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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Notes sur Londres - -Author: Henrietta de Quigini Puliga - -Contributor: Augustin Filon - -Release Date: August 15, 2020 [EBook #62933] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LONDRES *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - -NOTES SUR LONDRES - - - - - Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays - y compris la Suède et la Norvège. - - - - - BRADA - - NOTES SUR LONDRES - - PRÉFACE DE - - AUGUSTIN FILON - - PARIS - - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - - 3, RUE AUBER, 3 - - 1895 - - - - -PREFACE - - -Les pages qu'on va lire ont paru dans la _Vie parisienne_. Je -suis persuadé qu'elles y ont été fort goûtées, car on y trouve, -à chaque ligne, cette touche élégante et légère qui a fait et -fait encore la grâce de ce charmant journal. Elles portaient -alors la signature de Bénédick, et aucun nom n'était mieux choisi -pour l'écrivain qui se propose de pénétrer les fantasques et -mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd'hui Bénédick disparaît -et rend à Brada ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé par des -œuvres romanesques, discrètement aristocratiques et délicatement -morales, attirera aux _Notes sur Londres_ un nouveau public. J'ose -prédire que, sous la forme du volume, elles vont prendre une -signification nouvelle et une valeur d'ensemble qui, jusqu'ici, -n'avait pu être soupçonnée. - -Comme les lecteurs des articles, les lecteurs du volume -apprécieront les mille impressions dont il est plein: les -fragments de vie populaire, de vie mondaine ou de vie intime, -aperçus çà et là, les types humains saisis dans la foule et notés -au passage, les paysages londoniens, esquissés d'un crayon rapide -mais fin et sûr, avec un sentiment si original et si juste que -ceux qui les voient tous les jours croient les comprendre et -les sentir pour la première fois. Mais le charme, la curiosité -du livre, le thème favori qui revient, de page en page, c'est -l'étude d'un phénomène contemporain fort étrange qui à l'heure -actuelle révolutionne l'Angleterre de fond en comble, tout -simplement. Phénomène si nouveau qu'il n'a pas encore de nom et -que, si vous voulez, nous allons en inventer un, séance tenante. -Dirons-nous que c'est la déféminisation, ou la masculinisation, ou -la garçonnification de la femme anglaise? Le dernier de ces trois -barbarismes est celui qui me sourit le plus. Nous dirons donc que -la femme anglaise est en train de se garçonnifier et que Brada -nous met au courant de cette bizarre opération. - -C'était jadis un vieil axiome de droit constitutionnel, chez nos -voisins, que le parlement pouvait tout, excepté faire un homme -d'une femme. Nous avons changé tout cela: aujourd'hui, même sans -le secours du parlement, l'Anglaise travaille à changer de sexe -afin de s'émanciper. - -J'assiste à ce travail depuis quelques années. Je m'en suis -d'abord amusé; maintenant je m'en effraye. J'ai cru que c'était -une plaisanterie, ou une pose, ou une mode; peut-être, la toquade -de quelques pauvres déséquilibrées, fruits secs de l'amour et du -mariage; peut-être, encore, la réclame de quelques intrigantes -qui ne peuvent espérer le succès que dans le coup de revolver de -l'excentricité. Mais non, cela dure et cela gagne, cela s'installe -et ressemble maintenant à un fait social; il faut l'accepter ou le -combattre, mais il n'y a pas moyen de le nier. Ce qui est inouï, -ce qu'on ne croirait jamais si on ne le constatait tous les jours, -c'est que ce changement semble modifier non seulement l'état moral -et les manières de la femme, mais jusqu'à son développement -physiologique. Les signes extérieurs de la féminité disparaissent -là où l'intellectualité à outrance fait ses ravages; la nature est -presque vaincue. Depuis l'ascétisme médiéval, nous n'avions pas vu -de pareilles victoires. - -Quels sont les curieux symptômes qui accompagnent cette vie -nouvelle, quelles sont ses conséquences, réalisées ou pressenties, -sur le mariage, les professions, le _home_, la question des -enfants, la question des salaires, la question de l'amour et la -question du bonheur? Demandez tout cela aux _Notes sur Londres_. - -L'auteur a étudié comme il faut étudier, d'un esprit parfaitement -libre, sans parti pris, sans mauvaise humeur et sans emballement. -En vérité, il y a dans ce mouvement si singulier qui se produit -en Angleterre et qui se produira peut-être bientôt chez nous, -beaucoup de bien mêlé à beaucoup de mal. D'abord l'homme a, comme -toujours, une grosse part de responsabilité dans les erreurs de la -femme. Pourquoi l'a-t-il si longtemps enfermée dans des devoirs -de ménage et de _nursery_? Est-ce qu'on lui avait donné Ève pour -en faire une cuisinière ou une odalisque? Cette tyrannie souvent -imbécile, toujours égoïste, devait amener ce qu'amènent toutes les -tyrannies: des révoltes sans frein et des revanches sans mesure. -Aujourd'hui, par des raisons de libertinage ou par des raisons -d'arithmétique, l'homme ne veut plus se marier. Si la femme du -peuple est lasse de travailler pour nourrir un mari fainéant, le -petit bourgeois laborieux ne se sent plus assez riche pour suffire -aux dépenses d'une demoiselle épousée sans dot. La jeune fille -est ainsi amenée à compter sur elle-même, à se jeter dans la mêlée -pour conquérir son pain quotidien, avec quelque chose de plus -pour beurrer la tartine. Elle était déjà romancier et artiste: -la voici journaliste, agriculteur, professeur de mathématiques. -Même celle qui n'a pas besoin de gagner sa vie ne veut plus de -l'oisiveté énervante et corruptrice. Ne vaut-il pas mieux prendre -une profession que de prendre un amant? Les deux hautes vertus, -les deux grâces suprêmes de la femme, la charité et la pudeur -n'ont pas encore fait naufrage. Seulement la charité s'appelle -la philanthropie; elle est présidente ou secrétaire de quelque -chose; elle a un bureau où elle donne des audiences et expédie des -affaires, tous les jours sauf les samedis et dimanches, de onze à -trois. La pudeur s'appelle madame Ormiston Chant; elle va partout -le front haut, inspecte et dénonce les mauvais lieux, se déguise -en bouquetière et passe sa journée au coin d'une rue pour savoir -jusqu'où va la grossièreté d'un caprice masculin et l'intensité -des tentations au milieu desquelles se débattent les pauvres -filles de Londres. - -Tout cela signifie-t-il que la femme ne veut plus de l'homme? Je -ne le crois pas. Brada ne le croit pas non plus. A ce propos, -rappelez-vous que ces _Notes_ étaient, d'abord, signées du nom -de Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l'arrière-petit-cousin d'un -autre Bénédick qui a pu lui apprendre comment Béatrice allait -vers l'amour en lui tournant le dos. On doit conserver cette -tradition-là dans la famille. L'autre soir, j'écoutais une très -jolie pièce, qui est le plus récent succès du _Criterion_. Le -dernier mot de l'héroïne, champion fougueux des droits de la -femme, deux fois trahie dans ses affections, était celui-ci: _I -want love_, «je veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au fond, le rêve -plus ou moins conscient de la femme, c'est la reconstitution de -l'union conjugale sur de nouvelles bases. Elle veut être mieux -comprise; elle ne veut pas être moins aimée. - -Ces vagues généralités ne vous donnent qu'une idée grossière -et qu'un avant-goût très imparfait de la pénétrante analyse de -l'auteur. Il a mis au jour, avec un tact, une finesse et une -patience merveilleuse les mille aspects du problème. Il avait tous -les dons nécessaires pour l'aborder et le résoudre. - -Le premier point quand on observe en pays étranger les -institutions, les caractères ou les mœurs, c'est de se laisser un -peu aller et de ne pas se raidir. Le second, c'est, au contraire, -de ne pas trop s'abdiquer, de garder son sang-froid et sa -personnalité pensante. En deux mots, l'esprit critique, mais non -l'esprit de contradiction. Ces deux mois définissent le livre que -vous tenez dans les mains. - -Un tel livre pouvait et devait se passer de préface. Je suppose -que l'auteur, sachant que je vis au milieu des choses qu'il a -décrites, m'a cité comme témoin, pour affirmer la vérité de -ses peintures, l'opportunité de ses études, la portée de ses -conclusions. Je lui rends ce témoignage de grand cœur. Si, au -lieu d'une préface, j'écrivais un article de critique sur le -livre, savez-vous à quoi se borneraient, en toute sincérité, mes -chicanes? A ceci. Je dirais à l'auteur qu'à mon gré, il n'a péché -que deux fois dans tout le cours de ces notes, une fois par excès -d'indulgence, une fois par excès de sévérité. - -Il a une illusion à perdre sur le parlement de Westminster. Hélas! -ce n'est plus tout à fait cette assemblée si digne et si décente -que nous proposions en exemple à nos législateurs. On y cite plus -souvent des refrains de café-concert que des vers de Virgile, -et, maintenant que Gladstone n'est plus là, je crains qu'on n'y -souffre plus jamais l'éloquence. En revanche, on y reproduit à -merveille les cris d'animaux; l'année dernière on s'y est battu à -coups de poing. - -D'autre part, je demande à Brada de reviser quand il en trouvera -l'occasion son jugement un peu dédaigneux sur un acteur de grand -mérite et un auteur de grand talent dont il a fait connaissance -dans les circonstances les plus défavorables du monde. Quel -dommage qu'il n'ait pu juger M. Tree dans le _Bunch of Violets_ -et M. Jones d'après les _Masqueraders_ ou le _Case of rebellious -Susan_. Son opinion, je crois, eût été fort différente. - -Indiquer mon dissentiment sur ces deux points, c'est, je pense, -dire hautement combien j'approuve et j'admire tout le reste. -Maintenant que le témoignage est donné, le témoin n'a plus qu'à se -retirer. C'est ce qu'il fait, en vous demandant très humblement -pardon d'avoir retardé votre plaisir de quelques minutes. - - AUGUSTIN FILON. - - - - -NOTES SUR LONDRES - - - - -I - -ASPECT DE LONDRES - - -Il n'est peut-être pas de ville plus poétique que Londres, je -dis poétique et non pittoresque, et la poésie de cette ville -monstre est véritablement de l'ordre le plus spirituel et le -plus abstrait; elle réside en grande partie dans la violence des -contrastes, et aussi dans l'âme flottante du peuple anglais qui -est infiniment poétique, avec naïveté, avec enfantillage. - -L'arrivée à Londres le soir a quelque chose de singulièrement -frappant, on traverse des espaces où la lumière crue tombe à -flots, pour entrer dans la profondeur perdue des rues tristes et -sombres; ces rues semblent _avaler_ l'être humain; on y éprouve -le sentiment de l'abîme et de l'insondable, avec la perception -presque oppressante de la présence cachée de milliers et de -milliers de créatures vivantes. - -Comme des yeux qui vous regarderaient dans l'obscurité et dont -on sentirait l'influence troublante, ces rues de Londres ont un -extraordinaire mystère, Dickens l'a ressenti et exprimé mieux -qu'aucun autre écrivain. La vue de toutes ces rues noires, qui -semblent mener à l'obscurité totale et s'y noyer, fait comprendre -le tragique de l'expression «_on the streets_» (sur les rues) qui -désigne la prostitution, ces simples mots, pour qui a été saisi -par l'angoisse de ces rues, représentent bien le dernier terme -de la dégradation, y être errante et abandonnée la dernière des -misères. Elles ont quelque chose de si horriblement cruel qui ne -se voit jamais à Paris, même les soirs d'hiver ou de brouillard; -c'est tellement différent que cela demeure inexprimable. - -Une autre impression très vive, et peut-être celle pour laquelle -on est le moins préparé, est celle du _silence_, le vrai silence, -profond, doux et apaisant. - -L'Anglais a la passion du silence, et aussi rencontre-t-on à -Londres de véritables oasis où il règne d'une façon presque -absolue, et presque toujours on l'obtient entier à quelques pas -de la rumeur farouche des rues bruyantes. Sur ce point les _Inns -of court_ et leur voisinage sont typiques, et d'un charme très -pénétrant et tout unique. - -Dans _Holborn_ roule avec fureur la grande houle de la ville, pas -un instant de trêve ni de repos, voitures et piétons en rangs -pressés se succèdent toujours et sans cesse; comme une rage -d'avancer et de se faire place semble posséder tous ces êtres. -Soi-même on cède et on s'abandonne à ce flot violent qui vous -emporte... tout à coup le hansom tourne, s'engouffre sous une -voûte, roule doucement et débouche dans une paisible enceinte -entourée de maisons couleur de terre; au centre, à moitié cachée -par les arbres, s'élève une chapelle; une autre voûte, une autre -enceinte plus large et plus silencieuse, et voici un cadre tout -propre à un béguinage. - -Derrière une grille s'étalent de longs tapis verts qu'ombragent -des grands arbres à l'air si calme et recueilli, et, en bordure, -partout ces maisons uniformes à teinte triste, à fenêtres sans -rideaux... c'est «Gray's Inn square», où, comme mis à part de la -vie ordinaire, habitent, durant le jour du moins, des hommes de -loi; on s'attend à voir dans cet enclos fermé se promener des -hommes vêtus d'une robe. Toutes les vieilles lois, toutes les -coutumes baroques non abrogées, tout ce qui fait la singularité -et la force de la législation anglaise se trouvent logés là, dans -le milieu qui leur convient précisément. Une sorte de tristesse -particulière plane dans ces cours; une quantité d'histoires, -toutes vraies et tragiques, semblent se cacher derrière ces portes -et ces fenêtres muettes comme des yeux d'aveugle. Il paraît bien -impossible de vivre là, d'être saturé de cette atmosphère spéciale -sans que l'esprit en reçoive une empreinte particulière. Ces -études où pas un bruit n'arrive ont quelque chose de claustral, -d'un peu effrayant et d'apaisant en même temps; elles ont comme -un recueillement conventuel qui paraît tout propre, qui semble -nécessaire, à ces vies destinées au labeur qui s'y poursuit au -milieu des vieux bouquins moroses dont les textes obscurs rendent -possibles tant d'inconscientes cruautés; la justice anglaise a -conservé encore le décor du sacerdoce, cette apparence du rite -faite pour frapper les esprits et les retenir. - -Un peu plus bas que les _Inns of court_, après qu'on a traversé -Fleet Street, qui est comme le cœur même de la cité, et où le -trafic est incessant, se trouvent les _Jardins du Temple_. C'est -d'abord l'attrait d'une vieille porte à franchir; puis, aussitôt, -des ombrages qui semblent faits pour les amoureux et les rêveurs, -et qui mènent à des cours paisibles qu'entourent de longs cloîtres -recueillis et vides. - -Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni magnifiques; mais ils sont, -et au dernier point, profondément poétiques. Au milieu du jardin -si vert, si apaisé, dont un coin est encore cimetière tout rempli -de pierres tombales sur lesquelles on marche, s'élève intacte la -vieille église du saint ordre du Temple, avec sa forme mystique, -et qui renferme les sépulcres oubliés de fiers croisés qui dorment -là depuis des siècles... - -A l'entour un bruit de fontaine, entre des bancs de verdure, -des degrés de pierre qui mènent à des portiques surmontés -d'inscriptions latines; nulle part ici la tradition n'est rompue, -et cela est d'autant plus remarquable dans ce pays où il semble -que la réforme aurait dû tout balayer; point du tout; on lit: -«_Vetustissima Templariorum Porticu igne consumpta 1678_», et -l'inscription latine se continue... un peu plus loin: «_Antique -Templariorum Aule_», et partout l'écusson du Temple avec l'agneau -portant la bannière... - -Dans ces jardins inégaux et baroques, avec ces vieux bâtiments, -cette ancienne église, et au loin la vue du grand fleuve, on se -croirait dans une ville morte et pleine de souvenirs; il semble -n'y arriver aucun écho de la grande cité formidable qui les -détient. L'Anglais est, à mon avis, l'être le moins iconoclaste -qu'il soit, et il a fallu une éducation à rebours pour le mener -où il est; seulement il semble maintenant arrivé au point où le -besoin de retourner en arrière se fait violemment sentir. - -Parmi ces choses visibles, qui ont une telle influence sur les -âmes, il ne faut pas oublier la Tamise, qui roule épaisse et -lourde, sans bruit, elle a été pendant des siècles la véritable -artère de la ville, elle est encore d'une attraction puissante. - -Il existe du côté de Chelsea des coins délicieux sur le bord du -fleuve, où s'aperçoivent au large des voiles brunes estompées sur -ce ciel couvert et doux dont le charme est extrême dans sa sorte -de demi-lumière caressante; il y a là, dans une paix et un silence -infinis, des maisons à façades gothiques, précédées de jardinets -discrets--et toutes ces habitations ont comme quelque chose -d'humain et de personnel; ainsi voici une porte peinte d'un blanc -laiteux très doux, et sur cette porte, en grosses lettres d'or, -se lisent deux lignes qui riment et disent: - - _Whoever knocks, - Opens the lock_[1]. - -[Note 1: Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.] - -N'est-ce pas typique, n'est-ce pas bien exprimé, ce côté enfantin -et poétique de l'âme anglaise? Trouverait-on dans notre Paris -rien d'équivalent à ce besoin de communication entre l'habitant -du logis fermé et le passant inconnu, et n'est-on pas cependant -pénétré en Angleterre de ce je ne sais quoi d'intime et de discret -des habitations, et pourtant, en vérité, avec leur manque de -persiennes, elles sont les moins closes du monde; l'impression est -donc toute spirituelle. Il y a ainsi dans Londres des quantités -de squares qui donnent parfaitement l'impression de l'asile et -du repos, et croyez bien que ces squares ont une part énorme à -la formation de l'esprit anglais; le génie particulier de cette -race veut le silence, l'étincelle ici ne se multiplie pas par le -frottement, elle demande à couver sous la cendre, en secret et -comme mystérieusement. - -Carlyle et Ruskin, qui sans aucun doute ont exercé l'influence la -plus puissante sur l'esprit de leurs contemporains, ne trouvaient -que dans le silence extérieur la possibilité du développement de -leur rêve intérieur. Le goût et le besoin du silence autour de lui -était morbide chez Carlyle, le _home_ du vieux Ruskin est sur les -bords solitaires des eaux tranquilles. Tennyson, le poète même de -la nation, a vécu dans la plus paisible retraite. - -Le silence s'épand encore à l'aise dans les parcs; là, il y a des -heures du jour où la Divine Paix, celle qui plane sur les eaux, -semble régner au milieu du murmure des choses vivantes. Il y a -des effets de lumière voilée, des nuages pâles qui paraissent -doublés d'or, des teintes fondues dans la verdure, et comme un je -ne sais quoi de maternel dans cette nature où rien de sec ni de -dur n'arrête l'œil; les agneaux qui paissent et qui, au coucher -du soleil, viennent boire l'eau de la Serpentine; au loin, les -hautes maisons de Kensington sur lesquelles, parfois, il semble -avoir neigé quand elles se détachent sur le ciel d'opale, tout -cela est d'une poésie absolue et parle à l'âme;--parfois, dans -les rues, on a l'aspect des choses comme vues en rêve; la couleur -particulière que prend ici la pierre qui, dans les endroits -où elle n'est pas salie, devient d'un blanc mou, donne aux -silhouettes d'église une apparence de mirage, surtout lorsqu'elles -se perdent sur un ciel de même teinte; et le brouillard lui-même a -d'exquis mystères. Hier, je traversais la Tamise, elle était d'une -couleur brune, avec de légères raies blanches, faites par l'écume; -très bas planait une vapeur pareille à une fumée d'incendie; trois -barges plates et noires faisaient tache sur le grand fleuve, que -barrait une barque à voile rougeâtre; tout cela se perdait dans -une sorte d'impalpable fantasmagorie et, au-dessus, très haut -par-dessus la brume, se dessinaient vaguement de vastes masses -qui étaient la ville. Cela était singulièrement beau et propre au -rêve, et on n'entendait rien que l'immense silence. - - - - -II - -RUES DE LONDRES - - -Sauf quelques exceptions, celles-là très réussies, il faut -l'avouer, les magasins de Londres sont notablement inférieurs -comme aspect et comme élégance d'arrangement à ceux de Paris. -Aucune rue ne peut se comparer à la rue de la Paix;--ce goût -vraiment raffiné, presque maniéré, qui a pénétré les intérieurs, -n'a pas encore opéré la révolution, très nécessaire cependant, -dans les étalages anglais. On est frappé dans Bond Street, dans -Regent Street de l'aspect criard, et en même temps presque pauvre -des magasins. L'entassement des objets, le flamboyant et le voyant -de toutes choses, témoignent bien qu'il y a dans le caractère -anglais un côté encore rudimentaire. Cet appel incessant à -l'attention, ces explications, ces réclames, ces grosses amorces -ont un air de foire; le passant est sollicité, non pas par un -ensemble exquis et discret comme celui de nos magasins, mais par -l'accumulation d'objets étiquetés, par le heurt extraordinaire -des couleurs, par les combinaisons souvent les plus baroques! Car -c'est assurément une surprise singulière que de voir une maison -entière extérieurement garnie de _haut en bas_ de sièges en osier! -des chaises longues sont là, saillant du mur à la hauteur du -deuxième étage; ce qui, le soir surtout, a un aspect fantastique! - -Partout cette même exubérance, cette exagération, qui est comme un -rappel lointain des grosses et fortes plaisanteries d'un Falstaff. -Dans les quartiers populaires, à la nuit tombée, ces choses -prennent des proportions inouïes, le gaz est comme prodigué, il -flambe avec une liberté qui explique surabondamment les nombreux -incendies, et lorsque le brouillard commence à tout envelopper, -cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse. - -Ce n'est pas seulement par le côté extérieur que les magasins -de Londres diffèrent de ceux de Paris:--il n'y a qu'à pénétrer -dans l'un d'eux, pour être frappé de la différence du _diapason_ -social. On sent de suite qu'on est dans un pays où les différences -de castes sont encore reconnues et acceptées; ce n'est pas -cette politesse presque familière de nos grands magasins, ou -la rogue indifférence du petit négociant. C'est la déférence -respectueuse _voulue_, et qui ne diminue pas à ses propres yeux -celui qui l'observe. Et ce ne sera pas seulement le commis qui -s'empressera jusqu'à la voiture rangée près du trottoir pour -recevoir les ordres de la cliente, mais le patron de quelque -grand magasin de Bond street, personnage comme il faut, sérieux, -riche et considéré, qui se montrera profondément respectueux, et -observera sans effort la hiérarchie du vendeur à l'acheteur; -cette politesse déférente est pratiquée par eux jusque dans les -détails; ainsi une note vous est adressée, l'enveloppe porte, -imprimé sur le verso: «Avec les respectueux compliments de tel et -tel»; une note est acquittée «avec remerciements»; aujourd'hui, -l'on peut crier si l'on veut, mais c'est un fait: l'Anglais est -en général infiniment plus poli que le Français, et n'a pas -encore éliminé de sa vie toutes ces menues servitudes qui sont -la politesse; le coup de chapeau n'a rien à voir là dedans; le -respect est divers dans ses manifestations, autre à l'église et -autre à la synagogue, l'important est qu'il existe. L'Angleterre -possède encore ce trésor, pour combien de temps, hélas? C'est -ce respect, obligatoire je le veux bien, qui fait que dans cette -ville gigantesque absolument pavoisée d'affiches, pas une ne -blesse les yeux! Ces affiches immenses, aux couleurs éclatantes, -dégradent et abîment les rues de Londres; dans certaines parties -de Holborn elles atteignent des proportions presque incroyables; -au-dessus des affiches murales se détachent dans les airs, sur le -ciel brumeux, celles qui, découpées en grandes lettres, s'élèvent -du toit des maisons! - -Il résulte véritablement de ce fouillis, de cette multitude de -mots, d'images, de pensées, qui malgré soi vous entrent dans la -tête, une sorte de fatigue intellectuelle, en même temps que de -griserie et de coup de fouet. - -Il est certain qu'à aucune heure, ni le boulevard ni aucune -artère de Paris ne procurent l'impression presque infernale de -Holborn, d'Oxford street, de la Cité; ce doit être quelque chose -de semblable qui fait marcher les armées et soutient les peureux; -de cette masse d'êtres en mouvement se dégage une électricité -mystérieuse qui entraîne et emporte. La vie, dans la signification -de force, de mouvement, d'impulsion éclate là d'une façon -grandiose; elle devient une puissance formidable. - -Cette sensation se répète sous une autre forme dans les -profondeurs du métropolitain, dans ces vastes gares souterraines -remplies d'un mouvement incessant; les trains arrivent de tous -côtés avec une rapidité vertigineuse; mais comme tous les -départs sont _clairement_ indiqués sur des affiches, il n'y a -nulle confusion, et la ruche humaine s'emplit et se désemplit -sans trêve. Le _Under ground_ (sous terre), comme s'appelle -couramment le métropolitain, est une des premières commodités de -Londres, et l'esprit pratique des Anglais en a tiré immédiatement -le meilleur parti, en choisissant les _troisièmes_ classes comme -moyen de circulation. Ce sont du reste de magnifiques voitures, -d'une propreté parfaite, admirablement éclairées; et ce n'est -pas seulement à Londres que les troisièmes classes sont mises à -contribution, les nombreuses familles des clergymen ont commencé -par donner l'exemple, on les a imitées et les choses en sont -à ce point que _Punch_ a publié une caricature dans laquelle -il représente des _Juifs_ montant en _premières_, et des gens -distingués en _troisièmes_! - -Les omnibus de Londres, tout bardés d'affiches, ne ressemblent en -rien aux lourdes écraseuses qui, avec leur grotesque système de -correspondance et leur pompeuse régularité, sont si inutiles à la -population parisienne. Jamais, heureusement pour eux, les Anglais -ne se sont résignés au parcage des voyageurs en des enclos fermés, -ni au ridicule et lugubre défilé des numéros! Y a-t-il rien de -plus pitoyable que ce bétail humain pressé derrière un conducteur -plus ou moins insolent, attendant d'un air navré l'appel de son -numéro, et repataugeant quatre ou cinq fois dans la boue pour -recommencer encore? On se demande comment les gens occupés peuvent -jamais prendre un omnibus à Paris; à Londres, au contraire, les -voitures sont petites, nombreuses, et se font concurrence; le -prix est calculé selon la distance et est prodigieusement minime; -certains omnibus n'ont même pas de conducteurs: le voyageur est -prié par écrit de mettre le penny ou les deux pence dans une boîte -_ad hoc_, et pour cette somme il fait un long trajet; le public et -l'exploiteur trouvent leur compte à ce système primitif. - -La tutelle incessante et insupportable qui s'exerce sur tout -Français majeur n'existe pas en Angleterre, et l'initiative -particulière se fait jour en toute occasion, au plus grand bien -de chacun. La _veulerie_ spéciale qui résulte de l'attente de -cette ingérence de l'État (abstraction que même M. Taine ne peut -arriver à définir) n'a pas cours ici; on vit et on meurt sous sa -propre responsabilité, ce qui, en définitive, paraît infiniment -préférable. Nous sommes, je pense, plus loin que jamais en France -d'un pareil état d'esprit et, avec la mode nouvelle qui envoie -toute l'élite de la jeunesse à l'armée, il est à craindre que -les individualités fortes disparaissent de plus en plus: en -Angleterre, seul pays d'Europe, le militarisme n'est pas à la -mode. L'Anglais a vu de près ce que la caste militaire a fait de -l'Allemand: une machine obéissante et puissante, mais une machine -tellement déprimée par le joug qui a pesé sur lui, que même dans -les emplois civils il apporte une sorte d'humilité patiente et est -devenu dans les banques et les maisons de commerce une espèce de -coolie chinois travaillant à moitié prix. - -L'Anglais, lui, ne se résigne jamais; le mot _fight_ (se battre) -s'applique aux actions les plus diverses, tant matérielles -qu'intellectuelles. Un homme ne fait pas son chemin dans la -vie--_he fights his way_, cela évoque tout de suite l'idée de -l'Anglais, les poings fermés, allant résolument à l'obstacle. On -se bat contre la mauvaise fortune, on se bat contre la maladie, le -chagrin, l'ennui. Ce combat, indiqué par la langue même, est une -chose admirable: au fond, cet effort c'est tout le développement -de l'être perfectible et la doctrine des agnostics. Les Anglais -regardent encore la vie comme une chose sérieuse et tangible, -comme une chose importante, intéressante et même agréable. C'est -le sentiment qu'on en avait aux siècles passés, alors qu'on -accomplissait de tels prodiges pour faire «sa fortune» dans -le sens que ce mot avait autrefois. On s'y efforce encore en -Angleterre, car le plébéien peut arriver à la _Pairie_, et les -distinctions sociales n'ont pas le caractère purement honorifique -qu'elles ont revêtu en France, la comédie du désintéressement n'y -a pas cours, et en étendant la portée de la pensée exprimée, -le vieux docteur Johnson, qui incarne si parfaitement l'esprit -anglais, a formulé une grande vérité lorsqu'il a dit: «Il n'y a -que les imbéciles qui écrivent pour autre chose que l'argent.» - - - - -III - -L'ESPRIT NOUVEAU - - -L'esprit nouveau, celui qui souffle depuis vingt ans, renversant -le vieil édifice puritain, continue son œuvre sans repos ni -trêve, et a changé, change tous les jours de plus en plus le côté -extérieur de l'existence anglaise; le goût de ce qui est beau, -délicat, superflu, est poussé aujourd'hui à l'extrême et à un -point qui aurait été sûrement jugé immoral par les générations -précédentes. - -En vérité, il y a une source de volupté particulière, mais très -sensible, dans le contraste entre l'atmosphère de cette ville en -décembre, écrasée par un brouillard effroyable, morne, épais, -tangible, puant, entre ces ténèbres permanentes, ce mur mou et -sombre qui semble vouloir tout étouffer, les êtres, la lumière, et -les sons, et la recherche partout vers la clarté, la blancheur, -l'élégance, la fraîcheur. Il y a, par exemple, une sensation -indéfinissable à passer de la rue dans un de ces intérieurs -arrangés par Liberty, auxquels la douceur des tons, la sobriété -des ornements, la légèreté des lignes, l'harmonie parfaite prêtent -un charme profond et subtil; cela n'est pas du grand art, cela -ne tient à aucun style en particulier, et cependant ces pièces -éclairées à la lumière blonde et pure de l'électricité, dont les -lampes semblent de grosses fleurs lumineuses, procurent un état -d'esprit voisin de celui que donne la vision d'une de ces chambres -idéales entrevues dans un coin de tableau des Primitifs; cela -est charmant, intime et infiniment poétique, car il y a une très -réelle poésie dans le pli de certaines étoffes, dans les teintes -fondues mystérieuses de ces gazes si douces; il y a une séduction -caressante dans ces couleurs claires où rien ne heurte l'œil, où -rien même ne l'arrête, mais où tout le repose; le soin du plus -léger détail, de la fleur unique dans le vase bleu ou jaune à -forme élancée, a un rappel de l'Orient, de ce Japon si raffiné, -où la créature humaine trouve ses délices à la fête des cerises -et à celle des chrysanthèmes! C'est quelque chose du même genre -qui existe maintenant en Angleterre, chez cette nation réputée -grossière et rude. La passion du joli, des teintes harmonieuses, -se répand de proche en proche; dans tous les intérieurs il y a un -effort dans ce sens, l'_embellissement_ est devenu une nécessité -reconnue, et l'aménagement de certaines demeures, non point parmi -les grandes et magnifiques, mais parmi les modestes, celles qui -répondent à un appartement de quatre à cinq mille francs, est -fait pour surprendre. Le côté plastique est recherché en tout, la -rage d'ornementation, pour la table notamment, est générale, et -des objets charmants, d'un goût vraiment pur, sont accessibles -à toutes les bourses un peu aisées, les cervelles des femmes -sont occupées à des inventions de raffinements nouveaux, et il -faut lire les journaux à clientèle féminine pour se figurer la -part que l'_ornementation_ et l'_embellissement_ du home tiennent -maintenant dans les préoccupations. - -Ce peuple devient aussi sensuel que les Italiens de la -renaissance. A l'exposition des œuvres d'un peintre à la mode, -l'artiste avait imaginé, pendant ces glaciales journées de -décembre, de remplir la salle de violettes odorantes; il fallait -que la sensation fût complexe, et elle l'était évidemment; un -autre y ajoutera, sans doute, une musique douce et lointaine. Du -reste, on ne peut se figurer le soin du cadre qu'on apporte ici, -et ce qu'il y a loin de cela à la froide et triste salle de la -rue de Sèze, salle lugubre, faite pour les réflexions chagrines, -et où rien ne prépare à la jouissance de la couleur. - -Voici, par exemple, _Burne Jones_ qui a exposé quatre tableaux -seulement: _Une légende_, dans une des salles de Bond Street. La -pièce est exactement de la grandeur qu'elle doit être, chauffée -et éclairée à miracle, précédée d'un élégant escalier lumineux -et gai, et l'esprit se trouve naturellement porté vers un ordre -d'idées qui lui permet de s'identifier avec celles que l'artiste -a voulu provoquer. Ces quatre tableaux disent une infinité de -choses; c'est là toute l'Angleterre nouvelle, subtile, raffinée -avec un côté peut-être enfantin, qui est si propre aux longs -espoirs et aux patients travaux. Cette «Légende de l'églantier» -est tout bonnement l'histoire de la Belle au bois dormant, que -l'artiste a illustrée avec une conscience, un labeur, un soin -merveilleux. D'abord il faut quelques instants pour se ressaisir -et se mettre au point devant le premier tableau, car c'est, à -première vue, confus et extraordinaire, un fouillis inextricable -d'épines énormes, éclairées çà et là de quelques pétales -effeuillés d'un blanc rose; et au milieu de ce dédale, couchés à -terre et endormis, les chevaliers que le sommeil a terrassés, et -que les broussailles ont enveloppés sans qu'ils puissent arriver -à la princesse; dans le coin du tableau, un seul, le chevalier -magique, devant lequel s'écartent d'elles-mêmes les ronces et -les épines, est debout, les yeux ouverts, et c'est l'unique dans -toute la composition dont les paupières ne soient pas closes. On -ne peut décrire la sorte d'attirance mystérieuse qui émane de ces -quatre tableaux,--tout ce que Burne Jones a mis dans la figure -solitaire de ce chevalier, tout ce qu'il symbolise et tout ce -qu'il représente, et l'impénétrable tristesse de ce fouillis de -ronces et d'épines. - -La seconde composition montre le roi et la cour au moment où ils -ont été saisis par le fatal sommeil, et tous ces visages endormis -ont une expression intense, la pensée passe sur tous ces fronts -penchés. - -Le troisième tableau, le plus délicieux peut-être comme -arrangement, comme type de beauté, figure une cour intérieure -dans quelque idéale demeure du moyen âge; des jeunes filles sont -immobiles autour de la margelle du puits près duquel le magique -assoupissement s'est emparé d'elles; une autre a laissé tomber sa -tête sur le métier à tisser, devant lequel elle était assise. La -couleur est partout exquise, celle des vêtements, celles du cadran -solaire, de la mosaïque de marbre transparent, qui pave cette cour -féerique; c'est proprement un charme que de contempler cela, et -cette atmosphère qui semble faite pour des vols de colombe. Mais -où le sentiment d'une pureté et d'une virginité impolluée atteint -son entier épanouissement c'est dans le quatrième tableau, celui -qui représente endormie la princesse enchantée. Elle est là, vêtue -de blanc, les cheveux blonds chastement épars comme un voile; la -baguette puissante de la fée a fermé ses yeux, ses yeux si beaux, -ses yeux si doux! La candeur innocente de son front, de tout son -être est inexprimable; elle a bien «ce quelque chose de lumineux -et de divin» dont l'a gratifiée le vieux Perrault. Couchée sur un -lit merveilleux, la tête appuyée sur un oreiller rose et argent, -elle dort depuis cent ans! et, à ses pieds, dorment ses femmes. -Sur le tapis magnifique sont épars des objets rares et précieux, -une cassette, un luth; une lumière irréelle et ravissante plane -sur tout, et une longue branche d'épines s'étend mystérieuse et -serpente au-dessus des figures endormies. Le prince va entrer tout -à l'heure et dissipera tout cet enchantement! - -Des centaines de personnes iront voir ces tableaux et y trouveront -un plaisir extrême, et il est évident que c'est là un signe des -temps, et que même dans une élite, un goût aussi délicat et aussi -fin, pour des compositions d'une spiritualité si élevée et en même -temps d'une beauté si sensuelle, est remarquable. - -Ce goût presque extravagant pour le côté plastique de toute chose -a pénétré même la politique, et _une fleur_, la primevère, est -devenue l'emblème sérieux d'un grand parti. - -Chez l'Anglais, le sentiment poétique à l'état primitif est -encore intact et lui fait trouver plaisir à des puérilités qui -feraient souvent rire le vieux Latin désabusé. N'est-ce pas une -chose extraordinaire que de voir, à jour dit, toute une partie -de la nation se parer d'une fleur en mémoire d'un mort? Ainsi le -19 avril dernier, le spectacle à Londres était vraiment curieux, -hommes femmes et enfants de toutes les classes, même les balayeurs -et les mendiants, portaient sur eux la primevère jaune en mémoire -de Disraeli, les primevères s'entassaient au pied de sa statue, et -la manifestation, sous cette forme naïve, éclatait partout avec -une unanimité absolument prodigieuse. C'est un singulier phénomène -que cette influence posthume de Disraeli, et il serait curieux de -rechercher la part qu'il a eu au changement de mœurs et de goûts -qui s'est fait dans la société anglaise. La passion de faste de -«Dizzie» resté, par l'âme et l'esprit, un Oriental, est connue; -on sait combien ce sémite se plaisait aux couleurs voyantes, -aux riches bijoux, à la pompe des cérémonies; un des amusements -favoris de sa triomphante vieillesse était de contempler, -s'ébattant sur la terrasse de son château, les nombreux paons -dont il aimait à être entouré et dont les couleurs chatoyantes -flattaient sa vue. - -Dans les romans de la jeunesse de Disraeli on voit déjà l'attrait -irrésistible qu'exerçaient la richesse et les demeures somptueuses -sur sa vive imagination; à la fin de sa carrière, il fallait, -pour la satisfaire, qu'il investît sa souveraine de la pourpre -d'impératrice des Indes: il fut vraiment le premier ministre d'une -impératrice d'Orient, il en avait le type physique, la volonté, -la force de domination; il avait hypnotisé la société anglaise; -cette société si aristocratique, si rebelle pendant tant d'années -à toutes les manifestations de charlatanisme, fut vaincue par -ce maître charlatan; elle prit goût même à ses oripeaux, elle -aima comme lui la magie des mots et des empires mystérieux, -l'Asiatique devint le maître de l'Anglo-Saxon. Quel contraste -entre celui-là et le correct Melbourne, le grave sir Robert Peel, -l'élégant Palmerston, tous tellement et si foncièrement anglais; -et même ceux qui, de leur naturel, n'étaient pas austères, -tellement esclaves de la convention dans laquelle ils vivaient. -Tel Gladstone, aujourd'hui Anglais jusqu'aux moelles, même dans -une salutaire hypocrisie. Oui, assurément _salutaire_, et elle -s'en va, elle disparaît: encore quelques années, et il n'en -restera plus rien; et ce sera un grand dommage, car c'était une -belle chose, après tout, que de voir une puissante aristocratie, -une société si riche et si forte, tant d'êtres divers tenus en -respect par quelques fictions qui suffisaient à défendre l'édifice -social; c'était une salutaire illusion que de supposer toutes -les femmes chastes, tous les hommes fidèles, et d'ignorer, de -chasser résolument ceux qui portaient quelque atteinte _visible_ -à cette fiction. Ce respect des mots, cette pudeur de convention, -provoquaient et développaient néanmoins de réelles vertus: cela -s'en va; dans certains milieux, cela a déjà disparu! - -Il existe en ce moment une ressemblance marquée entre la société -anglaise contemporaine et la société française d'avant 89; on -s'est affranchi entre soi d'une foule de préjugés religieux -et sociaux; les questions les plus brûlantes sont ouvertement -discutées; des esprits distingués exercent sur la pensée -aristocratique le genre d'influence qu'avaient les messieurs de -l'Encyclopédie; le sentiment de grandes réformes nécessaires -est universel; en même temps la joie de vivre ne se ralentit -nullement, le luxe a pris un essor nouveau: il s'est vulgarisé, il -a pénétré dans des milieux où autrefois les principes rigoureux -ne lui permettaient de se manifester que sous certaines formes -acceptées et convenues. Une presse gouailleuse et insolente fait -l'office de Beaumarchais et du Barbier et fouaille les vices des -grands, et les grands sont les premiers à rire de la plaisanterie! -Une fraction de la société anglaise s'achemine vers un paganisme -élégant; l'autre, avide encore de croyances, se retourne vers le -catholicisme. L'Angleterre, devenue maussade sous l'influence -triste et grossière des Guelfes, revient à son génie d'autrefois, -libre, hardi, joyeux; voyez Shakespeare, Chaucer et tous les vieux -écrivains. La fausse pudeur n'existait pas plus pour le vieil -anglais que pour le vieux gaulois, le génie anglais a été déformé -par la _Réforme_, forcé de dévier de sa véritable nature. Il n'y a -qu'à remonter l'histoire pour voir combien a été graduelle cette -lente transformation qui a atteint son apogée par l'importation -des moroses souverains de Hanovre. Au XVIe siècle les mœurs -anglaises et les mœurs françaises étaient encore à peu de choses -près identiques; elles l'étaient sur la manière de concevoir la -vie et la famille. Chez les Anglais le principe primordial commun -d'autorité (_l'Église_) ayant été répudié, peu à peu le changement -s'est accompli, les mœurs sont devenues plus rudes, plus tristes, -et la différence des races s'est accentuée; elle est extrême -aujourd'hui, plus grande encore qu'on ne le croit, car voici des -générations que le point de départ a cessé d'être le même. - -La race anglaise n'a jamais été plus forte, plus elle-même que -sous les Tudor, elle était alors essentiellement frondeuse et -rebelle. En s'affranchissant aujourd'hui des entraves factices -qui l'ont comprimée et en donnant un libre essor à quelques-uns -de ses puissants instincts elle se trouve en même temps dépourvue -du frein qui jadis maintenait en respect et les grands et le -peuple. La vraie vérité est qu'aujourd'hui l'Anglais des classes -supérieures ne respecte plus beaucoup de choses, et ce qu'il y a -de saisissant c'est que cette émancipation de la pensée et des -mœurs coïncide avec la prépondérance de l'influence féminine. -Cette prépondérance est devenue et menace de devenir toujours plus -un des importants facteurs de l'état social. - - - - -IV - -AU ROUET QUI TOURNE - - -Dans la vraie tradition anglaise le principe de la subordination -au mâle était absolu; quelle que fût l'indignité de l'homme, -la femme mariée était supposée devoir à son mari une affection -humble et servile, cette subordination était tellement entrée -dans les mœurs, elle avait pénétré si avant dans l'âme des femmes -anglaises qu'on a vu de nos jours des créatures d'élite comme une -madame Carlyle accepter de n'être que la servante de leur mari. -Il y a une vingtaine d'années, la presse anglaise par un de ces -plébiscites d'opinion qu'elle affectionne, agita la question de -savoir si dans certains cas, ivrognerie habituelle ou débauche -incorrigible, une honnête femme avait le droit de quitter son mari -et de se soustraire au risque de mettre des malheureux au monde? -L'opinion publique se prononça nettement pour la négative et les -femmes, qui avaient revendiqué la légitimité de ce droit, furent -généralement considérées comme manquant d'un certain sens moral. - -Depuis quelques années tout cela a radicalement changé; les -femmes ont osé relever la tête, elles ont cherché leur voie, -et à côté d'excentricités inévitables ont atteint un légitime -affranchissement. L'idéal parfaitement rationnel, en somme, de -l'Américaine, _to have a good time_ (avoir un bon temps) est -devenu celui des Anglaises, la médiocrité suffit de moins en moins -et la chimère des préjugés s'affaiblit et disparaît avec une -rapidité vertigineuse, les exemples sont partout. - -A l'enseigne du _Rouet qui tourne_, dans Fulham road, _lady -M_..... tient un magasin de curiosités et arrange d'une façon -exquise sa devanture, mélangeant les narcisses aux objets d'art, -groupant les bibelots et les vieux meubles!--Voilà où en sont -les «ladies» aujourd'hui, elles ouvrent boutique, étant d'avis -qu'il n'est pas de plus sot métier que de n'avoir pas d'argent; -les unes s'affublent de noms de guerre et se font modistes ou -couturières. _Madame Lierre_, dont les chapeaux sont fort bien -notés, appartient à ces _dix mille du haut_ qui paraissaient -jusqu'ici une classe à part, et, dans ces transformations -sociales, elles apportent une crânerie particulière qui provient -précisément de la force des préjugés au milieu desquels elles ont -d'abord vécu. Le côté louche et un peu suspect, à nos yeux, de la -boutique remplie de fleurs, de la grâce féminine servant d'amorce -et d'appât leur échappe; elles ne voient que le côté hardi, -indépendant et _rémunérateur_ de l'entreprise; elles sont encore -une minorité, mais soyez tranquilles, l'exemple est donné, on ne -s'ennuiera plus désormais, en cas de revers ou de diminution -de fortune, à faire ces besognes tristes qui semblaient seules -convenir à une _gentlewoman_; on ne saura plus même bientôt ce -qu'est une _gentlewoman_, ni la signification de ce mot, exquis -dans son raffinement, car il ne voulait dire ni la richesse ni -même la naissance, mais cette sorte d'aristocratie de l'être -supérieur dont l'existence était régie par des lois mystérieuses, -franc-maçonnerie d'honneur, de pureté, de délicatesse: tout ce -qui était mercenaire et grossier, tout contact avec la foule -vulgaire était nécessairement en horreur à la _gentlewoman_. -Thackeray en a peint quelques-unes de main de maître, et les a -toujours faites _pauvres_; pauvres, et cependant si assurées -dans la sécurité incontestée de leur supériorité sur les êtres -riches qui les entourent; il y avait la grande tribu des veuves -de soldats ou de marins, toutes ces femmes qui élevaient, avec un -soin jaloux, leurs enfants dans les mêmes préjugés; les vieilles -filles, nées dans le luxe, réduites à la pauvreté honnête; toutes -étaient des _gentlewomen_, orgueilleuses de ce simple titre qui -définissait leur rôle en ce monde. Et tout cela va être balayé, -on s'est aperçu que, au fond, ces choses ne servaient qu'à passer -fort tristement la vie et qu'il y avait mieux à faire. On a mis -une enseigne à sa porte, et l'on vend de vieilles chaises à -porteur, des chapeaux ou des robes, selon le goût particulier. Il -est évident qu'au point de vue de la raison pure rien ne peut -être plus sensé, mais il reste à savoir si l'application de la -raison pure est toujours profitable. A vouloir être trop libérale -et de bon accueil, à se moquer elle-même de ses vieux préjugés, -l'aristocratie anglaise joue une grosse partie, et, sans être -un grand prophète, on peut croire que dans sa forme actuelle -ses jours sont comptés. Tout est permis à une caste fermée qui -est persuadée de sa supériorité, mais du moment qu'elle abdique -elle-même et prétend à la liberté d'allure du premier plébéien -venu, on ne sait plus très bien ce qu'elle signifie, et il est à -craindre qu'un beau jour on ne le lui demande un peu rudement. -Aussi longtemps que les femmes entretiennent le feu du sanctuaire -on peut avoir bon espoir, mais du moment où elles se rient et -du sanctuaire et du feu sacré, il est probable qu'il ne tardera -pas à s'éteindre, et le grand mouvement d'émancipation qui -s'accomplit à cette heure en Angleterre vient de la femme. Il y a -plusieurs courants, mais tous tendent au même but: s'affranchir -de la tutelle de l'homme, vivre d'une vie personnelle. Cela vaut -peut-être autant que d'aller aux Indes à la recherche d'un mari, -comme il était fort d'usage, il y a trente et quarante ans, de -le faire; on s'embarquait sous la protection de quelque femme -d'officier, et, à peine débarquée, un célibataire affamé était -trop heureux de vous emporter dans son bungalow. C'est que le -mariage paraissait alors la seule raison d'être de la femme, et -une fois mariée, il s'agissait, pour remplir le programme jusqu'au -bout, d'avoir beaucoup d'enfants.--Une jeune reine amoureuse sur -le trône, un mari fidèle à son côté et un nombre croissant de -_babies_ dans la nursery, tel était le grand exemple, l'idéal -de l'Anglaise du haut en bas de l'échelle sociale. La venue -du baby réglementaire était en honneur dans les familles bien -pensantes, et l'on se souciait fort peu qu'il y eût ou non du -pain à la maison pour toutes ces bouches. Mais voilà que partout -on s'est mis à enseigner la prévoyance, que toutes sortes d'idées -nouvelles sont entrées dans des cervelles résignées; on prêche -avec acharnement le _thrift_ (épargne) aux classes laborieuses, -on cite pour cela à tout propos l'exemple de la France; on oublie -trop que la première économie dans les ménages français est en -général celle des enfants, et j'ai idée que beaucoup d'Anglaises -commencent à la trouver raisonnable. L'imprévoyance est peut-être -une qualité maîtresse des nations, MM. les économistes n'y ont pas -assez réfléchi. - -L'enfant anglais est une chose ravissante, et cela dans toutes les -classes; la rage de parure, qui ne s'arrête pas au déguisement, -sévit sur eux avec une intensité extraordinaire; l'enfant -vient avec le chien d'espèce rare pour orner une voiture. Le -côté théâtral de l'existence, qui est devenu une nécessité en -Angleterre, a été jusqu'à organiser des services religieux pour -enfants; l'idée est bonne en soi, mais on arrive à la déformer -singulièrement le jour où, sous prétexte de dons aux hôpitaux, -chaque enfant apporte à l'autel son offrande de fleurs. C'est -alors un déchaînement de vanités, un luxe et une invention -de toilettes, d'arrangements singuliers pour les fleurs. Les -personnalités se font jour de bonne heure; la mère n'est jamais -en Angleterre cette couveuse de l'_âme_ qu'elle est si souvent en -France; l'existence de celles qui avec un dévouement sans égal se -font les éducatrices de leurs filles, les répétitrices de leurs -fils, n'aura jamais d'imitatrices en Angleterre, et cela par la -bonne raison que le lien conjugal prime tous les autres, que -l'enfant n'est que l'accessoire, et que la séparation complète se -fait au moment du mariage. Le grand frein de toutes les existences -était le préjugé social, et il reçoit depuis vingt ans de furieux -coups de bélier. - - - - -V - -LE RÈGNE DE L'ARGENT - - -Le règne de l'argent est maintenant triomphalement établi dans la -société anglaise, on lui a donné la première place et quelques -protestations isolées n'y feront plus rien. La plupart des -fiertés ont capitulé; les coteries les plus exclusives ont ouvert -leurs portes, et Midas règne en maître. La société anglaise a -radicalement changé ses assises; elle-même, par la bouche de -ses membres les plus autorisés, le reconnaît avec un certain -cynisme. Il y a vingt-cinq ans le _nouveau riche_, le _juif_ -et l'_Américain_ étaient des qualités absolument négligeables; -l'argent avec le rang avait l'ascendant qu'il doit exercer, mais -l'argent sans autre accompagnement ne comptait pas comme valeur -sociale; aujourd'hui le nouveau riche, le juif et l'Américain sont -les maîtres--c'est le cas ou jamais de placer la comparaison du -cheval de Troie: il est entré dans la place où l'a laissé d'abord -pénétrer la curiosité, et maintenant la horde qu'il recélait s'est -répandue et a tout envahi.--Il serait ridicule de prétendre que -le niveau moral de la société n'en a pas été abaissé; une fois -que l'argent a été ouvertement accepté comme le bien le plus -désirable, toutes les nobles fictions qui soutiennent une société -aristocratique se sont écroulées, et une société aristocratique -qui ne croit plus à une essence supérieure et à elle-même -ressemble prodigieusement à une troupe d'acteurs qui font les -gestes de leurs rôles, mais savent que ce sont des rôles commandés -et appris. J'ignore ce qui résultera du nouvel état social que le -XXe siècle nous promet, mais il faut regretter une des plus belles -choses qui soient, et qui est la société aristocratique; nulle -part, dans aucune organisation, l'être humain n'est plus à son -avantage, culture physique héréditaire, culture intellectuelle et -morale, tout ce qui est bas et violent chez l'homme extérieurement -dominé, acceptation presque passive du devoir envers le pays, -envers son ordre; je ne sais si aucune société démocratique pourra -produire l'animal humain aussi affiné, aussi beau, aussi élevé; -la grâce et le charme des sociétés ne peut exister que dans des -conditions spéciales; les courtoisies de la vie, les respects, -les contraintes, les nobles servitudes, tout cela en fait partie, -et surtout le trait sublime de toute noblesse, l'horreur et -l'instinctive répugnance de _gagner_ de l'argent. - -Quoique l'aristocratie anglaise individuellement soit presque -toute d'origine relativement récente, quoique ses plus fiers -ducs descendent de Nell Gwynn, cependant, comme corps, cette -aristocratie présentait un magnifique ensemble de traditions -héritées, avec ce côté très particulier d'une infusion constante -d'éléments nouveaux, par l'anoblissement périodique soit d'hommes -politiques ou éminents, ou de grands industriels, en même temps -que les fils cadets retournaient par leur descendance à la classe -moyenne. Ce n'était pas un corps fermé comme celui de la vieille -noblesse française autrefois; et aujourd'hui, par exemple, de la -noblesse allemande ou autrichienne, c'était plutôt une institution -comme l'armée, où certaines fonctions étaient héréditaires, -mais où d'autres également nobles et honorables pouvaient être -acquises, et conférer un rang égal. La famille, dans l'acception -française, est disloquée depuis longtemps en Angleterre. Presque -tous les grands seigneurs prenant femme dans la classe des -gentlemen, il n'y a rien ici qui ressemble à la noblesse pauvre et -infiniment fière de notre vieux continent; la noblesse prussienne, -entre autres, qui est une caste jalouse, et il faut bien se le -dire, avec tous ses préjugés étroits, a été l'incorruptible force -de l'armée. Dans presque tous les pays d'Europe, la femme en se -mariant conserve son nom d'origine et tient encore légalement à la -famille dont elle est sortie; ici, au contraire, elle perd toute -attache primitive, sauf d'une façon honorifique; si par exemple, -étant fille de lord, elle épouse un homme de rang inférieur, elle -conserve alors son titre de _lady_ accolé à son _nom de baptême_, -ce qui lui donne préséance sur son mari. Mais son nom d'origine -est absolument perdu pour elle, et cette question: _Qui est-elle -née?