qu'importe la morsure du gel si elle ne fait pas ouvrir les doigts: -petites souffrances qui passent inaperçues dans l'ardeur de l'assaut -violent, oubliées dans les joies d'un retour victorieux, blessures -glorieuses qui en prouvant l'âpreté de la lutte, exaltent l'importance -de la victoire. - -Lorsque le Mont a étendu sa grande ombre envahissante sur l'âme -de l'alpiniste, celui-ci ne peut résister à l'envoûtement. Malgré -l'angoisse des positions vertigineuses le long des parois abruptes, il -revient à la montagne. Dans les dures épreuves des couloirs glacés, des -escarpements effroyables, il est tenté de faire le même vœu que Tonia -de Maurin des Maures: «Bouan Dioù, bouano mère! que l'ooublidi.» Mais -le Mont est là qui l'attire invinciblement. - -Et c'est pourquoi, subissant le sort commun de mes frères de la -montagne, en cette saison d'automne pleine de langueur, je suis revenu -au Mont-Blanc. - -Il est plus beau que jamais avec son piédestal d'arbres roux, d'herbes -brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de neige une -bordure de velours aux couleurs changeantes. Mais l'homme ingrat l'a -déserté: partout on ferme; le funiculaire du glacier de Bionnassay -ne monte plus aux flancs du Mont-Lachat; le Montenvers est clos; -clos aussi le refuge du col du Bonhomme; clos le chalet de Lognan. -Et cependant! que de courses sont encore praticables; que de féeries -se jouent encore, sur les monts, avant que commence le grand drame -silencieux de l'hiver! - -[Illustration: _Procession à Combloux._] - - - - -[Illustration: _La vallée de Chamonix._] - - -CHAPITRE II - -Vallée - - Pour eux aussi refleurissaient - les prairies et se doraient les - moissons. - - Guido REY. - - -Il faudrait la fine et précise observation d'un Devambez pour dépeindre -toutes les choses menues que l'alpiniste, du haut des Aiguilles, -aperçoit au fond de la vallée lilliputienne: les petites maisonnettes, -disposées avec grâce sur les prairies vert tendre, les petits traits -blancs qui relient les villages comme avec des rubans de poupées, le -petit train mécanique, le filet d'eau capricieux de l'Arve, les arbres -minuscules groupés en petits bois, les imperceptibles pucerons roux -qui se déplacent lentement dans des pâturages de rêves enfantins, -portant d'invisibles clochettes dont le son grêle se répercute et monte -comme une lointaine musique de nains. Toutes les couleurs, toutes les -teintes sont fraîches, comme si le peintre venait de donner son dernier -coup de pinceau. - -Comme tout cela respire l'ordre, l'harmonie, l'aisance! Rien ne permet -de penser avec Chateaubriand que c'est là «un triste séjour où le -soleil jette à peine un regard à midi, par dessus une barrière glacée». -Demandez aux habitants des villages qui se succèdent au bord de l'Arve, -depuis le Col de Voza jusqu'au Col de Balme, à ceux des Houches, des -Bossons, ou de Chamonix, à ceux des Praz, des Tines ou d'Argentière, -s'ils «se regardent comme en exil»? Tout le passé se dresserait contre -une pareille pensée. - -[Illustration: _Les Houches._] - -[Illustration: _Le viaduc Sainte-Marie._] - -Avant l'invasion pacifique des touristes, qui en amenant la richesse a -stabilisé la population, les Chamoniards émigraient pour gagner quelque -argent, puis les économies réalisées, ils revenaient à la terre de -leurs aïeux, à l'ombre des grands pics, appelés par eux. Sans regret, -ils quittaient la riante Italie, ou la belle terre de France, pour -regagner leur vallée. Et pourtant! ils avaient goûté d'une civilisation -différente, d'une existence nouvelle; ils avaient vu les merveilles -des villes, les magasins magnifiques, la vie facile. - -[Illustration: _Près de Chamonix._] - -Mais tout cela ne valait pas pour eux, l'éblouissement des midis -ensoleillés dans l'atmosphère transparente, ni la montée de l'air -brûlant qui, en août, fait vaciller les glaciers, ni même ces heures -exquises où la neige redoutable, fondant sous les brises chaudes du -printemps, se mue en mille petits ruisseaux qui dansent et chantent au -soleil, sur les pentes, entre les racines des mélèzes et des bouleaux. - -[Illustration: _Maison de Jacques Balmat._] - -D'ailleurs leur vallée n'est point pauvre. Au printemps, suivant -l'effort du vent, d'innombrables arbres fruitiers effeuillent sur -les jardins et les prés, leurs pétales blancs comme une légère neige -d'arrière saison. A l'époque de la miellée, c'est un bourdonnement -continu d'abeilles affairées, apportant aux ruches symétriquement -disposées, le butin qu'elles sont allées dérober aux fleurs jusqu'à -la limite des glaciers. Dans les prairies et les alpages, sur les -plateaux, graves et solennelles, les vaches se gorgent d'herbe -parfumée; dans les rochers les chèvres, cabriolent au soleil. L'orge et -les pommes de terre germent rapidement dans la terre fertilisée par les -apports des glaciers. - -[Illustration: _Le Dôme du Goûter vu d'un chalet, près de Chamonix._] - -[Illustration: _L'Aiguille du Midi._] - -Terre vraiment sainte, conquise sur le torrent, la forêt et la -montagne, par le travail millénaire de la race on la transporte depuis -des siècles à dos d'homme, dans de grandes hottes d'osier en forme -d'amphore, pour la placer sur le banc de rocher le plus ensoleillé. -Chaque hiver la neige l'entraîne avec elle, dans son avalanche vers -les bas-fonds, mais chaque printemps, l'homme avec cette obstination -farouche que seul possède le montagnard, la recharge dans sa hotte et -la remonte. Curieux spectacle pour le touriste que celui de ce geste -ancestral, par lequel le paysan, d'un pas lent et assuré, va, sûr de -lui, par les rochers et les fondrières, portant sur son dos l'espoir -des moissons futures. - -Non, la montagne n'est pas une marâtre, à ceux qui l'aiment assez pour -vivre en elle de sa vie. - -[Illustration: _Les Aiguilles, un soir d'orage._] - -[Illustration: ++ Vache au pâturage.] - -Et l'hiver! Lorsqu'arrive son cortège de gel et de bises, dans le repos -forcé, c'est la douce intimité de la maison étanche, tiédie par les -bûches de sapin, abattues durant la saison favorable. Dehors, tandis -que les blancs flocons tombent continûment, dans la grande paix, noyant -palissades et rochers sous un froid manteau, c'est le grand silence, -rompu seulement par intervalle par les sonnailles assourdies des bêtes, -qui reposent dans l'étable proche. Journées monotones où se redisent -cent fois les prouesses accomplies sur les Aiguilles durant l'été; -longues soirées douces où l'on se réunit autour du foyer entre voisins, -où l'on chante ces lentes mélopées, qui vibrent de toute la rude nature -alpestre, ces chants que les montagnards, dit Guido Rey, ont appris «du -vent qui siffle à travers les fentes des roches et du torrent qui mugit -au fond de la vallée». Puis la soirée terminée de bonne heure, c'est -le retour hâtif à travers la nuit glaciale, infiniment limpide, sur la -neige tassée qui crisse sous les pas, vers la maison qui dort sous la -lune, avec son balcon de bois et ses larges auvents. - -[Illustration: _Monument de Saussure "Voici le chemin"._] - -Le village des Ouches, première commune que l'on traverse après avoir -franchi le Col de Voza en venant de Saint-Gervais, représente bien -le type parfait du village de la vallée de Chamonix. Un tout petit -groupe de maisons serrées autour du clocher blanc, puis, épars le long -des pentes jusqu'à mi-hauteur du col, toute une série de chalets. Les -Ouches! c'est la porte d'entrée de la vallée. Le paysage, sauvage -jusque là, devient infiniment gracieux et varié. Les hameaux succèdent -aux hameaux, toujours pittoresques, avec leurs noms rappelant les -accidents du sol, assortis avec les glaciers; c'est la Griaz, c'est au -Pont, c'est au Cret, c'est Vers-le-Nant, c'est Taconnaz, ce sont les -Bossons. - -[Illustration: _Médaillon de Balmat._] - -Chamonix! «Aucune localité du monde, dit encore Guido Rey, ne fut -peut-être plus célébrée par les voyageurs, les romanciers et les -poètes, davantage reproduite par les peintres et les photographes. -Ce fut la conquête du Mont-Blanc qui rendit d'abord célèbre le petit -village savoyard; puis ses maisonnettes blanches aux toits d'ardoise -luisant parmi les frondaisons de pins, virent méditer Byron et -Shelley, Chateaubriand et Théophile Gautier, Alexandre Dumas converser -avec l'humble montagnard qui avait gravi le sommet le plus élevé -d'Europe... Aujourd'hui le mont n'a plus de mystères, sur ses pentes -sont disséminés d'hospitaliers refuges et la cime est devenue un -observatoire astronomique. Le petit Chamonix est maintenant un élégant -rendez-vous cosmopolite». Par une singulière destinée, le vieux Prieuré -aura cette particularité d'être toujours trop petit pour contenir la -foule sans cesse croissante des visiteurs, au nombre de 200.000 environ -chaque année. Les auberges se sont multipliées, elles n'ont point été -en nombre suffisant; elles se sont agrandies et elles se sont révélées -encore trop exiguës; les palaces leur ont succédé avec leurs nombreuses -chambres, et leurs innombrables fenêtres n'ouvrent pas encore assez de -vues sur la chaîne du Mont-Blanc. - -[Illustration: _L'Aiguille du Dru, vue des Prats._] - -[Illustration: _Le lac Cornu._] - -Bien que Chamonix soit un petit chef-lieu de canton de trois mille -habitants seulement, sa propreté, son luxe, l'importance des magasins -qui bordent ses deux rues principales, lui donnent le droit de -revendiquer le nom de ville. - -Le tour en est vite fait, car deux rues seulement sont à parcourir: -la rue Nationale, orientée dans le sens de la vallée parallèlement à -l'Arve, et l'avenue de la Gare, perpendiculaire à la rue Nationale. -Cette dernière, de construction plus récente, donne à Chamonix son air -de ville, avec ses magasins élégants et modernes, son jardin public et -ses salons de thé. - -Si quelques instants suffisent pour parcourir Chamonix, il faudrait des -mois pour visiter ses environs: c'est que nulle ville au monde n'est -ceinte d'une aussi belle couronne d'aiguilles cravatées de glaces, et -de dômes neigeux. - -Sur la rive droite de l'Arve s'étend la belle zone cristalline de -roches granitiques et de schistes houillers qui forme les sommets -du Brévent et des Aiguilles Rouges. Cette magnifique muraille de -3000 mètres d'altitude, en tout autre lieu du monde serait vouée -à l'admiration des touristes, mais, en cette région où tout est -gigantesque, elle est réduite au rôle de simple belvédère d'où l'on va -contempler le Mont-Blanc. - -[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc._] - -En face, sur la rive gauche, l'imposant massif des Aiguilles et du -Mont-Blanc écrase tout par sa masse énorme et ses sept langues de glace -qui descendent jusque dans la vallée de Chamonix. - -Dans ces deux chaînes parallèles, que de promenades, que de courses, -que d'escalades, aussi diverses d'aspect que de durée et de difficulté! -Tout chemin conduit à une merveille. - -[Illustration: ++ Chèvres au pâturage.] - -Disposez-vous d'une heure? Sortez de Chamonix à côté de l'Hôtel -Beau-Site, suivez la route de Sallanches entre les jardins coquettement -tenus et les prairies émaillées de fleurs, une demi-heure de flânerie -vous conduira jusqu'à une boucle de l'Arve; derrière une haie de -peupliers, scintille une nappe claire et limpide, où se mirent les -monts avoisinants: c'est le lac des Gaillards avec ses deux vasques, -séparées par une bande pierreuse; deux vasques jumelles qui ont la -coquetterie de n'être pas semblables: l'une est assombrie par des -herbes, l'autre est toute brillante des clartés d'une eau limpide -dormant sur un fond de sable blanc. - -[Illustration: _La vallée de Chamonix, le soir._] - -Si le temps maussade n'encourage pas à s'élever sur les hauteurs et -ne se prête pas aux vues panoramiques, descendez le cours de l'Arve, -gagnez Servoz et de là, remontez les fameuses gorges de la Diosaz, -sauvages à souhait; ne manquez pas de goûter aux fameuses écrevisses -qui gîtent sous les roches. - -[Illustration: ++ Cloche de vache.] - -[Illustration: _Coucher de soleil sur le lac Champex._] - -Peut-être serez-vous attiré dans la direction du Mont-Blanc, vers le -glacier des Bossons, dont on voit la croupe à travers les sapins. -Traversez alors l'Arve par les hameaux des Praz-Conduits, des Barats, -et des Tissours, gagnez la forêt. En une demi-heure par des sentiers -faciles et bien jalonnés, vous aurez atteint le torrent des Tissours. -Traversez-le; bientôt vous entendrez mugir la cascade du Dard avec -ses deux chutes de treize et cinquante mètres. Puis, vous n'aurez que -l'embarras du choix: Pierre Pointue sur la route du Mont-Blanc avec son -interminable montée en forêt, ou le glacier des Bossons. Décidez-vous -pour ce second itinéraire—puisque vous vous promenez seulement—prenez à -droite, descendez sur le hameau des Pèlerins et bientôt vous saluerez -à l'entrée du village la maison de Jacques Balmat, le vainqueur du -Mont-Blanc. Vous regagnerez Chamonix à travers champs, en écoutant le -concert continu des cloches et clochettes. - -Dans la chaîne du Brévent et des Aiguilles Rouges les excursions sont -innombrables, par des sentiers en lacets sous les grands sapins: -promenade exquise de deux heures, qui vous paraîtront deux minutes, à -travers bois, jusqu'au plan des Chablettes; promenade de Planpraz dont -l'amorce se trouve derrière la petite église de Chamonix. - -[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue des Flancs du Brévent._] - -Le fond de la vallée même de Chamonix offre une promenade délicieuse -aux visiteurs les moins entraînés. A l'amont de la ville, derrière le -Casino Municipal, s'étale en effet une petite plaine boisée: c'est le -bois Bouchet poussé dans les délaissés de l'Arve. C'est là qu'il faut -aller rêver le soir, à la nuit tombant des cimes, ou le matin lorsque -le brouillard se perd dans l'Arve, aux heures des jeux changeants de -lumière et d'ombre, pour lesquelles Virgile paraît avoir écrit ce beau -vers: - - «_Majoresque cadunt altis de montibus umbrae._» - -Le bois Bouchet se prolonge jusqu'au village des Praz, joliment situé -entre l'Arve et l'impétueux torrent de l'Arveyron échappé de la Mer de -glace. Les Praz sont une annexe de Chamonix dont ils ne sont d'ailleurs -distants que de deux kilomètres et demi. - -[Illustration: _L'Aiguille du Dru._] - -Au delà, le bois Bouchet reprend plus solitaire et moins humide. Mais -il a changé de nom. Est-ce parce qu'on aperçoit l'obélisque du Dru -entre les sapins qu'on l'a appelé le Paradis des Praz? C'est de là -qu'il faut aller guetter le Dru dans ses incessantes transformations. - -La petite plaine de Chamonix se termine à quatre kilomètres des Praz au -village des Tines, à l'entrée d'une région plus sauvage et plus boisée. - -L'Arve s'est frayé un passage étroit entre les deux barres rocheuses: -les remous de ses eaux tumultueuses ont creusé dans le rocher de -vastes trous circulaires appelés marmites de géants. Frappés par la -ressemblance que ces excavations ont avec une cuve ou un tonneau, -les habitants de la vallée les ont appelées des «tines» du mot -latin «Tina». Le village a pris à son tour le nom de la gorge où se -trouvaient les tines. - -Au delà de ce village, la vallée est étroitement encaissée, la route, -le chemin de fer, l'Arve se disputent le passage et se superposent -parfois, mais bientôt la vallée s'élargit à nouveau et ce sont -encore des pâturages, coupés de bosquets gracieusement disposés, des -clairières, avec des chalets rappelant ceux de la Suisse: ainsi nous -arrivons à la partie supérieure de la vallée de Chamonix où rit au -soleil, abrité contre les sapins des Aiguilles Rouges, le gai village -d'Argentière. - -[Illustration: _Argentière et l'Aiguille de Floriaz._] - -Section de commune de Chamonix, Argentière rivalise avec elle: plus -élevée que cette dernière de 200 mètres, elle est plus ensoleillée -grâce à la large brèche du glacier d'Argentière qui descend jusqu'à -proximité de la gare: aussi son climat est plus sec que celui de -Chamonix. Située au pied de l'Aiguille Verte et de l'Aiguille du -Chardonnet, elle jouit d'une vue incomparable sur ces deux sommets; -dans la direction de Chamonix la vue s'étend sur le magnifique groupe -des Aiguilles. - -C'est le point de départ de nombreuses courses. Sans parler des -ascensions proprement dites qu'on peut effectuer dans le merveilleux -cirque du Glacier d'Argentière, il faut citer d'abord, parmi les -courses à la portée de tous les touristes, celle du Planet. C'est un -des plus beaux belvédères de la vallée de Chamonix, il présente une -vue admirable sur l'Aiguille Verte. Sur la rive droite de l'Arve c'est -une longue série de promenades délicieuses parmi lesquelles il faut -citer celle du lac Cornu qui dort à 2277 mètres d'altitude dans un site -sauvage et grandiose. - -La course classique entre toutes, est celle de la Flégère, encore plus -facile à atteindre d'Argentière que de Chamonix. - -En remontant enfin la vallée de l'Arve vers le nord, on atteint bientôt -le dernier hameau de la Commune de Chamonix, le Tour, à 1462 mètres -d'altitude en face du glacier qui porte son nom. - -[Illustration: _L'église d'Argentière._] - -Au-delà les alpages se prolongent jusqu'au Col de Balme, par de longues -pentes herbeuses à perte de vue, irriguées par l'Arve, qui y prend sa -source. D'innombrables troupeaux peuplent ces prairies, et toujours le -son des clochettes monte dans l'air pur et transparent: grosses cloches -à son grave portées solennellement par les vaches qui conduisent le -troupeau, cloches grêles des chèvres capricieuses, le tout fondu en une -mélodie étrange et charmante. - -Au Col de Balme, un immense tableau s'offre à la vue. Alexandre Dumas -déclare qu'il y resta anéanti dans la contemplation du panorama, sans -s'apercevoir qu'il faisait quatre degrés de froid. C'est qu'il avait -sous les yeux tous les géants des Alpes françaises: le Buet, les -immenses escarpements des Aiguilles Rouges, les pentes impressionnantes -du Brévent, la vallée de Chamonix jusqu'au Col de Voza, puis l'Aiguille -et le Dôme du Goûter, le Mont-Blanc lui-même, l'Aiguille Verte, les -Droites, l'Aiguille du Dru et celle du Tour. - -[Illustration: _Au Col de Balme._] - -Au delà du col c'était le Valais, c'était toute la Suisse s'ouvrant -pour une féerie nouvelle. - - - - -[Illustration: _En vue du Mont-Blanc._] - - -CHAPITRE III - -Voies d'accès - - Ils arrivent, pareils à des Chevaliers - errants pour conquérir les belles Vierges - des Alpes. - - Guido REY. - - -D'abord il fut un simple récif sous-marin, puis il émergea, modeste -îlot battu par les flots de la mer triasique, ayant l'apparence d'un -plateau parsemé de lacs et de dépressions marécageuses. A la fin de -l'époque miocène tout parut s'effondrer à l'entour. Mais les temps -étaient révolus, l'aurore de l'époque pliocène vit l'immense rocher -jaillir en quelques instants; des siècles, les siècles étant secondes -pour les savants qui mesurent la longue suite des temps géologiques. - -Cependant les forces intérieures qui avaient poussé le majestueux -édifice jusqu'à 5000 mètres d'altitude étaient épuisées et désormais -c'est aux agents atmosphériques qu'allait incomber le soin de terminer -l'œuvre et de la parachever lentement à travers les âges. - -[Illustration: _Dans les Séracs du Géant._] - -Dès l'époque quaternaire le mont semble avoir eu la forme qu'il -présente aujourd'hui: celle d'une formidable pyramide quadrangulaire, -dont la face Nord regarde la vallée de l'Arve et dont les trois autres -faces ne sont visibles que du côté Italien. - -Observons le Mont-Blanc depuis Chamonix: on voit le glacier des -Bossons, dont la base atteint presque le bord de l'Arve, se prolonger -à sa partie supérieure par un berceau de neige enserré entre le Dôme -du Goûter à l'Ouest et la ligne des rochers des grands Mulets à l'Est. -La vallée neigeuse s'élève jusque sous la cime, sans ressaut apparent, -sans pente impressionnante et il semble que la remontée de ce vaste -couloir ne doive demander que de la patience. Vers le haut il s'élargit -en un large cirque d'où il paraît que l'on peut facilement gagner soit -l'arête Ouest, qui vient de l'Aiguille du Goûter, soit l'arête Est, qui -joint le Mont-Maudit et l'Aiguille du Midi. D'en bas on jurerait qu'une -fois sur l'arête on sera au sommet en une facile enjambée. - -[Illustration: _Anémones de montagne._] - -Comme tout est commode, depuis la vallée, lorsqu'on regarde le Mont -avec une jumelle, assis commodément dans un fauteuil, tandis qu'autour -de soi la vie bourdonne joyeuse. Cependant combien d'années, et hélas -combien d'existences faudra-t-il sacrifier pour réaliser la conquête et -asseoir définitivement les divers itinéraires par lesquels on accède au -sommet. - -[Illustration: _Ascension de Saussure (d'après une vieille gravure)._] - -La fin du XVIII^e siècle va voir s'ouvrir la lutte entre le Mont et -l'homme. Bourrit et de Saussure lancent le défi à la montagne, l'un par -amour de la nature, l'autre par amour de la science. - -«Dans mes premières courses à Chamonix, en 1760 et 1761, dit de -Saussure, j'avais fait publier dans toutes les paroisses de la -Vallée, que je donnerais une récompense assez considérable à ceux qui -trouveraient une route praticable pour y parvenir.» - -C'est sur cette promesse que vont commencer les tentatives. Période -héroïque qui durera vingt-cinq années. - -C'est d'abord en contournant le Mont-Blanc par l'Est, à travers le -Glacier du Géant qu'on va tenter de forcer le passage: non point tant -parce que la voie paraît plus facile, mais parce que la région est -mieux explorée. Depuis longtemps, en effet, les crystalliers vont par -le Montenvers et la Mer de glace chercher des quartz dans le cirque -de Talèfre au pied des Droites et des Courtes; de là ils ont aperçu -la calotte du Mont qui paraissait toute proche. Ignorants de la -montagne ils croient au début qu'ils pourront atteindre directement -ce qui paraît si près des yeux. Mais les crystalliers se heurtent -au Mont-Maudit et se rendent vite compte que le Mont-Blanc est -inaccessible pour eux par cette voie. - -[Illustration: _Le cirque de Talèfre._] - -Leurs efforts vont alors se concentrer sur les deux voies d'accès -qui se présentent tout naturellement à l'esprit lorsqu'on regarde le -Mont-Blanc depuis le Prieuré: l'arête occidentale par le Col de Voza, -l'Aiguille du Goûter et le Dôme du Goûter, et la route des Bossons qui -monte directement sans barre rocheuse interposée, comme une immense -langue de neige ininterrompue. - -Plus accoutumés au rocher qu'au glacier, les crystalliers et les -chasseurs vont chercher à s'élever le plus haut possible vers le -Mont-Blanc par le rocher. C'est pourquoi on les voit dès leurs -premières explorations, escalader l'arête rocheuse qui sépare le -glacier des Bossons de celui de Taconnaz et porte le nom de Montagne -de la Côte. En 1775, Michel et François Paccard, Victor Tissai et -Couteran, remontent la rive gauche du Glacier des Bossons le long -de la Montagne de la Côte jusqu'au sommet et parviennent à prendre -pied sur le glacier. Ils traversent alors la région crevassée appelée -aujourd'hui la Jonction, et atteignent ainsi le pied du Dôme du Goûter. -Mais pressés par le temps, n'osant passer la nuit sur le glacier, ils -ne voulurent pas ce jour-là aller plus avant et battirent en retraite. -Cependant leur tentative n'avait pas été inutile. Ils avaient découvert -une voie d'accès permettant d'atteindre au-dessous de la cime du -Mont-Blanc le cirque qui s'étend entre le Dôme et le Mont-Maudit et que -l'on appellera bientôt le Grand Plateau. Il restait toutefois à sortir -de ce cirque et à gagner l'arête terminale. - -[Illustration: _Sur la route du Mont-Blanc._] - -Continuer droit dans la direction du Mont-Blanc, c'était impossible, -car la pente de neige se redresse en un escarpement formidable, sur 800 -mètres de haut. Il apparaissait dès lors nécessaire de tenter de gagner -l'arête, soit à droite, soit à gauche pour la suivre ensuite dans la -direction du sommet. Le premier itinéraire qui s'offrait, consistait à -gagner la dépression située dans l'arête Ouest entre le Dôme du Goûter -et le Mont-Blanc. L'expérience démontra que dans la direction du sommet -l'arête se rétrécissait de plus en plus et finissait à droite et à -gauche sur des à pics formidables. - -Restait alors l'arête Est: elle paraissait vulnérable entre le Mont -Maudit et le sommet. A gauche, en effet, du Grand Plateau, la calotte -du Mont-Blanc est supportée par deux lignes de rochers parallèles -appelés Rochers Rouges. Entre ces deux barres rocheuses descend une -langue de neige de 500 mètres de haut environ, qui aboutit au grand -Plateau. - -[Illustration: _Le glacier et le jardin de Talèfre._] - -[Illustration: ++ Crystal de roche.] - -Ce couloir glacé, deux hommes vont tenter de le remonter. L'un était -non point un guide, mais un simple chasseur de cristaux et de chamois. -Il s'appelait Jacques Balmat, et il était âgé de 25 ans; un passe-port -du 18 Nivôse an VII, lui donne la taille de cinq pieds, trois pouces; -mais s'il avait le «nez ordinaire, la bouche moyenne et le front -ordinaire», il était doué d'une énergie peu commune. Déjà, comme les -autres crystalliers, ses collègues, il avait essayé de gagner le sommet -du Mont-Blanc par le Glacier du Géant, mais la face Est lui avait -été interdite par les abîmes du Mont-Maudit; il avait alors tenté -l'ascension par la face méridionale et il avait échoué devant les -pentes effrayantes du Glacier de Miage; il s'était rallié à l'arête -Ouest par le Dôme du Goûter et il avait dû fuir devant la tempête et -la terrifiante arête de glace. Seule, la face Nord restait inexplorée -par lui. Or, un jour qu'il s'était attardé dans les parages du Grand -Plateau, il y avait été pris par la nuit et avait dû y coucher. Avant -de redescendre, il avait étudié les murailles qui l'entouraient et -les Rochers Rouges ne lui avaient pas paru trop rébarbatifs. Descendu -à Chamonix il avait tu, à tous, ses observations, sauf au médecin du -pays, le D^r Paccard. - -Celui-ci, Chamoniard d'origine, avait trente ans, et comme ses -contemporains l'idée de conquérir le Mont le hantait: lui aussi avait -déjà pris part à quelques expéditions. Comme les autres, il avait fait -une tentative par le Géant, une autre par la Montagne de la Côte, une -troisième par l'Aiguille du Goûter. Il se préparait à une quatrième -tentative, peut-être était-il attiré lui aussi par l'Arête Est, c'était -la seule qu'il n'eût point encore tenté comme Balmat. - -[Illustration: _Le Mont-Maudit vu du Grand Plateau._] - -Le 7 août 1786, ces deux hommes également énergiques et courageux, -partent seuls tenter leur chance sur le versant Nord. A quatre -heures du matin, le lendemain, ils abordent le glacier; d'en bas, -les Chamoniards les suivent à la jumelle avec anxiété, et les voient -disparaître sur le Grand Plateau. L'attente inquiète se prolonge durant -le reste de la journée. Soudain à six heures vingt-trois du soir, on -voit se détacher sur le sommet du Mont-Blanc, simultanément, deux -points noirs perdus dans l'immensité des cieux: c'étaient Balmat et -Paccard, que saluait avec émotion toute la population de Chamonix. Les -Rochers Rouges s'étaient laissés tourner. Le Mont-Blanc était vaincu. -Avec une émotion indicible les deux hommes avaient entendu leur voix -rompre pour la première fois un silence qui, comme le dit Javelle, -«durait là depuis le commencement du monde». - -[Illustration: _Col du Mont-Maudit._] - -Dès le lendemain, de Saussure avisé de l'événement, partait pour courir -sur leurs traces: mais la pluie et la neige le forcèrent à renoncer -momentanément à son projet. Il lui faudra attendre l'été de l'année -suivante. - -[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de l'Aiguille du Géant._] - -Le point de départ de la route du Mont-Blanc se trouve à Chamonix, près -du monument qui a été élevé à sa mémoire. Après dix minutes d'une -marche facile à travers les prairies on atteint la lisière de la forêt -par les Praz-Conduits, les Buats et les Tissours. Puis, le sentier -devient plus rapide sous les grands pins. Il franchit la cascade du -Dard et s'élève par des lacets innombrables à travers les bois de -mélèzes qui peuplent les flancs de l'Aiguille du Midi. Enfin ce sentier -quitte la forêt: c'en est fini de la campagne gaie et fleurie montant à -l'assaut de la montagne sur les deux rives du Glacier des Bossons. En -trois heures, on a atteint le chalet de Pierre Pointue. Ses environs -sont parsemés de gros blocs de granit abandonnés par