_ ne s'entend _jamais_ en Angleterre, la femme étant toujours -absolument ce que son mari la fait devenir. - -Malgré cela, la mésalliance par intérêt étant tout à fait -contraire aux mœurs anglaises, on aurait eu honte d'en exprimer -le désir, tandis que maintenant cela ne fait pas l'ombre d'un -pli; et il est plus ou moins entendu que les dollars américains -sont excellents pour redorer les couronnes fermées. Les fortunes -territoriales ont depuis une quinzaine d'années diminué de -treize à quatorze pour cent, de sorte que ce qu'on appelle les -grandes fortunes représente aujourd'hui une très faible part -de la richesse générale; en même temps s'est accrue d'une façon -persistante la classe de capitalistes possédant des fortunes -de cinq à douze cents livres par an; ceux précisément pour qui -l'aristocratie est un corps social supérieur et intéressant dont -on attend de grandes choses. L'aristocratie anglaise, appauvrie -par des circonstances absolument indépendantes de ses efforts -et de sa volonté, a cherché d'abord le moyen de s'amuser à -moins de frais pour elle-même, puis ensuite à faire rentrer de -l'argent dans ses coffres. Sans vouloir énumérer fastidieusement -les causes diverses de la diminution croissante des grandes -fortunes territoriales, il faut faire partir de là uniquement -cette facilité nouvelle dans les mœurs; le parvenu riche a été -admis pour ce qu'il pouvait donner, et nullement parce que la -barrière des préjugés s'était abaissée; pris individuellement, -chaque membre de l'aristocratie qui mange, chasse et danse -chez Midas méprise parfaitement Midas. Seulement, en l'ayant -autorisé à prodiguer l'argent pour la fêter, l'aristocratie -anglaise a élevé l'étalon de ces magnificences hospitalières à -un taux qui lui avait été inconnu aux jours de sa prospérité. -Dans une société aristocratique et fermée comme l'était encore -il y a vingt-cinq et trente ans la société anglaise, les membres -entre eux se connaissent tous directement ou indirectement; -et en fait d'hospitalité on offrait naturellement celle qui -était proportionnée et relative à des fortunes dont le chiffre -n'était guère un secret. Trop de luxe, tout ce qui pouvait sentir -l'ostentation voulue, aurait été jugé parfaitement vulgaire. La -vie de château, les fêtes à Londres étaient en rapport avec le -train large et simple de la vie journalière; l'honneur d'aller -à _Stafford House_ ou dans n'importe quelle autre maison ducale -n'aurait nullement été augmenté parce qu'il y aurait eu de -vingt-cinq à trente mille francs de roses ou d'orchidées dans les -salons! Aujourd'hui un déploiement de fleurs dans cette proportion -représente les vrais éléments de succès pour une fête. Aussi une -des manières économiques de recevoir est-elle de faire en son -propre nom les invitations aux fêtes des nouveaux riches, lequel -nouveau riche demeurera ensuite ou ignoré à tout jamais malgré ce -qu'on aura accepté de lui ou, si la chance lui est favorable, sera -toléré peu à peu, mais c'est une affaire de pur hasard, et les -déboires sont fréquents. - -Le succès de l'Américain s'explique par un côté spécial du -caractère anglais, cette volonté d'_ignorer_ certaines choses; -l'Américain est un personnage anonyme pour ainsi dire, on peut -commodément feindre ne rien savoir de son passé ni de la source de -sa fortune, ce qui est moins facile vis-à-vis du nouveau riche qui -est de provenance nationale. L'amour-propre souffre moins d'amener -une épousée de New-York ou de Washington que de la prendre à -l'ombre d'une usine; il y a là une nuance qui a été très commode -à l'orgueil héréditaire, puis l'Américain est un être particulier -dont, à l'occasion, la vulgarité sera traitée de couleur locale, -ce qui n'est pas le cas pour un compatriote. Il ne faut pas -oublier non plus que cette sorte d'uniformité de gens bien élevés -n'existe pas en Angleterre, et que les manières de voir, les -façons, les habitudes de la grande classe moyenne ne sont pas -du tout celles de la classe supérieure; on ne s'y trompe pas -lorsqu'on connaît l'une et l'autre, et par conséquent la fusion -est bien plus difficile. - -Le duc de Westminster, bien qu'immensément riche, a vendu -dernièrement, à un prix de fantaisie, Cliveden, sa propriété -favorite, devenue presque patrimoine national, à M. Astor, -qui occupe déjà un palais à Londres, palais qui est mis -perpétuellement à contribution, et que son riche propriétaire -prête généreusement pour toutes les occasions charitables ou -autres; je crois que les membres de l'aristocratie qui profitent -de «Carlton House» le font un peu dans cet ordre d'idées qu'on -apporte avec les relations en voyage; on accepte et on pratique -des familiarités qui seraient inadmissibles chez soi. Malgré -tout, l'Américain à Londres ne peut être qu'un accident, et le -jour où l'on voudra le boycotter, rien de plus facile. Cette -conviction rend les relations plus aisées, quelque écrasante -que soit la supériorité de l'argent. Le juif aussi est plus ou -moins un exotique, sauf les Rothschild qui sont arrivés à faire -corps avec l'aristocratie anglaise; ils ont cessé de se marier -entre eux, et dans leurs demeures privées n'ont qu'un luxe de -bon aloi. Dernièrement encore je voyais le matin, au parc, lady -Rothschild, femme du chef de la maison; elle était aussi mal et -aussi simplement mise qu'une duchesse de la vieille école; avec -cela la tournure d'une bourgeoise de la rue de la Victoire; car la -marque de race est indélébile, et celle-là, fille d'un Rothschild -qui fut rabbin, en a le type le plus marqué; mais enfin il est -bien certain que, vêtue ainsi, son voisinage n'était pas écrasant. - -Les premiers à être corrompus par ce changement de la vieille -société ont été les jeunes gens; autrefois les bonnes grâces des -nobles maîtresses de maison leur étaient nécessaires pour faire -leur chemin dans le monde, aujourd'hui ce sont eux qui sont -nécessaires aux maîtresses de maison. La plupart du temps ils sont -invités par des tiers; le sans-façon qu'ils ont apporté chez les -parvenus indigènes ou étrangers, ils le conservent comme manière -définitive; la politesse la plus élémentaire est mise de côté, -celle même de se faire présenter à son hôtesse. De l'excès de -conventionalité on est tombé dans l'excès de cynisme: des fils -de famille n'ont pas rougi de servir (moyennant finances) de -recruteurs à des tapissiers ou à des couturières; eux-mêmes sont -devenus couturiers et recommandent l'article à leurs danseuses; il -y a là le plus lamentable renoncement à la dignité personnelle, -la véritable nécessité n'ayant rien à invoquer là dedans, et une -société aristocratique qui ne saurait pas sauver ses membres d'une -telle humiliation serait indigne de subsister. - - * * * * * - -La sorte d'abdication volontaire de la reine est responsable en -grande part de tous ces changements. Un prince jeune et aimable, -relativement pauvre, s'est vu déléguer la tâche souvent onéreuse -de remplacer la royauté absente. Si le prince eût été riche, s'il -eût eu derrière lui une reine et mère toujours prête à payer ses -dettes, alors il aurait pu tenir, et il aurait sûrement tenu son -rang, sans aucun des accomodements où il s'est laissé aller peu à -peu et qui ont cumulé dans des amitiés compromettantes: les fameux -W..., de baccara et scandaleuse mémoire, et la familiarité d'un -trop riche baron. - -Personne ne s'est cru trop fier ni trop haut placé pour dédaigner -ce que la royauté acceptait; l'avènement anticipé de ce ménage, -personnellement profondément sympathique, a été un vrai malheur -pour la société anglaise. La princesse, aimable, douce et -populaire, élevée dans une cour très simple, n'a pas su imposer -les façons sérieusement respectueuses qui auraient seules convenu; -elle a voulu avoir des amis, et a traité ses amis sur un pied -d'égalité. Les mœurs faciles de l'héritier présomptif ont -encouragé les mœurs faciles chez d'autres; le ton de _Marlborough -House_ n'a pas été du tout celui d'une cour. La princesse, jolie -et élégante, aimant la parure, a exercé une influence toute de -frivolité et de douceur, et les vertus privées, excellentes en -soi, ne répondent pas toujours à celles nécessaires aux princes; -récemment encore, un journal très bien informé et bien noté, -parlant du prince de Galles et de ses filles, disait (en manière -d'éloge) que les relations des princesses avec leur père sont -celles de sœurs avec un frère aîné très aimable et très _cheery_ -(gai). - -Le sentimentalisme purement allemand de la vieille reine a aussi -exercé une influence débilitante; le génie anglais a quelque -chose d'extrêmement viril et ne se porte pas facilement aux -regrets superflus; même une sorte de pudeur morale aurait interdit -dans les classes élevées l'étalage public d'une douleur privée. -Sur tous ces sujets une réticence acquise était devenue une -seconde nature. La reine, au contraire, en véritable Allemande, a -donné à sa douleur conjugale un caractère de fétichisme; loin de -la cacher, elle l'a révélée à tous; les portraits, les médaillons, -les monuments commémoratifs en ont été les signes extérieurs. -Dans d'autres temps, une femme de ce rang qui se serait sentie -frappée ainsi aux sources mêmes de la vie, ou se serait retirée -dans un cloître, ou aurait abdiqué, cela aurait eu une sauvage -grandeur; mais cet affichage persistant pendant trente ans du même -sentiment s'accordant avec tous les adoucissements d'une existence -royale, sans les corvées et les contraintes de la royauté, a -quelque chose d'énervant. Un goût théâtral se mêlant aux actions -ordinaires de la vie s'est répandu en Angleterre, le pays du monde -le moins porté par tempérament national à ce genre d'ostentation. -Le factice a pris la place du naturel, la vie est devenue une -exhibition scénique. On veut paraître artistique, esthétique, -«_up to date_», qui correspond à fin de siècle, il s'est fait un -méli-mélo de sentimentalité à froid, d'incrédulité et de cynisme -affecté. On peut dans la société anglaise d'aujourd'hui professer -les théories les plus subversives, se déclarer incrédule est d'un -ragoût assez bien porté; et les premiers penseurs de l'Angleterre -ont étouffé sous une férule puritaine! Et Stuart Mill, il y a -quarante-cinq ans, _n'osait_ pas publier ses livres, de peur du -scandale furieux que provoqueraient ses doctrines; à l'heure -qu'il est le blasphème n'est pas pour déplaire! L'état d'esprit -de la société anglaise contemporaine ressemble un peu à celui de -_défroqués_, la peur de ce qu'ils ont laissé derrière eux les fait -courir à de bruyants excès. - -Cette société, dans sa classe supérieure, est malade et très -malade; elle a dépouillé ses anciens, lourds mais solides -préjugés et les a remplacés par rien. - -Heureusement, pour lui rappeler les grandeurs d'antan et ses -saines traditions, l'Angleterre a encore les mollets de ses valets -de pied: aussi longtemps que ces mollets seront en honneur, aussi -longtemps que le bas de soie sera l'ambition des beaux hommes -d'une certaine classe, la vieille Angleterre n'aura pas vécu; -et ces mollets sont encore fort beaux et fort respectés, on les -voit sur le seuil des grandes maisons, on les voit même sur -le trottoir, roulant le tapis qui a permis de marcher jusqu'à -la voiture, et les jours de «Drawing room» ils se raidissent, -immobiles, derrière le carrosse de gala,--et les gamins les -gouaillent, mais les envient.--La domesticité en Angleterre est -peut-être le corps social le moins déformé, il est encore jaloux -de ses prérogatives, convaincu de son importance; tant que des -personnages à mine d'ambassadeur consentiront à vous précéder sur -des escaliers, et que des Adonis couvriront leur chef de poudre, -il y aura une pairie héréditaire, et c'est ce qui me fait espérer -qu'elle ne disparaîtra pas de sitôt. - -Seulement, les intérieurs plus modestes commencent à avoir de -la peine à trouver des serviteurs mâles, et il est très reçu -maintenant d'avoir plusieurs femmes, et le service n'en souffre -nullement. Le domestique anglais n'a du reste jamais été que -pour la parade, toute besogne fatigante a toujours été accomplie -par les femmes; elles continuent, mais une créature supérieure -de leur propre sexe est préposée aux fonctions de luxe; elles -ont extraordinairement bon air, ces _parlour-maids_ élancées, -rigoureusement habillées de noir, le petit bonnet blanc et le -tablier de mousseline en bavette; elles possèdent les solides -traditions de respect silencieux, ce sont des aristocrates, des -personnes ayant conscience de leur propre dignité et de la beauté -de l'édifice social qui leur a donné des inférieurs. - - - - -VI - -«SOCIETY PAPERS» - - -On a dit et redit que c'est dans les salons du XVIIIe siècle -que se prépara la révolution; ce sont les _Society papers_ qui -préparent en Angleterre le changement qui arrivera un jour ou -l'autre;--ce sont ces journaux qui sapent lentement mais sûrement -le sentiment de respect superstitieux qui entourait la royauté -en tant que royauté; une lumière crue est projetée sur les -moindres actions de ceux qui tiennent à cette royauté, et il -est indubitable que cette lumière enlève beaucoup à l'illusion. -Et ce qui constitue le vrai danger de cette littérature, c'est -précisément qu'elle n'est pas haineuse: rien ne révolte, rien ne -provoque une explosion de sentiments contraires, mais on s'habitue -à voir qu'en réalité il y a bien peu de chose sous ces oripeaux -devant lesquels on s'inclinait par habitude. Les critiques portant -sur les actions de la reine et de ses enfants sont celles qu'on se -figurerait seulement possibles dans une presse hostile; eh bien, -pas du tout, il paraît que c'est par affection qu'on les morigène -ainsi; en vérité Shakespeare avait raison: «_Familiarity breeds -contempt_» (la familiarité engendre le mépris). La familiarité est -poussée présentement, au delà des limites permises, le mépris -n'est pas loin, il est peut-être déjà là. - -Le «potin» est maintenant devenu une institution sociale, et -est passé à l'état de besoin, d'appétit qu'il faut absolument -satisfaire. On ne s'imagine pas jusqu'où cela est poussé, et la -liberté et la désinvolture avec lesquelles se franchit le mur -Guilloutet,--il est loin le temps où l'Anglais pouvait dire que sa -maison était une forteresse.--La reine, le prince de Galles et sa -famille sont les moins épargnés, et leurs affaires particulières, -leurs espérances et tout ce qui les concerne, est discuté sur -un ton d'égalité, et même de supériorité qu'on conçoit à peine. -Il a fallu, pour en arriver à oser se mêler à ce point des -affaires du voisin, un pays où le duel est discrédité, et où la -seule ressource contre certaines impertinences est l'appel aux -tribunaux, parti extrême, qui fait hésiter les plus braves. - -Il est advenu de cette presse potinière ce qui est arrivé avec une -certaine presse, en France; les hardiesses les plus téméraires -d'il y a vingt ans sont tombées au rang de gentillesses assez -fades. En Angleterre on a été de l'_Owl_ (le hibou) au _Modern -Society_, et le pas franchi est effrayant! L'_Owl_, lorsque -son premier numéro parut, fut jugé une entreprise extrêmement -osée; édité dans un format élégant, composé de quelques feuilles -seulement, il servait à ses lecteurs des articles courts, bien -tournés, racontant en termes choisis et voilés les nouvelles et -les scandales du jour. Pas de noms, des insinuations à peine, tout -cela dans le ton de la bonne compagnie; il fallait en être, du -reste, pour trouver intérêt à ce joli petit journal. Sa rédaction -fut d'abord un mystère, bientôt percé, mais qui était cependant -assez bien défendu pour ajouter au piquant de ses informations. On -sut qu'Algernon Borthwick, alors, comme aujourd'hui, directeur du -_Morning Post_; alors, comme aujourd'hui, homme d'esprit et homme -du monde, en était le fondateur et l'inspirateur; il avait groupé -autour de lui un cercle de «Hiboux», oiseaux de choix, dont les -conciliabules secrets excitaient la curiosité publique; le succès -du _Owl_ fut très grand, mais on s'adressait à un public trop -restreint, l'entreprise ne fut pas continuée. - -Quelques années après, un joli garçon du nom de Bowles, fort goûté -des femmes qui le déclaraient plein d'esprit, fonda le _Vanity -Fair_ (foire à la vanité). Ce fut le commencement du reportage -à outrance, les cancans mondains étant la seule raison d'être -du nouveau journal qui annonçait les nouvelles avant même que -les intéressés en fussent avisés! Le goût de se voir imprimé -se développa comme une épidémie; ce n'était plus la simple -nomenclature du _Morning Post_ ou du _Court Journal_, mais de -véritables articles louant la beauté, approuvant ou désapprouvant -ceci ou cela, enfin le ton d'une caillette mal élevée. Le genre -était fondé, aujourd'hui c'est une puissance. On ne peut vivre à -Londres sans lire le _World_ ou le _Truth_; ces deux feuilles se -rencontrent sur toutes les tables, et leurs colonnes serrées sont -avalées avec délices. - -Madame de Sévigné écrivait que la mauvaise compagnie est -infiniment préférable à la bonne, parce qu'on a moins de peine à -s'en séparer; dans le même ordre d'idées, on peut dire que les -indiscrétions ultra épicées de quelques feuilles parisiennes sont -moins dangereuses pour le goût public parce qu'elles n'auront -jamais qu'une catégorie spéciale de lecteurs. Ces lecteurs -trouveront, sans doute, un plaisir particulier et sauvage à -deviner les noms que cachent des pseudonymes complaisants, mais, -en somme, ils ne s'intéressent réellement qu'aux faits et gestes -des débonnaires personnes dont le nom ne se dissimule pas plus que -la personne, et quant aux échos de journaux comme le _Figaro_, le -_Gaulois_ ou le _Sport_, ce sont des riens, et la nomenclature de -quelques fêtes, avec l'ébruitement des déplacements de la reine -Isabelle ou autre Majesté dans la dèche, en fait le principal -attrait; ce n'est pas encore cela qui gâtera l'estomac public. - -Mais prenez un numéro de Noël du _Truth_, et vous verrez ce qu'on -se permet de dire à l'héritier du trône. A peine, en France, dans -cette France républicaine, critique-t-on faiblement l'amitié d'un -prince d'Orléans pour le baron Hirsch; en Angleterre, l'engouement -du prince de Galles pour ce même baron est l'objet des plus -sanglantes critiques; les _Society papers_ se sont arrogé droit -de haute et basse justice sur les actions des grands, et ils leur -disent leurs vérités, qui, comme jadis celles du père Bonhours, -sont souvent des injures. - -Veut-on un petit échantillon, entre cent, du bon goût des -indiscrétions du _World_ qui, cependant, va beaucoup moins loin -que le _Truth_: On y raconte que le _prince Baudouin_, mort -récemment, était remarquable par sa ressemblance avec Napoléon -Ier, et on rappelle que l'empereur avait passé pour être l'amant -de la grande duchesse Stéphanie de Bade, _grand'mère_ du prince! -Même le formidable empereur allemand n'est pas plus ménagé -qu'un autre, et on se demande quelle nouvelle _bêtise_ (le mot -en français) il va faire? Quant aux grands seigneurs anglais et -à tous ceux qui font partie des «dix mille d'en haut», leurs -affaires intimes sont propriété publique, et de même que les -photographies de leurs femmes s'étalent partout, et que chacun -peut critiquer la forme de leur nez, leur vie est offerte en -pâture à la curiosité, ou, pour mieux dire, à la malignité. Et -comme le _Truth_ et le _World_ n'ont pas de plus grand plaisir -que de se contredire, l'émulation ne se ralentit jamais. Il faut -lire dans ces journaux ce qui est censé représenter le bavardage -féminin: le tranquille cynisme qui le distingue est renversant! - -_Jouir_ semble être le but unique et légitime de toute existence; -la spirituelle personne qui écrit dans le _Truth_ décrit avec -la même volupté un nouveau plat, ou une nouvelle robe, et tout -cela n'est pas un rendu de chic, mais l'expression véritable des -sentiments courants. Cette préoccupation de jouir de la vie emplit -et absorbe les existences, tout est poussé à l'extrême; ainsi les -visites dans les châteaux sont devenues des obligations aussi -onéreuses que les séjours à Marly pour les anciens courtisans; on -veut être magnifique à n'importe quel prix, et cependant tout le -monde à peu près crie misère, car l'Angleterre traverse une crise -agraire et financière très réelle. De là le prestige d'une madame -Mackay, qui charge les tribunaux de démentir officiellement -qu'elle ait été blanchisseuse, et d'un baron Hirsch, _baron -Centpercento_, comme l'appelle le _Truth_. Cependant un léger, -très léger mouvement antisémitique commence en Angleterre, c'est -une faible et première protestation contre l'écrasant empire de -l'argent, empire qui, en s'étalant trop, arrive à réduire à l'état -de comparse et de satellite l'héritier du trône lui-même--on le -lui dit, du reste, tout nettement;--le manque de respect va plus -haut que les princes et atteint les choses jugées les plus sacrées -pour un Anglais. Dans une récente nouvelle du World, on parle d'un -serment sur des «_Bibles et autres machines_», oui «_Bibles_ et -_autres machines_!!» et cela s'imprime dans un journal répandu et -bien famé! et puisque cela passe, il faut croire que cela amuse. - -Ce goût du potin devient, dans les classes inférieures, une -véritable voracité; c'est pour y satisfaire qu'on a fondé le -_Modern Society_, qui, pour deux sous, donne presque un volume -rempli d'histoires sur l'un et sur l'autre. On y parle de la -reine, en termes de dérision, et cependant avec un demi-sérieux. -Ceux qui écrivent sont presque étonnés de leur hardiesse. Il est -difficile de calculer l'influence pernicieuse que peut avoir -une pareille publication, qui ne sert que les pires instincts, -l'envie, la basse médisance, le dénigrement empoisonné. C'est, -à proprement parler, de la littérature de cuisine, et il est à -supposer qu'elle fait les délices des _flunkeys_ en bas de soie, -qui en sont peut-être les collaborateurs. - -Le besoin de publicité est passé en manie, et pour se rendre -bien compte jusqu'où il peut aller, il faut voir les feuilles -à clientèle féminine, le _Lady's Pictorial_, par exemple, -publication très répandue et très bien vue. Comme on s'adresse à -une clientèle qui ne souffrirait pas le scandale, on a cherché -autre chose pour affrioler, et voici ce qu'on a trouvé. On -publie les portraits des demoiselles qui se marient, sept, huit, -dans un même numéro; ce sont des jeunes personnes quelconques, -sans l'ombre d'une notoriété, elles ont eu le tranquille toupet -d'envoyer leur photographie et la liste, détaillée jusqu'au -chèque, jusqu'au plus mince objet de leurs cadeaux; laides ou -jolies les voilà, de face, de profil, en buste ou en pied; les -yeux rêveurs ou les yeux baissés; quelques-unes sont en robe de -mariée, et alors Pilotelle est appelé à corriger la nature, et -les représente avec des yeux immenses, des bouches microscopiques -et des nez grecs! Fiancés et parents sont évidemment ravis et les -lectrices aussi, il faut le croire. - -C'est un monde qu'un seul numéro d'un de ces journaux, il y a de -tout là dedans: de l'art, de la mode, de la morale, de l'hygiène -(consultations médicales pour les personnes et les bêtes), une -page pour les enfants, aussi avec _portrait_, pour flatter la -prodigieuse vanité des parents; de la cuisine, du jardinage, -tout cela traité à _fond_; mais j'arrive au clou, à l'inédit, -c'est la correspondance sur la _physionomie_; une demoiselle qui -a écrit un volume sur l'influence des étoiles, qui forme des -élèves qui la suppléent au besoin, dévoile les caractères sur la -vue d'une photographie, elle en fait autant d'après l'écriture, -mais la graphologie étant une branche inférieure de son art, -elle l'a passée à son élève, qui signe _Mercure_. Les réponses -sont inimaginables et il y en a plus de cinquante dans un même -numéro. Un monsieur, par exemple, y apprend qu'une femme dont -la planète serait _Vénus_ lui conviendrait mieux; le _menton_ -d'une autre montre de la _sympathie_; beaucoup de personnes -sont sous l'influence de la _lune_ et de _Vénus_; le _nez_ de -celui-là indique un sentiment d'honneur; un autre _nez_ montre une -_susceptibilité à l'influence du sexe opposé_! L'explication des -_grains de beauté_ est maintenant réservée pour le huis clos--du -reste, la consultation particulière coûte dix shellings; il est -vrai que c'est pour rien, afin d'acquérir la certitude que le nez -de votre fiancé témoigne de la susceptibilité à l'influence du -sexe opposé!! - -Voilà où en arrivent les gens pudibonds, et le plus joli est -qu'ils n'ont pas, je crois, la moindre idée de leur indécence. Les -lectrices du _Pictorial_ sont évidemment les plus honnêtes femmes -du monde, mais de l'ancienne répugnance à exhiber sa personne en -public, il ne reste plus rien. O douces Anglaises des keepsakes -d'antan, où êtes-vous? elles seraient cruellement étonnées de voir -comment s'occupent leurs descendantes. - - - - -VII - -CLUBS DE FEMMES - - -Aller au club est en train de devenir pour les femmes une -occupation naturelle et légitime. Les avantages de liberté, de -confort et d'élégance que présente le club masculin n'étaient -pas pour échapper aux femmes avancées, comme elles s'intitulent -fièrement, qui veulent la vie plus douce et plus facile pour -elles et pour les sœurs, et qui ambitionnent la possession des -mêmes privilèges dont jouissent les hommes. Comme l'œuvre de la -revendication sociale de la femme a pour porte-voix en Angleterre -des femmes riches et irréprochables, haut placées dans le monde, -elle a pris un caractère spécial et s'est élevée au-dessus de -ce quelque chose qui, en France par exemple, ressemble beaucoup -plus à la clameur de l'envie qu'à l'appel sérieux vers une égale -justice et qui a revêtu par ses manifestations saugrenues un -caractère presque burlesque. En Angleterre, au contraire, tous -les efforts sont pratiques et efficaces; le jour où des femmes -ont désiré secouer le joug qui les empêchait d'avoir un club, -elles s'y sont prises de façon à réussir, et les clubs de femmes -à Londres, déjà florissants et appelés à un avenir de succès, ont -un cachet parfaitement distingué et rassurant, ce qui n'empêche -nullement un grand nombre de leurs membres d'avoir des idées -parfois profondément subversives.--Nous prenons un club typique, -celui des _Pioneers_ (_Pionniers_), dont l'emblème peu modeste est -une hache, avec laquelle ces intrépides combattantes se proposent -de défricher l'épaisse forêt du préjugé. Leur œuvre n'est pas -mince, mais il ne faut pas douter que malgré leur nombre encore -restreint, elles n'arrivent à faire une bonne entaille. L'esprit -qui anime ces deux cent quatre-vingts femmes, de grades et de -conditions si variés, depuis la dame d'honneur d'une princesse de -la maison royale jusqu'à l'actrice, est exprimé par l'inscription -en grosses lettres, placée au-dessus de la grande porte de leur -très joli et très élégant salon.--Voici ce qu'on lit: _Ils disent. -Qu'est-ce qu'ils disent?_ LAISSEZ-LES DIRE. - - * * * * * - -Tout d'un trait, elles sont parvenues à ce point unique, absolu -de liberté, qui consiste à s'affranchir de l'opinion d'autrui. -Dans un pays qui, il y a vingt ans, était sous la férule de -l'imaginaire _Mrs Grundy_, personnage représentatif de tous -les préjugés, de toutes les convenances, il faut avouer que -c'est un beau progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux -cent quatre-vingts femmes, qui en somme sont une élite, ont -pour toujours répudié le rôle d'holocauste que la société -octroie depuis des siècles si généreusement à leur sexe, et -ayant connu le bienfait de s'appartenir, elles sont avides de -procurer l'affranchissement de leurs sœurs pauvres et opprimées. -L'apostolat est naturel au caractère anglais et convient très -bien à l'aplomb qu'ont généralement les femmes de cette race. -Pour la plupart (les catholiques étant en minorité) elles ont eu, -dès leur enfance, l'habitude de la discussion religieuse et du -prosélytisme individuel, celle aussi de se former une opinion, -et un point d'appui _absolu_ leur a fait défaut à toutes. La -véritable puissance occulte en Angleterre a été pendant longtemps -et surtout pendant ce siècle-ci, l'hypocrisie officielle; on -la respectait, comme en pays vraiment catholique on respecte -l'Église.--Aujourd'hui on se tient dans la lumière, chacun pense -et agit suivant son inspiration. Dire que cet état de choses ne -produit pas d'extraordinaires confusions serait contraire à la -vérité, mais pourtant au milieu de ce chaos d'œuvres multiples -surgies d'imaginations exaltées, il en est une qui est l'œuvre -maîtresse, celle à laquelle un nombre considérable de grandes -dames consacrent leur temps, leur fortune et leur influence -c'est celle de la _Tempérance_, et elle est vitale. On ne pourra -jamais exagérer les ravages de l'ivrognerie en Angleterre, ni ses -conséquences parmi les femmes de la classe pauvre, non seulement -par le fait qu'elles s'y adonnent et y perdent tout sentiment -humain, mais par les abominables traitements qu'elle leur -procure de la part des hommes, maris ou amants, les violences -auxquelles toutes ces malheureuses sont soumises sont atroces, la -fréquence des visages tuméfiés est effrayante, et aussi longtemps -qu'il en sera ainsi, tous les autres efforts seront vains.--Ce -n'est donc pas uniquement pour se reposer, lire et fumer que les -membres des clubs de femmes se réunissent; toutes les misères de -la vie des femmes sont librement discutées, et pour la première -fois les personnes intéressées ont voix à la question.--Il est -très évident que si toutes les femmes étaient mariées, tous les -mariages fortunés, le club féminin serait un non-sens, mais, -étant données les ordinaires conditions de l'existence humaine, -il remplit une lacune, et pour un grand nombre de femmes de cœur -et d'intelligence, il supplée à un besoin véritable. Dans les -pays catholiques--car il faut toujours en revenir là, pour bien -comprendre les mœurs anglaises,--l'Église avec la multiplicité -de ses œuvres, avec ses couvents qui répondent aux aspirations -les plus diverses, offre un débouché aux natures que les lois -moyennes de la vie ne satisfont pas. En pays protestant, des voies -particulières sont cherchées par ces natures d'exception, et il -en résulte de biens singuliers mélanges de philanthropie et de -mondanité. - - * * * * * - -Certes, le type de la femme militante et masculine n'est pas -sympathique, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas respectable. - -La présidente et fondatrice du _Pioneer Club_ incarne tout à -fait ce type; elle est riche, elle est mariée, et sa vie est un -mouvement perpétuel. Comme en Angleterre changer de nom est une -formalité sans conséquence, elle a commencé, en héritant de son -père, par reprendre le sien propre, qui est fort ancien, elle a -ensuite fermé tous les cabarets situés sur ses propriétés, et -les a remplacés par des cafés de tempérance: orateur, elle parle -continuellement et à ses tenanciers et en public; dans la vie -privée, elle joue la comédie avec passion; elle est en outre -musicienne, collectionneuse de curiosités, enfin son existence est -multiple. Très populaire, très influente, elle est toute désignée -pour être une des premières femmes qui siégera au Parlement et, -soyez-en sûr, elle ne doute pas d'y prendre part un jour: tout -cela est souligné par un habillement et une coiffure qui donnent -à son portrait en buste l'exacte apparence d'un homme,--et, on a -beau dire, ceci est déplaisant. - -J'insiste sur l'importance de ces clubs de femmes, car je suis -absolument persuadé qu'ils auront une influence énorme sur la -formation de la société de l'avenir et qu'avec la lassitude -presque générale de servage familial et domestique, les -difficultés toujours croissantes de la vie matérielle, en même -temps que le développement de besoins factices, ils sont appelés à -jouer un rôle très considérable. - -Ce _Pioneer Club_ est présentement dans une maison tranquille, -à deux pas de Bond street; toutes les pièces sont claires et -décorées avec le goût délicat qui prévaut actuellement en -Angleterre: le principal salon a des murs jaune pâle et porte une -frise de grosses fleurs d'iris. Tout le panneau du milieu est -occupé par un tableau bien caractéristique. Dans une espèce de -mer de feu s'abîme, les yeux clos, une femme couchée, au-dessus -d'elle, s'élevant du mouvement de la Liberté sur la colonne du -29 juillet, une autre femme l'étoile au front surgit. Au premier -abord cette composition énigmatique étonne; en voici la glose. La -femme qui disparaît, c'est la femme du passé, l'autre c'est la -femme de l'avenir! Il faut ajouter que l'une et l'autre sont dans -le costume de notre première mère! - -Les aspirations supérieures qui occupent l'esprit de certains -membres du cercle ne les rendent évidemment nullement -indifférentes aux choses extérieures. Au premier étage se trouvent -deux salons, le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été dissimulé -avec soin, car, sur ce point, le courage moral manque encore un -peu, pourtant cela n'a pas empêché de l'installer avec les divans -bas les plus voluptueux et les vastes coussins les plus moelleux: -mais à cette fausse honte, à propos de ce fumoir, on retrouve bien -l'Anglaise. Au second étage, on trouve _la Chambre du silence_, -où les membres peuvent aller lire et travailler; une inscription -au-dessous de la glace rappelle que le silence est d'or; du -reste, les devises sont en grand honneur dans cette maison; celle -de la salle à manger m'a paru bien singulière: «Aime-toi en -dernier.» On ne dira pas qu'on pousse à la consommation; enfin -même saint Augustin a été mis à contribution et exhorte les -membres du Club à avoir «dans les grandes choses l'unité, dans les -petites la liberté, et dans toutes choses la charité». - - * * * * * - -Voilà qui est bien, et les _Pioneers_ ne se tromperont pas -beaucoup si elles pratiquent tous ces excellents conseils, qu'une -sage prévision leur remet sans cesse devant les yeux. Pour être -indépendantes, ces dames n'ont pas répudié la société du sexe -fort, et le mardi les hommes peuvent être invités de même que, -dans un grand nombre de clubs d'hommes, on a le droit maintenant, -à certains jours, de faire cette même politesse aux femmes; -enfin il existe un club mixte (l'Albermale). Les sujets les plus -divers sont à l'ordre du jour au club des Pioneers; une salle est -réservée pour les conférences, et des coteries à noms variés s'y -succèdent; on parle beaucoup, et il y a là une soupape qui, au -fond, est sans inconvénient, tandis que se sentir rattachées à -un groupe est, pour nombre d'isolées, un bienfait inappréciable. -Aujourd'hui, en Angleterre, les femmes s'occupent hardiment des -questions qui les regardent, et se sont avisées par exemple, que, -sur le mariage et la prostitution, elles en avaient peut-être -autant à dire que les hommes; même pour certaine d'entre elles, -les deux sont synonymes, et, à l'heure qu'il est, une romancière, -dont les œuvres sont lues et commentées avec passion, aborde -hardiment ces sujets sous leurs aspects les plus réalistes; elle -est, au fond, la voix qui a crié tout haut ce que des milliers -de femmes ont pensé sur la révoltante inégalité du mariage, -non seulement au point de vue abstrait de la soumission et de -l'obéissance morale, mais au point de vue matériel, en livrant, -sans la moindre hésitation, la pureté au vice. _Madame Sarah -Grand_ a osé dire qu'il y avait à ce sujet une cécité morale chez -l'homme et chez la société en général; elle l'a dit avec les -longueurs et les répétitions qui plaisent au public anglais; elle -l'a dit avec exagération, mais néanmoins, c'est une vérité qu'elle -a proclamée, et les honteuses servitudes physiques qui peuvent -être imposées à la plus chaste des vierges dès qu'elle est épouse -ont été, par cette courageuse femme, dénoncées pour ce qu'elles -sont: des abominations. - - * * * * * - -Il se fait un grand réveil dans le cœur de la femme anglaise, et -il y surgit une pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout à fait -sûr qu'il n'y ait pas quelque chose de morbide dans ce besoin -de s'occuper de plaies sociales, et surtout de le faire aussi -bruyamment, mais en même temps nul ne peut contester l'urgence -à apporter des remèdes au désastreux état de dégradation où -naissent, vivent et meurent tant de femmes; la pensée de leurs -souffrances trouble celles qui ne souffrent pas, et les bonnes -volontés se lèvent de tous côtés. - -Les femmes ont voulu tout voir et connaître; elles se font -journalistes, et en cette qualité ne reculent devant aucune -épreuve. En voici une qui a vingt-quatre ans, avenante de visage, -elle est veuve et fait partie de l'état-major de l'une des -feuilles les mieux informées de Londres; on lui demande d'écrire -un article sur les femmes qui vendent des fleurs sur la voie -publique. Qu'est-ce qu'elle fait? elle revêt leur costume, et -se tient deux jours durant, un évent devant elle, au coin de -Piccadilly, offrant des bouquets, et ne reculant devant aucun -colloque--puis, suffisamment édifiée, elle compose son article, -et reçoit les chaleureuses félicitations de son directeur; et -des épreuves de ce genre, elle les a multipliées: elle a couché -au Work-House, elle ne se dérobe devant rien, car elle s'est -passionnée pour sa besogne; chez elle, comme chez la femme -écrivain que je citais, comme chez les femmes qui haranguent en -public, la modestie féminine a totalement disparu et ce n'est pas -de l'impudeur, c'est plutôt, il me semble, comme un endurcissement -d'épiderme; elles ne perçoivent plus les sensations qui auraient -révolté des créatures plus délicates; le _but_ est devenu la -grande chose, et si on attrape un peu de boue pour l'atteindre, -il n'y a qu'à se laver en arrivant; la timidité et l'enfantillage -ont perdu tous leurs droits séculaires; on marche rapidement à un -état social où la femme ne se trouvera plus tenue de rendre compte -de sa vie privée à qui que ce soit, et revendiquera sur ce point -la liberté dont jouissent les hommes. En fait, les réputations se -ménagent surtout en vue du mariage; dès que le mariage devient -indifférent, il ne reste plus que le souci de la réalité, dont la -connaissance suffit aux sincères, et rien du tout pour les autres. - - * * * * * - -Voici par exemple deux familles composées de femmes qui donneront -un échantillon de la façon dont s'entend la vie aujourd'hui. -Dans la première, la mère est veuve d'un professeur à Cambridge, -c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus honorable; elle a -quatre filles dont l'aînée a trente ans, toutes cinq possèdent -l'indépendance matérielle; la mère, déjà âgée, a des opinions -politiques très avancées et parle continuellement dans les -réunions publiques, elle vit seule; la fille aînée, qui est -journaliste, habite un appartement de garçon et possède toute -l'indépendance d'un jeune célibataire, elle est intelligente, -heureuse et irréprochable; la seconde s'est donnée aux hautes -études et professe l'histoire à Girton; la troisième, a fondé une -entreprise agricole afin de voir s'il ne serait pas possible de -faire gagner la vie aux femmes comme _jardinières_, et déjà cette -idée a grand succès et paraît très pratique à l'application; la -quatrième enfin est sculpteur; chacune vit chez soi pour soi et, -il faut lâcher le mot, en parfaite égoïste, mais c'est la note. - -Une autre famille, riche aussi et du plus respectable milieu -compte quatre femmes: la mère, qui garde le foyer selon les -humbles et modestes traditions d'autrefois; l'aînée des filles est -_matron_ (supérieure) dans un hôpital, la seconde consacre son -temps et son argent aux œuvres de miséricorde, et la troisième, -jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse sainte, toute -seule dans les plus bas quartiers de Londres, afin de s'occuper -des enfants des écoles; et le _soir_, l'hiver, cette fille de -vingt-six ans, qui est charmante, je le répète, descend dans les -rues où l'on peut tout craindre, et les traverse sans peur, pour -aider à donner aux plus déshérités des déshérités des _soirées -heureuses_, car c'est une œuvre, aller amuser, occuper, tous ces -petits dont la vie n'est qu'une lutte douloureuse. - -Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque chose d'anormal et cette -façon purement personnelle de vivre est fausse en son principe; -cet éparpillement de tant de forces et de volontés détruisant -la famille demeure mauvais, et je crois, pour ma part, que ces -sept femmes, toutes évidemment de trempe morale supérieure, -seraient plus utiles, même socialement, en fondant une famille, -en transmettant leur courage et leur énergie, en fortifiant un -cœur d'homme, qu'en mettant ainsi seules la main à la charrue. -Mais, pour le moment, il n'y a pas à réagir contre ce mouvement, -l'impulsion est donnée et paraît irrésistible. L'obscurcissement -de la notion de devoir, ou plutôt la transposition de cette -notion, produit chez les natures faibles des résultats singuliers; -les femmes, pour gagner leur vie, adoptent les plus surprenants -métiers; ainsi il existe parmi les dames (_ladies_) des -_détectives_ féminins; par exemple, une veuve ornée d'un nom -connu et authentique voyagera sur le continent, et se trouvera -par hasard suivre les pas de quelque couple en rupture de ban: -elle les épie tout simplement pour le compte d'une agence, et son -témoignage sera accablant devant la cour du divorce et je suis -presque convaincu que celle qui exerce ce métier n'en a pas honte, -toute espèce de réticence sur le sujet de gagner sa vie étant -passée de mode. - -Voici un fait dont je garantis l'authenticité et qui donnera la -note de l'esprit qui règne actuellement dans la société anglaise. -Une dame distinguée s'est faite _modiste_, cette circonstance -devient très ordinaire; une des princesses fille de la reine va -chez elle, essaye un chapeau d'abord, l'embrasse ensuite en amie, -et lui demande pourquoi elle ne vient plus aux «Drawing rooms». -L'autre s'excuse de la profession qu'elle a adoptée. «--Pas du -tout, répond la princesse, maman aime beaucoup les personnes -comme ça.» Et elle ira, et elle réalisera le lendemain de forts -bénéfices sur ses dernières nouveautés, surtout si elle a la -prévoyance de fermer au moment voulu «pour cause de «Drawing -rooms». - - * * * * * - -L'Anglaise contemporaine ne ressemble en rien à ce type convenu -et accepté cependant, de la femme dont l'existence s'écoule dans -le mystère du _home_; elle est au contraire, par excellence, la -femme du dehors; beaucoup plus, infiniment plus que la Française, -dont en Angleterre l'infériorité sous ce rapport particulier est -un article de foi! Voyez Londres, le _matin_ n'y existe pas: -le matin, avec ses heures sacrées pour le plus grand nombre -de Parisiennes; combien peu quittent jamais leur intérieur à -ce moment de la journée, et celles qui le font y mettent une -nuance; d'un consentement général, ces heures-là sont celles de -l'incognito mondain; la vie factice pour la majorité des femmes -n'a pas encore commencé; il y a une halte consentie et voulue -entre hier et aujourd'hui. A Londres, au contraire, dès dix -heures et demie la vie bat son plein, les voitures de maître -remplissent Bond street et Regent Street, les valets de pied -sont à leur poste, les femmes harnachées comme elles le seront à -quatre heures; les rues pleines de piétons, hommes et femmes de la -classe moyenne; celles qui en France ne songeraient pas à flâner -à pareille heure sont à bayer devant les immenses étalages qui -donnent l'impression d'une liquidation perpétuelle; tout ce monde -est dehors pour un temps indéterminé. Il y a chez nous, surtout -chez la femme, une sorte de probité morale à manger à certaines -heures et à y manger certaines choses; on ne peut en donner aucune -raison sérieusement valable, néanmoins j'imagine que ce détail -si insignifiant en lui-même a sa valeur et son importance. Il -existe pour l'honnête femme comme une pudeur à prendre ses repas -_chez elle_ et à heures réglées; l'Anglaise ne connaît rien de -tel, et elle se nourrit de la façon la plus incohérente. Tous les -pâtissiers-restaurants, toutes les crémeries (_dairies_), qui sont -une spécialité londonienne, sont bondés de midi à deux heures. On -en arrive à se demander si personne mange jamais chez soi, et il -est drôle d'observer ce que tous ces gens graves mangent. - -La manie du recherché et du maniéré éclate même là; des choses -ordinaires sont triturées de façon à avoir un nom sonore et -une apparence distinguée: ce sont des petits pâtés, ce sont -des rissolés, ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise qui -songerait à midi à se nourrir d'une glace? Ici vous voyez une -jeune personne posée, une travailleuse évidemment, entrer boire -son verre de lait et prendre une glace.--C'est peut-être absurde -mais il me semble que cette facilité à manger hors de chez soi et -au hasard du caprice est un signe de relâchement moral et très -contraire au génie même de la femme, qui est de son élément -naturel casanier et conservateur. Cette manie féminine a créé à -Londres des restaurants ad hoc et surtout des «Tea rooms» bien -typiques; il y en a deux dans Bond Street qui sont assurément des -modèles du genre et de cette _confusion_ des choses qui domine -présentement dans l'esprit anglais. - - * * * * * - -L'une de ces «Tea rooms» est au premier étage et se compose de -deux pièces décorées avec un goût parfait (il faut savoir que la -propriétaire est une _artiste_ dont les toiles sont exposées aux -murs). Ces murs sont peints d'un jaune orangé très doux, avec -une grosse frise de fleurs de convention, sur les vitres des -fenêtres sont tendus des rideaux de soie molle de même nuance, -il entre un jour coloré, une fine natte d'un blond ardent s'étend -sous les pieds, çà et là sont posés des vases de couleurs pâles -d'où s'élancent de grandes fleurs délicates à longues tiges, -des pans de broderies d'art alternent avec les tableaux ou font -portières, un balustre de bois découpé surmonté d'arceaux légers -forme un recoin charmant et presque mystérieux. Au milieu de tout -cela sont posées les plus mignonnes petites tables couvertes d'un -linge de fantaisie en harmonie avec le reste; de jolis sièges -cannés avec de gros coussins de soie invitent au repos et à la -lecture des journaux féminins qui sont partout. Dans un coin, -un vieux bureau drapé d'un pan de broderie sert de comptoir. -La seconde pièce est d'une tonalité gris vert avec les mêmes -raffinements, les mêmes spécimens de broderies dont il y a un -dépôt pour la vente. Il règne un silence quasi religieux; le -service est fait par des espèces de bergères habillées de mauve -pâle avec des guimpes blanches plissées, des cheveux d'or et un -air de candeur; entre temps, elles brodent sur des tissus fins, -avec des soies couleur d'arc-en-ciel. C'est autre chose que le -légendaire reprisage de torchons, classique chez nos meilleurs -pâtissiers. L'autre «Tea room» est située dans une boutique que -des rideaux de soie vert mourant séparent de la rue, et, comme -on entre de côté, la «privacy» est complète. C'est le même ordre -de décoration, il y a aussi des tableaux, aussi des broderies, -aussi des fleurs, mais, raffinement particulier, par séries, et -selon la saison; sur toutes les tables sont de grands éventails -chinois, et un petit salon du fond évoque dans mon esprit l'idée -d'une maison de thé japonaise; toutes ces choses sont claires, -froides et voluptueuses. Ici la divinité qui sert le thé est -habillée par-dessus sa robe d'un immense tablier de mousseline -blanche, dont l'empiècement, les longues manches et la ceinture -flottante donnent l'impression d'une vraie robe; les cheveux -sont franchement roux. Elle vous apporte avec un air dédaigneux -et grave le petit plateau délicatement préparé, puis se rejette -sur un fauteuil d'osier pour reprendre la lecture de son -magazine avec le mépris d'un pur esprit pour les matérialités -de l'existence. Du reste, ni dans l'une ni dans l'autre de ces -«Tea rooms» le côté nourriture n'apparaît, il reste pudiquement -à la cantonade, de délicats menus sont la seule suggestion à la -gourmandise. Tout cela est très élégant et charmant, je le veux -bien; mais nonobstant je ne crois pas que ces choses soient d'une -bonne influence ou un signe de santé morale chez la femme, tout -cela est factice et répond à des besoins factices. Comment il -peut y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises, demeure un -problème pour moi? La consommation matérielle de nourriture paraît -s'accomplir avec une sorte de mystère, comme une chose à peine -tolérée! Cette attitude de réserve spéciale se retrouve dans tous -les endroits où les femmes débitent la nourriture. Ainsi j'ai vu -dans une «Dairy[2]» de Holborn, très fréquentée par les hommes -de loi, cette même attitude pimbêche chez des petites servantes -en robe noire, bonnet blanc et tablier à bavettes; elles ont -toutes des têtes de repas de funérailles (on a envie de les pincer -pour les faire crier). Chez les _pastry cook_, vieux jeu (où la -décoration des murs est d'un goût ignoble par exemple), des jeunes -personnes en laine sombre et nu-tête planent aussi avec des airs -de femmes incomprises; la bonne et honnête _simplicité_ leur fait -également défaut, et ce manque absolu de simplicité est vraiment -leur trait marquant. Mais aussi comment peut-on être naturelle -et être _une dame_, _une artiste_ et _une marchande_ tout à la -fois! Que peuvent être dans la vie ordinaire, privées celles-là -de leurs robes mauves, ces autres de leur vêture d'innocence, -ces demoiselles qui portent des plateaux avec condescendance? -elles doivent être ce que les petites filles expriment par un mot -énergique: _des chipies_. - -[Note 2: Crémerie.] - -Le besoin de s'affranchir dans la plus grande mesure possible des -soucis matériels a produit des combinaisons réunissant, il faut -l'avouer, d'incontestables et extraordinaires avantages: tels -sont les béguinages laïques dont il y a à Londres deux ou trois -spécimens. Dans un bon quartier on a bâti un grand immeuble de -briques rouges; toutes les boiseries des fenêtres sont peintes -en vert, comme la porte à laquelle on accède par quelques -marches bien blanches. L'aspect est chaud et gai, et le souci de -l'agrément des yeux a été consulté, comme pour tout maintenant; -un large vestibule mène à un magnifique escalier de pierre; à -chaque étage sont des appartements de deux, trois ou quatre pièces -combinés diversement et avec une extrême commodité, parfaitement -clos, ayant à chaque porte leur boîte à lettres où le _facteur_ -lui-même dépose la correspondance; ces petits appartements se -louent vides trois, quatre ou cinq livres par mois. Il faut -naturellement prouver sa parfaite honorabilité pour être acceptée -comme locataire, mais ce point une fois admis, le problème de -la vie aisée et bon marché est résolu; on a une indépendance -supérieure à celle des habitants d'une maison à Paris, car bien -qu'il y ait un concierge, avec lequel une sonnerie électrique -vous met en communication jour et nuit, chaque habitante possède -une clef de la rue. Les repas se prennent dans une salle à manger -commune, et on peut dîner pour un shilling, si l'on veut; tous les -prix soigneusement établis sont d'une modération extraordinaire. -Une salle à manger particulière est à la disposition des -locataires qui peuvent y recevoir et traiter leurs _amis_. Des -femmes de ménage _respectables_ sont procurées par la direction. -Tout a été prévu, et certes on ne peut coter trop haut les -bienfaits d'arrangements semblables. L'entreprise est absolument -rémunératrice puisqu'elle donne cinq pour cent du capital. Le -repos, la liberté d'esprit qu'elle procure à des femmes isolées -explique son grand succès, c'est du bon communisme et de la seule -sorte peut-être qui puisse s'étendre et s'établir. Ici, où les -femmes se marient sans dot, où la prévoyance est moindre, il y en -a un bien plus grand nombre qui, nées de parents très aisés ou -devenues veuves, se trouvent réduites à des revenus illusoires -s'il s'agit de maintenir quelque décor extérieur. La classe qui -autrefois aurait été s'enterrer dans la tranquillité végétative -d'un petit village perdu trouve en somme un meilleur compte, -avec les tramways, les _stores_ (sociétés coopératives) à vivre -dans un grand centre; le désir aussi d'avoir une _carrière_ les -y porte. Une femme, que son expérience et sa position mettent en -rapport avec la classe de jeunes filles dont il est ici question, -me dit qu'il en vient à tout moment la consulter sur le choix -d'une carrière, car l'opportunité n'est plus discutée; aussi il -en surgit tous les jours de nouvelles, et les journaux féminins -sont pleins d'interrogations saugrenues et touchantes, sur la -possibilité de gagner sa vie en faisant telle ou telle chose. Une -sorte d'impatience du joug est partout, la femme résolument se -dégage des solidarités, développe son propre égoïsme et coupe de -plus en plus les amarres qui la retenaient à poste fixe; tout -cela ne peut se faire qu'au détriment des sentiments profonds, de -ces sentiments qui n'ont d'autre racine que l'honneur familial -entendu d'une certaine façon; le sentiment qui, par exemple, fait -payer par un père les dettes de son fils, ou par un fils celles de -son père. Je ne crois pas que l'affranchissement moral de beaucoup -de femmes puisse être un bien pour la société en général; et le -chemin parcouru en peu d'années est déjà tellement prodigieux -qu'il fait peur pour l'avenir. - - - - -VIII - -CHIMÈRES - - -Ne suffit-il pas, pour être heureux, d'avoir une chimère? -L'artiste qui, l'an dernier, nous a représenté des êtres d'âge -et d'états divers courant hâtivement au milieu de la poussière -et sous le ciel brûlant vers l'objet de leur chimère, nous a, en -somme, donné l'image de gens à envier; oui, à envier, puisqu'ils -ont un but, et sont soutenus par un rêve. Quel qu'il soit, cela -est assez pour remplir la vie, et l'Angleterre est peut-être le -pays du monde où chacun chérit le plus à l'aise une chimère -quelconque; nulle part on ne se soucie moins de ressembler à -son voisin et d'adopter sa manière de voir; depuis la doctrine -religieuse jusqu'à l'originalité en matière de vêtements il est -permis et loisible d'avoir des opinions absolument indépendantes -et personnelles, et de façonner sa vie sur ces idées, cela non -seulement pour les hommes, mais pour les femmes, même pour les -jeunes filles; presque pour les enfants; on ose, ce qui est un -réel bonheur dans l'existence, car la plupart des malentendus, -et partant des chagrins de la vie, viennent de ce qu'à une heure -décisive la volonté d'oser a fait défaut; oser écouter ses -inclinations, ses goûts, ses désirs, et ne pas regarder comme une -sorte de crime contre nature la possession de sentiments qui ne -sont pas exactement ceux de notre entourage le plus immédiat et le -plus cher. - - * * * * * - -En Angleterre, garçons et filles sont encouragés à se chercher -une voie et à la suivre. L'extrême assurance, qui est le fond -même du caractère féminin en Angleterre, tel que les mœurs l'ont -fait, aide beaucoup à cette sorte d'éclosion, tout le monde se -cherche un goût, une spécialité, et croyant l'avoir découvert -s'y adonne avec passion, sans souci du qu'en dira-t-on; il faut -bien l'avouer, cela produit de singulières et baroques vocations, -quelques-unes élevées et d'une nature toute spirituelle, d'autres -absolument terre à terre; mais les unes comme les autres, très -contraires à nos idées de réserve et de pudeur féminine; la pudeur -est du reste, en Angleterre, une chose plus _matérielle_, et ne -s'étend pas à cet ordre d'idées abstraites qui l'entourent et la -renforcent chez nous; la pudeur absolue de la vierge ignorante -est chose presque inconnue, et prend de très bonne heure un autre -caractère, élevé aussi, mais infiniment moins poétique et moins -chaste. - - * * * * * - -L'aplomb de l'Anglaise est prodigieux, et atteint presque à la -grandeur dans sa tranquillité d'inconscience. Cela se rattache -évidemment à des causes profondes, car il ne paraît pas que la -situation sociale y soit pour rien. Les Anglaises, en général, -sont donc par un côté de leur nature parfaitement préparées à un -développement exagéré du sentiment d'indépendance personnelle. - -Chez les classes aisées, je crois que l'allure garçonnière -donnée à la première éducation est pour beaucoup dans cette -assurance; une sorte de hardiesse masculine est naturelle à qui -a été habituée aux exercices demandant une certaine intrépidité -physique, tandis que la modestie des gestes et des attitudes amène -la réserve morale; j'ai sous les yeux une vieille lithographie -représentant une jeune fille debout devant une fenêtre ouverte: -_Our future queen_, notre future reine, dit le texte imprimé; -c'est S. M. la reine impératrice, il y a cinquante-six ou -cinquante-sept ans; elle est vêtue à la mode d'alors, d'une -robe de mousseline à taille courte, coiffée de bandeaux courts -légèrement soulevés, et d'un haut chignon natté qui s'élève en -forme de diadème sur le sommet de la tête; de sa main dégantée -elle tient une rose; les tours de Windsor se distinguent dans -le lointain... Rien de plus pur, de plus véritablement virginal -que cette jeune princesse; le port de tête, l'attitude noblement -réservée, un je ne sais quoi d'impalpable qui semble l'envelopper -dit une nature éminemment et délicatement féminine. Elle paraît -comme l'incarnation de toute une génération, une des plus nobles -assurément qu'ait vues l'Angleterre: ces femmes-là avaient reçu -une empreinte tellement différente, que leurs petites-filles, -même par le type physique, se sont écartées d'elles à un point -presque incroyable. - -Y a-t-il rien de moins féminin qu'une jeune fille à cheval -dans l'accoutrement adopté actuellement: chemise d'homme sur -laquelle s'ouvre une espèce de paletot sac informe, jupe courte -laissant voir le pied botté, la jambe droite relevée à une -hauteur extraordinaire, le buste ballant, la tête en l'air! C'est -_moralement_ d'une impudeur extrême, et j'ose ajouter que c'est -fort laid. Ce n'était pas si bête que de vouloir les femmes -craintives, et je crois qu'à les rendre téméraires l'homme a joué -gros jeu; d'autant que je ne sache pas que le courage nécessaire -ait jamais manqué à la femme la plus timide lorsque ses croyances -ou ses affections ont été en jeu; le courage qui dérive du -tempérament est une chose très suspecte et aléatoire, en somme; -il n'y a qu'un seul vrai courage pour l'être faible, c'est celui -qui tient aux _principes_, et une femme sera plus aguerrie pour -tous les dangers imaginables si ces principes supérieurs sont -indéracinables de son âme, que par toutes les parties de tennis et -de golf. - -L'Anglaise a si prodigieusement changé depuis un quart de -siècle, qu'il faut faire effort pour se rappeler que son trait -caractéristique a été la _féminité_. Nul pays où cette qualité fut -plus appréciée, la langue même l'exprimait par un mot très doux -et très usuel: _womanly_ (féminin, si vous voulez, mais plutôt -femme), on avait horreur pour la femme de tout ce qui n'était pas -«womanly»; elles ont conservé encore le verbe atténué qui était -jugé indispensable à leur sexe; mais pour le reste, elles sont -totalement transformées, et, de jour en jour, elles perdent leur -sexe de plus en plus. Sans aucune exagération, il y en a qui ont -l'air absolument de jeunes hommes; sans rien de mauvais ni de -suspect à cette allure qui est simplement celles de femmes qui ont -été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement, le charme de -l'Anglaise s'est infiniment amoindri; il y en a beaucoup moins de -jolies, c'est un fait d'observation: les silhouettes sont toutes -d'une dureté extraordinaire, et elles sont, pour la plupart, -efflanquées comme des lévriers; du reste, elles accentuent cette -absence de formes; et évidemment à leur gré elles ne se trouvent -jamais assez minces et assez plates, les corsets vus en montre -sont prodigieux... et pourtant cela n'a pas toujours été ainsi. - -Regardez les portraits de Lawrence, ceux de Reynolds et de -Gainsborough, ceux de Lely sous la Restauration, les Anglaises -de ces différentes époques n'étaient nullement dépourvues des -séductions d'un embonpoint bien placé: elles avaient de la gorge -comme toutes les filles d'Ève y sont tenues, et la laissaient -voir ou deviner. Aujourd'hui, sauf toujours quelques exceptions, -elles en sont totalement privées, et vous pouvez, pendant huit -jours, vous tenir au parc pendant des heures sans voir autre -chose que des bustes dont l'ascétisme est absolument affligeant. -Pour moi, j'avais une foi médiocre dans les théories de Darwin, -mais l'observation de l'Anglaise contemporaine m'a convaincu: -la race s'est modifiée selon les besoins nouveaux, et la femme -sèche comme un brin d'herbe est admirablement outillée pour -la lutte de la vie, et chose vraiment singulière, tandis que -l'Anglaise des classes supérieures a pris de plus les allures -d'un animal entraîné, dans la plus basse classe des femmes, -dans celle qui vend des fleurs sur les terre-pleins de Regent -et d'Oxford Street, qu'on rencontre dans Holborn et dans Fleet -Street, l'être féminin a conservé une rondeur de formes, -une disposition à un épanouissement plantureux qui présente -un extraordinaire contraste. J'ai observé avec attention ces -créatures, presque aucune n'est anguleuse, beaucoup sont fortes, -avec des bustes de nourrice; et avec leurs cheveux en touffes sur -les joues, leurs longues boucles d'oreilles, elles ont un type -qui diffère absolument de celui de la race; en même temps, dans -leur répugnante abjection, elles sont cependant infiniment plus -femmes--ni les exercices physiques, ni l'entraînement moral n'est -venu altérer le type primitif. - - * * * * * - -Dans la société anglaise, telle que le mariage d'inclination -posé en principe l'avait faite, la femme restait soumise à des -hasards qu'aucune prévoyance, qu'aucun mérite personnel ne -pouvaient prévenir ni diminuer. Un homme d'infiniment d'esprit et -de l'esprit le plus cosmopolite, feu lord Dalling, a défini la -situation respective de la jeune fille et de l'homme