le glacier lors de -son retrait; quelques-uns de ces blocs ont une forme pyramidale; ils -ont donné au lieu son nom de «Pierres Pointues». Du chalet, la vue est -admirable: au-dessous du sentier, le Glacier des Bossons se déploie en -replis majestueux formant d'immenses crevasses qui suivant l'heure du -jour se teintent de couleurs brutales ou délicates. C'est là que se -termine la route muletière; elle est prolongée par un sentier étroit, -taillé par endroit en corniche dans le rocher et par lequel on approche -graduellement du Glacier des Bossons. Encore 400 mètres de montée et -l'on atteint Pierre à l'Échelle, limite extrême de la terre: au delà, -le domaine de la glace commence, et aussi, l'ascension proprement dite -du Mont-Blanc. - -[Illustration: _Au sommet du Mont-Blanc._] - -Depuis Pierre à l'Échelle, on aperçoit très nettement, à deux -kilomètres de distance, émergeant du glacier, les rochers des Grands -Mulets où se trouve le chalet du même nom. C'est le premier relais sur -la route du Mont-Blanc. On s'y rend en traversant le glacier de biais, -dans sa partie la moins tumultueuse, aussi est-il relativement facile -de démêler sa route à travers le dédale des crevasses. Bientôt on entre -dans la région proprement dite de la Jonction, ainsi appelée parce que -c'est là que se réunissent le glacier de Taconnaz et celui des Bossons. -Les deux courants glaciaires provoquent en se heurtant, d'immenses -vagues de glace et de nombreuses crevasses, que l'on franchit sur de -rudimentaires échelles: c'est la partie la plus pittoresque de la -course, pour le simple touriste. Il circule dans un labyrinthe de -murs tantôt blancs, tantôt bleus, tantôt verdâtres, parfois violacés -ou nacrés suivant l'incidence de la lumière. Après quelques instants -de marche dans ce dédale, la route devient à nouveau facile, le névé -apparaît, et on aborde enfin la langue de neige qui permet de gagner -la marge de rocher où se trouve l'hôtellerie des Grands Mulets. - -[Illustration: _La vallée de Chamonix vue de Pierre Pointue._] - -Cet îlot de rochers qui émerge sur la rive gauche du glacier supérieur -des Bossons, forme le seuil du prodigieux couloir de glace qui -mène au sommet du Mont-Blanc, à travers des régions désertiques et -silencieuses. D'abord ce fut une simple plateforme sur l'éperon -rocheux, à 3051 mètres d'altitude, au pied de l'Aiguille Pitchner: sa -situation abritée des avalanches, l'avait fait choisir par les guides -pour y passer la nuit. En 1886, la plateforme fut aménagée, un chalet y -fut édifié que l'afflux des touristes poussa à transformer en véritable -hôtellerie, en 1896. Depuis lors, les Grands Mulets sont réputés l'un -des plus beaux belvédères des Alpes et nul titre ne paraît mieux mérité. - -Au delà des Grands Mulets commence l'ascension proprement dite du -Mont-Blanc; c'est là que commence une région qui suivant le caprice du -temps est un paradis ou un enfer, une zone de vie intense ou de mort. -Par le beau temps, c'est la montée lente à travers les champs de neige -éblouissants, scintillants de mille feux sous le soleil éclatant, -véritable voyage dans un pays de rêve où tout est d'un blanc si pur -qu'un lys y serait terne, d'un bleu si profond que le ciel y paraît -noir. Mais par la tourmente c'est un voyage effroyable et lugubre, dans -lequel le vent vous entraîne, la neige vous aveugle, où l'on aperçoit -à travers le voile blanc de la tempête, les reflets inquiétants des -crevasses qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, comme les -lèvres du Mont prêtes à vous happer. - -[Illustration: _L'auberge des Grands Mulets._] - -Au départ du chalet, on se dirige d'abord vers le Dôme du Goûter, en -longeant le mur de glace qui court des rochers Pitchner jusqu'à la -base de l'arête Nord du Dôme. Puis, on prend résolument une direction -Nord-Sud et par les Petites Montées, on gagne le Petit Plateau, à -3635 mètres, courte plaine faiblement inclinée au-dessous de laquelle -brillent les séracs du Dôme. C'est là un attirant spectacle, dont il -convient toutefois de ne point trop chercher à s'approcher, car souvent -les séracs s'écroulent en une redoutable avalanche; malheur au touriste -qui se trouve sur son passage! c'est là, qu'en 1891, M. Rothe et le -guide Simond furent ensevelis par une avalanche détachée du glacier -suspendu aux flancs du Dôme. Pour éviter ce danger, l'itinéraire -s'éloigne le plus possible du Dôme par une longue pente connue sous le -nom de «Grande Montée», qui aboutit au Grand Plateau, vaste champ de -neige de un kilomètre carré environ, dont la pente moyenne ne dépasse -pas huit degrés. - -Du Grand Plateau trois voies d'accès s'offrent à l'alpiniste. - -Tout à fait à gauche, entre les parois verticales des Rochers Rouges et -du Mont-Maudit, s'ouvre une vallée profondément encaissée, pleine de -neige poudreuse et molle, où l'on enfonce jusqu'aux genoux, dissimulant -de nombreuses et dangereuses crevasses; c'est le Corridor. Il se -termine au Col de la Brenva au-dessus des célèbres escarpements du -même nom. De là, on gagne le Mur de la Côte, constitué par une pente -de glace haute de 60 à 70 mètres de cinquante degrés d'inclinaison. -Une fois le mur franchi, on suit l'arête Est du Mont-Blanc dans la -direction du sommet par les Petits Rochers Rouges et les Petits Mulets: -une pente douce conduit alors au point culminant, 4810 mètres. - -La seconde voie d'accès est «l'ancien passage» celui dans lequel -s'engagèrent Balmat et le D^r Paccard; elle suit le flanc droit des -Rochers Rouges. - -[Illustration: _Dans les séracs du Mont-Blanc._] - -[Illustration: _Le Mont-Blanc vu du val Ferret._] - -Le passage le plus fréquenté est celui du Col du Dôme que l'on aperçoit -droit devant soi, lorsqu'on arrive au Grand Plateau. Il n'offre -aucune difficulté. Et puis l'arête des Bosses dans l'air transparent -est là, tentante, lumineuse, rassurante: c'est la route sûre. - -[Illustration: _Le rocher des Grands Mulets._] - -Au Col du Dôme du Goûter, la route de Chamonix rejoint celle qui monte -de Saint-Gervais par l'Aiguille du Goûter. Non loin de là, émerge -un petit rocher plat, presque au niveau de la neige. Longtemps, les -guides eurent le projet d'y construire un refuge. Ils avaient dans ce -but, ouvert une souscription à l'auberge des Grands Mulets; mais le -projet était resté sans suite. En 1890, M. Joseph Vallot construisit -une modeste maisonnette de bois. Puis, en 1893, il agrandit le refuge -primitif et fit édifier sur la pointe du rocher la plus voisine un -refuge pour les voyageurs. Grâce à cette initiative, aujourd'hui, dans -le désert effroyable, deux toits bravant les hivers et les vents, -offrent au voyageur l'hospitalité. - -La route des Bosses, dernière section de l'arête occidentale, commence -au refuge Vallot. C'est là que s'étaient arrêtés jadis les guides -de Saussure et de Bourrit quand ils avaient tenté l'ascension du -Mont-Blanc par Saint-Gervais. - -C'était en septembre 1784. Bourrit, découragé par plusieurs -tentatives malheureuses faites depuis Chamonix commençait à douter de -l'accessibilité du Mont par la vallée des neiges, comme on appelait -alors l'itinéraire des Grands Mulets. Il avait appris que deux -chasseurs de la Gruaz prétendaient avoir escaladé l'Aiguille du Goûter; -et il était allé s'entendre avec eux pour rééditer cet exploit. Sous -leur conduite il s'était élevé le long de la rive droite du Glacier -de Bionnassay par les rampes du Mont de Lar et le triste plateau de -Pierre Ronde, mais impressionné par l'aspect désertique de la région, -trahi par ses forces, il avait dû abandonner la partie. Deux de ses -compagnons, Couttet et Cuidet avaient continué; il les avait vu -escalader l'Aiguille du Goûter et disparaître. Le lendemain, alors -qu'on commençait à désespérer de leur retour, ils étaient apparus, -affirmant qu'ils étaient allés jusqu'au Mont-Blanc, ou tout au moins -si près, qu'ils n'en étaient plus séparés que par «une ravine». A la -vérité ils ne paraissaient avoir atteint que le rocher des Bosses et -ils avaient encore 400 mètres de différence de niveau à gravir. - -[Illustration: _Le passage de la Jonction._] - -Il faudra attendre soixante-quinze ans avant que «la ravine» soit -traversée. - -Aujourd'hui, la route de Saint-Gervais, qui fut la dernière découverte, -paraît sur le point de devenir la plus fréquentée de toutes voies -d'accès, grâce à la construction du tramway du Mont-Blanc. Celui-ci -s'élève, en effet, par la vallée de Montjoie, le Col de Voza et le -Mont-Lachat, jusqu'à peu de distance du grand glacier de Bionnassay. -Du terminus actuel on peut en deux heures atteindre le chalet de Tête -Rousse, deux heures encore d'escalade facile et l'on est au sommet de -l'Aiguille du Goûter. Une heure trois-quarts, on gagne aisément le -refuge Vallot d'où l'on n'est plus qu'à une heure un quart du sommet. -Sept heures donc suffisent actuellement pour atteindre la cime qui -déjoua les efforts des premiers alpinistes durant vingt-cinq années. - -[Illustration: _Le Grand Plateau et les Bosses._] - -[Illustration: _Versant italien: les escarpements de la Brenva._] - -De même que les rochers des Grands Mulets et des Bosses, le plateau de -Tête Rousse fut un lieu de repos avant d'être une hôtellerie. Dès 1785, -Saussure y avait fait édifier une hutte de pierre? C'est là qu'il avait -passé la nuit du 14 septembre. Cette nuit splendide, passée dans le nid -d'aigle juché au-dessus du glacier de Bionnassay, laissa dans l'esprit -du savant un inoubliable souvenir. «La vapeur du soir, dit-il, qui -comme une gaze légère tempérait l'éclat du soleil, et cachait à demi -l'immense étendue que nous avions sous nos pieds, formait une ceinture -du plus beau pourpre, qui embrasait toute la partie occidentale de -l'horizon; tandis qu'au levant, les neiges des bases du Mont-Blanc, -colorées par cette lumière, présentaient le plus grand et le plus -singulier spectacle.» La nuit vient et Saussure est impressionné par -«le profond silence qui règne dans cette vaste étendue, agrandie encore -par l'imagination». Une sorte de terreur l'envahit, il lui semble qu'il -a «seul survécu à l'univers et qu'il voyait son cadavre étendu à ses -pieds». - -[Illustration: _Caravane scientifique arrivant au refuge Vallot._] - -Aujourd'hui, une accueillante hôtellerie de montagne offre aux -voyageurs un confort très suffisant. C'est là qu'on va passer la -nuit avant de tenter l'ascension du Mont-Blanc. Le lendemain de -grand matin, on part car il faut avoir gravi l'Aiguille du Goûter -avant que le soleil ait provoqué des avalanches de rochers. Cette -ascension n'offre d'ailleurs aucun danger sauf les chutes de pierres. -Une cabane construite sur le plateau terminal de l'Aiguille permet -une halte agréable; puis on monte sur les larges flancs du Dôme du -Goûter, laissant à gauche de débonnaires séracs, tandis qu'à droite la -magnifique Aiguille de Bionnassay paraît s'enfoncer sous terre, avec sa -délicate arête aérienne et sa formidable corniche de glace. Bientôt, -on atteint le Col du Dôme, le passage des Alpes le plus battu par les -vents et le plus baigné par les nuages; on y rejoint la route qui -monte des Bossons par la «vallée de neige». Alors commence l'ascension -des Bosses: gigantesque et raide escalier, prodigieusement escarpé -au-dessus du glacier de Miage, dangereux par le grand vent. Enfin, la -crête s'élargit peu à peu, en même temps que la pente diminue, et l'on -arrive sans peine sur la croupe arrondie tout à fait confortable qui -forme la cime du plus haut sommet des Alpes. - -[Illustration: _Le refuge Vallot._] - -Du panorama du Mont-Blanc, que dire? Dénombrer les sommets qui -l'entourent serait fastidieux; il suffit, d'ailleurs, de recourir à -un atlas de géographie. Nommer les milliers de pics visibles autour -de l'horizon, à quoi bon? Les pics n'existent plus pour l'œil; chaque -massif, si grand soit-il, ne devient lui-même qu'un simple détail -dans l'océan de cimes où moutonnent par grandes ondes toutes les -Alpes: au Nord, l'Oberland Bernois, à l'Est, les géants du Valais, -au Sud, le Piémont. Et vous, massifs des Alpes françaises, Oisans, -Maurienne, Tarentaise, comme il faut attentivement scruter l'horizon -pour distinguer vos cimes familières si grandes de près, bien petites -choses de là-haut! Visages amis vous vous cachez derrière tant d'autres -sur la toile paisible et claire déroulée à mes pieds! Dans ces sommets -qui émergent et se pressent autour du colosse, que de pointes rallument -des souvenirs éteints, tellement enfouis sous la cendre du passé qu'ils -paraissaient oubliés! Que de rochers éveillent aussi de nouveaux désirs -de conquête! - -[Illustration: _L'aiguille et le glacier de Bionnassay._] - -[Illustration: _L'Aiguille de Bionnassay, vue de l'arête des Bosses._] - -Sous les pieds de l'alpiniste s'ouvrent les scabreuses mais belles -routes d'Italie; quelles descentes émouvantes à tenter dans les à pics -formidables de la Brenva. A une heure de marche du sommet se dresse le -Mont-Blanc de Courmayeur avec sa vue plongeante sur le versant italien. -C'est par là qu'il faut descendre si l'on veut éprouver toutes les -angoisses de la mort, mais seulement si l'on est alpiniste de tout -premier ordre. Qui se douterait à voir ces prodigieux escarpements -au-dessus du Glacier de la Brenva, bordé des Aiguilles de Peteret, -que ce soit un lieu de passage? Et cependant dès 1863, d'intrépides -alpinistes n'hésitaient pas à en tenter la montée. Cette escalade ardue -fut ce qu'elle paraissait devoir être; elle se termina par une terrible -chevauchée sur un mur de glace vive, arête glacée tellement étroite -que les pieds ne trouvaient plus la place de se poser, sur laquelle on -avançait à califourchon. - -[Illustration: _Caravane scientifique montant au Dôme du Goûter._] - -Aujourd'hui, l'itinéraire est mieux précisé, mais il subsiste avec ses -dangers dont le principal consiste dans des chutes de séracs. - -[Illustration: ++ Au sommet.] - -D'autres voies moins périlleuses conduisent en Italie. L'une, que l'on -pourrait qualifier d'internationale, suit l'arête Est du Mont-Blanc, -et, par les Petits Mulets, le Mur de la Côte, le Mont-Maudit, les -pentes neigeuses du Mont-Blanc de Tacul, aboutit au refuge du Col de -l'Aiguille du Midi. De là, on descend sans aucune difficulté par la -vallée blanche et le glacier supérieur du Géant, au col du même nom, -puis à Courmayeur par la croupe du Mont-Frety. - -[Illustration: _Le Mont-Blanc, vu de Courmayeur._] - -Une autre voie d'ascension part de Courmayeur, remonte le cours de la -Doire dans la direction du gracieux lac Combal et du Col de la Seigne. -Puis elle remonte le Glacier de Miage sur sa rive gauche le long des -contreforts du Mont du Brouillard; elle traverse enfin la base de -l'affluent le plus méridional du Glacier de Miage, appelé Glacier du -Mont-Blanc et rejoint au Sud-Est de la Tourette non loin des Bosses, la -route de Saint-Gervais. - -De ce côté, les variantes sont nombreuses, leur tracé peut changer -suivant les saisons et les années au gré des caprices de la glace. Car -le glacier est capricieux, et ses oscillations tendent perpétuellement -à modifier les itinéraires et les aspects de la montagne au-dessous du -sommet du Mont-Blanc. - -Seule, la cime reste intangible, éternelle, telle qu'elle apparut -à la fin de l'époque quaternaire, défiant les éléments, le temps -et l'homme. Depuis des siècles, immuable dans le ciel profond, la -coupole de glace brille infiniment pure. Un jour, l'homme essaya de -lui imprimer définitivement son empreinte et il voulut surélever le -sommet glacé de quelques mètres par une misérable cahutte de bois, -péniblement dressée, dans laquelle il avait enfermé pour l'hiver des -instruments de physique. Afin d'assurer la solidité de l'édifice -il avait voulu creuser jusqu'au rocher que depuis la fin du temps -pliocène, la neige dérobe aux regards de l'homme. Mais la neige a gardé -son secret! l'homme alors a ingénieusement amarré son édifice sur la -glace elle-même. Insensiblement, en quelques années, la selle de glace -s'est dérobée, la construction a marché vers l'abîme. Alors, l'homme a -piteusement enlevé les débris, avant que le glacier inférieur ne les -happe. La neige a retrouvé sa virginité, et le sommet l'altitude que -les forces réunies de la nature lui ont imposé depuis des milliers de -siècles. - -[Illustration: _L'Observatoire Jansen._] - - - - -[Illustration: _Le Village et le Glacier d'Argentière._] - - -CHAPITRE IV - -Dans la nef d'Argentière - - Montagnes! Pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté? - - BYRON. - - -Je ne suis pas de ceux qui prennent la montagne pour un champ de -course, et qui, mettant leur idéal à monter en courant et à descendre -au galop, semblent souhaiter d'y séjourner le moins longtemps possible: -je suis au contraire de l'école des alpinistes qui, ne pouvant -s'arracher à la montagne, prennent leur plaisir à flâner indéfiniment -sur les glaciers éblouissants et à se réchauffer le long des parois -rocheuses dorées par le soleil. - -C'est pourquoi ce matin, sans hâte, dans le froid aigrelet du -petit jour d'automne, je suis parti paisiblement vers le glacier -d'Argentière. Dans le village, tout dort: vide, la route bordée -d'hôtels qui s'ouvre devant la gare déserte: silencieux, le chemin -que l'on suit à droite à quelque cents mètres de la station. Au -delà de l'église dont les cloches sommeillent encore, c'est le vieux -village. Déjà, on entend remuer dans les étables; attaché à la porte -d'une écurie, un mulet attend, placide, qu'on le bâte; un chien me -témoigne quelque animosité au sortir du village et je gagne les -prairies imprégnées de rosée. La voie du chemin de fer franchie, un -maigre bois de pins parsemé de rochers commence, il est noyé dans la -brume matinale. La route muletière tourne sur la droite pour gagner la -moraine gauche; au passage du pont de bois, sur le torrent grondeur, -quelques embruns me fouettent le visage, et dissipent les brouillards -du sommeil qui traînent encore dans mon cerveau. Un regard vers le -chalet de Lognan, me le montre très haut sur la croupe, minuscule, à -peine perceptible dans la buée de l'aurore. - -Au delà du pont, le sentier bifurque. - -A gauche, il conduit vers la base du glacier que l'on aperçoit -confusément, masse bleuâtre dans la grisaille de la nuit finissante. - -[Illustration: _Sur le Glacier d'Argentière, au fond, le Dolent._] - -A droite, la route muletière gagne la moraine parmi les roches et les -éboulis. Une végétation d'abord rare, puis luxuriante, à mesure que -l'on s'élève, tapisse toute la croupe sur laquelle serpente le chemin: -arbrisseaux nains, au feuillage déjà rougi par l'automne, petites -plaques d'herbes émaillées de fleurs aux couleurs délicates, mousses -roses égayant la rocaille. La forêt commence bientôt: une vieille forêt -de pins décharnés aux bras cassés par les avalanches; un bois tout -peuplé de troncs séculaires à demi rongés par le temps. Le sentier -gagne de la hauteur par mille détours sous les dômes silencieux. -Enfin la forêt s'éclaircit, les mélèzes branchus et tortueux, rois de -cette zone subalpine, abritent quelques maigres prés-bois. A travers -leurs branches on aperçoit, bien haut encore, d'immenses formes -encapuchonnée,s de blanc, immobiles comme en prière dans le calme -solennel du matin. Mais les arbres et les capricieux détours du chemin -les dissimulent bientôt à la vue, et le sentier s'élève, toujours -tournant, dans les maigres pâturages rocheux qui ont succédé aux -prés-bois. - -[Illustration: _De l'Arête du Chardonnet, vers la Verte et le -Mont-Blanc._] - -Maintenant on aperçoit distinctement le chalet-hôtel de Lognan à faible -distance; et tandis que le soleil levant fait courir un trait d'or sur -les cimes, je distingue mieux les formes qui m'intriguaient tout à -l'heure figées dans je ne sais quelle attitude de supplication: ce sont -les immenses séracs du glacier d'Argentière. - -[Illustration: _Bûcherons au travail._] - -Le courant glaciaire franchit les derniers kilomètres de sa course -dans un lit extrêmement incliné et resserré; l'étranglement du passage -qui compte à peine 400 mètres de large est tel, qu'il provoque la -dislocation complète de la masse, un peu au-dessus de Lognan. Il se -forme ainsi d'immenses obélisques aux aspects les plus inattendus: -pyramides bleuâtres supportant des cubes de glaces semblables à de -grosses têtes inertes, minces tours encapuchonnées de neige, longs -prismes enchevêtrés entre lesquels joue une lumière phosphorescente -et mystérieuse. C'est tout un peuple d'aiguilles glacées, qui descend -d'une marche insensible et irrésistible vers le fond de la vallée. - -[Illustration: _Argentière et le Dôme du Goûter._] - -Les arêtes nettes et symétriques du chalet de Lognan se détachent sur -cette étrange toile de fond. Outre un bâtiment aménagé en hôtel, le -groupe de Lognan comporte quelques modestes maisonnettes et quelques -abris rudimentaires aménagés sous les roches. La route muletière s'y -arrête. Au delà, le sentier ne consiste plus qu'en une trace assez bien -marquée, courant sur la crête de la moraine entre les blocs de granit. -Puis la crête devient plus étroite, dominant à gauche les séracs d'une -vingtaine de mètres; les herbes maigres disparaissent. - -En se retournant, on aperçoit la cime neigeuse du Buet: devant soi -c'est le vaste glacier, éblouissant sous le soleil, encerclé de -falaises abruptes, dominé par les glaciers suspendus qui descendent de -l'Aiguille-Verte. On est sur le seuil du plus beau et du plus théâtral -glacier des Alpes. - -[Illustration: _Le Glacier et l'Aiguille d'Argentière._] - -Le Glacier d'Argentière, en effet, mesure 11 kilomètres de longueur; -il se déroule suivant une ligne absolument droite; aussi est-il -remarquable par sa symétrie harmonieuse. Les pics qui l'entourent se -correspondent et se font face des deux côtés du courant glaciaire. M. -E.-A. Martel le compare très justement «à une de ces majestueuses nefs -ruinées, dont les voûtes et les arcades sont effondrées, et les piliers -seuls sont restés debout. C'est simple, homogène et impressionnant, -comme un grandiose vaisseau gothique». - -[Illustration: _Glacier d'Argentière, au fond le Dolent et le Triolet._] - -Pour accéder au chœur de cette immense cathédrale qui a le ciel pour -voûte, le Mont-Dolent et l'Aiguille du Triolet pour abside, et un -transept de 4500 mètres de large compris entre l'Aiguille Verte et -l'Aiguille du Chardonnet, on gravit le plus grandiose escalier d'ivoire -que l'imagination puisse créer. Sur 1600 mètres, à partir des séracs -de Lognan, le glacier s'élève par une pente douce, coupée de crevasses -étroites, parallèles, symétriquement espacées, qui déterminent des murs -de glace si régulièrement superposés qu'on a l'impression d'une longue -suite de gradins d'ivoire ombrés d'azur; c'est un véritable escalier de -Titans, conduisant au temple du lourd silence, où dort un immense lac -polaire entre de fantastiques merlons de glace étincelants. - -Lorsqu'après avoir remonté sa rive gauche on est parvenu vis-à-vis -de l'Aiguille du Chardonnet, on voit le glacier se coucher aux pieds -des falaises pour devenir à peu près plat. Le cirque supérieur n'a -en effet, qu'une dénivellation de 300 m. sur 4 kilom. d'étendue. A -l'entour s'élèvent les immenses escarpements qui sur la rive gauche -portent le nom de Droite et de Courtes, et où dorment de petits -glaciers sournois et méchants. - -Plutôt que d'aller chercher une impossible route dans les couloirs qui -strient la roche, il est préférable pour l'alpiniste de force moyenne -de gagner la rive droite du glacier dans la direction de l'arête de -l'Aiguille d'Argentière. Au sud du Glacier du Chardonnet existe en -effet une cabane qui porte le nom de refuge du Glacier d'Argentière. -Elle est construite à 2822 mètres d'altitude, non loin d'un point d'eau -dans la moraine des Améthystes, sur un emplacement d'où l'on peut -embrasser la totalité du bassin. - -Ce qui frappe tout d'abord c'est que, contrairement à la configuration -habituelle des glaciers, celui d'Argentière n'a ni coude, ni -tributaire. C'est un véritable cercle de géants sans issue. Il est -entouré de prodigieux escarpements, que coupent des couloirs sauvages -où tonnent les rochers, et que terminent des merlons aigus, armés -eux-mêmes de lances de granit. - -[Illustration: _La Verte, les Droites, les Courtes, au fond, le -Mont-Blanc._] - -Au moment de la pleine lune il faut aller passer la nuit au refuge -d'Argentière: autour du cirque fantastique dorment dans un funèbre -silence les grandes formes fracassées par je ne sais quel effrayant -cataclysme: nuit de grandiose horreur sous la lumière crue qui projette -sur la glace les ombres des Aiguilles, tandis que les couloirs emplis -de ténèbres impénétrables semblent receler je ne sais quels effroyables -démons. - -[Illustration: _Face au crescendo sans pareil des Courtes, des Droites -et de la Verte._] - -[Illustration: _La Verte, les Droites et les Courtes vues du Glacier du -Tour Noir._] - -On ne saurait trouver nulle part, ailleurs, un pareil entourage. Si -l'on suit des yeux le pourtour de l'immense vaisseau en commençant par -Lognan, c'est-à-dire par le Nord, le regard se heurte d'abord à une -arête découpée en dents de scie, qui culmine à 4127 mètres sous la -forme d'un immense dôme de glace vert foncé auquel on a donné le nom -d'Aiguille Verte. Puis l'arête s'abaisse légèrement et se prolonge par -une des plus impressionnantes murailles des Alpes. - -Les deux pointes principales portent les noms redoutés de Droites et de -Courtes; un peu plus loin vers le Sud-Est se dresse un roc cylindrique, -coté 3692 mètres appelé Tour des Courtes. Au-delà, l'arête se creuse -pour se relever ensuite en un «cône de rochers noirs cuirassé de glaces -grises et tout en affreux précipices» connu sous le nom d'Aiguille -du Triolet par les alpinistes, qui redoutent ses rochers délités et -abrupts. De cette aiguille part ce que M. Martel appelle une «bizarre -courtine», mur de falaises tellement verticales que la neige ne peut -y séjourner. Cette muraille forme la paroi de l'abside de l'immense -cathédrale. Appuyée à l'Aiguille du Triolet à droite, elle aboutit -à gauche, à un élégant cône de neige qui orne le fond du Glacier -d'Argentière et en atténue l'austérité: c'est le Mont-Dolent, triple -borne frontière de la France, de la Suisse et de l'Italie. - -[Illustration: _Sommet du Tour Noir, vue sur la Suisse._] - -Entre l'Aiguille de Triolet et le Mont-Dolent s'ouvre un ravin plein de -neige, qui conduit à une dépression assez marquée au delà de laquelle -on aperçoit le beau ciel d'Italie: «C'est le Beau Idéal d'un col» dit -Wymper qui le traversa, alors qu'il cherchait dans le massif, un col -comparable à celui du Géant. - -[Illustration: ++ Fleures de montagne.] - -[Illustration: _La Verte et les Droites, vues du Col d'Argentière._] - -A partir du Mont-Dolent, qui ferme le Glacier d'Argentière au Sud-Est, -la crête tourne franchement vers le Nord-Ouest, formant une magnifique -paroi qui porte le nom de Rochers Rouges d'Argentière; arête infernale, -couronnée d'un hérissement de lances à 3691 mètres, elle ne le cède -en rien en sauvage beauté aux pentes des Droites et de l'Aiguille -Verte. Puis l'arête s'abaisse de 200 mètres environ pour former le Col -d'Argentière. A la gauche du col et le dominant, un pic à l'aspect -impressionnant: Javelle, son premier conquérant, le célèbre sous le nom -de Tour Noir, «tour informe, lourde tour de 200 mètres, penchée de tout -son incalculable poids sur le Glacier d'Argentière». Grimpé jusqu'au -col par le versant du Glacier de la Neuvaz, Javelle traversa la face -orientale de l'Aiguille sur une étroite corniche et atteignit ainsi -l'arête: «Alors, écrit-il, délicieux souvenir, alors commence la grande -gymnastique aérienne, la vertigineuse grimpée comme aux flèches de -Strasbourg, alors viennent ces émouvants passages où, suspendu sur 1000 -mètres d'abîme, on tient du bout des doigts, du fin bord de la semelle -à de simples rugosités de granit... de temps en temps, on regarde entre -ses pieds, ou l'on penche la tête par-dessus son épaule pour contempler -les profondeurs. Ah! les bons moments, et l'indicible plaisir.» - -[Illustration: _Aiguille du Géant, vue de la Brèche Charmoz._] - -A côté du Tour Noir, et à peine plus haut que lui, se dresse la -splendide Aiguille d'Argentière. A la cathédrale incomparable qui -contiendrait sans peine toutes celles que le génie de l'homme a -édifiées au cours des siècles, il fallait des orgues