en Angleterre -par une comparaison ingénieuse et juste; il a assimilé leur lutte -(car c'est une lutte) à celle des gladiateurs romains dont l'un -était armé d'un javelot et l'autre n'avait qu'un simple filet pour -se défendre. - -Il est évident que la conception du mariage, ayant pour base -unique l'attrait sensuel ou tendre d'une heure de jeunesse, -porte en soi un élément d'infériorité; et que le mariage de -_convenance_,--qui en son principe ne signifie nullement un -mariage d'intérêt sans affection, puisqu'au contraire toutes -les convenances sociales, morales et physiques étant consultées, -il devient presque invariablement et certainement un mariage -d'amour,--se trouve en même temps établi sur une base qui en -protège la dignité et en garantit la stabilité. Aussi longtemps -que les mœurs anglaises ont autorisé le duel, ou que l'opinion -publique a été assez puissante pour être un frein véritable, -la jeune fille a été dans une certaine limite, protégée contre -l'homme; mais le duel aboli, le relâchement moral universel -rendant la réprobation sociale une qualité négligeable ou plutôt -cette réprobation n'existant plus qu'à l'état de mythe, la -situation de la jeune fille en est devenue des plus périlleuses -et des plus précaires. Les hommes ne se sont pas gênés pour -écouter leur caprice momentané et faire la cour sans aucune -intention d'épouser. Les jeunes filles, les plus jolies, les -meilleures dans l'ordre moral, ont été et sont journellement -soumises à d'humiliants déboires; et, en même temps, le mariage -que ne règle aucun principe familial, dominant toutes les autres -considérations, devient une sorte de loterie, et les plus hardies, -celles les moins qualifiées pour être des épouses chastes et -fidèles, ont le plus de chance de gagner les gros numéros. Il en -résulte une situation absolument immorale et dont les filles au -cœur fier ont ressenti l'humiliation. Toutes les excentricités, -toute cette agitation surprenante de la jeune fille anglaise ne -provient que de l'excitation forcée que donne la poursuite au -mari. Si, comme font les plus délicates, elles attendent que le -mari descende des nuages, elles risquent souvent de l'attendre -toute leur vie, et une multitude de jeunes et charmantes créatures -voient s'écouler leur jeunesse d'une façon stérile, uniquement -parce qu'un préjugé, qui au fond est de date récente, interdit -sous prétexte de délicatesse l'intervention de parents et d'amis. -Aussi le moment est venu où, fatiguée d'espérer un avenir -toujours incertain, la femme anglaise s'est dit (sans renoncer au -mariage) qu'il fallait cependant se faire une vie stable, occupée -et indépendante, dans le cas toujours probable où le mari ne -viendrait pas. - -Dans le mariage anglais, qui a conservé encore ses caractères -intacts, la femme est tenue à une sujétion et à une obéissance -presque passive à son mari; mais en retour elle est infiniment -protégée et le mari lui fait une part très large dans sa -vie; nulle part aussi l'homme n'est plus facilement dominé -par l'habitude conjugale, et surtout dans la classe moyenne, -l'habitude du lit commun, la fécondité de la femme lui donne un -empire puissant sur son époux, et moins raffinée de sentiments -que la femme d'une classe plus élevée, elle en profite pour -dominer ostensiblement; le type de _M. Caudle_ dans _Punch_ est -une merveille du genre, et vrai d'une vérité absolue. Aujourd'hui -une très nombreuse classe de femmes se sont fait de la vie et du -bonheur un idéal fort différent; et tout porte à croire que de -plus en plus ce mouvement va se développer. - -En même temps que l'amour croissant du luxe entraînait les filles -de mince valeur morale à tout sacrifier pour obtenir ce luxe, une -foule d'autres, élevées dans des presbytères de campagne ou dans -des milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient leur voie; -et par l'étude, et par le labeur de leurs mains se conquéraient -l'indépendance à laquelle elles aspiraient; moins confiantes en -une Providence d'un ordre inférieur à l'usage des âmes timorées -qui ne veulent pas envisager l'avenir, elles prévoyent la -disparition du _bread-winner_ (gagneur de pain), le chef de -famille, et cherchent le moyen d'assurer leur âge mûr contre les -détresses de la pauvreté _comme il faut_ (_genteel-poverty_), car -il y a une expression consacrée pour exprimer un état de choses -plus fréquent dans ce pays que partout ailleurs. - -Donc, aujourd'hui, c'est un fait accompli; une armée de -travailleuses existe côte à côte avec celle des travailleurs du -même âge; dans les compétitions intellectuelles elles ont accompli -des merveilles, égales et souvent supérieures[3],--mais où cela -mènera-t-il efficacement? à bien peu, je pense, relativement à -l'effort; la véritable valeur de la supériorité intellectuelle -pour la femme consiste à pouvoir la transmettre avec son sang. -Celles que leur éducation ou leurs capacités empêchent d'aspirer -aux études supérieures ont cherché ailleurs, et un nombre -extrêmement considérable a trouvé un débouché dans la profession -de garde-malades (_nurses_). Elles sont depuis quelques années -une des curiosités des rues de Londres, où on les rencontre à -toute heure, dans leur habillement simple et commode qui n'exclut -pas une certaine coquetterie, et pour la plupart elles ont des -figures sympathiques; ces femmes-là étaient créées pour être les -épouses dévouées d'hommes pauvres et courageux; les patientes -mères de famille nombreuse; mais les hommes aussi de plus en -plus craignent la lutte, et commencent à questionner le droit -de mettre au monde des êtres qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir -nourrir; alors au lieu de rester au foyer domestique occupées à -faire des ouvrages inutiles, ou même leurs robes, une petite armée -de vaillantes s'est répandue dans les hôpitaux pour apprendre à -panser les plaies et à soigner les vieillards et les enfants. -Quelques-unes sont affiliées entre elles dans des ordres quasi -religieux, d'autres sont purement laïques; toutes dans une mesure -voient leur avenir assuré dans cette existence de labeur, mais -non pas de renoncement, car elles apportent à leur tâche un -singulier mélange d'abnégation et de besoin de bien-être; c'est -un métier comme un autre, mais qui donne la considération et -l'indépendance. Une fois leur tâche accomplie elles se croient -le droit de réserver leurs goûts personnels. C'est un surprenant -spectacle dans une société corrompue de voir aller et venir avec -la plus absolue liberté tant de filles jeunes, d'aspect agréable -et de bon renom, elles ont en général une décision marquée dans -les mouvements et une clarté de regard très attrayante. - -[Note 3: Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université à -Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, mais seulement être -_placée_, le fut au _dessus_ du _senior Wrangler_.] - -Leur costume est à la fois pratique et seyant; leur petite capote -noire ou bleu foncé encadre parfaitement le visage, les brides -blanches lui donnent presque de l'élégance, et le voile de gaze -épaisse qui pend derrière n'est pas sans grâce, leurs robes de -coton clair et le tablier blanc qui s'aperçoit sous le manteau -long d'alpaga conviennent parfaitement à leur genre d'occupation. -Toutes ont l'aisance de femmes qui portent un habillement toujours -pareil, auquel naturellement on ne songe plus. Je prévois que -d'ici quelques années la _nurse_ sera une héroïne favorite dans -les romans; naturellement comme dans toute chose humaine il y a -des côtés faibles, et toutes les corporations de _nurses_ ne sont -pas en même considération, il y a de l'ivraie et du bon grain, -mais le bon grain domine. - -A côté d'elles agissent les indépendantes, et elles sont -nombreuses aussi, il n'est pas de question qu'elles n'abordent. - -Lorsqu'il a été question de régir la prostitution des femmes -mariées, des femmes non mariées n'ont pas craint de se mettre en -évidence, d'organiser des meetings, d'écrire des lettres destinées -à la publicité, là où une honnête femme en France se serait -abstenue par instinct, ou une femme non mariée n'aurait pas rêvé -d'intervenir, en Angleterre, elles ont tout affronté, et dans un -ordre d'idées absolument honnête assurément, discuté publiquement -ces honteux et tristes sujets. - -Des jeunes filles appartenant à d'honorables familles, elles-mêmes -irréprochables et toutes zélées pour le bien, se découvrent de -bien particulières vocations; l'une d'elles, depuis des années, -a celle de moraliser les soldats; elle provoque des réunions, et -elle leur prêche sur _toutes sortes de sujets_;--une autre fait -une œuvre pareille parmi les marins; elle la poursuit eux absents, -leur écrivant; ces lettres, d'abord adressées à quelques-uns -qu'elle connaissait et encourageait personnellement, devinrent -bientôt un objet d'envie pour ceux qui n'en recevaient pas; cédant -à des sollicitations touchantes, elle écrivit à des inconnus, -maintenant elle a étendu sa sphère, et ses lettres sont une sorte -de publication aimée et désirée par les matelots. Certes, l'œuvre -est bonne, et sans nul doute produit des fruits excellents; mais -le côté scabreux, le côté hardi subsiste néanmoins, et laisse -dans nos esprits plus timorés une impression qui est presque du -malaise. L'éducation, qui, en France, nivelle tout de bonne -heure, rend presque impossible de semblables manifestations; -où est même la femme philanthrope, qui entreprendrait la tâche -qu'a assumée Miss Octavia Hill pour l'amélioration des logements -pauvres, qui, tout en faisant un bon placement, poursuit une -œuvre admirable, sans fausse sentimentalité, sans défaillance, et -qui en a eu seule l'idée et l'initiative? les âmes d'une trempe -exceptionnelle deviennent chez nous, ou des fondatrices d'ordres, -ou se perdent dans quelque ordre déjà florissant, qui offre une -pâture à leur zèle; mais l'action solitaire et orgueilleuse est -essentiellement anglaise, on en pourrait multiplier les exemples; -cependant ces œuvres personnelles sont en même temps frappées -d'une sorte de stérilité, et n'ont pas la faculté d'expansion -et de fécondité que présentent les œuvres faites en commun. Le -flambeau qui ne se passe pas de main en main risque de s'éteindre -promptement. - - * * * * * - -L'humilité et l'anonymat voulu, pratiqué en France par les femmes -riches et en vue qui se dévouent au service des pauvres, n'est -pas de mise chez les Anglaises. Une femme très zélée pour le bien -(lady Jeune) dont le nom se trouve mêlé à une quantité d'œuvres en -tire une notoriété qui la met à la mode et rend ses soirées plus -recherchées; son salon sert à ses pauvres, et ses pauvres à son -salon, c'est une réclame bien entendue, mais enfin une réclame. -Seulement comme on est en Angleterre beaucoup plus cabotin que -l'on ne l'est en France, cela passe, et même cela ne choque -pas. Ce serait une trop longue énumération à faire que celle -des œuvres entreprises par des femmes seules, qui ne renoncent -cependant en rien à leur vie mondaine; des jeunes filles mêmes, -pour peu qu'elles aient passé la première jeunesse, n'hésitent -pas devant les responsabilités, et vont de l'avant avec un aplomb -imperturbable. D'autres plus égoïstes s'occupent de leur propre -développement, les unes se donnent aux mathématiques, aux langues -mortes, et se prennent infiniment au sérieux; les voilà heureuses -pour toujours dans la conviction d'une supériorité incontestable; -d'autres, même dans de hautes et enviables situations sociales, se -consacreront corps et âme à l'organisation et à la direction d'un -orchestre féminin. - -D'autres encore, dans un rang intermédiaire, donneront des -conseils de goût, révélant un génie véritable pour indiquer -comment on peut accomplir des prodiges avec rien; et le bonheur -consiste à communiquer cela aux autres; il y a une duchesse qui -ne peut faire une cure, se promener dans un parc, constater un -changement de saison, sans offrir ses impressions intimes au -public; l'Anglaise a toujours besoin de répandre ses convictions -dont une miséricordieuse Providence lui permet de ne jamais -douter. Une autre (lady Habberton) a tout bonnement entrepris de -réformer l'habillement féminin et de faire adopter le pantalon -(Voile ta face, ô chaste Albion) par les deux sexes; sur ce sujet, -elle multiplie les conférences, elle écrit, elle organise des -expositions. Elle prêche d'exemple depuis des années, sans grand -succès, mais cela lui procure une notoriété, des admiratrices et -une occupation. Les maris ont, en général, la sage inspiration -de ne pas s'opposer à ces expansions; et toutes ces agitations -ne sont pas inutiles; peu à peu, des idées justes s'imposent, -des vérités méconnues se font jour. Aujourd'hui, la femme mariée -anglaise possède le précieux privilège d'être _maîtresse_ de -l'argent qu'elle gagne personnellement, et, réciproquement, le -mari a celui de ne pas être obligé de reconnaître les dettes -inconsidérées de sa femme. On pense ce qu'il a fallu d'efforts et -de luttes pour arriver à ce résultat; la chose n'intéressant que -les femmes, les femmes seules pouvaient l'obtenir; et enfin, à -force de remuer l'opinion publique, elles y sont parvenues; elles -sont aujourd'hui membres des «Boards» qui régissent les paroisses, -c'est-à-dire chaque commune de Londres, et les biens des pauvres -appartenant à cette paroisse; elles sont appelées à faire là un -bien extrême, et soyez sûrs qu'elles n'y failliront pas, qu'aucune -question ne leur fera peur et qu'elles travailleront avec un -zèle et une persévérance que peu d'hommes imiteront. Et à une -époque où la lutte pour la vie est devenue si âpre, il est heureux -que des femmes aient en elles ce fond d'énergie, de courage, de -persévérance, qu'elles transmettront à leurs fils avec leur sang. - - * * * * * - -Le champ de l'activité de l'Anglaise est, dans toutes les classes, -beaucoup plus étendu que celui de la Française. - -Dans les rangs élevés, elle ne se confine pas au rôle décoratif -et est tout à fait la compagne et l'aide de son mari; elle n'a -pas, heureusement pour elle, cette élégante paresse d'esprit qui -l'empêche de s'intéresser aux questions politiques, agronomiques -ou locales; elle s'occupe de tout cela; s'y passionne, a des -idées à elle qu'elle défend, qu'elle propage, qu'elle applique. -Les privilèges sociaux, encore très réels en Angleterre, -sont accompagnés d'obligations auxquelles on ne tente pas -d'échapper. Une grande dame fondera, dans le village qui dépend -particulièrement d'elle, une bibliothèque, des classes du soir -où l'on enseignera aux adultes des arts d'agrément, comme le -découpage sur bois; la princesse de Galles possède à Sandringham -une de ces écoles. On s'efforcera de procurer à cette plèbe, -qui est la clientèle, des amusements; on organisera des soirées -musicales, des conférences, et on paiera de sa propre personne. Le -besoin d'aliments pour l'esprit, de distractions pour les yeux est -aussi reconnu que le besoin de pain. - -Il y a une société pour l'_embellissement_ des logis pauvres, une -autre pour leur procurer des fleurs; toutes ces œuvres occupent -nombre de femmes, entretiennent l'esprit public et la solidarité -humaine; ce sont, dans les journaux, d'incessants appels, et -toujours ils trouvent une réponse. - -L'activité continuelle, physique et mentale est le grand ressort -de vie en Angleterre; ce n'est pas considérer vivre que de -végéter dans un isolement égoïste et placide; il faut faire -quelque chose; il faut, d'une façon quelconque, satisfaire cette -curiosité d'esprit. Imagine-t-on en France trois demoiselles de -bonne famille partant dans une petite voiture basse, traînée par -un poney acheté à frais communs, pour explorer ainsi un ou deux -départements. Cela se fait en ce moment même en Angleterre; elles -iront de la sorte indépendantes, libres et heureuses, portant -avec elles leur mince bagage, couchant dans des auberges où -elles n'étonnent personne, soignant leur poney, s'arrêtant pour -dessiner, pour jouir d'un site pittoresque, faisant une provision -de santé, de souvenirs, de contentement. On en a vu d'autres, ne -pouvant s'offrir le luxe d'un poney, entreprendre un voyage à -pied, l'accomplir, et d'après leur récit, y trouver un plaisir -extrême. - -Et notez que ces sortes d'entreprises rencontrent immédiatement -des imitatrices, que tout ce monde, qui a plus de courage que -d'argent, trouve ainsi moyen de jouir de la vie, de la jeunesse, -et que bien entendu les réputations ni la vertu n'en ressentent -le moindre dommage; d'autres iront en tricycle! et, mon Dieu, -leur reprochera-t-on ce plaisir un peu excentrique? Quand on -pense à ce qu'est en France la monotonie, la tristesse affreuse -de la vie d'une fille de vingt-cinq ans à trente ans, sans -dot et appartenant à un milieu peu aisé;--si on compare cette -existence vide, sans objet, à l'existence qu'une fille de même -âge et exactement dans les mêmes conditions aura en Angleterre, -la différence est tout bonnement celle de l'esclave à la créature -libre;--le dévorant souci des parents qui ne marient pas leurs -filles, qui voient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté s'en -aller, est inconnu en Angleterre; toute fille, même laide, même -sans un sou, ce qui est le cas du plus grand nombre, peut espérer -se marier; ne saurait-elle jouer que du tambour de basque, il est -possible qu'elle trouve un homme que cela charme, en tout cas, le -sentiment que cela peut arriver, qu'on n'excite ni étonnement ni -réprobation parce qu'à heure fixe le mari demandé n'a pas paru, -est en soi un bienfait inestimable. - - * * * * * - -Dans quelques années, si les exigences vont croissant et si -les mœurs sont les mêmes, le mariage deviendra en France une -_impossibilité_ pour des milliers de femmes; déjà cette pensée -planant dans l'air attriste des vies innombrables: c'est cela -dont meurt la France. - -Une civilisation raffinée, et des instincts un peu grossiers, -comme cela se rencontrait à la Renaissance, comme cela se -rencontre en Angleterre, voilà ce qui fait des êtres forts, -puissants et téméraires; si les instincts se raffinent trop, si la -sensibilité s'exaspère, c'est le découragement et la stérilité. - - - - -IX - -JEUNESSE ET VIEILLESSE - - -La vie est plus longue aussi en Angleterre non par le nombre des -années, mais par l'usage qu'on en fait; elle commence plus tôt, et -elle finit plus tard. L'éternel noviciat qui dévore en France les -plus belles des années viriles n'existe pas; un homme est un homme -à vingt ans, et à vingt et un, dans nombre de cas, il devient un -facteur important dans la société et le pays; non seulement on se -marie de bonne heure, mais les jeunes gens orphelins se trouvent -à leur majorité investis de la plénitude et de la réalité de -leur situation acquise que ne diminue pas le prestige prolongé -d'une mère douairière devant laquelle ils restent chez nous plus -ou moins petits garçons. Un jeune duc anglais, ou même tout -bonnement un jeune _squire_, devient à sa majorité le _maître_ et -le _chef_; la mère n'a plus qu'un rôle absolument effacé, l'âge -n'a rien à voir là dedans, ni le respect, ni l'affection; chacun -prend sa place sans conflit, et l'existence militante avec toutes -ses responsabilités, toutes ses charges commence pour l'homme, à -qui sa jeunesse n'est pas une sorte de brevet d'infériorité ou -d'incapacité comme cela est en France; un fils recueille de cette -façon non seulement l'héritage matériel, mais l'héritage politique -d'une famille, dont il devient, du vivant même d'un père, le -soutien et le continuateur. - -Cette année, l'héritier du nom de Peel se présentait aux électeurs -de Marylebone (quartier de Londres): il a vingt-deux ans! -D'illustres amitiés l'accueillent aussitôt et l'encouragent; un -vieux vétéran comme Gladstone tend publiquement une main cordiale -au jeune homme, et salue comme un événement heureux l'entrée dans -la vie politique du petit-fils du grand Sir Robert Peel; la vie -publique commencée ainsi à vingt-deux ans se continuera sans nul -doute avec ardeur à travers l'existence entière, le pli sera pris; -celui de la lutte, de l'ardent intérêt pour les affaires du pays, -du travail, de l'attention, avant l'âge où en France un homme peut -_songer_ à se présenter aux suffrages des électeurs.--En même -temps, un octogénaire conserve sur ses concitoyens une autorité -que les années n'affaiblissent pas.--Il est assurément bon et -salutaire, qu'il y ait ainsi dans les conseils de la nation des -hommes de tout âge;--pour quiconque suit le compte rendu des -séances de la Chambre des députés et de celles du Parlement -anglais, il est impossible de ne pas être frappé de la différence -de ton entre les deux assemblées,--les plaisanteries du meilleur -aloi, les malices spirituelles, les citations opportunes des -auteurs de l'antiquité et les classiques anglais sont au Palais -de Westminster, choses journalières; il n'y a rien dans les -discussions du côté pédant et pédagogique de la Chambre des -députés--cela tient peut-être à ce que le membre de Parlement -anglais s'adresse toujours à une incarnation imaginaire de la -patrie qui est femme,--et au-dessus de laquelle plane la réalité -d'une autre femme qui est souveraine, et que le député parle pour -son électeur, la plupart du temps un assez vilain animal--et puis -l'un est payé, l'autre ne l'est pas, et, on a beau dire: cela -influe sur l'allure. - -Et comme l'homme anglais conserve souvent jusqu'à vingt-cinq ans -une sorte de beauté presque féminine, il est encore plus frappant -de constater le rôle que la jeunesse joue partout; certes la chose -a ses inconvénients, et un jeune homme a d'immenses facilités -pour se ruiner, et pour faire, si le cœur lui en dit, un mariage -déplorable; il y a là-dessus de récents exemples tout à fait -concluants, mais qu'importe qu'un jeune débauché et une demoiselle -d'occasion forment à eux deux un ménage scandaleux: c'est fâcheux -assurément, mais on peut conclure qu'ils ne valaient pas cher, -et qu'en toute circonstance ce pair d'Angleterre n'avait pas en -lui l'étoffe d'un mari respectable; une jeune fille honnête l'a -échappé belle, et la «prospérité du méchant», selon la parole de -l'Écriture, ne surprend que ceux qui ne réfléchissent pas cinq -minutes de suite;--l'importance est secondaire, car un fait comme -celui auquel je fais allusion ne sera jamais qu'une exception, et -l'exception est comme le monstre, bonne à cacher, ou à exhiber -insolemment, mais sans influence sur les sains de corps et -d'esprit.--Ce qui est important, c'est un état social et des lois -qui répondent au vœu de la nature, qui demande l'union des êtres -jeunes, afin de procréer une race forte; il est bon, je dirai même -il est nécessaire, que beaucoup de mariages imprudents puissent -s'accomplir, car très certainement leurs conséquences ne seront -jamais comparables à celles de la séduction pour la femme et de la -débauche pour l'homme;--il est bon que le mot _amant_ soit encore -un mot honnête comme il l'est en Angleterre, et que les plus -violents instincts du cœur et des sens puissent se passer, pour -devenir légitimes, des effrayantes formalités dont le mariage est -entouré en France. - -En Angleterre, l'homme qui se marie est censé jugé capable de -choisir sa compagne et de mesurer ses responsabilités;--il n'a -besoin du consentement ni de père, ni de mère, qui, là, ne -paraissent qu'à l'état de comparses, ou ne paraissent pas du -tout;--la vie en phalanstère familial n'existe pas, chacun vit -chez soi et pour soi, chacun s'occupe soi-même de garnir son nid -de duvet plus ou moins fin, et l'acceptation générale et tacite -des difficultés de l'existence rend pour tout le monde la chose -naturelle--ni l'homme, ni la femme n'attendent leur bien-être -d'une sorte d'intervention providentielle sous la forme des -parents. La jeunesse des fils ne se passe pas à espérer une dot -et à escompter des espérances, et la sollicitude des parents n'a -pas le lamentable résultat que nous voyons autour de nous, où tout -est calculé, comme si nous avions cent ans d'assurés et le reste -dans l'incertitude!--Le proverbe anglais «qu'il faut faire le foin -pendant que le soleil brille» s'applique aussi à vivre pendant -qu'on est jeune, et à ne pas attendre l'épuisement du combustible -pour mettre la machine en marche. - -L'âge en Angleterre ne qualifie ni ne disqualifie; la vieillesse, -même illustre, ne donne aucune précédence, le plus sot petit -lord passera à table devant Gladstone, et le grand commoner le -trouve bon assurément, car il n'aurait eu qu'à le vouloir pour -ajouter un hochet à son nom;--mais c'est une orgueilleuse caste -que celle des gentlemen d'Angleterre, qui garde fièrement son -poste intermédiaire, et sait que son prestige ni son autorité ne -sont diminués par l'acceptation des distinctions aristocratiques -qui ont leur valeur et leur profonde signification.--L'égalité -n'existe même pas dans le mariage, et la femme conserve toujours -le rang que lui a donné sa naissance; par courtoisie, on a étendu -ce privilège jusqu'au veuvage, et une femme devenue qualifiée -par son mariage ne perd ni son nom ni son rang, même en prenant -un second mari, dont elle ne portera jamais le nom si, en -l'assumant, elle doit déchoir d'un cran, si léger qu'il soit. Cela -permet aux douairières à cœur brûlant de satisfaire légitimement -aux exigences de la passion, sans avoir le désagrément de quitter -un titre auquel on tient peut-être plus même qu'à la vertu, et -l'indulgence de la société anglaise pour ces sortes de fugues -morganatiques est admirable; la duchesse une telle, ou la comtesse -une telle, qu'on désigne par surcroît par leur nom de baptême, -afin de les distinguer de celles en véritable possession, voyagent -et dînent en ville conjointement avec monsieur X... qui est le -mari, comme il est nécessaire de l'expliquer aux étrangers. Il y -a dans la société anglaise une sorte d'impudeur naïve dès qu'il -s'agit du mariage; dans toutes les classes on se glorifie de -posséder un homme, et il est évident que les ménages moins unis en -France ont une supériorité très appréciable dans la décence, et -que les côtés grossiers du mariage ne sont pas aussi constamment -mis en évidence. - -Il ne faut pas se dissimuler non plus que cette intimité -conjugale prolongée est le secret du ressort et de la vaillance -de l'Anglaise qui va sans regarder derrière elle au bout du -monde avec son mari; qui vit isolée, pourvu que ce mari soit -auprès d'elle, qui accepte avec gaîté les lourdes charges de la -maternité, car tout plutôt que de renoncer à l'amour; pour dire -les choses avec réserve, le Français et la Française abdiquent -de bonne heure dans l'intérêt de l'unique, ou des deux ou trois -enfants, qui sont pour eux l'objectif de l'existence; l'Anglais -ni l'Anglaise ne pensent pas un seul instant à s'effacer ou à -abdiquer pour leurs enfants; ils aiment la vie pour ce qu'elle -leur rapporte à eux personnellement, et le plus longtemps possible -lui demanderont toutes les satisfactions qu'elle peut leur -procurer, en quoi ils auront raison: on pratique excellemment en -Angleterre une partie au moins du noble conseil de saint Louis: -«Travaillons comme si nous devions vivre toujours»; quant à la -suite, «vivons comme si nous devions mourir demain», c'est une -autre affaire! Et rien de plus contagieux que la santé, si ce -n'est le découragement; malgré le climat, malgré la tristesse -des choses extérieures, ce grand courant de vie qui coule si -puissamment à Londres, entraîne et saisit même l'étranger; les -journées, les mois, les années sont toujours remplis jusqu'à leur -extrême limite. - -Chez riches et pauvres, le même besoin reconnu de distraction, -de variété, de plaisir, car l'occupation intense devient presque -un plaisir, et dans ces grandes maisons de la cité où monte et -descend sans cesse l'ascenseur, qui permet la communication par -les toits; cette fourmilière humaine tout occupée de gagner de -l'argent y apporte l'entrain endiablé qui conviendrait à une -fête. La rage de se retirer et de se reposer, qui est la manie -du commerçant français, est inconnue à Londres; grâce au goût -général de dépense, à la curiosité toujours éveillée, le désir des -gains ne décroît pas avec les années, très souvent des hommes déjà -mûrs ont de tout jeunes enfants à eux. - -Un point, c'est tout, ce qui en matière familiale arrête en -France les espérances et les désirs, n'a pas cours là-bas, et les -vies ne se trouvent pas figées dans une stérilité prématurée; -la démoralisation là-dessus arrive rapidement, mais les effets -n'ont pas eu encore le temps de se faire sentir, les livres de -Dickens sont toujours en grande faveur, et l'on sait combien -il aimait plaisanter sur l'accroissement de la famille, sur la -_garde_, sur le _baby_, et avec quelle joviale honnêteté il s'en -acquitte en toute circonstance sans que jamais le reproche d'être -inconvenant ait été élevé contre lui: la bonne nature n'a pas -perdu en Angleterre, dans ce pays pudibond, ses coudées franches -dès qu'il s'agit de _l'amour légitime_; le grotesque est d'essayer -de faire croire qu'on n'en connaît pas d'autre,--mais le vice -et la débauche n'ont pas heureusement le droit de se proclamer -_gaîment_. Une misérable classe de femmes a reçu un nom qui la -caractérise: «des infortunées»; on a substitué cette épithète à -l'insulte et cette désignation est à la fois humaine et morale; le -dernier degré de la dégradation humaine, le marché de la pauvre -créature, affamée, abandonnée, misérable et ivrogne sans doute -est qualifié d'_infortune_, et il n'en est pas sous le ciel de -plus poignante; la vue de certaines silhouettes dans Holborn, ou -un soir brumeux dans Oxford Street, est déchirante, pour qui a un -cœur et de la pitié. - -Un samedi soir, cet hiver, à un coin de rue, un homme prêchait, -prêchait après un prélude musical, sur un orgue portatif, qu'on -trimbalait à travers les rues boueuses, noires et tristes; à une -devanture de marchand de poissons, le gaz étincelait, éclairant -toute la scène; quelques personnes respectables écoutaient debout -le prédicateur improvisé; au milieu d'elles, deux _infortunées_, -avec leurs horribles chapeaux défraîchis, et tous les honteux -stigmates du vice sur leur visage, se tenaient silencieuses -et recueillies, et si même d'une façon baroque une parole de -compassion et d'espoir est tombée sur leur cœur, le petit orgue -portatif aura fait une œuvre de charité. - - - - -X - -FANATISME--PORTRAITS--ACTRICES - - -Je suis de plus en plus frappé. Combien l'âme de ce peuple est -jeune avec une susceptibilité inouïe aux choses extérieures. -C'est par l'œil qu'on l'atteint, et je ne crois pas qu'il soit -possible d'être plus suggestible. Il apporte à toutes ses actions -une sentimentalité particulière qui est d'un poids immense sur la -masse et dont il est facile de jouer. D'un autre côté il paraît -presque fermé au sens du ridicule, et a une pudeur d'un genre -spécial qui supporte sans sourciller des images et des situations -qui mettraient immédiatement le Français en gaîté. Cette naïveté -cependant n'est nullement de la bonhomie, c'est plutôt une sorte -de vision rétrécie. L'Anglais traverse moralement une crise aiguë -d'émancipation, il faut étudier cela de près pour en mesurer toute -la portée, et se rendre compte de quelles bandelettes pesantes -l'esprit puritain avait enserré l'être humain, quelle petitesse et -quelle sécheresse en étaient résultées. - -Le protestantisme n'étant en somme qu'une forme particulière du -suffrage universel a mené au pire esclavage intellectuel et moral, -celui exercé par la masse ignorante et fanatique sur les êtres -plus libres. Il y a moins de cinquante ans un Anglais pouvait -être puni pour n'avoir pas été le dimanche à l'église ou à la -chapelle. Telle était la liberté religieuse! et à une époque -encore plus rapprochée la cour ecclésiastique avait théoriquement -le droit de le frapper pour inceste ou incontinence. - -Aussi dans cette atmosphère ambiante on n'imagine pas ce -qu'étaient les familles à code étroit: la mère de Ruskin, par -exemple, ne lui a jamais permis un jouet, pas même à trois ans, -ceci par scrupule religieux; mais son mari voyageait assidument -pour placer les vins de la maison dont il était l'associé, et -cette conscience timorée ne s'est jamais demandé si la vente sur -une grande échelle de cognacs et autres spiritueux n'avait pas des -résultats plus inquiétants pour l'âme d'autrui que la possession -d'un polichinelle pour celle d'un enfant de trois ans. Et Ruskin -fait du culte du beau un dogme et a des milliers de disciples; -néanmoins sa vision intérieure, si élevée qu'elle soit, a conservé -quelque chose de la première déformation que son esprit a subie. -De milieux semblables sont sortis les fanatiques arriérés dont -ce pays libre possède une remarquable collection, ce sont les -fanatiques de mots et de formules auxquelles ils attachent un sens -particulier, et qui fait qu'aujourd'hui encore il y a des hommes, -raisonnables sur d'autres points, qui écrivent aux ministres -pour leur soumettre une résolution qui tendrait à éloigner les -catholiques des fonctions de l'État; on est obligé de leur -répondre sérieusement: «Qu'il ne résulte pas de ce qu'un homme est -catholique il soit _nécessairement_ un sujet déloyal ou un mauvais -citoyen», mais cela demeure un article de foi dans un certain -monde de religionnaires. - -Le journal _the Truth_ s'est fait une spécialité de relever et -de signaler les cas les plus flagrants d'intolérance religieuse, -ils dépassent tout ce qu'on peut imaginer, et paraissent presque -incroyables à la fin du XIXe siècle. Par exemple: une dame est -excommuniée publiquement par une _église libre_ parce qu'elle -a assisté à des bals; un ministre évangélique adresse à un -individu qui n'était nullement son paroissien une lettre dénonçant -l'abomination qu'il a commise en allant _en bateau_ le dimanche. -La crasse des _sabbatarians_, comme dit le directeur du _Truth_, -est d'une épaisseur qu'on ne conçoit pas, et c'est une œuvre -de lumière que de signaler à la vindicte publique les pires -absurdités; elles vont jusqu'à appeler en justice un barbier et -ses clients matineux du dimanche. - -Il y a quantité d'autres traits à l'avenant, sans intérêt en -eux-mêmes, mais indiquant un état moral latent en lutte avec -des aspirations vraiment libres, qu'il faut connaître pour -s'expliquer le singulier mélange qu'est l'Anglais contemporain, -car une pareille compression morale se paye et le génie même -de la race en a été altéré. Il en est résulté une tournure -d'esprit très particulière, à la fois enfantine et pompeuse. Pour -obéir ou paraître obéir aux conventions acceptées de connivence -universelle, il a fallu nécessairement hausser le diapason -naturel; aussi la vraie et parfaite simplicité, celle qui fait -l'aisance et la liberté des races latines ne se rencontre nulle -part. Et de cette contrainte continuelle vient cette timidité -apparente de l'Anglais, qui n'est pas timidité mais un certain -guindage d'esprit qui lui est demeuré de ses ancêtres puritains. - -L'Anglaise en général est très maniérée, et cela dans toutes les -classes; écoutez-les parler de leurs voix modulées douces et -lentes, elles paraissent trouver à articuler une sorte de plaisir -physique, et savourent leurs mots comme un bonbon, pesant sur les -syllabes, et la plupart du temps se servant de mots très forts -pour exprimer des idées très ordinaires; en général passionnées de -conventions, vraies sans être franches, quoique sous ce rapport -il y ait grand progrès depuis quelques années, mais seulement -pourtant dans un monde d'exception. - -Au point de vue de l'ordre d'idées qui plaît à la foule; parce -que, bien entendu, il n'est jamais question de l'élite, mais de -cette masse moutonnière et flottante qui n'est qu'un reflet, les -expositions de tableaux apportent des documents probants. - -En toute circonstance, d'abord, ici plus que partout ailleurs, -éclate jusqu'à l'évidence la proposition biblique qu'il n'est -pas bon pour l'homme d'être seul; on demeure étonné de la -quantité de _couples_ qu'on rencontre partout, au Parc aux heures -fashionables, dans les rues et parmi la foule. Aux heures où chez -nous les meilleurs ménages tireraient chacun de son côté, l'homme -et la femme ne se séparent pas; donc, ce qui les intéressera -d'abord et toujours, c'est le développement du sentiment conjugal, -et tout ce qui s'y rattache. On pourra ressasser jusqu'à satiété, -il ne se lassera pas. Le sujet du tableau sera donc le point -principal, et il faut que ce sujet soit banal et sentimental pour -plaire complètement. D'un autre côté, le _nu_ artistique paraît -exciter une sorte de crainte salutaire; il y a, par exemple, à -la Royal Academy, une Circé vue de dos, et il est vraiment drôle -de constater le vide qui se fait autour du tableau sur lequel on -se contente de jeter des regards détournés. Et il ne faut pas -s'imaginer qu'il n'y a là que la manifestation hypocrite d'une -fausse pudeur; non, il y a une indifférence réelle pour ces sortes -de sujets. Tout ce qui est abstrait, tout ce qui n'est que lignes -et pure beauté les laisse indifférents. Leur président le sait -bien, lui qui est un vrai Latin de la Renaissance; il ne leur -fait aimer les nobles créations de son génie qu'en les revêtant -pour le besoin de la cause d'un intérêt à part de l'œuvre. C'est -Corinne de Tanagra, c'est «l'Adieu», c'est la mère des Macchabées -défendant le corps de ses fils. Il est curieux de voir le nombre -de tableaux qui sont le développement ou l'illustration de -vers ou d'un texte de la Bible; mais presque toujours une idée -immatérielle préside, c'est un proverbe: _La fortune favorise -les audacieux_; ou encore: _La fleur qui était une vie, la vie -qui était une fleur_; ou encore: _La vertu et la paix se sont -embrassées_; ou bien: _Alors la voix silencieuse répondit: -Regarde dans la nuit, le monde est vaste_. Nous aurions dit tout -bêtement, je crois, «effet de nuit». Parfois c'est du latin qui -sert d'épigraphe; il y a même du français, et comme poésie bien -moderne celle de Béranger. Et tout cela, en somme, est très doux -et très humain; ainsi leurs paysages ont un caractère tout à fait -spécial, ils sont rarement la chose simple et vue, mais plutôt -une synthèse donnant une idée morale du pays et évoquant presque -ceux qui l'habitent. Ce sont des paysages en trois volumes, si je -puis m'exprimer ainsi, contenant une foule de choses très vraies -et cependant idéalisées. Toujours on sent l'extrême recherche; -même dans la peinture des fleurs, ce n'est pas cette libre et -spontanée reproduction de la beauté voluptueuse des fleurs; il -y a une minutie et une attention pour plaire aux disciples de -Ruskin qui voit un monde dans une feuille de lierre. Ici toujours -la secousse a besoin d'être plus forte. Pour nos esprits, il en -résulte une espèce de fatigue causée par la multiplicité des idées -évoquées, et c'est un repos de se tourner vers les portraits: -il faut les bien étudier, car ils en disent long. Pour moi mes -préférences vont sans hésitation à ceux des femmes d'un certain -âge, non pas de vieilles femmes tout à fait, mais de celles qui -sont entrées dans la période déclinante de la vie et en ont -accepté les stigmates. Ce type charmant n'existe presque plus chez -nous, où une sorte d'horrible jeunesse persistante devient la -parure de rigueur jusqu'à soixante-dix ans et plus; il y a dans -ce genre des portraits exquis, celui de lady Fitzwilliam entre -autres, dont l'ajustement est d'une dignité et d'un goût parfaits; -avec ses deux fanchons de dentelle, une blanche et une noire, sur -ses cheveux gris, son visage sans rides, sa robe à teinte douce, -sa mante de soie, elle est délicieuse et un pareil ajustement est -en soi un enseignement moral. - -On vieillit bien en Angleterre, l'être humain conserve peut-être -moins de façade, fait illusion moins longtemps, mais garde une -sorte de fraîcheur comme une sève non épuisée; cela concerne -la génération qui était jeune il y a trente et quarante ans; -je ne sais s'il en sera de même de celle qui arrive et qui est -si éloignée de la simplicité sous quelque forme que ce soit. -Les portraits d'hommes sont peut-être moins caractéristiques, -cependant voici le prince de Galles avec son air à la fois royal -et indolent de prince débonnaire; il est en costume de Cour, la -jarretière d'or au genou, et un gardénia au revers de l'habit, -par-dessus son étoile du Bain! Ce gardénia, s'alliant aux plaques -et aux grands cordons, dit l'homme; son fils a déjà l'air plus -vieux que lui, avec de gros yeux et une figure un peu tragique, -comme il convient à un souverain pour le XXe siècle qui ne sera -probablement pas agréable. - -Pour expliquer l'espèce de bouleversement moral particulier qui -s'est accompli depuis vingt ans dans la société anglaise, il -ne faut jamais perdre de vue qu'il y a eu là comme une poussée -soudaine vers l'affranchissement et qu'il a fallu vraiment -beaucoup de courage aux premières personnes qui se sont avisées -d'être un peu sincères avec elles-mêmes. Seulement, le manque -de mesure, ce je ne sais quoi de délicat qui constitue le tact -des races plus fines faisant défaut, on a dépassé le but, et -très inconsciemment la femme à la mode et élégante a adopté des -allures qui frôlent le genre douteux; des choses qui choqueraient -en France l'honnête femme, l'honnête femme ici les a faites -siennes sans un instant de scrupule. Londres est maintenant -rempli de spécialistes pour la beauté, et on trouve dans Bond -Street des officines _ad hoc_ qui sentent le mauvais lieu; on -n'y pense pas, et personne n'est choqué. L'Anglaise moderne -à la mode est véritablement folle de son corps; c'est autre -chose, c'est beaucoup plus grossier que l'élégance affinée et -raffinée des vraies mondaines, l'animal humain est beaucoup -plus ouvertement débridé, et, du reste, leur pudeur est si -particulière qu'elle supporte, en toute innocence, j'aime à -le croire, ce qui suggérerait chez nous les pensées les moins -innocentes. Ainsi, en ce moment, le grand acteur Irving joue -Becket. Ellen Terry, l'étoile féminine, une créature d'un charme -vraiment subtil et voluptueux, personnifie Rosamonde. Eh bien, -ses embrassements publics avec son royal amant sont positivement -embarrassants; elle est vêtue d'une robe de gaze qui a la -légèreté de l'aile de papillon et elle se colle à lui, et elle -le baise à pleines lèvres, et elle lui caresse le visage de ses -mains blanches. Or l'acteur Terriss, qui figure Henri II, est un -gaillard particulièrement plaisant à regarder, et il répond très -cordialement aux effusions de sa belle maîtresse... Ils sont -dans le mystérieux labyrinthe où il la tient cachée; à un moment -donné il s'assied sur une marche, et elle s'assied entre ses -jambes franchement, la tête contre sa poitrine, et se retourne -pour l'accoler... Cela est extrêmement vrai et bien rendu... mais -je trouve cela prodigieusement suggestif, et malgré cela il n'y a -pas un sourire sur les lèvres, personne ne bronche, et les jeunes -filles ouvrent leurs yeux candides. - -Cette Ellen Terry incarne bien ce mélange de poésie et de -sensualité cachée de l'âme anglaise; elle a une voix d'une douceur -et surtout d'une jeunesse incroyable, c'est une voix innocente, -comme son rire qui est celui d'une enfant, et elle va et vient sur -la scène avec une légèreté un peu fatigante, mais dont la candeur -apparente lui permet de se pâmer sans scandaliser personne. Et -dans cette scène particulière il est même impossible de présumer -l'innocence des baisers échangés, vu qu'entre eux les deux amants -tiennent, visible à tous les yeux, un bel enfant né de leur -tendresse. L'esprit anglais s'est merveilleusement apprivoisé sous -ce rapport particulier; on a joué récemment à Londres, avec un -immense succès, deux pièces à sujets équivoques. L'une, _A woman -of no importance_, nous montre la victime honnête et malheureuse -d'une séduction. Le séducteur, bien entendu, est un lord; il se -trouve en présence de sa victime et du fils qu'il ne connaît pas. -Rien de bien nouveau dans cette situation; mais ce qui l'est, -c'est que la femme séduite puisse paraître très intéressante et -avoir sans réserve toutes les sympathies. Lorsqu'elle raconte à -son fils, comme celle d'un tiers, sa propre histoire,--«il lui -avait promis le mariage, etc.,»--le fils trouve, le vrai mot de la -situation en répondant: «Elle ne pouvait pas être _tout à fait_ -une _nice girl_.» Cette expression _nice_, qui en anglais veut -dire à la fois bon et dans le sens moral _délicat_, est absolument -à sa place; et moi je suis de l'avis du fils, car la personne -séduite n'était, dans le cas représenté, ni pauvre ni abandonnée; -elle a beau porter une robe noire en signe de désolation, son très -vilain séducteur la rappelle cependant au sentiment vrai de la -réalité lorsqu'il se permet de lui dire qu'après tout elle a été -sa maîtresse; elle le gifle alors avec un entrain qui aurait été -plus à propos lorsqu'il l'offensait moins platoniquement. - -La pièce a le plus grand succès, comme aussi _la Seconde madame -Tanqueray_, qui est une sorte de baronne d'Ange remariée et dont -le passé très encombré est d'une nature sur laquelle ne peut -planer le moindre doute. Et _la Seconde madame Tanqueray_ va -aux nues; et notez, détail amusant, que les actrices feignent -d'accomplir presque un sacrifice en représentant des personnes -d'une vertu douteuse. Ce sont elles-mêmes des personnes si -impeccables, invitées à Marlborough-House et faisant des cadeaux -familiers aux princesses qui se marient! L'ex-Marie Wilton -qui, il y a vingt-cinq ans, sur ses économies personnelles, -avait acheté «le Prince of Wales Theatre», y paraissait en -travestissement masculin dans les burlesques qui faisaient la -spécialité de la maison et y dansait des pas accentués, est -devenue, sous le nom de madame Bancroft (elle a épousé un acteur -de sa compagnie), une personne qui monte sur les planches avec -condescendance; et, ayant eu dernièrement un accident de voiture, -la reine a fait demander de ses nouvelles. - -Le bon sens français ferait justice de pareilles affectations, -rendant à chacun son dû, n'enlevant rien aux qualités réelles que -possèdent bien des femmes de théâtre, mais établissant des nuances -selon la justice et la vérité. - -C'est cette espèce de promiscuité qui a gâté et gâtera totalement -le ton de la société anglaise, et sous ce rapport l'austérité -ancienne de la vieille reine est à regretter. - - - - -XI - -THÉÂTRES - - -Il est intéressant de voir les Anglais au théâtre chez eux et -d'observer comment ils s'y amusent; assurément charbonnier est -maître de se divertir à son gré, seulement qu'on nous permette de -rire, et que jamais, au grand jamais, ces gens-là ne viennent nous -faire la morale. - -On donne en ce moment au Haymarket un drame: _le Tentateur_,--qui -est bien la production la plus complètement immorale qui se puisse -imaginer! - -Dans un pays où il y a seulement quinze ans on n'aurait pas osé -_nommer_ le diable (le seul Lucifer de Milton avait ses entrées -dans la société polie), on écoute aujourd'hui avec complaisance -l'apothéose de l'esprit du mal! - -L'auteur de cette œuvre est le poète Jones, disciple et -continuateur de Swinburne, et le diable tel que son imagination -l'a conçu, et tel que l'incarne avec une délectation évidente un -acteur à la mode, est un personnage parfaitement répugnant. - -Vous souvenez-vous de Faure dans le rôle de Méphistophélès? Quel -diable rablé et militant; était-il assez solide dans son pourpoint -rouge, avec ses grands sourcils en cornes sur le front, sa -moustache sombre, et son apparence de diable bon vivant, c'était -bien messire Satan tel que le comprenaient les simples esprits du -moyen âge; un reître paillard, mais au fond moins désagréable que -sa réputation; bref une honnête femme (pourvu bien entendu qu'elle -n'y succombât pas), aurait pu avouer avoir été tentée par ce -diable-là; dans sa partie il était vraiment extrêmement ragoûtant -et les grands et triomphants éclats que lui prête la musique de -Gounod n'ont rien de malsain, au contraire. - -Voyez après cela le tentateur du Haymarket vêtu de couleurs -presque sombres; pâle comme la mort, la paupière affaissée; c'est -le diable des épuisés et non des vivants. - -Il règne dans cette pièce une volupté visible à mêler les choses -saintes aux choses impures; ce n'est pas cette libre gaillardise -d'un Boccace, par exemple, qui entremêle dans ses récits les -choses d'amour aux choses et aux gens d'Église, et le fait parfois -avec une étrange liberté, sans pourtant qu'un seul instant la -pensée d'un sacrilège voulu se présente à l'esprit, tandis -qu'au contraire c'est l'impression qui se dégage de l'œuvre du -poète anglais, qui semble s'être appliqué à raffiner dans la -profanation. C'est en plein XIVe siècle, âge d'amour et de foi, -à Cantorbery, _la ville sainte_, dans un couvent, que se déroule -l'action. Certes l'idée de faire accompagner un pèlerinage par -messire Satan n'avait rien d'irréalisable; il y a de bonnes -tentations, des tentations très charnelles, peut-être, mais qui -ne feront voiler la face à personne d'esprit sain. Mais les -suggestions de ce blême démon, ses tirades sur le péché, les mots -et les actes qu'il souffle à l'oreille sont d'une autre frappe. -Quand on l'a écouté trois heures durant, on conclut que les -Anglais sont des gens prodigieusement endurants, car les injures -dont le poète les accable (et il s'adresse nominativement à ses -compatriotes, hommes et femmes), la boue dont il les barbouille, -surpasse ce qu'on peut croire! J'avoue que je regardais autour de -moi et que j'écoutais, attendant le coup de sifflet qui n'aurait -pas été volé! Pas du tout, aux moments les plus forts, des -sourires, aux autres l'immobilité, cette immobilité de ruminant -qui est si trompeuse, oh! oui, trompeuse. J'avais à côté de moi -un de ces ménages ultra-respectables devant lesquels on oserait à -peine insinuer que les enfants ne se font pas par l'oreille, ils -ne bronchaient pas! Et il est impossible d'aller plus loin dans -la crudité de l'expression; c'est la _débauche triste_, la plus -horrible de toutes. - -Il y a actuellement quelque chose de tout à fait malsain dans un -côté de l'esprit anglais, et la production et le succès de cette -pièce en sont un exemple frappant, car elle est _très douloureuse_ -dans ses tirades érotiques. On y trouve tout ce qui constitue -les symptômes morbides régnants, à commencer par cette passion -presque désordonnée pour le décor et la couleur, mais il faut -avouer que l'ensemble pour les yeux est exquis, avec çà et là, -cependant, d'éclatantes fautes de goût. Il y a au premier acte une -cour intérieure d'auberge moyen âge, l'auberge de la Fleur-de-Lis, -avec son cadran solaire au centre, et sa porte charretière ouverte -sur la campagne, qui est une pure merveille. La tonalité des -costumes dans ce décor est étonnante, elle est feuille morte, sauf -pour l'habillement de celle qui représente le seul personnage pur -de la pièce (sacrifié bien entendu). - -Les deux actrices incarnant les deux héroïnes sont physiquement -et plastiquement parfaites. Lady Isobel, qui tout à l'heure sera -amoureuse comme une louve est une vraie figure de missel, avec son -chaperon sur ses cheveux roux et son long voile; l'autre, lady -Avis qui est réservée à l'abandon; dans une sorte de robe blanche -de Beata, avec un long manteau bleu, ses cheveux d'or couverts -en partie d'une résille, et au sein deux marguerites à cœur noir -est charmante à regarder et douce à entendre; mais qu'il est donc -singulier qu'à l'heure actuelle les Anglais ne se figurent plus -la pureté et la tendresse qu'accompagnées d'une sorte de veulerie -molle. C'est un peu l'école de Terry qui est _trop tendre_ pour -nous autres impurs Latins! Chez nous on peut être amoureuse et -même passionnée sans, physiquement et moralement, être réduite -à une sorte de gelée qui frémit à tout! Plus la vraie Anglaise -se masculinise, et elle est, je crois, arrivée à la limite du -possible dans cette voie, plus sur la scène paraît un type -artificiel d'une fadeur égale à celle des couleurs mourantes qui -sont si admirées. L'amour ainsi compris cesse d'être un sentiment -naturel et devient une maladie, presque une dépravation. Et -lorsqu'on regarde et qu'on écoute le prince d'Auvergne et la belle -lady Isobel dans leurs scènes d'amour, et qu'on se souvient qu'il -y a un lord Chamberlain qui a interdit _la Paix du ménage_ avec la -chaste Bartet, on ne peut se défendre de penser que cela est d'une -bouffonnerie assez réussie! - -La presse anglaise, toujours si éloquente lorsqu'il s'agit de -flageller l'immoralité du théâtre français, a accueilli avec -bienveillance _le Tentateur_, la presse honnête lui a souhaité -une longue et prospère carrière! Est-ce aveuglement? est-ce -connivence? J'avoue que je suis embarrassé pour me rendre compte -d'un état mental aussi extraordinaire: est-ce peut-être pour -donner raison au diable de Jones qui assure que la race des -hypocrites pullule dans cette île mieux que partout au monde; je -laisse à d'autres le soin de le décider, j'observe, je constate et -je dis. - - * * * * * - -Maintenant, voyons-les rire, c'est heureusement plus agréable, -mais pourtant cela renverse également toutes les idées préconçues -et c'est tout aussi caractéristique. Depuis plus d'un an on -représente avec un succès croissant, une _Farcical comedy_ -intitulée _Charley's Aunt_ (La tante de Charley): le titre n'est -pas méchant, la pièce non plus, mais le développement en est -bien singulier. Il faut d'abord savoir que le principal rôle, le -clou, est joué par un acteur qui est directeur et propriétaire de -son théâtre (c'est également le cas de M. Tree au Haymarket). Le -succès obtenu par M. Penley dans _la Tante de Charley_ a été si -prodigieux qu'une presse idolâtre s'est occupée de lui, non pas -seulement pour louer l'acteur, mais pour faire, avec des détails -touchants, connaître l'homme privé, lui, sa femme, ses enfants, -ses domestiques, sa chèvre et son cheval. M. Penley, dans un -article illustré, très bien fait du reste, a été représenté seul -dans diverses attitudes, puis avec madame Penley à son côté, sur -le seuil de leur demeure, puis pêchant à la ligne pendant que -madame Penley et sa progéniture le regardent, etc.; rien n'a été -trouvé trop trivial de ce qui touchait au grand homme! Voyons-le -maintenant dans _l'exercice_ public de ses fonctions. Nous sommes -à Oxford, dans l'appartement d'un jeune universitaire, amoureux -_pour le bon motif_, son copain a précisément les mêmes sentiments -et les objets de leur honorable tendresse sont cousines; ces -demoiselles doivent ce jour-là embellir l'appartement en question -de leur présence, car _la Tante de Charley_ (l'un des amoureux) -une veuve brésilienne et millionnaire, va venir présider le -repas auquel elles sont conviées; pendant que les jeunes gens se -réjouissent à cette douce perspective, il leur arrive un ami, un -lord, agréablement idiot; par une combinaison que je n'ai cherché -ni à comprendre ni à approfondir, il se trouve qu'à l'instant -précis où les amoureux viennent de recevoir une dépêche qui leur -dit que la tante indispensable ne _viendra pas_, le lord paraît -en costume féminin (manière de faire une farce) et ses amis le -saisissent et lui annoncent que pour les besoins de la cause c'est -lui qui est _la Tante de Charley_; ce premier acte est vraiment -drôle et l'acteur a _absolument_ l'air d'une vieille femme, mais -ce qui est bien plus drôle c'est la joie de la salle; jamais au -grand jamais, je n'ai rien vu, ni entendu de pareil; les rires -sont incessants et continus comme des roulements de tambour. - -Lorsque la vieille fausse tante profite de sa situation pour -serrer amoureusement contre lui les petites jeunesses et recevoir -leurs baisers, quand elle tombe en arrière, les jambes en l'air, -et les jupes à l'envolée, ce sont des _cris_ perçants! Derrière -moi, j'ai une vieille dame, à cheveux gris surmontés d'une -étonnante coiffe de velours noir; elle saute littéralement dans sa -stalle; un peu plus loin, une espèce de Junon, vraie géante, avec -un assez beau visage bête, est dans un état de béatitude presque -alarmant! Ils rient tous tout le temps; et ce qui les divertit -au suprême degré, c'est le côté grotesque et naturellement plus -ou moins inconvenant de ce travestissement, car tout à l'heure -la veuve qui vient du Brésil va être pressée de près par deux -prétendants, un vieil homme de loi hypocrite et un beau suranné; -elle a avec les deux des conversations dont la double entente -est parfaitement indécente; cela ne frappe personne à ce point -de vue, je veux croire, mais cependant on _hurle_ de joie aux -bons endroits! Et lorsque poursuivi par un de ses amoureux, lui -ou elle traverse la scène la jupe troussée presque à mi-corps, -quand lui ou elle se déshabille et paraît en pantalon, c'est du -délire. Je passe les coups de pied et les coups de poing qui -sont de vieille tradition, mais il y a un moment où «Charley's -Aunt» déclare en avoir assez de son déguisement car son amoureux -lui a déjà dit:... ici _une pause_, et la chose est murmurée à -l'oreille! Est-ce assez joli cette trouvaille suggestive? Chacun -se pouffe en s'imaginant sa petite inconvenance particulière. Tout -cela se prolonge pendant trois actes, et se termine enfin par -_quatre_ unions légitimes, la tante ôtant sa robe pour reparaître -en pantalon offrir sa main et son cœur à une jeune ingénue. Voici -donc trois actes uniquement basés sur une substitution qui n'est -pas sans son côté scabreux; il faut rendre justice à l'acteur, -il ne l'accentue nullement, et nous savons du reste que sa -progéniture est venue l'applaudir dans cette noble incarnation. -Mais c'est dans la salle qu'est la comédie, nous avons été élevés -à croire que le mot culotte ne devait pas se prononcer devant une -Anglaise! Oh! mes amis, nous avons changé tout cela. Pendant les -entr'actes, tous les visages reprennent l'expression de gens venus -pour écouter un sermon, le changement des figures est prodigieux, -ma vieille dame est une sérieuse douairière; ma Junon est d'une -impassibilité de pierre; l'orchestre joue des flonflons qu'on -écoute avec recueillement, personne ne bouge, personne ne regarde -son voisin ou sa voisine; on contemple le rideau qui représente -des montagnes, avec une glosse poétique à leur base; on est -parti sur les sommets, etc.; ce rideau se lève, les montagnes -disparaissent dans les frises, M. Penley avec la grâce d'Auguste -parcourt la scène en relevant ses jupes; du haut en bas c'est un -tonnerre de rires! - - * * * * * - -Cette hilarité massive est tout à fait dans le caractère de la -vieille race anglaise; ce peuple était primitivement fort joyeux, -ami des franches lippées de tout genre; en ce moment d'évolution -morale, où de tous côtés on enlève les masques, il se fait un -retour aux instincts véritables, et le côté encore très enfantin -de l'âme anglaise moyenne se montre au grand jour, et, du reste, -un peu d'honnête grossièreté est autrement saine que la poésie -corruptrice des raffinés d'intellectualisme; seulement, tout -de même, lorsqu'ils viendront pudiquement faire allusion à -l'indécence du théâtre en France, renvoyez-les chez eux, je vous -en conjure. - - - - -XII - -«POLICE COURTS» - - -Dans un autre ordre d'idées rien à Londres de plus caractéristique -que les _Police Courts_, aucun endroit où éclatent plus -franchement les traits particuliers à la race, où se montrent -mieux à découvert les vertus et les vices. Chose singulière: c'est -là aussi que semble s'être réfugiée la gaîté naturelle à une -nation forte et saine, et qu'entre graves magistrats et solicitors -rusés s'échangent les seules plaisanteries salées qui se -produisent ingénument au grand jour. Je ne connais pour ma part -aucun document plus suggestif que quelques-uns de ces dialogues -menés parfois avec un entrain endiablé. - -Prenons une des _Police Courts_ les plus connues, celle de Bow -street, voisine du marché de Convent Garden. Le décor est, comme -partout maintenant à Londres, d'une clarté et d'une netteté -extrême. Une grande pièce carrée, recevant le jour par le haut, -des murs de _céramique_ vert pâle, des lambris polis et brillants; -dans le fond, sur un siège bas, le juge, dont la figure impassible -à barbe poivre et sel se détache nettement sur le décor clair; à -sa gauche, le banc des avocats; à sa droite, une sorte de petite -guérite couverte, pour les témoins; sur le parquet de la cour, -les greffiers; puis un banc en face du juge, et derrière ce banc -une espèce de cage, comme un balcon double légèrement surélevé; -là, sont les accusés, gardés par un policeman; en arrière, les -témoins et, séparé par une galerie de bois, le public. - -Le jour où j'ai pénétré dans ce _Police Court_, on jugeait -précisément un _french case_ (cas français), ce dont mon -introducteur, un gigantesque policeman, semblait sympathiquement -charmé pour moi. Il s'agissait de deux escrocs, dont les malices -cousues de fil blanc avaient réussi à un point qui donne une -belle idée du nombre d'âmes, simples et avides disséminées encore -parmi les êtres civilisés. Comme types physiques, on ne pouvait -rien voir de plus en harmonie de leur être moral que ces deux -compagnons; avec leurs crânes révélateurs, leurs oreilles écartées -et leur dos de canailles, ils faisaient admirablement ressortir le -policeman qui, appuyé à la grille du Dock, les surveillait d'un -œil indulgent. - -C'est parmi la police anglaise que j'ai rencontré souvent les -types d'hommes les plus beaux, les meilleurs, avec un air de -force patiente qui repose; ceux réunis ce matin-là à Bow street -ne faisaient pas exception, et tous gagnaient à être vus nu-tête: -celui qui se tient près des prisonniers, est brun, avec des -cheveux courts et soyeux, un front très blanc et un air de -_netteté_ morale extraordinaire. Si les physionomies signifient -quelque chose, ces policemen sont vraiment des êtres de choix, -ils n'ont rien de la veulerie de nos gardiens de la paix à qui il -manque ce je ne sais quoi que donne la conscience d'être _sûr_ de -son autorité; les policemen en ont la pleine certitude, et aussi, -il faut les voir aux carrefours des rues, se tenant comme des -colonnes. - -Dans les _Police Courts_ ils se montrent généralement doux aux -misérables qui viennent là en consultation, car c'est le côté -vraiment touchant et profondément humain de ces _Police Courts_; -les magistrats y sont de vrais confesseurs laïques, auxquels les -pauvres femmes trop maltraitées, les hommes aux abois viennent -demander un bon avis; cet avis est toujours donné avec une -courtoisie parfaite et souvent accompagné d'un secours matériel, -car il y a là une caisse dont le magistrat a la disposition. -Des centaines d'êtres en détresse ont trouvé dans les _Police -Courts_ l'aumône opportune qui a empêché leur perdition totale; -les œuvres de miséricorde y sont représentées, et la fille -séduite et l'enfant abandonné y rencontrent presque toujours un -appui. Ces magistrats des _Police Courts_, qui connaissent, plus -que qui que ce soit, le fonds et le tréfonds des misères d'une -grande ville, demeurent profondément humains; aucune sensiblerie, -ils plaisantent continuellement, au contraire, mais une pitié -intelligente, traduite en mots brefs et en conseils précis. - -C'est inimaginable ce qu'on leur soumet, et les épreuves -auxquelles leur patience est mise. Voici quelques échantillons des -dialogues: - -Un homme est à la barre, et, après un exorde un peu embrouillé, -apprend au juge que sa femme vient d'accoucher. - ---Eh bien, dit le juge, ces choses-là sont agréables, pourvu -qu'elles ne se reproduisent pas trop souvent. - -L'homme hésite, réfléchit, puis finit par répliquer. - ---Oui, _mais suis-je le père_? - -Le juge se déclare honnêtement incompétent à décider ce point -délicat; cependant il ajoute: - ---_Que dit votre femme?_ - -Elle dit que tout est bien. - -Et là-dessus l'excellent magistrat l'engage à avoir l'esprit en -repos, à se méfier des hommes de loi qui lui feraient dépenser de -l'argent, et à retourner à son épouse. - -L'homme s'en va évidemment rasséréné et convaincu. C'est moins -compliqué que les consultations de Dumas fils, mais tout aussi -efficace. - -Un autre époux infortuné car--l'Angleterre est le pays par -excellence où fleurit la race des maris portant quenouille--se -présente; son histoire est plus longue: il raconte que sa femme -possède un commerce à elle, mais que, lui, fait les emballages, -et il insiste extraordinairement sur l'importance de cette -fonction; puis il confie au juge que malheureusement pour son -repos, le ménage a un ami, lequel ami est un ministre dissident, -dont l'influence est funeste à l'union des époux; dans le cas -particulier qui motive sa présence devant le juge, le ministre ami -est venu proposer une partie de plaisir pour le samedi; le mari -emballeur, en homme sage, s'y est opposé à cause de la perte de -temps qui en résulterait; là-dessus son épouse l'a flanqué à la -porte et ne veut plus le recevoir? QUE DOIT-IL FAIRE? - ---A qui est le commerce? interroge sérieusement le magistrat. - ---A ma femme, _mais je fais les emballages_. - ---Eh bien, vous pouvez présenter une pétition pour restitution du -droit conjugal. - ---Et ma femme sera _obligée_ de me recevoir? dit le mari rayonnant. - ---Oui. - ---Je remercie Votre Honneur. - -Et le voilà parti à la recherche de ses droits conjugaux. - -N'est-ce pas admirable, la simplicité et la bêtise de l'un, et la -bonhomie de l'autre? - -A l'occasion, ils sont galants, ces excellents juges, témoin le -petit épisode suivant: - -Une pédicure est à la barre appelée par son boucher qu'elle ne -paye pas; le juge lui en demande amicalement le pourquoi, étant -donné qu'il voit d'après ses cartes qu'elle est la pédicure des -princes et des têtes couronnées. - ---C'est que je suis trop honnête, gémit l'artiste. - ---Comment trop honnête? réplique le juge qui ne saisit pas le -rapport. - -L'autre éclatant: - ---_J'ai tué tous leurs cors._ - ---Allons, dit le juge touché, laissons aux cors royaux le temps de -repousser. - -Et il ajourne le boucher pendant que la pédicure lui prodigue ses -bénédictions. - -Voilà des mœurs patriarcales ou je ne m'y connais pas. Ceci est le -côté divertissant des _Police Courts_; il y en a un autre navrant, -et, dans certains quartiers surtout, les cas les plus tristes y -défilent presque sans interruption. - - * * * * * - -Le discernement de ces magistrats des _Police Courts_ est -admirable, ils réprimandent ou punissent selon le cas; je le -répète, ils sont avant tout humains, c'est-à-dire dégagés de -tout appareil formaliste, disant des choses simples et pratiques -dans une langue naturelle, interrogeant, répondant, s'adressant -au policeman, à l'avocat, à l'accusé, tour à tour; acceptant -même sans broncher l'impudente familiarité de celles parmi les -femmes qui fréquemment se réclament du juge comme d'une vieille -connaissance, et qui positivement sont acceptées comme telles; on -entend souvent des colloques de ce genre: - ---Comment, c'est encore vous? - ---Oui, Votre Honneur. - -Et suit l'énumération des fatalités qui ont prévalu contre les -meilleures résolutions, et il est rare que l'appel qui termine -presque invariablement: «Que Votre Honneur me donne encore une -chance», ne soit pas entendu. Ce qui frappe particulièrement dans -tous ces dialogues, c'est cette merveilleuse faculté d'abstraction -qui fait que, en réalité, les habitants des quartiers pauvres se -préoccupent si peu de ce qui se passe dans les quartiers riches. -En vérité, ce n'est pas l'envie des classes inférieures qui doit -étonner, mais _qu'il y ait si peu d'envie_, et que les ambitions -personnelles se réduisent si naturellement. Tous ces malheureux -qui passent dans les _Police Courts_ surprennent par la modestie -de leurs aspirations: il y a là une sorte d'humilité résignée qui -est très particulière et qui semble presque d'un autre âge; il -est positif que le peuple anglais, à l'heure actuelle, est encore -dans sa grande masse tranquillement soumis à sa destinée. C'est -une erreur de croire le peuple anglais un _peuple libre_ dans le -sens contemporain du mot; la liberté n'est pas dans les lois mais -dans les mœurs, et les mœurs anglaises sont encore celles d'une -société puissamment aristocratique; aussi le mouvement social -commence-t-il par en haut; c'est dans l'aristocratie que sont les -véritables agitateurs et les plus enragées réformatrices, et, -la volonté se trouvant là réunie à la possibilité, les théories -passent rapidement du domaine de la spéculation dans celui de la -réalité. C'est également le propre du caractère anglais de ne pas -douter de soi, et de tracer son sillon sans s'occuper du voisin; -personne ne se décourage à la pensée de l'effort solitaire. Il -y a, en Angleterre, entre les classes une _correspondance_ qui -disparaît nécessairement le jour où l'idée d'égalité s'établit: -le rôle de bienfaiteur est encore de droit l'attribut des classes -supérieures. Ainsi la question des logements d'ouvriers, une des -plus capitales dans une grande ville, provoque des tentatives -individuelles qui réussissent pleinement. Sans s'effrayer de -la disproportion entre le mal et le remède, lord Rowton, par -exemple, l'ancien secrétaire particulier de Disraeli, vient de -construire des maisons admirablement aménagées pour les classes -laborieuses; les locataires y sont soumis à quelques restrictions -intéressant la moralité et la salubrité; elles sont acceptées le -plus docilement du monde, et une entreprise, qui paraissait à son -début purement philanthropique, devient une excellente affaire; -d'autres maisons vont être bâties sur les mêmes plans et iront -prendre la place de bouges, servant ainsi à la moralisation et à -la civilisation de centaines d'individus. - - * * * * * - -Les Anglais ont un sens trop pratique pour, en ces questions -vitales, se payer de mots sonores qui sont censés résoudre -tous les problèmes et n'aboutissent à quoi que ce soit. Pour -combattre le paupérisme, la misère, le vice, on s'ingénie à -chercher les remèdes, on multiplie les associations, on avoue le -péril; le vieil esprit du moyen âge qui reconnaît avant tout la -nécessité de la fidélité de _l'homme à l'homme_ existe encore, -et aussi longtemps qu'il subsistera, les catastrophes seront -évitées. Les femmes sont évidemment appelées à jouer un grand -rôle dans le mouvement social qui se prépare pour le XXe siècle, -et en Angleterre elles sont mûres, déjà extraordinairement -affranchies en pensée et prêtes à toutes les initiatives, et -l'œuvre de l'éducation trouve en un grand nombre d'entre elles des -collaboratrices zélées, désintéressées et capables. - - - - -XIII - -«BOARD SCHOOLS» - - -Du _Police Court_ à une des écoles _Board schools_ du East end, ce -n'est en réalité que la distance des parents aux enfants, celle -que je vais voir est en majeure partie fréquentée par les enfants -de parents appartenant à la classe criminelle. Cette école est -à la fois le spectacle le plus consolant et le plus inquiétant; -il y a de telles anomalies dans ce mélange d'instruction donnée -à grands frais et cette misère à l'état aiguë chez ceux qui la -reçoivent, que l'esprit cherche en vain une solution; mais le -labeur accompli est admirable. Et pour quels enfants? les plus -misérables, les plus abandonnés qui se rencontrent dans une grande -ville, des enfants dont l'état d'esprit est révélé tout entier par -cette réponse de l'un d'eux. On interrogeait une petite classe -mixte sur leur idée de _Dieu_: - ---Comment se figuraient-ils _Dieu_? - -D'abord personne ne souffla mot, enfin une voix rompit le silence -et dit: - ---_Il (Dieu) porte toujours des habits parfaits._ - -Voilà ce que cette pauvre cervelle d'enfant avait pu concevoir de -plus merveilleux, de plus éloigné de la réalité des choses. Je ne -sais pas de réponse plus poignante. - -Beaucoup de ces malheureux enfants arrivent en classe sans _avoir -mangé_, beaucoup ont travaillé deux, trois heures auparavant, et -_jamais personne ne se plaint_, et cette résignation, à cet âge, -est le phénomène le plus douloureux à constater. Mais s'ils sont -comme apathiques en face de la souffrance, ils ne le sont pas -devant l'intérêt; le maître (_head master_) me fait parcourir -les classes, toutes les têtes se lèvent vers lui, et à la vue -d'une personne étrangère les visages se réveillent. «Allons, -mes garçons, saluez, enfants.» Le mot _lad_ en anglais est -autrement expressif, tous répondent à son appel, les mains se -lèvent pour un salut, les cahiers se tendent pour être examinés. -Il y a là des visages émaciés qui font mal à voir; le maître, -de temps en temps, pose sa main sur une tête d'enfant, et de -sa voix joyeuse comme un appel de clairon: «Vous avez mal à la -tête?--Oui.--Souvent?--Oui.» Quelques-uns ont _toujours_ mal à -la tête, tous ou presque tous sont laids d'une laideur terne et -triste, et cependant il y a encore une classe d'enfants au-dessous -de ceux-là, ce sont les _outcasts_, proprement dit les rejetés, -vrais vagabonds de la rue qui ne sont à personne, on les tient -dans une classe à part, et avec ceux-là les résultats sont presque -négatifs, quoique quelques-uns aient des visages d'une finesse -sournoise. Tout est tenté cependant, l'effort primordial qui -dépend du zèle et de l'intelligence du maître, est d'amener les -enfants à fréquenter régulièrement l'école; ce sont les parents -qui les en détournent; un gamin a manqué la classe depuis quinze -jours: quand le maître paraît, l'enfant descend aussitôt de son -gradin pour lui remettre, écrite sur un mauvais papier, l'excuse -de sa mère: «_N'avait pas de souliers_.--Ce n'est pas vrai,» dit -le maître, et d'une interrogation à une affirmation il force -le gamin à avouer qu'il a menti, puis se contente de dire: «Je -n'essayerai pas de nettoyer un garçon aussi sale», et ce dédain -est senti. - -Une des méthodes employées pour agir sur les enfants et dont -on obtient des résultats surprenants consiste à les mener _à -l'école de natation_; là se développent chez eux l'émulation et -l'admiration, deux sentiments inconnus, et qu'il s'agit de créer -en eux, car tout est à faire. La plupart lorsqu'ils arrivent -d'abord, savent à peine parler, c'est-à-dire qu'ils connaissent -cent ou cent vingt mots au plus, et la maîtresse en chef, qui -dirige la partie de l'école, où sont réunis filles et garçons -de sept à dix ans, nous explique les efforts inouïs qui sont -nécessaires pour les débrouiller; et cependant les enfants sont -pleins de bonne volonté, incroyablement patients, tous en général -sont _généreux_: n'est-ce pas sublime? Alors qu'une distribution -de quelques douceurs leur est faite, il n'y en a pas un qui -ne réserve la part de la _mère_ ou du _baby_; ils sont aussi -infiniment sensibles à la confiance, et un privilège très envié -consiste à recevoir une lettre à mettre à la poste; quand on songe -d'où sortent ces enfants, on reste stupéfait qu'ils aient au cœur -de pareils instincts. - -On ne peut imaginer la tristesse de certains petits visages qui -disent clairement leur histoire de longues privations, et cela -parmi ceux qui sont décemment vêtus dans leur pauvreté, car on -sent le désir de faire paraître les enfants; beaucoup entre les -petites filles ont leurs cheveux soignés, un grand nombre ont -des papillottes: cette passion de l'ornement et du clinquant -qui est si forte chez l'Anglais se découvre même parmi ces -pauvres enfants à qui on donne le pain de l'esprit, pendant que -celui du corps leur manque si souvent; cependant, quand vient -l'hiver, lady Jeune et d'autres dames charitables organisent -des dîners afin de remplir un peu ces bouches affamées; mais -l'air d'extrême délicatesse est frappant, et l'on sent combien -de ces enfants sont destinés à la phtisie. Au milieu de tout -cela ils aiment leur travail, et les petites filles surtout -sont étonnamment consciencieuses, et charmées, à l'occasion, de -montrer leurs petits talents; une classe qui est à la couture -nous récite tout d'une voix une poésie, et le fait bien, avec des -modulations justes; elles y mettent leur amour-propre, comme à -conserver propre leur tricot dont elles ont le plus grand soin. -L'enseignement dans toutes les branches est excellent, rien n'est -négligé, et je traverse une pièce où une vingtaine d'enfants sont -occupés à faire des mouvements de gymnastique, mais qu'ils doivent -être las! - -J'arrive enfin à une classe où l'œuvre de l'enseignement devient -une divine charité, c'est celle des enfants, non pas idiots, -mais à peu près; ils piquent avec une épingle un dessin tracé au -crayon de couleur, et y portent une attention prodigieuse; la -maîtresse de cette classe, une femme au visage gai, soignée de sa -personne,--elles le sont toutes à un degré remarquable,--avec une -belle fleur sur sa table, est _très fière_ de son petit monde: -_«N'est-ce pas qu'ils ne sont pas trop mal?_» dit-elle; et elle -les interpelle, et en réponse ils sourient, sauf une petite à la -chevelure rousse, avec un visage d'une expression déchirante, -mais c'est la plus assidue; un petit pâle, si pâle, il est -tuberculeux, voyant qu'on sourit, ose d'un banc en arrière élever -timidement son petit travail, et sa physionomie s'éclaire de joie -à l'attention qu'il obtient et à l'approbation qui l'encourage. -Le directeur de l'école nous dit que ces visites amicales font le -plus grand bien aux enfants, qu'ils en parlent longtemps après, -et comme nous sortons, il ouvre la porte d'une classe où les -garçons plus âgés, ceux de douze à quinze ans, sont en train de -prendre une leçon de chant. Jamais je n'ai éprouvé une impression -plus saisissante; tous ces visages ingrats et laids, ces corps -grossiers et lourds, et, planant, ces voix, jeunes, fraîches, -_douces_, et quelques-unes touchantes; il m'a semblé que l'_âme_ -de ces enfants s'était faite visible: ils chantent avec un vrai -plaisir, attentifs au tableau sur lequel est notée la musique. - -Il est inouï de quelle culture sont susceptibles ces enfants, et -quels sont leurs goûts; cette école de _Shoreditch_ a pour ses -élèves des «soirées heureuses» (_happy evenings_), c'est-à-dire -que trois ou quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable et -de bonnes samaritaines réunissent ces enfants pour les amuser; on -leur récite des contes de fée dont ils sont avides, on leur fait -peindre des images et former des albums, c'est le plaisir favori -des garçons, on leur montre la lanterne magique, on les fait -danser, et ils ont la passion de la danse; on danse partout dans -les rues de Londres, c'est une sorte de rage et j'imagine que ce -symptôme n'est pas sans être significatif. Ces réunions en dehors -des classes sont avant tout civilisatrices, là les enfants entrent -dans un ordre d'idées qui leur serait resté totalement inconnu; on -leur fait entendre de la musique, eux-mêmes chantent. Le résultat -bienfaisant de ces efforts est immédiat; le lendemain matin, il -est facile de distinguer ceux des enfants qui ont pris part à ces -réunions, car ils se montrent invariablement plus attentifs et -plus intelligents. L'été, on les conduit à la campagne: une seule -jeune fille du monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa part mené, -l'été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit garçons en groupes de -quatorze ou quinze qui lui obéissent implicitement, et si l'un -d'eux s'avise de se montrer turbulent, les autres le mettent vite -à la raison. - -Mais pour détruire le bien acquis, il y a les parents; leurs -abominables exemples à un moment donné perdent tout, et par-dessus -le marché, la plupart sont sans entrailles aucunes. On expliquait -en classe l'instinct qui porte l'animal à aimer et protéger ses -petits: «Sûrement, dit un garçon, mon père ne m'aime pas comme -un animal aime son petit», et voilà la clarté donnée à ce pauvre -cerveau d'enfant qui lui inflige une souffrance de plus. Un autre -gamin, dont on avait de bonnes espérances pourtant, a volé une -montre qu'il a revendue six pence, les parents ont été plutôt -fiers, le maître a sauvé l'enfant de la prison, et croit qu'il se -réformera; il y est évidemment disposé, mais quelle force lui sera -nécessaire pour résister à des influences aussi funestes au milieu -de telles tentations[4]. - -[Note 4: On me montre un garçon dont le père a été pendu, et -dont la grand'mère possède dix mille livres de rente, produit de -vol.] - -N'importe, ce maître courageux ne se lasse pas, et accomplit -son labeur ingrat avec passion. Le personnel de ces _Board -schools_ est absolument supérieur, hommes et femmes d'une tenue -irréprochable, de façons excellentes et évidemment dévoués à leur -tâche; mais aussi elle est rémunérée: le maître en chef, _head -master_, a six mille francs par an, la maîtresse quatre mille; -puis l'intérêt que tant de femmes distinguées, tant d'hommes -charitables portent aux enfants des écoles, met le personnel -en rapport avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement -une influence sur leur vie et leur manière de voir. Ces -rapprochements, ce contact entre gens de situations si différentes -seraient, je le crois, impossibles dans une démocratie ombrageuse, -où la vanité et la défiance paralysent absolument les initiatives -individuelles, qui, en Angleterre au contraire, sont innombrables. - -Dans ce quartier de Shoreditch, les hommes se battent -continuellement et avec la dernière brutalité; un clergyman a -entrepris d'enrayer le mal en le réglementant; voici ce qu'il a -imaginé: après avoir recueilli des fonds pour bâtir une église, -il l'a établie de la façon suivante: au rez-de-chaussée, une salle -où il _invite_ les hommes du quartier à venir se livrer à leur -divertissement favori, seulement, selon les règles, ce qui en -mitige sensiblement la sauvagerie; au-dessus de cette salle une -hospitalité de nuit, où l'on s'entasse autant qu'il y a de place, -et au-dessus, l'église! - -Voilà la trempe d'hommes qui arrivent à établir entre eux et les -pires classes un lien et des rapports. Dans une autre partie du -East end, des dames charitables, ayant à leur tête la fille d'un -évêque, viennent de louer une maison, afin de vivre au milieu -des pauvres qu'elles veulent secourir; la tâche évidemment est -immense, mais les bonnes volontés sont nombreuses aussi, et, je le -redis, parce qu'il me semble que cela a une extrême importance, -_partant de haut_. - -On revient _au respect du pauvre_, personnage éminent dans -l'Église catholique, et que le morne protestantisme des trois -derniers siècles avait relégué en Angleterre, malgré les lois -secourables, à une place de paria.--On connaît là-dessus les -effroyables révélations de Dickens; actuellement la réaction est -complète, grâce aux femmes. - -J'ai été les voir à l'œuvre, au _Chelsea Infirmary_, où sont reçus -les pauvres absolus, _paupers_. La _matron_ (supérieure) est -une femme d'une quarantaine d'années, jolie et fraîche encore, -l'air ouvert et gai. On pénètre dans le grand bâtiment sombre -au dehors, et par un large escalier on arrive à l'appartement -de la _matron_,--trois pièces _coquettement_ meublées; un petit -salon _cosy_ et gai plein de bibelots de tout genre, un piano, -des journaux, des livres, à côté une chambre à coucher, très -vivante aussi et sur le lit une chemise ornée d'un ruban bleu! -sur une large toilette s'étalent tous les objets d'un nécessaire -à couvercles d'argent. A côté, la plus confortable salle de bain -qui se puisse imaginer! On voit que cela n'a rien d'ascétique. -La _matron_ est vêtue d'une robe de soie noire et coiffée d'un -bonnet de percale à brides, très coquet et commode et qui lui sied -parfaitement. - -Dans les vastes dortoirs où pas une odeur ne règne, aucune -apparence de tristesse; toutes les malades ont sur leurs épaules -un petit châle rouge, et sur leur lit un couvre-pieds de même -nuance; dans la longue travée qui s'ouvre entre les lits, des -arrangements ingénieux ont placé des fleurs en quantité; trois -pieds de bois croisés et peints avec l'émail si populaire ici, -sont disposés de loin en loin et servent de supports; des serins -chantent dans une cage accrochée devant une des hautes fenêtres, -cela ne paraît rien, mais ceux qui savent ce qu'est la tristesse -mortelle d'une salle d'hôpital comprendront le charme singulier -de ce détail familial; sur une longue table se trouvent en bon -ordre la large cuvette, les éponges et les serviettes telles que -la femme la plus soignée ne pourrait demander mieux; l'effort -est visiblement d'_embellir_ le plus possible, et les _nurses_ -apportent à cette tâche une extrême émulation; c'est partout, -aussi bien dans l'hôpital qu'ailleurs, ce besoin et ce goût de -choses agréables à l'œil. - - * * * * * - -Dans ce _Chelsea Infirmary_ sont aussi des enfants, de tout -petits; _des affamés_, il faut voir ces visages d'enfants de six -mois pas plus gros que des enfants de quelques semaines, cela -arrache le cœur; mais cette partie de l'_Infirmary_ est en même -temps la plus consolante; bien entendu le rouge domine; tous les -petits qui sont levés, ou même qui peuvent se soulever sur leur -lit sont habillés d'une robe de flanelle rouge; une jolie petite -brune de cinq à six ans a dans ses cheveux frisés un gros nœud -de velours jaune, et un bracelet de perles au poignet, elle est -malade de l'épine dorsale et incurable; mais coquette, quoiqu'elle -soit là depuis trois ans, et le beau nœud de velours est pour la -contenter; un immense polichinelle pend du plafond, un cheval à -bascule est au pied du lit d'un petit, émacié par les privations -et qui bouge à peine, il n'y a que ses yeux inquiets qui remuent; -derrière un paravent dort un nouveau-né, né dans le _Workhouse_, -il est là si douillettement enveloppé, et où sera-t-il jeté en -sortant de ce berceau? - -Cette maison tout entière est uniquement l'asile des pires -détresses et des pires misères; il y vient mourir des femmes que -le vice et l'ivrognerie ont entraîné dans les bas-fonds et qui -étaient nées dans la classe privilégiée; les exemples tragiques -et _vrais_ seraient à peine croyables si on osait les dire! Au -milieu de tout ce monde souffrant, les jeunes _nurses_ avenantes -et actives vont et viennent. En bas, elles ont leur large salle -de communauté où se trouvent un _piano à queue_, quantité de -magazines et de journaux _de mode_! il s'y fait de très _bonne -musique_, telle fille, qui, il y a trente ans, aurait donné des -leçons, préfère aujourd'hui soigner les malades; on paye cher pour -l'année de _probation_: trente, quarante guinées, et tout le monde -n'est pas accepté. Dans ce genre de vie, si indépendante qu'elle -soit, il y a une discipline et un asile, et la femme, malgré tout, -demeure dans son rôle traditionnel et séculaire. - -Mais cette franche acceptation du côté matériel et physique de -la vie est un signe des temps, et peut-être s'engage-t-on trop à -fond dans cette voie, la femme anglaise ne connaît plus guère la -mesure. - - - - -XIV - -VIE DE PROVINCE - - -La vie de province garde encore en Angleterre une intensité et -une vitalité extrêmes; et c'est là, mieux encore qu'à Londres -qu'on peut arriver à bien pénétrer les mœurs anglaises avec leurs -singularités, leurs anomalies, la cruauté de leurs lois surannées, -et ce mélange unique de liberté et de tyrannie qui est le fond -même des institutions anglaises. - -Et d'abord, on est frappé du double aspect de routine et de -modernité, la vie contemporaine s'est greffée sur la vie ancienne -sans en altérer le caractère primitif. Le cadre n'a pas changé, -il est ce qu'il était il y a cent ans; la littérature anglaise -possède dans les romans célèbres de miss Austen des documents -de premier ordre sur l'existence provinciale au commencement de -ce siècle, et les modifications apportées depuis par le temps -résident uniquement dans les nuances, mais les grandes lignes -sont identiques, les personnages n'ont pas varié; c'est la même -hiérarchie sociale, et, ce qui est le plus curieux, les relations -relatives des individus sont restées ce qu'elles étaient. Rien -n'est vieilli, tout est admirablement conservé, l'ordre tranquille -qui a gouverné toutes choses, et la force militante de la -tradition ont imprimé un cachet si fort à la race, que dans ces -milieux absolument anglais, on s'aperçoit que même physiquement -le type des hommes est resté singulièrement semblable à lui-même, -c'est que dans son intrinsèque, l'être humain n'a pas changé. -Prenez des gravures sportives du commencement de ce siècle, -regardez ces visages rasés, ces traits nets; puis, assistez, par -exemple, dans une petite ville de Surrey au départ du «coach» -pour Londres; la restitution du passé est complète, ce sont les -mêmes hommes, les mêmes gestes; à peu de choses près les mêmes -silhouettes, on se croirait à quatre-vingts ans en arrière! et -toute l'atmosphère ambiante est à l'unisson; le «coach» part -devant l'hôtel du _Chevreau blanc_, c'est l'«Inn» cossue et -provinciale dont le modèle façonné sur les anciens usages s'est -conservé intact avec son énorme «Bar» et son «Parloir» reluisant -et chaud caché derrière le «Bar» tout cela d'une sorte de -respectabilité hypocrite d'un genre spécial. - -La vie est un peu lourde et lente, mais puissante. Il existe, en -Angleterre, une grande caste intermédiaire qui ne fraie jamais -avec ce qu'on appelle les «County Families», mais dont les membres -groupés généralement aux alentours d'une petite ville prospère, -possèdent de belles maisons, des parcs verdoyants, des serres -recherchées. Ce sont le plus souvent des enrichis, enclins à une -hospitalité fastueuse, et c'est grâce à eux que le commerce -des petites villes demeure florissant; la ville elle-même n'est -généralement habitée que par une bourgeoisie inférieure, les -commerçants locaux, les docteurs et les hommes de loi, chacun -dans sa sphère s'associe aux affaires de la communauté, il n'est -pas dans le caractère de l'Anglais ni d'être passif, ni de se -désintéresser de ce qui l'entoure; aussi dans une petite ville de -province de mince importance, trouvera-t-on des rues bien tenues, -des policemen massifs, des jardins publics pleins de fleurs, des -expositions utilitaires fréquentes; et l'hiver des cours du soir -variés, bref, tout le courant de l'existence moderne qui semble -cependant ne rien déplacer. Même le voisinage relatif de Londres, -et la facilité énorme des communications ne tarit pas la sève de -ces petites villes de province; l'Anglais n'aime pas la ville en -tant que «capitale», les personnalités s'affirment mieux dans -des cadres restreints et la ville de province est le terrain le -plus propice à l'indépendance et à la prospérité bourgeoise. -L'émulation existe toujours active, non pas seulement entre -gens d'opinions politiques adverses, mais entre les membres des -différentes sectes religieuses, toutes remuantes et ambitieuses, -et notez, que dans une seule _petite_ ville de province, j'ai -compté jusqu'à sept églises ou chapelles appartenant à des -dénominations diverses, depuis le High Church qui n'est qu'un -catholicisme honteux, jusqu'aux Quakers. - -Elles ont disparu à Londres, mais on les rencontre encore dans les -villes de province ces tranquilles Quakeresses, habillées de leurs -vêtements à coupe surannée, aux couleurs de colombe. Revêches -et compassées, elles ont néanmoins une certaine saveur, et une -modestie féminine bien appréciable dans un pays où de moins en -moins cette qualité est de mode. - -Ces Quakers qui ne parlent jamais haut, qui ne se fâchent point, -qui enseignent la patience à leurs enfants, comme on enseigne -l'alphabet, et qui sont toujours _riches_, incarnent bien -cette _spiritualité matérielle_ qui a régné souverainement -en Angleterre, mais qui tend de plus en plus à disparaître, -balayée par un double courant de réveil religieux d'une part et -d'athéisme de l'autre. - -Le péril, du reste, est signalé, car, en outre de ces facilités -spirituelles locales et permanentes, on rencontre dans les villes -de province, le «Protestant Van», roulotte ambulante, farcie de -bons livres et de «tracts» mettant en garde contre la grande -«Prostituée de l'Apocalypse!» - -Dans les villes de province, pas de quartier aristocratique; -la noblesse, et la classe de gentlemen égaux à la noblesse -par l'ancienneté de la descendance et la possession de vastes -domaines, habitent ses terres et y exercent encore une véritable -féodalité. Car il faut bien s'en rendre compte, en Angleterre, -la liberté est surtout personnelle, la grande masse du peuple -anglais demeure encore sous le double joug de l'aristocratie de -naissance et de la puissance de l'argent, et l'état des lois -permet d'étendre très loin le pouvoir que confèrent ces deux -autorités. - -L'impossibilité de posséder la terre réduit le laboureur anglais -(_labourer_), car de paysan proprement dit il n'y en a pas, à un -véritable servage. Des villages entiers dépendent absolument du -grand propriétaire auquel _tous_ les cottages appartiennent, qui -les loue comme il veut, à qui il veut et aux conditions qu'il -veut. Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou absent, et ne -s'inquiétera que de recevoir régulièrement ses loyers; l'agent, -alors, est maître absolu, il pressure plus ou moins et une plainte -procure généralement, un congé, ce qui équivaut pour la plupart -des tenanciers pauvres à l'impossibilité _absolue_ de se loger. - -Tantôt le propriétaire est généreux et consciencieux, sans que -néanmoins en l'état des mœurs, la dignité personnelle et surtout -l'indépendance des tenanciers en soient beaucoup rehaussées. Les -cottages (et c'est déjà énorme assurément), seront des cottages -modèles, loués à très bas loyers, mais dans ce marché, la liberté -individuelle n'entre pas en ligne de compte. Les conditions -d'habitation sont réglées arbitrairement sans discussion possible, -toute location revêt l'aspect d'une faveur presque d'une aumône. -On ne peut, par exemple, habiter plus d'un certain nombre de -personnes, il est défendu de prendre des locataires, etc. -Je citerai deux faits très simples qui sont tombés sous mon -observation personnelle et feront bien comprendre les relations -de propriétaire à locataire; ils se sont, du reste, passés sur -l'_Estate_ d'un propriétaire philanthrope avec ostentation: - -Un cottage est habité depuis des années, par une femme veuve -depuis peu, et ses deux enfants adultes; ce sont, à tous les -points de vue des tenanciers modèles, toujours prêts avec leur -loyer, et ils se figurent que puisqu'ils paient une somme -librement consentie, ils sont chez eux; vous allez voir comment -le propriétaire l'entend: un beau matin, l'agent vint dire à la -veuve que pour _obliger_ lord X..., on la _prie_ d'accepter de -prendre comme locataire un jeune garde qu'on ne sait où loger, -son mari étant mort, on a jugé qu'elle devait avoir trop de -place. Que cela plaise ou non, il faut se soumettre; et ces gens -jaloux de la réclusion de leur vie familiale ne peuvent songer à -discuter, refuser serait s'exposer à se voir enlever le cottage, -le locataire de lord X... est donc accepté! - - * * * * * - -Voici l'autre cas: une jeune femme vient faire ses couches chez -sa mère; la pauvre créature, au lieu de se remettre dans le délai -réglementaire comme elle aurait dû, traîne en longueur; au bout de -quelques semaines, l'agent arrive rappeler qu'on est trop nombreux -dans la maison. La mère proteste et demande ce que dirait lady -X..., si on lui suggérait de renvoyer sa fille malade? mais -cependant, elle se tient pour avertie, et l'accouchée s'en ira. - -Il y a là évidemment un arbitraire dont nous ne connaissons -plus d'exemples, et un ordre de choses qui s'accorde mal avec -l'éducation obligatoire dont on gave les jeunes générations. -Dans la vie anglaise, telle qu'elle est organisée actuellement, -la dépendance de toute une classe demeure complète, et se fait -sentir même dans les plus louables efforts, pour améliorer le -sort des tenanciers. Ainsi dans beaucoup de villages, les femmes -de clergymen tiennent un «clothing club» (club d'habillement), il -est matériellement très avantageux d'en faire partie, mais la -présidente se réserve le droit de juger si les membres s'habillent -selon _leur station_, et une infraction à son point de vue peut -amener la radiation de la personne assez osée pour s'émanciper par -des affiquets jugés inconvenants! - - * * * * * - -Il arrive qu'un propriétaire désireux de propager le mouvement de -tempérance, chose excellente assurément, fera disparaître sur son -«Estate» souvent à de grands sacrifices, les _Public Houses_, et -les remplacera par des espèces de cafés, où tout sera meilleur, et -à meilleur marché pour le consommateur, mais où, en même temps, le -propriétaire est chez lui, et où il ne ferait pas bon, au point -de vue des faveurs à espérer, d'exprimer des opinions politiques -opposées aux siennes. Or, tout est faveur; une des plus convoitées -et qui dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire est la -possession d'un _Allotment_, c'est-à-dire un lot de terre loué au -tenancier et qu'il pourra cultiver pour son propre compte, mais -soit pour l'obtenir, soit pour se le voir retirer, il demeure -absolument à la merci du propriétaire ou de l'agent, car, point -de bail, et les clauses de location sont telles qu'il suffit d'un -bien léger prétexte pour qu'un homme soit, sans appel possible, -dépossédé de la terre qu'il a fécondée par son labeur; et notez -qu'en Angleterre, le salaire habituel des labourers est de _onze -shillings_ (douze francs cinquante) par semaine, et qu'on retient -la paie quand il pleut, que pour la moisson, on traite à forfait, -et que les ducs les plus opulents s'abaissent par l'intermédiaire -de leurs agents, à de véritables marchandages et arrivent à -réduire le salaire des moissonneurs de dix livres (deux cent -cinquante francs) à huit livres sept shillings. - - * * * * * - -On ne peut s'étonner que dans de telles conditions, et sans -amélioration à espérer, la jeunesse en masse ne déserte les -villages; un à un, les jeunes hommes s'en vont à la ville, -car _onze shillings_ de gages pour élever une famille et -le _Work-House_ pour la vieillesse, ne constituent pas une -perspective attrayante. Et en même temps que la terre reste -inaccessible à ceux qui la cultivent, les anciens droits -communaux qui leur en réservaient librement une parcelle, tombent -en désuétude ou plutôt sont ignorés par les propriétaires. C'est -un fait notoire que tous les jours de grands propriétaires -s'annexent une partie des «commons» qui étaient le patrimoine du -pauvre en Angleterre, et qui vont toujours diminuant. - -Le procédé est simple, on commence par planter sur la partie -convoitée un poteau défendant de passer, puis un peu plus tard -vient une haie, puis une palissade, et le tour est joué! D'autres -fois, les propriétaires prennent la peine de solliciter du «Board» -du District la permission de s'adjoindre tel ou tel morceau de -_terre inculte_, et ce Board qui n'a aucun droit de le faire, -l'accorde généreusement et le refuserait avec entrain à des -laboureurs qui auraient l'insolence de convoiter cette _terre -inculte_. - -De recours contre ces abus, il n'y a point de la part du faible, -par l'excellente raison que la justice est rendue par ces mêmes -propriétaires! car la qualité de magistrat «Justice of Peace: -J. P.» qui n'est pas rétribuée se confère uniquement à des -notabilités respectables: propriétaires, clergymen, etc. Nulle -qualification légale n'est nécessaire, on naît apparemment -_Justice of Peace_ comme on naît rôtisseur! Aussi les sentences -rendues journellement en Angleterre sont-elles scandaleuses! Pour -ces magistrats provinciaux, le vieil adage de droit normand: -_Corps d'homme est plus digne chose qu'héritage_, n'a pas cours; -les délits contre la propriété sont punis avec une sévérité -très supérieure à celle qui dicte les sentences pour offenses -contre les personnes! Il est beaucoup meilleur marché de rouer -abominablement de coups sa vieille mère, ou, avec un marteau, -d'assommer un homme jusqu'à incapacité de travail, que de -braconner pour la _première fois_ dans un champ, étant un peu pris -de boisson ou de voler _neuf pommes_. Pour les premiers délits on -s'en tire avec une amende d'une livre et une de quinze shillings. -Pour les autres, les _mêmes magistrats_, le même jour, car là est -le fait révoltant, infligeront un mois de prison et six semaines -de _Hard labour_ (dur labeur)! Un vagabond ayant couché dans un -fossé (il est vrai que c'est une récidive), s'entend condamner à -_deux mois de Hard Labour_! - -On ne sait qu'admirer plus ou de la sottise ou de la cruauté d'une -pareille sentence, car enfin voilà la communauté chargée pendant -_deux mois_ d'un homme qui n'a commis qu'un délit imaginaire. -Le danger de cet arbitraire serait grand partout, mais il l'est -doublement dans un pays où les lois les plus contraires à notre -état actuel de civilisation ne sont pas abrogées; ainsi il serait -à la rigueur possible à un _County Court_ d'appliquer pour -vagabondage ou mendicité une loi comme celle-ci: _5 George IV cap. -83. 3 et 4_. «Emprisonnement et _Hard Labour_ jusqu'à la prochaine -session, quand ils pourront être de nouveau emprisonnés pour _un -an et fouettés_.» - -Le _Truth_ publie chaque semaine un Pilori légal dont les -révélations douloureuses atteignent parfois à un côté presque -comique par l'état d'esprit qu'elles dénotent chez les membres de -cette classe privilégiée pour qui le don de rendre la justice est -supposé être une qualité infuse. Les exemples et les citations -pourraient se multiplier à l'infini, je ne veux que signaler un -état de choses assez généralement ignoré en France, état de choses -qui durera aussi longtemps que la loi ne sera pas rendue par des -magistrats _qualifiés_, _rétribués_ et _inamovibles_. - -L'Angleterre, si fière à juste titre de ses juges, se contente -pour sa Justice de Paix d'une magistrature grotesque et d'autant -plus dangereuse que les lois ont cessé d'être d'accord avec les -mœurs; et de cette situation naîtra indubitablement un conflit. -L'incohérence est le trait dominant de l'heure présente, les -fictions sociales sont de moins en moins respectées et la -perturbation est profonde, une partie de la nation anglaise a -perdu contact avec la grande majorité de ses concitoyens, cette -avant-garde téméraire et bruyante a répudié pour n'y plus revenir -le vieil esprit conservateur et hypocrite, et c'est tant pis, -car elle était fort belle dans son ensemble, cette vie anglaise, -à façade si décorative, et malgré tout rien n'affermit les âmes -comme d'être bandées continuellement pour un effort, celui de -vouloir toujours _paraître_ digne et vertueux était assurément -considérable; on l'a mis de côté comme trop fatigant. - - * * * * * - -J'ose dire, quoi qu'il en paraisse, que la question sociale est -bien plus aiguë en Angleterre qu'en France, et elle revêt un -caractère tout particulier par suite du rôle pris par les femmes; -peu à peu, elles sont en train d'_enlever_ aux hommes leur -«gagne-pain», la situation devient une arme à deux tranchants: -les hommes, dont la concurrence féminine fait baisser les -salaires d'une façon désastreuse, se marient de moins en moins, -et, conséquence logique, un nombre toujours croissant de femmes -se voient contraintes à gagner leur vie, et luttent pour entrer -dans toutes les professions! Habile qui résoudra ce problème. -Pour moi, il est évident qu'à l'heure présente l'esprit masculin -est chez les Anglais, pour une raison quelconque, beaucoup plus -retardataire que l'esprit féminin, l'_agitation réelle_ se fait -par les femmes; elles ont accepté d'une façon anticipée la -possibilité d'un nouvel état de choses, et à l'heure fatidique, -ce seront _elles_, et parmi les plus riches et les mieux nées -qui iront au-devant de toutes les réformes,--je ne loue pas, je -constate. - -De deux choses l'une, ou la femme _aime_ son oppression, ou elle -la _hait_, et en Angleterre, une élite a adopté ce dernier parti -et éprouve une sorte de solidarité avec les classes opprimées. -De toutes façons les femmes désertent leur poste séculaire, une -génération s'élève qui est le contrepied de celles qui l'ont -précédée, et cette génération fera parler d'elle. - - -FIN. - - - - -TABLE - - - I.--ASPECTS DE LONDRES 1 - - II.--RUES DE LONDRES 17 - - III.--L'ESPRIT NOUVEAU 30 - - IV.--AU «ROUET QUI TOURNE» 49 - - V.--LE RÈGNE DE L'ARGENT 61 - - VI.--«SOCIETY PAPERS» 85 - - VII.--CLUBS DE FEMMES 103 - - VIII.--CHIMÈRES 143 - - IX.--JEUNESSE ET VIEILLESSE 181 - - X.--FANATISME, PORTRAITS, ACTRICES 198 - - XI.--THÉÂTRES 222 - - XII.--«POLICE COURTS» 241 - - XIII.--BOARD SCHOOLS 258 - - XIV.--VIE DE PROVINCE 281 - - - - - - -End of Project Gutenberg's Notes sur Londres, by Henrietta de Quigini Puliga - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LONDRES *** - -***** This file should be named 62933-0.txt or 62933-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/9/3/62933/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Notes sur Londres - -Author: Henrietta de Quigini Puliga - -Contributor: Augustin Filon - -Release Date: August 15, 2020 [EBook #62933] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LONDRES *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - -</pre> - -<p> - - - -</p> -<h1>NOTES SUR LONDRES</h1> - - -<hr class="chap" /> - -<p class="center"> -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays<br /> -y compris la Suède et la Norvège.<br /> -</p> - -<hr class="chap" /> - - -<h2> -BRADA -</h2> -<h1>NOTES SUR LONDRES -</h1> -<h3>PRÉFACE DE -</h3> -<h2>AUGUSTIN FILON -</h2> -<h3>PARIS</h3> -<h3> -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h3> -<h4> -ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4> -<h4> -3, RUE AUBER, 3</h4> -<h4> -1895</h4> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg i]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE">PREFACE</a></h2> - - -<p>Les pages qu'on va lire ont paru dans -la <i>Vie parisienne</i>. Je suis persuadé qu'elles -y ont été fort goûtées, car on y trouve, à -chaque ligne, cette touche élégante et -légère qui a fait et fait encore la grâce de -ce charmant journal. Elles portaient alors -la signature de Bénédick, et aucun nom -n'était mieux choisi pour l'écrivain qui -se propose de pénétrer les fantasques et -mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd'hui -Bénédick disparaît et rend à Brada -ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé -par des œuvres romanesques, discrètement<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg ii]</a></span> -aristocratiques et délicatement morales, -attirera aux <i>Notes sur Londres</i> un nouveau -public. J'ose prédire que, sous la -forme du volume, elles vont prendre une -signification nouvelle et une valeur d'ensemble -qui, jusqu'ici, n'avait pu être -soupçonnée.</p> - -<p>Comme les lecteurs des articles, les -lecteurs du volume apprécieront les mille -impressions dont il est plein: les fragments -de vie populaire, de vie mondaine -ou de vie intime, aperçus çà et là, les -types humains saisis dans la foule et -notés au passage, les paysages londoniens, -esquissés d'un crayon rapide mais fin et -sûr, avec un sentiment si original et si -juste que ceux qui les voient tous les -jours croient les comprendre et les sentir -pour la première fois. Mais le charme, la -curiosité du livre, le thème favori qui<span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[Pg iii]</a></span> -revient, de page en page, c'est l'étude -d'un phénomène contemporain fort étrange -qui à l'heure actuelle révolutionne l'Angleterre -de fond en comble, tout simplement. -Phénomène si nouveau qu'il n'a -pas encore de nom et que, si vous voulez, -nous allons en inventer un, séance tenante. -Dirons-nous que c'est la déféminisation, -ou la masculinisation, ou la garçonnification -de la femme anglaise? Le -dernier de ces trois barbarismes est celui -qui me sourit le plus. Nous dirons donc -que la femme anglaise est en train de se -garçonnifier et que Brada nous met au -courant de cette bizarre opération.</p> - -<p>C'était jadis un vieil axiome de droit -constitutionnel, chez nos voisins, que le -parlement pouvait tout, excepté faire un -homme d'une femme. Nous avons changé -tout cela: aujourd'hui, même sans le<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg iv]</a></span> -secours du parlement, l'Anglaise travaille -à changer de sexe afin de s'émanciper.</p> - -<p>J'assiste à ce travail depuis quelques -années. Je m'en suis d'abord amusé; -maintenant je m'en effraye. J'ai cru que -c'était une plaisanterie, ou une pose, ou -une mode; peut-être, la toquade de quelques -pauvres déséquilibrées, fruits secs -de l'amour et du mariage; peut-être, -encore, la réclame de quelques intrigantes -qui ne peuvent espérer le succès que dans -le coup de revolver de l'excentricité. Mais -non, cela dure et cela gagne, cela s'installe -et ressemble maintenant à un fait -social; il faut l'accepter ou le combattre, -mais il n'y a pas moyen de le nier. Ce -qui est inouï, ce qu'on ne croirait jamais -si on ne le constatait tous les jours, c'est -que ce changement semble modifier non -seulement l'état moral et les manières de<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg v]</a></span> -la femme, mais jusqu'à son développement -physiologique. Les signes extérieurs -de la féminité disparaissent là où l'intellectualité -à outrance fait ses ravages; la -nature est presque vaincue. Depuis l'ascétisme -médiéval, nous n'avions pas vu -de pareilles victoires.</p> - -<p>Quels sont les curieux symptômes qui -accompagnent cette vie nouvelle, quelles -sont ses conséquences, réalisées ou pressenties, -sur le mariage, les professions, le -<i>home</i>, la question des enfants, la question -des salaires, la question de l'amour et la -question du bonheur? Demandez tout cela -aux <i>Notes sur Londres</i>.</p> - -<p>L'auteur a étudié comme il faut étudier, -d'un esprit parfaitement libre, sans -parti pris, sans mauvaise humeur et sans -emballement. En vérité, il y a dans ce -mouvement si singulier qui se produit<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg vi]</a></span> -en Angleterre et qui se produira peut-être -bientôt chez nous, beaucoup de bien mêlé -à beaucoup de mal. D'abord l'homme a, -comme toujours, une grosse part de responsabilité -dans les erreurs de la femme. -Pourquoi l'a-t-il si longtemps enfermée -dans des devoirs de ménage et de <i>nursery</i>? -Est-ce qu'on lui avait donné Ève pour -en faire une cuisinière ou une odalisque? -Cette tyrannie souvent imbécile, toujours -égoïste, devait amener ce qu'amènent -toutes les tyrannies: des révoltes sans -frein et des revanches sans mesure. Aujourd'hui, -par des raisons de libertinage ou -par des raisons d'arithmétique, l'homme -ne veut plus se marier. Si la femme du -peuple est lasse de travailler pour nourrir -un mari fainéant, le petit bourgeois laborieux -ne se sent plus assez riche pour -suffire aux dépenses d'une demoiselle<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg vii]</a></span> -épousée sans dot. La jeune fille est ainsi -amenée à compter sur elle-même, à se -jeter dans la mêlée pour conquérir son -pain quotidien, avec quelque chose de -plus pour beurrer la tartine. Elle était -déjà romancier et artiste: la voici journaliste, -agriculteur, professeur de mathématiques. -Même celle qui n'a pas besoin -de gagner sa vie ne veut plus de l'oisiveté -énervante et corruptrice. Ne vaut-il -pas mieux prendre une profession que -de prendre un amant? Les deux hautes -vertus, les deux grâces suprêmes de la -femme, la charité et la pudeur n'ont pas -encore fait naufrage. Seulement la charité -s'appelle la philanthropie; elle est présidente -ou secrétaire de quelque chose; elle -a un bureau où elle donne des audiences -et expédie des affaires, tous les jours sauf -les samedis et dimanches, de onze à trois.<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[Pg viii]</a></span> -La pudeur s'appelle madame Ormiston -Chant; elle va partout le front haut, inspecte -et dénonce les mauvais lieux, se -déguise en bouquetière et passe sa journée -au coin d'une rue pour savoir jusqu'où -va la grossièreté d'un caprice masculin -et l'intensité des tentations au -milieu desquelles se débattent les pauvres -filles de Londres.</p> - -<p>Tout cela signifie-t-il que la femme ne -veut plus de l'homme? Je ne le crois pas. -Brada ne le croit pas non plus. A ce -propos, rappelez-vous que ces <i>Notes</i> -étaient, d'abord, signées du nom de -Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l'arrière-petit-cousin -d'un autre Bénédick qui a -pu lui apprendre comment Béatrice allait -vers l'amour en lui tournant le dos. On -doit conserver cette tradition-là dans la -famille. L'autre soir, j'écoutais une très<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[Pg ix]</a></span> -jolie pièce, qui est le plus récent succès -du <i>Criterion</i>. Le dernier mot de l'héroïne, -champion fougueux des droits de -la femme, deux fois trahie dans ses affections, -était celui-ci: <i>I want love</i>, «je -veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au -fond, le rêve plus ou moins conscient -de la femme, c'est la reconstitution de -l'union conjugale sur de nouvelles bases. -Elle veut être mieux comprise; elle ne -veut pas être moins aimée.</p> - -<p>Ces vagues généralités ne vous donnent -qu'une idée grossière et qu'un avant-goût -très imparfait de la pénétrante analyse -de l'auteur. Il a mis au jour, avec -un tact, une finesse et une patience merveilleuse -les mille aspects du problème. -Il avait tous les dons nécessaires pour -l'aborder et le résoudre.</p> - -<p>Le premier point quand on observe en<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[Pg x]</a></span> -pays étranger les institutions, les caractères -ou les mœurs, c'est de se laisser un -peu aller et de ne pas se raidir. Le -second, c'est, au contraire, de ne pas trop -s'abdiquer, de garder son sang-froid et sa -personnalité pensante. En deux mots, l'esprit -critique, mais non l'esprit de contradiction. -Ces deux mois définissent le livre -que vous tenez dans les mains.</p> - -<p>Un tel livre pouvait et devait se passer -de préface. Je suppose que l'auteur, sachant -que je vis au milieu des choses -qu'il a décrites, m'a cité comme témoin, -pour affirmer la vérité de ses peintures, -l'opportunité de ses études, la portée de -ses conclusions. Je lui rends ce témoignage -de grand cœur. Si, au lieu d'une préface, -j'écrivais un article de critique sur -le livre, savez-vous à quoi se borneraient, -en toute sincérité, mes chicanes? A ceci.<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[Pg xi]</a></span> -Je dirais à l'auteur qu'à mon gré, il -n'a péché que deux fois dans tout le -cours de ces notes, une fois par excès -d'indulgence, une fois par excès de sévérité.</p> - -<p>Il a une illusion à perdre sur le parlement -de Westminster. Hélas! ce n'est -plus tout à fait cette assemblée si digne -et si décente que nous proposions en -exemple à nos législateurs. On y cite plus -souvent des refrains de café-concert que -des vers de Virgile, et, maintenant que -Gladstone n'est plus là, je crains qu'on -n'y souffre plus jamais l'éloquence. En -revanche, on y reproduit à merveille les -cris d'animaux; l'année dernière on s'y -est battu à coups de poing.</p> - -<p>D'autre part, je demande à Brada de -reviser quand il en trouvera l'occasion -son jugement un peu dédaigneux sur un<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[Pg xii]</a></span> -acteur de grand mérite et un auteur de -grand talent dont il a fait connaissance -dans les circonstances les plus défavorables -du monde. Quel dommage qu'il n'ait -pu juger M. Tree dans le <i>Bunch of Violets</i> -et M. Jones d'après les <i>Masqueraders</i> ou -le <i>Case of rebellious Susan</i>. Son opinion, -je crois, eût été fort différente.</p> - -<p>Indiquer mon dissentiment sur ces -deux points, c'est, je pense, dire hautement -combien j'approuve et j'admire -tout le reste. Maintenant que le témoignage -est donné, le témoin n'a plus qu'à -se retirer. C'est ce qu'il fait, en vous -demandant très humblement pardon d'avoir -retardé votre plaisir de quelques -minutes.</p> - -<p> -AUGUSTIN FILON.<br /> -</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="NOTES_SUR_LONDRES" id="NOTES_SUR_LONDRES">NOTES SUR LONDRES</a></h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="I" id="I">I</a></h2> - -<h2>ASPECT DE LONDRES</h2> - - -<p>Il n'est peut-être pas de ville plus -poétique que Londres, je dis poétique et -non pittoresque, et la poésie de cette ville -monstre est véritablement de l'ordre le -plus spirituel et le plus abstrait; elle réside -en grande partie dans la violence des -contrastes, et aussi dans l'âme flottante -du peuple anglais qui est infiniment -poétique, avec naïveté, avec enfantillage.</p> - -<p>L'arrivée à Londres le soir a quelque<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> -chose de singulièrement frappant, on -traverse des espaces où la lumière crue -tombe à flots, pour entrer dans la profondeur -perdue des rues tristes et sombres; -ces rues semblent <i>avaler</i> l'être humain; -on y éprouve le sentiment de l'abîme et -de l'insondable, avec la perception presque -oppressante de la présence cachée de milliers -et de milliers de créatures vivantes.