dignes d'elle: -l'Aiguille d'Argentière située dans le transept gauche forme ces orgues -avec ses fins rochers élancés groupés par faisceaux comme d'immenses -tuyaux. Comprise entre les Glaciers de Saleinaz et d'Argentière, elle -fait le pendant des Droites. - -[Illustration: _Aiguille du Chardonnet._] - -Course d'un rare intérêt, l'Aiguille d'Argentière ne présente que peu -de danger: des couloirs rocheux nécessitant une bonne habitude de -l'escalade, des pentes de glaces abordables, des crevasses facilement -franchissables. Il ne faut point cependant négliger les précautions -en usage dans les grandes ascensions. Lors de sa première tentative, -Wymper accompagné de Reilly et de ses guides Croz et Couttet s'était -engagé sans méfiance sur une pente de neige glacée qui présentait -toutes les apparences de la solidité et de la sécurité, mais, frappant -fortement la croûte de glace pour se réchauffer les pieds, il y fit -subitement un trou et entendit au-dessous de lui comme un fracas de -vaisselle cassée. Il s'aperçut alors que lui-même et toute sa cordée -étaient arrêtés sur une caverne qui était recouverte par une mince -voûte de neige d'où pendaient des touffes de grandes stalactites... -Toute la caravane aurait pu dégringoler dedans à n'importe quel moment. -«Allez plus haut, Croz, nous sommes sur une crevasse»—«Nous le savons, -répliqua-t-il»... D'une manière douce, mon camarade s'enquit si ce que -nous faisions n'était pas ce qu'on appelle tenter la Providence? La -réponse fut affirmative. - -Du sommet de l'Aiguille, la vue est incomparable: elle embrasse -toutes les Alpes Pennines et Bernoises, le Chablais et le Bas-Valais, -tandis qu'à ses environs immédiats, le Mont-Dolent, le Tour Noir, -l'Aiguille d'Argentière, et la paroi des Droites et des Courtes forment -d'admirables premiers plans. - -A côté de l'Aiguille d'Argentière et sur le même alignement se dresse -l'Aiguille du Chardonnet; un col, bien connu des alpinistes de moyenne -force, sépare les deux sommets. - -[Illustration: _Glacier d'Argentière: les Droites, les Courtes._] - -Durant la montée du Glacier du Chardonnet jusqu'au Col, on a le loisir -d'examiner la très curieuse face méridionale de l'Aiguille: celle-ci -est toute hérissée de petites pyramides rocheuses superposées en -gradins. Du côté d'Argentière, la crête rocheuse descend en pente -rapide vers le Nord-Ouest, tombant en précipices sur la langue -terminale du Glacier d'Argentière où se pressent les formes blanches -qui dans l'air transparent du matin semblaient des êtres figés dans une -interminable prière. - -Et dans la douceur apaisante du bel après-midi d'automne, j'ai descendu -à regret les marches de cristal, seuls vestiges intacts de la grande -cathédrale gothique effondrée. Sous le soleil, les pierres croulaient -dans les profondeurs sonores, les séracs s'éboulaient par intervalle -en de sourds craquements, les cascades bondissaient dans la plaine -en grondant, tandis qu'on entendait l'imperceptible et continuel -crépitement des gouttes d'eau tombant dans les anfractuosités de la -glace. - -[Illustration: _Le Couvercle et l'Aiguille de Talèfre._] - -Par le sentier qui serpente sur la crête de la moraine, à travers -l'herbe rousse parsemée de rochers, j'ai regagné Lognan déserté par -les troupeaux. Les pâturages rocheux étaient vides et silencieux; les -mélèzes des prés-bois portaient des aiguilles d'or; entre leurs racines -les ruisselets chantaient; les mouches bourdonnaient joyeusement. -Les airelles portaient des feuilles pourpres comme les pampres leurs -sœurs, car l'airelle est la vigne de la montagne. C'était le moment -de la vendange: une nuée de vendangeurs ailés s'était abattue sur les -buissons, on les entendait piailler et se disputer sous les branches, -qui descendent en terrasses successives jusqu'au glacier que l'on -aperçoit très bas en-dessous de l'encorbellement. Le bruit de mes -pas dérangeait les vendangeurs de leur agréable besogne; les merles -s'envolaient effarouchés et plongeaient vers la glace bleue en criant; -de toutes parts flottait l'odeur de sapins et de fruits mûrs. Toute la -montagne vivait joyeuse sous les derniers rayons du soleil couchant, -tandis que déjà la brume montant de l'Arve envahissait la vallée. - -S'il faut qu'après la mort, nos âmes changent d'enveloppe, je forme -le souhait, divinité bienfaisante, de devenir l'un des merles du -bois de Lognan. La nuit venue, je volerai jusque dans la plaine, et -perché sur quelque pommier non loin d'un palace dans la nuit claire -et sereine, j'écouterai les airs de danse. Le jour j'élirai domicile -dans quelque buisson à l'abri d'un rocher non loin du sentier, et si -quelque touriste élégant s'égare près de ma demeure, inquiet, soufflant -et peinant, je lui sifflerai, moqueur, les airs de danse que j'aurai -appris sous la lune blafarde. - -Mais je n'aurai plus peur de l'alpiniste, du bruit de ses souliers -ferrés, ni du son du piolet frappant le granit. Caché sous les -feuilles, je le regarderai de mon petit œil noir très vif; invisible -sous les brindilles, j'accompagnerai ses pas jusqu'à la limite -supérieure des prés-bois, me souvenant que dans une autre existence, -j'étais monté moi aussi dans la grande nef, silencieuse, qui dort sous -la lune, entre les piliers à demi écroulés, que l'homme a baptisés la -Verte, les Courtes, les Droites, le Triolet, le Dolent, Argentière et -Chardonnet. - -[Illustration: _Séracs au Glacier d'Argentière._] - -[Illustration: _Le Montenvers et l'Aiguille du Dru._] - - - - -[Illustration: _La Mer de glace._] - - -CHAPITRE V - -Au cirque des géants - - Ce nain de pierre pétulant et ridicule semblait nous dire: «Moi aussi - je suis méchant, venez-voir!» - - GUIDO REY. - - -Compagnon fidèle de mes belles ascensions, O ami infortuné, comment -ai-je pu venir sans vous jusqu'à cette «cité des songes» que nous -avions rêvé de visiter ensemble? Lorsqu'en septembre 1906, un camarade -commun, vous apportait, au pied des Aiguilles d'Arves où vous guettait -la mort, l'expression de mes regrets et de ma rage d'être retenu loin -de vous, votre cœur d'alpiniste avait trouvé pour moi une parole de -consolation: «Tu lui diras que l'été prochain nous ferons les Aiguilles -de Chamonix.» Hélas! votre promesse, vous l'avez emportée avec vous au -fond de la crevasse où vous êtes tombé à bout de corde! - -[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._] - -Sans vous, mais votre souvenir en moi, j'ai gagné l'immense Glacier du -Géant où de toutes parts se dressent les fières obélisques, les hauts -bastions, les crêtes hérissées de hallebardes que vous aimiez escalader. - -Le chemin de fer du Montenvers m'avait remorqué le long des contreforts -du Planaz, dans le souterrain du Grépon, puis sur les flancs du socle -qui porte les Charmoz, et par le grand viaduc qui tourne au-dessus -du Glacier des Bois, j'avais abordé la terrasse du Montenvers. En -contemplant l'insigne panorama je comprenais pourquoi le contempteur du -Mont-Blanc, Chateaubriand lui-même n'avait pu rester insensible à sa -vue: - -«Qu'on se représente une vallée, dit-il, dont le fond est entièrement -couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent -pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les Aiguilles du -Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l'enfoncement, la vallée et le -fleuve se divisent en deux branches, dont l'une va aboutir à une haute -montagne, le Col du Géant, et l'autre aux rochers des Jorasses. Au bout -opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de -Chamonix. Cette pente, presque verticale est occupée par la portion de -la Mer de glace, qu'on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc un -rude hiver survenu; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et -ses pentes, a été glacé jusqu'au fond de son lit; les sommets des monts -voisins se sont chargés de neige partout où les flancs du granit ont -été assez horizontaux, pour retenir les eaux congelées: voilà la Mer de -glace et son site...» - -[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._] - -Le grand écrivain n'avait eu des yeux que pour les glaciers, seuls -à la mode à son époque. Aujourd'hui, les visiteurs partagent leur -admiration entre le fleuve glacé et les aiguilles qui dressent leurs -impressionnants escarpements autour de Montenvers. - -Le simple touriste peut sans peine accéder jusqu'au pied de ces cimes -ardues. Du Montenvers, en effet, part un sentier charmant qui conduit à -Pierre Pointue, en suivant le sommet verdoyant de la falaise qui domine -la vallée de Chamonix. C'est le sentier du plan des Aiguilles. Il va, -pittoresque, au bord de cette grandiose terrasse où viennent aboutir -les glaciers des Charmoz, de la Blaitière et du Plan; un léger détour -permet de passer au bord du lac du Plan, limpide miroir oublié par je -ne sais quelle nymphe sur les hauteurs où dorment les Glaciers des -Pèlerins de la Blaitière et des Nantillons. - -La gloire du Montenvers est sans contredit l'Aiguille du Dru, -magnifique obélisque qui sur la rive opposée dresse ses pics -vertigineux à 2000 mètres au-dessus du glacier. Étrange par la pureté -de ses lignes, elle surprend également par la couleur changeante de ses -roches; son nom «semble celui d'un nain difforme et méchant». Il n'est -jusqu'au nom du glacier, qui dort à ses pieds, qui n'étonne à son tour -par sa bizarre consonance: La Charpoua; c'est là que l'on va passer la -nuit avant l'escalade du Dru. - -[Illustration: _La Mer de glace, le Montenvers et les Aiguilles de -Chamonix, vus depuis le chapeau._] - -Au bas de l'escarpement, le plus grand des Alpes, le Glacier du -Géant déroule paisible son fleuve de glace. Celui-ci, en effet, coule -majestueux et solennel entre les hautes digues que forment le Dru et -l'Aiguille du Moine à l'Est et les assises des Charmoz à l'Ouest. -Au départ de Montenvers, on remonte d'abord sa rive gauche par un -sentier suspendu aux flancs de grandes dalles rocheuses munies de mains -courantes. Puis en un point appelé l'Angle, un couloir de terre descend -rapidement jusqu'au glacier. Dans cette partie qui est plane, la glace -est unie et monotone. On remonte le glacier sans aucune peine dans la -direction de l'Aiguille du Géant qui s'avance comme un éperon rocheux -au milieu du courant. A sa surface courent des ruisseaux rapides, qui -ont creusé dans la glace des cavités auxquelles on a donné le nom de -«moulins». - -[Illustration: _Dent et Cirque du Géant._] - -Au delà des Moulins, les hautes parois qui enserrent le cours inférieur -du glacier s'écartent. A gauche, dans la direction de l'Est, s'ouvre un -magnifique cirque: c'est le Glacier de Talèfre. - -Il fut jadis un des glaciers les plus explorés du massif. Avant que fut -née l'idée de parcourir la montagne pour elle-même, les crystalliers -allaient chercher les gemmes au pied des Droites et des Courtes qui -forment le fond du glacier. Le milieu en est marqué par un îlot rocheux -coté 2787 mètres d'altitude que l'on appelle Jardin de Talèfre. Chaque -année, le mois d'août le voit se revêtir d'une riche parure composée -des plus belles fleurs de l'Alpe; ainsi le rocher solitaire et perdu -dans le désert immense et désolé devient durant quelques semaines la -plus gracieuse des oasis, c'est un rappel de vie dans l'éternelle -désolation. - -[Illustration: _Les Séracs de la Mer de glace._] - -A l'Est, l'Aiguille de Talèfre avance un long promontoire rocheux -jusqu'au milieu de la vaste échancrure. Elle sépare le Glacier de -Talèfre, de celui de Leschaux plus sauvage encore. La formidable -paroi des Grandes Jorasses encercle de noir cet austère glacier; à -l'Est, une mince bande de neige coupe la falaise verticalement et -l'on aperçoit au sommet une brèche perdue dans l'azur: elle porte le -nom poétique de Col des Hirondelles. Sir Leslie Stephen raconte dans -«l'Alpine Journal» les circonstances qui ont entouré son baptême: «En -commençant à escalader les pentes de neige, nous observâmes un peu -au-dessous de nous de mystérieux objets symétriquement arrangés en -cercle sur la glace. C'était une vingtaine de points noirs parfaitement -immobiles. En approchant, nous découvrîmes leur nature, non sans une -certaine tristesse, je l'avoue. Les vingt objets étaient des corps, -pas des corps humains, ce qui à un certain point de vue eût été -moins étonnant... Les pauvres petits cadavres étaient les restes -mortels d'hirondelles... Les oiseaux s'étaient peut-être rassemblés -pour se tenir chaud, ou ils avaient été subitement stupéfiés par les -tourbillons... Ils étaient unis dans la mort et paraissaient, je le -confesse, étrangement pathétiques au milieu de la solitude des neiges.» - -[Illustration: _L'Aiguille du Dru._] - -En amont de l'échancrure de Talèfre s'ouvre, en un prodigieux -amphithéâtre, la cuvette glaciaire du Géant. - -[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._] - -[Illustration: _A l'Aiguille du Géant._] - -Si le Glacier d'Argentière a pu être comparé à une cathédrale gothique -on peut comparer le Glacier du Géant à un temple rond antique. Lorsque -Vipsanius Agrippa construisait à Rome, au centre du champ de Mars, -son célèbre Panthéon, il devait avoir je ne sais quelle divination du -cirque des Géants. Le plan d'ensemble comporte les mêmes dispositions -et la même orientation. Une façade au Nord avec un formidable portique, -dont subsistent les deux colonnes latérales, l'Aiguille du Plan à -l'Ouest et l'Aiguille du Géant à l'Est; d'interminables gradins éboulés -appelés séracs du Géant marquent encore la place de l'escalier de -marbre. On le gravit par la droite à travers un dédale des blocs de -glace, qui forme la plus belle chute de séracs de l'Europe. L'escalier -franchi, on débouche dans le temple. Ses murailles sont revêtues de -plaques de glace, comme les murs du Panthéon étaient plaqués de marbre. -Dans l'épaisseur des parois, comme dans le temple romain, des ædicules, -des absidioles, portant le nom des Aiguilles qui les dominent. - -[Illustration: _La Mer de glace et le Mont-Blanc._] - -De même aussi que le Panthéon était consacré à tous les dieux, le -Glacier du Géant est consacré à toutes les divinités de la montagne. -Elles entourent le vaste amphithéâtre. A l'Est, qui est la gauche en -entrant, ce sont les Périades, le Mont-Mallet, l'Aiguille