</p> - -<p>Comme des yeux qui vous regarderaient -dans l'obscurité et dont on sentirait -l'influence troublante, ces rues de -Londres ont un extraordinaire mystère, -Dickens l'a ressenti et exprimé mieux -qu'aucun autre écrivain. La vue de toutes -ces rues noires, qui semblent mener à -l'obscurité totale et s'y noyer, fait comprendre -le tragique de l'expression «<i>on the<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> -streets</i>» (sur les rues) qui désigne la prostitution, -ces simples mots, pour qui a été -saisi par l'angoisse de ces rues, représentent -bien le dernier terme de la dégradation, -y être errante et abandonnée la -dernière des misères. Elles ont quelque -chose de si horriblement cruel qui ne se -voit jamais à Paris, même les soirs d'hiver -ou de brouillard; c'est tellement différent -que cela demeure inexprimable.</p> - -<p>Une autre impression très vive, et -peut-être celle pour laquelle on est le -moins préparé, est celle du <i>silence</i>, le vrai -silence, profond, doux et apaisant.</p> - -<p>L'Anglais a la passion du silence, et -aussi rencontre-t-on à Londres de véritables -oasis où il règne d'une façon presque -absolue, et presque toujours on l'obtient<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> -entier à quelques pas de la rumeur -farouche des rues bruyantes. Sur ce -point les <i>Inns of court</i> et leur voisinage -sont typiques, et d'un charme très pénétrant -et tout unique.</p> - -<p>Dans <i>Holborn</i> roule avec fureur la -grande houle de la ville, pas un instant -de trêve ni de repos, voitures et piétons -en rangs pressés se succèdent toujours et -sans cesse; comme une rage d'avancer -et de se faire place semble posséder tous -ces êtres. Soi-même on cède et on s'abandonne -à ce flot violent qui vous emporte... -tout à coup le hansom tourne, s'engouffre -sous une voûte, roule doucement -et débouche dans une paisible enceinte -entourée de maisons couleur de terre; au -centre, à moitié cachée par les arbres,<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> -s'élève une chapelle; une autre voûte, -une autre enceinte plus large et plus -silencieuse, et voici un cadre tout propre -à un béguinage.</p> - -<p>Derrière une grille s'étalent de longs -tapis verts qu'ombragent des grands arbres -à l'air si calme et recueilli, et, en bordure, -partout ces maisons uniformes à teinte -triste, à fenêtres sans rideaux... c'est -«Gray's Inn square», où, comme mis à -part de la vie ordinaire, habitent, durant -le jour du moins, des hommes de loi; on -s'attend à voir dans cet enclos fermé se -promener des hommes vêtus d'une robe. -Toutes les vieilles lois, toutes les coutumes -baroques non abrogées, tout ce qui fait la -singularité et la force de la législation -anglaise se trouvent logés là, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> -milieu qui leur convient précisément. -Une sorte de tristesse particulière plane -dans ces cours; une quantité d'histoires, -toutes vraies et tragiques, semblent se -cacher derrière ces portes et ces fenêtres -muettes comme des yeux d'aveugle. Il -paraît bien impossible de vivre là, d'être -saturé de cette atmosphère spéciale sans -que l'esprit en reçoive une empreinte -particulière. Ces études où pas un bruit -n'arrive ont quelque chose de claustral, -d'un peu effrayant et d'apaisant en -même temps; elles ont comme un recueillement -conventuel qui paraît tout -propre, qui semble nécessaire, à ces vies -destinées au labeur qui s'y poursuit -au milieu des vieux bouquins moroses -dont les textes obscurs rendent possibles<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> -tant d'inconscientes cruautés; la justice -anglaise a conservé encore le décor du -sacerdoce, cette apparence du rite faite -pour frapper les esprits et les retenir.</p> - -<p>Un peu plus bas que les <i>Inns of court</i>, -après qu'on a traversé Fleet Street, qui est -comme le cœur même de la cité, et où le -trafic est incessant, se trouvent les <i>Jardins -du Temple</i>. C'est d'abord l'attrait d'une -vieille porte à franchir; puis, aussitôt, -des ombrages qui semblent faits pour les -amoureux et les rêveurs, et qui mènent -à des cours paisibles qu'entourent de -longs cloîtres recueillis et vides.</p> - -<p>Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni -magnifiques; mais ils sont, et au dernier -point, profondément poétiques. Au milieu -du jardin si vert, si apaisé, dont un coin<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -est encore cimetière tout rempli de -pierres tombales sur lesquelles on marche, -s'élève intacte la vieille église du saint -ordre du Temple, avec sa forme mystique, -et qui renferme les sépulcres oubliés de -fiers croisés qui dorment là depuis des -siècles...</p> - -<p>A l'entour un bruit de fontaine, entre -des bancs de verdure, des degrés de -pierre qui mènent à des portiques surmontés -d'inscriptions latines; nulle part -ici la tradition n'est rompue, et cela -est d'autant plus remarquable dans ce -pays où il semble que la réforme aurait -dû tout balayer; point du tout; on lit: -«<i>Vetustissima Templariorum Porticu igne -consumpta 1678</i>», et l'inscription latine -se continue... un peu plus loin: «<i>Antique<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -Templariorum Aule</i>», et partout l'écusson -du Temple avec l'agneau portant la -bannière...</p> - -<p>Dans ces jardins inégaux et baroques, -avec ces vieux bâtiments, cette ancienne -église, et au loin la vue du grand fleuve, -on se croirait dans une ville morte et -pleine de souvenirs; il semble n'y arriver -aucun écho de la grande cité formidable -qui les détient. L'Anglais est, à mon avis, -l'être le moins iconoclaste qu'il soit, et -il a fallu une éducation à rebours pour -le mener où il est; seulement il semble -maintenant arrivé au point où le besoin -de retourner en arrière se fait violemment -sentir.</p> - -<p>Parmi ces choses visibles, qui ont -une telle influence sur les âmes, il ne<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -faut pas oublier la Tamise, qui roule -épaisse et lourde, sans bruit, elle a été -pendant des siècles la véritable artère de -la ville, elle est encore d'une attraction -puissante.</p> - -<p>Il existe du côté de Chelsea des -coins délicieux sur le bord du fleuve, -où s'aperçoivent au large des voiles brunes -estompées sur ce ciel couvert et doux -dont le charme est extrême dans sa sorte -de demi-lumière caressante; il y a là, -dans une paix et un silence infinis, des -maisons à façades gothiques, précédées -de jardinets discrets—et toutes ces -habitations ont comme quelque chose d'humain -et de personnel; ainsi voici une porte -peinte d'un blanc laiteux très doux, et -sur cette porte, en grosses lettres d'or, se<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -lisent deux lignes qui riment et disent:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"><i> -<span class="i0">Whoever knocks,<br /></span> -<span class="i0">Opens the lock<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.<br /></span></i> -</div></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.</p></div> - -<p>N'est-ce pas typique, n'est-ce pas bien -exprimé, ce côté enfantin et poétique de -l'âme anglaise? Trouverait-on dans notre -Paris rien d'équivalent à ce besoin de -communication entre l'habitant du logis -fermé et le passant inconnu, et n'est-on -pas cependant pénétré en Angleterre de ce -je ne sais quoi d'intime et de discret des -habitations, et pourtant, en vérité, avec -leur manque de persiennes, elles sont -les moins closes du monde; l'impression -est donc toute spirituelle. Il y a ainsi -dans Londres des quantités de squares -qui donnent parfaitement l'impression<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -de l'asile et du repos, et croyez bien -que ces squares ont une part énorme -à la formation de l'esprit anglais; le -génie particulier de cette race veut le -silence, l'étincelle ici ne se multiplie -pas par le frottement, elle demande à -couver sous la cendre, en secret et comme -mystérieusement.</p> - -<p>Carlyle et Ruskin, qui sans aucun -doute ont exercé l'influence la plus puissante -sur l'esprit de leurs contemporains, -ne trouvaient que dans le silence extérieur -la possibilité du développement de -leur rêve intérieur. Le goût et le besoin -du silence autour de lui était morbide -chez Carlyle, le <i>home</i> du vieux Ruskin est -sur les bords solitaires des eaux tranquilles. -Tennyson, le poète même de la<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -nation, a vécu dans la plus paisible -retraite.</p> - -<p>Le silence s'épand encore à l'aise dans -les parcs; là, il y a des heures du jour -où la Divine Paix, celle qui plane sur les -eaux, semble régner au milieu du murmure -des choses vivantes. Il y a des effets -de lumière voilée, des nuages pâles qui -paraissent doublés d'or, des teintes fondues -dans la verdure, et comme un je ne sais -quoi de maternel dans cette nature où rien -de sec ni de dur n'arrête l'œil; les agneaux -qui paissent et qui, au coucher du soleil, -viennent boire l'eau de la Serpentine; au -loin, les hautes maisons de Kensington -sur lesquelles, parfois, il semble avoir -neigé quand elles se détachent sur le ciel -d'opale, tout cela est d'une poésie absolue<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -et parle à l'âme;—parfois, dans les rues, -on a l'aspect des choses comme vues en -rêve; la couleur particulière que prend -ici la pierre qui, dans les endroits où elle -n'est pas salie, devient d'un blanc mou, -donne aux silhouettes d'église une apparence -de mirage, surtout lorsqu'elles se -perdent sur un ciel de même teinte; -et le brouillard lui-même a d'exquis -mystères. Hier, je traversais la Tamise, -elle était d'une couleur brune, avec de -légères raies blanches, faites par l'écume; -très bas planait une vapeur pareille à une -fumée d'incendie; trois barges plates et -noires faisaient tache sur le grand fleuve, -que barrait une barque à voile rougeâtre; -tout cela se perdait dans une sorte -d'impalpable fantasmagorie et, au-dessus,<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -très haut par-dessus la brume, se dessinaient -vaguement de vastes masses qui -étaient la ville. Cela était singulièrement -beau et propre au rêve, et on n'entendait -rien que l'immense silence.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="II" id="II">II</a></h2> - -<h2>RUES DE LONDRES</h2> - - -<p>Sauf quelques exceptions, celles-là très -réussies, il faut l'avouer, les magasins -de Londres sont notablement inférieurs -comme aspect et comme élégance d'arrangement -à ceux de Paris. Aucune rue -ne peut se comparer à la rue de la Paix;—ce -goût vraiment raffiné, presque -maniéré, qui a pénétré les intérieurs, n'a -pas encore opéré la révolution, très nécessaire -cependant, dans les étalages anglais. -On est frappé dans Bond Street, dans<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -Regent Street de l'aspect criard, et en -même temps presque pauvre des magasins. -L'entassement des objets, le flamboyant -et le voyant de toutes choses, -témoignent bien qu'il y a dans le caractère -anglais un côté encore rudimentaire. -Cet appel incessant à l'attention, ces -explications, ces réclames, ces grosses -amorces ont un air de foire; le passant -est sollicité, non pas par un ensemble -exquis et discret comme celui de nos -magasins, mais par l'accumulation d'objets -étiquetés, par le heurt extraordinaire des -couleurs, par les combinaisons souvent -les plus baroques! Car c'est assurément -une surprise singulière que de voir une -maison entière extérieurement garnie de -<i>haut en bas</i> de sièges en osier! des chaises<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -longues sont là, saillant du mur à la -hauteur du deuxième étage; ce qui, le soir -surtout, a un aspect fantastique!</p> - -<p>Partout cette même exubérance, cette -exagération, qui est comme un rappel -lointain des grosses et fortes plaisanteries -d'un Falstaff. Dans les quartiers populaires, -à la nuit tombée, ces choses prennent -des proportions inouïes, le gaz est -comme prodigué, il flambe avec une -liberté qui explique surabondamment -les nombreux incendies, et lorsque le -brouillard commence à tout envelopper, -cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement par le côté extérieur -que les magasins de Londres diffèrent -de ceux de Paris:—il n'y a qu'à<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -pénétrer dans l'un d'eux, pour être frappé -de la différence du <i>diapason</i> social. On -sent de suite qu'on est dans un pays où -les différences de castes sont encore reconnues -et acceptées; ce n'est pas cette politesse -presque familière de nos grands -magasins, ou la rogue indifférence du -petit négociant. C'est la déférence respectueuse -<i>voulue</i>, et qui ne diminue pas à -ses propres yeux celui qui l'observe. Et -ce ne sera pas seulement le commis qui -s'empressera jusqu'à la voiture rangée -près du trottoir pour recevoir les ordres -de la cliente, mais le patron de quelque -grand magasin de Bond street, personnage -comme il faut, sérieux, riche et -considéré, qui se montrera profondément -respectueux, et observera sans effort la<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -hiérarchie du vendeur à l'acheteur; cette -politesse déférente est pratiquée par eux -jusque dans les détails; ainsi une note -vous est adressée, l'enveloppe porte, imprimé -sur le verso: «Avec les respectueux -compliments de tel et tel»; une -note est acquittée «avec remerciements»; -aujourd'hui, l'on peut crier si l'on veut, -mais c'est un fait: l'Anglais est en général -infiniment plus poli que le Français, -et n'a pas encore éliminé de sa vie -toutes ces menues servitudes qui sont la -politesse; le coup de chapeau n'a rien à -voir là dedans; le respect est divers dans -ses manifestations, autre à l'église et -autre à la synagogue, l'important est -qu'il existe. L'Angleterre possède encore -ce trésor, pour combien de temps, hélas?<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> -C'est ce respect, obligatoire je le veux -bien, qui fait que dans cette ville gigantesque -absolument pavoisée d'affiches, -pas une ne blesse les yeux! Ces affiches -immenses, aux couleurs éclatantes, dégradent -et abîment les rues de Londres; -dans certaines parties de Holborn elles -atteignent des proportions presque incroyables; -au-dessus des affiches murales -se détachent dans les airs, sur le ciel -brumeux, celles qui, découpées en grandes -lettres, s'élèvent du toit des maisons!</p> - -<p>Il résulte véritablement de ce fouillis, -de cette multitude de mots, d'images, de -pensées, qui malgré soi vous entrent dans -la tête, une sorte de fatigue intellectuelle, -en même temps que de griserie et de -coup de fouet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p> - -<p>Il est certain qu'à aucune heure, ni le -boulevard ni aucune artère de Paris ne -procurent l'impression presque infernale -de Holborn, d'Oxford street, de la Cité; -ce doit être quelque chose de semblable -qui fait marcher les armées et soutient -les peureux; de cette masse d'êtres en -mouvement se dégage une électricité -mystérieuse qui entraîne et emporte. -La vie, dans la signification de force, -de mouvement, d'impulsion éclate là -d'une façon grandiose; elle devient une -puissance formidable.</p> - -<p>Cette sensation se répète sous une -autre forme dans les profondeurs du métropolitain, -dans ces vastes gares souterraines -remplies d'un mouvement incessant; -les trains arrivent de tous côtés<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -avec une rapidité vertigineuse; mais -comme tous les départs sont <i>clairement</i> -indiqués sur des affiches, il n'y a nulle -confusion, et la ruche humaine s'emplit -et se désemplit sans trêve. Le <i>Under ground</i> -(sous terre), comme s'appelle couramment -le métropolitain, est une des premières -commodités de Londres, et l'esprit -pratique des Anglais en a tiré immédiatement -le meilleur parti, en choisissant -les <i>troisièmes</i> classes comme moyen de -circulation. Ce sont du reste de magnifiques -voitures, d'une propreté parfaite, -admirablement éclairées; et ce n'est pas -seulement à Londres que les troisièmes -classes sont mises à contribution, les -nombreuses familles des clergymen ont -commencé par donner l'exemple, on les<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> -a imitées et les choses en sont à ce point -que <i>Punch</i> a publié une caricature dans -laquelle il représente des <i>Juifs</i> montant -en <i>premières</i>, et des gens distingués en -<i>troisièmes</i>!</p> - -<p>Les omnibus de Londres, tout bardés -d'affiches, ne ressemblent en rien aux -lourdes écraseuses qui, avec leur grotesque -système de correspondance et leur -pompeuse régularité, sont si inutiles à -la population parisienne. Jamais, heureusement -pour eux, les Anglais ne se -sont résignés au parcage des voyageurs -en des enclos fermés, ni au ridicule et -lugubre défilé des numéros! Y a-t-il rien -de plus pitoyable que ce bétail humain -pressé derrière un conducteur plus ou -moins insolent, attendant d'un air navré<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -l'appel de son numéro, et repataugeant -quatre ou cinq fois dans la boue pour -recommencer encore? On se demande -comment les gens occupés peuvent jamais -prendre un omnibus à Paris; à Londres, -au contraire, les voitures sont petites, -nombreuses, et se font concurrence; le -prix est calculé selon la distance et est -prodigieusement minime; certains omnibus -n'ont même pas de conducteurs: -le voyageur est prié par écrit de mettre -le penny ou les deux pence dans une -boîte <i>ad hoc</i>, et pour cette somme il fait -un long trajet; le public et l'exploiteur -trouvent leur compte à ce système primitif.</p> - -<p>La tutelle incessante et insupportable -qui s'exerce sur tout Français majeur<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -n'existe pas en Angleterre, et l'initiative -particulière se fait jour en toute occasion, -au plus grand bien de chacun. La <i>veulerie</i> -spéciale qui résulte de l'attente de cette -ingérence de l'État (abstraction que même -M. Taine ne peut arriver à définir) n'a -pas cours ici; on vit et on meurt sous sa -propre responsabilité, ce qui, en définitive, -paraît infiniment préférable. Nous -sommes, je pense, plus loin que jamais -en France d'un pareil état d'esprit et, -avec la mode nouvelle qui envoie toute -l'élite de la jeunesse à l'armée, il est à -craindre que les individualités fortes disparaissent -de plus en plus: en Angleterre, -seul pays d'Europe, le militarisme -n'est pas à la mode. L'Anglais a vu de -près ce que la caste militaire a fait de<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -l'Allemand: une machine obéissante et -puissante, mais une machine tellement -déprimée par le joug qui a pesé sur lui, -que même dans les emplois civils il -apporte une sorte d'humilité patiente et -est devenu dans les banques et les maisons -de commerce une espèce de coolie -chinois travaillant à moitié prix.</p> - -<p>L'Anglais, lui, ne se résigne jamais; le -mot <i>fight</i> (se battre) s'applique aux actions -les plus diverses, tant matérielles qu'intellectuelles. -Un homme ne fait pas son -chemin dans la vie—<i>he fights his way</i>, -cela évoque tout de suite l'idée de l'Anglais, -les poings fermés, allant résolument -à l'obstacle. On se bat contre la mauvaise -fortune, on se bat contre la maladie, le -chagrin, l'ennui. Ce combat, indiqué par<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> -la langue même, est une chose admirable: -au fond, cet effort c'est tout le -développement de l'être perfectible et la -doctrine des agnostics. Les Anglais regardent -encore la vie comme une chose -sérieuse et tangible, comme une chose -importante, intéressante et même agréable. -C'est le sentiment qu'on en avait -aux siècles passés, alors qu'on accomplissait -de tels prodiges pour faire «sa fortune» -dans le sens que ce mot avait -autrefois. On s'y efforce encore en Angleterre, -car le plébéien peut arriver à la -<i>Pairie</i>, et les distinctions sociales n'ont -pas le caractère purement honorifique -qu'elles ont revêtu en France, la comédie -du désintéressement n'y a pas cours, et -en étendant la portée de la pensée exprimée,<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -le vieux docteur Johnson, qui -incarne si parfaitement l'esprit anglais, a -formulé une grande vérité lorsqu'il a -dit: «Il n'y a que les imbéciles qui écrivent -pour autre chose que l'argent.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="III" id="III">III</a></h2> - -<h2>L'ESPRIT NOUVEAU</h2> - - -<p>L'esprit nouveau, celui qui souffle -depuis vingt ans, renversant le vieil édifice -puritain, continue son œuvre sans -repos ni trêve, et a changé, change tous -les jours de plus en plus le côté extérieur -de l'existence anglaise; le goût de ce qui -est beau, délicat, superflu, est poussé -aujourd'hui à l'extrême et à un point qui -aurait été sûrement jugé immoral par -les générations précédentes.</p> - -<p>En vérité, il y a une source de volupté<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -particulière, mais très sensible, dans le -contraste entre l'atmosphère de cette ville -en décembre, écrasée par un brouillard -effroyable, morne, épais, tangible, puant, -entre ces ténèbres permanentes, ce mur -mou et sombre qui semble vouloir tout -étouffer, les êtres, la lumière, et les sons, -et la recherche partout vers la clarté, la -blancheur, l'élégance, la fraîcheur. Il y -a, par exemple, une sensation indéfinissable -à passer de la rue dans un de ces -intérieurs arrangés par Liberty, auxquels -la douceur des tons, la sobriété des ornements, -la légèreté des lignes, l'harmonie -parfaite prêtent un charme profond et -subtil; cela n'est pas du grand art, cela -ne tient à aucun style en particulier, et -cependant ces pièces éclairées à la lumière<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -blonde et pure de l'électricité, dont les -lampes semblent de grosses fleurs lumineuses, -procurent un état d'esprit voisin -de celui que donne la vision d'une de ces -chambres idéales entrevues dans un coin de -tableau des Primitifs; cela est charmant, -intime et infiniment poétique, car il y a -une très réelle poésie dans le pli de certaines -étoffes, dans les teintes fondues -mystérieuses de ces gazes si douces; il y a -une séduction caressante dans ces couleurs -claires où rien ne heurte l'œil, où rien -même ne l'arrête, mais où tout le repose; -le soin du plus léger détail, de la fleur -unique dans le vase bleu ou jaune à forme -élancée, a un rappel de l'Orient, de ce -Japon si raffiné, où la créature humaine -trouve ses délices à la fête des cerises et<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -à celle des chrysanthèmes! C'est quelque -chose du même genre qui existe maintenant -en Angleterre, chez cette nation -réputée grossière et rude. La passion -du joli, des teintes harmonieuses, se -répand de proche en proche; dans tous -les intérieurs il y a un effort dans -ce sens, l'<i>embellissement</i> est devenu une -nécessité reconnue, et l'aménagement de -certaines demeures, non point parmi les -grandes et magnifiques, mais parmi les -modestes, celles qui répondent à un appartement -de quatre à cinq mille francs, est -fait pour surprendre. Le côté plastique -est recherché en tout, la rage d'ornementation, -pour la table notamment, est -générale, et des objets charmants, d'un -goût vraiment pur, sont accessibles à<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -toutes les bourses un peu aisées, les cervelles -des femmes sont occupées à des -inventions de raffinements nouveaux, et il -faut lire les journaux à clientèle féminine -pour se figurer la part que l'<i>ornementation</i> -et l'<i>embellissement</i> du home tiennent maintenant -dans les préoccupations.</p> - -<p>Ce peuple devient aussi sensuel que les -Italiens de la renaissance. A l'exposition -des œuvres d'un peintre à la mode, l'artiste -avait imaginé, pendant ces glaciales -journées de décembre, de remplir la -salle de violettes odorantes; il fallait que -la sensation fût complexe, et elle l'était -évidemment; un autre y ajoutera, sans -doute, une musique douce et lointaine. -Du reste, on ne peut se figurer le soin -du cadre qu'on apporte ici, et ce qu'il y<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -a loin de cela à la froide et triste salle -de la rue de Sèze, salle lugubre, faite -pour les réflexions chagrines, et où rien -ne prépare à la jouissance de la couleur.</p> - -<p>Voici, par exemple, <i>Burne Jones</i> qui a -exposé quatre tableaux seulement: <i>Une -légende</i>, dans une des salles de Bond Street. -La pièce est exactement de la grandeur -qu'elle doit être, chauffée et éclairée à -miracle, précédée d'un élégant escalier -lumineux et gai, et l'esprit se trouve naturellement -porté vers un ordre d'idées qui -lui permet de s'identifier avec celles que -l'artiste a voulu provoquer. Ces quatre -tableaux disent une infinité de choses; -c'est là toute l'Angleterre nouvelle, subtile, -raffinée avec un côté peut-être enfantin, -qui est si propre aux longs espoirs<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -et aux patients travaux. Cette «Légende -de l'églantier» est tout bonnement l'histoire -de la Belle au bois dormant, que -l'artiste a illustrée avec une conscience, -un labeur, un soin merveilleux. D'abord -il faut quelques instants pour se ressaisir -et se mettre au point devant le premier -tableau, car c'est, à première vue, confus -et extraordinaire, un fouillis inextricable -d'épines énormes, éclairées çà et là de -quelques pétales effeuillés d'un blanc -rose; et au milieu de ce dédale, couchés -à terre et endormis, les chevaliers que le -sommeil a terrassés, et que les broussailles -ont enveloppés sans qu'ils puissent -arriver à la princesse; dans le coin du -tableau, un seul, le chevalier magique, -devant lequel s'écartent d'elles-mêmes les<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -ronces et les épines, est debout, les yeux -ouverts, et c'est l'unique dans toute la -composition dont les paupières ne soient -pas closes. On ne peut décrire la sorte -d'attirance mystérieuse qui émane de ces -quatre tableaux,—tout ce que Burne -Jones a mis dans la figure solitaire de ce -chevalier, tout ce qu'il symbolise et tout -ce qu'il représente, et l'impénétrable tristesse -de ce fouillis de ronces et d'épines.</p> - -<p>La seconde composition montre le roi -et la cour au moment où ils ont été saisis -par le fatal sommeil, et tous ces visages -endormis ont une expression intense, la -pensée passe sur tous ces fronts penchés.</p> - -<p>Le troisième tableau, le plus délicieux -peut-être comme arrangement, comme type -de beauté, figure une cour intérieure dans<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -quelque idéale demeure du moyen âge; -des jeunes filles sont immobiles autour -de la margelle du puits près duquel le -magique assoupissement s'est emparé -d'elles; une autre a laissé tomber sa tête -sur le métier à tisser, devant lequel elle -était assise. La couleur est partout exquise, -celle des vêtements, celles du cadran solaire, -de la mosaïque de marbre transparent, -qui pave cette cour féerique; c'est -proprement un charme que de contempler -cela, et cette atmosphère qui semble faite -pour des vols de colombe. Mais où le -sentiment d'une pureté et d'une virginité -impolluée atteint son entier épanouissement -c'est dans le quatrième tableau, celui -qui représente endormie la princesse enchantée. -Elle est là, vêtue de blanc, les<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -cheveux blonds chastement épars comme -un voile; la baguette puissante de la fée a -fermé ses yeux, ses yeux si beaux, ses -yeux si doux! La candeur innocente de -son front, de tout son être est inexprimable; -elle a bien «ce quelque chose -de lumineux et de divin» dont l'a gratifiée -le vieux Perrault. Couchée sur un -lit merveilleux, la tête appuyée sur un -oreiller rose et argent, elle dort depuis -cent ans! et, à ses pieds, dorment ses -femmes. Sur le tapis magnifique sont -épars des objets rares et précieux, une -cassette, un luth; une lumière irréelle et -ravissante plane sur tout, et une longue -branche d'épines s'étend mystérieuse et -serpente au-dessus des figures endormies. -Le prince va entrer tout à l'heure<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -et dissipera tout cet enchantement!</p> - -<p>Des centaines de personnes iront voir -ces tableaux et y trouveront un plaisir -extrême, et il est évident que c'est là un -signe des temps, et que même dans une -élite, un goût aussi délicat et aussi fin, -pour des compositions d'une spiritualité -si élevée et en même temps d'une beauté -si sensuelle, est remarquable.</p> - -<p>Ce goût presque extravagant pour le -côté plastique de toute chose a pénétré -même la politique, et <i>une fleur</i>, la primevère, -est devenue l'emblème sérieux d'un -grand parti.</p> - -<p>Chez l'Anglais, le sentiment poétique -à l'état primitif est encore intact et lui -fait trouver plaisir à des puérilités qui -feraient souvent rire le vieux Latin désabusé.<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -N'est-ce pas une chose extraordinaire -que de voir, à jour dit, toute une partie -de la nation se parer d'une fleur en -mémoire d'un mort? Ainsi le 19 avril -dernier, le spectacle à Londres était vraiment -curieux, hommes femmes et enfants -de toutes les classes, même les balayeurs -et les mendiants, portaient sur eux la -primevère jaune en mémoire de Disraeli, -les primevères s'entassaient au pied de -sa statue, et la manifestation, sous cette -forme naïve, éclatait partout avec une -unanimité absolument prodigieuse. C'est -un singulier phénomène que cette influence -posthume de Disraeli, et il serait -curieux de rechercher la part qu'il a eu -au changement de mœurs et de goûts qui -s'est fait dans la société anglaise. La passion<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -de faste de «Dizzie» resté, par -l'âme et l'esprit, un Oriental, est connue; -on sait combien ce sémite se plaisait aux -couleurs voyantes, aux riches bijoux, à -la pompe des cérémonies; un des amusements -favoris de sa triomphante vieillesse -était de contempler, s'ébattant sur la terrasse -de son château, les nombreux paons -dont il aimait à être entouré et dont les -couleurs chatoyantes flattaient sa vue.</p> - -<p>Dans les romans de la jeunesse de -Disraeli on voit déjà l'attrait irrésistible -qu'exerçaient la richesse et les demeures -somptueuses sur sa vive imagination; à -la fin de sa carrière, il fallait, pour la -satisfaire, qu'il investît sa souveraine de -la pourpre d'impératrice des Indes: il fut -vraiment le premier ministre d'une impératrice<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -d'Orient, il en avait le type physique, -la volonté, la force de domination; -il avait hypnotisé la société anglaise; -cette société si aristocratique, si rebelle -pendant tant d'années à toutes les manifestations -de charlatanisme, fut vaincue -par ce maître charlatan; elle prit goût -même à ses oripeaux, elle aima comme -lui la magie des mots et des empires -mystérieux, l'Asiatique devint le maître -de l'Anglo-Saxon. Quel contraste entre -celui-là et le correct Melbourne, le grave -sir Robert Peel, l'élégant Palmerston, -tous tellement et si foncièrement anglais; -et même ceux qui, de leur naturel, -n'étaient pas austères, tellement esclaves -de la convention dans laquelle ils vivaient. -Tel Gladstone, aujourd'hui Anglais jusqu'aux<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> -moelles, même dans une salutaire -hypocrisie. Oui, assurément <i>salutaire</i>, et -elle s'en va, elle disparaît: encore quelques -années, et il n'en restera plus rien; -et ce sera un grand dommage, car c'était -une belle chose, après tout, que de voir -une puissante aristocratie, une société si -riche et si forte, tant d'êtres divers tenus -en respect par quelques fictions qui suffisaient -à défendre l'édifice social; c'était une -salutaire illusion que de supposer toutes les -femmes chastes, tous les hommes fidèles, -et d'ignorer, de chasser résolument ceux -qui portaient quelque atteinte <i>visible</i> à cette -fiction. Ce respect des mots, cette pudeur de -convention, provoquaient et développaient -néanmoins de réelles vertus: cela s'en va; -dans certains milieux, cela a déjà disparu!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> - -<p>Il existe en ce moment une ressemblance -marquée entre la société anglaise contemporaine -et la société française d'avant 89; -on s'est affranchi entre soi d'une foule de -préjugés religieux et sociaux; les questions -les plus brûlantes sont ouvertement discutées; -des esprits distingués exercent -sur la pensée aristocratique le genre -d'influence qu'avaient les messieurs de -l'Encyclopédie; le sentiment de grandes -réformes nécessaires est universel; en -même temps la joie de vivre ne se ralentit -nullement, le luxe a pris un essor -nouveau: il s'est vulgarisé, il a pénétré -dans des milieux où autrefois les principes -rigoureux ne lui permettaient de se -manifester que sous certaines formes -acceptées et convenues. Une presse gouailleuse<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -et insolente fait l'office de Beaumarchais -et du Barbier et fouaille les vices des -grands, et les grands sont les premiers à -rire de la plaisanterie! Une fraction de -la société anglaise s'achemine vers un -paganisme élégant; l'autre, avide encore -de croyances, se retourne vers le catholicisme. -L'Angleterre, devenue maussade -sous l'influence triste et grossière des -Guelfes, revient à son génie d'autrefois, -libre, hardi, joyeux; voyez Shakespeare, -Chaucer et tous les vieux écrivains. La -fausse pudeur n'existait pas plus pour le -vieil anglais que pour le vieux gaulois, -le génie anglais a été déformé par la -<i>Réforme</i>, forcé de dévier de sa véritable -nature. Il n'y a qu'à remonter l'histoire -pour voir combien a été graduelle cette<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -lente transformation qui a atteint son -apogée par l'importation des moroses -souverains de Hanovre. Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle les -mœurs anglaises et les mœurs françaises -étaient encore à peu de choses près identiques; -elles l'étaient sur la manière de -concevoir la vie et la famille. Chez les -Anglais le principe primordial commun -d'autorité (<i>l'Église</i>) ayant été répudié, -peu à peu le changement s'est accompli, -les mœurs sont devenues plus rudes, plus -tristes, et la différence des races s'est accentuée; -elle est extrême aujourd'hui, plus -grande encore qu'on ne le croit, car voici -des générations que le point de départ a -cessé d'être le même.</p> - -<p>La race anglaise n'a jamais été plus -forte, plus elle-même que sous les Tudor,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> -elle était alors essentiellement frondeuse -et rebelle. En s'affranchissant aujourd'hui -des entraves factices qui l'ont comprimée -et en donnant un libre essor à quelques-uns -de ses puissants instincts elle se -trouve en même temps dépourvue du frein -qui jadis maintenait en respect et les -grands et le peuple. La vraie vérité est -qu'aujourd'hui l'Anglais des classes supérieures -ne respecte plus beaucoup de choses, -et ce qu'il y a de saisissant c'est que -cette émancipation de la pensée et des -mœurs coïncide avec la prépondérance de -l'influence féminine. Cette prépondérance -est devenue et menace de devenir toujours -plus un des importants facteurs -de l'état social.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2> - -<h2>AU ROUET QUI TOURNE</h2> - - -<p>Dans la vraie tradition anglaise le -principe de la subordination au mâle -était absolu; quelle que fût l'indignité -de l'homme, la femme mariée était supposée -devoir à son mari une affection -humble et servile, cette subordination -était tellement entrée dans les mœurs, -elle avait pénétré si avant dans l'âme -des femmes anglaises qu'on a vu de nos -jours des créatures d'élite comme une -madame Carlyle accepter de n'être que<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> -la servante de leur mari. Il y a une -vingtaine d'années, la presse anglaise par -un de ces plébiscites d'opinion qu'elle -affectionne, agita la question de savoir -si dans certains cas, ivrognerie habituelle -ou débauche incorrigible, une honnête -femme avait le droit de quitter son mari -et de se soustraire au risque de mettre -des malheureux au monde? L'opinion -publique se prononça nettement pour la -négative et les femmes, qui avaient revendiqué -la légitimité de ce droit, furent -généralement considérées comme manquant -d'un certain sens moral.</p> - -<p>Depuis quelques années tout cela a -radicalement changé; les femmes ont -osé relever la tête, elles ont cherché leur -voie, et à côté d'excentricités inévitables<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -ont atteint un légitime affranchissement. -L'idéal parfaitement rationnel, en somme, -de l'Américaine, <i>to have a good time</i> (avoir -un bon temps) est devenu celui des -Anglaises, la médiocrité suffit de moins -en moins et la chimère des préjugés -s'affaiblit et disparaît avec une rapidité -vertigineuse, les exemples sont partout.</p> - -<p>A l'enseigne du <i>Rouet qui tourne</i>, dans -Fulham road, <i>lady M</i>..... tient un -magasin de curiosités et arrange d'une -façon exquise sa devanture, mélangeant -les narcisses aux objets d'art, groupant -les bibelots et les vieux meubles!—Voilà -où en sont les «ladies» aujourd'hui, -elles ouvrent boutique, étant d'avis -qu'il n'est pas de plus sot métier que -de n'avoir pas d'argent; les unes s'affublent<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -de noms de guerre et se font -modistes ou couturières. <i>Madame Lierre</i>, -dont les chapeaux sont fort bien notés, -appartient à ces <i>dix mille du haut</i> qui -paraissaient jusqu'ici une classe à part, -et, dans ces transformations sociales, elles -apportent une crânerie particulière qui -provient précisément de la force des préjugés -au milieu desquels elles ont d'abord -vécu. Le côté louche et un peu suspect, -à nos yeux, de la boutique remplie de -fleurs, de la grâce féminine servant -d'amorce et d'appât leur échappe; elles -ne voient que le côté hardi, indépendant -et <i>rémunérateur</i> de l'entreprise; elles sont -encore une minorité, mais soyez tranquilles, -l'exemple est donné, on ne s'ennuiera -plus désormais, en cas de revers<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -ou de diminution de fortune, à faire ces -besognes tristes qui semblaient seules -convenir à une <i>gentlewoman</i>; on ne saura -plus même bientôt ce qu'est une <i>gentlewoman</i>, -ni la signification de ce mot, -exquis dans son raffinement, car il ne -voulait dire ni la richesse ni même la -naissance, mais cette sorte d'aristocratie -de l'être supérieur dont l'existence était -régie par des lois mystérieuses, franc-maçonnerie -d'honneur, de pureté, de -délicatesse: tout ce qui était mercenaire -et grossier, tout contact avec la foule -vulgaire était nécessairement en horreur -à la <i>gentlewoman</i>. Thackeray en a peint -quelques-unes de main de maître, et les -a toujours faites <i>pauvres</i>; pauvres, et -cependant si assurées dans la sécurité<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -incontestée de leur supériorité sur les -êtres riches qui les entourent; il y avait -la grande tribu des veuves de soldats ou -de marins, toutes ces femmes qui élevaient, -avec un soin jaloux, leurs enfants -dans les mêmes préjugés; les vieilles -filles, nées dans le luxe, réduites à -la pauvreté honnête; toutes étaient des -<i>gentlewomen</i>, orgueilleuses de ce simple -titre qui définissait leur rôle en ce -monde. Et tout cela va être balayé, on -s'est aperçu que, au fond, ces choses ne -servaient qu'à passer fort tristement la -vie et qu'il y avait mieux à faire. On a -mis une enseigne à sa porte, et l'on vend -de vieilles chaises à porteur, des chapeaux -ou des robes, selon le goût particulier. -Il est évident qu'au point de vue<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -de la raison pure rien ne peut être plus -sensé, mais il reste à savoir si l'application -de la raison pure est toujours -profitable. A vouloir être trop libérale -et de bon accueil, à se moquer elle-même -de ses vieux préjugés, l'aristocratie anglaise -joue une grosse partie, et, sans -être un grand prophète, on peut croire -que dans sa forme actuelle ses jours sont -comptés. Tout est permis à une caste -fermée qui est persuadée de sa supériorité, -mais du moment qu'elle abdique -elle-même et prétend à la liberté d'allure -du premier plébéien venu, on ne sait -plus très bien ce qu'elle signifie, et il est -à craindre qu'un beau jour on ne le lui -demande un peu rudement. Aussi longtemps -que les femmes entretiennent le<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -feu du sanctuaire on peut avoir bon -espoir, mais du moment où elles se rient -et du sanctuaire et du feu sacré, il est -probable qu'il ne tardera pas à s'éteindre, -et le grand mouvement d'émancipation -qui s'accomplit à cette heure en -Angleterre vient de la femme. Il y a -plusieurs courants, mais tous tendent au -même but: s'affranchir de la tutelle de -l'homme, vivre d'une vie personnelle. -Cela vaut peut-être autant que d'aller -aux Indes à la recherche d'un mari, -comme il était fort d'usage, il y a trente -et quarante ans, de le faire; on s'embarquait -sous la protection de quelque femme -d'officier, et, à peine débarquée, un célibataire -affamé était trop heureux de vous -emporter dans son bungalow. C'est que<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -le mariage paraissait alors la seule raison -d'être de la femme, et une fois mariée, -il s'agissait, pour remplir le programme -jusqu'au bout, d'avoir beaucoup d'enfants.—Une -jeune reine amoureuse sur -le trône, un mari fidèle à son côté et un -nombre croissant de <i>babies</i> dans la nursery, -tel était le grand exemple, l'idéal -de l'Anglaise du haut en bas de l'échelle -sociale. La venue du baby réglementaire -était en honneur dans les familles bien -pensantes, et l'on se souciait fort peu -qu'il y eût ou non du pain à la maison -pour toutes ces bouches. Mais voilà que -partout on s'est mis à enseigner la prévoyance, -que toutes sortes d'idées nouvelles -sont entrées dans des cervelles -résignées; on prêche avec acharnement<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -le <i>thrift</i> (épargne) aux classes laborieuses, -on cite pour cela à tout propos l'exemple -de la France; on oublie trop que la -première économie dans les ménages -français est en général celle des enfants, -et j'ai idée que beaucoup d'Anglaises -commencent à la trouver raisonnable. -L'imprévoyance est peut-être une qualité -maîtresse des nations, MM. les économistes -n'y ont pas assez réfléchi.</p> - -<p>L'enfant anglais est une chose ravissante, -et cela dans toutes les classes; la -rage de parure, qui ne s'arrête pas au -déguisement, sévit sur eux avec une intensité -extraordinaire; l'enfant vient avec -le chien d'espèce rare pour orner une -voiture. Le côté théâtral de l'existence, -qui est devenu une nécessité en Angleterre,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -a été jusqu'à organiser des services -religieux pour enfants; l'idée est bonne -en soi, mais on arrive à la déformer singulièrement -le jour où, sous prétexte -de dons aux hôpitaux, chaque enfant -apporte à l'autel son offrande de fleurs. -C'est alors un déchaînement de vanités, -un luxe et une invention de toilettes, -d'arrangements singuliers pour les fleurs. -Les personnalités se font jour de bonne -heure; la mère n'est jamais en Angleterre -cette couveuse de l'<i>âme</i> qu'elle est si souvent -en France; l'existence de celles qui -avec un dévouement sans égal se font les -éducatrices de leurs filles, les répétitrices -de leurs fils, n'aura jamais d'imitatrices -en Angleterre, et cela par la bonne raison -que le lien conjugal prime tous les autres,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -que l'enfant n'est que l'accessoire, et que -la séparation complète se fait au moment -du mariage. Le grand frein de toutes les -existences était le préjugé social, et il -reçoit depuis vingt ans de furieux coups -de bélier.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="V" id="V">V</a></h2> - -<h2>LE RÈGNE DE L'ARGENT</h2> - - -<p>Le règne de l'argent est maintenant -triomphalement établi dans la société -anglaise, on lui a donné la première -place et quelques protestations isolées -n'y feront plus rien. La plupart des -fiertés ont capitulé; les coteries les plus -exclusives ont ouvert leurs portes, et -Midas règne en maître. La société anglaise -a radicalement changé ses assises; elle-même, -par la bouche de ses membres -les plus autorisés, le reconnaît avec un<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -certain cynisme. Il y a vingt-cinq ans le -<i>nouveau riche</i>, le <i>juif</i> et l'<i>Américain</i> étaient -des qualités absolument négligeables; -l'argent avec le rang avait l'ascendant -qu'il doit exercer, mais l'argent sans -autre accompagnement ne comptait pas -comme valeur sociale; aujourd'hui le -nouveau riche, le juif et l'Américain sont -les maîtres—c'est le cas ou jamais de -placer la comparaison du cheval de -Troie: il est entré dans la place où l'a -laissé d'abord pénétrer la curiosité, et -maintenant la horde qu'il recélait s'est -répandue et a tout envahi.—Il serait -ridicule de prétendre que le niveau moral -de la société n'en a pas été abaissé; -une fois que l'argent a été ouvertement -accepté comme le bien le plus désirable,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -toutes les nobles fictions qui soutiennent -une société aristocratique se sont écroulées, -et une société aristocratique qui ne -croit plus à une essence supérieure et à -elle-même ressemble prodigieusement à -une troupe d'acteurs qui font les gestes -de leurs rôles, mais savent que ce sont -des rôles commandés et appris. J'ignore -ce qui résultera du nouvel état social que -le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle nous promet, mais il faut -regretter une des plus belles choses qui -soient, et qui est la société aristocratique; -nulle part, dans aucune organisation, -l'être humain n'est plus à son avantage, -culture physique héréditaire, culture -intellectuelle et morale, tout ce qui est -bas et violent chez l'homme extérieurement -dominé, acceptation presque passive<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -du devoir envers le pays, envers son -ordre; je ne sais si aucune société démocratique -pourra produire l'animal humain -aussi affiné, aussi beau, aussi élevé; la -grâce et le charme des sociétés ne peut -exister que dans des conditions spéciales; -les courtoisies de la vie, les respects, les -contraintes, les nobles servitudes, tout -cela en fait partie, et surtout le trait -sublime de toute noblesse, l'horreur et -l'instinctive répugnance de <i>gagner</i> de -l'argent.</p> - -<p>Quoique l'aristocratie anglaise individuellement -soit presque toute d'origine -relativement récente, quoique ses plus -fiers ducs descendent de Nell Gwynn, -cependant, comme corps, cette aristocratie -présentait un magnifique ensemble de<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -traditions héritées, avec ce côté très particulier -d'une infusion constante d'éléments -nouveaux, par l'anoblissement -périodique soit d'hommes politiques ou -éminents, ou de grands industriels, en -même temps que les fils cadets retournaient -par leur descendance à la classe -moyenne. Ce n'était pas un corps fermé -comme celui de la vieille noblesse française -autrefois; et aujourd'hui, par -exemple, de la noblesse allemande ou -autrichienne, c'était plutôt une institution -comme l'armée, où certaines -fonctions étaient héréditaires, mais où -d'autres également nobles et honorables -pouvaient être acquises, et conférer un -rang égal. La famille, dans l'acception -française, est disloquée depuis longtemps<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -en Angleterre. Presque tous les grands -seigneurs prenant femme dans la classe -des gentlemen, il n'y a rien ici qui ressemble -à la noblesse pauvre et infiniment -fière de notre vieux continent; la -noblesse prussienne, entre autres, qui est -une caste jalouse, et il faut bien se le -dire, avec tous ses préjugés étroits, a été -l'incorruptible force de l'armée. Dans -presque tous les pays d'Europe, la femme -en se mariant conserve son nom d'origine -et tient encore légalement à la famille -dont elle est sortie; ici, au contraire, elle -perd toute attache primitive, sauf d'une -façon honorifique; si par exemple, étant -fille de lord, elle épouse un homme de -rang inférieur, elle conserve alors son -titre de <i>lady</i> accolé à son <i>nom de baptême</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -ce qui lui donne préséance sur son mari. -Mais son nom d'origine est absolument -perdu pour elle, et cette question: <i>Qui -est-elle née?</i> ne s'entend <i>jamais</i> en Angleterre, -la femme étant toujours absolument -ce que son mari la fait devenir.</p> - -<p>Malgré cela, la mésalliance par intérêt -étant tout à fait contraire aux mœurs -anglaises, on aurait eu honte d'en exprimer -le désir, tandis que maintenant cela -ne fait pas l'ombre d'un pli; et il est -plus ou moins entendu que les dollars -américains sont excellents pour redorer -les couronnes fermées. Les fortunes territoriales -ont depuis une quinzaine d'années -diminué de treize à quatorze pour -cent, de sorte que ce qu'on appelle les -grandes fortunes représente aujourd'hui<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -une très faible part de la richesse générale; -en même temps s'est accrue d'une façon -persistante la classe de capitalistes possédant -des fortunes de cinq à douze cents -livres par an; ceux précisément pour -qui l'aristocratie est un corps social supérieur -et intéressant dont on attend de -grandes choses. L'aristocratie anglaise, -appauvrie par des circonstances absolument -indépendantes de ses efforts et de -sa volonté, a cherché d'abord le moyen -de s'amuser à moins de frais pour -elle-même, puis ensuite à faire rentrer -de l'argent dans ses coffres. Sans vouloir -énumérer fastidieusement les causes -diverses de la diminution croissante -des grandes fortunes territoriales, il -faut faire partir de là uniquement cette<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -facilité nouvelle dans les mœurs; le parvenu -riche a été admis pour ce qu'il -pouvait donner, et nullement parce que -la barrière des préjugés s'était abaissée; -pris individuellement, chaque membre -de l'aristocratie qui mange, chasse et -danse chez Midas méprise parfaitement -Midas. Seulement, en l'ayant autorisé à -prodiguer l'argent pour la fêter, l'aristocratie -anglaise a élevé l'étalon de ces -magnificences hospitalières à un taux -qui lui avait été inconnu aux jours de -sa prospérité. Dans une société aristocratique -et fermée comme l'était encore il y a -vingt-cinq et trente ans la société anglaise, -les membres entre eux se connaissent -tous directement ou indirectement; et en -fait d'hospitalité on offrait naturellement<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -celle qui était proportionnée et relative -à des fortunes dont le chiffre n'était -guère un secret. Trop de luxe, tout ce -qui pouvait sentir l'ostentation voulue, -aurait été jugé parfaitement vulgaire. La -vie de château, les fêtes à Londres -étaient en rapport avec le train large et -simple de la vie journalière; l'honneur -d'aller à <i>Stafford House</i> ou dans n'importe -quelle autre maison ducale n'aurait -nullement été augmenté parce qu'il -y aurait eu de vingt-cinq à trente -mille francs de roses ou d'orchidées -dans les salons! Aujourd'hui un déploiement -de fleurs dans cette proportion -représente les vrais éléments de succès -pour une fête. Aussi une des manières -économiques de recevoir est-elle de faire<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> -en son propre nom les invitations aux -fêtes des nouveaux riches, lequel nouveau -riche demeurera ensuite ou ignoré -à tout jamais malgré ce qu'on aura -accepté de lui ou, si la chance lui est -favorable, sera toléré peu à peu, mais -c'est une affaire de pur hasard, et les -déboires sont fréquents.</p> - -<p>Le succès de l'Américain s'explique -par un côté spécial du caractère anglais, -cette volonté d'<i>ignorer</i> certaines choses; -l'Américain est un personnage anonyme -pour ainsi dire, on peut commodément -feindre ne rien savoir de son passé ni de -la source de sa fortune, ce qui est moins -facile vis-à-vis du nouveau riche qui est -de provenance nationale. L'amour-propre -souffre moins d'amener une épousée de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -New-York ou de Washington que de la -prendre à l'ombre d'une usine; il y a là -une nuance qui a été très commode à -l'orgueil héréditaire, puis l'Américain est -un être particulier dont, à l'occasion, la -vulgarité sera traitée de couleur locale, -ce qui n'est pas le cas pour un compatriote. -Il ne faut pas oublier non plus -que cette sorte d'uniformité de gens bien -élevés n'existe pas en Angleterre, et que -les manières de voir, les façons, les habitudes -de la grande classe moyenne ne -sont pas du tout celles de la classe supérieure; -on ne s'y trompe pas lorsqu'on -connaît l'une et l'autre, et par conséquent -la fusion est bien plus difficile.</p> - -<p>Le duc de Westminster, bien qu'immensément -riche, a vendu dernièrement, à<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -un prix de fantaisie, Cliveden, sa propriété -favorite, devenue presque patrimoine -national, à M. Astor, qui occupe -déjà un palais à Londres, palais qui est -mis perpétuellement à contribution, et que -son riche propriétaire prête généreusement -pour toutes les occasions charitables -ou autres; je crois que les membres de -l'aristocratie qui profitent de «Carlton -House» le font un peu dans cet ordre -d'idées qu'on apporte avec les relations -en voyage; on accepte et on pratique des -familiarités qui seraient inadmissibles chez -soi. Malgré tout, l'Américain à Londres ne -peut être qu'un accident, et le jour où l'on -voudra le boycotter, rien de plus facile. -Cette conviction rend les relations plus -aisées, quelque écrasante que soit la supériorité<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -de l'argent. Le juif aussi est plus -ou moins un exotique, sauf les Rothschild -qui sont arrivés à faire corps avec l'aristocratie -anglaise; ils ont cessé de se marier -entre eux, et dans leurs demeures -privées n'ont qu'un luxe de bon aloi. -Dernièrement encore je voyais le matin, -au parc, lady Rothschild, femme du chef -de la maison; elle était aussi mal et aussi -simplement mise qu'une duchesse de la -vieille école; avec cela la tournure d'une -bourgeoise de la rue de la Victoire; -car la marque de race est indélébile, et -celle-là, fille d'un Rothschild qui fut -rabbin, en a le type le plus marqué; -mais enfin il est bien certain que, vêtue -ainsi, son voisinage n'était pas écrasant.</p> - -<p>Les premiers à être corrompus par ce<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -changement de la vieille société ont été -les jeunes gens; autrefois les bonnes -grâces des nobles maîtresses de maison -leur étaient nécessaires pour faire leur -chemin dans le monde, aujourd'hui ce -sont eux qui sont nécessaires aux maîtresses -de maison. La plupart du temps -ils sont invités par des tiers; le sans-façon -qu'ils ont apporté chez les parvenus -indigènes ou étrangers, ils le conservent -comme manière définitive; la politesse la -plus élémentaire est mise de côté, celle -même de se faire présenter à son hôtesse. -De l'excès de conventionalité on est tombé -dans l'excès de cynisme: des fils de -famille n'ont pas rougi de servir (moyennant -finances) de recruteurs à des tapissiers -ou à des couturières; eux-mêmes<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -sont devenus couturiers et recommandent -l'article à leurs danseuses; il y a là le -plus lamentable renoncement à la dignité -personnelle, la véritable nécessité n'ayant -rien à invoquer là dedans, et une société -aristocratique qui ne saurait pas sauver -ses membres d'une telle humiliation -serait indigne de subsister.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La sorte d'abdication volontaire de la -reine est responsable en grande part de -tous ces changements. Un prince jeune -et aimable, relativement pauvre, s'est vu -déléguer la tâche souvent onéreuse de -remplacer la royauté absente. Si le prince -eût été riche, s'il eût eu derrière lui une -reine et mère toujours prête à payer ses -dettes, alors il aurait pu tenir, et il<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -aurait sûrement tenu son rang, sans -aucun des accomodements où il s'est laissé -aller peu à peu et qui ont cumulé dans -des amitiés compromettantes: les fameux -W..., de baccara et scandaleuse mémoire, -et la familiarité d'un trop riche baron.</p> - -<p>Personne ne s'est cru trop fier ni trop -haut placé pour dédaigner ce que la -royauté acceptait; l'avènement anticipé -de ce ménage, personnellement profondément -sympathique, a été un vrai malheur -pour la société anglaise. La princesse, -aimable, douce et populaire, élevée -dans une cour très simple, n'a pas su -imposer les façons sérieusement respectueuses -qui auraient seules convenu; -elle a voulu avoir des amis, et a traité -ses amis sur un pied d'égalité. Les mœurs<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -faciles de l'héritier présomptif ont encouragé -les mœurs faciles chez d'autres; -le ton de <i>Marlborough House</i> n'a pas été du -tout celui d'une cour. La princesse, jolie -et élégante, aimant la parure, a exercé -une influence toute de frivolité et de -douceur, et les vertus privées, excellentes -en soi, ne répondent pas toujours à celles -nécessaires aux princes; récemment encore, -un journal très bien informé et -bien noté, parlant du prince de Galles -et de ses filles, disait (en manière -d'éloge) que les relations des princesses -avec leur père sont celles de sœurs avec -un frère aîné très aimable et très <i>cheery</i> -(gai).