du Géant et -les Aiguilles Marbrées; au Sud, se dresse la Vierge, puis on découvre -successivement le Flambeau et la Tour Ronde; à l'Ouest, le Mont-Maudit, -le Mont-Blanc de Tacul, et l'Aiguille du Midi. Enfin vers le Nord, -un peu plus loin, pressées les unes contre les autres les divinités -de second ordre, moins parfaites que les Dieux, mais plus vénérées -et redoutées. Ce sont: le Grépon, les Grands Charmoz, la République; -elles sont précédées dans le tour d'horizon par les pointes Saumon, -l'Aiguille de la Baitière, l'Aiguille Dufour et l'Aiguille du Plan. -Dans le fond de l'amphithéâtre autour duquel siègent les géants, la -divinité suprême, toujours présente, bien que parfois invisible, -immuable et mystérieuse: le dôme du Mont-Blanc, aux lignes pures comme -aux premiers jours du monde, aveuglant avec sa neige sans tache, car -à mesure que le glacier monte vers le ciel il se débarrasse de tout -ce qui pourrait le ternir afin de n'être plus autour du Dieu, que -splendeur, pureté, ineffable beauté. - -[Illustration: _Le Mont-Blanc et l'Aiguille de Blaitière, vus des -Grands Charmoz._] - -Durant de longues heures, le pèlerin gravit l'escalier triomphal fait -de murs de glace successifs. Puis il gravit par une pente facile un -large vallonnement glacé, qui aboutit au Col du Géant. - -Au delà du col, la paroi plonge presque verticalement jusqu'à -Courmayeur à plus de 2 kilomètres en dessous, dans la haute vallée de -la Doire: c'est l'Italie. - -Nulle situation n'est comparable à celle du Col du Géant. Théodore -Camus déclare: «Bien qu'on en ait dit des merveilles j'ai trouvé la -réalité encore plus merveilleuse... C'est une véritable vue de haut -sommet, mise à la portée de tous, et qu'on peut admirer largement à -son aise, dans les gloires du soleil qui se couche, ou du soleil qui -se lève, ou dans les blancheurs lumineuses de la lune.» Un excellent -refuge édifié par le Club Alpin Italien dès 1876, offre un agréable -séjour dans ce nid d'aigle situé à 3323 mètres d'altitude: il porte le -nom de _Rifugio Albergo Torino_. - -[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._] - -[Illustration: _Saxifrages._] - -Quelques heures suffisent pour descendre du Col du Géant à Courmayeur. -On suit d'abord une crête facile, dominant des à pics, puis des éboulis -granitiques. Un passage de rochers escarpés lui succède, enfin un -sentier muletier, qui s'améliore à mesure que l'on descend, mène au -Pavillon du Mont-Frety. On atteint ensuite une superbe forêt de mélèzes -et l'on arrive à Entrèves, d'où une route de chars commode conduit au -Chamonix italien. - -[Illustration: _Au Grépon._] - -[Illustration: _Requin et Grépon, vus de la Bédière._] - -Le panorama du Col du Géant compte parmi les plus réputés: de gauche à -droite, la vue s'étend sur les Alpes Pennines, le Mont-Rose, le Grand -Combier, le Cervin, le Massif du Grand Paradis, la Grivola, la Grande -Casse, l'Argentera, les Alpes-Maritimes, les Écrins et toutes les Alpes -Dauphinoises. Tout près, formant un impressionnant premier plan, on -distingue les Aiguilles Noire et Blanche de Peteret et le versant Est -du Mont-Blanc qui s'élève encore à 1440 mètres au-dessus du col. - -A gauche du col, se dresse la flèche sans rivale que les Français -appellent Aiguille du Géant et les Italiens _Dente del Gigante_! - -[Illustration: _Le Mont-Blanc et la Pointe Sella._] - -Elle demeura longtemps inaccessible. Autour d'elle succombaient -successivement toutes les aiguilles. Les Grandes Jorasses étaient -domptées dès 1865, le Mont-Mallet était gravi en 1871, l'Aiguille de -Rochefort en 1873, le Flambeau et l'Aiguille de Saussure en 1876. -Seule, grâce à ses parois abruptes, l'Aiguille du Géant déjouait -toutes les tentatives. C'est en vain, que les meilleurs alpinistes -lui donnaient assaut: elle défiait leurs efforts. Mummery vient, en -1880, escorté de son célèbre guide Alexandre Burgner, et celui devant -qui avait cédé le Grépon dut s'avouer vaincu devant la grande plaque -lisse qui défend le sommet de l'Aiguille. En se retirant de la lutte -inégale, le grand alpiniste déclara que l'ascension était impossible -par les seuls moyens humains. Cet aveu d'impuissance était en même -temps un conseil. Dès 1882, les frères Sella s'installent dans la -cabane du Géant: ils vont attaquer l'Aiguille au burin et au marteau; -ils entaillent la roche, y scellent des crampons de fer et finissent -par enserrer l'obélisque dans un réseau de cordes par lesquelles à la -force des bras, ils se hissent jusqu'au sommet. Désormais, l'Aiguille -enchaînée sera maintes fois gravie. - -[Illustration: _Lever de soleil dans les séracs du Géant._] - -[Illustration: _Refuge Torino._] - -[Illustration: _La Dent du Géant, vue de l'épaule du Requin._] - -[Illustration: _Les Grandes Jorasses et le Glacier de Leschaux, vus du -Sentier du Couvercle._] - -Elle est si tentante cette pointe d'or qui se détache dans le ciel rose -du couchant: si lointaine, si aérienne, qu'elle paraît irréelle. Et -puis elle ne comporte pas de bien grandes fatigues: elle n'exige qu'une -tête exempte de vertige et de bons bras. Ceux que la nature a ainsi -doués, peuvent en six heures accomplir à l'aller et au retour cette -escalade inouïe. - -Vous aurez le temps de paresser quelque peu dans le bon lit du refuge -Torino, car il ne faut pas partir de grand matin. Laissez au chaud -soleil d'Italie le soin de dégeler les cordes que le Club Alpin Italien -a placées sur la face Ouest. En pleine saison, il vous suffira de -partir à 6 heures. C'est l'heure propice. Le soleil n'a point encore -amolli la neige et vous gagnerez rapidement et sans peine le plateau -supérieur du Col du Géant qui se redresse près des Aiguilles Marbrées. -Depuis cet endroit, l'ascension se fait en deux temps et beaucoup de -mouvements. Les gestes les plus compliqués sont réservés au second -temps: pour les faciliter, il est bon de s'encorder avec de très longs -intervalles. - -Durant le premier temps, les efforts tendent à atteindre une sorte -d'épaule, située à l'Est de l'Aiguille. L'escalade des premières -assises est agréable; partout le rocher est excellent. - -[Illustration: _Requin vu du sentier du Couvercle._] - -[Illustration: _Au sommet de l'Aiguille de Rochefort._] - -Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira -bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le -corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure -aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle -reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement -suffisant pour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle -battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se -complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la -fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous -dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment. -Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop -gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi -grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là, -comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez -cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut -jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher -est plus solide que le chanvre. - -[Illustration: _Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant._] - -Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé -suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de -l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et -piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en -faudra beaucoup pour ce qui reste à faire. - -Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche -permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve -au pied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près -sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de -battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle -triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque -Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de -75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée -de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en -cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus -de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche -vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une -marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait -un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique -recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à -dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement -sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant -italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder -ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire? - -Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la -pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et -croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà -du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement. -Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de -semblables dimensions. - -[Illustration: _Ascension de l'aiguille du Géant._] - -Courmayeur dort là-bas, encaissé dans la vallée profonde où la Doire -déroule son ruban d'argent; vers le Sud-Ouest, les Aiguilles de Peteret -montent à l'assaut du Mont-Blanc. Au Nord-Ouest, dans un farouche -silence dorment les lacs glaciaires et le gigantesque fleuve du Géant, -au pied des Aiguilles de Chamonix, que l'on voit d'ici «élevées et -grandioses, dit Théodore Camus, ruines idéales de cathédrales gothiques -que des peuples de géants auraient mis cent siècles à construire. -De leurs croulantes murailles brunies par le temps, les clochetons -de pierre ciselée, instables, jettent leur ombre sur les blanches -draperies déployées, sur les arêtes et sur les toits d'argent... tout à -l'heure, draperies de pourpre, arêtes et toits d'or quand le soleil va -descendre.» - -Aiguilles de Chamonix, dont je ne veux rien dire, car Guido Rey vous a -placées trop haut, vous qui deviez être pour nous le merveilleux pays -où nous aurions fait ensemble le plus pieux des pèlerinages, dites-moi -si mon pauvre ami si cher, du fond de l'effroyable crevasse des -Aiguilles d'Arves, a vu passer devant ses yeux votre image mystérieuse -en une dernière vision de l'Alpe? - -«Ah! que ne nous a-t-il été donné, de nous retrouver réunis encore une -fois, ami, sur un sommet du monde[1].» - -[Illustration: _La Pointe Sella._] - -[Footnote 1: GUIDO REY: _Alpinisme Acrobatique_.] - - - - -[Illustration: _Mer de nuage._] - - -CHAPITRE VI - -Ténèbres blanches - - Dans l'inconnu, dans le mystère nous allons, tel un vaisseau fantôme - perdu sur une mer sans fin. - - ALBERT GOS. - - -C'est sans doute à la fatigue qu'il faut l'attribuer: j'ai passé dans -la couchette du refuge Torino une nuit fort agitée. Pendant de longues -heures je me suis débattu avec des difficultés insurmontables; mon -esprit surexcité m'a fait ascensionner à nouveau l'Aiguille du Géant -par bribes; je me suis vu à califourchon sur des rochers bizarres, j'ai -dormi sur d'étroites corniches, la gorge brûlante, en des bivouacs -insensés. Les souvenirs du passé ont défilé devant mes yeux et je me -suis accompagné moi-même à vingt ans de distance dans ma première -ascension au Mont-Blanc. - -C'étaient d'abord les préparatifs: l'étude des articles de revues, -l'examen des cartes, la critique des itinéraires, puis le baromètre -cent fois tapoté; enfin les provisions et le matériel de course étalés -sur la table avant de s'empiler dans le sac. J'ai assisté à notre -départ dans la gare animée et bruyante au milieu des sifflets, des jets -de vapeur, et aussi de la curiosité quelque peu hostile des compagnons -de route, enfin à l'arrivée en pleine nuit au Fayet-Saint-Gervais. La -pluie s'était mise à tomber. Nous n'étions que deux alpinistes, nous -n'avions jamais fait de course dans le massif du Mont-Blanc, mais nous -étions pleins d'ardeur et de courage. Dans la nuit, nous montions -jusqu'aux Houches par le chemin de fer électrique. Au village la pluie -avait cessé. Mais de gros nuages noirs voilaient à chaque instant la -pâleur de la lune. Nous avions erré dans le village endormi en quête -d'un gîte partout refusé et nous avions échoué dans une pièce délabrée -et nue qu'un habitant avait bien voulu nous prêter pour quelques heures. - -[Illustration: _Les Houches._] - -[Illustration: _Les Houches, hameau de l'Eglise._] - -Le lendemain matin malgré la pluie qui tombe par averses, nous partons -gaiement. Nous montons par le sentier jusqu'au chalet de Bellevue et -de là nous nous élevons par le sentier forestier qui longeant à gauche -le glacier de Bionnassay, conduit à celui de Tête Rousse. Pendant -que devisant tranquillement, nous gravissons le sentier qui monte -indéfiniment, le bruit sourd d'une avalanche de pierres, parvient -jusqu'à nous. Plus loin, nous nous apercevons que le chemin est coupé -par l'avalanche. - -Nous traversons le plateau des Rognes: désolé et aride, il donne une -impression de solitude qui vous angoisse; entassement prodigieux de -blocs ébranlés, il forme un immense clapier au-dessus duquel nous nous -élevons peu à peu, laissant à droite le glacier de Bionnassay, par -le sentier qui mène à Tête Rousse. Nous nous arrêtons un moment pour -nous restaurer, au chalet-hôtel situé au pied de l'Aiguille du Goûter, -puis nous en repartons bientôt avec l'intention de monter dès ce soir -coucher au refuge Vallot. - -Pour éviter les chutes de pierres qui, à cette heure de la journée -sont fréquentes, nous décidons de faire l'escalade de l'Aiguille non -pas par le couloir habituel, mais par l'arête Nord. Il y a là 1000 -mètres d'une escalade intéressante qui demande quelqu'attention par un -beau temps, mais qui devait par suite des circonstances atmosphériques -présenter beaucoup de difficultés. - -[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue de l'Aiguille du Goûter par -la brume._] - -[Illustration: _La brume sur les hauts sommets._] - -A peine avons-nous commencé l'escalade que le ciel se couvre de nuages -menaçants. Le vent souffle avec rage. Il faut se cramponner avec -force au rocher pour ne pas être enlevé. Puis la tempête se déchaîne. -Le grésil se met à tomber. Lancé par la tourmente avec violence, il -cingle la figure et l'on croirait ressentir autant de brûlures; la -fureur de la tempête devient telle qu'il nous paraît imprudent de -rester plus longtemps sur l'arête trop exposée au vent. Abandonnant -alors les traces laissées par ceux qui nous précédèrent sur cette voie, -nous décidons de chercher beaucoup plus à gauche, notre chemin, dans -les hasards d'une route nouvelle. Où nous mena une marche de flanc -assez osée? il me serait difficile de le préciser: l'endroit était -précipitueux. L'escalade devient plus difficile, l'inclinaison des -roches étant plus sensible. Nous grimpons au hasard dans le rocher, -sans relâche, à travers le brouillard. Nos gants mouillés et gelés -se déchirent aux aspérités, d'ailleurs il faut les quitter car la -main n'est pas assurée dans cette enveloppe mi-durcie par le gel, -mi-gluante. La pierre est glacée, le verglas commence à la recouvrir. -Nos doigts engourdis ne nous offrent pas de sécurité: qu'importe, -il faut avancer, au risque de glisser dans l'abîme invisible qui se -creuse sous nos pieds. Nous montons ainsi, sans relâche et sans repos, -haletants, étouffés par le vent glacial. Cela dure deux longues heures. -Après ces interminables moments, il nous est enfin donné de fouler le -plateau terminal couvert d'une épaisse couche de neige dans laquelle -nous nous enfonçons jusqu'au ventre. Il fait horriblement froid. Le -plateau, balayé sans cesse par le vent, est aussi peu hospitalier -que possible. Le brouillard est intense: à quelques mètres de moi, -mon compagnon d'infortune et d'angoisse est une ombre grise à peine -visible: où est le refuge? La tourmente nous aveugle. Nous tournons, -cherchant l'abri: c'est en vain! Allons-nous passer la nuit sur le -sommet, dans la neige glacée? Soudain, mon camarade pousse un cri: du -bras, il me montre une tache noire rectangulaire, à quelques mètres; -c'est la porte, ou plutôt l'emplacement de la porte du refuge, car -celle-ci a disparu. - -[Illustration: _La montée au Dôme du Goûter._] - -[Illustration: _Le pavillon de Tête Rousse, et le glacier de -Bionnassay._] - -[Illustration: _Pavillon de Tête Rousse._] - -Le chalet, plein de neige, est si bas que l'on est obligé de s'y tenir -courbé. Qu'importe, c'est un abri où nous pourrons passer la nuit, car -il ne faut plus songer à gagner aujourd'hui le refuge Vallot? Notre -demeure est dans un état de malpropreté et de vétusté qui dépasse -tout ce que l'on pourrait imaginer. Le vent entre partout. Le carton -goudronné qui tapissait jadis l'extérieur de la baraque a disparu, -et le poêle sans tuyau, gît disloqué sur la glace. Pourtant une joie -nous est réservée. Voici un peu de bois, nous le considérons avec -attendrissement. - -Nous avons tenté d'allumer le feu: c'est en vain. Mais nous avons -pleinement réussi à nous enfumer. Il faut sortir pour éviter la toux -qui nous gagne. Heureusement un coup de vent a entraîné la tempête -chevaucher sur d'autres cimes, découvrant un coucher de soleil -magnifique. Spectacle grandiose qui nous fait oublier le froid et la -fatigue. Le soleil descend peu à peu: il s'enfonce derrière un rideau -de nuages que sa lumière rouge éclaire d'une lueur sanglante. Le -vent balayant les cieux amasse les nuées au fond de l'horizon, puis -sous son effort brutal, elles bondissent dans notre direction, elles -courent avec rapidité sur les cimes inférieures qui les déchiquettent, -le soleil les teint de pourpre. Tout est rouge autour de nous: les -glaciers qui scintillent comme des rubis, l'Arve qui roule des eaux -ensanglantées, les brouillards eux-mêmes qui noient Chamonix dans le -sang. Symphonie en rouge majeur, qui va en s'atténuant à mesure que -le soleil disparaît, comme s'éteint une chanson, quand le chanteur -disparaît au tournant du sentier. - -[Illustration: _Cabane Vallot._] - -Les nuages viennent se briser contre l'Aiguille du Goûter puis roulent -dans l'abîme pour remonter de nouveau: pendant un instant l'Aiguille -victorieuse émerge des nuées. Nous profitons de l'éclaircie pour jeter -un coup d'œil sur Tête Rousse que nous apercevons bien bas au-dessous -de nous. Les habitants sont dehors, points noirs sur la blancheur du -glacier; nous crions en vain dans le vent qui emporte nos cris sur -d'autres cimes. - -[Illustration: _La vieille cabane du Goûter._] - -Nous avons dit un dernier adieu aux hommes, nous sommes seuls -désormais, solitude impressionnante et pénible. L'âme oppressée est -inquiète en quelque sorte de je ne sais quel péril imaginaire, crainte -étrange de l'inconnu, presque de l'au-delà; malaise indéfinissable et -irrésistible, qui étreint et accable l'esprit endeuillé, veuf par son -divorce momentané d'avec les hommes. - -C'est l'heure exquise où le jour qui décline laisse l'ombre -envahissante noyer les contours des objets dans une demi-obscurité. -Dans la demeure close et tiède, on aime à attendre que la nuit ait -voilé les formes indécises et familières qui nous entourent, avant -d'allumer la lampe. Les pieds sur les chenets on se plaît à regarder -la flamme joyeuse qui danse dans l'âtre souple et ondoyante. Moment -délicieux où l'esprit erre sans contrainte, où, se laissant aller au -charme pénétrant de l'heure tranquille du chien et loup, on est heureux -de se sentir vivre calme, sans souci, où l'on apprécie le bonheur -d'être à l'abri au chaud, en bonne santé. - -Pour nous, perdus au milieu des solitudes glacées, nous regardons avec -angoisse le grésil qui tisse dans l'air, autour de nous, un voile blanc -impénétrable. Nous songeons à la chance que nous avons eue cependant -d'arriver à temps. Quelques instants plus tard, touristes égarés, nous -nous serions agités en vain dans la tourmente. Nous appellerions, et -la tempête seule répondrait à nos cris de détresse. Sans relâche la -neige autour de nous continue sa trame: nuit blanche, plus terrifiante -que la nuit la plus noire, parce que plus mystérieuse encore. L'âme -emprisonnée se débat en vain contre la stupeur qui l'accable. Rentrés -dans la cabane, nous attendons, silencieux, la pensée vague et morne: -la nuit qui tombe vient seconder la nuit blanche dans son œuvre -destructive de la volonté. - -Dehors, l'obscurité règne, totale. Le trou de la porte absente ouvre -sur le néant: nous allumons notre lanterne. Avec elle notre pensée se -ressaisit. Point brillant dans l'obscurité vers lequel les yeux se -tournent avec joie, sa lumière dissipe les ténèbres qui envahissent -le refuge, et jette en même temps un peu de clarté dans les âmes: -l'horreur a disparu, la vie renaît et se concentre autour de cette -flamme pâlotte et vacillante. - -[Illustration: _Séracs au Mont-Blanc._] - -La nuit est lente à s'écouler, sans sommeil, avec des alternances de -hurlements effroyables de la tempête, et de calme subit encore plus -terrifiants. Lorsque le vent se tait, le silence et la nuit reprennent -leur empire, silence horrible qui frappe l'imagination peut-être -davantage que la tourmente: il semble que le silence hurle à son tour. -La neige alors tombe, légère, avec un imperceptible bruissement, -comme un frôlement de jupe de crêpe sur l'herbe fine d'un cimetière -abandonné: musique monotone et triste, semblable aux airs que l'on -chante dans la montagne pour endormir les nouveaux-nés, elle nous berce -avec son ronronnement doux, pour nous endormir d'un sommeil dont on ne -se réveille plus. - -[Illustration: _L'aiguille de Bionnassay, et la nouvelle cabane du -Goûter._] - -Dans la somnolence qui me gagne j'entends des sons de cloches, de -cloches qui sonnent un glas qui peut-être sera le nôtre. Mon compagnon -gît sans mouvement, respire-t-il? La tempête m'empêche de l'entendre, -on le croirait mort. - -Et voilà que soudain, dans l'énervement de cette nuit sans sommeil, -je ne sais comment, je me prends à penser aux Djinns de Victor Hugo. -Ce sont eux que l'on entend hurler dehors, ce sont leurs griffes qui -raclent le toit du refuge, et machinalement je récite: - - Prophète si ta main me sauve - De ces impurs démons des soirs - J'irai prosterner mon front chauve... - -[Illustration: _Après un accident.—Recherches dans une crevasse du -Mont-Blanc._] - -Je remarque en passant, que ces démons d'aujourd'hui sont blancs et -d'apparence pure, et cette observation me fait oublier la suite. Ma -mémoire fatiguée est incapable de retrouver le vers suivant. Je cherche -surexcité, et mon cerveau est vide: le vent a entraîné mes idées errer -dans les précipices, avec les flocons de neige. - - Prophète, si ta main me sauve, - -Je répète le vers, comme un écolier récite une leçon mal apprise. Je -veux penser à autre chose, fuir cette idée obsédante et bête à la fin, -et toujours hallucinants, lancinants, douloureux, les mots reviennent - - Prophète, si ta main me sauve... - - * * * * * - -[Illustration: _Traversée d'une crevasse au pied de l'Aiguille du -Midi._] - -Enfin! un rayon blafard se glisse entre les planches, comme hésitant -à entrer dans la demeure glacée et ténébreuse. C'est l'aube lugubre. -Dehors tout est blanc, les rochers par lesquels nous sommes montés hier -sont verglacés. La retraite nous est coupée, il faudra aller jusqu'au -bout de notre calvaire. Et nous partons pour le Dôme, lentement dans -la neige fraîche, tandis que peu à peu, le temps se lève et le ciel -s'éclaircit. - -[Illustration: _Un orage dans la région des Grands Mulets._] - -Qu'il fait froid sur l'arête! Le vent me jette au visage la neige que -mon compagnon soulève dans sa marche. Autour de nous, la poussière de -grésil tourbillonne un moment, formant une colonne torse, transparente -et blanche; puis la colonne se déplace légèrement, et le tourbillon -recommence, avec d'autres colonnes, valse échevelée de formes -vaporeuses et blanches qui semblent des elfes ou des lutins. - -Le ciel est maintenant très pur, mais vers l'ouest, une légère bande -noire strie le ciel au-dessus de l'horizon, c'est le signe mystérieux -d'une nouvelle tempête. Et nous nous hâtons par le Dôme et le Col -du Dôme, vers le refuge Vallot que nous apercevons sur une petite -éminence: tout près! Nous l'atteindrons sûrement avant la tourmente. - -Mais la faim nous affaiblit, nos jambes fatiguées glissent dans la -neige fraîche sur la pente rapide. Et le nuage grossit, le vent -s'élève à nouveau; hâtons-nous si nous voulons être en sûreté avant -d'être enveloppés de neige. Enfin! après des efforts surhumains, nous -atteignons la plateforme du refuge au moment où la tempête nous attrape -à son tour. C'est trop tard pour elle, nous avons gagné. - -[Illustration: _Les séracs de la Jonction._] - -Bien courte est notre joie. Un désordre indescriptible règne dans la -première pièce qui sert de cuisine. Des bouteilles cassées jonchent le -sol; des croûtes de pain et des boîtes de conserve vides, embarrassent -les rayonnages. A droite, un banc a été cassé. Les différents morceaux -du poêle sont dispersés çà et là: des vitres sont brisées. Ce spectacle -nous impressionne désagréablement, et nous passons dans la seconde -pièce avec une certaine appréhension. Là, règne le même désordre. -Les couvertures sont jetées pêle-mêle, les matelas sont recouverts -de débris de pain et de détritus de toute sorte. Une paillasse est à -terre, couverte de glace. Tout en maudissant les touristes qui ont mis -à sac le refuge, nous commençons à y mettre bon ordre, mais le vent qui -s'élève peu à peu s'engouffre dans la pièce, par la porte mal jointe; -nous la calfeutrons avec une couverture; avant de nous enfermer, nous -sortons un moment pour jeter un coup d'œil autour de la cabane. - -Des vapeurs de mauvais augure, sournoisement entourent le sommet du -Mont-Blanc. Le vent souffle avec une violence croissante: la tourmente -est imminente. Encore un coup de vent et le brouillard nous entoure; -la tempête revient, et avec elle, son triste cortège de grésil et de -neige. Le refuge va être notre prison. Pour combien de temps? Nul ne le -sait, nous songeons avec angoisse que nos familles attendent ce soir -même notre retour. Elles l'attendront peut-être toujours. - -[Illustration: _Ascension du Mont-Blanc._] - -Nous nous couchons attendant le soir. Dehors, c'est toujours la -tourmente. Le jour s'écoule, monotone et terrible avec la pensée -inquiétante d'être prisonniers de longues heures, car, à la -mi-septembre les tourmentes durent longtemps, et l'on ne peut pas -espérer avoir demain le beau temps, comme cela se produit la plupart du -temps en plein été. - -La nuit vient avec toute son horreur. La tempête est à son paroxysme. -Je sors chercher de la neige que nous ferons fondre pour boire, et l'on -referme vite la porte sur moi, pour empêcher le grésil de rentrer. Me -voilà seul dans une obscurité complète. Dehors c'est effroyablement -sinistre. Le vent s'efforce de m'arracher de l'étroite plateforme qui -est devant le chalet. De silencieux éclairs illuminent sans cesse la -tourmente. - -Alors, tout apparaît rouge autour de moi; rouge terrifiant. Chaque -particule de grésil qui voltige dans l'espace s'éclaire et scintille, -rouge. On dirait autant de gouttes de sang qui continuellement tombent -sur un tapis de pourpre. Le bruit est horrible. - -A la hâte, je remplis de neige le seau que j'ai apporté et je rentre -glacé. Une fort maigre soupe, faite des restes de la veille et de -beaucoup de neige constitue un sommaire dîner, puis nous nous étendons -sur les paillasses et la lanterne est éteinte pour ménager notre -chandelle. Couchés côte à côte pour avoir plus chaud, sous un tas de -couvertures, pour la première fois, depuis quarante-huit heures, nous -éprouvons une sensation de chaleur et de bien-être. Qu'il fait bon -ainsi, à l'abri du vent alors que la tourmente mugit dehors. Demain -matin nous aurons du thé tiède car entre nous dort une gourde pleine de -neige, de thé et de sucre: notre chaleur propre fera fondre la neige. -La tempête secoue terriblement la cabane. Le vent s'irrite de trouver -dans le col où il règne en souverain maître quelque chose qui lui -résiste et qu'il ne puisse entraîner au son de sa musique effroyable, -dans la valse folle, valse de mort, tourbillon macabre que des formes -blanches esquissent dehors dans l'obscurité. - -[Illustration: _Hôtel des Grands Mulets._] - -Le lendemain, les hurlements de la tempête nous réveillent. Toujours -la tourmente, toujours le froid, que faire! Rien