</p> - -<p>Le sentimentalisme purement allemand -de la vieille reine a aussi exercé une<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> -influence débilitante; le génie anglais a -quelque chose d'extrêmement viril et -ne se porte pas facilement aux regrets -superflus; même une sorte de pudeur -morale aurait interdit dans les classes -élevées l'étalage public d'une douleur -privée. Sur tous ces sujets une réticence -acquise était devenue une seconde -nature. La reine, au contraire, en véritable -Allemande, a donné à sa douleur conjugale -un caractère de fétichisme; loin -de la cacher, elle l'a révélée à tous; -les portraits, les médaillons, les monuments -commémoratifs en ont été les -signes extérieurs. Dans d'autres temps, -une femme de ce rang qui se serait sentie -frappée ainsi aux sources mêmes de la -vie, ou se serait retirée dans un cloître,<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -ou aurait abdiqué, cela aurait eu une -sauvage grandeur; mais cet affichage -persistant pendant trente ans du même -sentiment s'accordant avec tous les -adoucissements d'une existence royale, -sans les corvées et les contraintes de -la royauté, a quelque chose d'énervant. -Un goût théâtral se mêlant aux actions -ordinaires de la vie s'est répandu en -Angleterre, le pays du monde le moins -porté par tempérament national à ce -genre d'ostentation. Le factice a pris la -place du naturel, la vie est devenue une -exhibition scénique. On veut paraître -artistique, esthétique, «<i>up to date</i>», qui -correspond à fin de siècle, il s'est fait un -méli-mélo de sentimentalité à froid, d'incrédulité -et de cynisme affecté. On peut<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> -dans la société anglaise d'aujourd'hui -professer les théories les plus subversives, -se déclarer incrédule est d'un ragoût assez -bien porté; et les premiers penseurs de -l'Angleterre ont étouffé sous une férule -puritaine! Et Stuart Mill, il y a quarante-cinq -ans, <i>n'osait</i> pas publier ses livres, de -peur du scandale furieux que provoqueraient -ses doctrines; à l'heure qu'il est -le blasphème n'est pas pour déplaire! -L'état d'esprit de la société anglaise -contemporaine ressemble un peu à celui -de <i>défroqués</i>, la peur de ce qu'ils ont -laissé derrière eux les fait courir à de -bruyants excès.</p> - -<p>Cette société, dans sa classe supérieure, -est malade et très malade; elle -a dépouillé ses anciens, lourds mais<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -solides préjugés et les a remplacés par -rien.</p> - -<p>Heureusement, pour lui rappeler les -grandeurs d'antan et ses saines traditions, -l'Angleterre a encore les mollets -de ses valets de pied: aussi longtemps -que ces mollets seront en honneur, aussi -longtemps que le bas de soie sera l'ambition -des beaux hommes d'une certaine -classe, la vieille Angleterre n'aura pas -vécu; et ces mollets sont encore fort -beaux et fort respectés, on les voit sur -le seuil des grandes maisons, on les voit -même sur le trottoir, roulant le tapis qui -a permis de marcher jusqu'à la voiture, -et les jours de «Drawing room» ils se -raidissent, immobiles, derrière le carrosse -de gala,—et les gamins les<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -gouaillent, mais les envient.—La domesticité -en Angleterre est peut-être le -corps social le moins déformé, il est -encore jaloux de ses prérogatives, convaincu -de son importance; tant que des -personnages à mine d'ambassadeur consentiront -à vous précéder sur des escaliers, -et que des Adonis couvriront leur -chef de poudre, il y aura une pairie -héréditaire, et c'est ce qui me fait -espérer qu'elle ne disparaîtra pas de -sitôt.</p> - -<p>Seulement, les intérieurs plus modestes -commencent à avoir de la peine à trouver -des serviteurs mâles, et il est très reçu -maintenant d'avoir plusieurs femmes, et -le service n'en souffre nullement. Le -domestique anglais n'a du reste jamais<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -été que pour la parade, toute besogne -fatigante a toujours été accomplie par les -femmes; elles continuent, mais une créature -supérieure de leur propre sexe est -préposée aux fonctions de luxe; elles ont -extraordinairement bon air, ces <i>parlour-maids</i> -élancées, rigoureusement habillées -de noir, le petit bonnet blanc et le tablier -de mousseline en bavette; elles possèdent -les solides traditions de respect silencieux, -ce sont des aristocrates, des personnes -ayant conscience de leur propre -dignité et de la beauté de l'édifice social -qui leur a donné des inférieurs.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2> - -<h2>«SOCIETY PAPERS»</h2> - - -<p>On a dit et redit que c'est dans les -salons du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle que se prépara la -révolution; ce sont les <i>Society papers</i> qui -préparent en Angleterre le changement -qui arrivera un jour ou l'autre;—ce sont -ces journaux qui sapent lentement mais -sûrement le sentiment de respect superstitieux -qui entourait la royauté en tant -que royauté; une lumière crue est projetée -sur les moindres actions de ceux -qui tiennent à cette royauté, et il est<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -indubitable que cette lumière enlève beaucoup -à l'illusion. Et ce qui constitue le -vrai danger de cette littérature, c'est précisément -qu'elle n'est pas haineuse: rien -ne révolte, rien ne provoque une explosion -de sentiments contraires, mais on -s'habitue à voir qu'en réalité il y a bien -peu de chose sous ces oripeaux devant -lesquels on s'inclinait par habitude. Les -critiques portant sur les actions de la -reine et de ses enfants sont celles qu'on -se figurerait seulement possibles dans -une presse hostile; eh bien, pas du tout, -il paraît que c'est par affection qu'on les -morigène ainsi; en vérité Shakespeare -avait raison: «<i>Familiarity breeds contempt</i>» -(la familiarité engendre le mépris). -La familiarité est poussée présentement,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> -au delà des limites permises, le mépris -n'est pas loin, il est peut-être déjà là.</p> - -<p>Le «potin» est maintenant devenu -une institution sociale, et est passé à -l'état de besoin, d'appétit qu'il faut absolument -satisfaire. On ne s'imagine pas -jusqu'où cela est poussé, et la liberté et -la désinvolture avec lesquelles se franchit -le mur Guilloutet,—il est loin le temps -où l'Anglais pouvait dire que sa maison -était une forteresse.—La reine, le prince -de Galles et sa famille sont les moins -épargnés, et leurs affaires particulières, -leurs espérances et tout ce qui les concerne, -est discuté sur un ton d'égalité, et -même de supériorité qu'on conçoit à -peine. Il a fallu, pour en arriver à oser -se mêler à ce point des affaires du voisin,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -un pays où le duel est discrédité, et où -la seule ressource contre certaines impertinences -est l'appel aux tribunaux, parti -extrême, qui fait hésiter les plus braves.</p> - -<p>Il est advenu de cette presse potinière -ce qui est arrivé avec une certaine presse, -en France; les hardiesses les plus téméraires -d'il y a vingt ans sont tombées au -rang de gentillesses assez fades. En Angleterre -on a été de l'<i>Owl</i> (le hibou) au -<i>Modern Society</i>, et le pas franchi est -effrayant! L'<i>Owl</i>, lorsque son premier -numéro parut, fut jugé une entreprise -extrêmement osée; édité dans un format -élégant, composé de quelques feuilles seulement, -il servait à ses lecteurs des articles -courts, bien tournés, racontant en -termes choisis et voilés les nouvelles et<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -les scandales du jour. Pas de noms, des -insinuations à peine, tout cela dans le ton -de la bonne compagnie; il fallait en être, -du reste, pour trouver intérêt à ce joli -petit journal. Sa rédaction fut d'abord -un mystère, bientôt percé, mais qui était -cependant assez bien défendu pour ajouter -au piquant de ses informations. On sut -qu'Algernon Borthwick, alors, comme -aujourd'hui, directeur du <i>Morning Post</i>; -alors, comme aujourd'hui, homme d'esprit -et homme du monde, en était le fondateur -et l'inspirateur; il avait groupé -autour de lui un cercle de «Hiboux», -oiseaux de choix, dont les conciliabules -secrets excitaient la curiosité publique; -le succès du <i>Owl</i> fut très grand, mais -on s'adressait à un public trop restreint,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -l'entreprise ne fut pas continuée.</p> - -<p>Quelques années après, un joli garçon -du nom de Bowles, fort goûté des femmes -qui le déclaraient plein d'esprit, fonda le -<i>Vanity Fair</i> (foire à la vanité). Ce fut le -commencement du reportage à outrance, -les cancans mondains étant la seule raison -d'être du nouveau journal qui annonçait -les nouvelles avant même que les -intéressés en fussent avisés! Le goût de -se voir imprimé se développa comme une -épidémie; ce n'était plus la simple nomenclature -du <i>Morning Post</i> ou du -<i>Court Journal</i>, mais de véritables articles -louant la beauté, approuvant ou -désapprouvant ceci ou cela, enfin le ton -d'une caillette mal élevée. Le genre était -fondé, aujourd'hui c'est une puissance.<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> -On ne peut vivre à Londres sans lire -le <i>World</i> ou le <i>Truth</i>; ces deux feuilles -se rencontrent sur toutes les tables, et -leurs colonnes serrées sont avalées avec -délices.</p> - -<p>Madame de Sévigné écrivait que la -mauvaise compagnie est infiniment préférable -à la bonne, parce qu'on a moins -de peine à s'en séparer; dans le même -ordre d'idées, on peut dire que les indiscrétions -ultra épicées de quelques feuilles -parisiennes sont moins dangereuses pour -le goût public parce qu'elles n'auront -jamais qu'une catégorie spéciale de lecteurs. -Ces lecteurs trouveront, sans doute, -un plaisir particulier et sauvage à deviner -les noms que cachent des pseudonymes -complaisants, mais, en somme, ils<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -ne s'intéressent réellement qu'aux faits -et gestes des débonnaires personnes dont -le nom ne se dissimule pas plus que la -personne, et quant aux échos de journaux -comme le <i>Figaro</i>, le <i>Gaulois</i> ou le <i>Sport</i>, -ce sont des riens, et la nomenclature de -quelques fêtes, avec l'ébruitement des -déplacements de la reine Isabelle ou autre -Majesté dans la dèche, en fait le principal -attrait; ce n'est pas encore cela qui gâtera -l'estomac public.</p> - -<p>Mais prenez un numéro de Noël du -<i>Truth</i>, et vous verrez ce qu'on se permet -de dire à l'héritier du trône. A -peine, en France, dans cette France républicaine, -critique-t-on faiblement l'amitié -d'un prince d'Orléans pour le baron -Hirsch; en Angleterre, l'engouement du<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -prince de Galles pour ce même baron -est l'objet des plus sanglantes critiques; -les <i>Society papers</i> se sont arrogé droit de -haute et basse justice sur les actions des -grands, et ils leur disent leurs vérités, -qui, comme jadis celles du père Bonhours, -sont souvent des injures.</p> - -<p>Veut-on un petit échantillon, entre -cent, du bon goût des indiscrétions du -<i>World</i> qui, cependant, va beaucoup -moins loin que le <i>Truth</i>: On y raconte -que le <i>prince Baudouin</i>, mort récemment, -était remarquable par sa ressemblance -avec Napoléon I<sup>er</sup>, et on rappelle -que l'empereur avait passé pour être -l'amant de la grande duchesse Stéphanie -de Bade, <i>grand'mère</i> du prince! Même le -formidable empereur allemand n'est pas<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -plus ménagé qu'un autre, et on se demande -quelle nouvelle <i>bêtise</i> (le mot en -français) il va faire? Quant aux grands -seigneurs anglais et à tous ceux qui font -partie des «dix mille d'en haut», leurs -affaires intimes sont propriété publique, -et de même que les photographies de -leurs femmes s'étalent partout, et que -chacun peut critiquer la forme de leur -nez, leur vie est offerte en pâture à la -curiosité, ou, pour mieux dire, à la malignité. -Et comme le <i>Truth</i> et le <i>World</i> -n'ont pas de plus grand plaisir que de -se contredire, l'émulation ne se ralentit -jamais. Il faut lire dans ces journaux ce -qui est censé représenter le bavardage -féminin: le tranquille cynisme qui le distingue -est renversant!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p> - -<p><i>Jouir</i> semble être le but unique et légitime -de toute existence; la spirituelle personne -qui écrit dans le <i>Truth</i> décrit avec -la même volupté un nouveau plat, ou -une nouvelle robe, et tout cela n'est pas -un rendu de chic, mais l'expression véritable -des sentiments courants. Cette -préoccupation de jouir de la vie emplit -et absorbe les existences, tout est poussé -à l'extrême; ainsi les visites dans les -châteaux sont devenues des obligations -aussi onéreuses que les séjours à Marly -pour les anciens courtisans; on veut être -magnifique à n'importe quel prix, et -cependant tout le monde à peu près crie -misère, car l'Angleterre traverse une -crise agraire et financière très réelle. De -là le prestige d'une madame Mackay, qui<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -charge les tribunaux de démentir officiellement -qu'elle ait été blanchisseuse, -et d'un baron Hirsch, <i>baron Centpercento</i>, -comme l'appelle le <i>Truth</i>. Cependant -un léger, très léger mouvement antisémitique -commence en Angleterre, c'est -une faible et première protestation contre -l'écrasant empire de l'argent, empire qui, -en s'étalant trop, arrive à réduire à l'état -de comparse et de satellite l'héritier du -trône lui-même—on le lui dit, du reste, -tout nettement;—le manque de respect -va plus haut que les princes et atteint les -choses jugées les plus sacrées pour un -Anglais. Dans une récente nouvelle du -World, on parle d'un serment sur des -«<i>Bibles et autres machines</i>», oui «<i>Bibles</i> -et <i>autres machines</i>!!» et cela s'imprime<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -dans un journal répandu et -bien famé! et puisque cela passe, il faut -croire que cela amuse.</p> - -<p>Ce goût du potin devient, dans les -classes inférieures, une véritable voracité; -c'est pour y satisfaire qu'on a fondé -le <i>Modern Society</i>, qui, pour deux sous, -donne presque un volume rempli d'histoires -sur l'un et sur l'autre. On y parle -de la reine, en termes de dérision, et -cependant avec un demi-sérieux. Ceux -qui écrivent sont presque étonnés de leur -hardiesse. Il est difficile de calculer l'influence -pernicieuse que peut avoir une -pareille publication, qui ne sert que les -pires instincts, l'envie, la basse médisance, -le dénigrement empoisonné. C'est, -à proprement parler, de la littérature de<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -cuisine, et il est à supposer qu'elle fait -les délices des <i>flunkeys</i> en bas de soie, -qui en sont peut-être les collaborateurs.</p> - -<p>Le besoin de publicité est passé en -manie, et pour se rendre bien compte -jusqu'où il peut aller, il faut voir les -feuilles à clientèle féminine, le <i>Lady's -Pictorial</i>, par exemple, publication très -répandue et très bien vue. Comme on -s'adresse à une clientèle qui ne souffrirait -pas le scandale, on a cherché autre chose -pour affrioler, et voici ce qu'on a trouvé. -On publie les portraits des demoiselles -qui se marient, sept, huit, dans un même -numéro; ce sont des jeunes personnes -quelconques, sans l'ombre d'une notoriété, -elles ont eu le tranquille toupet d'envoyer -leur photographie et la liste, détaillée<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -jusqu'au chèque, jusqu'au plus mince -objet de leurs cadeaux; laides ou jolies -les voilà, de face, de profil, en buste ou -en pied; les yeux rêveurs ou les yeux -baissés; quelques-unes sont en robe de -mariée, et alors Pilotelle est appelé à -corriger la nature, et les représente avec -des yeux immenses, des bouches microscopiques -et des nez grecs! Fiancés et -parents sont évidemment ravis et les lectrices -aussi, il faut le croire.</p> - -<p>C'est un monde qu'un seul numéro -d'un de ces journaux, il y a de tout là -dedans: de l'art, de la mode, de la morale, -de l'hygiène (consultations médicales -pour les personnes et les bêtes), une -page pour les enfants, aussi avec <i>portrait</i>, -pour flatter la prodigieuse vanité des<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -parents; de la cuisine, du jardinage, -tout cela traité à <i>fond</i>; mais j'arrive au -clou, à l'inédit, c'est la correspondance -sur la <i>physionomie</i>; une demoiselle qui a -écrit un volume sur l'influence des étoiles, -qui forme des élèves qui la suppléent au -besoin, dévoile les caractères sur la vue -d'une photographie, elle en fait autant -d'après l'écriture, mais la graphologie -étant une branche inférieure de son art, -elle l'a passée à son élève, qui signe -<i>Mercure</i>. Les réponses sont inimaginables -et il y en a plus de cinquante dans -un même numéro. Un monsieur, par -exemple, y apprend qu'une femme dont -la planète serait <i>Vénus</i> lui conviendrait -mieux; le <i>menton</i> d'une autre montre de -la <i>sympathie</i>; beaucoup de personnes sont<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -sous l'influence de la <i>lune</i> et de <i>Vénus</i>; -le <i>nez</i> de celui-là indique un sentiment -d'honneur; un autre <i>nez</i> montre une -<i>susceptibilité à l'influence du sexe opposé</i>! -L'explication des <i>grains de beauté</i> est -maintenant réservée pour le huis clos—du -reste, la consultation particulière coûte -dix shellings; il est vrai que c'est pour -rien, afin d'acquérir la certitude que le -nez de votre fiancé témoigne de la susceptibilité -à l'influence du sexe opposé!!</p> - -<p>Voilà où en arrivent les gens pudibonds, -et le plus joli est qu'ils n'ont pas, -je crois, la moindre idée de leur indécence. -Les lectrices du <i>Pictorial</i> sont évidemment -les plus honnêtes femmes du -monde, mais de l'ancienne répugnance -à exhiber sa personne en public, il ne<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -reste plus rien. O douces Anglaises des -keepsakes d'antan, où êtes-vous? elles -seraient cruellement étonnées de voir -comment s'occupent leurs descendantes.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2> - -<h2>CLUBS DE FEMMES</h2> - - -<p>Aller au club est en train de devenir -pour les femmes une occupation naturelle -et légitime. Les avantages de liberté, -de confort et d'élégance que présente le -club masculin n'étaient pas pour échapper -aux femmes avancées, comme elles -s'intitulent fièrement, qui veulent la vie -plus douce et plus facile pour elles et pour -les sœurs, et qui ambitionnent la possession -des mêmes privilèges dont jouissent -les hommes. Comme l'œuvre de la revendication<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> -sociale de la femme a pour -porte-voix en Angleterre des femmes -riches et irréprochables, haut placées -dans le monde, elle a pris un caractère -spécial et s'est élevée au-dessus de ce -quelque chose qui, en France par exemple, -ressemble beaucoup plus à la clameur de -l'envie qu'à l'appel sérieux vers une égale -justice et qui a revêtu par ses manifestations -saugrenues un caractère presque -burlesque. En Angleterre, au contraire, -tous les efforts sont pratiques et efficaces; -le jour où des femmes ont -désiré secouer le joug qui les empêchait -d'avoir un club, elles s'y sont prises de -façon à réussir, et les clubs de femmes à -Londres, déjà florissants et appelés à un -avenir de succès, ont un cachet parfaitement<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -distingué et rassurant, ce qui -n'empêche nullement un grand nombre -de leurs membres d'avoir des idées parfois -profondément subversives.—Nous -prenons un club typique, celui des -<i>Pioneers</i> (<i>Pionniers</i>), dont l'emblème peu -modeste est une hache, avec laquelle ces -intrépides combattantes se proposent de -défricher l'épaisse forêt du préjugé. Leur -œuvre n'est pas mince, mais il ne faut -pas douter que malgré leur nombre -encore restreint, elles n'arrivent à faire -une bonne entaille. L'esprit qui anime -ces deux cent quatre-vingts femmes, -de grades et de conditions si variés, -depuis la dame d'honneur d'une princesse -de la maison royale jusqu'à l'actrice, -est exprimé par l'inscription en<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -grosses lettres, placée au-dessus de la -grande porte de leur très joli et très -élégant salon.—Voici ce qu'on lit: -<i>Ils disent. Qu'est-ce qu'ils disent?</i> <span class="smcap">Laissez-les -dire.</span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tout d'un trait, elles sont parvenues à -ce point unique, absolu de liberté, qui -consiste à s'affranchir de l'opinion d'autrui. -Dans un pays qui, il y a vingt ans, -était sous la férule de l'imaginaire -<i>M<sup>rs</sup> Grundy</i>, personnage représentatif de -tous les préjugés, de toutes les convenances, -il faut avouer que c'est un beau -progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux -cent quatre-vingts femmes, qui en somme -sont une élite, ont pour toujours répudié -le rôle d'holocauste que la société<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -octroie depuis des siècles si généreusement -à leur sexe, et ayant connu le bienfait -de s'appartenir, elles sont avides -de procurer l'affranchissement de leurs -sœurs pauvres et opprimées. L'apostolat -est naturel au caractère anglais et convient -très bien à l'aplomb qu'ont généralement -les femmes de cette race. Pour la plupart -(les catholiques étant en minorité) elles -ont eu, dès leur enfance, l'habitude de la -discussion religieuse et du prosélytisme -individuel, celle aussi de se former une -opinion, et un point d'appui <i>absolu</i> leur a -fait défaut à toutes. La véritable puissance -occulte en Angleterre a été pendant longtemps -et surtout pendant ce siècle-ci, l'hypocrisie -officielle; on la respectait, comme -en pays vraiment catholique on respecte<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -l'Église.—Aujourd'hui on se tient dans -la lumière, chacun pense et agit suivant -son inspiration. Dire que cet état de -choses ne produit pas d'extraordinaires -confusions serait contraire à la vérité, -mais pourtant au milieu de ce chaos -d'œuvres multiples surgies d'imaginations -exaltées, il en est une qui est l'œuvre -maîtresse, celle à laquelle un nombre -considérable de grandes dames consacrent -leur temps, leur fortune et leur influence -c'est celle de la <i>Tempérance</i>, et elle est -vitale. On ne pourra jamais exagérer les -ravages de l'ivrognerie en Angleterre, ni -ses conséquences parmi les femmes de la -classe pauvre, non seulement par le fait -qu'elles s'y adonnent et y perdent tout -sentiment humain, mais par les abominables<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> -traitements qu'elle leur procure -de la part des hommes, maris ou amants, -les violences auxquelles toutes ces malheureuses -sont soumises sont atroces, la -fréquence des visages tuméfiés est effrayante, -et aussi longtemps qu'il en sera -ainsi, tous les autres efforts seront vains.—Ce -n'est donc pas uniquement pour -se reposer, lire et fumer que les membres -des clubs de femmes se réunissent; toutes -les misères de la vie des femmes sont -librement discutées, et pour la première -fois les personnes intéressées ont voix à -la question.—Il est très évident que si -toutes les femmes étaient mariées, tous -les mariages fortunés, le club féminin -serait un non-sens, mais, étant données -les ordinaires conditions de l'existence<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -humaine, il remplit une lacune, et pour -un grand nombre de femmes de cœur et -d'intelligence, il supplée à un besoin véritable. -Dans les pays catholiques—car il -faut toujours en revenir là, pour bien comprendre -les mœurs anglaises,—l'Église -avec la multiplicité de ses œuvres, avec -ses couvents qui répondent aux aspirations -les plus diverses, offre un débouché aux -natures que les lois moyennes de la vie -ne satisfont pas. En pays protestant, des -voies particulières sont cherchées par ces -natures d'exception, et il en résulte de -biens singuliers mélanges de philanthropie -et de mondanité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Certes, le type de la femme militante -et masculine n'est pas sympathique, il ne<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -s'ensuit pas qu'il ne soit pas respectable.</p> - -<p>La présidente et fondatrice du <i>Pioneer -Club</i> incarne tout à fait ce type; elle est -riche, elle est mariée, et sa vie est un -mouvement perpétuel. Comme en Angleterre -changer de nom est une formalité -sans conséquence, elle a commencé, en -héritant de son père, par reprendre le -sien propre, qui est fort ancien, elle a -ensuite fermé tous les cabarets situés sur -ses propriétés, et les a remplacés par des -cafés de tempérance: orateur, elle parle -continuellement et à ses tenanciers et en -public; dans la vie privée, elle joue la -comédie avec passion; elle est en outre -musicienne, collectionneuse de curiosités, -enfin son existence est multiple. Très -populaire, très influente, elle est toute<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -désignée pour être une des premières -femmes qui siégera au Parlement et, -soyez-en sûr, elle ne doute pas d'y prendre -part un jour: tout cela est souligné -par un habillement et une coiffure qui -donnent à son portrait en buste l'exacte -apparence d'un homme,—et, on a beau -dire, ceci est déplaisant.</p> - -<p>J'insiste sur l'importance de ces clubs -de femmes, car je suis absolument persuadé -qu'ils auront une influence énorme -sur la formation de la société de l'avenir -et qu'avec la lassitude presque générale -de servage familial et domestique, les -difficultés toujours croissantes de la vie -matérielle, en même temps que le développement -de besoins factices, ils sont -appelés à jouer un rôle très considérable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p> - -<p>Ce <i>Pioneer Club</i> est présentement dans -une maison tranquille, à deux pas de -Bond street; toutes les pièces sont claires -et décorées avec le goût délicat qui prévaut -actuellement en Angleterre: le principal -salon a des murs jaune pâle et -porte une frise de grosses fleurs d'iris. -Tout le panneau du milieu est occupé -par un tableau bien caractéristique. Dans -une espèce de mer de feu s'abîme, les -yeux clos, une femme couchée, au-dessus -d'elle, s'élevant du mouvement de la -Liberté sur la colonne du 29 juillet, une -autre femme l'étoile au front surgit. Au -premier abord cette composition énigmatique -étonne; en voici la glose. La femme -qui disparaît, c'est la femme du passé, -l'autre c'est la femme de l'avenir! Il faut<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -ajouter que l'une et l'autre sont dans le -costume de notre première mère!</p> - -<p>Les aspirations supérieures qui occupent -l'esprit de certains membres du -cercle ne les rendent évidemment nullement -indifférentes aux choses extérieures. -Au premier étage se trouvent deux salons, -le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été -dissimulé avec soin, car, sur ce point, le -courage moral manque encore un peu, -pourtant cela n'a pas empêché de l'installer -avec les divans bas les plus voluptueux -et les vastes coussins les plus moelleux: -mais à cette fausse honte, à propos -de ce fumoir, on retrouve bien l'Anglaise. -Au second étage, on trouve <i>la Chambre -du silence</i>, où les membres peuvent aller -lire et travailler; une inscription au-dessous<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -de la glace rappelle que le silence -est d'or; du reste, les devises sont en -grand honneur dans cette maison; celle -de la salle à manger m'a paru bien singulière: -«Aime-toi en dernier.» On ne -dira pas qu'on pousse à la consommation; -enfin même saint Augustin a été mis à -contribution et exhorte les membres du -Club à avoir «dans les grandes choses -l'unité, dans les petites la liberté, et dans -toutes choses la charité».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Voilà qui est bien, et les <i>Pioneers</i> ne -se tromperont pas beaucoup si elles pratiquent -tous ces excellents conseils, qu'une -sage prévision leur remet sans cesse devant -les yeux. Pour être indépendantes, ces -dames n'ont pas répudié la société du<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -sexe fort, et le mardi les hommes peuvent -être invités de même que, dans un -grand nombre de clubs d'hommes, on -a le droit maintenant, à certains jours, -de faire cette même politesse aux femmes; -enfin il existe un club mixte (l'Albermale). -Les sujets les plus divers sont à -l'ordre du jour au club des Pioneers; -une salle est réservée pour les conférences, -et des coteries à noms variés s'y succèdent; -on parle beaucoup, et il y a là une -soupape qui, au fond, est sans inconvénient, -tandis que se sentir rattachées à un -groupe est, pour nombre d'isolées, un -bienfait inappréciable. Aujourd'hui, en -Angleterre, les femmes s'occupent hardiment -des questions qui les regardent, et -se sont avisées par exemple, que, sur le<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -mariage et la prostitution, elles en avaient -peut-être autant à dire que les hommes; -même pour certaine d'entre elles, les deux -sont synonymes, et, à l'heure qu'il est, -une romancière, dont les œuvres sont -lues et commentées avec passion, aborde -hardiment ces sujets sous leurs aspects -les plus réalistes; elle est, au fond, la -voix qui a crié tout haut ce que des milliers -de femmes ont pensé sur la révoltante -inégalité du mariage, non seulement -au point de vue abstrait de la soumission -et de l'obéissance morale, mais au point -de vue matériel, en livrant, sans la moindre -hésitation, la pureté au vice. <i>Madame -Sarah Grand</i> a osé dire qu'il y avait à ce -sujet une cécité morale chez l'homme et -chez la société en général; elle l'a dit<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -avec les longueurs et les répétitions qui -plaisent au public anglais; elle l'a dit -avec exagération, mais néanmoins, c'est -une vérité qu'elle a proclamée, et les -honteuses servitudes physiques qui peuvent -être imposées à la plus chaste des -vierges dès qu'elle est épouse ont été, par -cette courageuse femme, dénoncées pour -ce qu'elles sont: des abominations.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il se fait un grand réveil dans le cœur -de la femme anglaise, et il y surgit une -pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout -à fait sûr qu'il n'y ait pas quelque chose -de morbide dans ce besoin de s'occuper -de plaies sociales, et surtout de le faire -aussi bruyamment, mais en même temps -nul ne peut contester l'urgence à apporter<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -des remèdes au désastreux état de dégradation -où naissent, vivent et meurent -tant de femmes; la pensée de leurs souffrances -trouble celles qui ne souffrent -pas, et les bonnes volontés se lèvent de -tous côtés.</p> - -<p>Les femmes ont voulu tout voir et connaître; -elles se font journalistes, et en -cette qualité ne reculent devant aucune -épreuve. En voici une qui a vingt-quatre -ans, avenante de visage, elle est veuve et -fait partie de l'état-major de l'une des -feuilles les mieux informées de Londres; -on lui demande d'écrire un article sur les -femmes qui vendent des fleurs sur la voie -publique. Qu'est-ce qu'elle fait? elle revêt -leur costume, et se tient deux jours durant, -un évent devant elle, au coin de Piccadilly,<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -offrant des bouquets, et ne reculant -devant aucun colloque—puis, suffisamment -édifiée, elle compose son article, et -reçoit les chaleureuses félicitations de son -directeur; et des épreuves de ce genre, -elle les a multipliées: elle a couché au -Work-House, elle ne se dérobe devant -rien, car elle s'est passionnée pour sa -besogne; chez elle, comme chez la femme -écrivain que je citais, comme chez les -femmes qui haranguent en public, la -modestie féminine a totalement disparu -et ce n'est pas de l'impudeur, c'est plutôt, -il me semble, comme un endurcissement -d'épiderme; elles ne perçoivent plus les -sensations qui auraient révolté des créatures -plus délicates; le <i>but</i> est devenu la -grande chose, et si on attrape un peu de<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -boue pour l'atteindre, il n'y a qu'à se -laver en arrivant; la timidité et l'enfantillage -ont perdu tous leurs droits séculaires; -on marche rapidement à un état -social où la femme ne se trouvera plus -tenue de rendre compte de sa vie privée -à qui que ce soit, et revendiquera sur -ce point la liberté dont jouissent les -hommes. En fait, les réputations se ménagent -surtout en vue du mariage; dès -que le mariage devient indifférent, il ne -reste plus que le souci de la réalité, dont -la connaissance suffit aux sincères, et -rien du tout pour les autres.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Voici par exemple deux familles composées -de femmes qui donneront un -échantillon de la façon dont s'entend la<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -vie aujourd'hui. Dans la première, la -mère est veuve d'un professeur à Cambridge, -c'est-à-dire tout ce qu'il y a de -plus honorable; elle a quatre filles dont -l'aînée a trente ans, toutes cinq possèdent -l'indépendance matérielle; la mère, déjà -âgée, a des opinions politiques très avancées -et parle continuellement dans les -réunions publiques, elle vit seule; la fille -aînée, qui est journaliste, habite un appartement -de garçon et possède toute l'indépendance -d'un jeune célibataire, elle est -intelligente, heureuse et irréprochable; la -seconde s'est donnée aux hautes études et -professe l'histoire à Girton; la troisième, -a fondé une entreprise agricole afin de -voir s'il ne serait pas possible de faire -gagner la vie aux femmes comme <i>jardinières</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -et déjà cette idée a grand succès -et paraît très pratique à l'application; la -quatrième enfin est sculpteur; chacune -vit chez soi pour soi et, il faut lâcher le -mot, en parfaite égoïste, mais c'est la note.</p> - -<p>Une autre famille, riche aussi et du -plus respectable milieu compte quatre -femmes: la mère, qui garde le foyer -selon les humbles et modestes traditions -d'autrefois; l'aînée des filles est <i>matron</i> -(supérieure) dans un hôpital, la seconde -consacre son temps et son argent aux -œuvres de miséricorde, et la troisième, -jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse -sainte, toute seule dans les plus bas -quartiers de Londres, afin de s'occuper -des enfants des écoles; et le <i>soir</i>, l'hiver, -cette fille de vingt-six ans, qui est charmante,<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> -je le répète, descend dans les -rues où l'on peut tout craindre, et les -traverse sans peur, pour aider à donner -aux plus déshérités des déshérités des -<i>soirées heureuses</i>, car c'est une œuvre, aller -amuser, occuper, tous ces petits dont la -vie n'est qu'une lutte douloureuse.</p> - -<p>Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque -chose d'anormal et cette façon purement -personnelle de vivre est fausse en son -principe; cet éparpillement de tant de -forces et de volontés détruisant la famille -demeure mauvais, et je crois, pour ma -part, que ces sept femmes, toutes évidemment -de trempe morale supérieure, -seraient plus utiles, même socialement, -en fondant une famille, en transmettant -leur courage et leur énergie, en fortifiant<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -un cœur d'homme, qu'en mettant ainsi -seules la main à la charrue. Mais, pour le -moment, il n'y a pas à réagir contre ce -mouvement, l'impulsion est donnée et -paraît irrésistible. L'obscurcissement de -la notion de devoir, ou plutôt la transposition -de cette notion, produit chez les -natures faibles des résultats singuliers; -les femmes, pour gagner leur vie, adoptent -les plus surprenants métiers; ainsi il -existe parmi les dames (<i>ladies</i>) des <i>détectives</i> -féminins; par exemple, une veuve -ornée d'un nom connu et authentique -voyagera sur le continent, et se trouvera -par hasard suivre les pas de quelque -couple en rupture de ban: elle les épie -tout simplement pour le compte d'une -agence, et son témoignage sera accablant<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -devant la cour du divorce et je suis presque -convaincu que celle qui exerce ce -métier n'en a pas honte, toute espèce de -réticence sur le sujet de gagner sa vie -étant passée de mode.</p> - -<p>Voici un fait dont je garantis l'authenticité -et qui donnera la note de l'esprit -qui règne actuellement dans la société -anglaise. Une dame distinguée s'est faite -<i>modiste</i>, cette circonstance devient très -ordinaire; une des princesses fille de la -reine va chez elle, essaye un chapeau -d'abord, l'embrasse ensuite en amie, et -lui demande pourquoi elle ne vient plus -aux «Drawing rooms». L'autre s'excuse de -la profession qu'elle a adoptée. «—Pas du -tout, répond la princesse, maman aime -beaucoup les personnes comme ça.» Et<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -elle ira, et elle réalisera le lendemain de -forts bénéfices sur ses dernières nouveautés, -surtout si elle a la prévoyance -de fermer au moment voulu «pour cause -de «Drawing rooms».</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'Anglaise contemporaine ne ressemble -en rien à ce type convenu et accepté -cependant, de la femme dont l'existence -s'écoule dans le mystère du <i>home</i>; elle -est au contraire, par excellence, la femme -du dehors; beaucoup plus, infiniment -plus que la Française, dont en Angleterre -l'infériorité sous ce rapport particulier -est un article de foi! Voyez Londres, le -<i>matin</i> n'y existe pas: le matin, avec ses -heures sacrées pour le plus grand nombre -de Parisiennes; combien peu quittent<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> -jamais leur intérieur à ce moment de la -journée, et celles qui le font y mettent -une nuance; d'un consentement général, -ces heures-là sont celles de l'incognito -mondain; la vie factice pour la majorité -des femmes n'a pas encore commencé; -il y a une halte consentie et voulue entre -hier et aujourd'hui. A Londres, au contraire, -dès dix heures et demie la vie -bat son plein, les voitures de maître -remplissent Bond street et Regent Street, -les valets de pied sont à leur poste, les -femmes harnachées comme elles le seront -à quatre heures; les rues pleines de piétons, -hommes et femmes de la classe -moyenne; celles qui en France ne songeraient -pas à flâner à pareille heure sont -à bayer devant les immenses étalages qui<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -donnent l'impression d'une liquidation -perpétuelle; tout ce monde est dehors -pour un temps indéterminé. Il y a chez -nous, surtout chez la femme, une sorte -de probité morale à manger à certaines -heures et à y manger certaines choses; -on ne peut en donner aucune raison -sérieusement valable, néanmoins j'imagine -que ce détail si insignifiant en lui-même -a sa valeur et son importance. Il -existe pour l'honnête femme comme une -pudeur à prendre ses repas <i>chez elle</i> et à -heures réglées; l'Anglaise ne connaît rien -de tel, et elle se nourrit de la façon la -plus incohérente. Tous les pâtissiers-restaurants, -toutes les crémeries (<i>dairies</i>), -qui sont une spécialité londonienne, sont -bondés de midi à deux heures. On en<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -arrive à se demander si personne mange -jamais chez soi, et il est drôle d'observer -ce que tous ces gens graves mangent.</p> - -<p>La manie du recherché et du maniéré -éclate même là; des choses ordinaires -sont triturées de façon à avoir un nom -sonore et une apparence distinguée: ce -sont des petits pâtés, ce sont des rissolés, -ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise -qui songerait à midi à se nourrir -d'une glace? Ici vous voyez une jeune -personne posée, une travailleuse évidemment, -entrer boire son verre de lait et -prendre une glace.—C'est peut-être -absurde mais il me semble que cette facilité -à manger hors de chez soi et au -hasard du caprice est un signe de relâchement -moral et très contraire au génie<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> -même de la femme, qui est de son élément -naturel casanier et conservateur. Cette -manie féminine a créé à Londres des restaurants -ad hoc et surtout des «Tea rooms» -bien typiques; il y en a deux dans Bond -Street qui sont assurément des modèles -du genre et de cette <i>confusion</i> des choses -qui domine présentement dans l'esprit -anglais.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'une de ces «Tea rooms» est au premier -étage et se compose de deux pièces -décorées avec un goût parfait (il faut -savoir que la propriétaire est une <i>artiste</i> -dont les toiles sont exposées aux murs). -Ces murs sont peints d'un jaune orangé -très doux, avec une grosse frise de fleurs -de convention, sur les vitres des fenêtres<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -sont tendus des rideaux de soie molle de -même nuance, il entre un jour coloré, -une fine natte d'un blond ardent s'étend -sous les pieds, çà et là sont posés des -vases de couleurs pâles d'où s'élancent -de grandes fleurs délicates à longues tiges, -des pans de broderies d'art alternent avec -les tableaux ou font portières, un balustre -de bois découpé surmonté d'arceaux légers -forme un recoin charmant et presque -mystérieux. Au milieu de tout cela sont -posées les plus mignonnes petites tables -couvertes d'un linge de fantaisie en harmonie -avec le reste; de jolis sièges cannés -avec de gros coussins de soie invitent au -repos et à la lecture des journaux féminins -qui sont partout. Dans un coin, un -vieux bureau drapé d'un pan de broderie<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -sert de comptoir. La seconde pièce est -d'une tonalité gris vert avec les mêmes -raffinements, les mêmes spécimens de broderies -dont il y a un dépôt pour la vente. -Il règne un silence quasi religieux; le -service est fait par des espèces de bergères -habillées de mauve pâle avec des -guimpes blanches plissées, des cheveux -d'or et un air de candeur; entre temps, -elles brodent sur des tissus fins, avec des -soies couleur d'arc-en-ciel. C'est autre -chose que le légendaire reprisage de torchons, -classique chez nos meilleurs pâtissiers. -L'autre «Tea room» est située dans -une boutique que des rideaux de soie vert -mourant séparent de la rue, et, comme -on entre de côté, la «privacy» est complète. -C'est le même ordre de décoration,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -il y a aussi des tableaux, aussi des broderies, -aussi des fleurs, mais, raffinement -particulier, par séries, et selon la saison; -sur toutes les tables sont de grands éventails -chinois, et un petit salon du fond -évoque dans mon esprit l'idée d'une maison -de thé japonaise; toutes ces choses -sont claires, froides et voluptueuses. Ici -la divinité qui sert le thé est habillée -par-dessus sa robe d'un immense tablier -de mousseline blanche, dont l'empiècement, -les longues manches et la ceinture -flottante donnent l'impression d'une vraie -robe; les cheveux sont franchement roux. -Elle vous apporte avec un air dédaigneux -et grave le petit plateau délicatement -préparé, puis se rejette sur un fauteuil -d'osier pour reprendre la lecture de son<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -magazine avec le mépris d'un pur esprit -pour les matérialités de l'existence. Du -reste, ni dans l'une ni dans l'autre de -ces «Tea rooms» le côté nourriture n'apparaît, -il reste pudiquement à la cantonade, -de délicats menus sont la seule -suggestion à la gourmandise. Tout cela -est très élégant et charmant, je le veux -bien; mais nonobstant je ne crois pas -que ces choses soient d'une bonne influence -ou un signe de santé morale chez -la femme, tout cela est factice et répond -à des besoins factices. Comment il peut -y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises, -demeure un problème pour moi? -La consommation matérielle de nourriture -paraît s'accomplir avec une sorte de mystère, -comme une chose à peine tolérée!<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -Cette attitude de réserve spéciale se -retrouve dans tous les endroits où les -femmes débitent la nourriture. Ainsi j'ai -vu dans une «Dairy<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>» de Holborn, très -fréquentée par les hommes de loi, cette -même attitude pimbêche chez des petites -servantes en robe noire, bonnet blanc et -tablier à bavettes; elles ont toutes des -têtes de repas de funérailles (on a envie -de les pincer pour les faire crier). Chez -les <i>pastry cook</i>, vieux jeu (où la décoration -des murs est d'un goût ignoble par exemple), -des jeunes personnes en laine sombre -et nu-tête planent aussi avec des airs de -femmes incomprises; la bonne et honnête -<i>simplicité</i> leur fait également défaut, et -ce manque absolu de simplicité est vraiment<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -leur trait marquant. Mais aussi -comment peut-on être naturelle et être -<i>une dame</i>, <i>une artiste</i> et <i>une marchande</i> tout -à la fois! Que peuvent être dans la vie -ordinaire, privées celles-là de leurs robes -mauves, ces autres de leur vêture d'innocence, -ces demoiselles qui portent des plateaux -avec condescendance? elles doivent -être ce que les petites filles expriment -par un mot énergique: <i>des chipies</i>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Crémerie.</p></div> - -<p>Le besoin de s'affranchir dans la plus -grande mesure possible des soucis matériels -a produit des combinaisons réunissant, -il faut l'avouer, d'incontestables et -extraordinaires avantages: tels sont les -béguinages laïques dont il y a à Londres -deux ou trois spécimens. Dans un bon -quartier on a bâti un grand immeuble<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> -de briques rouges; toutes les boiseries des -fenêtres sont peintes en vert, comme la -porte à laquelle on accède par quelques -marches bien blanches. L'aspect est chaud -et gai, et le souci de l'agrément des yeux -a été consulté, comme pour tout maintenant; -un large vestibule mène à un -magnifique escalier de pierre; à chaque -étage sont des appartements de deux, trois -ou quatre pièces combinés diversement -et avec une extrême commodité, parfaitement -clos, ayant à chaque porte leur -boîte à lettres où le <i>facteur</i> lui-même -dépose la correspondance; ces petits -appartements se louent vides trois, quatre -ou cinq livres par mois. Il faut naturellement -prouver sa parfaite honorabilité -pour être acceptée comme locataire, mais<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -ce point une fois admis, le problème de -la vie aisée et bon marché est résolu; -on a une indépendance supérieure à celle -des habitants d'une maison à Paris, car -bien qu'il y ait un concierge, avec lequel -une sonnerie électrique vous met en -communication jour et nuit, chaque habitante -possède une clef de la rue. Les -repas se prennent dans une salle à manger -commune, et on peut dîner pour un -shilling, si l'on veut; tous les prix soigneusement -établis sont d'une modération -extraordinaire. Une salle à manger -particulière est à la disposition des locataires -qui peuvent y recevoir et traiter -leurs <i>amis</i>. Des femmes de ménage <i>respectables</i> -sont procurées par la direction. -Tout a été prévu, et certes on ne peut<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -coter trop haut les bienfaits d'arrangements -semblables. L'entreprise est absolument -rémunératrice puisqu'elle donne -cinq pour cent du capital. Le repos, la -liberté d'esprit qu'elle procure à des -femmes isolées explique son grand succès, -c'est du bon communisme et de la seule -sorte peut-être qui puisse s'étendre et -s'établir. Ici, où les femmes se marient -sans dot, où la prévoyance est moindre, -il y en a un bien plus grand nombre qui, -nées de parents très aisés ou devenues -veuves, se trouvent réduites à des revenus -illusoires s'il s'agit de maintenir quelque -décor extérieur. La classe qui autrefois -aurait été s'enterrer dans la tranquillité -végétative d'un petit village perdu trouve -en somme un meilleur compte, avec les<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -tramways, les <i>stores</i> (sociétés coopératives) -à vivre dans un grand centre; le désir -aussi d'avoir une <i>carrière</i> les y porte. Une -femme, que son expérience et sa position -mettent en rapport avec la classe de -jeunes filles dont il est ici question, me -dit qu'il en vient à tout moment la consulter -sur le choix d'une carrière, car -l'opportunité n'est plus discutée; aussi il -en surgit tous les jours de nouvelles, et -les journaux féminins sont pleins d'interrogations -saugrenues et touchantes, sur -la possibilité de gagner sa vie en faisant -telle ou telle chose. Une sorte d'impatience -du joug est partout, la femme résolument -se dégage des solidarités, développe son -propre égoïsme et coupe de plus en plus -les amarres qui la retenaient à poste fixe;<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -tout cela ne peut se faire qu'au détriment -des sentiments profonds, de ces sentiments -qui n'ont d'autre racine que -l'honneur familial entendu d'une certaine -façon; le sentiment qui, par exemple, -fait payer par un père les dettes de son -fils, ou par un fils celles de son père. Je -ne crois pas que l'affranchissement moral -de beaucoup de femmes puisse être un -bien pour la société en général; et le -chemin parcouru en peu d'années est -déjà tellement prodigieux qu'il fait peur -pour l'avenir.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2> - -<h2>CHIMÈRES</h2> - - -<p>Ne suffit-il pas, pour être heureux, -d'avoir une chimère? L'artiste qui, l'an -dernier, nous a représenté des êtres d'âge -et d'états divers courant hâtivement au -milieu de la poussière et sous le ciel brûlant -vers l'objet de leur chimère, nous a, -en somme, donné l'image de gens à envier; -oui, à envier, puisqu'ils ont un -but, et sont soutenus par un rêve. Quel -qu'il soit, cela est assez pour remplir la -vie, et l'Angleterre est peut-être le pays<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> -du monde où chacun chérit le plus à -l'aise une chimère quelconque; nulle part -on ne se soucie moins de ressembler à -son voisin et d'adopter sa manière de -voir; depuis la doctrine religieuse jusqu'à -l'originalité en matière de vêtements il -est permis et loisible d'avoir des opinions -absolument indépendantes et personnelles, -et de façonner sa vie sur ces idées, cela -non seulement pour les hommes, mais -pour les femmes, même pour les jeunes -filles; presque pour les enfants; on ose, -ce qui est un réel bonheur dans l'existence, -car la plupart des malentendus, et -partant des chagrins de la vie, viennent -de ce qu'à une heure décisive la volonté -d'oser a fait défaut; oser écouter ses inclinations, -ses goûts, ses désirs, et ne pas<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -regarder comme une sorte de crime contre -nature la possession de sentiments qui ne -sont pas exactement ceux de notre entourage -le plus immédiat et le plus cher.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>En Angleterre, garçons et filles sont -encouragés à se chercher une voie et à la -suivre. L'extrême assurance, qui est le -fond même du caractère féminin en Angleterre, -tel que les mœurs l'ont fait, aide -beaucoup à cette sorte d'éclosion, tout le -monde se cherche un goût, une spécialité, -et croyant l'avoir découvert s'y adonne -avec passion, sans souci du qu'en dira-t-on; -il faut bien l'avouer, cela produit -de singulières et baroques vocations, quelques-unes -élevées et d'une nature toute -spirituelle, d'autres absolument terre à<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> -terre; mais les unes comme les autres, -très contraires à nos idées de réserve et -de pudeur féminine; la pudeur est du -reste, en Angleterre, une chose plus <i>matérielle</i>, -et ne s'étend pas à cet ordre d'idées -abstraites qui l'entourent et la renforcent -chez nous; la pudeur absolue de la vierge -ignorante est chose presque inconnue, et -prend de très bonne heure un autre caractère, -élevé aussi, mais infiniment moins -poétique et moins chaste.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'aplomb de l'Anglaise est prodigieux, -et atteint presque à la grandeur dans sa -tranquillité d'inconscience. Cela se rattache -évidemment à des causes profondes, -car il ne paraît pas que la situation -sociale y soit pour rien. Les Anglaises,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> -en général, sont donc par un côté de -leur nature parfaitement préparées à un -développement exagéré du sentiment -d'indépendance personnelle.</p> - -<p>Chez les classes aisées, je crois que l'allure -garçonnière donnée à la première -éducation est pour beaucoup dans cette -assurance; une sorte de hardiesse masculine -est naturelle à qui a été habituée aux -exercices demandant une certaine intrépidité -physique, tandis que la modestie -des gestes et des attitudes amène la réserve -morale; j'ai sous les yeux une vieille -lithographie représentant une jeune fille -debout devant une fenêtre ouverte: <i>Our future -queen</i>, notre future reine, dit le texte -imprimé; c'est S. M. la reine impératrice, -il y a cinquante-six ou cinquante-sept<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -ans; elle est vêtue à la mode d'alors, -d'une robe de mousseline à taille courte, -coiffée de bandeaux courts légèrement -soulevés, et d'un haut chignon natté qui -s'élève en forme de diadème sur le sommet -de la tête; de sa main dégantée elle -tient une rose; les tours de Windsor se -distinguent dans le lointain... Rien de plus -pur, de plus véritablement virginal que -cette jeune princesse; le port de tête, -l'attitude noblement réservée, un je ne sais -quoi d'impalpable qui semble l'envelopper -dit une nature éminemment et délicatement -féminine. Elle paraît comme l'incarnation -de toute une génération, une -des plus nobles assurément qu'ait vues -l'Angleterre: ces femmes-là avaient reçu -une empreinte tellement différente, que<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -leurs petites-filles, même par le type physique, -se sont écartées d'elles à un point -presque incroyable.</p> - -<p>Y a-t-il rien de moins féminin qu'une -jeune fille à cheval dans l'accoutrement -adopté actuellement: chemise d'homme -sur laquelle s'ouvre une espèce de paletot -sac informe, jupe courte laissant voir le -pied botté, la jambe droite relevée à -une hauteur extraordinaire, le buste -ballant, la tête en l'air! C'est <i>moralement</i> -d'une impudeur extrême, et j'ose ajouter -que c'est fort laid. Ce n'était pas si -bête que de vouloir les femmes craintives, -et je crois qu'à les rendre téméraires -l'homme a joué gros jeu; d'autant -que je ne sache pas que le courage nécessaire -ait jamais manqué à la femme la<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -plus timide lorsque ses croyances ou ses -affections ont été en jeu; le courage qui -dérive du tempérament est une chose -très suspecte et aléatoire, en somme; il -n'y a qu'un seul vrai courage pour l'être -faible, c'est celui qui tient aux <i>principes</i>, -et une femme sera plus aguerrie pour -tous les dangers imaginables si ces principes -supérieurs sont indéracinables de -son âme, que par toutes les parties de -tennis et de golf.</p> - -<p>L'Anglaise a si prodigieusement changé -depuis un quart de siècle, qu'il faut faire -effort pour se rappeler que son trait caractéristique -a été la <i>féminité</i>. Nul pays -où cette qualité fut plus appréciée, la -langue même l'exprimait par un mot très -doux et très usuel: <i>womanly</i> (féminin, si<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -vous voulez, mais plutôt femme), on avait -horreur pour la femme de tout ce qui -n'était pas «womanly»; elles ont conservé -encore le verbe atténué qui était -jugé indispensable à leur sexe; mais pour -le reste, elles sont totalement transformées, -et, de jour en jour, elles perdent -leur sexe de plus en plus. Sans aucune -exagération, il y en a qui ont l'air absolument -de jeunes hommes; sans rien de -mauvais ni de suspect à cette allure qui -est simplement celles de femmes qui ont -été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement, -le charme de l'Anglaise s'est -infiniment amoindri; il y en a beaucoup -moins de jolies, c'est un fait d'observation: -les silhouettes sont toutes d'une dureté -extraordinaire, et elles sont, pour la<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -plupart, efflanquées comme des lévriers; -du reste, elles accentuent cette absence -de formes; et évidemment à leur gré elles -ne se trouvent jamais assez minces et assez -plates, les corsets vus en montre sont prodigieux... -et pourtant cela n'a pas toujours -été ainsi.</p> - -<p>Regardez les portraits de Lawrence, -ceux de Reynolds et de Gainsborough, ceux -de Lely sous la Restauration, les Anglaises -de ces différentes époques n'étaient -nullement dépourvues des séductions d'un -embonpoint bien placé: elles avaient de -la gorge comme toutes les filles d'Ève y -sont tenues, et la laissaient voir ou deviner. -Aujourd'hui, sauf toujours quelques -exceptions, elles en sont totalement privées, -et vous pouvez, pendant huit jours,<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -vous tenir au parc pendant des heures -sans voir autre chose que des bustes dont -l'ascétisme est absolument affligeant. Pour -moi, j'avais une foi médiocre dans les -théories de Darwin, mais l'observation de -l'Anglaise contemporaine m'a convaincu: -la race s'est modifiée selon les besoins -nouveaux, et la femme sèche comme un -brin d'herbe est admirablement outillée -pour la lutte de la vie, et chose vraiment -singulière, tandis que l'Anglaise des classes -supérieures a pris de plus les allures -d'un animal entraîné, dans la plus basse -classe des femmes, dans celle qui vend -des fleurs sur les terre-pleins de Regent -et d'Oxford Street, qu'on rencontre dans -Holborn et dans Fleet Street, l'être féminin -a conservé une rondeur de formes,<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -une disposition à un épanouissement plantureux -qui présente un extraordinaire -contraste. J'ai observé avec attention ces -créatures, presque aucune n'est anguleuse, -beaucoup sont fortes, avec des bustes de -nourrice; et avec leurs cheveux en touffes -sur les joues, leurs longues boucles d'oreilles, -elles ont un type qui diffère absolument -de celui de la race; en même temps, -dans leur répugnante abjection, elles sont -cependant infiniment plus femmes—ni -les exercices physiques, ni l'entraînement -moral n'est venu altérer le type primitif.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans la société anglaise, telle que le -mariage d'inclination posé en principe -l'avait faite, la femme restait soumise à -des hasards qu'aucune prévoyance, qu'aucun<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -mérite personnel ne pouvaient prévenir -ni diminuer. Un homme d'infiniment -d'esprit et de l'esprit le plus cosmopolite, -feu lord Dalling, a défini la situation -respective de la jeune fille et de l'homme -en Angleterre par une comparaison ingénieuse -et juste; il a assimilé leur lutte -(car c'est une lutte) à celle des gladiateurs -romains dont l'un était armé d'un -javelot et l'autre n'avait qu'un simple -filet pour se défendre.</p> - -<p>Il est évident que la conception du -mariage, ayant pour base unique l'attrait -sensuel ou tendre d'une heure de jeunesse, -porte en soi un élément d'infériorité; -et que le mariage de <i>convenance</i>,—qui -en son principe ne signifie nullement -un mariage d'intérêt sans affection,<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -puisqu'au contraire toutes les convenances -sociales, morales et physiques -étant consultées, il devient presque invariablement -et certainement un mariage -d'amour,—se trouve en même temps -établi sur une base qui en protège -la dignité et en garantit la stabilité. -Aussi longtemps que les mœurs anglaises -ont autorisé le duel, ou que l'opinion -publique a été assez puissante pour être -un frein véritable, la jeune fille a été -dans une certaine limite, protégée contre -l'homme; mais le duel aboli, le relâchement -moral universel rendant la réprobation -sociale une qualité négligeable ou -plutôt cette réprobation n'existant plus -qu'à l'état de mythe, la situation de la -jeune fille en est devenue des plus périlleuses<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> -et des plus précaires. Les hommes -ne se sont pas gênés pour écouter leur -caprice momentané et faire la cour sans -aucune intention d'épouser. Les jeunes -filles, les plus jolies, les meilleures dans -l'ordre moral, ont été et sont journellement -soumises à d'humiliants déboires; -et, en même temps, le mariage que ne -règle aucun principe familial, dominant -toutes les autres considérations, devient -une sorte de loterie, et les plus hardies, -celles les moins qualifiées pour être des -épouses chastes et fidèles, ont le plus de -chance de gagner les gros numéros. Il en -résulte une situation absolument immorale -et dont les filles au cœur fier ont -ressenti l'humiliation. Toutes les excentricités, -toute cette agitation surprenante<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -de la jeune fille anglaise ne provient que -de l'excitation forcée que donne la poursuite -au mari. Si, comme font les plus délicates, -elles attendent que le mari descende -des nuages, elles risquent souvent de l'attendre -toute leur vie, et une multitude -de jeunes et charmantes créatures voient -s'écouler leur jeunesse d'une façon stérile, -uniquement parce qu'un préjugé, qui au -fond est de date récente, interdit sous prétexte -de délicatesse l'intervention de parents -et d'amis. Aussi le moment est venu -où, fatiguée d'espérer un avenir toujours -incertain, la femme anglaise s'est dit (sans -renoncer au mariage) qu'il fallait cependant -se faire une vie stable, occupée et -indépendante, dans le cas toujours probable -où le mari ne viendrait pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p> - -<p>Dans le mariage anglais, qui a conservé -encore ses caractères intacts, la -femme est tenue à une sujétion et à une -obéissance presque passive à son mari; -mais en retour elle est infiniment protégée -et le mari lui fait une part très large -dans sa vie; nulle part aussi l'homme -n'est plus facilement dominé par l'habitude -conjugale, et surtout dans la classe -moyenne, l'habitude du lit commun, la -fécondité de la femme lui donne un empire -puissant sur son époux, et moins -raffinée de sentiments que la femme -d'une classe plus élevée, elle en profite -pour dominer ostensiblement; le type de -<i>M. Caudle</i> dans <i>Punch</i> est une merveille -du genre, et vrai d'une vérité absolue. -Aujourd'hui une très nombreuse classe<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -de femmes se sont fait de la vie et du -bonheur un idéal fort différent; et tout -porte à croire que de plus en plus ce -mouvement va se développer.</p> - -<p>En même temps que l'amour croissant -du luxe entraînait les filles de mince valeur -morale à tout sacrifier pour obtenir -ce luxe, une foule d'autres, élevées dans -des presbytères de campagne ou dans des -milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient -leur voie; et par l'étude, et par -le labeur de leurs mains se conquéraient -l'indépendance à laquelle elles aspiraient; -moins confiantes en une Providence d'un -ordre inférieur à l'usage des âmes timorées -qui ne veulent pas envisager l'avenir, -elles prévoyent la disparition du -<i>bread-winner</i> (gagneur de pain), le chef<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -de famille, et cherchent le moyen d'assurer -leur âge mûr contre les détresses de -la pauvreté <i>comme il faut</i> (<i>genteel-poverty</i>), -car il y a une expression consacrée pour -exprimer un état de choses plus fréquent -dans ce pays que partout ailleurs.</p> - -<p>Donc, aujourd'hui, c'est un fait accompli; -une armée de travailleuses existe -côte à côte avec celle des travailleurs du -même âge; dans les compétitions intellectuelles -elles ont accompli des merveilles, -égales et souvent supérieures<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,—mais -où cela mènera-t-il efficacement? -à bien peu, je pense, relativement à l'effort; -la véritable valeur de la supériorité<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -intellectuelle pour la femme consiste à -pouvoir la transmettre avec son sang. -Celles que leur éducation ou leurs capacités -empêchent d'aspirer aux études supérieures -ont cherché ailleurs, et un -nombre extrêmement considérable a -trouvé un débouché dans la profession -de garde-malades (<i>nurses</i>). Elles sont -depuis quelques années une des curiosités -des rues de Londres, où on les -rencontre à toute heure, dans leur habillement -simple et commode qui n'exclut -pas une certaine coquetterie, et pour -la plupart elles ont des figures sympathiques; -ces femmes-là étaient créées -pour être les épouses dévouées d'hommes -pauvres et courageux; les patientes mères -de famille nombreuse; mais les hommes<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -aussi de plus en plus craignent la lutte, -et commencent à questionner le droit de -mettre au monde des êtres qu'ils ne sont -pas sûrs de pouvoir nourrir; alors au -lieu de rester au foyer domestique occupées -à faire des ouvrages inutiles, ou -même leurs robes, une petite armée de -vaillantes s'est répandue dans les hôpitaux -pour apprendre à panser les plaies -et à soigner les vieillards et les enfants. -Quelques-unes sont affiliées entre elles -dans des ordres quasi religieux, d'autres -sont purement laïques; toutes dans une -mesure voient leur avenir assuré dans -cette existence de labeur, mais non pas -de renoncement, car elles apportent à -leur tâche un singulier mélange d'abnégation -et de besoin de bien-être; c'est un<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -métier comme un autre, mais qui donne -la considération et l'indépendance. Une -fois leur tâche accomplie elles se croient -le droit de réserver leurs goûts personnels. -C'est un surprenant spectacle dans une -société corrompue de voir aller et venir -avec la plus absolue liberté tant de filles -jeunes, d'aspect agréable et de bon renom, -elles ont en général une décision marquée -dans les mouvements et une clarté -de regard très attrayante.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université -à Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, -mais seulement être <i>placée</i>, le fut au <i>dessus</i> du <i>senior -Wrangler</i>.</p></div> - -<p>Leur costume est à la fois pratique -et seyant; leur petite capote noire -ou bleu foncé encadre parfaitement le -visage, les brides blanches lui donnent -presque de l'élégance, et le voile de gaze -épaisse qui pend derrière n'est pas sans -grâce, leurs robes de coton clair et le<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -tablier blanc qui s'aperçoit sous le manteau -long d'alpaga conviennent parfaitement -à leur genre d'occupation. Toutes -ont l'aisance de femmes qui portent un -habillement toujours pareil, auquel naturellement -on ne songe plus. Je prévois -que d'ici quelques années la <i>nurse</i> sera une -héroïne favorite dans les romans; naturellement -comme dans toute chose humaine -il y a des côtés faibles, et toutes -les corporations de <i>nurses</i> ne sont pas en -même considération, il y a de l'ivraie -et du bon grain, mais le bon grain domine.</p> - -<p>A côté d'elles agissent les indépendantes, -et elles sont nombreuses aussi, il -n'est pas de question qu'elles n'abordent.</p> - -<p>Lorsqu'il a été question de régir la<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> -prostitution des femmes mariées, des -femmes non mariées n'ont pas craint de -se mettre en évidence, d'organiser des -meetings, d'écrire des lettres destinées à -la publicité, là où une honnête femme en -France se serait abstenue par instinct, ou -une femme non mariée n'aurait pas rêvé -d'intervenir, en Angleterre, elles ont tout -affronté, et dans un ordre d'idées absolument -honnête assurément, discuté publiquement -ces honteux et tristes sujets.</p> - -<p>Des jeunes filles appartenant à d'honorables -familles, elles-mêmes irréprochables -et toutes zélées pour le bien, se découvrent -de bien particulières vocations; -l'une d'elles, depuis des années, a celle de -moraliser les soldats; elle provoque des -réunions, et elle leur prêche sur <i>toutes<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> -sortes de sujets</i>;—une autre fait une -œuvre pareille parmi les marins; elle la -poursuit eux absents, leur écrivant; ces -lettres, d'abord adressées à quelques-uns -qu'elle connaissait et encourageait personnellement, -devinrent bientôt un objet -d'envie pour ceux qui n'en recevaient -pas; cédant à des sollicitations touchantes, -elle écrivit à des inconnus, -maintenant elle a étendu sa sphère, et ses -lettres sont une sorte de publication -aimée et désirée par les matelots. Certes, -l'œuvre est bonne, et sans nul doute -produit des fruits excellents; mais le -côté scabreux, le côté hardi subsiste -néanmoins, et laisse dans nos esprits -plus timorés une impression qui est -presque du malaise. L'éducation, qui, en<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> -France, nivelle tout de bonne heure, -rend presque impossible de semblables -manifestations; où est même la femme -philanthrope, qui entreprendrait la tâche -qu'a assumée Miss Octavia Hill pour -l'amélioration des logements pauvres, qui, -tout en faisant un bon placement, poursuit -une œuvre admirable, sans fausse -sentimentalité, sans défaillance, et qui -en a eu seule l'idée et l'initiative? les -âmes d'une trempe exceptionnelle deviennent -chez nous, ou des fondatrices -d'ordres, ou se perdent dans quelque -ordre déjà florissant, qui offre une pâture -à leur zèle; mais l'action solitaire et -orgueilleuse est essentiellement anglaise, -on en pourrait multiplier les exemples; -cependant ces œuvres personnelles sont<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -en même temps frappées d'une sorte de -stérilité, et n'ont pas la faculté d'expansion -et de fécondité que présentent les -œuvres faites en commun. Le flambeau -qui ne se passe pas de main en main -risque de s'éteindre promptement.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'humilité et l'anonymat voulu, pratiqué -en France par les femmes riches et -en vue qui se dévouent au service des -pauvres, n'est pas de mise chez les -Anglaises. Une femme très zélée pour le -bien (lady Jeune) dont le nom se trouve -mêlé à une quantité d'œuvres en tire -une notoriété qui la met à la mode et -rend ses soirées plus recherchées; son salon -sert à ses pauvres, et ses pauvres à son -salon, c'est une réclame bien entendue,<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -mais enfin une réclame. Seulement -comme on est en Angleterre beaucoup -plus cabotin que l'on ne l'est en France, -cela passe, et même cela ne choque pas. -Ce serait une trop longue énumération -à faire que celle des œuvres entreprises -par des femmes seules, qui ne renoncent -cependant en rien à leur vie mondaine; -des jeunes filles mêmes, pour peu qu'elles -aient passé la première jeunesse, n'hésitent -pas devant les responsabilités, et -vont de l'avant avec un aplomb imperturbable. -D'autres plus égoïstes s'occupent -de leur propre développement, les unes -se donnent aux mathématiques, aux -langues mortes, et se prennent infiniment -au sérieux; les voilà heureuses -pour toujours dans la conviction d'une<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -supériorité incontestable; d'autres, même -dans de hautes et enviables situations -sociales, se consacreront corps et âme -à l'organisation et à la direction d'un -orchestre féminin.</p> - -<p>D'autres encore, dans un rang intermédiaire, -donneront des conseils de goût, -révélant un génie véritable pour indiquer -comment on peut accomplir des prodiges -avec rien; et le bonheur consiste à communiquer -cela aux autres; il y a une -duchesse qui ne peut faire une cure, -se promener dans un parc, constater -un changement de saison, sans offrir -ses impressions intimes au public; l'Anglaise -a toujours besoin de répandre -ses convictions dont une miséricordieuse -Providence lui permet de ne jamais<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -douter. Une autre (lady Habberton) a -tout bonnement entrepris de réformer -l'habillement féminin et de faire adopter -le pantalon (Voile ta face, ô chaste -Albion) par les deux sexes; sur ce sujet, -elle multiplie les conférences, elle écrit, -elle organise des expositions. Elle prêche -d'exemple depuis des années, sans grand -succès, mais cela lui procure une notoriété, -des admiratrices et une occupation. -Les maris ont, en général, la sage inspiration -de ne pas s'opposer à ces expansions; -et toutes ces agitations ne sont -pas inutiles; peu à peu, des idées justes -s'imposent, des vérités méconnues se -font jour. Aujourd'hui, la femme mariée -anglaise possède le précieux privilège -d'être <i>maîtresse</i> de l'argent qu'elle gagne<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -personnellement, et, réciproquement, le -mari a celui de ne pas être obligé de -reconnaître les dettes inconsidérées de sa -femme. On pense ce qu'il a fallu d'efforts -et de luttes pour arriver à ce résultat; -la chose n'intéressant que les femmes, les -femmes seules pouvaient l'obtenir; et -enfin, à force de remuer l'opinion publique, -elles y sont parvenues; elles sont -aujourd'hui membres des «Boards» qui -régissent les paroisses, c'est-à-dire chaque -commune de Londres, et les biens des -pauvres appartenant à cette paroisse; -elles sont appelées à faire là un bien -extrême, et soyez sûrs qu'elles n'y failliront -pas, qu'aucune question ne leur -fera peur et qu'elles travailleront avec -un zèle et une persévérance que peu<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> -d'hommes imiteront. Et à une époque où -la lutte pour la vie est devenue si âpre, -il est heureux que des femmes aient en -elles ce fond d'énergie, de courage, de -persévérance, qu'elles transmettront à -leurs fils avec leur sang.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le champ de l'activité de l'Anglaise est, -dans toutes les classes, beaucoup plus -étendu que celui de la Française.</p> - -<p>Dans les rangs élevés, elle ne se confine -pas au rôle décoratif et est tout à -fait la compagne et l'aide de son mari; -elle n'a pas, heureusement pour elle, -cette élégante paresse d'esprit qui l'empêche -de s'intéresser aux questions politiques, -agronomiques ou locales; elle -s'occupe de tout cela; s'y passionne, a<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -des idées à elle qu'elle défend, qu'elle -propage, qu'elle applique. Les privilèges -sociaux, encore très réels en Angleterre, -sont accompagnés d'obligations auxquelles -on ne tente pas d'échapper. Une grande -dame fondera, dans le village qui dépend -particulièrement d'elle, une bibliothèque, -des classes du soir où l'on enseignera -aux adultes des arts d'agrément, comme -le découpage sur bois; la princesse de -Galles possède à Sandringham une de -ces écoles. On s'efforcera de procurer à -cette plèbe, qui est la clientèle, des amusements; -on organisera des soirées musicales, -des conférences, et on paiera de sa -propre personne. Le besoin d'aliments pour -l'esprit, de distractions pour les yeux -est aussi reconnu que le besoin de pain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p> - -<p>Il y a une société pour l'<i>embellissement</i> -des logis pauvres, une autre pour leur -procurer des fleurs; toutes ces œuvres -occupent nombre de femmes, entretiennent -l'esprit public et la solidarité humaine; -ce sont, dans les journaux, -d'incessants appels, et toujours ils trouvent -une réponse.</p> - -<p>L'activité continuelle, physique et mentale -est le grand ressort de vie en Angleterre; -ce n'est pas considérer vivre que -de végéter dans un isolement égoïste et -placide; il faut faire quelque chose; il -faut, d'une façon quelconque, satisfaire -cette curiosité d'esprit. Imagine-t-on en -France trois demoiselles de bonne famille -partant dans une petite voiture basse, -traînée par un poney acheté à frais<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -communs, pour explorer ainsi un ou -deux départements. Cela se fait en ce -moment même en Angleterre; elles iront -de la sorte indépendantes, libres et heureuses, -portant avec elles leur mince -bagage, couchant dans des auberges où -elles n'étonnent personne, soignant leur -poney, s'arrêtant pour dessiner, pour -jouir d'un site pittoresque, faisant une -provision de santé, de souvenirs, de -contentement. On en a vu d'autres, ne -pouvant s'offrir le luxe d'un poney, -entreprendre un voyage à pied, l'accomplir, -et d'après leur récit, y trouver un -plaisir extrême.</p> - -<p>Et notez que ces sortes d'entreprises -rencontrent immédiatement des imitatrices, -que tout ce monde, qui a plus de<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -courage que d'argent, trouve ainsi moyen -de jouir de la vie, de la jeunesse, et que -bien entendu les réputations ni la vertu -n'en ressentent le moindre dommage; -d'autres iront en tricycle! et, mon Dieu, -leur reprochera-t-on ce plaisir un peu -excentrique? Quand on pense à ce qu'est -en France la monotonie, la tristesse -affreuse de la vie d'une fille de vingt-cinq -ans à trente ans, sans dot et appartenant -à un milieu peu aisé;—si on compare -cette existence vide, sans objet, à l'existence -qu'une fille de même âge et exactement -dans les mêmes conditions aura -en Angleterre, la différence est tout bonnement -celle de l'esclave à la créature -libre;—le dévorant souci des parents -qui ne marient pas leurs filles, qui<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -voient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté -s'en aller, est inconnu en Angleterre; -toute fille, même laide, même sans un -sou, ce qui est le cas du plus grand -nombre, peut espérer se marier; ne -saurait-elle jouer que du tambour de -basque, il est possible qu'elle trouve un -homme que cela charme, en tout cas, -le sentiment que cela peut arriver, qu'on -n'excite ni étonnement ni réprobation parce -qu'à heure fixe le mari demandé n'a pas -paru, est en soi un bienfait inestimable.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans quelques années, si les exigences -vont croissant et si les mœurs sont les -mêmes, le mariage deviendra en France -une <i>impossibilité</i> pour des milliers de -femmes; déjà cette pensée planant dans<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -l'air attriste des vies innombrables: c'est -cela dont meurt la France.</p> - -<p>Une civilisation raffinée, et des instincts -un peu grossiers, comme cela se -rencontrait à la Renaissance, comme cela -se rencontre en Angleterre, voilà ce qui -fait des êtres forts, puissants et téméraires; -si les instincts se raffinent trop, -si la sensibilité s'exaspère, c'est le découragement -et la stérilité.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2> - -<h2>JEUNESSE ET VIEILLESSE</h2> - - -<p>La vie est plus longue aussi en Angleterre -non par le nombre des années, -mais par l'usage qu'on en fait; elle commence -plus tôt, et elle finit plus tard. -L'éternel noviciat qui dévore en France -les plus belles des années viriles n'existe -pas; un homme est un homme à vingt -ans, et à vingt et un, dans nombre de -cas, il devient un facteur important -dans la société et le pays; non seulement -on se marie de bonne heure, mais les<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -jeunes gens orphelins se trouvent à leur -majorité investis de la plénitude et de la -réalité de leur situation acquise que ne -diminue pas le prestige prolongé d'une -mère douairière devant laquelle ils restent -chez nous plus ou moins petits garçons. -Un jeune duc anglais, ou même tout -bonnement un jeune <i>squire</i>, devient à sa -majorité le <i>maître</i> et le <i>chef</i>; la mère n'a -plus qu'un rôle absolument effacé, l'âge -n'a rien à voir là dedans, ni le respect, -ni l'affection; chacun prend sa place sans -conflit, et l'existence militante avec toutes -ses responsabilités, toutes ses charges -commence pour l'homme, à qui sa jeunesse -n'est pas une sorte de brevet d'infériorité -ou d'incapacité comme cela est -en France; un fils recueille de cette<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -façon non seulement l'héritage matériel, -mais l'héritage politique d'une famille, -dont il devient, du vivant même d'un -père, le soutien et le continuateur.</p> - -<p>Cette année, l'héritier du nom de Peel -se présentait aux électeurs de Marylebone -(quartier de Londres): il a vingt-deux -ans! D'illustres amitiés l'accueillent aussitôt -et l'encouragent; un vieux vétéran -comme Gladstone tend publiquement une -main cordiale au jeune homme, et salue -comme un événement heureux l'entrée -dans la vie politique du petit-fils du grand -Sir Robert Peel; la vie publique commencée -ainsi à vingt-deux ans se continuera -sans nul doute avec ardeur à travers -l'existence entière, le pli sera pris; -celui de la lutte, de l'ardent intérêt pour<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -les affaires du pays, du travail, de l'attention, -avant l'âge où en France un -homme peut <i>songer</i> à se présenter aux -suffrages des électeurs.—En même temps, -un octogénaire conserve sur ses concitoyens -une autorité que les années n'affaiblissent -pas.—Il est assurément bon et -salutaire, qu'il y ait ainsi dans les conseils -de la nation des hommes de tout -âge;—pour quiconque suit le compte -rendu des séances de la Chambre des -députés et de celles du Parlement anglais, -il est impossible de ne pas être frappé de -la différence de ton entre les deux assemblées,—les -plaisanteries du meilleur -aloi, les malices spirituelles, les citations -opportunes des auteurs de l'antiquité et -les classiques anglais sont au Palais de<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -Westminster, choses journalières; il n'y -a rien dans les discussions du côté pédant -et pédagogique de la Chambre des députés—cela -tient peut-être à ce que le membre -de Parlement anglais s'adresse toujours à -une incarnation imaginaire de la patrie -qui est femme,—et au-dessus de laquelle -plane la réalité d'une autre femme qui -est souveraine, et que le député parle -pour son électeur, la plupart du temps -un assez vilain animal—et puis l'un est -payé, l'autre ne l'est pas, et, on a beau -dire: cela influe sur l'allure.</p> - -<p>Et comme l'homme anglais conserve -souvent jusqu'à vingt-cinq ans une sorte -de beauté presque féminine, il est encore -plus frappant de constater le rôle que la -jeunesse joue partout; certes la chose a<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -ses inconvénients, et un jeune homme a -d'immenses facilités pour se ruiner, et -pour faire, si le cœur lui en dit, un mariage -déplorable; il y a là-dessus de récents -exemples tout à fait concluants, -mais qu'importe qu'un jeune débauché -et une demoiselle d'occasion forment à -eux deux un ménage scandaleux: c'est -fâcheux assurément, mais on peut conclure -qu'ils ne valaient pas cher, et qu'en -toute circonstance ce pair d'Angleterre -n'avait pas en lui l'étoffe d'un mari respectable; -une jeune fille honnête l'a -échappé belle, et la «prospérité du méchant», -selon la parole de l'Écriture, ne -surprend que ceux qui ne réfléchissent -pas cinq minutes de suite;—l'importance -est secondaire, car un fait comme<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -celui auquel je fais allusion ne sera -jamais qu'une exception, et l'exception -est comme le monstre, bonne à cacher, -ou à exhiber insolemment, mais sans -influence sur les sains de corps et d'esprit.—Ce -qui est important, c'est un -état social et des lois qui répondent au -vœu de la nature, qui demande l'union -des êtres jeunes, afin de procréer une -race forte; il est bon, je dirai même il -est nécessaire, que beaucoup de mariages -imprudents puissent s'accomplir, car très -certainement leurs conséquences ne seront -jamais comparables à celles de la séduction -pour la femme et de la débauche -pour l'homme;—il est bon que le mot -<i>amant</i> soit encore un mot honnête comme -il l'est en Angleterre, et que les plus violents<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -instincts du cœur et des sens puissent -se passer, pour devenir légitimes, -des effrayantes formalités dont le mariage -est entouré en France.</p> - -<p>En Angleterre, l'homme qui se marie -est censé jugé capable de choisir sa compagne -et de mesurer ses responsabilités;—il -n'a besoin du consentement ni de -père, ni de mère, qui, là, ne paraissent -qu'à l'état de comparses, ou ne paraissent -pas du tout;—la vie en phalanstère -familial n'existe pas, chacun vit chez soi -et pour soi, chacun s'occupe soi-même de -garnir son nid de duvet plus ou moins -fin, et l'acceptation générale et tacite des -difficultés de l'existence rend pour tout -le monde la chose naturelle—ni l'homme, -ni la femme n'attendent leur bien-être<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -d'une sorte d'intervention providentielle -sous la forme des parents. La jeunesse -des fils ne se passe pas à espérer une dot -et à escompter des espérances, et la sollicitude -des parents n'a pas le lamentable -résultat que nous voyons autour de nous, -où tout est calculé, comme si nous avions -cent ans d'assurés et le reste dans l'incertitude!—Le -proverbe anglais «qu'il -faut faire le foin pendant que le soleil -brille» s'applique aussi à vivre pendant -qu'on est jeune, et à ne pas attendre -l'épuisement du combustible pour mettre -la machine en marche.</p> - -<p>L'âge en Angleterre ne qualifie ni ne -disqualifie; la vieillesse, même illustre, -ne donne aucune précédence, le plus sot -petit lord passera à table devant Gladstone,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -et le grand commoner le trouve -bon assurément, car il n'aurait eu qu'à -le vouloir pour ajouter un hochet à son -nom;—mais c'est une orgueilleuse caste -que celle des gentlemen d'Angleterre, qui -garde fièrement son poste intermédiaire, -et sait que son prestige ni son autorité -ne sont diminués par l'acceptation des -distinctions aristocratiques qui ont leur -valeur et leur profonde signification.—L'égalité -n'existe même pas dans le mariage, -et la femme conserve toujours le -rang que lui a donné sa naissance; par -courtoisie, on a étendu ce privilège jusqu'au -veuvage, et une femme devenue -qualifiée par son mariage ne perd ni son -nom ni son rang, même en prenant un -second mari, dont elle ne portera jamais<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -le nom si, en l'assumant, elle doit déchoir -d'un cran, si léger qu'il soit. Cela permet -aux douairières à cœur brûlant de satisfaire -légitimement aux exigences de la -passion, sans avoir le désagrément de -quitter un titre auquel on tient peut-être -plus même qu'à la vertu, et l'indulgence -de la société anglaise pour ces sortes de -fugues morganatiques est admirable; la -duchesse une telle, ou la comtesse une -telle, qu'on désigne par surcroît par leur -nom de baptême, afin de les distinguer -de celles en véritable possession, voyagent -et dînent en ville conjointement avec -monsieur X... qui est le mari, comme il -est nécessaire de l'expliquer aux étrangers. -Il y a dans la société anglaise une -sorte d'impudeur naïve dès qu'il s'agit du<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -mariage; dans toutes les classes on se -glorifie de posséder un homme, et il est -évident que les ménages moins unis en -France ont une supériorité très appréciable -dans la décence, et que les côtés -grossiers du mariage ne sont pas aussi -constamment mis en évidence.</p> - -<p>Il ne faut pas se dissimuler non plus -que cette intimité conjugale prolongée -est le secret du ressort et de la vaillance -de l'Anglaise qui va sans regarder derrière -elle au bout du monde avec son -mari; qui vit isolée, pourvu que ce mari -soit auprès d'elle, qui accepte avec gaîté -les lourdes charges de la maternité, car -tout plutôt que de renoncer à l'amour; -pour dire les choses avec réserve, le Français -et la Française abdiquent de bonne<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -heure dans l'intérêt de l'unique, ou des -deux ou trois enfants, qui sont pour eux -l'objectif de l'existence; l'Anglais ni l'Anglaise -ne pensent pas un seul instant à -s'effacer ou à abdiquer pour leurs enfants; -ils aiment la vie pour ce qu'elle leur -rapporte à eux personnellement, et le -plus longtemps possible lui demanderont -toutes les satisfactions qu'elle peut leur -procurer, en quoi ils auront raison: on -pratique excellemment en Angleterre une -partie au moins du noble conseil de saint -Louis: «Travaillons comme si nous devions -vivre toujours»; quant à la suite, -«vivons comme si nous devions mourir -demain», c'est une autre affaire! Et rien -de plus contagieux que la santé, si ce -n'est le découragement; malgré le climat,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -malgré la tristesse des choses extérieures, -ce grand courant de vie qui coule si -puissamment à Londres, entraîne et saisit -même l'étranger; les journées, les mois, -les années sont toujours remplis jusqu'à -leur extrême limite.</p> - -<p>Chez riches et pauvres, le même besoin -reconnu de distraction, de variété, de -plaisir, car l'occupation intense devient -presque un plaisir, et dans ces grandes -maisons de la cité où monte et descend -sans cesse l'ascenseur, qui permet la -communication par les toits; cette fourmilière -humaine tout occupée de gagner -de l'argent y apporte l'entrain -endiablé qui conviendrait à une fête. -La rage de se retirer et de se reposer, -qui est la manie du commerçant<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -français, est inconnue à Londres; grâce -au goût général de dépense, à la curiosité -toujours éveillée, le désir des gains ne -décroît pas avec les années, très souvent -des hommes déjà mûrs ont de tout -jeunes enfants à eux.</p> - -<p>Un point, c'est tout, ce qui en matière -familiale arrête en France les espérances -et les désirs, n'a pas cours là-bas, et les -vies ne se trouvent pas figées dans une -stérilité prématurée; la démoralisation -là-dessus arrive rapidement, mais les -effets n'ont pas eu encore le temps de -se faire sentir, les livres de Dickens sont -toujours en grande faveur, et l'on sait combien -il aimait plaisanter sur l'accroissement -de la famille, sur la <i>garde</i>, sur le -<i>baby</i>, et avec quelle joviale honnêteté il<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -s'en acquitte en toute circonstance sans -que jamais le reproche d'être inconvenant -ait été élevé contre lui: la bonne nature -n'a pas perdu en Angleterre, dans ce -pays pudibond, ses coudées franches dès -qu'il s'agit de <i>l'amour légitime</i>; le grotesque -est d'essayer de faire croire qu'on -n'en connaît pas d'autre,—mais le vice -et la débauche n'ont pas heureusement -le droit de se proclamer <i>gaîment</i>. Une -misérable classe de femmes a reçu un -nom qui la caractérise: «des infortunées»; -on a substitué cette épithète à -l'insulte et cette désignation est à la fois -humaine et morale; le dernier degré -de la dégradation humaine, le marché -de la pauvre créature, affamée, abandonnée, -misérable et ivrogne sans doute<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -est qualifié d'<i>infortune</i>, et il n'en est pas -sous le ciel de plus poignante; la vue de -certaines silhouettes dans Holborn, ou un -soir brumeux dans Oxford Street, est -déchirante, pour qui a un cœur et de -la pitié.</p> - -<p>Un samedi soir, cet hiver, à un coin de -rue, un homme prêchait, prêchait après -un prélude musical, sur un orgue portatif, -qu'on trimbalait à travers les rues -boueuses, noires et tristes; à une devanture -de marchand de poissons, le gaz étincelait, -éclairant toute la scène; quelques -personnes respectables écoutaient debout -le prédicateur improvisé; au milieu d'elles, -deux <i>infortunées</i>, avec leurs horribles chapeaux -défraîchis, et tous les honteux -stigmates du vice sur leur visage, se<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -tenaient silencieuses et recueillies, et si -même d'une façon baroque une parole -de compassion et d'espoir est tombée sur -leur cœur, le petit orgue portatif aura -fait une œuvre de charité.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="X" id="X">X</a></h2> - -<h2>FANATISME—PORTRAITS—ACTRICES</h2> - - -<p>Je suis de plus en plus frappé. Combien -l'âme de ce peuple est jeune avec une -susceptibilité inouïe aux choses extérieures. -C'est par l'œil qu'on l'atteint, et je -ne crois pas qu'il soit possible d'être plus -suggestible. Il apporte à toutes ses actions -une sentimentalité particulière qui est -d'un poids immense sur la masse et dont -il est facile de jouer. D'un autre côté il -paraît presque fermé au sens du ridicule, -et a une pudeur d'un genre spécial qui<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -supporte sans sourciller des images et -des situations qui mettraient immédiatement -le Français en gaîté. Cette naïveté -cependant n'est nullement de la bonhomie, -c'est plutôt une sorte de vision rétrécie. -L'Anglais traverse moralement une crise -aiguë d'émancipation, il faut étudier -cela de près pour en mesurer toute la -portée, et se rendre compte de quelles -bandelettes pesantes l'esprit puritain avait -enserré l'être humain, quelle petitesse -et quelle sécheresse en étaient résultées.</p> - -<p>Le protestantisme n'étant en somme -qu'une forme particulière du suffrage -universel a mené au pire esclavage intellectuel -et moral, celui exercé par la masse -ignorante et fanatique sur les êtres plus -libres. Il y a moins de cinquante ans un<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -Anglais pouvait être puni pour n'avoir -pas été le dimanche à l'église ou à la -chapelle. Telle était la liberté religieuse! -et à une époque encore plus rapprochée -la cour ecclésiastique avait théoriquement -le droit de le frapper pour inceste ou -incontinence.</p> - -<p>Aussi dans cette atmosphère ambiante -on n'imagine pas ce qu'étaient les familles -à code étroit: la mère de Ruskin, par -exemple, ne lui a jamais permis un jouet, -pas même à trois ans, ceci par scrupule -religieux; mais son mari voyageait assidument -pour placer les vins de la maison -dont il était l'associé, et cette conscience -timorée ne s'est jamais demandé si la -vente sur une grande échelle de cognacs -et autres spiritueux n'avait pas des résultats<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -plus inquiétants pour l'âme d'autrui -que la possession d'un polichinelle pour -celle d'un enfant de trois ans. Et Ruskin -fait du culte du beau un dogme et a des -milliers de disciples; néanmoins sa vision -intérieure, si élevée qu'elle soit, a conservé -quelque chose de la première déformation -que son esprit a subie. De milieux semblables -sont sortis les fanatiques arriérés -dont ce pays libre possède une remarquable -collection, ce sont les fanatiques -de mots et de formules auxquelles ils -attachent un sens particulier, et qui -fait qu'aujourd'hui encore il y a des -hommes, raisonnables sur d'autres points, -qui écrivent aux ministres pour leur -soumettre une résolution qui tendrait à -éloigner les catholiques des fonctions de<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -l'État; on est obligé de leur répondre -sérieusement: «Qu'il ne résulte pas de -ce qu'un homme est catholique il soit -<i>nécessairement</i> un sujet déloyal ou un -mauvais citoyen», mais cela demeure un -article de foi dans un certain monde de -religionnaires.</p> - -<p>Le journal <i>the Truth</i> s'est fait une -spécialité de relever et de signaler les cas -les plus flagrants d'intolérance religieuse, -ils dépassent tout ce qu'on peut imaginer, -et paraissent presque incroyables à la fin -du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Par exemple: une dame -est excommuniée publiquement par une -<i>église libre</i> parce qu'elle a assisté à des -bals; un ministre évangélique adresse à -un individu qui n'était nullement son -paroissien une lettre dénonçant l'abomination<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -qu'il a commise en allant <i>en bateau</i> -le dimanche. La crasse des <i>sabbatarians</i>, -comme dit le directeur du <i>Truth</i>, est -d'une épaisseur qu'on ne conçoit pas, -et c'est une œuvre de lumière que de -signaler à la vindicte publique les pires -absurdités; elles vont jusqu'à appeler en -justice un barbier et ses clients matineux -du dimanche.</p> - -<p>Il y a quantité d'autres traits à l'avenant, -sans intérêt en eux-mêmes, mais -indiquant un état moral latent en lutte -avec des aspirations vraiment libres, qu'il -faut connaître pour s'expliquer le singulier -mélange qu'est l'Anglais contemporain, -car une pareille compression -morale se paye et le génie même de -la race en a été altéré. Il en est résulté<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> -une tournure d'esprit très particulière, à -la fois enfantine et pompeuse. Pour obéir -ou paraître obéir aux conventions acceptées -de connivence universelle, il a fallu -nécessairement hausser le diapason naturel; -aussi la vraie et parfaite simplicité, -celle qui fait l'aisance et la liberté des -races latines ne se rencontre nulle part. -Et de cette contrainte continuelle vient -cette timidité apparente de l'Anglais, qui -n'est pas timidité mais un certain guindage -d'esprit qui lui est demeuré de ses -ancêtres puritains.</p> - -<p>L'Anglaise en général est très maniérée, -et cela dans toutes les classes; écoutez-les -parler de leurs voix modulées douces et -lentes, elles paraissent trouver à articuler -une sorte de plaisir physique, et savourent<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -leurs mots comme un bonbon, pesant -sur les syllabes, et la plupart du temps se -servant de mots très forts pour exprimer -des idées très ordinaires; en général passionnées -de conventions, vraies sans être -franches, quoique sous ce rapport il y ait -grand progrès depuis quelques années, -mais seulement pourtant dans un monde -d'exception.</p> - -<p>Au point de vue de l'ordre d'idées qui -plaît à la foule; parce que, bien entendu, -il n'est jamais question de l'élite, mais -de cette masse moutonnière et flottante -qui n'est qu'un reflet, les expositions de -tableaux apportent des documents probants.</p> - -<p>En toute circonstance, d'abord, ici plus -que partout ailleurs, éclate jusqu'à l'évidence<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -la proposition biblique qu'il n'est -pas bon pour l'homme d'être seul; on -demeure étonné de la quantité de <i>couples</i> -qu'on rencontre partout, au Parc aux -heures fashionables, dans les rues et -parmi la foule. Aux heures où chez -nous les meilleurs ménages tireraient -chacun de son côté, l'homme et la femme -ne se séparent pas; donc, ce qui les intéressera -d'abord et toujours, c'est le développement -du sentiment conjugal, et tout -ce qui s'y rattache. On pourra ressasser -jusqu'à satiété, il ne se lassera pas. Le -sujet du tableau sera donc le point principal, -et il faut que ce sujet soit banal et -sentimental pour plaire complètement. -D'un autre côté, le <i>nu</i> artistique paraît -exciter une sorte de crainte salutaire; il<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -y a, par exemple, à la Royal Academy, une -Circé vue de dos, et il est vraiment drôle -de constater le vide qui se fait autour du -tableau sur lequel on se contente de jeter -des regards détournés. Et il ne faut pas -s'imaginer qu'il n'y a là que la manifestation -hypocrite d'une fausse pudeur; -non, il y a une indifférence réelle pour -ces sortes de sujets. Tout ce qui est -abstrait, tout ce qui n'est que lignes et -pure beauté les laisse indifférents. Leur -président le sait bien, lui qui est un vrai -Latin de la Renaissance; il ne leur fait -aimer les nobles créations de son génie -qu'en les revêtant pour le besoin de la -cause d'un intérêt à part de l'œuvre. -C'est Corinne de Tanagra, c'est «l'Adieu», -c'est la mère des Macchabées défendant<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> -le corps de ses fils. Il est curieux de voir -le nombre de tableaux qui sont le développement -ou l'illustration de vers ou -d'un texte de la Bible; mais presque toujours -une idée immatérielle préside, c'est -un proverbe: <i>La fortune favorise les audacieux</i>; -ou encore: <i>La fleur qui était une -vie, la vie qui était une fleur</i>; ou encore: -<i>La vertu et la paix se sont embrassées</i>; ou -bien: <i>Alors la voix silencieuse répondit: -Regarde dans la nuit, le monde est vaste</i>. -Nous aurions dit tout bêtement, je crois, -«effet de nuit». Parfois c'est du latin -qui sert d'épigraphe; il y a même du -français, et comme poésie bien moderne -celle de Béranger. Et tout cela, en somme, -est très doux et très humain; ainsi leurs -paysages ont un caractère tout à fait spécial,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -ils sont rarement la chose simple et -vue, mais plutôt une synthèse donnant -une idée morale du pays et évoquant -presque ceux qui l'habitent. Ce sont des -paysages en trois volumes, si je puis -m'exprimer ainsi, contenant une foule de -choses très vraies et cependant idéalisées. -Toujours on sent l'extrême recherche; -même dans la peinture des fleurs, ce -n'est pas cette libre et spontanée reproduction -de la beauté voluptueuse des -fleurs; il y a une minutie et une attention -pour plaire aux disciples de Ruskin -qui voit un monde dans une feuille de -lierre. Ici toujours la secousse a besoin -d'être plus forte. Pour nos esprits, il en résulte -une espèce de fatigue causée par la -multiplicité des idées évoquées, et c'est<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -un repos de se tourner vers les portraits: -il faut les bien étudier, car ils en disent -long. Pour moi mes préférences vont -sans hésitation à ceux des femmes d'un -certain âge, non pas de vieilles femmes -tout à fait, mais de celles qui sont entrées -dans la période déclinante de la vie et en -ont accepté les stigmates. Ce type charmant -n'existe presque plus chez nous, où -une sorte d'horrible jeunesse persistante -devient la parure de rigueur jusqu'à -soixante-dix ans et plus; il y a dans ce -genre des portraits exquis, celui de lady -Fitzwilliam entre autres, dont l'ajustement -est d'une dignité et d'un goût parfaits; -avec ses deux fanchons de dentelle, -une blanche et une noire, sur ses cheveux -gris, son visage sans rides, sa robe à<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> -teinte douce, sa mante de soie, elle -est délicieuse et un pareil ajustement est -en soi un enseignement moral.</p> - -<p>On vieillit bien en Angleterre, l'être -humain conserve peut-être moins de -façade, fait illusion moins longtemps, -mais garde une sorte de fraîcheur comme -une sève non épuisée; cela concerne la -génération qui était jeune il y a trente et -quarante ans; je ne sais s'il en sera de -même de celle qui arrive et qui est si éloignée -de la simplicité sous quelque forme -que ce soit. Les portraits d'hommes sont -peut-être moins caractéristiques, cependant -voici le prince de Galles avec son -air à la fois royal et indolent de prince -débonnaire; il est en costume de Cour, -la jarretière d'or au genou, et un gardénia<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -au revers de l'habit, par-dessus son -étoile du Bain! Ce gardénia, s'alliant aux -plaques et aux grands cordons, dit -l'homme; son fils a déjà l'air plus vieux -que lui, avec de gros yeux et une figure -un peu tragique, comme il convient à un -souverain pour le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle qui ne sera -probablement pas agréable.</p> - -<p>Pour expliquer l'espèce de bouleversement -moral particulier qui s'est accompli -depuis vingt ans dans la société anglaise, -il ne faut jamais perdre de vue qu'il y a -eu là comme une poussée soudaine vers -l'affranchissement et qu'il a fallu vraiment -beaucoup de courage aux premières -personnes qui se sont avisées d'être un -peu sincères avec elles-mêmes. Seulement, -le manque de mesure, ce je ne sais quoi<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -de délicat qui constitue le tact des races -plus fines faisant défaut, on a dépassé le -but, et très inconsciemment la femme à -la mode et élégante a adopté des allures qui -frôlent le genre douteux; des choses qui -choqueraient en France l'honnête femme, -l'honnête femme ici les a faites siennes -sans un instant de scrupule. Londres est -maintenant rempli de spécialistes pour la -beauté, et on trouve dans Bond Street -des officines <i>ad hoc</i> qui sentent le mauvais -lieu; on n'y pense pas, et personne n'est -choqué. L'Anglaise moderne à la mode -est véritablement folle de son corps; c'est -autre chose, c'est beaucoup plus grossier -que l'élégance affinée et raffinée des vraies -mondaines, l'animal humain est beaucoup -plus ouvertement débridé, et, du reste,<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -leur pudeur est si particulière qu'elle -supporte, en toute innocence, j'aime à le -croire, ce qui suggérerait chez nous les -pensées les moins innocentes. Ainsi, en -ce moment, le grand acteur Irving joue -Becket. Ellen Terry, l'étoile féminine, -une créature d'un charme vraiment subtil -et voluptueux, personnifie Rosamonde. -Eh bien, ses embrassements publics avec -son royal amant sont positivement embarrassants; -elle est vêtue d'une robe de -gaze qui a la légèreté de l'aile de papillon -et elle se colle à lui, et elle le baise à -pleines lèvres, et elle lui caresse le visage -de ses mains blanches. Or l'acteur Terriss, -qui figure Henri II, est un gaillard particulièrement -plaisant à regarder, et il -répond très cordialement aux effusions de<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -sa belle maîtresse... Ils sont dans le mystérieux -labyrinthe où il la tient cachée; -à un moment donné il s'assied sur une -marche, et elle s'assied entre ses jambes -franchement, la tête contre sa poitrine, et -se retourne pour l'accoler... Cela est extrêmement -vrai et bien rendu... mais je -trouve cela prodigieusement suggestif, et -malgré cela il n'y a pas un sourire sur -les lèvres, personne ne bronche, et les -jeunes filles ouvrent leurs yeux candides.</p> - -<p>Cette Ellen Terry incarne bien ce mélange -de poésie et de sensualité cachée de -l'âme anglaise; elle a une voix d'une -douceur et surtout d'une jeunesse incroyable, -c'est une voix innocente, comme -son rire qui est celui d'une enfant, et elle -va et vient sur la scène avec une légèreté<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -un peu fatigante, mais dont la candeur -apparente lui permet de se pâmer sans -scandaliser personne. Et dans cette scène -particulière il est même impossible de -présumer l'innocence des baisers échangés, -vu qu'entre eux les deux amants tiennent, -visible à tous les yeux, un bel enfant -né de leur tendresse. L'esprit anglais -s'est merveilleusement apprivoisé sous ce -rapport particulier; on a joué récemment -à Londres, avec un immense succès, -deux pièces à sujets équivoques. L'une, -<i>A woman of no importance</i>, nous montre -la victime honnête et malheureuse d'une -séduction. Le séducteur, bien entendu, -est un lord; il se trouve en présence de -sa victime et du fils qu'il ne connaît pas. -Rien de bien nouveau dans cette situation;<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -mais ce qui l'est, c'est que la femme -séduite puisse paraître très intéressante -et avoir sans réserve toutes les sympathies. -Lorsqu'elle raconte à son fils, comme -celle d'un tiers, sa propre histoire,—«il -lui avait promis le mariage, etc.,»—le -fils trouve, le vrai mot de la situation en -répondant: «Elle ne pouvait pas être -<i>tout à fait</i> une <i>nice girl</i>.» Cette expression -<i>nice</i>, qui en anglais veut dire à la fois -bon et dans le sens moral <i>délicat</i>, est -absolument à sa place; et moi je suis -de l'avis du fils, car la personne séduite -n'était, dans le cas représenté, ni pauvre -ni abandonnée; elle a beau porter une -robe noire en signe de désolation, son -très vilain séducteur la rappelle cependant -au sentiment vrai de la réalité lorsqu'il<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -se permet de lui dire qu'après tout -elle a été sa maîtresse; elle le gifle alors -avec un entrain qui aurait été plus à propos -lorsqu'il l'offensait moins platoniquement.</p> - -<p>La pièce a le plus grand succès, comme -aussi <i>la Seconde madame Tanqueray</i>, qui -est une sorte de baronne d'Ange remariée -et dont le passé très encombré est d'une -nature sur laquelle ne peut planer le -moindre doute. Et <i>la Seconde madame -Tanqueray</i> va aux nues; et notez, détail -amusant, que les actrices feignent d'accomplir -presque un sacrifice en représentant -des personnes d'une vertu douteuse. -Ce sont elles-mêmes des personnes si impeccables, -invitées à Marlborough-House -et faisant des cadeaux familiers aux princesses -qui se marient! L'ex-Marie Wilton<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -qui, il y a vingt-cinq ans, sur ses économies -personnelles, avait acheté «le Prince of -Wales Theatre», y paraissait en travestissement -masculin dans les burlesques -qui faisaient la spécialité de la maison -et y dansait des pas accentués, est devenue, -sous le nom de madame Bancroft -(elle a épousé un acteur de sa compagnie), -une personne qui monte sur les -planches avec condescendance; et, ayant -eu dernièrement un accident de voiture, -la reine a fait demander de ses nouvelles.</p> - -<p>Le bon sens français ferait justice de -pareilles affectations, rendant à chacun -son dû, n'enlevant rien aux qualités réelles -que possèdent bien des femmes de théâtre, -mais établissant des nuances selon la -justice et la vérité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p> - -<p>C'est cette espèce de promiscuité qui -a gâté et gâtera totalement le ton de -la société anglaise, et sous ce rapport -l'austérité ancienne de la vieille reine est -à regretter.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2> - -<h2>THÉÂTRES</h2> - - -<p>Il est intéressant de voir les Anglais -au théâtre chez eux et d'observer comment -ils s'y amusent; assurément charbonnier -est maître de se divertir à son -gré, seulement qu'on nous permette de -rire, et que jamais, au grand jamais, ces -gens-là ne viennent nous faire la morale.</p> - -<p>On donne en ce moment au Haymarket -un drame: <i>le Tentateur</i>,—qui est bien -la production la plus complètement immorale -qui se puisse imaginer!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p> - -<p>Dans un pays où il y a seulement -quinze ans on n'aurait pas osé <i>nommer</i> le -diable (le seul Lucifer de Milton avait -ses entrées dans la société polie), on -écoute aujourd'hui avec complaisance -l'apothéose de l'esprit du mal!</p> - -<p>L'auteur de cette œuvre est le poète -Jones, disciple et continuateur de Swinburne, -et le diable tel que son imagination -l'a conçu, et tel que l'incarne avec -une délectation évidente un acteur à la -mode, est un personnage parfaitement -répugnant.</p> - -<p>Vous souvenez-vous de Faure dans le -rôle de Méphistophélès? Quel diable rablé -et militant; était-il assez solide dans son -pourpoint rouge, avec ses grands sourcils -en cornes sur le front, sa moustache<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> -sombre, et son apparence de diable bon -vivant, c'était bien messire Satan tel que -le comprenaient les simples esprits du -moyen âge; un reître paillard, mais au -fond moins désagréable que sa réputation; -bref une honnête femme (pourvu -bien entendu qu'elle n'y succombât pas), -aurait pu avouer avoir été tentée par ce -diable-là; dans sa partie il était vraiment -extrêmement ragoûtant et les grands -et triomphants éclats que lui prête la -musique de Gounod n'ont rien de malsain, -au contraire.</p> - -<p>Voyez après cela le tentateur du -Haymarket vêtu de couleurs presque sombres; -pâle comme la mort, la paupière -affaissée; c'est le diable des épuisés et -non des vivants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p> - -<p>Il règne dans cette pièce une volupté -visible à mêler les choses saintes aux -choses impures; ce n'est pas cette libre -gaillardise d'un Boccace, par exemple, -qui entremêle dans ses récits les choses -d'amour aux choses et aux gens d'Église, -et le fait parfois avec une étrange liberté, -sans pourtant qu'un seul instant la pensée -d'un sacrilège voulu se présente à l'esprit, -tandis qu'au contraire c'est l'impression -qui se dégage de l'œuvre du -poète anglais, qui semble s'être appliqué -à raffiner dans la profanation. C'est en -plein <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, âge d'amour et de foi, à -Cantorbery, <i>la ville sainte</i>, dans un couvent, -que se déroule l'action. Certes -l'idée de faire accompagner un pèlerinage -par messire Satan n'avait rien d'irréalisable;<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> -il y a de bonnes tentations, -des tentations très charnelles, peut-être, -mais qui ne feront voiler la face à personne -d'esprit sain. Mais les suggestions -de ce blême démon, ses tirades sur le -péché, les mots et les actes qu'il souffle -à l'oreille sont d'une autre frappe. Quand -on l'a écouté trois heures durant, on -conclut que les Anglais sont des gens -prodigieusement endurants, car les injures -dont le poète les accable (et il -s'adresse nominativement à ses compatriotes, -hommes et femmes), la boue dont -il les barbouille, surpasse ce qu'on peut -croire! J'avoue que je regardais autour -de moi et que j'écoutais, attendant le -coup de sifflet qui n'aurait pas été volé! -Pas du tout, aux moments les plus forts,<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -des sourires, aux autres l'immobilité, -cette immobilité de ruminant qui est si -trompeuse, oh! oui, trompeuse. J'avais -à côté de moi un de ces ménages ultra-respectables -devant lesquels on oserait à -peine insinuer que les enfants ne se -font pas par l'oreille, ils ne bronchaient -pas! Et il est impossible d'aller plus -loin dans la crudité de l'expression; c'est -la <i>débauche triste</i>, la plus horrible de -toutes.</p> - -<p>Il y a actuellement quelque chose de -tout à fait malsain dans un côté de l'esprit -anglais, et la production et le succès -de cette pièce en sont un exemple -frappant, car elle est <i>très douloureuse</i> dans -ses tirades érotiques. On y trouve tout ce -qui constitue les symptômes morbides<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -régnants, à commencer par cette passion -presque désordonnée pour le décor et la -couleur, mais il faut avouer que l'ensemble -pour les yeux est exquis, avec çà et là, -cependant, d'éclatantes fautes de goût. Il -y a au premier acte une cour intérieure -d'auberge moyen âge, l'auberge de la -Fleur-de-Lis, avec son cadran solaire -au centre, et sa porte charretière ouverte -sur la campagne, qui est une pure merveille. -La tonalité des costumes dans ce -décor est étonnante, elle est feuille morte, -sauf pour l'habillement de celle qui représente -le seul personnage pur de la -pièce (sacrifié bien entendu).</p> - -<p>Les deux actrices incarnant les deux -héroïnes sont physiquement et plastiquement -parfaites. Lady Isobel, qui tout à<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -l'heure sera amoureuse comme une louve -est une vraie figure de missel, avec son -chaperon sur ses cheveux roux et son long -voile; l'autre, lady Avis qui est réservée -à l'abandon; dans une sorte de robe -blanche de Beata, avec un long manteau -bleu, ses cheveux d'or couverts en partie -d'une résille, et au sein deux marguerites -à cœur noir est charmante à regarder et -douce à entendre; mais qu'il est donc -singulier qu'à l'heure actuelle les Anglais -ne se figurent plus la pureté et la tendresse -qu'accompagnées d'une sorte de -veulerie molle. C'est un peu l'école de -Terry qui est <i>trop tendre</i> pour nous -autres impurs Latins! Chez nous on peut -être amoureuse et même passionnée sans, -physiquement et moralement, être réduite<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -à une sorte de gelée qui frémit à tout! -Plus la vraie Anglaise se masculinise, et -elle est, je crois, arrivée à la limite du -possible dans cette voie, plus sur la scène -paraît un type artificiel d'une fadeur -égale à celle des couleurs mourantes qui -sont si admirées. L'amour ainsi compris -cesse d'être un sentiment naturel et devient -une maladie, presque une dépravation. -Et lorsqu'on regarde et qu'on écoute -le prince d'Auvergne et la belle lady -Isobel dans leurs scènes d'amour, et qu'on -se souvient qu'il y a un lord Chamberlain -qui a interdit <i>la Paix du ménage</i> avec la -chaste Bartet, on ne peut se défendre de -penser que cela est d'une bouffonnerie -assez réussie!</p> - -<p>La presse anglaise, toujours si éloquente<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -lorsqu'il s'agit de flageller l'immoralité du -théâtre français, a accueilli avec bienveillance -<i>le Tentateur</i>, la presse honnête lui a -souhaité une longue et prospère carrière! -Est-ce aveuglement? est-ce connivence? -J'avoue que je suis embarrassé pour me -rendre compte d'un état mental aussi -extraordinaire: est-ce peut-être pour donner -raison au diable de Jones qui assure -que la race des hypocrites pullule dans -cette île mieux que partout au monde; -je laisse à d'autres le soin de le décider, -j'observe, je constate et je dis.