hélas! Attendre. -Dehors, c'est toujours la même blancheur. Que nous réserve ce rideau -inquiétant? Que cache-t-il dans ses plis? Mystère! - -Le silence pèse dans le refuge et l'on n'entend plus que la grande -voix du vent qui hurle sinistre dans le cornet du poêle éteint. Chacun -triste et silencieux écoute mugir la bourrasque. La cabane tremble sous -ses assauts furieux et incessants. - -Nous avons écrit nos noms sur le registre du refuge. Ces quelques -lignes seront peut-être les derniers vestiges que l'on trouvera de -nous. A l'heure où des guides les trouveront, nous, nous serons étendus -inanimés, au fond d'une crevasse livide, et nos âmes valseront déjà, -avec les formes blanches qui virevoltent sur les arêtes, la valse des -morts. - -[Illustration: _La route du Mont-Blanc, au départ des Grands Mulets._] - -Car il faut partir. Il ne faut point attendre que la faim ait annihilé -nos forces, que la neige fraîche plus épaisse rende nos pas plus -incertains et couvre de ponts de neige trompeurs les crevasses béantes. -Tout encordés nous ouvrons la porte. Quel temps il fait dehors! Tout -est blanc, autour de nous, le vent souffle avec une violence inouïe. -Hésitation de courte durée. Il faut que la situation soit bien -désespérée pour courir l'aventure de s'enfoncer dans cette obscurité -blanche; aveuglés par la neige, congestionnés par le froid, étouffés -par le vent, par cette poussière impalpable de neige que nous respirons -avec l'air extérieur, et qui glace notre respiration. C'est fou de se -jeter ainsi en pleine tourmente. Restons. - -[Illustration: _Caravane à la descente._] - -Rester? Alors c'est la faim et le froid! - -Partir! ce sont les crevasses béantes, l'itinéraire perdu, mais c'est -aussi plus bas, la vie. Partons la chercher à travers le labyrinthe de -glace. - -La porte du refuge est fermée, quelques pas nous en séparent à peine, -et déjà il a disparu, déjà nous ne pourrions plus le retrouver. - -A quel gouffre descendons-nous? Quelle crevasse nous guette? Peut-être -avons-nous abandonné la route. C'est à peine si j'entrevois mon -camarade dans la nuit blanche. Nous marchons des heures, et c'est -toujours la même blancheur, le même froid; toujours la neige: qu'elle -soit maudite! Elle couvre nos vêtements, se congèle avec celle qui déjà -s'y est accrochée; elle forme une carapace de glace qui craque à chaque -mouvement. J'ai soif! Mes doigts, à travers mes gants déchirés par -l'escalade de l'Aiguille du Goûter gèlent autour de mon piolet, ma peau -adhère au fer de la sape. J'ai soif! Le sang bat mes tempes, on dirait -que mon front va éclater, mais l'étreinte du froid le cercle de fer. - -La marche se prolonge indéfiniment, monotone, interminable, et -toujours la même inquiétude, la même question: «sommes-nous dans la -bonne voie?» Nous marchons, au hasard dans la nuit blanche, terrible -chose que cette nuit blanche! Quelle heure est-il? Ma montre est -arrêtée. Il y a des siècles que nous avons abandonné le refuge. Nous -devrions depuis longtemps avoir atteint les Grands Mulets. Sûrement, -nous sommes égarés. Égarés. Je répète le mot à mi-voix. Et cette idée -prend consistance dans mon cerveau. Elle chemine; le fait me paraît -certain, indubitable. Nous avons perdu la route dans cette blancheur -impénétrable. Nous nous agitons inutilement dans ce voile mystérieux où -chaque pas nous égare davantage. A quoi bon marcher, peiner? - -Mieux vaudrait se coucher sur la douceur de la neige fraîche et dormir. -J'ai sommeil: ce vent qui me souffle au visage m'endort. C'est curieux; -mes jambes sont maintenant insensibles à la fatigue, je suis très -dispos, en somme, pour aller danser avec les formes blanches. Mieux -vaut rester là et se joindre à la danse tout de suite. Maintenant que -nous sommes perdus, égarés, sans espoir. - -[Illustration: _Les Grandes Jorasses._] - -Dans quelques dizaines d'années le glacier nous rendra à la lumière du -soleil, là-bas, sur la moraine des Bossons. Et les Chamoniards nous -verront apparaître avec stupeur. Mais ce ne sera point nous. Nous! Il -y aura longtemps que nous valserons sur la neige au son infernal de la -musique effrénée de la tourmente. - -D'ailleurs, c'est fini! Un éblouissement me passe devant les yeux, je -ne suis plus oppressé, je ne sens plus le vent, ni la neige, ni le -froid. Quelque chose de noir se dresse devant moi tandis qu'à l'entour -s'illuminent mille clartés. - -Et je m'aperçois que sous un violent coup de vent, la brume compacte -s'est déchirée. La vue s'étend sur une pente immense coupée de -crevasses bleutées éblouissantes. A droite, à quelques pas de nous une -aiguille de rocher se dresse. On y distingue un toit qui fume: c'est le -refuge des Grands Mulets. Derrière nous un joli petit nuage rose, léger -et coquet voile la coupole du Mont-Blanc. Eh quoi! C'était cela notre -linceul? - -Sur la plateforme des Grands Mulets, des gens nous font des signaux -d'amitié, leurs appels viennent jusqu'à nous. Oh! dormir, pour de bon, -en sécurité! - -Dormir! Mais voilà précisément que je me réveille au bruit de mes -voisins qui partent sans doute à leur tour faire l'ascension de -l'Aiguille du Géant. - -[Illustration: _Troupeau de moutons au col du Géant._] - - - - -[Illustration: _Le casino de Chamonix, l'hiver._] - - -CHAPITRE VII - -Il a neigé sur les hauteurs. - - "Seigneurs, ce fu en cel termine - Que li douz temps d'esté décline - Et Yver revient en saison." - - ROMAN DU RENART. - - -J'aurais dû m'en douter hier au soir, et ne point m'attarder -indéfiniment sur l'Aiguille du Géant, dans l'azur du ciel, au milieu -des rêveries du passé. En cette arrière-saison, le temps change si -vite! Le ciel d'apothéose était trop transparent, les lointains trop -lumineux. Et cette nuit énervante n'était-elle pas, elle aussi, un -signe certain que le vent de la pluie tenait dans les profondeurs du -ciel. Aujourd'hui, tout est blanc autour du _Rifugio Albergo Torino_: -il a neigé abondamment sur les hauteurs; la neige est descendue assez -bas, couvrant les alpages supérieurs que l'on aperçoit d'ici comme de -grands draps blancs séchant sous le soleil. La descente promet d'être -fatigante dans cette neige fraîche, inconsistante et molle. - -[Illustration: _La patinoire de Chamonix._] - -[Illustration: ++ Danseuses sur glace.] - -Ce matin, les pâtres se sont réveillés plus tôt que de coutume, étonnés -de voir la clarté envahir sitôt leur cabane. En hâte, ils ont rassemblé -leurs modestes hardes, pressés de gagner au plus vite les pâturages -inférieurs: l'exode de la population à quatre pattes a commencé. -Poussant devant eux leur troupeau, tirant par la bride les mulets -chargés des jeunes agneaux tard venus, ils sont partis abandonnant -leur chalet dans la solitude. Ils ont disparu dans la forêt prochaine, -sous les dômes de verdure poudrés par l'hiver, dans un tintement de -clochettes et de sonnailles. - -Pendant de longs mois le silence va régner sur les alpages glacés, -c'est à peine si l'on entendra le sanglot étouffé de la source, fluant -sous la neige. Adieu les lentes et nostalgiques chansons de pâtres, -«mélodie grave et triste comme la montagne, dit Guido Rey, chanson -grise qui monte avec lenteur le long des hautes parois, comme monte la -fumée des chalets dans la paix des soirs». - -[Illustration: _L'hiver dans la vallée de Chamonix._] - -Chamonix derrière l'infranchissable mur de granit et de glace qui -s'étale à perte de vue vers le Nord, va se contracter et se durcir dans -le froid. - -Mort Chamonix durant l'hiver? Lugubre sous un ciel gris? - -Mais je raisonne en citadin des plaines! C'est pour la plaine seulement -que la neige est une ennemie. En montagne la féerie continue. Dans -quelques semaines les géants qui m'entourent siègeront en dalmatique -d'hermine autour du temple entièrement remis à neuf, plaqué de marbre -blanc, plus lumineux encore qu'il m'apparut avant-hier. Dans les bois, -le cristal du givre sur les branches, égaiera le deuil perpétuel -des sapins, et dans les forêts prochaines, les voix des skieurs -réveilleront joyeusement les échos sommeillant sous leur fourrure -hivernale. Non certes, pour Chamonix, l'hiver n'est point un long -écheveau de laine blanche à dévider durant d'interminables et monotones -journées. - -[Illustration: _Le col des Montets, l'hiver._] - -[Illustration: _Le tramway du Mont-Blanc._] - -Trop courtes, au contraires, sont les heures de l'hiver pour jouir de -tous les plaisirs qu'il apporte. - -Ce sont d'abord les joies du patinage sur l'immense miroir de glace, -unique au monde avec son cadre grandiose de montagnes incomparables; -puis l'ivresse de la folle descente le long des pistes de bobsleigh -où l'on vire horizontalement comme dans une énorme vis. Enfin, et -par dessus tout, ce sont les promenades à ski dans la splendeur des -vastes champs de neige du côté du col de la Voza, ou du col de Balme; -au glacier d'Argentière, à celui des Bossons, à celui du Géant. C'est -aussi la course classique du tour du Mont-Blanc par le Col et la Croix -du Bonhomme. - -Chaque jour apporte au skieur des plaisirs nouveaux. Dès qu'il entend -dans la rue, le gel de la nuit craquer sous le pas des laitiers -matineux, il se hâte de quitter Chamonix encore endormi sous la brume. -Dans le calme du matin glacé, il s'élève sur les flancs des montagnes. -Entre les grands sapins couverts de givre, il va allègrement, bercé par -le rythme de ses skis sur la neige nacrée, dans la solitude amie de la -forêt, gagnant les hauts alpages où il s'ébattra sous le chaud soleil -d'hiver. Puis lorsque les rayons obliques étendront démesurément les -ombres violettes sur la neige, il se laissera mollement tomber dans la -vallée en une glissade qui a la grâce et l'harmonie d'un vol. - -Le soir, dans les éclairs des phares électriques, sous la vive lumière -des lustres, un orchestre endiablé rythmera ses pas dans les salons de -la ville en fête, plus luxueuse encore que l'été, parce que les amants -de la haute montagne inaccessible, ne viendront point y apporter la -note grave et sévère de leurs habits couleur de roche... - -La nuit nous a surpris au retour, en dessous de Montenvers, dans -l'antique sentier que suivaient jadis les «crystalliers». Le calme est -revenu dans la vallée, humble vestibule de la montagne. La brise tiède, -qui remonte vers les hauteurs, chuchote comme des encouragements et -des promesses, apportant quelques bruits confus: murmure des arbres -serrés dont les branches se frôlent, grondement des cascades, puis par -intervalles, suivant l'effort du vent, quelques notes éparses d'un -instrument de musique lointain, si ténues qu'il faut prêter l'oreille -pour les percevoir dans le sourd et majestueux concert des voix de la -montagne. Quelques points lumineux trouent l'obscurité de la vallée. Et -c'est là, Chamonix avec ses fêtes, son luxe éblouissant, si petit dans -l'immensité de la montagne, à l'orée des grands bois où s'étale depuis -des siècles la langue luisante des glaciers! - - - - -[Illustration: _L'aiguille du Géant et le mont Mallet._] - - -TABLE DES MATIÈRES - -Préface de M. Léon AUSCHER, Président du Comité de Tourisme en montagne -du _Touring-Club de France_. - - - Pages - - I.—L'Envoûtement des cimes 13 - - II.—La Vallée de Chamonix 33 - - III.—Voies d'Accès 51 - - IV.—Dans la Nef d'Argentière 77 - - V.—Au Cirque des Géants 95 - - VI.—Ténèbres blanches 115 - - VII.—Il a neigé sur les hauteurs 135 - - - - -Les relevés photographiques de cet ouvrage sont dus à l'_auteur_ et à: - - - MM. ARLAUD, de Lyon, - BALLANCE, de Menton, - BISCH, de Lyon, - BOISSONNAS, de Genève, - CHALONGE, de Paris, - D^r DESBROSSES, de Blanzy. - - -(_Clichés des pages_) - -8, 14, 24, 26, 28, 33, 34, 35, 38, 39, 41, 72, 81, 96, 97, 116, 117 - - FERRAND, de Grenoble, - GOLLION, de Grenoble, - JULLIEN, de Genève, - OFTERDINGER, de Genève, - RAILLON, de Lyon, - RÉAL, de Grenoble, - SERBONNET, de Grenoble, - Société des Amateurs Photographes - de Grenoble, - TAIRRAZ, de Chamonix. - - - - -ÉDITIONS J. REY, GRENOBLE - - -Les "BEAUX PAYS" - -Collection d'ouvrages in-4^o (16 × 21) illustrés en héliogravure - -_=Volumes parus=_: (voir page 4 du volume) - -_=En préparation=_: - - C. HOLLAND =La Belgique= (2 vol.) - Le tome I paraîtra en 1924 - - Paul GUITON =Au Cœur de la Savoie= - - Raoul BLANCHARD =La Corse= - - Henri FERRAND =La Route des Alpes= - - Gabriel FAURE =La Route des Dolomites= - - Henry DEBRAYE =La Touraine et les châteaux des bords de la Loire= - - Pompeo MOLMENTI =Venise et sa lagune= - - Gabriel FAURE =Rome= - - Gabriel FAURE =Les Jardins de Rome et la Campagne romaine= - - Francis GOURVIL =En Bretagne= - - Charles BAUSSAN =Les Grands Pèlerinages de France et de Belgique= - (2 vol.) Introduction par René BAZIN de - l'_Académie Française_ - - - Paraîtront ensuite: =Florence=, =la Normandie=, =la Côte d'Argent=, - =La Route des Pyrénées=, - =l'Ile de France=, =etc.= - - -En faisant noter son ordre de suite le souscripteur s'assure une -remise notable sur le prix à la parution.—Les spécimens des volumes -en préparation et les conditions de souscription à ces ouvrages sont -adressés sur simple demande. - - -SADAG DE FRANCE, BELLEGARDE (AIN). - - -[Illustration: CARTE SCHÉMATIQUE DU MASSIF DU MONT-BLANC] - - - - -NOTE DE TRANSCRIPTION - - Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - - L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et - n'ont pas été harmonisées. - - [++] indique une légende ajoutée par le transcripteur - ([Illustration: [++] <i>Flocon de neige.</i>]). - - L’accent circonflexe (^) dénote des caractères en exposant. - - Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_, les mots en - gras comme =ceci=. - - AUTRES CORRECTIONS - Pp. 18 et 32 : Combloup --> Combloux - p. 47 : Majores que --> Majoresque - p. 47 : monti bus --> montibus - p. 53 : Montevers --> Montenvers - p. 103 : conservé --> consacré - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Au Mont-Blanc, by Roger Tissot - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MONT-BLANC *** - -***** This file should be named 62812-0.txt or 62812-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/8/1/62812/ - -Produced by Laurent Vogel, Christian Boissonnas and the -Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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