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Maintenant, voyons-les rire, c'est heureusement -plus agréable, mais pourtant -cela renverse également toutes les idées -préconçues et c'est tout aussi caractéristique.<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -Depuis plus d'un an on représente -avec un succès croissant, une <i>Farcical -comedy</i> intitulée <i>Charley's Aunt</i> (La tante -de Charley): le titre n'est pas méchant, la -pièce non plus, mais le développement -en est bien singulier. Il faut d'abord -savoir que le principal rôle, le clou, est -joué par un acteur qui est directeur et -propriétaire de son théâtre (c'est également -le cas de M. Tree au Haymarket). -Le succès obtenu par M. Penley dans -<i>la Tante de Charley</i> a été si prodigieux -qu'une presse idolâtre s'est occupée de lui, -non pas seulement pour louer l'acteur, -mais pour faire, avec des détails touchants, -connaître l'homme privé, lui, sa femme, -ses enfants, ses domestiques, sa chèvre et -son cheval. M. Penley, dans un article<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -illustré, très bien fait du reste, a été -représenté seul dans diverses attitudes, -puis avec madame Penley à son côté, sur -le seuil de leur demeure, puis pêchant à -la ligne pendant que madame Penley et sa -progéniture le regardent, etc.; rien n'a été -trouvé trop trivial de ce qui touchait au -grand homme! Voyons-le maintenant -dans <i>l'exercice</i> public de ses fonctions. -Nous sommes à Oxford, dans l'appartement -d'un jeune universitaire, amoureux -<i>pour le bon motif</i>, son copain a précisément -les mêmes sentiments et les objets -de leur honorable tendresse sont cousines; -ces demoiselles doivent ce jour-là -embellir l'appartement en question de -leur présence, car <i>la Tante de Charley</i> -(l'un des amoureux) une veuve brésilienne<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> -et millionnaire, va venir présider le repas -auquel elles sont conviées; pendant que -les jeunes gens se réjouissent à cette -douce perspective, il leur arrive un ami, -un lord, agréablement idiot; par une -combinaison que je n'ai cherché ni à -comprendre ni à approfondir, il se -trouve qu'à l'instant précis où les amoureux -viennent de recevoir une dépêche -qui leur dit que la tante indispensable -ne <i>viendra pas</i>, le lord paraît en costume -féminin (manière de faire une farce) et -ses amis le saisissent et lui annoncent -que pour les besoins de la cause c'est lui -qui est <i>la Tante de Charley</i>; ce premier -acte est vraiment drôle et l'acteur a <i>absolument</i> -l'air d'une vieille femme, mais ce -qui est bien plus drôle c'est la joie de la<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -salle; jamais au grand jamais, je n'ai -rien vu, ni entendu de pareil; les rires -sont incessants et continus comme des -roulements de tambour.</p> - -<p>Lorsque la vieille fausse tante profite -de sa situation pour serrer amoureusement -contre lui les petites jeunesses et -recevoir leurs baisers, quand elle tombe -en arrière, les jambes en l'air, et les -jupes à l'envolée, ce sont des <i>cris</i> perçants! -Derrière moi, j'ai une vieille -dame, à cheveux gris surmontés d'une -étonnante coiffe de velours noir; elle -saute littéralement dans sa stalle; un -peu plus loin, une espèce de Junon, vraie -géante, avec un assez beau visage bête, -est dans un état de béatitude presque -alarmant! Ils rient tous tout le temps; et<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -ce qui les divertit au suprême degré, -c'est le côté grotesque et naturellement -plus ou moins inconvenant de ce travestissement, -car tout à l'heure la veuve qui -vient du Brésil va être pressée de près -par deux prétendants, un vieil homme -de loi hypocrite et un beau suranné; -elle a avec les deux des conversations -dont la double entente est parfaitement -indécente; cela ne frappe personne à ce -point de vue, je veux croire, mais cependant -on <i>hurle</i> de joie aux bons endroits! -Et lorsque poursuivi par un de ses amoureux, -lui ou elle traverse la scène la jupe -troussée presque à mi-corps, quand lui -ou elle se déshabille et paraît en pantalon, -c'est du délire. Je passe les coups -de pied et les coups de poing qui sont de<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -vieille tradition, mais il y a un moment -où «Charley's Aunt» déclare en avoir -assez de son déguisement car son amoureux -lui a déjà dit:... ici <i>une pause</i>, et -la chose est murmurée à l'oreille! Est-ce -assez joli cette trouvaille suggestive? -Chacun se pouffe en s'imaginant sa -petite inconvenance particulière. Tout -cela se prolonge pendant trois actes, et -se termine enfin par <i>quatre</i> unions légitimes, -la tante ôtant sa robe pour reparaître -en pantalon offrir sa main et son -cœur à une jeune ingénue. Voici donc -trois actes uniquement basés sur une -substitution qui n'est pas sans son côté -scabreux; il faut rendre justice à l'acteur, -il ne l'accentue nullement, et nous savons -du reste que sa progéniture est venue<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -l'applaudir dans cette noble incarnation. -Mais c'est dans la salle qu'est la comédie, -nous avons été élevés à croire que le -mot culotte ne devait pas se prononcer -devant une Anglaise! Oh! mes amis, -nous avons changé tout cela. Pendant les -entr'actes, tous les visages reprennent -l'expression de gens venus pour écouter -un sermon, le changement des figures est -prodigieux, ma vieille dame est une sérieuse -douairière; ma Junon est d'une impassibilité -de pierre; l'orchestre joue des -flonflons qu'on écoute avec recueillement, -personne ne bouge, personne ne regarde -son voisin ou sa voisine; on contemple -le rideau qui représente des montagnes, -avec une glosse poétique à leur base; -on est parti sur les sommets, etc.; ce<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> -rideau se lève, les montagnes disparaissent -dans les frises, M. Penley avec la -grâce d'Auguste parcourt la scène en relevant -ses jupes; du haut en bas c'est un -tonnerre de rires!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cette hilarité massive est tout à fait -dans le caractère de la vieille race -anglaise; ce peuple était primitivement -fort joyeux, ami des franches lippées -de tout genre; en ce moment d'évolution -morale, où de tous côtés on enlève -les masques, il se fait un retour aux -instincts véritables, et le côté encore -très enfantin de l'âme anglaise moyenne -se montre au grand jour, et, du reste, -un peu d'honnête grossièreté est autrement -saine que la poésie corruptrice des<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -raffinés d'intellectualisme; seulement, tout -de même, lorsqu'ils viendront pudiquement -faire allusion à l'indécence du -théâtre en France, renvoyez-les chez eux, -je vous en conjure.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2> - -<h2>«POLICE COURTS»</h2> - - -<p>Dans un autre ordre d'idées rien à -Londres de plus caractéristique que les -<i>Police Courts</i>, aucun endroit où éclatent -plus franchement les traits particuliers à -la race, où se montrent mieux à découvert -les vertus et les vices. Chose singulière: -c'est là aussi que semble s'être -réfugiée la gaîté naturelle à une nation -forte et saine, et qu'entre graves magistrats -et solicitors rusés s'échangent les -seules plaisanteries salées qui se produisent<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> -ingénument au grand jour. Je ne -connais pour ma part aucun document -plus suggestif que quelques-uns de ces -dialogues menés parfois avec un entrain -endiablé.</p> - -<p>Prenons une des <i>Police Courts</i> les plus -connues, celle de Bow street, voisine du -marché de Convent Garden. Le décor est, -comme partout maintenant à Londres, -d'une clarté et d'une netteté extrême. -Une grande pièce carrée, recevant le jour -par le haut, des murs de <i>céramique</i> vert -pâle, des lambris polis et brillants; dans -le fond, sur un siège bas, le juge, dont la -figure impassible à barbe poivre et sel se -détache nettement sur le décor clair; à -sa gauche, le banc des avocats; à sa -droite, une sorte de petite guérite couverte,<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> -pour les témoins; sur le parquet -de la cour, les greffiers; puis un banc en -face du juge, et derrière ce banc une -espèce de cage, comme un balcon double -légèrement surélevé; là, sont les accusés, -gardés par un policeman; en arrière, les -témoins et, séparé par une galerie de -bois, le public.</p> - -<p>Le jour où j'ai pénétré dans ce <i>Police -Court</i>, on jugeait précisément un <i>french -case</i> (cas français), ce dont mon introducteur, -un gigantesque policeman, semblait -sympathiquement charmé pour moi. -Il s'agissait de deux escrocs, dont les -malices cousues de fil blanc avaient -réussi à un point qui donne une belle -idée du nombre d'âmes, simples et avides -disséminées encore parmi les êtres<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -civilisés. Comme types physiques, on ne -pouvait rien voir de plus en harmonie -de leur être moral que ces deux compagnons; -avec leurs crânes révélateurs, -leurs oreilles écartées et leur dos de canailles, -ils faisaient admirablement ressortir -le policeman qui, appuyé à la grille -du Dock, les surveillait d'un œil indulgent.</p> - -<p>C'est parmi la police anglaise que j'ai -rencontré souvent les types d'hommes les -plus beaux, les meilleurs, avec un air de -force patiente qui repose; ceux réunis ce -matin-là à Bow street ne faisaient pas -exception, et tous gagnaient à être vus -nu-tête: celui qui se tient près des prisonniers, -est brun, avec des cheveux -courts et soyeux, un front très blanc et -un air de <i>netteté</i> morale extraordinaire.<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -Si les physionomies signifient quelque -chose, ces policemen sont vraiment des -êtres de choix, ils n'ont rien de la veulerie -de nos gardiens de la paix à qui il -manque ce je ne sais quoi que donne la -conscience d'être <i>sûr</i> de son autorité; les -policemen en ont la pleine certitude, et -aussi, il faut les voir aux carrefours des -rues, se tenant comme des colonnes.</p> - -<p>Dans les <i>Police Courts</i> ils se montrent -généralement doux aux misérables qui -viennent là en consultation, car c'est le -côté vraiment touchant et profondément -humain de ces <i>Police Courts</i>; les magistrats -y sont de vrais confesseurs laïques, -auxquels les pauvres femmes trop maltraitées, -les hommes aux abois viennent -demander un bon avis; cet avis est toujours<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> -donné avec une courtoisie parfaite -et souvent accompagné d'un secours matériel, -car il y a là une caisse dont le -magistrat a la disposition. Des centaines -d'êtres en détresse ont trouvé dans les -<i>Police Courts</i> l'aumône opportune qui a empêché -leur perdition totale; les œuvres de -miséricorde y sont représentées, et la fille -séduite et l'enfant abandonné y rencontrent -presque toujours un appui. Ces -magistrats des <i>Police Courts</i>, qui connaissent, -plus que qui que ce soit, le fonds -et le tréfonds des misères d'une grande -ville, demeurent profondément humains; -aucune sensiblerie, ils plaisantent continuellement, -au contraire, mais une pitié -intelligente, traduite en mots brefs et en -conseils précis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p> - -<p>C'est inimaginable ce qu'on leur soumet, -et les épreuves auxquelles leur -patience est mise. Voici quelques échantillons -des dialogues:</p> - -<p>Un homme est à la barre, et, après -un exorde un peu embrouillé, apprend -au juge que sa femme vient d'accoucher.</p> - -<p>—Eh bien, dit le juge, ces choses-là -sont agréables, pourvu qu'elles ne se -reproduisent pas trop souvent.</p> - -<p>L'homme hésite, réfléchit, puis finit -par répliquer.</p> - -<p>—Oui, <i>mais suis-je le père</i>?</p> - -<p>Le juge se déclare honnêtement incompétent -à décider ce point délicat; cependant -il ajoute:</p> - -<p>—<i>Que dit votre femme?</i></p> - -<p>Elle dit que tout est bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p> - -<p>Et là-dessus l'excellent magistrat l'engage -à avoir l'esprit en repos, à se méfier -des hommes de loi qui lui feraient -dépenser de l'argent, et à retourner à -son épouse.</p> - -<p>L'homme s'en va évidemment rasséréné -et convaincu. C'est moins compliqué que -les consultations de Dumas fils, mais -tout aussi efficace.</p> - -<p>Un autre époux infortuné car—l'Angleterre -est le pays par excellence où fleurit -la race des maris portant quenouille—se -présente; son histoire est plus longue: -il raconte que sa femme possède un commerce -à elle, mais que, lui, fait les emballages, -et il insiste extraordinairement sur -l'importance de cette fonction; puis il -confie au juge que malheureusement pour<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -son repos, le ménage a un ami, lequel -ami est un ministre dissident, dont l'influence -est funeste à l'union des époux; -dans le cas particulier qui motive sa présence -devant le juge, le ministre ami est -venu proposer une partie de plaisir pour -le samedi; le mari emballeur, en homme -sage, s'y est opposé à cause de la perte -de temps qui en résulterait; là-dessus son -épouse l'a flanqué à la porte et ne veut -plus le recevoir? <span class="smcap">Que doit-il faire?</span></p> - -<p>—A qui est le commerce? interroge -sérieusement le magistrat.</p> - -<p>—A ma femme, <i>mais je fais les emballages</i>.</p> - -<p>—Eh bien, vous pouvez présenter une -pétition pour restitution du droit conjugal.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p> - -<p>—Et ma femme sera <i>obligée</i> de me -recevoir? dit le mari rayonnant.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Je remercie Votre Honneur.</p> - -<p>Et le voilà parti à la recherche de ses -droits conjugaux.</p> - -<p>N'est-ce pas admirable, la simplicité et -la bêtise de l'un, et la bonhomie de -l'autre?</p> - -<p>A l'occasion, ils sont galants, ces excellents -juges, témoin le petit épisode suivant:</p> - -<p>Une pédicure est à la barre appelée -par son boucher qu'elle ne paye pas; le -juge lui en demande amicalement le -pourquoi, étant donné qu'il voit d'après -ses cartes qu'elle est la pédicure des -princes et des têtes couronnées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p> - -<p>—C'est que je suis trop honnête, gémit -l'artiste.</p> - -<p>—Comment trop honnête? réplique le -juge qui ne saisit pas le rapport.</p> - -<p>L'autre éclatant:</p> - -<p>—<i>J'ai tué tous leurs cors.</i></p> - -<p>—Allons, dit le juge touché, laissons -aux cors royaux le temps de repousser.</p> - -<p>Et il ajourne le boucher pendant que -la pédicure lui prodigue ses bénédictions.</p> - -<p>Voilà des mœurs patriarcales ou je ne -m'y connais pas. Ceci est le côté divertissant -des <i>Police Courts</i>; il y en a un -autre navrant, et, dans certains quartiers -surtout, les cas les plus tristes y défilent -presque sans interruption.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le discernement de ces magistrats des<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -<i>Police Courts</i> est admirable, ils réprimandent -ou punissent selon le cas; je le -répète, ils sont avant tout humains, c'est-à-dire -dégagés de tout appareil formaliste, -disant des choses simples et pratiques -dans une langue naturelle, interrogeant, -répondant, s'adressant au policeman, à -l'avocat, à l'accusé, tour à tour; acceptant -même sans broncher l'impudente familiarité -de celles parmi les femmes qui -fréquemment se réclament du juge comme -d'une vieille connaissance, et qui positivement -sont acceptées comme telles; on -entend souvent des colloques de ce genre:</p> - -<p>—Comment, c'est encore vous?</p> - -<p>—Oui, Votre Honneur.</p> - -<p>Et suit l'énumération des fatalités qui -ont prévalu contre les meilleures résolutions,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -et il est rare que l'appel qui termine -presque invariablement: «Que -Votre Honneur me donne encore une -chance», ne soit pas entendu. Ce qui -frappe particulièrement dans tous ces -dialogues, c'est cette merveilleuse faculté -d'abstraction qui fait que, en réalité, les -habitants des quartiers pauvres se préoccupent -si peu de ce qui se passe dans -les quartiers riches. En vérité, ce n'est -pas l'envie des classes inférieures qui doit -étonner, mais <i>qu'il y ait si peu d'envie</i>, et -que les ambitions personnelles se réduisent -si naturellement. Tous ces malheureux -qui passent dans les <i>Police Courts</i> surprennent -par la modestie de leurs aspirations: -il y a là une sorte d'humilité -résignée qui est très particulière et qui<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> -semble presque d'un autre âge; il est -positif que le peuple anglais, à l'heure -actuelle, est encore dans sa grande -masse tranquillement soumis à sa destinée. -C'est une erreur de croire le peuple -anglais un <i>peuple libre</i> dans le sens -contemporain du mot; la liberté n'est -pas dans les lois mais dans les mœurs, -et les mœurs anglaises sont encore -celles d'une société puissamment aristocratique; -aussi le mouvement social commence-t-il -par en haut; c'est dans l'aristocratie -que sont les véritables agitateurs -et les plus enragées réformatrices, et, -la volonté se trouvant là réunie à la -possibilité, les théories passent rapidement -du domaine de la spéculation dans -celui de la réalité. C'est également le<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -propre du caractère anglais de ne pas -douter de soi, et de tracer son sillon sans -s'occuper du voisin; personne ne se décourage -à la pensée de l'effort solitaire. Il -y a, en Angleterre, entre les classes une -<i>correspondance</i> qui disparaît nécessairement -le jour où l'idée d'égalité s'établit: -le rôle de bienfaiteur est encore de droit -l'attribut des classes supérieures. Ainsi -la question des logements d'ouvriers, une -des plus capitales dans une grande ville, -provoque des tentatives individuelles qui -réussissent pleinement. Sans s'effrayer de -la disproportion entre le mal et le remède, -lord Rowton, par exemple, l'ancien secrétaire -particulier de Disraeli, vient de -construire des maisons admirablement -aménagées pour les classes laborieuses;<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -les locataires y sont soumis à quelques -restrictions intéressant la moralité et la -salubrité; elles sont acceptées le plus -docilement du monde, et une entreprise, -qui paraissait à son début purement -philanthropique, devient une excellente -affaire; d'autres maisons vont être bâties -sur les mêmes plans et iront prendre la -place de bouges, servant ainsi à la moralisation -et à la civilisation de centaines -d'individus.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les Anglais ont un sens trop pratique -pour, en ces questions vitales, se payer -de mots sonores qui sont censés résoudre -tous les problèmes et n'aboutissent à -quoi que ce soit. Pour combattre le paupérisme, -la misère, le vice, on s'ingénie<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> -à chercher les remèdes, on multiplie les -associations, on avoue le péril; le vieil -esprit du moyen âge qui reconnaît avant -tout la nécessité de la fidélité de <i>l'homme -à l'homme</i> existe encore, et aussi longtemps -qu'il subsistera, les catastrophes -seront évitées. Les femmes sont évidemment -appelées à jouer un grand rôle dans -le mouvement social qui se prépare pour -le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, et en Angleterre elles sont -mûres, déjà extraordinairement affranchies -en pensée et prêtes à toutes les -initiatives, et l'œuvre de l'éducation trouve -en un grand nombre d'entre elles des -collaboratrices zélées, désintéressées et -capables.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2> - -<h2>«BOARD SCHOOLS»</h2> - - -<p>Du <i>Police Court</i> à une des écoles <i>Board -schools</i> du East end, ce n'est en réalité que -la distance des parents aux enfants, celle -que je vais voir est en majeure partie fréquentée -par les enfants de parents appartenant -à la classe criminelle. Cette école -est à la fois le spectacle le plus consolant -et le plus inquiétant; il y a de telles anomalies -dans ce mélange d'instruction donnée -à grands frais et cette misère à l'état -aiguë chez ceux qui la reçoivent, que l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -cherche en vain une solution; mais le -labeur accompli est admirable. Et pour -quels enfants? les plus misérables, les plus -abandonnés qui se rencontrent dans une -grande ville, des enfants dont l'état d'esprit -est révélé tout entier par cette réponse de -l'un d'eux. On interrogeait une petite -classe mixte sur leur idée de <i>Dieu</i>:</p> - -<p>—Comment se figuraient-ils <i>Dieu</i>?</p> - -<p>D'abord personne ne souffla mot, enfin -une voix rompit le silence et dit:</p> - -<p>—<i>Il (Dieu) porte toujours des habits -parfaits.</i></p> - -<p>Voilà ce que cette pauvre cervelle d'enfant -avait pu concevoir de plus merveilleux, -de plus éloigné de la réalité des choses. Je -ne sais pas de réponse plus poignante.</p> - -<p>Beaucoup de ces malheureux enfants<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -arrivent en classe sans <i>avoir mangé</i>, beaucoup -ont travaillé deux, trois heures auparavant, -et <i>jamais personne ne se plaint</i>, et -cette résignation, à cet âge, est le phénomène -le plus douloureux à constater. -Mais s'ils sont comme apathiques en face -de la souffrance, ils ne le sont pas devant -l'intérêt; le maître (<i>head master</i>) me fait -parcourir les classes, toutes les têtes se -lèvent vers lui, et à la vue d'une personne -étrangère les visages se réveillent. «Allons, -mes garçons, saluez, enfants.» Le mot <i>lad</i> -en anglais est autrement expressif, tous -répondent à son appel, les mains se lèvent -pour un salut, les cahiers se tendent pour -être examinés. Il y a là des visages émaciés -qui font mal à voir; le maître, de temps -en temps, pose sa main sur une tête d'enfant,<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -et de sa voix joyeuse comme un appel -de clairon: «Vous avez mal à la tête?—Oui.—Souvent?—Oui.» -Quelques-uns -ont <i>toujours</i> mal à la tête, tous ou -presque tous sont laids d'une laideur terne -et triste, et cependant il y a encore une -classe d'enfants au-dessous de ceux-là, ce -sont les <i>outcasts</i>, proprement dit les rejetés, -vrais vagabonds de la rue qui ne sont -à personne, on les tient dans une classe -à part, et avec ceux-là les résultats sont -presque négatifs, quoique quelques-uns -aient des visages d'une finesse sournoise. -Tout est tenté cependant, l'effort primordial -qui dépend du zèle et de l'intelligence -du maître, est d'amener les enfants -à fréquenter régulièrement l'école; ce sont -les parents qui les en détournent; un<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -gamin a manqué la classe depuis quinze -jours: quand le maître paraît, l'enfant -descend aussitôt de son gradin pour lui -remettre, écrite sur un mauvais papier, -l'excuse de sa mère: «<i>N'avait pas de souliers</i>.—Ce -n'est pas vrai,» dit le maître, -et d'une interrogation à une affirmation -il force le gamin à avouer qu'il a menti, -puis se contente de dire: «Je n'essayerai -pas de nettoyer un garçon aussi sale», -et ce dédain est senti.</p> - -<p>Une des méthodes employées pour agir -sur les enfants et dont on obtient des -résultats surprenants consiste à les mener -<i>à l'école de natation</i>; là se développent -chez eux l'émulation et l'admiration, deux -sentiments inconnus, et qu'il s'agit de -créer en eux, car tout est à faire. La plupart<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -lorsqu'ils arrivent d'abord, savent -à peine parler, c'est-à-dire qu'ils connaissent -cent ou cent vingt mots au plus, -et la maîtresse en chef, qui dirige la -partie de l'école, où sont réunis filles et -garçons de sept à dix ans, nous explique -les efforts inouïs qui sont nécessaires pour -les débrouiller; et cependant les enfants -sont pleins de bonne volonté, incroyablement -patients, tous en général sont <i>généreux</i>: -n'est-ce pas sublime? Alors qu'une -distribution de quelques douceurs leur -est faite, il n'y en a pas un qui ne réserve -la part de la <i>mère</i> ou du <i>baby</i>; -ils sont aussi infiniment sensibles à la -confiance, et un privilège très envié consiste -à recevoir une lettre à mettre à la -poste; quand on songe d'où sortent ces<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -enfants, on reste stupéfait qu'ils aient au -cœur de pareils instincts.</p> - -<p>On ne peut imaginer la tristesse de -certains petits visages qui disent clairement -leur histoire de longues privations, -et cela parmi ceux qui sont décemment -vêtus dans leur pauvreté, car on sent le -désir de faire paraître les enfants; beaucoup -entre les petites filles ont leurs cheveux -soignés, un grand nombre ont des -papillottes: cette passion de l'ornement et -du clinquant qui est si forte chez l'Anglais -se découvre même parmi ces pauvres -enfants à qui on donne le pain de l'esprit, -pendant que celui du corps leur manque -si souvent; cependant, quand vient l'hiver, -lady Jeune et d'autres dames charitables -organisent des dîners afin de remplir un<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> -peu ces bouches affamées; mais l'air d'extrême -délicatesse est frappant, et l'on sent -combien de ces enfants sont destinés à la -phtisie. Au milieu de tout cela ils aiment -leur travail, et les petites filles surtout sont -étonnamment consciencieuses, et charmées, -à l'occasion, de montrer leurs petits talents; -une classe qui est à la couture nous récite -tout d'une voix une poésie, et le fait bien, -avec des modulations justes; elles y -mettent leur amour-propre, comme à -conserver propre leur tricot dont elles ont -le plus grand soin. L'enseignement dans -toutes les branches est excellent, rien -n'est négligé, et je traverse une pièce où -une vingtaine d'enfants sont occupés à -faire des mouvements de gymnastique, -mais qu'ils doivent être las!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span></p> - -<p>J'arrive enfin à une classe où l'œuvre -de l'enseignement devient une divine -charité, c'est celle des enfants, non pas -idiots, mais à peu près; ils piquent avec -une épingle un dessin tracé au crayon de -couleur, et y portent une attention prodigieuse; -la maîtresse de cette classe, une -femme au visage gai, soignée de sa personne,—elles -le sont toutes à un degré -remarquable,—avec une belle fleur sur -sa table, est <i>très fière</i> de son petit monde: -<i>«N'est-ce pas qu'ils ne sont pas trop mal?</i>» -dit-elle; et elle les interpelle, et en réponse -ils sourient, sauf une petite à la chevelure -rousse, avec un visage d'une expression -déchirante, mais c'est la plus assidue; un -petit pâle, si pâle, il est tuberculeux, -voyant qu'on sourit, ose d'un banc en<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -arrière élever timidement son petit travail, -et sa physionomie s'éclaire de joie à -l'attention qu'il obtient et à l'approbation -qui l'encourage. Le directeur de l'école -nous dit que ces visites amicales font le -plus grand bien aux enfants, qu'ils en -parlent longtemps après, et comme nous -sortons, il ouvre la porte d'une classe où -les garçons plus âgés, ceux de douze à -quinze ans, sont en train de prendre une -leçon de chant. Jamais je n'ai éprouvé -une impression plus saisissante; tous ces -visages ingrats et laids, ces corps grossiers -et lourds, et, planant, ces voix, -jeunes, fraîches, <i>douces</i>, et quelques-unes -touchantes; il m'a semblé que l'<i>âme</i> -de ces enfants s'était faite visible: ils -chantent avec un vrai plaisir, attentifs<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -au tableau sur lequel est notée la -musique.</p> - -<p>Il est inouï de quelle culture sont -susceptibles ces enfants, et quels sont -leurs goûts; cette école de <i>Shoreditch</i> a -pour ses élèves des «soirées heureuses» -(<i>happy evenings</i>), c'est-à-dire que trois ou -quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable -et de bonnes samaritaines réunissent -ces enfants pour les amuser; on -leur récite des contes de fée dont ils -sont avides, on leur fait peindre des images -et former des albums, c'est le plaisir -favori des garçons, on leur montre la -lanterne magique, on les fait danser, et -ils ont la passion de la danse; on danse -partout dans les rues de Londres, c'est -une sorte de rage et j'imagine que ce<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> -symptôme n'est pas sans être significatif. -Ces réunions en dehors des classes sont -avant tout civilisatrices, là les enfants -entrent dans un ordre d'idées qui leur -serait resté totalement inconnu; on leur -fait entendre de la musique, eux-mêmes -chantent. Le résultat bienfaisant de ces -efforts est immédiat; le lendemain matin, -il est facile de distinguer ceux des enfants -qui ont pris part à ces réunions, car ils -se montrent invariablement plus attentifs -et plus intelligents. L'été, on les conduit -à la campagne: une seule jeune fille du -monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa -part mené, l'été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit -garçons en groupes de -quatorze ou quinze qui lui obéissent -implicitement, et si l'un d'eux s'avise de<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -se montrer turbulent, les autres le mettent -vite à la raison.</p> - -<p>Mais pour détruire le bien acquis, -il y a les parents; leurs abominables -exemples à un moment donné perdent -tout, et par-dessus le marché, la plupart -sont sans entrailles aucunes. On expliquait -en classe l'instinct qui porte l'animal -à aimer et protéger ses petits: «Sûrement, -dit un garçon, mon père ne -m'aime pas comme un animal aime son -petit», et voilà la clarté donnée à ce -pauvre cerveau d'enfant qui lui inflige -une souffrance de plus. Un autre gamin, -dont on avait de bonnes espérances pourtant, -a volé une montre qu'il a revendue -six pence, les parents ont été plutôt fiers, -le maître a sauvé l'enfant de la prison, et<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -croit qu'il se réformera; il y est évidemment -disposé, mais quelle force lui sera -nécessaire pour résister à des influences -aussi funestes au milieu de telles tentations<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> On me montre un garçon dont le père a été pendu, -et dont la grand'mère possède dix mille livres de rente, -produit de vol.</p></div> - -<p>N'importe, ce maître courageux ne se -lasse pas, et accomplit son labeur ingrat -avec passion. Le personnel de ces <i>Board -schools</i> est absolument supérieur, hommes -et femmes d'une tenue irréprochable, -de façons excellentes et évidemment -dévoués à leur tâche; mais aussi elle -est rémunérée: le maître en chef, <i>head -master</i>, a six mille francs par an, la -maîtresse quatre mille; puis l'intérêt<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> -que tant de femmes distinguées, tant -d'hommes charitables portent aux enfants -des écoles, met le personnel en rapport -avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement -une influence sur leur vie et -leur manière de voir. Ces rapprochements, -ce contact entre gens de situations si différentes -seraient, je le crois, impossibles -dans une démocratie ombrageuse, où la -vanité et la défiance paralysent absolument -les initiatives individuelles, qui, en -Angleterre au contraire, sont innombrables.</p> - -<p>Dans ce quartier de Shoreditch, les -hommes se battent continuellement et -avec la dernière brutalité; un clergyman -a entrepris d'enrayer le mal en le réglementant; -voici ce qu'il a imaginé: après<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> -avoir recueilli des fonds pour bâtir -une église, il l'a établie de la façon -suivante: au rez-de-chaussée, une salle -où il <i>invite</i> les hommes du quartier à -venir se livrer à leur divertissement -favori, seulement, selon les règles, ce qui -en mitige sensiblement la sauvagerie; -au-dessus de cette salle une hospitalité de -nuit, où l'on s'entasse autant qu'il y a de -place, et au-dessus, l'église!</p> - -<p>Voilà la trempe d'hommes qui arrivent -à établir entre eux et les pires classes un -lien et des rapports. Dans une autre partie -du East end, des dames charitables, -ayant à leur tête la fille d'un évêque, -viennent de louer une maison, afin de -vivre au milieu des pauvres qu'elles -veulent secourir; la tâche évidemment<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> -est immense, mais les bonnes volontés -sont nombreuses aussi, et, je le redis, -parce qu'il me semble que cela a une -extrême importance, <i>partant de haut</i>.</p> - -<p>On revient <i>au respect du pauvre</i>, personnage -éminent dans l'Église catholique, -et que le morne protestantisme des trois -derniers siècles avait relégué en Angleterre, -malgré les lois secourables, à une -place de paria.—On connaît là-dessus -les effroyables révélations de Dickens; -actuellement la réaction est complète, -grâce aux femmes.</p> - -<p>J'ai été les voir à l'œuvre, au <i>Chelsea -Infirmary</i>, où sont reçus les pauvres absolus, -<i>paupers</i>. La <i>matron</i> (supérieure) est -une femme d'une quarantaine d'années, -jolie et fraîche encore, l'air ouvert et gai.<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> -On pénètre dans le grand bâtiment sombre -au dehors, et par un large escalier -on arrive à l'appartement de la <i>matron</i>,—trois -pièces <i>coquettement</i> meublées; un -petit salon <i>cosy</i> et gai plein de bibelots de -tout genre, un piano, des journaux, des -livres, à côté une chambre à coucher, très -vivante aussi et sur le lit une chemise -ornée d'un ruban bleu! sur une large toilette -s'étalent tous les objets d'un nécessaire -à couvercles d'argent. A côté, la plus -confortable salle de bain qui se puisse -imaginer! On voit que cela n'a rien -d'ascétique. La <i>matron</i> est vêtue d'une robe -de soie noire et coiffée d'un bonnet de -percale à brides, très coquet et commode -et qui lui sied parfaitement.</p> - -<p>Dans les vastes dortoirs où pas une<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -odeur ne règne, aucune apparence de -tristesse; toutes les malades ont sur leurs -épaules un petit châle rouge, et sur leur -lit un couvre-pieds de même nuance; -dans la longue travée qui s'ouvre entre -les lits, des arrangements ingénieux ont -placé des fleurs en quantité; trois pieds -de bois croisés et peints avec l'émail si -populaire ici, sont disposés de loin en -loin et servent de supports; des serins -chantent dans une cage accrochée devant -une des hautes fenêtres, cela ne paraît -rien, mais ceux qui savent ce qu'est la -tristesse mortelle d'une salle d'hôpital -comprendront le charme singulier de ce -détail familial; sur une longue table se -trouvent en bon ordre la large cuvette, -les éponges et les serviettes telles que la<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -femme la plus soignée ne pourrait demander -mieux; l'effort est visiblement d'<i>embellir</i> -le plus possible, et les <i>nurses</i> apportent -à cette tâche une extrême émulation; -c'est partout, aussi bien dans l'hôpital -qu'ailleurs, ce besoin et ce goût de choses -agréables à l'œil.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans ce <i>Chelsea Infirmary</i> sont aussi des -enfants, de tout petits; <i>des affamés</i>, il -faut voir ces visages d'enfants de six -mois pas plus gros que des enfants de -quelques semaines, cela arrache le cœur; -mais cette partie de l'<i>Infirmary</i> est en -même temps la plus consolante; bien entendu -le rouge domine; tous les petits qui -sont levés, ou même qui peuvent se soulever -sur leur lit sont habillés d'une robe de<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -flanelle rouge; une jolie petite brune de -cinq à six ans a dans ses cheveux frisés -un gros nœud de velours jaune, et un -bracelet de perles au poignet, elle est -malade de l'épine dorsale et incurable; -mais coquette, quoiqu'elle soit là depuis -trois ans, et le beau nœud de velours est -pour la contenter; un immense polichinelle -pend du plafond, un cheval à bascule -est au pied du lit d'un petit, émacié -par les privations et qui bouge à peine, il -n'y a que ses yeux inquiets qui remuent; -derrière un paravent dort un nouveau-né, -né dans le <i>Workhouse</i>, il est là si douillettement -enveloppé, et où sera-t-il jeté -en sortant de ce berceau?</p> - -<p>Cette maison tout entière est uniquement -l'asile des pires détresses et des<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> -pires misères; il y vient mourir des -femmes que le vice et l'ivrognerie ont entraîné -dans les bas-fonds et qui étaient nées -dans la classe privilégiée; les exemples -tragiques et <i>vrais</i> seraient à peine croyables -si on osait les dire! Au milieu de -tout ce monde souffrant, les jeunes <i>nurses</i> -avenantes et actives vont et viennent. En -bas, elles ont leur large salle de communauté -où se trouvent un <i>piano à queue</i>, -quantité de magazines et de journaux <i>de -mode</i>! il s'y fait de très <i>bonne musique</i>, -telle fille, qui, il y a trente ans, aurait -donné des leçons, préfère aujourd'hui -soigner les malades; on paye cher pour -l'année de <i>probation</i>: trente, quarante -guinées, et tout le monde n'est pas accepté. -Dans ce genre de vie, si indépendante<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> -qu'elle soit, il y a une discipline et un -asile, et la femme, malgré tout, demeure -dans son rôle traditionnel et séculaire.</p> - -<p>Mais cette franche acceptation du côté -matériel et physique de la vie est un -signe des temps, et peut-être s'engage-t-on -trop à fond dans cette voie, la femme -anglaise ne connaît plus guère la mesure.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2> - -<h2>VIE DE PROVINCE</h2> - - -<p>La vie de province garde encore en -Angleterre une intensité et une vitalité -extrêmes; et c'est là, mieux encore qu'à -Londres qu'on peut arriver à bien pénétrer -les mœurs anglaises avec leurs singularités, -leurs anomalies, la cruauté de -leurs lois surannées, et ce mélange -unique de liberté et de tyrannie qui est -le fond même des institutions anglaises.</p> - -<p>Et d'abord, on est frappé du double -aspect de routine et de modernité, la vie<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> -contemporaine s'est greffée sur la vie -ancienne sans en altérer le caractère primitif. -Le cadre n'a pas changé, il est ce -qu'il était il y a cent ans; la littérature -anglaise possède dans les romans -célèbres de miss Austen des documents de -premier ordre sur l'existence provinciale -au commencement de ce siècle, et les modifications -apportées depuis par le temps -résident uniquement dans les nuances, -mais les grandes lignes sont identiques, -les personnages n'ont pas varié; c'est la -même hiérarchie sociale, et, ce qui est le -plus curieux, les relations relatives des -individus sont restées ce qu'elles étaient. -Rien n'est vieilli, tout est admirablement -conservé, l'ordre tranquille qui a gouverné -toutes choses, et la force militante<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> -de la tradition ont imprimé un cachet si -fort à la race, que dans ces milieux absolument -anglais, on s'aperçoit que même -physiquement le type des hommes est -resté singulièrement semblable à lui-même, -c'est que dans son intrinsèque, -l'être humain n'a pas changé. Prenez des -gravures sportives du commencement de -ce siècle, regardez ces visages rasés, ces -traits nets; puis, assistez, par exemple, -dans une petite ville de Surrey au départ -du «coach» pour Londres; la restitution -du passé est complète, ce sont les mêmes -hommes, les mêmes gestes; à peu de -choses près les mêmes silhouettes, on se -croirait à quatre-vingts ans en arrière! et -toute l'atmosphère ambiante est à l'unisson; -le «coach» part devant l'hôtel du<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> -<i>Chevreau blanc</i>, c'est l'«Inn» cossue et -provinciale dont le modèle façonné sur -les anciens usages s'est conservé intact -avec son énorme «Bar» et son «Parloir» -reluisant et chaud caché derrière le «Bar» -tout cela d'une sorte de respectabilité -hypocrite d'un genre spécial.</p> - -<p>La vie est un peu lourde et lente, mais -puissante. Il existe, en Angleterre, une -grande caste intermédiaire qui ne fraie -jamais avec ce qu'on appelle les -«County Families», mais dont les membres -groupés généralement aux alentours -d'une petite ville prospère, possèdent de -belles maisons, des parcs verdoyants, des -serres recherchées. Ce sont le plus souvent -des enrichis, enclins à une hospitalité -fastueuse, et c'est grâce à eux que<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> -le commerce des petites villes demeure -florissant; la ville elle-même n'est généralement -habitée que par une bourgeoisie -inférieure, les commerçants locaux, -les docteurs et les hommes de loi, chacun -dans sa sphère s'associe aux affaires -de la communauté, il n'est pas dans -le caractère de l'Anglais ni d'être passif, -ni de se désintéresser de ce qui -l'entoure; aussi dans une petite ville de -province de mince importance, trouvera-t-on -des rues bien tenues, des policemen -massifs, des jardins publics pleins de -fleurs, des expositions utilitaires fréquentes; -et l'hiver des cours du soir -variés, bref, tout le courant de l'existence -moderne qui semble cependant ne rien -déplacer. Même le voisinage relatif de<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -Londres, et la facilité énorme des communications -ne tarit pas la sève de ces -petites villes de province; l'Anglais n'aime -pas la ville en tant que «capitale», les -personnalités s'affirment mieux dans des -cadres restreints et la ville de province est -le terrain le plus propice à l'indépendance -et à la prospérité bourgeoise. L'émulation -existe toujours active, non pas seulement -entre gens d'opinions politiques adverses, -mais entre les membres des différentes -sectes religieuses, toutes remuantes et -ambitieuses, et notez, que dans une seule -<i>petite</i> ville de province, j'ai compté jusqu'à -sept églises ou chapelles appartenant à -des dénominations diverses, depuis le -High Church qui n'est qu'un catholicisme -honteux, jusqu'aux Quakers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span></p> - -<p>Elles ont disparu à Londres, mais -on les rencontre encore dans les villes -de province ces tranquilles Quakeresses, -habillées de leurs vêtements à coupe -surannée, aux couleurs de colombe. Revêches -et compassées, elles ont néanmoins -une certaine saveur, et une modestie -féminine bien appréciable dans un pays -où de moins en moins cette qualité est de -mode.</p> - -<p>Ces Quakers qui ne parlent jamais haut, -qui ne se fâchent point, qui enseignent la -patience à leurs enfants, comme on enseigne -l'alphabet, et qui sont toujours -<i>riches</i>, incarnent bien cette <i>spiritualité</i> -<i>matérielle</i> qui a régné souverainement en -Angleterre, mais qui tend de plus en plus -à disparaître, balayée par un double courant<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -de réveil religieux d'une part et -d'athéisme de l'autre.</p> - -<p>Le péril, du reste, est signalé, car, en -outre de ces facilités spirituelles locales -et permanentes, on rencontre dans les -villes de province, le «Protestant Van», -roulotte ambulante, farcie de bons livres -et de «tracts» mettant en garde contre -la grande «Prostituée de l'Apocalypse!»</p> - -<p>Dans les villes de province, pas de quartier -aristocratique; la noblesse, et la -classe de gentlemen égaux à la noblesse -par l'ancienneté de la descendance et la -possession de vastes domaines, habitent -ses terres et y exercent encore une véritable -féodalité. Car il faut bien s'en rendre -compte, en Angleterre, la liberté est surtout -personnelle, la grande masse du<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> -peuple anglais demeure encore sous le -double joug de l'aristocratie de naissance -et de la puissance de l'argent, et l'état -des lois permet d'étendre très loin le pouvoir -que confèrent ces deux autorités.</p> - -<p>L'impossibilité de posséder la terre réduit -le laboureur anglais (<i>labourer</i>), car -de paysan proprement dit il n'y en a -pas, à un véritable servage. Des villages -entiers dépendent absolument du grand -propriétaire auquel <i>tous</i> les cottages appartiennent, -qui les loue comme il veut, à -qui il veut et aux conditions qu'il veut. -Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou -absent, et ne s'inquiétera que de recevoir -régulièrement ses loyers; l'agent, alors, est -maître absolu, il pressure plus ou moins -et une plainte procure généralement,<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> -un congé, ce qui équivaut pour la plupart -des tenanciers pauvres à l'impossibilité -<i>absolue</i> de se loger.</p> - -<p>Tantôt le propriétaire est généreux et -consciencieux, sans que néanmoins en -l'état des mœurs, la dignité personnelle -et surtout l'indépendance des tenanciers -en soient beaucoup rehaussées. Les cottages -(et c'est déjà énorme assurément), -seront des cottages modèles, loués à très -bas loyers, mais dans ce marché, la liberté -individuelle n'entre pas en ligne de compte. -Les conditions d'habitation sont réglées -arbitrairement sans discussion possible, -toute location revêt l'aspect d'une faveur -presque d'une aumône. On ne peut, par -exemple, habiter plus d'un certain nombre -de personnes, il est défendu de prendre<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> -des locataires, etc. Je citerai deux faits -très simples qui sont tombés sous mon -observation personnelle et feront bien -comprendre les relations de propriétaire -à locataire; ils se sont, du reste, passés -sur l'<i>Estate</i> d'un propriétaire philanthrope -avec ostentation:</p> - -<p>Un cottage est habité depuis des années, -par une femme veuve depuis peu, et ses -deux enfants adultes; ce sont, à tous les -points de vue des tenanciers modèles, -toujours prêts avec leur loyer, et ils se -figurent que puisqu'ils paient une somme -librement consentie, ils sont chez eux; -vous allez voir comment le propriétaire -l'entend: un beau matin, l'agent vint dire -à la veuve que pour <i>obliger</i> lord X..., on -la <i>prie</i> d'accepter de prendre comme locataire<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> -un jeune garde qu'on ne sait où -loger, son mari étant mort, on a jugé -qu'elle devait avoir trop de place. Que cela -plaise ou non, il faut se soumettre; et ces -gens jaloux de la réclusion de leur vie -familiale ne peuvent songer à discuter, -refuser serait s'exposer à se voir enlever -le cottage, le locataire de lord X... est -donc accepté!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Voici l'autre cas: une jeune femme vient -faire ses couches chez sa mère; la pauvre -créature, au lieu de se remettre dans le -délai réglementaire comme elle aurait dû, -traîne en longueur; au bout de quelques -semaines, l'agent arrive rappeler qu'on -est trop nombreux dans la maison. La -mère proteste et demande ce que dirait<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -lady X..., si on lui suggérait de renvoyer -sa fille malade? mais cependant, elle -se tient pour avertie, et l'accouchée s'en -ira.</p> - -<p>Il y a là évidemment un arbitraire -dont nous ne connaissons plus d'exemples, -et un ordre de choses qui s'accorde mal -avec l'éducation obligatoire dont on gave -les jeunes générations. Dans la vie anglaise, -telle qu'elle est organisée actuellement, -la dépendance de toute une classe -demeure complète, et se fait sentir même -dans les plus louables efforts, pour améliorer -le sort des tenanciers. Ainsi dans -beaucoup de villages, les femmes de clergymen -tiennent un «clothing club» (club -d'habillement), il est matériellement très -avantageux d'en faire partie, mais la<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> -présidente se réserve le droit de juger si -les membres s'habillent selon <i>leur station</i>, -et une infraction à son point de vue peut -amener la radiation de la personne assez -osée pour s'émanciper par des affiquets -jugés inconvenants!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il arrive qu'un propriétaire désireux de -propager le mouvement de tempérance, -chose excellente assurément, fera disparaître -sur son «Estate» souvent à de grands -sacrifices, les <i>Public Houses</i>, et les remplacera -par des espèces de cafés, où tout -sera meilleur, et à meilleur marché pour -le consommateur, mais où, en même -temps, le propriétaire est chez lui, et où -il ne ferait pas bon, au point de vue des -faveurs à espérer, d'exprimer des opinions<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span> -politiques opposées aux siennes. Or, tout -est faveur; une des plus convoitées et qui -dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire -est la possession d'un <i>Allotment</i>, -c'est-à-dire un lot de terre loué au tenancier -et qu'il pourra cultiver pour son propre -compte, mais soit pour l'obtenir, soit -pour se le voir retirer, il demeure absolument -à la merci du propriétaire ou de -l'agent, car, point de bail, et les clauses -de location sont telles qu'il suffit d'un -bien léger prétexte pour qu'un homme -soit, sans appel possible, dépossédé de la -terre qu'il a fécondée par son labeur; et -notez qu'en Angleterre, le salaire habituel -des labourers est de <i>onze shillings</i> (douze -francs cinquante) par semaine, et qu'on -retient la paie quand il pleut, que pour<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> -la moisson, on traite à forfait, et que les -ducs les plus opulents s'abaissent par -l'intermédiaire de leurs agents, à de véritables -marchandages et arrivent à réduire -le salaire des moissonneurs de dix livres -(deux cent cinquante francs) à huit livres -sept shillings.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On ne peut s'étonner que dans de telles -conditions, et sans amélioration à espérer, -la jeunesse en masse ne déserte les villages; -un à un, les jeunes hommes s'en -vont à la ville, car <i>onze shillings</i> de -gages pour élever une famille et le <i>Work-House</i> -pour la vieillesse, ne constituent -pas une perspective attrayante. Et en -même temps que la terre reste inaccessible -à ceux qui la cultivent, les anciens<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> -droits communaux qui leur en réservaient -librement une parcelle, tombent -en désuétude ou plutôt sont ignorés par -les propriétaires. C'est un fait notoire que -tous les jours de grands propriétaires -s'annexent une partie des «commons» -qui étaient le patrimoine du pauvre en -Angleterre, et qui vont toujours diminuant.</p> - -<p>Le procédé est simple, on commence par -planter sur la partie convoitée un poteau -défendant de passer, puis un peu plus -tard vient une haie, puis une palissade, -et le tour est joué! D'autres fois, les propriétaires -prennent la peine de solliciter -du «Board» du District la permission de -s'adjoindre tel ou tel morceau de <i>terre -inculte</i>, et ce Board qui n'a aucun droit de<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> -le faire, l'accorde généreusement et le -refuserait avec entrain à des laboureurs -qui auraient l'insolence de convoiter cette -<i>terre inculte</i>.</p> - -<p>De recours contre ces abus, il n'y a -point de la part du faible, par l'excellente -raison que la justice est rendue par ces -mêmes propriétaires! car la qualité de -magistrat «Justice of Peace: J. P.» qui -n'est pas rétribuée se confère uniquement à -des notabilités respectables: propriétaires, -clergymen, etc. Nulle qualification légale -n'est nécessaire, on naît apparemment -<i>Justice of Peace</i> comme on naît rôtisseur! -Aussi les sentences rendues journellement -en Angleterre sont-elles scandaleuses! -Pour ces magistrats provinciaux, le vieil -adage de droit normand: <i>Corps d'homme<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> -est plus digne chose qu'héritage</i>, n'a pas cours; -les délits contre la propriété sont punis -avec une sévérité très supérieure à celle -qui dicte les sentences pour offenses contre -les personnes! Il est beaucoup meilleur -marché de rouer abominablement -de coups sa vieille mère, ou, avec un -marteau, d'assommer un homme jusqu'à -incapacité de travail, que de braconner -pour la <i>première fois</i> dans un champ, -étant un peu pris de boisson ou de voler -<i>neuf pommes</i>. Pour les premiers délits on -s'en tire avec une amende d'une livre et -une de quinze shillings. Pour les autres, -les <i>mêmes magistrats</i>, le même jour, car -là est le fait révoltant, infligeront un -mois de prison et six semaines de <i>Hard -labour</i> (dur labeur)! Un vagabond ayant<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> -couché dans un fossé (il est vrai que c'est -une récidive), s'entend condamner à <i>deux -mois de Hard Labour</i>!</p> - -<p>On ne sait qu'admirer plus ou de la -sottise ou de la cruauté d'une pareille -sentence, car enfin voilà la communauté -chargée pendant <i>deux mois</i> d'un homme -qui n'a commis qu'un délit imaginaire. -Le danger de cet arbitraire serait grand -partout, mais il l'est doublement dans -un pays où les lois les plus contraires à -notre état actuel de civilisation ne sont -pas abrogées; ainsi il serait à la rigueur -possible à un <i>County Court</i> d'appliquer -pour vagabondage ou mendicité une loi -comme celle-ci: <i>5 George IV cap. 83. -3 et 4</i>. «Emprisonnement et <i>Hard Labour</i> -jusqu'à la prochaine session, quand ils<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> -pourront être de nouveau emprisonnés -pour <i>un an et fouettés</i>.»</p> - -<p>Le <i>Truth</i> publie chaque semaine un -Pilori légal dont les révélations douloureuses -atteignent parfois à un côté presque -comique par l'état d'esprit qu'elles dénotent -chez les membres de cette classe -privilégiée pour qui le don de rendre la -justice est supposé être une qualité infuse. -Les exemples et les citations pourraient -se multiplier à l'infini, je ne veux que -signaler un état de choses assez généralement -ignoré en France, état de choses -qui durera aussi longtemps que la loi ne -sera pas rendue par des magistrats <i>qualifiés</i>, -<i>rétribués</i> et <i>inamovibles</i>.</p> - -<p>L'Angleterre, si fière à juste titre de -ses juges, se contente pour sa Justice de<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> -Paix d'une magistrature grotesque et -d'autant plus dangereuse que les lois -ont cessé d'être d'accord avec les mœurs; -et de cette situation naîtra indubitablement -un conflit. L'incohérence est le -trait dominant de l'heure présente, les -fictions sociales sont de moins en moins -respectées et la perturbation est profonde, -une partie de la nation anglaise a perdu -contact avec la grande majorité de ses -concitoyens, cette avant-garde téméraire -et bruyante a répudié pour n'y plus -revenir le vieil esprit conservateur et -hypocrite, et c'est tant pis, car elle était -fort belle dans son ensemble, cette vie -anglaise, à façade si décorative, et malgré -tout rien n'affermit les âmes comme -d'être bandées continuellement pour un<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span> -effort, celui de vouloir toujours <i>paraître</i> -digne et vertueux était assurément considérable; -on l'a mis de côté comme trop -fatigant.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ose dire, quoi qu'il en paraisse, que -la question sociale est bien plus aiguë -en Angleterre qu'en France, et elle revêt -un caractère tout particulier par suite -du rôle pris par les femmes; peu à peu, -elles sont en train d'<i>enlever</i> aux hommes -leur «gagne-pain», la situation devient -une arme à deux tranchants: les hommes, -dont la concurrence féminine fait baisser -les salaires d'une façon désastreuse, se -marient de moins en moins, et, conséquence -logique, un nombre toujours -croissant de femmes se voient contraintes<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> -à gagner leur vie, et luttent pour entrer -dans toutes les professions! Habile qui -résoudra ce problème. Pour moi, il est -évident qu'à l'heure présente l'esprit -masculin est chez les Anglais, pour une -raison quelconque, beaucoup plus retardataire -que l'esprit féminin, l'<i>agitation réelle</i> -se fait par les femmes; elles ont accepté -d'une façon anticipée la possibilité d'un -nouvel état de choses, et à l'heure fatidique, -ce seront <i>elles</i>, et parmi les plus -riches et les mieux nées qui iront au-devant -de toutes les réformes,—je ne -loue pas, je constate.</p> - -<p>De deux choses l'une, ou la femme -<i>aime</i> son oppression, ou elle la <i>hait</i>, et -en Angleterre, une élite a adopté ce dernier -parti et éprouve une sorte de solidarité<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> -avec les classes opprimées. De toutes façons -les femmes désertent leur poste séculaire, -une génération s'élève qui est le contrepied -de celles qui l'ont précédée, et cette -génération fera parler d'elle.</p> - - -<h3>FIN.</h3> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h2> - -<table> -<tr><td><a href="#I">I.</a>.—ASPECTS DE LONDRES </td><td> 1 </td></tr> - -<tr><td><a href="#II">II</a>—RUES DE LONDRES </td><td> 17 </td></tr> - -<tr><td><a href="#III">III</a>—L'ESPRIT NOUVEAU </td><td> 30 </td></tr> - -<tr><td><a href="#IV">IV.</a>—AU «ROUET QUI TOURNE» </td><td> 49 </td></tr> - -<tr><td><a href="#V">V.</a>—LE RÈGNE DE L'ARGENT </td><td> 61 </td></tr> - -<tr><td><a href="#VI">VI.</a>—«SOCIETY PAPERS» </td><td> 85 </td></tr> - -<tr><td><a href="#VII">VII.</a>—CLUBS DE FEMMES </td><td> 103 </td></tr> - -<tr><td><a href="#VIII">VIII.</a>—CHIMÈRES </td><td> 143 </td></tr> - -<tr><td><a href="#IX">IX.</a>—JEUNESSE ET VIEILLESSE </td><td> 181 </td></tr> - -<tr><td><a href="#X">X.</a>—FANATISME, PORTRAITS, ACTRICES </td><td> 198 </td></tr> - -<tr><td><a href="#XI">XI.</a>—THÉÂTRES </td><td> 222 </td></tr> - -<tr><td><a href="#XII">XII.</a>—«POLICE COURTS» </td><td> 241 </td></tr> - -<tr><td><a href="#XIII">XIII.</a>—BOARD SCHOOLS </td><td> 258 </td></tr> - -<tr><td><a href="#XIV">XIV.</a>—VIE DE PROVINCE </td><td> 281 </td></tr> -</table> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Notes sur Londres, by Henrietta de Quigini Puliga - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LONDRES *** - -***** This file should be named 62933-h.htm or 62933-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/9/3/62933/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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